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Full text of "Histoire de la langue française : des origines à 1900"

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FERDINAND  BRUNOT 

Membre  de  rinstitut,  Doyen  honoraire  de  la  Faculté  des  1-ettres 
Professeur  lionoraire  (rHistoire  de  la  Langue  t'rançaise  à  l'Université  de  Paris 


HISTOIRE 


DE    LA 


LANGUE  FRANÇAISE 

DES    ORIGINES   A    1900 


Ouvrage  couronné  par  l'Académie  des  luscriptions  et  Belles-Lettres 
(Premier  Grand  Prix  Gobertj 


TOME    X 

La  langue  classique  dans  la  tourmente 


PRRMIKRE    PARTIE 


Contact  avec  la  langue  populaire 
et  la  langue  rurale 


PARIS 

LIBRAIRIE    ARMAND     COLIN 
103,  Boulevard  Saint-Michel,   103 


HISTOIRE 

DE    LA 

LANGUE    FRANÇAISE 

DES   ORIGINES  A   ^900 


TOME   X 


PREMIERE    PARTIE 


J.IBRAIRIE  ARMAND  COLIN 


FERDINAND    BR  UNOT 


HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

DES    ORIGINES    A    1900 


Tome  I  :  De  l'époque  latine  à  la  Renaissance.  Un  volume  in-S»  de  5-^ 

pages,  broché  ou  relié. 
Tome  II  :  Le  Seizième  siècle.  Un  volume  in-8°  de  510  pages,  8  planche» 

hors  texte,  broché  ou  relié. 
Tome  III  :  La  Formation  de  la  Langue  classique  (1600-1660)  : 

Première  partit'.   Un   volume  in-S°  de  4."i6  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie.  Un  volume  in-8o  de  320  pages,  broché  ou  relié. 
Tome  IV  :  La  Langue  classique  (1660-1715)  : 

Première  partie.  Un  volume  in-S»  de  670  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie.  Un  volume  in-8°  de  560  pages,  broché  ou  relié. 

Tome  V  :  Le  français  en  France  et  hors  de  France  au  XVII*'  siècle.  Un 

volume  in-S"  de  528  pages,  broché  ou  relié. 
Tome  VI  :  Le  XVIIP  siècle  : 

Première  partie.  Le  mouvement  des  idées  et  les  vocabulaires  tech- 
niques. 

Fascicule  premier  :  Philosophie.    Economie    politique.    Agriculture.    Commerce. 

Industrie.  Politique.  Finances.  Un  volume  in-8"  de  560  pages,  broché  ou  relié. 
Fascicule  deuxiè/Jie  .•  La  langue  des  Sciences.   La   langue   des    Arts.    —  Index   et 
table  des  deux  fascicules.  Un  volume  in-8"  de  340  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie.  La  Langue  postclassique. 

Fascicule  premier  :  La  grammaire  et  les  grammairiens.    L'orthographe.   La  pro- 
nonciation. Le  vocabulaire.  Un  volume  in-8°  de  564  pages,  broché  ou  relié. 
Fascicule  deuxième  ;  Les  formes,  la  syntaxe,  la  phrase.  —  Index  et  table  des  deux 
fascicules.  Un  volume  in-S»  de  Siiù  pages,   broché  ou  relié. 

Tome  VII  :  La  propagation  du  français  en  France  jusqu'à  la  fin  de 

l'ancien  régime.  Un  volume  in-S^  de  360  pages,  broché  ou  relié. 
Tome  VIII  :  Le  français  hors  de  France  au  XVIIP  siècle  : 

Première  partie.  Le  français  dans  les  divers  pays  d'Europe.  Un  volume 
in-S**  de  816  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie  :  L'Universalité  en  Europe.  (  Un  volume  in-8°de452p. 

Tro/sième/jar/je  ;  Le  français  hors  d'Europe.  (      broché  ou  relié. 
Tome  IX  :  La  Révolution  et  l'Empire  : 

Première  partie.  Le  français  langue  nationale.  —  Un  volume  in-S"   de 
632  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie.  Les  événements,  les  institutions  et  la  langue.  —  Un 
volume  in-8°  de  688  pages,  broché  ou  relié. 

Tome  X  :  La  langue  classique  dans  la  tourmente  : 
Première  partie.  Contact  avec  la  langue  populaire  et  la  langue  rurale. 

—  Un  volume  in-8"  de  580  pages,  broché  ou  relié. 

Deuxième  partie.  La  restitution  de  l'autorité  {en  préparation). 

Tome  XI  :  Le  français  au  dehors  sous  la  Révolution  {en  préparation). 

Tome  XII  :  Le  français  au  dehors  sous  le  Consulat  et  lEmpire  {en  pré- 
paration). 


FERDINAND   BRUNOT 

Membre  de  l'Institut,  Doyen  honoraire  de  la  Faculté  des  Lettres, 
Professeur  honoraire  d'Histoire  delà  Lano^ue  française  à  l'Université  de  Paris 


HISTOIRE 


DE    LA 


LANGUE  FRANÇAISE 

DES  ORIGINES  A  1900 


Ouvrage  couronné  par  l'Académie  des  Inscriptions  el  Belles- Lettres 
[Premier  Grand  Prix  Goberl,  1912). 


TOME   X 

La  langue  classique  dans  la  tourmente. 


PREMIERE    PARTIE 


Contact  avec  la  langue  populaire 
et  la  langue  rurale. 


PARIS 
LIRRAIRIE   ARMAND    COLIN 

103,  Boulevard  Saint-Michel,   103 
1939 

Tous  droits  de  reproduction,  de  traduction  et  d'adaptation  réservés  pour  tous  pays 


Le  présent  volume,  entièremenl  revu  et  corrigé  par  Ferdinand 
Brunot,  était  prêt  à  paraître  au  moment  où  la  mort  le  frappa. 

M.  Charles  Bruneau,  ancien  élève,  puis  successeur  de  Ferdinand 
Brunot  à  la  Sorbonne,  a  bien  voulu  se  charger  de  reviser  les 
Appendices,  restés  incomplets  pour  quelques  détails. 

C'est  aussi  lui,  qui,  désigné  par  l'Auteur,  a  accepté  de  mettre  au 
point  les  manuscrits  déjà  rédigés  et  qui  assurera  la  suite  de  cette 
importante  publication. 

Tous  les  soins  sont  donc  j)ri.s  pour  que  l'œuvre  magistrale  de 
Ferdinand  Brunot  soit  poursuivie  jusqu'à  son  achèvement. 


Copyright  1939 
by  Max  Leclerc  and  C°,  proprietors  of  Librairie  Armand  Colin. 


SRLF 
URL 

^075" 

PRÉFACE  B^S*^ 


iO 


pt^ 


Ce  que  je  me  propose  d'étudier,  comme  l'indique  le  titre  même  de 
ce  volume,  ce  sont  les  troubles  que  la  secousse  révolutionnaire 
causa  dans  la  langue  traditionnelle,  d'en  examiner  les  caractères, 
l'importance,  les  causes  et  la  durée. 

A  priori  notre  langue  classique  était  exposée  à  deux  graves 
dangers,  qui  menaçaient  de  l'altérer  non  seulement  dans  sa  phy- 
sionomie extérieure,  mais  dans  son  essence  même.  Allait-elle  se 
bigarrer  au  contact  des  a  départements  »  et,  de  parisienne  qu'elle  était, 
devenir  française,  c'est-à-dire  admettre  des  éléments,  mots  ou  tours, 
jusque  là  propres  à  diverses  provinces  ?  Celles-ci  se  fondaient  dans 
l'unité  nationale,  leurs  parlers  allaient-ils  aussi  s'incorporer  totale- 
ment ou  partiellement  dans  l'idiome  ? 

En  second  lieu,  des  classes  dont  le  parler  était  resté  jusque  là  en 
dehors  de  la  vie  politique  et  administrative,  dont  les  mœurs,  les  idées, 
les  sentiments  ne  s'étaient  qu'exceptionnellement  reflétés  dans  la  lit- 
térature, passaient  brusquement  sur  le  devant  de  la  scène,  y  jouant 
un  rôle  d'autant  plus  considérable  que  les  autres  classes,  décimées, 
dissociées,  perdaient  de  leur  importance.  Le  langage  de  ces  couches 
nouvelles  de  population  allait-il  s'élever  avec  elles,  changer  de  con- 
dition, se  faire  reconnaître  et  admettre  ?  Les  vulgarités  devaient-elles 
cesser  d'être  dédaignées  et  proscrites  ?  En  outre,  les  incorrections 
des  indoctes,  les  déprava,tions  que  leur  ignorance  et  leur  impéritie 
ne  pouvaient  manquer  de  faire  subir  à  l'idiome  s'imposeraient-elles  ? 
La  majorité  allait-elle  faire  la  loi  dans  le  langage  comme  dans  l'Etat  ? 

Enfin  quelle  chance  avaient  les  marchands  d'obscénité  et  d'ordure 
de  faire  passer  leurs  produits  pour  des  écrits  populaires,  et  pourquoi 
leur  succès  fut-il  de  courte  durée  ? 

Tel  est  l'objet  que  je  me  propose  d'étudier,  pour  expliquer  ensuite 
comment  et  pourquoi  l'édifice  brillant  et  fragile  que  deux  siècles  de 
raffinement  avaient  créé,  non  seulement  resta  debout,  mais  ne  courut 
risque  à  aucun  moment  d'être  même  ébranlé. 


VI  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Personne  à  peu  près  ne  se  trouva  pour  déclarer  qu'il  était  conforme 
au  programme  du  grand  mouvement  politique  qui  se  développait, 
d'abandonner  la  tradition  classique  et  de  proclamer  la  souveraineté 
de  la  langue  du  peuple.  Celui-ci  était  investi  de  tous  les  pouvoirs,  sa 
toute-puissance  ne  s'étendait  pas  à  l'idiome. 

Des  centaines  de  milliers  de  documents  nous  sont  restés,  imprimés 
ou  manuscrits,  on  n'a,  dans  aucun  d'eux,  ou  dans  presque  aucun, 
voulu,  de  parti  pris,  violer  l'usage  et  la  règle.  Et  les  fautes,  car  ce  sont 
des  fautes,  n'y  apparaissent  que  de  loin  en  loin. 

Dans  quelques  publications  seulement,  on  se  faisait  une  gloire  et 
un  avantage  d'adopter  la  langue  vulgaire,  jusque  dans  ses  pires 
grossièretés. 

C'est  un  objet  de  méditation  pour  le  linguiste  que  ce  spectacle 
d'une  langue  éminemment  délicate,  résistant  à  des  causes  de  des- 
truction d'une  puissance  exceptionnelle,  et  triomphant  d'elles. 

Mais,  sans  qu'il  y  eût  substitution,  il  y  avait  pénétration.  Le  parler 
populaire,  les  français  provinciaux,  par  la  force  des  choses,  au  cours 
de  cette  mêlée,  qui  confondait  les  rangs  et  les  provenances,  faisaient 
çà  et  là  des  apparitions. 

Mon  lecteur  éprouvera,  je  le  sais,  quelque  déception,  et  parfois 
l'impression  pénible  d'un  pêle-mêle.  Je  l'ai  éprouvée  moi-même  en 
relisant  certains  de  mes  chapitres.  C'est  qu'un  ordre  trop  rigoureux, 
un  classement  où  l'on  voudrait  séparer  à  tout  prix  les  faits  dus  à 
l'influence  de  la  langue  populaire  de  ceux  qu'a  produits  le  contact 
avec  les  parlers  des  provinces,  risquerait  de  tout  fausser.  Dans  l'état 
actuel  des  recherches,  il  est  fort  difficile  de  découvrir  avec  sûreté 
le  caractère  exact  de  beaucoup  de  phénomènes.  Tel  peut  être  populaire 
chez  l'un  tandis  qu'il  est  régional  chez  un  autre. 

J'ai  donc  préféré  l'apparence  du  désordre  à  un  air  de  régularité 
peu  accommodé  à  la  réalité.  Dans  le  chapitre  Formes  et  syntaxe, 
j'ai  même  volontairement  tout  mêlé  et  je  crois  avoir  ainsi  approché 
plus  près  de  la  vérité  scientifique. 

Août   1937. 


BIBLIOGRAPHIE  ' 


Anz.  et  Aniche.  Voir  Saint-Léger,  t.  IX,  2^  part.,  p.  xxvi. 

Babeuf  (G.  R.),  Pages  choisies,  recueillies,  commentées,  annotées  avec  une  intro- 
duction et  une  bibliographie  critique  par  Dommanget  (Maurice).  Paris, 
Librairie  Armand  Colin  (Class.  Révol.  fr^e),  1935,  1   vol.  in-8°. 

Balencie  (Gaston).  Voir  à  Cahier  de  Doléances  de  la  Sénéchaussée  de  Bigorre. 

Brunot  (Ferdinand),  De  Philiberti  Bugnonii  vita  et  eroticis  versibus.  Thèse.  Voir 
H.  L.,  t.  II,  p.  IX. 

—  La  Doctrine  de  Malherbe.  Voir  H.  L.,  t.  II,  p.  ix. 

—  P.  L.  =  La  Pensée  et  la  Langue.  Méthode,  principes  et  plan  d'une  théorie  nou- 
velle appliquée  au  Langage.  Paris,  Masson,  1923,  1  vol.  in-8". 

Bulletin  des  Lois.  P^  Série  :  Convention  nationale.  Du  22  prairial  an  II  au  3  bru- 
maire an  IV,  205  bulletins  et  1.233  lois  et  arrêtés.  6  vol.  —  II®  Série  :  Gouver- 
nement directorial.  Du  4  brumaire  an  IV  au  27  nivôse  an  VIII,  345  bulletins 
et  3.535  lois  et  arrêtés.  9  vol.  Tourneux,  Bibliogr.,  t.  I,  n°  610. 

Cahiers  de  Doléances  du  Bailliage  d'Amont,  p.  p.  Godard  et  Abensour,  Besan- 
çon, 1918-1927,  2  vol  in-8o. 

—  du  Bailliage  d'Arqués...,  p.  p.  E.   Le  Parquier.  Lille,  1922,  1  vol.  in-8o. 

—  du  Bailliage  de  Bourges  pour  les  Etats-Généraux  de  1789,  p.  p.  Gaudilhon 
(Coll.  de  Doc.  inéd.  sur  l'Hist.  Écon.  de  la  Révol.).  Bourges,  1910,  1  vol.  in-S^. 

—  du  Bailliage  du  Cotentin  pour  les  Etats-Généraux  de  1789,  p.  p.  Bridrey 
(Coll.  de  Doc.  inéd.surl'Hist.  Econ.  delà  Révol.).  Paris,  1907-1912,  3  vol.  in-8o, 

—  des  Paroisses  du  Bailliage  de  Neufchatel-en-Bray,  p.  p.  E.  Le  Parquier.  Rouen. 
1908,  1  vol.  in-80. 

—  de  la  Sénéchaussée  de  Bigorre,  p.  p.  Balencie  (Gaston).  Tarbes,  1926,  1  vol. 
in-8o. 

—  de  la  Sénéchaussée  de  Civray...,  p.  p.  Boissonnade  et  L.  Cathelineau.  Niort, 
1925. 

—  des  Sénéchaussées  de  Quimper  et  de  Concarneau,  p.  et  ann.  par  Jean  Savina 
et  Daniel  Bernard.  Rennes,  1927,  1  vol.  in-S». 

—  de  la  Sénéchaussée  de  Rennes,  p.  p.  Henri  Sée  et  André  Lesort  (t.  I,  Evêché 
de  Rennes).  Rennes,  1909,  1  vol.  ïn-%°. 

—  du  Pas-de-Calais,  p.  p.  Loriquet.  Arras,  1891,  2  vol.  in-8°. 

—  de  la  Flandre  maritime,  p.  p.  A.  de  Saint-Léger  et  Ph.  Sagnac  (Société 
dunkerquoise  pour  l'Enseignement  des  Lettres,  Sciences  et  Arts).  1906,  2  vol. 
in-80. 

Cahiers  de  la  Ré<^olution  française.  Paris  (Univ.  de  Paris,  Fac.  des  Lett.  Centre 

d'Études  de  la  Révol.),  Recueil  Sirey,  1934-1935,  4  fasc.  in-8°. 
Cahiers   paroissiaux   des   Sénéchaussées   de   Toulouse   et   de   Comminges,    p.   p. 

F.  Pasquier  et  Fr.  Galabert  (Coll.  de  Doc.  inéd.  sur  l'Hist.  Econ.  de  la  Révol.). 

Toulouse,  1925-1928. 
Caron  (Pierre),   Une  enquête  sur  l'état  des  routes,  rivières  et  canaux  au  début  de 

Van  II,  dans  Bull.  Hist.  Écon.  Révol.,  années  1917-1919,  pp.  1  à  362. 
Champagne  (G.),  La  Soc.  popul.  de  Dreux  —  La  Révolution  en  Province.  La  Société 

populaire  de  Dreux.  Extr.  de  ses  procès-verbaux...  Dreux,  chez  l'auteur,  1908. 


1.  Cette  bibliographie  sert  de  complément  à  celles  du  t.  IX  (1"  et    2«   Parties),   aux- 
quelles le  lecteur  est  prié  de  se  reporter. 


v„i  HISTOIRE  DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Chassin  et  Hennet,  Les  Volontaires  nationaux  pendant  la  Révolution.  Tourneux, 

t.  IV,  no  26284. 
Cirrier  (Georges),  Papiers  poudreux...  lauriers  flétris...  Histoire  de  deux  soldats 

de  la  République,  d'après  Carnet  de  Route  et  Lettres  1793-1814.  Soissons, 

1913,  1  voL  in-12. 
CoUot  (.J.-M.),  Discours  fait  à  la  Convention  Nationale  à  l'ouverture  des  Débats 

sur  le  Rapport  de  la  Commission  des  vingt  et  un  (4  germ.  an  III-24  mars  1795). 

Tourneux,  t.  I,  n»  4431. 
Danton,  Guerre  aux  Girondins  dans  Discours  de  Danton,  p.  p.  A.  Fribourg,  1910, 

1  vol.  in-80. 
—  Œuvres,  revues  et  annotées  par  A.  Vermorel.  Paris,  1866,  in-18  (Hil)L  Nat. 

8°  Lb"  2268). 
Deux  Soldats.  Voir  Cirrier  (Georges). 
Domergue,  Manuel  des  Étrangers  amateurs  de  la  langue  française.  Paris,  Librairie 

économique,  1805,  1  voL  in-8°. 
Dommanget  (Maurice).  Voir  Babeuf,  Pages  choisies. 
D'Holbach,  Èthocratie  ou  le  gouvernement  fondé  sur  la  morale.  Voir  H.  L.,  t.  VI, 

p.   xxti. 
Féaz   (J.   J.   W.),  Journal  d'un  paysan  de  Maurienne  pendant  la  Révolution  et 

l'Empire,  écrit  par  Jean-Joseph-Marie  Féaz.  Manuscrit  et  Documents  p.  p. 

la  Société  Savoisienne  d'Histoire  et  d'Archéologie.  Chambéry,  1914,  t.   LV, 

p.  407-490. 
Godard  et  Abensour.  Voir  Cahiers  de  Doléances  du  Bailliage  d'Amont. 
Hautreux  (abbé),  La  Révolu  ion  en  province.  Voyage  à  travers  un  vieux  registre, 

La   Société   populaire   de   Beaufort-en-V allée    (1793).    Angers,    Germain    et   (i. 

Grassin,  1907,  1  vol.  in-S"  (Extr.  de  la  Revue  de  l'Anjou). 
Jouy  (Et.  de),  L'Hermite  de  la  Chaussée  d'Antin  ou  Observations  sur  les  mœurs 

et  les  usages  parisiens  au  commencement  du  XIX'  siècle,  1812-1814,  5  vol.  in-12 

(Les  Observations  détachées  des  deux  premiers  volumes  sont  de  J.  E.  Werle, 

d'après  Barbier). 
La  Révolution  dans  les   Vosges.  Bulletin  du  Comité  départemental  des  Vosges 

pour  la  recherche  et  la  publication  des  documents  économiques  de  la  Piévolu- 

tion  française.  Épinal,  1908  et  suiv.,  1  vol.  in-8o. 
Louvet  de  Couvray,  Mémoires,  éd.  Firmin-Didot,  Biblioth.  des  Mémoires  relatifs 

à  l'Hist.  de  France  pendant  le  xyiii^  s.,  t.  XII.  Paris,  1848,  1  vol.  in-12. 
Masuyer  (C.  L.),  Discours  sur  l'organisation  de  l'instruction  publique  et  de  l'édu- 
cation nationale  en  France.  Paris,  1793,  1  vol.  in-8°.  Tourneux,  t.  III,  n"  16987. 
Maugras  (Gaston)  et  Croze-Lemercier  (C^^  P.  de),  Delpliine  de  Sabran,  marquise 

de  Custine.  Paris,  Pion,  1912,  1  vol.  in-8«. 
Mesnard  (Paul),  Histoire  de  l' Académie  française.  Paris,  1857,  1  vol.  in-12.  Tour- 
neux, t.  III,  no  17866. 
Père  Duchesne,  Grand  reproche  du  Père  Duchesne  à  V Académie  française. 
Proc.  Babeuf  =  Débat  du  procès  instruit  par  la  haute  Cour  de  justice  séante  à 

Vendôme  contre  Drouet,  Babeuf  et  autres.  Tourneux,  t.  I,  n°  4642. 
Registre  de  la  Société  populaire  d'Amiens. 
Révolution  dann  V  Aube,  Bulletin  d'histoire  moderne  et  contemporaine  publ.  par 

la  Société  d'histoire  départementale  de  la   Révolution.   TroSes,   1908-1912, 

1  vol.  in-8''. 
Saint-Léger  (de)  et  Sagnac.  Voir  Cahiers  de  la  Flandre  Maritime. 
Sciout  (Ludovic).  Le  Directoire.  Paris,  Firmin-Didot,  1895-1897,  4    vol.    in-8o. 

Tourneux,  t.  IV,  no  26171, 
Trahard,  La  sensibilité  révolutionnaire,  1789-1794.  Paris,  Boivin,  1936, 1  vol.  in-8°. 
Traité  des  Sons  de  la  Langue  française  et  des  caractères  qui  les  représentent.   Paris, 

J.  Th.  Hérissant,  1740,  1  vol.  in-80  (p.  102). 
Verronnais  (F.),  Statistique  historique,  industrielle  et  commerciale  du  département 

de  la  Moselle.  Metz,  1844,  1852,  1  vol.  in-S». 


SECTION  PREMIÈRE 
VICES  ANCIENS  ET  VICES  NOUVEAUX 


Histoire  de  la  Langue  française.  X. 


CHAPITRE  PREMIER 
LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE 


A  priori,  on  peut  imaginer,  et  quelques-uns  ont  en  effet  soutenu 
et  peut-être  cru,  que  la  Révolution,  en  nivelant  les  classes,  a  nivelé 
les  styles  et  les  langages,  et  qu'avec  l'ère  de  la  démocratie  a 
commencé  l'ère  du  français  populaire.  Comment  des  fanatiques  de 
l'égalité  entre  les  citoyens  eussent-ils  maintenu  des  classes  de 
mots  ? 

D'autre  part,  comment  les  limites  qui  séparaient  ces  classes  eussent- 
elles  été  connues  des  gens  incultes  qui  entraient  en  scène  ?  C'était 
l'aristocratie  et  la  haute  bourgeoisie,  aidées  de  théoriciens  de  la  langue, 
qui  avaient  établi  la  hiérarchie.  Les  bornes  n'étaient  point  visibles 
comme  des  limites  de  domaine.  Toute  une  portion  de  la  France  était 
hors  d'état  de  savoir  où  ces  bornes  étaient  plantées. 

UAlmanach  du  P.  Gérard  est  à  cet  égard  un  modèle  presque  im- 
peccable du  "  style  de  la  liberté  ",  en  même  temps  qu'un  véritable 
catéchisme.  Il  explique  un  à  un  les  mots  nouveaux  :  constitution 
(p.  18),  nation  (p.  23),  loi  (p.  29),  roi  des  François  (p.  37),  liste  civile 
(p.  39),  veto  (p.  43),  contribution  (p.  56),  contribution  foncière  (p.  57), 
mobiliaire  (p.  58),  patentes  (ib.),  juges  de  paix  (p.  61),  juré  (p.  52). 
C'est  à  peine  s'il  s'oublie  une  fois  en  employant  l'anglicisme  majo- 
rité 1  ;  mais  jamais  il  ne  se  sert  d'un  mot  bas  ;  il  est  simple,  familier, 
jamais  trivial. 

Telle  était  aussi  la  doctrine  bien  arrêtée  de  La  Feuille  i^illageoise  : 

On  nous  a  quelquefois  demandé,  dit-elle,  pourquoi  nous  ne  donnions  jamais 
nos  instructions  sous  cette  forme  familière  et  plaisante...  C'est  que  sa  trivia- 
lité, sa  popularité  même,  est  un  signe  de  l'avilissement  dans  lequel  les  anciennes 
lois  avaient  plongé  le  peuple.  Nous  qui  voulons  qu'il  se  relève,  qu'il  s'épure, 
qu'il  sente  sa  dignité,  nous  lui  parlons  le  langage  le  plus  digne,  le  plus  pur  et  le 
plus  élevé.  C'est  un  signe  d'inégalité  que   cette  différence   choquante  entre  les 


1.  L'ordre  veuf  que  ce  soit  la  "  majorité  "  qui  prononce  (p.  33). 


4  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

propos  des  différentes  classes  :  dès  qu'il  y  a  deux  idiomes,  il   semble  qu'il  y  ait, 
en  effet,  deux  espèces  d'hommes  ^. 

Je  lis  dans  le  Plan  d'une  bibliothèque  à  Vusage  du  peuple,  soumis  à 
MM.  les  membres  du  Comité  d'Instruction  publique  ^  : 

Quelques  personnes  pensent  que  les  ouvrages  composés  pour  le  peuple  ont 
besoin  d'être  écrits  d'un  stile  conforme  à  son  langage  habituel,  mon  opinion  dif- 
fère de  la  leur,  et  je  crois  que  c'est  un  dernier  préjugé  bon  à  combattre  comme 
tant  d'autres. 

Dans  les  représentations  données  gratis  au  théâtre,  le  peuple  applaudit  toujours 
aux  sentiments  élevés  et  rendus  avec  une  noble  simplicité.  Les  mauvaises  locu- 
tions sont  les  fruits  de  l'habitude  et  non  de  la  nature.  Ainsi  un  ouvrage  écrit  d'un 
stile  simple  et  pur  sera  compris  encore  mieux  du  peuple,  qu'un  ouvrage  écrit 
dans  un  stile  trivial,  et  il  formera  son  goût,  de  manière  qu'on  pourra  peut-être 
un  jour  admirer  le  langage  du  peuple  français,  comme  on  admirait  jadis  celui  du 
peuple  d'Athènes,  et  comme  on  admire  maintenant  celui  du  peuple  de  Flo- 
rence. Cette  amélioration  me  semble  d'un  grand  intérêt  public,  puisque  l'urba- 
nité du  langage  amène  l'urbanité  des  mœurs. 

A  l'Assemblée  Nationale.  —  Pendant  longtemps,  si  les  dis- 
cussions étaient  âpres  et  violentes,  le  langage  resta  distingué,  presque 
bégueule.  Les  orateurs  prenaient  des  précautions,  excessives  souvent, 
pour  se  servir  d'une  expression  un  peu  familière  :  «  Nos  dettes  cons- 
tituées et  celles  auxquelles  nous  oserons  donner  la  dénomination  bien 
vulgaire  [sic],  mais  triviale,  mais  très  expressive,  de  dettes  criardes  »  ^  ; 
«  Vous  dénicherez,  si  j'ose  m'exprimer  ainsi,  une  foule  de  questions  de 
droit  »  *. 

Un  jour,  à  la  Convention,  en  pleine  Terreur,  Levasseur  lisait  un 
discours  sur  les  moyens  d'augmenter  le  nombre  et  la  beauté  des  bes- 
tiaux. Les  mots  de  juments,  femelles,  ânesses  devaient  être  prononcés  ; 
ils  firent  rire,  et  l'orateur  dut  renvoyer  ses  collègues  à  Buffon,  qui 
avait  vengé  les  ânes  des  fabulistes  ^. 

Une  incartade,  un  mot  violent  valaient  à  celui  qui  s'oubliait  un 
rappel  à  l'ordre  et  même  des  peines  plus  graves.  Blin  avait  lâché 
cette  phrase  :  «  Ceux  qui  demandent  qu'on  accorde  la  dictature  au 
pouvoir  exécutif,  veulent  qu'on  envoie  dans  les  provinces  des  assas- 
sins pour  réprimer  des  assassinats  ».  La  sortie  fut  considérée  comme 
"  inconvenable  "  *. 

1.  Cité  par  Hatin,  Hist.  Pr.,  t.  VI,  p.  258. 

2.  Arch.  Nat.,  F^'  5917,  s.  1.  n.  d.  Anonyme. 

3.  Le  M'»  de  Montesquiou,  18  nov.  1789,  Huchez  et  Roux,  t.  III,  p.  .366,  cf.  p.  367. 

4.  Chabroux,  Ass.  Nat.,  28  avr.  1790,  Eid.,  t.  V,  p.  249-250. 

5.  14  vent,  an  II-4  mars  1794,  Coiirr.  de  VÉgalilc,  n"  564. 

6.  //  [M.  Blin]  n'avait  pas  l'intention  de  leur  donner  [à  ses  paroles]  la  signi/ication  très 
*  inconvenable  y  qu'etles  présentaient  {Caza\è<i,  Ass.  Nat.,  '22  févr.  17i)0,  Bûchez  et  Roux, 
t.  IV,  p.  374).  -©-II.  D.  T.,  qui  ne  cite  inconvenant  qu'en  1812  ;  *L.  qui  cite  Let.  de  Joseph  II 
à  Marie-Antoinette. 


LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE  5 

Il  fallait  se  garder  surtout  des  grossièretés.  Le  10  septembre  1789, 
un  des  mots  chers  à  Hébert  était  lâché  par  un  député  de  la  Consti- 
tuante —  un  homme  de  droite  —  M.  le  comte  de  Virieu  :  «  Faut-il 
donc  qu'une  Assemblée  Nationale  soit  emportée  par  des  déma- 
gogues.... Non,  messieurs,  f...  ».  Un  tumulte  s'éleva  et  le  mot  valut  la 
censure  à  l'orateur  ^. 

Un  autre  jour,  le  même  comte  de  Virieu,  s'efîrayant  de  voir  accorder 
les  droits  de  citoyen  actif  à  tant  de  soldats  libérés,  s'écria  :  «  Pourquoi 
prostituerions-nous  ainsi  le  plus  beau  de  tous  les  droits  »  ?  Grands 
murmures.  Le  président  observa  :  «  L'opinant  voulait  sans  doute 
dire  prodiguer  »,  et  la  correction  fut  faite  ^. 

En  plein  mois  de  juin  1791,  la  discipline  règne  toujours.  M.  Gor- 
GUEREAu  :  «  Je  déclare,  moi,  que  je  la  regarde  [l'adresse]  comme  une 
scélératesse   ». 

M.  Chépy  :  «  Je  crois  devoir...  vous  engager  à  vouloir  bien  ménager 
vos  expressions...  ». 

M.  GoRGUEREAU,  Se  reprenant  :  «  Ce  n'est  qu'avec  un  extrême 
regret  que  je  me  suis  servi  de  l'expression  dure  que  je  viens  d'em- 
ployer »  3. 

Chaudon  écrit  à  Grégoire  en  1794  :  «  Il  serait  facile  de  paraître 
énergique  en  français,  en  employant  beaucoup  d'expressions  vives  des 
poissardes  ou  des  harangères,  ou  des  vieux  mots.  Mais  ce  mélange  du 
langage  de  la  populace  ou  des  poètes  marotiques  avec  les  termes 
simples,  purs  et  nobles,  des  bons  poètes  français  ,  ne  produirait  qu'un 
jargon  pénible  et  bizarre  »  *. 

Ce  n'étaient  pas  du  reste  les  menaces  suspendues  sur  la  tête  des 
orateurs  qui  maintenaient  la  dignité.  Ni  amendes  honorables,  ni  langues 
percées  au  fer  rouge  n'ont  jamais  empêché  un  charretier  de  jurer,  ni 
Madame  Angot  d'engu....irlander  les  chalands  à  la  première  obser- 
vation. Mais  l'Assemblée  se  respectait,  elle  était  encore  dans  la  phase 
où  il  semblait  nécessaire  de  s'élever  à  la  hauteur  de  la  sublime  mission 
qu'on  avait  conscience  de  remplir.  Un  langage  «  parlementaire  », 
comme  on  dit  aujourd'hui,  était  de  rigueur  à  la  tribune  de  ce  Par- 
lement qui  venait  de  naître.  «  Nos  Seigneurs  »  en  avaient  conscience. 
Ils   se   guindaient. 

Nécessité  de  garder  une  langue  «  bien  faite  ».  —  Tal- 
leyrand  exprimait  une  idée  qui  était  celle  de  toute  la  Constituante, 


1.  Arch.  ParL,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  604,  col.  2. 

2.  Bûchez  et  Roux,  t.  IV,  p.  430. 

3.  Eid.,  t.  X,  p.  419. 

4.  Lett.  à  Grég.,  p.  126. 


6  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

quand,  en  bon  condillacien,  il  déclarait  que,  «  plus  les  idées  sont 
grandes  et  fortes,  plus  il  importe  que  l'on  attache  un  sens  précis  et 
uniforme  aux  signes  destinés  à  les  transmettre,  de  funestes  erreurs 
pouvant  naître  d'une  simple  équivoque  »,  et  quand  il  invitait  les  bons 
citoyens  à  «  concourir  par  leurs  efforts  à  écarter  des  mots  de  la  langue 
française  les  significations  vagues  et  indéterminées,  si  commodes 
pour  l'ignorance  et  la  mauvaise  foi  »  ^. 

Qu'ils  fussent  théologiens  ou  juristes,  les  Constituants  avaient 
contracté  l'habitude  de  peser  les  mots,  d'en  distinguer  les  nuances 
les  plus  fines  ;  ils  la  gardèrent  jalousement  dans  la  création  quoti- 
dienne du  droit  nouveau.  L'avenir  en  dépendait.  On  ne  légifère  pas 
dans  les  ténèbres,  ni  même  dans  la  pénombre. 

Il  suffît  pour  se  rendre  compte  de  l'attention  scrupuleuse  que  les 
représentants  apportaient  au  choix  des  expressions,  de  parcourir  la 
collection  du  Point  du  Jour,  qui  donne  un  compte  rendu  minu- 
tieux des  débats  de  l'Assemblée.  Les  discussions  grammaticales  y 
abondent  2.  Et  ce  n'est  pas  seulement  sur  des  questions  fondamen- 
tales, comme  celle  de  la  sanction  royale  (septembre  1789),  qu'on 
cherche  à  préciser,  mais  sur  des  points  de  bien  moindre  importance. 

Un  jour,  il  s'agissait  des  Corses,  qui  avaient  combattu  pour  la 
défense  de  la  liberté,  puis  s'étaient  expatriés,  et  qui,  n'étant  accusés 
d'aucuns  délits  légaux,  devaient  avoir  la  faculté  de  rentrer.  Il  n'en 
fallait  pas  plus  pour  faire  élever  une  contestation.  Mirabeau  s'écria  : 
«  Je  ne  conçois  pas  comment  la  liberté,  quand  elle  est  innocente, 
n'obtient  pas  subitement  votre  protection  ».  Mais  M.  Gautier  de 
Biozat  demanda  la  suppression  des  mots  délits  légaux,  comme  étant 
une  expression  obscure  et  incohérente.  Mirabeau  essaya  de  la  défendre 
en  disant  qu'il  y  avait  des  délits  artificiels,  des  délits  arbitraires  et 
des  délits  légaux.  «  Mais,  répliqua  son  frère,  si  vous  êtes  obligé  d'en 
donner  l'explication,  elle  est  donc  obscure  ».  Finalement  à  délits 
légaux  on  substitua  délits  déterminés  par  la  loi  ^. 

Le  5  mai,  l'Assemblée  discute  sur  le  droit  du  roi  à  instituer  les  juges. 
Mirabeau  intervient  :  «  On  s'est  servi,  tantôt  du  mot  investiture,  tantôt 
du  mot  institution,  leur  signification  respective  a  besoin  d'être  déter- 
minée »  *. 

A  la  séance  du  9  février  1790,  l'abbé  Grégoire  a  parlé  de  troubles 
qui  agitent  les  campagnes.  Le  Comité  propose  un  décret  où  il  est  dit  : 


1.  Rapp.,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  pp.  447  et  suiv. 

2.  Voir  III,  p.  78,  n»  lxxxvii,  23  sept.  1789  ;  p.  182,  n"  xcvi,  2  oct.  1789  ;  V,  p.  94-95, 
n"  CLViii,  13  dcc.  1789,  etc.. 

3.  Point  du  Jour,  TV,  p.  331,  n"  cxlviii,  1"  déc.  1789. 

4.  Bûchez  et  Roux,  t.  V,  p.  437. 


LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE  7 

«  l'Assemblée  Nationale  est  affectée  des  désordres  »...  —  N.  :  «  le  mot 
affecté  n'est  pas  assez  fort  »  i. 

Lors  de  la  discussion  sur  la  Constitution,  Thouret  disait  :  «  Nous 
touchons  à  une  matière  dans  laquelle  il  importe  beaucoup  que  toutes 
les  expressions  soient  bien  fixées  ».  Et  là-dessus  s'engagea  une  contro- 
verse caractéristique.  Puisqu'on  a  dit  que  la  nation  ne  peut  pas  délé- 
guer ses  pouvoirs  à  perpétuité,  est-il  nécessaire  d'ajouter  que  sa  sou- 
veraineté est  inaliénable  ?  Pétion  opinait  que  le  mot  était  indispen- 
sable. Thouret  riposta  que,  pour  empêcher  l'abus  qu'on  redoute, 
mieux  vaut  dire  imprescriptible  qn  inaliénable.  Buzot  demanda  les 
deux  adjectifs.  Ils  furent  admis  2. 

On  pourrait  citer  cent  exemples  où  des  scrupules  de  cette  sorte 
ont  retenu  les  premières  Assemblées,  dans  les  séances  les  plus  agitées. 

Le  22  août  1791,  après  discussion.  Chapelier  se  prononça  «  pour  la 
conservation  des  mots  avilissement  des  pouvoirs  constitués...  Autre 
chose,  observait-il,  est  censurer,  autre  chose  est  avilir  ;  celui  qui  ne 
fait  qu'examiner  une  loi  pour  en  démontrer  les  inconvénients  ne 
l'avilit  pas  »  ^. 

Un  autre  jour,  il  s'agissait  du  licenciement  de  la  garde  du  roi. 
Vergniaud  remarque  qu'on  peut  entendre  par  là  suppression,  qu'il 
vaut  donc  mieux  parler  de  renouvellement  *. 

Tous  estimaient  qu'en  fait  de  loi  «  tout  ce  qui  est  vague  est  mauvais  », 
comme  disait  La  Rochefoucauld  ^. 

En  1792,  l'expérience  avait  achevé  d'éveiller  les  scrupules  et  d'ai- 
guiser la  prudence  :  «  Avant  d'entrer  en  matière,  disait  un  journaliste, 
donnons  aux  mots  une  acception  consentie.  La  plupart  de  nos  infor- 
tunes sont  venues  faute  de  s'entendre  ;  et  le  premier  moyen  d'abréger 
les  discussions,  c'est  de  définir  les  termes  avec  lesquels  on  discute  »  ^ 

«  De  quelle  importance  n'est-il  pas  pour  des  législateurs,  reprenait- 
on  un  autre  jour,  de  bien  arrêter  le  sens  des  mots  ?  Oh  !  quelle  terrible 
création  les  mots  de  Roi  et  d'Empereur  n'ont-ils   pas  autorisée...»  '. 

Le  25  décembre  1792,  Legendre  s'explique  au  sujet  de  la  compa- 
rution de  Louis  Capet.  «  Dans  la  première  rédaction  j'avais  mis  défi- 
nitivement et  irrévocablement,  dit-il,  mais  j'ai  cru  que  le  mot  défini- 
tivement voulait  dire  irrévocablement  ;  j'ai  rayé  ce  dernier  »  ^. 


1.  Bûchez  et  Roux,  t.  IV,  p.  317-318. 

2.  Eid.,  t.  XI,  p.  266-267. 

3.  22  août  1791.  Eid.,  t.  XI,  p.  310. 

4.  Mai  1792,  Eid.,  t.  XIV,  p.  334. 

5.  23  août  1791,  Eid.,  t.  XI,  p.  317. 

6.  Chron.  du  Mois,  avr.  1792,  p.  106.  Suit  une  étude  sur  accaparement  et  usure. 

7.  Ib.,  mai  1792,  p.  71. 

8.  Bucliez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  431.  . 


8  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

En  plein  mois  de  mars  1793,  Brissot  dissertait  dans  la  Chronique  du 
Mois  sur  «  Quelques  erreurs  dans  les  idées  et  dans  les  mots  relatifs  à 
la  Révolution  française  »  ^. 

Sous  le  despotisme  on  appelait  peuple  la  dernière  classe  des  citoyens...  Canaille 
était  l'équivalent  du  mot  peuple. 

On  entend  [aujourd'hui]  par  ce  mot  peuple  la  collection  de  tous  les  indi- 
vidus composant  la  nation  française...  Mais,  dans  cette  masse,  il  y  a  une  classe 
d'hommes  qui  ont  plus  de  rudesse  dans  leurs  manières,  moins  d'éducation... 
C'est  cette  classe  d'hommes  que  les  Romains  désignèrent  sous  le  nom  de  plebs,  et 
que  nous  avons  traduit  par  populace.  Le  mot  populace  a  été  proscrit  dans  notre 
révolution,  parce  qu'il  avoit  une  teinte  d'aristocratie...  il  importe...  d'avoir  une 
expression  pour  les  désigner,  une  expression  qui  ne  rappelle  pas  les  fausses  idées 
du  mépris  que  la  cour  versoit  sur  le  peuple.  Le  mot  multitude  est  plus  décent, 
mais  il  est  incomplet  ;  il  ne  renferme  pas  les  idées  d'ignorance  et  de  grossièreté... 
Celui  qui  trouvera  un  mot  heureux  pour  désigner  le  plebs  des  Romains  rendra  un 
grand  service  à  la  chose  publique  ;  car  c'est  la  confusion  des  idées  engendrées  par 
de  mauvais  signes  qui  perd  tout  en  politique. 

Quand  il  s'agit  d'établir  la  Constitution  républicaine,  une  contro- 
verse s'engage.  Dev?>it-on  dire  Droit  naturel  ou  Droit  social  ^  ? 

Le  choix  des  termes  n'importait  pas  seulement  en  effet  à  la  direction 
générale  de  la  politique.  Il  s'imposait  rigoureusement,  si  l'on  ne 
voulait  pas  rendre  des  décrets  qui  deviendraient  des  sources  de 
conflits  continuels,  et  donner  ainsi  occasion  de  renaître  à  ces  procès 
interminables  qui  avaient  été  un  des  fléaux  de  l'Ancien  Régime. 

On  créait  la  contribution  mobilière,  on  la  proportionnait  aux  res- 
sources des  contribuables.  Comment  s'exprimer  ?  Faculté  semblait 
le  seul  mot  convenable  ^.  Il  fut  longuement  discuté. 

Un  autre  jour,  à  propos  du  partage  des  biens  communaux,  on  en 
arriva  à  examiner  quels  seraient  les  part-prenants.  Seraient-ce  les 
habitants  ?  Mais  en  quel  sens  fallait-il  entendre  ce  mot  ?  quelle  exten- 
sion lui  donner  au  juste  ?  Toute  une  controverse  s'engagea  *. 

Pour  terminer  par  un  fait  plus  caractéristique  encore,  je  signalerai 
les  réserves  faites  au  sujet  du  mot  dissoudre  appliqué  à  la  garde  natio- 
nale :  «  On  rencontre  dans  l'article  4  de  ce  décret,  observe  la  Chronique 
du  Mois,  une  rédaction  fautive,  et  qui  sans  doute  aura  besoin  inces- 
samment d'une  interprétation  précise  :  «  L'Assemblée  nationale  dis- 
sout la  garde  nationale  »  !  Qu'est-ce  donc  que  dissoudre  une  garde 
nationale  ?  La  constitution  ne  reconnaît  aucune  corporation  de  gardes 

1.  Pp.  27  et  suiv.  Cf.  H.  L.,  t.  IX,  p.  728. 

2.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  42. 

3.  «  La  dénomination  qui  la  caractérise  le  mieux  [la  contrib"  mobiliairc]  est  celle  de  faculté, 
en  attachant  à  ce  mot  l'idée  de  pouvoir,  puissance,  richesse,  etc.,  comme  si  l'on  disait,  on 
est  riche  en  proportion  de  ce  que  l'on  peut  faire,  ou  exécuter  plus  ou  moins  de  choses...  » 
(Thibaut,  Conv.  Nat.,  29  mess,  an  III,  Monit.  t.   III,  4  therm.  an  III-22  juil.  1795). 

4.  Voir  Proc.-Verb.  Corn.  Agr.  et  Com.,  Conv.,  t.  III,  p.  60. 


LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE  9 

nationaux,  tous  les  citoyens  sont  essentiellement  gardes  nationaux. 
On  ne  peut  dissoudre  les  citoyens  »  ^. 

Toutes  ces  pointilleries  ne  semblent  pas  s'accorder  avec  la  fabrica- 
tion fiévreuse  des  décrets.  Mais  combien  d'entre  eux  ne  furent  votés 
que  «  sauf  rédaction  »,  c'est-à-dire  que  le  principe  seul  était  établi, 
et  les  directions  données.  Le  texte  devait  être  élaboré  à  loisir. 

Je  terminerai  en  citant  un  mot  énorme  qui,  à  lui  seul,  résume 
l'état  d'esprit  général  :  «  Je  vous  demande  ce  que  c'est  qu'une  loi 
qui  consacre  des  expressions  qui  ne  sont  pas  dans  le  dictionnaire  »  2. 

Goût  d'une  langue  châtiée.  —  Les  faits  qui  viennent  d'être 
rapportés  n'expliqueraient  pas  à  eux  seuls  pourquoi,  lorsque  dans  les 
Assemblées  ou  les  journaux  on  a  parlé  de  la  langue  ou  expressément 
ou  incidemment,  on  l'a  fait,  sauf  quelques  exceptions,  avec  tant  de 
respect  et  de  précaution.  Sans  doute,  le  secret  désir  de  tous  ces  poli- 
tiques et  administrateurs  improvisés  était  de  rivaliser  avec  les  vrais 
orateurs  et  les  écrivains  renommés  ;  mais  il  y  a  plus  et  mieux  que  cette 
vanité.  C'est  qu'on  s'accordait  à  considérer  que  la  langue  était  un  bien 
national,  qu'on  voulait  distribuer  à  tous,  loin  de  chercher  à  le  détruire 
ou  à  l'amoindrir.  Tout  au  contraire,  on  se  faisait  un  souci  de  l'accroître. 
On  estimait  à  leur  prix  les  services  que  la  langue  pouvait  rendre  à  l'éta- 
blissement des  idées  et  des  institutions  nouvelles,  non  seulement  en 
France,  mais  en  Europe.  Et  l'on  savait  que  ce  rôle  ne  pouvait  lui 
appartenir  qu'à  une  condition,  c'est  qu'on  ne  gâchât  pas  ses  belles 
qualités  de  clarté,  de  précision,  que  des  aventures  ne  troublassent  pas 
sa  fixité.  La  pensée  de  l'altérer  n'eût  pu  venir  qu'à  des  renégats,  et, 
comme  on  dit  bientôt,  à  des  «  désorganisateurs  ». 

Aussi  personne,  à  ma  connaissance,  n'a  imaginé  d'abandonner 
l'idiome  aux  caprices  de  l'ignorance  ^.  Ce  ne  sont  pas  ces  déiTiocrates 
qui  ont  proclamé  maîtres  du  langage  ceux  qui  ont  à  le  parler  et  à 
l'écrire. 

Necker  *,  qui  était  genevois,  s'effrayait  des  dangers  que  courait  le 
français.  Il  avait  tort.  11  ne  faut  pas  croire  qu'on  se  soit  rué  à 
l'assaut  de  cette  Bastille.  Il  n'y  a  pas  eu  de  nuit  du  4  août,  suppri- 
mant les  privilèges  des  castes  de  mots,  point  de  Déclaration  procla- 
mant  que   tous    sont   égaux  en  droits. 

1.  Mai  1792,  p.  32,  n.  1. 

2.  Garrtni,  Conv.,  14  vend,  an  TV.  Proc.-Verb.  Corn.  I.  P.,  Conv.,  t.  VI,  p.  749. 

3.  J'ai  parlé  ailleui's  du  discours  de  Barère  le  8  pluviôse.  Vilate  l'accusait,  non  sans  raison, 
d'avoir  été  un  des  principaux  jargonneurs  (Mgst.  de  la  Mère  de  Dieu,  p.  280). 

4.  A  l'occasion  il  ne  se  refusait  pas  un  néologisme.  Nous  en  avons  cité  des  exemples  au 
tome  VI.  On  y  en  ajouterait  beaucoup,  ainsi:»  sans  aucune  connaissance  du  terme,  où  con- 
duisaient les  dispositions  éparses  des  différents  "  élaborateurs  "  de  la  première  Assemblée 
Nationale  »  (^Pouv.  Exéc,  VIII,  p.  415).  ■©■  H-  D-  T.,  Fr. 


10  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Polémiques  politiques  a  arguments  grammaticaux. —  Jamais 
on  ne  cessa  d'un  parti  à  l'autre  de  se  reprocher  des  fautes  de  grammaire. 

De  même  qu'au  xvii^  siècle,  dans  la  chaleur  des  controverses  reli- 
gieuses, jansénistes  et  jésuites  s'accusaient  réciproquement  de  bar- 
barisme, après  que  la  Révolution  eut  éclaté,  divers  polémistes 
alléguèrent  contre  leurs  adversaires  politiques  des  griefs  gramma- 
ticaux. 

André  Chénier  accusait  Mirabeau  d'avoir  proclamé  qu'il  secouait 
<(  tous  les  despotismes  jusqu'à  celui  des  langues  »  ^.  Et,  se  rappelant 
sans  doute  que  J.-J.  Rousseau  avait  déjà  fait  montre  de  semblable 
indépendance  à  l'égard  des  règles,  sans  abuser  cependant  de  la 
latitude  qu'il  se  donnait,  Chénier  s'en  prenait  à  tous  des  négligences 
que  le  génial  orateur  avait  cru  pouvoir  se  permettre  dans  ses  lettres  ^. 

Brissot,  dans  le  Patriote  français  (16  mars  1792),  avait  écrit  :  «  Moi, 
aux  gages  de  la  police  !  Cette  idée  me  fait  bouillonner  le  sang  ».  C'en 
est  assez  pour  exciter  la  verve  du  même  Chénier,  qui  s'en  gausse  ^. 

Il  ne  s'agit  point  là  seulement  d'alimenter  des  polémiques  per- 
sonnelles. La  vérité  est  que  le  grand  poète,  au  milieu  de  la  tourmente, 
tout  en  faisant  bon  marché  des  raffinements  affectés,  conserve  intact 
son  respect  pour  l'élégance  véritable  : 

•Te  ne  sais  rien,  dit-il,  de  si  puéril  et  de  si  misérable  que  cette  politesse  fausse 
«t  apprêtée,  cette  mignardise  fine  et  inintelligible,  et  ces  épigrammes  sentimen- 

1.  En  1792  avaient  paru  les  Lettres  originales  de  Mirabeau,  recueillies  par  P.  Manuel, 
in-4">.  Le  discours  préliminaire  souleva  des  protestations  du  Mercure,  de  la  Feuille  du  Jour, 
du  Journal  de  la  Cour  et  de  la  Ville,  du  Moniteur  du  17  févr.,  du  Spectateur  et  Modérateur 
du  13,  etc..  Chénier  fit  ses  observations  aux  auteurs  du  Journal  de  Paris  (Voir  Œuvres  en 
prose,  p.  112)  :  «  ...  Je  commencerai  par  l'endroit  où  il  admire  son  héros  d'avoir  secoué  tous 
les  despotismes,  jusqu'à  celui  des  langues  (p.  3).  Tous  les  hommes  qui  jugent  avant  de  louer, 
et  chez  qui  l'admiration  n'est  pas  l'ennemie  de  la  raison,  avaient  en  effet  remarqué  dans  ses 
écrits,  étincclants  d'ailleurs  de  grandes  beautés,  une  afTectation  pénible  à  forger  des  mots 
nouveau.x  entièrement  inutiles.  Cette  ruse  produit  toujours  son  effet.  Elle  persuade  au  plus 
grand  nombre  des  auditeurs  que  des  phrases  si  obscurément  entortillées  doivent  cacher  un 
sens  bien  profond,  et  que  les  pensées  qu'on  leur  débite  doivent  être  bien  neuves,  puisque  la 
langue  n'a  pas  pu  fournir  de  quoi  les  exprimer.  Mirabeau  n'était  pas  l'auteur  de  ce  char- 
latanisme, qu'il  a  beaucoup  perfectionné,  quoiqu'il  n'en  eût  pas  besoin  ;  mais  c'est  ce  qu'on 
semble  vouloir  le  plus  imiter  chez  lui...  ». 

2.  1  Nous  apprenons  plus  loin  que  Mirabeau  était  persuadé  qu'il  est  impossible  d'écrire 
correctement  une  langue  qui  n'est  pas  apprise  par  principe  et  qu'il  réduit  à  vingt-cinq  pages 
toutes  les  règles  essentielles  du  français  (p.  35).  Il  est  fâcheux  qu'il  n'ait  pas  toujours  eu  ces 
vingt-cinq  pages  sous  les  yeux,  et  surtout  qu'il  ne  les  ait  point  transmises  à  l'éditeur  de  ses 
lettres.  Sans  doute,  alors,  on  ne  nous  eût  point  parlé  de  la  méchanceté  de  sa  femme,  qui 
l'illuminait  de  crimes  ;  les  lecteurs  n'eussent  pas  été  écrasés  de  ses  sublimes  qualités  ;  on  ne 
nous  l'eût  pas  montré  se  roulant  par  terre,  mais  comme  les  Achille  et  les  Priam.  Nous  ne  sau- 
rions pas  que  Sophie  était  presque  belle,  mais  que  Gabriel  ne  s'était  rendu  qu'à  ses  vertus,  et 
qu'il  tenait  encore  plus  à  son  âme  de  fer  qu'à  son  corps  d'albâtre.  Bien  différente  de  ces  prudes 
ennuyeuses  qui  déguisent  de  leur  mieux  leurs  aventures,  elle  était  cependant  toujours  décente, 
mente  lorsqu'il  l'entraînait  vers  le  trône  de  l'amour.  Elle  avait  sans  cesse  quelque  malice  à  lui 
faire  ;  et  rien  n'est  plus  piquant  que  l'ingénieux  détail  de  ces  malices  qu'elle  lui  faisait  jus- 
qu'à ce  que  l'envie  de  lui  en  faire  se  passât  peu  à  peu,  comme  il  est  dit  agréablement  page 
15  »  (Œuv.  en  prose,  p.  115). 

3.  Ib.,  p.  108. 


LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE  11 

taies  que  l'on  appelait  autrefois  le  bon  ton.  Mais  n'est-il  pas  un  véritable  bon  ton  ? 
Tout  homme  qui  a  eu  une  âme  bonne  et  franche  n'a-t-il  pas  en  soi  une  justesse 
de  sentiment  et  de  pensées,  une  dignité  d'expression,  une  gaîté  facile  et  décente, 
un  respect  pour  les  vraies  bienséances,  qui  est  en  effet  le  bon  ton,  puisque  l'hon- 
nêteté n'en  aura  jamais  d'autre  ^  ? 

Sieyès,  à  l'occasion,  gauchissait  devant  la  nécessité  de  faire  un 
mot.  S'il  le  faisait,  il  tâchait  de  le  bien  faire.  Dans  la  discussion  de  ses 
projets  de  constitution,  il  avait  dit  :  «  S'ils  sortent  des  bornes  du 
pouvoir  qui  leur  a  été  confié...  La  constitution  sera  violée...  Qui 
signalera  cette  excédence,  cette  extravasion  du  pouvoir  ?  »  Il  ajoute 
en  note  :  «  J'aime  mieux  employer  ce  mot  que  celui  à'' excession  des 
pouvoirs.  Nous  avons  déjà  trop  de  noms  avec  la  désinence  sourde  en 
ion  ;  leur  retour  trop  fréquent  fatigue  l'oreille  »  2.  Or  Rivarol  le  trai- 
tait de  barbare,  coupable,  criminel,  non  seulement  contre  sa  langue 
mais  contre  l'ordre  grammatical  supérieur  ^. 

Les  Sahats  Jacohites  goguenardent,  parodient,  pédantisent  sans 
lassitude.  Le  n^  XVII  (I,  p.  264)  contient  une  véritable  leçon  de 
français  à  l'adresse  de  l'auteur  de  la  Chronique  de  Paris  :  «  Sire,  les 
circonstances  sont  fortes.  On  dit  des  circonstances  fâcheuses,  funestes, 
critiques...  Mais  des  circonstances  fortes  sont  une  incongruité  digne 
du  pauvre  Carra...  Ne  repoussez  pas  la  démarche  du  département... 
On  repousse  la  personne,  les  vœux,  même  la  prière,  mais  non  la 
démarche  »  *.  Ainsi  de  suite. 

Encore,  si  ces  observations  et  d'autres  analogues  n'avaient  été 
faites  que  par  des  Chénier  et  des  Rivarol,  on  pourrait  soutenir  que 
la  pureté  intéressait  exclusivement  quelques  conservateurs  confits 
dans  leurs  traditions.  Il  n'en  est  rien. 

Dans  son  manifeste,  Brissot  dit  :  «  Je  ne  m'abaisserai  pas  à 
relever  tous  les  mensonges  de  la  plate  circulaire  prêtée  aux  Jacobins, 
circulaire  qui  prouve  que  leurs  chefs  rédacteurs  ont  autant  besoin 


1.  Œuv.  en  prose,  p.  117. 

2.  Moniteur,  26  therm.  an  III-13  août  1795,  n°  326,  p.  1311. 

3.  «  Mais  qu'on  sache  que  M.  de  Mirabeau,  fléau  du  goût  et  de  la  raison,  est  pourtant, 
comme  dit  Boileau,  un  soleil  a  côté  de  l'abbé  Sieyès.  Prenons  au  hasard  la  phrase  suivante 
son  dire  sur  la  sanction  royale,  p.  39  :  Il  est  vrai  que  ceux  qui  cherchent  dans  le  veto  autre 
chose  que  l'intérêt  public,  autre  chose  que  ses  avantages  ;  ceux  qui,  au  lieu  de  consulter  les 
ATais  besoins  d'un  établissement  dans  sa  nature  même,  cherchent  toujours  hors  de  leur  sujet 
des  copies  à  imiter,  ne  voudront  pas  reconnaître  dans  le  veto  naturel  que  j'indique,  celui 
qu'ils  ont  dans  leur  vue.  L'homme  qui  s'exprime  ainsi  pèche  non  seulement  contre  le  français, 
mais  encore  contre  la  métaphysique  des  langues  et  serait  barbare  en  tout  temps  et  en  tout 
lieu  »  (Méni.,  p.  246). 

4.  Le  même  numéro  renferme  encore  d'autres  observations  :  «  Il  n'est  pas  nécessaire  de  con- 
naître sa  langue  pour  faire  des  journaux.  Ce  grand  auteur  dit  dans  sa  feuille  du  20  avril,  en 
parlant  à  la  Municipalité  :  votre  acte  que  je  viens  d'envisager.  Ah  !  M.  Carra  !  on  ne  peut 
envisager  que  ce  qui  a  un  visage  »  (I,  p.  260).  Ailleurs  les  rédacteurs  s'en  prennent  à  l'ins- 
cription :  Aux  grands  hommes  la  patrie  reconnaissante  (n»  31,  II,  p.  89),  etc. 


12  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

de  leçons  de  grammaire  que  de  leçons  de  logique  et  de  probité  »  i, 

Roederer  est  insulté.  Dédaigneusement,  au  lieu  de  s'emporter,. 
il  observe  :  «  Cet  homme  sait  si  peu  sa  langue  que,  malgré  ses  efforts 
très  marqués  pour  me  dire  une  injure,  il  n'a  pu  y  réussir  »  2. 

De  gauche  et  de  droite,  grands  et  petits  journaux  épluchent, 
chicanent  leurs  adversaires  ou  leurs  rivaux. 

Les  formes  surcomposées  du  verbe  ont  quelque  chose  de  popu- 
laire. Les  Annales  politiques  raillent  ces  passés  en  trois  mor- 
ceaux :  «  J'ai  été  stupéfait  quand  j'ai  entendu  M.  Du  Port...  je 
l'ai  été  bien  davantage  quand  j'ai  eu  vu  mettre  des  jurés  par- 
tout »  3. 

Le  Dictionnaire  National  et  Anecdotique  s'amuse  aux  dépens  de 
M.  l'analyste  Parisien  qui  a  dit  :  une  médiocrité  incurable,  des 
insectes  inappercevables  :  «  un  journaliste  qui  a  vécu  à  Chambéry, 
la  ville  où  il  est  prouvé  qu'on  parle  le  mieux  françois,  eût  du  dire 
des  insectes  imperceptibles  »  *. 

Barnave  fait  voter  une  adresse  par  les  Jacobins  en  mars  1791, 
Elle  est  examinée  à  la  loupe  jusque  dans  le  détail  des  expressions 
par  Le  Patriote  Français  du  17  :  «  Qu'est-ce  que  fermer  la  bouche 
par  des  élans  généreux  ?  Un  saut  ferme-t-il  la  bouche  ?  ...  Qu'est 
le  signe  où  l'on  peut  juger  si  la  Révolution  s'achèvera  ?  Un  signe 
est-il  un  lieu  ?  »  ^. 

Reubell  avait  risqué  un  verbe  dépénétrer  :  «  mes  concitoyens  se 
sont  si  fort  pénétrés  de  ce  décret  du  4  août,  qu'ils  ne  s'en  dépéné- 
treront jamais  ».  Le  Point  du  Jour  ne  le  laisse  pas  passer  :  «  Tandis 
que  M.  Reubel  enrichissoit  la  langue  d'une  nouvelle  expression  que 
les  circonstances  rendaient  précieuse...  »,  dit  le  journal  avec  ironie®. 

Les  polémiques  grammaticales  furent  peut-être  moins  fréquentes 
pendant  la  crise  terrible  qui  se  termina  en  Thermidor.  Elles  ne  ces- 
sèrent pourtant  jamais. 

Les  Révolutions  de  Paris,  rendant  compte  de  UAmi  des  Lois  de 
Laya,  en  plein  mois  de  janvier  1793,  notent  «  les  soufflets  donnés  à 
la  langue  »  ^. 

C'est  un  fait  généralement  ignoré,  et  qui  a  son  importance,  que 
les  relations  de  l'abbé  Noël  avec  Danton,  avec  Robespierre,  avec 
Camille  Desmoulins.    Le  futur   collaborateur   de   Chapsal  les   avait 


1.  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  124,  oct.  1792. 

2.  Journal  de  Paris,  1793,  n»  XXXII,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  430,  n.  1. 

3.  N»  151,  15  janv.  1791. 

4.  P.  93. 

5.  Aul.,  Jacob.,  t.  II,  p.  192,  n.  1. 

6.  III,  41,  n"  LXXXIV,  20  sept.  1789. 

7.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  pp.  39,  41,  etc.. 


LES   CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE  13 

€us  pour  élèves.  Est-ce  à  cette  école  que  Camille  Desmoulins  avait 
appris  la  haine  du  mauvais  langage  ?  En  tous  cas  il  raille  sans 
pitié  les  gâcheurs  ^. 

Marat  s'amuse  à  reproduire  avec  toutes  les  fautes  une  lettre  de 
Chambon,  député  de  la  Corrèze.  «  On  dirait,  ajoute-t-il,  qu'il  a  été 
oublié  à  l'étable  »  2.  Jusqu'à  un  Bentabole  qui  s'en  mêle,  et  celui-là 
pourtant  passait  pour  peu  scrupuleux,  car  hentahoUser  les  mots, 
comme  nous  le  verrons,  c'était  les  écorcher.  Or,  aux  Jacobins,  le 
14  octobre  1792,  il  relève  dans  une  circulaire  deux  expressions  : 
l'une  le  respectable  Couthon,  celle-là  blesse  l'égalité,  l'autre  cham- 
pionner  quelqu'un,  celle-ci   n'est  pas  française  ^. 

A  plus  forte  raison  le  Prussien  Anacharsis  Cloots,  qui,  avec  ses 
déclarations  humanitaires,  fait  douter  de  son  patriotisme  français, 
est-il  guetté  et  dénoncé  comme  un  corrupteur  qui  «  traite  la  langue 
française  à  la  prussienne  »  *. 

De  simples  gens  du  peuple  étaient  visiblement  sensibles  au  choix 
des  mots,  à  la  correction  des  formes.  Marie-Victoire  Monnard  est 
de  condition  très  humble.  Elle  entend  des  paysans  du  Blesois.  Au 
lieu  de  rire  de  leurs  fûmes  et  de  leurs  conçînmes,  elle  écoute  et 
admire  ^. 

Pour  entretenir  ce  goût  du  français  correct,  chez  ceux  qui 
savaient  lire,  et  ceux-là  lisaient  souvent  à  haute  voix  pour  les 
autres,  chaque  ville,  chaque  bourg,  chaque  village  avaient  des  maîtres 
en  abondance,  c'étaient  les  imprimés  dont  l'averse,  irrégulière, 
mais  fréquente,  inondait.  Ils  tenaient  école  dans  les  cafés,  les 
auberges,  aux  portes  des  mairies,  aux  coins  des  rues,  attirant,  raco- 
lant le  passant,  lui  offrant  des    pages    de   lecture    dans    une    forme 

1.  «  Non  pas,  comme  je  l'ai  lu  dans  une  certaine  dénonciation,  M.  Tel,  parce  qu'il  est  logé 
luxiirieiisement  (V"  CordeL,  n"  V,  les  mots  sont  soulignés.  Quint,  niv.-!'*^  décade  an  II). 

2.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  74-75. 

3.  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  385. 

4.  Le  Cotirr.  de  Provence  dit  :  «  il  est  fait  par  un  Prussien  qui  a  tous  les  talents  littéraires, 
possède  notre  langue  à  un  degré  fi  éminent,  qu'il  ne  nous  donne  pas  un  numéro  où  il  n'y  ait 
quelque  mot  nouveau  dont  les  quarante  ne  se  seraient  jamais  douté  ;  et  ce  parce  que  les 
quarante  n'ont  pas  les  idées  des  autres,  et  que  le  Prussien  en  a  qui  ne  sont  qu'à  lui.  Il  est 
devenu  néologue  par  nécessité  ;  et  comment  eùt-il  écrit  sans  néologisme  ce  traité  sur  le 
commerce  des  effets  royaux  qui  nous  en  a  tant  appris  »  (Dict.  Nat.  et  Anecd.,  p.  95,  cf.  Hatin, 
Hist.  Presse,  t.  IV,  p.  95). 

5.  «  Ce  que  je  pouvais  le  moins  comprendre  à  cette  discussion,  pour  une  aussi  modique 
somme,  c'est  qu'elle  avait  lieu  au  village  entre  des  personnes  parlant  leur  langue  avec  pureté 
et  se  servant  de  mots  techni([ues  pour  s'exprimer,  comme  par  exemple  :  nous  allâmes,  nous 
convînmes,  nous  fûmes,  ils  vinrent.  Je  voulus  voir  les  personnages  entre  lesquels  ce  dialogue 
avait  lieu  ;  je  fus  bien  surprise  lorsque  je  vis  de  jeunes  vendangeurs  et  vendangeuses  à  louer 
débattant  le  prix  de  leiu-  journée.  Je  demandai  comment  il  se  faisait  que  des  paysans  par- 
laient aussi  bien  le  français,  étant  si  éloignés  de  la  capitale,  tandis  que  ceux  qui  l'environnent 
le  parlent  si  mal.  C'est,  me  dit-on,  que  la  langue  française  a  pris  naissance  et  est  originaire 
de  Blois,  et  que  les  paysans  de  ses  environs  l'ont  transmise  d'âge  en  âge  aux  leurs  (Boutan- 
quoi,  Souv.  de  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  82). 


14  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

et  une  orthographe  officielles.  Et  quel  livre  de  lecture  que  ces 
décrets,  ces  arrêtés  qui  réglaient  souverainement  les  nouvelles  con- 
ditions des  personnes  et  des  biens,  et  commandaient  toute  la  vie  ! 

Malgré  tout,  un  respect  de  la  langue  si  profond  et  si  général  ne 
laisse  pas  de  nous  étonner  tout  d'abord.  Quand  on  a  lu  beaucoup 
d'écrits  du  temps,  on  ne  peut  nier  qu'il  ne  fût  très  sincère  :  il  était 
passé  dans  la  nature.  Des  gens  menacés  d'être  guillotinés  le  lende- 
main observaient  l'incorrection  des  papiers  qui  leur  étaient  remis  : 
«  Aucun  de  ces  actes  inlisibles  n'était  orthographié,  et  on  n'y  trou- 
vait aucune  construction  française  »,  dit  Rioufîe,  après  coup,  il 
est  vrai  ^. 

Un  nommé  Chaudon  de  Merin  (Lot-et-Garonne)  propose  au 
Comité  d'Instruction  publique  un  plan  pour  résoudre  la  grosse  ques- 
tion de  l'instruction  du  peuple.  Ce  plan  est  extrêmement  court  ; 
cela  n'empêche  pas  l'auteur  de  faire  une  charge  à  fond  contre  les 
néologismes  '^. 

On  n'était  pas  seulement  puriste  pour  les  autres,  mais  pour  soi- 
même.  A-t-on  commis  une  faute  vénielle,  on  se  repent,  on  se  corrige. 
L'entretien  de  L.  Junius  Brutus  et  de  C.  Mucius  a  été  imprimé 
hâtivement  ^  ;  l'auteur  recommande  de  se  reporter  à  l'errata. 
Parmi  les  fautes  corrigées,  on  trouve  :  dans  une  nation,  lisez  chez 
une  nation. 

L'impression  très  nette  qu'emporte  quiconque  a  parcouru  les 
publications  de  l'époque,  c'est  que  le  bouleversement  de  l'État  n'a 
nullement  entraîné  un  bouleversement  de  la  langue.  Il  y  a  eu  une 
secousse,  non  un  effondrement. 

Causes  de  la  résistance  du  vieil  édifice.  —  Si  on  se  demande 
comment  put  rester  debout  un  édifice,  si  frêle  en  apparence,  dans 
un  temps  où  chaque  jour  voyait  abattre  quelque  chose  de  ce  qui, 
en  toute  matière,  avait  été  la  loi  depuis  de  nombreuses  généra- 
tions, il  faut  considérer  d'abord  que  l'ébranlement  ne  fut  pas  très 
long,  alors  que  les  changements  linguistiques,  même  dictés  d'au- 
torité, demandent  des  siècles  pour  s'affermir. 

La  seconde,  non  moins  puissante,  c'est  que,  si  profond  qu'ait 
été  le  bouleversement,  il  n'eut  pas  pour  effet  de  substituer  à  une 
élite  de  raffinés  une  populace  d'incultes.  Sans  doute  le  monde  élé- 
gant qui  avait  occupé  le  devant  de  la  scène,  femmes  du  monde, 
abbés  de  Cour,  grands  seigneurs.  Académiciens,  Présidents,  Évêques, 

1.  Mém.,  d.  Mém.  s.  l.  prisons,  t.  I,  p.  80. 

2.  Arch.  Nat.,  pi'  »  1310. 

3.  Paris,  an  II.  l^ne  main  a  ajouté  :  27  déc.  1792. 


LES  CONVEMANCES  ET  LA  POLITIQUE  15 

disparut  peu  à  peu,  dispersé,  terré,  émigré.  Ce  qui  en  restait 
émietté,  caché,  déguisé,  ne  faisait  plus  centre,  ou,  pour  conserver 
une  faible  action  sur  la  nation  soulevée,  était  obligé  de  se  pencher 
sur  le  commun.  Distingué  n'était  plus  un  mot  de  mise.  Affecter  de 
se  tenir  à  part  et  au-dessus,  ne  fût-ce  que  par  le  langage,  eût 
été  dangereux.  Des  mots  comme  des  manières  relevées  pouvaient 
être  compromettants,  «  suspects  ».  Condorcet,  resté  marquis  dans 
la  tenue  et  le  geste,  en  fit  la  triste  expérience.  Ses  manières  révé- 
lèrent son  identité  à  «  l'œil  de  la  surveillance  »,  parmi  les  paysans 
de  Clamart. 

Toutefois  il  y  avait  longtemps  que  les  salons  du  xviii^  siècle  et 
leurs  habitués,  s'ils  faisaient  la  mode,  ne  faisaient  plus  seuls  la  loi. 
D'autres  s'étaient  attachés  à  la  règle,  la  pratiquaient  et  la  répan- 
daient, c'était  la  pléiade  des  écrivains,  des  savants,  des  curés,  des 
hommes  de  loi,  toute  la  bourgeoisie  instruite,  qui,  à  défaut  d'autre 
dévotion,  avait  le  culte  de  la  bonne  langue,  le  professait  et  le  pra- 
tiquait. 

Du  reste,  à  vrai  dire,  le  peuple  lui-même  cherchait  à  bien  parler 
comme  à  bien  faire  : 

Le  patriotisme  et  la  liberté,  dont  les  efforts  sont  incalculables,  dit  avec  quelque 
ironie  le  Dictionnaire  National  et  Anecdotique,  ont  fait...  des  miracles,  et  tel  négo- 
ciant qui,  sous  l'Ancien  Régime,  savoit  à  peine  faire  une  facture  ou  parler  à  ses 
garçons,  rédige  aujourd'hui  des  adresses,  monte  en  chaire  ou  à  la  tribune,  et 
pérore  aussi  longuement  et  avec  autant  d'aisance  que  le  plus  habile  septheurier 
[avocat  qui  parle  sept  heures]  ^. 

En  outre,  si  le  peuple  fut  présent  à  la  Révolution,  si,  dans  les 
grandes  journées,  il  jeta  dans  la  balance  le  poids  de  sa  force,  ce  n'est 
pas  lui  qui  dirigea.  La  plupart  du  temps  il  suivit,  avec  l'air  de  con- 
duire. Même  en  province,  même  dans  les  Sociétés  populaires,  les 
«  meneurs  »  étaient  à  peu  près  partout  des  bourgeois. 

Une  manifestation  sans  conséquence.  —  Assurément  il  était 
inévitable  qu'à  un  moment  quelconque  la  distinction  du^langage,  plus 
difficile  à  acquérir  peut-être  que  celle  des  manières,  parût  à  cer- 
tains outranciers  de  l'égalité  universelle  une  marque  d'aristocratie 
que  la  Révolution  devait  effacer. 

Barère,  avec  sa  faconde  ordinaire,  profita  de  l'occasion  que  lui 
offrait  la  séance  de  pluviôse,  où  la  Convention  se  préoccupa  des 
idiomes  ^,   pour   charger   à   sa   manière    contre    une    inégalité    qu'il 


1.  Art.  Motion. 

2.  Voir  H.L.,  t.  IX,  p.  183. 


IC)  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

importait   d'abolir.    Puisqu'il  n'existait  plus  de  classes  de  citoyens, 
il  ne  devait  plus  y  avoir  de  classes  de  parlers  : 

La  langue,  disait-il,  paraissait  encore  n'appartenir  qu'à  certaines  classes  de  la 
société  ;  elle  avait  pris  la  teinte  des  distinctions  nobiliaires  ;  et  le  courtisan,  non 
content  d'être  distingué  par  ses  vices  et  ses  déprédations,  cherchait  encore  à  se 
distinguer,  dans  le  même  pays,  par  un  autre  langage.  On  eût  dit  qu'il  y  avait  plu- 
sieurs nations  dans  une  seule. 

Cela  devait  exister  dans  un  gouvernement  monarchique,  où  l'on  faisait  ses 
preuves  pour  entrer  dans  unn  maison  d'éducation,  dans  un  pays  où  il  fallait  un 
certain  ramage  pour  être  de  ce  qu'on  appelait  la  bonne  compagnie,  et  où  il  fallait 
siiïler  la  langue  d'une  manière  particulière  pour  être  un  homme  comme  il  faut. 

Ces  puériles  distinctions  ont  disparu  avec  les  grimaces  des  courtisans  ridicules 
et  les  hochets  d'une  cour  perverse.  L'orgueil  même  de  l'accent  i)lus  ou  moins  pur 
ou  sonore  n'existe  plus,  depuis  que  des  citoyens  rassemblés  de  toutes  les  parties 
de  la  République  ont  exprimé  dans  les  Assemblées  nationales  leurs  vœux  pour  la 
liberté,  et  leurs  pensées  pour  la  législation  commune.  Auparavant,  c'étaient  des 
esclaves  brillants  de  diverses  nuances  ;  ils  se  disputaient  la  primauté  de  modes  et 
de  langages.  Les  hommes  libres  se  ressemblent  tous,  et  l'accent  vigoureux  de  la 
liberté  et  de  l'égalité  est  le  même,  soit  qu'il  sorte  de  la  bouche  d'un  habitant 
des  Alpes  ou  des  Vosges,  des  Pyrénées  ou  du  Cantal,  du  Mont  Blanc  ou  du  Mont 
Terrible,  soit  qu'il  devienne  l'expression  des  hommes  dans  des  contrées  centrales, 
dans  des  contrées  maritimes,  ou  sur  les  frontières  ^. 

Il  ajoutait  :  «  Il  faut  populariser  la  langue,  il  faut  détruire  cette 
aristocratie  de  langage  qui  semble  établir  une  nation  polie  au 
milieu   d'une   nation   barbare   ». 

André  Chénier  se  moqua  de  lui  ^,  et  toutes  sortes  de  témoignages 
prouvent  que  le  poète  représentait  beaucoup  mieux  que  l'homme 
aux  carmagnoles  l'opinion  générale. 

Grégoire  fut  autrement  réservé  que  Barère.  Lui  aussi  parle  de 
la  hiérarchie  des  styles  ;  mais  il  semble  que  la  réforme  à  laquelle 
il  pense  soit  bien  anodine,  et  se  borne  à  désaristocratiser  l'idiome 
et  à  en  retrancher  l'affectation  : 

«  Il  y  a  dans  notre  langue,  disait  un  royaliste,  une  hiérarchie  de  style,  parce  que 
les  mots  sont  classés  comme  des  sujets  dans  une  monarchie  ».  Cet  aveu  est  un 
trait  de  lumière  pour  quiconque  réfléchit.  En  appliquant  l'inégalité  des  styles  à 
celles  des  conditions,  on  peut  tirer  des  conséquences  qui  prouvent  l'importance 
de  mon  projet  dans  une  démocratie. 

Celui  qui  n'aurait  pas  senti  cette  vérité  serait-il  digne  d'être  le  législateur 
d'un  peuple  libre  ?... 

On  disait  de  Quinault  qu'il  avait  désossé  notre  langue  par  tout  ce  que  la  galan- 
terie a  de  plus  efféminé  et  tout  ce  que  l'adulation  a  de  plus  abject.  J'ai  déjà  fait 
observer  que  la  langue  française  avait  la  timidité  de  l'esclavage  quand  la  corrup- 
tion des  courtisans  lui  imposait  des  lois  :  c'était  le  jargon  des  coteries  et  des 
passions  les  plus  viles.  L'exagération  du  discours  plaçait  toujours  au  delà  ou  en 

1.  Quill.,  Proc.-Verb.  Corn.  I.  P.,  Conv.,  t.  III,  p.  350. 

2.  Œiw.,  lîd.  Lemerrc,  1874,  t.  II,  p.  203. 


LES  CONVENANCE  S  ET  LA  POLITIQUE  17 

deçà  la  vérité.  Au  lieu  d'être  peines  ou  réjouis,  on  ne  voyait  que  des  gens  déses- 
pérés ou  enchantés  ;  bientôt  il  ne  serait  plus  rien  resté  de  laid  ni  de  beau  dans  la 
nature  :  on  n'aurait  trouvé  que  de  Vexécrnble  ou  du  divin. 

Il  est  temps  que  le  style  mensonger,  que  les  formules  serviles  disparaissent,  et 
que  la  langue  ait  partout  ce  caractère  de  véracité  et  de  fierté  laconique  qui  est 
l'apanage  des  républicains  ^. 

Simplicité  n'est  pas  bassesse.  —  Ce  qui  convient  au  peuple, 
c'est  une  langue  simple.  Les  Commissaires  aux  places  fortes  du 
Nord  écrivent  à  la  Convention  le  9  avril  1793  : 

Comme  le  mal  est  absolument  dans  le  défaut  d'instruction,  nous  venons  de 
faire  une  proclamation...  et  nous  la  répandrons  à  très  grand  nombre  ;  nous  n'avons 
pas  cru  devoir  nous  attacher  à  y  développer  un  style  pompeux  et  fleuri,  mais  à  y 
mettre  une  grande  simplicité,  une  grande  clarté  et  des  détails  qui,  moins  utiles 
aux  hommes  éclairés,  pussent  l'être  vraiment  à  ceux  pour  lesquels  nous  écrivons... 
Si  elle  ne  i^ous  parait  point  par  sa  rédaction  tenir  le  ton  noble  avec  lequel  doit  s'ex- 
primer la  Convention  lorsqu'elle  parle  à  la  Nation  française,  nous  nous  excuserons 
en  vous  assurant  que  ce  qui  nous  a  paru  le  plus  utile  est  ce  qui  nous  a  paru  le  plus 
digne,  et  eu  vous  observant,  ce  qu'il  est  impossible  que  vous  sentiez  au  foyer  de 
lumière  où  vous  êtes,  que  le  langage  propre  au  peuple  de  ces  contrées  sera  long- 
temps encore  par  sa  simplicité  loin  de  l'élégance  oratoire  qui  semble  si  essentielle 
à  la  tribune  :  plus  nous  observons,  plus  nous  voyons  combien  le  peuple  a  besoin 
d'être  instruit  et  combien  il  est  peu  de  livres  et  de  discours  qui  soient  à  sa  portée  ^. 

Que  de  précautions  et  comme  elles  révèlent  le  souci  de  ne  rien 
«  lâcher  »  en  parlant  au  nom  du  souverain  ! 

On  avait  jadis  ménagé  les  mots  par  respect  de  société,  on 
devait  désormais  les  ménager  par  amour-propre  national  et  démo- 
cratique. Il  paraissait  au-dessous  d'un  «  peuple  libre  »,  posses- 
seur de  droits  désormais  reconnus,  de  s'emporter  jusqu'à  l'incon- 
venance. C'était  une  faiblesse  par  laquelle  on  se  dégradait. 

Cela  ne  veut  pas  dire,  bien  entendu,  qu'on  approuvât  les 
recherches  d'une  langue  trop  savante  ^.  Mais,  pour  décidé  qu'on  fût 

1.  Rapp.  d.  Lett.  à  Grég.,  p.  313-314. 

2.  Signé  :  Charles  Cochon,  de  Bellegarde,  Lequinio,  dans  AuL,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  III, 
p.  175. 

3.  C'était  le  \ice  qu'on  reprochait  à  VObservateur  Sans-culotte.  Les  rapports  de  police  le 
signalent  à  maintes  reprises  :  «  Le  Sans-culotte  observateur...  embouche  souvent  la  trompette, 
et  le  peuple,  dont  il  ne  parle  point  assez  la  langue,  ne  l'entend  pas  toujours  »  (Rapp.  Latour 
la  Montagne,  27  sept.  1793,  d.  P.  Caron,  Par...  Terreur,  t.  I,  p.  210).  «  L'on  voudrait  moins 
de  phrases  dans  VObservateur  Sans-culotte.  La  partie  du  peuple  principalement  pour  laquelle 
ilest  fait  se  plaint  de  le  trouver  souvent  inintelligible»  (Rapp.  de  Dugas,23  niv.  an  11-12  janv. 
1794,  Id.,  ib.,  t.  II,  p.  320).  On  s'est  amusé,  au  Jardin  de  la  Révolution,  aux  dépens  du  style 
de  l'Observateur  Sans-Culotte  :  «  Depuis  quand,  disait-on,  un  républicain  écrit-il  que  «  pied 
mignon  ne  se  blesse  plus  de  porter  des  sabots  »,  que  «  jolie  femme  s'y  accoutume  et  s'em- 
bellit en  souriant  de  la  gaucherie  des  premiers  pas  »  ?  Qu'est-ce  que  c'est,  disait-on,  que 
«  notre  marche  bruyante  qui  ne  sera  qu'une  sorte  d'applaudissement  continuel  aux  succès 
de  nos  braves  que  nous  aidons  à  voler  au  triomphe  »  ?  Cet  observateur...  devrait  bien  écrire 
avec  moins  de  prétention  n  (Rapp.  du  même,  24  niv.  an  11-13  janv.  1794,  Id.,  ib.,  t.  III, 
p.  336). 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  2 


18  HISTOIRE  DE  LA  LA^'GUE  FRANÇAISE 

à  se  rendre  intelligible  à  tous  et  à  user  d'un  style  «  franc  »,  on  ne  vou- 
lait point  consentir  au  sacrifice  du  lexique  épuré  qui  avait  été  l'ob- 
jet de  tant  de  soins.  Lui  aussi,  on  le  classait  parmi  les  œuvres  d'art 
à  mettre  hors  des  atteintes  du  vandalisme. 

Remise  au  point.  —  Il  fallut  qu'un  jour  à  la  tribune  des  Jaco- 
bins  Robespierre  s'élevât  contre  les  susceptibilités  excessives  : 

Un  homme  qui  dit  des  vérités  à  la  tribune,  fût-ce  dans  le  langage  le  plus  grossier, 
doit  être  entendu  tranquillement.  Je  saisis  cette  occasion  pour  vous  faire 
connoître  un  principe  qu'il  me  tarde  de  vous  présenter.  Il  n'y  a  rien  de  plus  con- 
traire aux  intérêts  du  peuple  et  à  l'égalité,  que  d'être  difficile  sur  le  langage. 
C'est  un  abus  des  personnes  qui  se  prétendent  bien  élevées  ;  il  se  trouve  beaucoup 
de  citoyens  qui  peuvent  rendre  beaucoup  de  services  à  la  république  dans  la  classe 
de  ceux  à  qui  la  pauvreté  n'a  pas  permis  de  recevoir  une  éducation.  Elle  est 
l'arme  la  plus  puissante  de  l'aristocratie  et  des  intrigants  qui  se  rangent  sous  ses 
étendards.  Voulez-vous  voir  la  cause  de  la  liberté  bien  défendue,  voulez-vous 
voir  votre  tribune  occupée  par  des  hommes  vertueux,  écoutez  attentivement 
ceux  qui  professent  les  bons  principes.  Qu'on  y  parle  un  langage  moins  fleuri,  peu 
m'importe,  pourvu  qu'on  y  parle  celui  du  patriotisme.  Faites  en  sorte  que  le  sans- 
culotte  qui  a  reçu  de  la  nature  un  sens  droit,  et  dont  l'âme  est  remplie  d'énergie, 
puisse  nous  faire  part  de  ses  opinions  sans  éprouver  de  difficultés,  tant  qu'il  ne 
s'écartera  pas  des  principes,  et  sans  être  exposé  aux  huées  de  l'aristocratie  des 
gens  bien  nés.  L'égalité  n'est  vraiment  établie  que  quand  les  citoyens  peuvent 
être  entendus  favorablement  sans  avoir  reçu  une  éducation  élevée.  Ce  que  je  dis 
ne  s'applique  pas  à  celui  qui  est  à  la  tribune  :  il  est  assez  instruit  pour  bien  déve- 
lopper ce  qu'il  doit  vous  dire  :  mais  j'ai  voulu  vous  communiquer  une  pensée 
qui  étoit  depuis  longtemps  dans  mon  âme  ^. 

1.  Ann.  Révol.,  1794,  n"  56,  27  germ.  an  11-16  a\T.  1794,  p.  7. 


CHAPITRE  II 
PHRASES   HEUREUSES 

J'avais  d'abord  eu  l'idée  d'intituler  ce  chapitre  :  Oasis.  J'ai 
renoncé  à  ce  titre  qui  donnait  une  idée  fausse,  celle  de  quelques 
endroits  clairsemés  dans  l'immensité  d'un  désert.  Or,  s'il  est  vrai  que 
les  œuvres  ou  les  morceaux  écrits  de  génie  sont  exceptionnels  dans 
les  documents  de  l'époque,  il  ne  faudrait  à  aucun  prix  laisser  croire 
qu'il  est  nécessaire  de  parcourir  des  volumes  de  rapports,  de  dis- 
cours, de  feuilles  publiques,  pour  y  trouver  une  phrase  bien  faite  ou 
une  expression  nouvelle  et  frappante. 

Assez  souvent,  en  lisant  les  papiers  du  temps,  on  éprouve  une 
surprise,  et  comme  une  détente  :  il  s'est  rencontré  une  phrase 
simple,  juste,  vraie.  En  effet  l'ignorance  des  savants  apprêts  a  sauvé 
les  petites  gens  ;  un  goût  inné  a  garanti  les  plus  instruits  —  dans 
leurs  bons  jours. 

Voici  des  gens  de  Valfroicourt  qui  philosophent  :  «  Vous  savez 
qu'en  occupant  les  bras,  on  épure  les  cœurs  et  qu'avec  un  peu  de 
terre  on  crée  des  vertus  »  ^.  Un  économiste  eût-il  trouvé  mieux  pour 
célébrer  les  effets  moraux  de  la  propriété  terrienne  ? 

Les  plates  poésies  du  xviii^  siècle  ne  présentent  pas  une  des- 
cription qui  vaille  un  simple  tableau  écrit  sans  prétention  —  sans 
attention  même,  peut-être  —  par  les  Administrateurs  municipaux 
d'Arras,  et  que  voici  :  «  De  quelque  côté  que  se  promène  l'œil,  il 
semble  ne  pouvoir  se  reposer  nulle  part  ;  des  plaines,  des  coteaux 
privés  de  ces  grands  végétaux  2,  des  villages  faisant  monceaux  de 
pierres,  de  longues  routes  non  bordées  offrent  plutôt  le  plan  d'un 
long  paysage  que  le  paysage  lui-même,  la  vie  semble  n'oser  se  lever 
de  la  surface  »  ^. 

La  qualité  qu'on  arrive  à  atteindre  le  plus  souvent,  c'est  une 
certaine  élévation  :  «  Craignez  qu'au  milieu  de  ses  triomphes  la 
France  ne  ressemble  à  ces  monuments  fameux,  qui,  dans  l'Egypte, 
ont  vaincu  le  temps.  L'étranger  qui  passe  s'étonne  de  leur  gran- 
deur ;  s'il  veut  y  pénétrer,  qu'y  trouve-t-il  ?  des  cendres  inanimées 

1.  Part.  Biens  commun.,  p.  643-644. 

2.  On  a  voulu  éviter  arbres,  qui  venait  d'être  employé. 

3.  Statist.  an  V,  p.  158. 


20  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

et  le  silence  des  tombeaux  »  ^.  Chateaubriand  a  tiré  grand  parti 
d'effets  de  ce  genre. 

Ailleurs,  des  images  inattendues  ajoutent  à  la  pensée  une  force 
singulière  :  vous  avez  fait  de  la  Convention  une  «  place  de  marché, 
une  bourse  de  législation,  et  la  plus  infâme  boutique  de  décrets  et 
d'intrigues  »  -  ;  «  Les  vertus  ne  sont  pas  en  tontine  :  aucune  ne  gagne 
à  l'extinction  des  autres  »  ^  ;  «  si  vous  êtes  vainqueurs,  l'orgueil  mili- 
taire s'élève  au  dessus  de  votre  autorité  :  l'unité  de  la  République 
exige  l'unité  dans  l'armée;  la  patrie  n'a  qu'un  cœur,  et  vous  ne 
voulez  plus  que  ses  enfants  se  le  partagent  avec  l'épée  »  *  ;  «  la  dis- 
corde vaut  mieux  qu'une  horrible  concorde,  où  l'on  étrangle  la 
faim  »  5;  «  Tout  cela  prouve  que  les  crimes  de  Louis  XVI  sont  plutôt 
les  crimes  des  constituants  qui  l'ont  maintenu  dans  sa  condition  de 
roi,  c'est-à-dire  qui  lui  ont  donné  des  patentes  d'ennemi  de  la  nation 
et  de  traître  »  «  ;  «  tel  était  le  courage  de  M.  Louvet,  buvant  l'igno- 
minie comme  un  verre  d'eau  »  '  ;  «  ce  mot  noircit  en  passant  sur 
leurs  lèvres  »  ^  ;  «  Les  persécutions  sont  la  liste  civile  des  patriotes  »  '. 

J'ai  à  peine  besoin  d'ajouter  qu'au  milieu  des  pires  inquiétudes, 
parmi  les  tristesses  et  les  menaces,  l'esprit  de  répartie,  ou  l'esprit 
tout  court,  n'avait  pas  cessé  de  courir  les  rues.  On  parle  des  fédé- 
rés :  «  Madame  Crouzet  me  disait  le  soir  :  «  ils  ont  l'air  de  ne  savoir 
pas  vivre.  —  Qu'importe,  lui  ai-je  répondu,  pourvu  qu'ils  sachent 
mourir  »  ^°.  Un  grenadier  s'agenouille  devant  Lafayette  qui  a  mis  à 
l'ordre  sa  démission.  Le  général  éprouve  un  sentiment  pénible. 
«  Général,  dit  le  grenadier,  ne  craignez  rien,  nous  prenons  l'attitude 
d'hommes  libres,  nous  nous  inclinons  devant  la  statue  de  la  liberté  »  ^'. 

Des  élégants,  le  jour  des  funérailles  de  Mirabeau,  se  plaignaient  de 
la  poussière,  en  disant  que  la  Municipalité  aurait  bien  dû  faire  arroser 
le  boulevard  ;  une  poissarde  leur  répond  :  «  Elle  a  compté  sur  nos 
pleurs  »  12. 

Il  serait  facile  d'accumuler  les  exemples  ^^.  On  traite  les  peuples  de 
rebelles  lorsqu'ils  rentrent  dans  leurs  droits  :  «  Les  tyrans  seuls  sont 

1.  Vergniaud,  Conv.,  31  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  150. 

2.  C.  Desmoul.,  Cont.  l'int"  des  fonct.  publ.  aux  m.  de  la  Conv.,  Orat.  Révol.,  p.  191. 

3.  Necker,  Poiw.  Exéc,  t.  VIII,  p.  469. 

4.  Saint-Just,  Disc,  12  fé%T.  1793,  Œiw.,  t.  I,  p.  413. 

5.  Bab.,  Trib.  du  P.,  X,  p.  106,  9  frim.  an  IV-1"  déc.  1795. 

6.  C.  Desmoul.,  Proc.  de  L.  XVI,  Orai.  Révol.,  p.  200. 

7.  Id.,  Révol.  Fr.  Brab.,  11  oct.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  28. 

8.  Baraillon,  Conv.,  22  vend,  an  111-13  oct.  1794,  Monit.,  Réimpr.,  t.  XVI,  p.  234-235. 

9.  J.  Roux  à  Marat,  p.  10,  Bibl.  Nat.,  Ln.  27,  18057. 

10.  Journ.  Bourg.,  10  juil.  1792,  p.  186. 

11.  Bûchez  et  Roux,  t.  IX,  p.  414. 

12.  Eid.,  t.   IX,  p.  401. 

13.  Voir  la  Proclamation  :  l'Assemblée  Nationale  aux  Français  du  11  fév.  1790  (Bull,  des 
Lois,  1,  p.  520  et  suiv.).  Tout  y  sent  l'artifice,  rien  n'y  choque  le  goût. 


PHRASES  HEUREUSES  21 

des  révoltés  »  ^  ;  «  De  tels  hommes  déshonorent  la  guillotine  ;  comme 
autrefois  la  potence  était  déshonorée  par  ces  chiens  qu'on  avait 
pris  en  contrebande,  et  qui  étaient  pendus  avec  leurs  maîtres  w^; 
«  Comme  l'a  dit  un  de  vos  membres,  Isnard,  les  vengeances  popu- 
laires sont  un  supplément  au  silence  des  lois  «^  ;  «  Nous  voulons...  rem- 
plir les  vœux  de  la  nature,  accomplir  les  destins  de  l'humanité...  tenir 
les  promesses  de  la  philosophie,  absoudre  la  providence  du  long  règne 
du  crime  et  de  la  tyrannie  »  ■*.  Ceci  traîne  peut-être  un  peu.  Voici 
qui  est  bref  comme  l'éclair  d'une  épée.  Mercier  demande  :  Avez-vous 
fait  un  traité  avec  la  victoire  ?  «  Nous  en  avons  fait  un  avec  la  mort  », 
répond  Bazire  ^. 

Pami  ceux  qui  savaient  le  mieux  frapper  une  phrase,  il  faut  citer 
Saint- Just,  qui  visiblement  s'essaie  à  la  manière  de  Montesquieu,  et 
qui  atteint  sans  peine  à  une  concision  redoutable  :  «  Il  faut  que 
l'antichambre  des  ministres  cesse  d'être  un  comptoir  des  emplois 
publics  »  ®;  «  le  gouvernement  est  une  hiérarchie  d'erreurs  et  d'atten- 
tats »  '  ;  «  la  plupart  des  hommes  déclarés  suspects  ont  des  mises  dans 
les  fournitures.  Le  gouvernement  est  la  caisse  d'assurance  de  tous  les 
brigandages  et  de  tous  les  crimes  »  ®  ;  «  Le  bonheur  est  une  idée  neuve 
en  Europe  »  ». 

J'ai  allégué  plus  haut  des  textes  d'origine  provinciale,  rurale 
même.  Il  en  est  de  faubouriens.  On  découvre  des  perles  jusque  dans 
le  fumier  du  Père  Duchêne  :  «  Une  nation  devient  esclave  quand  les 
gens  de  guerre  font  autre  chose  que  de  se  battre  «i"  ;  «  Que  d'âmes 
vous  avez  créées  par  ce  seul  trait  de  justice  »  ^^. 

Je  termine  par  une  noble  pensée  empruntée  au  Père  Duchêne  roya- 
liste :  «  Le  pardon  est  la  plus  belle  préface  qu'on  puisse  mettre  au 
livre  des  loix  w^^ 

Si   on    considère   les    expressions,    encore   que   la    plupart    soient 


1.  Pét.  Ass.  Nat.,  16  nov.  1790,  Bûchez  et  Roux,  t.  VIII,  p.  86. 

2.  C.  Desmoul.,  Hist.  Brissot.,  Eid.,  t.  XXVI,  p.  304. 

3.  C°  Roussillon  à  la  Conv.,  8  févr.  1793,  Eid.,  t.  XXIV,  p.  248. 

4.  Robesp.,  Rapp.    s.  l.  principes    de    morale    politique...,  17  pluv.  an   II-5  févr.   1794, 
Eid.,  t.  XXXI,  p.  270. 

5.  Conv.,  18  juin  1793,  Eid.,  t.  XXVIII,  p.  209. 

6.  12  févr.  1793,  Disc,  Œuvr.,  t.  I,  p.  415. 

7.  Rapp.  19  vend,  an  11-10  cet.  1793,  Œiw.,  t.  II,  p.  77. 

8.  Id.,  Ib.,  t.  II,  p.  78. 

9.  Rapp.  8  vendém.  an  11-26  févr.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXI,  p.  312. 

10.  Héb.,  P.  Diich.,  n»  197,  p.  7. 

11.  Id.,  ib.,  Gr.  Joie  s.  l.  nomin.  du  garde  des  Sceaux,  p.  6.  Edgar  Quinet  a  dit  à  ce  propos  : 
«  Saint-.Just  les  punissait  [Hébert  et  ses  coaccusés]  de  ce  qu'ils  substituaient  à  ses  formules 
lacédémoniennes  le  langage  des  carrefours.  C'était  la  Révolution  classique,  lettrée  des 
Jacobins,  qui  écrasait  la  Révolution  inculte  et  prolétaire  des  Cordeliers  »  {La  RévoL,  éd. 
Hachette,  t.  III,  p.  3). 

12.  Réflex.  s.  le  Clerniontois,  p.  7. 


22  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

banales,  il  n'en  manque  pas  qui  ont  du  relief,  et  ne  le  doivent  pas 
seulement  à  la  nouveauté  :  «  Parlez  donc  de  cette  dictature  ;  la  plus 
effrayante  par  ses  effets  sur  la  Révolution,  la  "  dictature  de  la  calom- 
nie "  »  1  ;  «  dès  qu'on  avait  obtenu  une  note  d'infamie  et  "  pris  des 
patentes  d'aristocrate  "  »  ^  ;  «  Un  amour  propre  excessif,  une  ambition 
exclusive  de  la  victoire,  un  "  accapparement  de  succès  "  sont  insé- 
parables de  leur  cour  »  (des  généraux)  »  ;  «  La  bruyante  arrivée  des 
"  proscripteurs  à  écharpe  "  »  *  ;  «  faire  mentir  les  murs  et  les  carre- 
fours »  5  ;  «  l'institution  du  divorce,  le  "  sacrement  de  l'adultère  ", 
vient  à  l'appui  de  ce  désordre  »  ^. 

Quelle  jolie  manière  de  railler  ces  ouvriers  de  la  onzième  heure,  qui 
affectent  un  zèle  excessif,  que  de  les  appeler  les  "  bonnets  de  nouvelle 
étoffe  "  '  !  Je  ne  déteste  point  non  plus,  je  l'avoue,  le  surnom  de  "  gre- 
nadiers de  la  Vierge  Marie  ",  donné  à  de  braves  citoyens  qui  ne 
prenaient  les  armes  qu'en  cas  de  procession  :  «  Un  "  grenadier  de  la 
Vierge  Marie  "  a  voulu  troubler  l'ordre  »  ^. 


1.  Conv.,  5  avr.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  291. 

2.  C.  Desmoul.,  Hist.  Brissot.,  Eid.,  t.  XXVI,  p.  294. 

3.  Barère,  Rapp.,  !*'■  oc(.  1793,  Eid.,  t.  XXIX,  p.  214. 

4.  Gorsas,  Précis  Éuén.  31  mai,  Eid.,  t.  XXVIII,  p.  17. 

5.  Grégoire,  Adr.  aux  députés  jacob.,  p.  8. 

6.  Mercier,  Nouv.  Par.,  chap.  XCIV. 

7.  De  Cardenal,  o.  c,  p.  456,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  357. 

8.  Hébert,  Père  Ducli.,  n"  200,  p.  3.  -Q-  tous  les  lexiques.  Le  sens  est  :  soldat  de  la 
garde  nationale  qui  figurait  aux  processions,  mais  ne  devait  jamais  aller  à  la  guerre.  Un  de 
mes  auditeurs,  M.  Dejean,  professeur  à  l'Institution  Nationale  des  Sourds  et  Muets,  veut 
bien  me  signaler  qu'on  dit  encore  dans  le  Biterrois  :  Es  un  souldat  dé  la  Bièrchès  Mario. 
L'expression  serait-elle  empruntée  ? 


CHAPITRE  III 
REVERS    DE    LÀ    MÉDAILLE.    LES    VICES   DU    TEMPS   DE   L'ORDRE 


Je  dois  reconnaître  que  dans  beaucoup  d'endroits  les  inventions 
même  du  genre  de  celles  dont  je  viens  de  citer  quelques-unes  sont 
gâtées  par  quelque  défaut  :  lourdeur,  bizarrerie,  etc.  «  Je  ne  pense 
pas  comme  le  préopinant  :  je  crois  à  la  vertu  de  Pétion,  mais  je  pense 
qu'il  a  la  cataracte  ;  il  faut  que  la  société  se  fasse  oculiste  du  brave 
Pétion  :  je  demande  qu'on  lui  enlève  les  écailles  qu'il  a  sur  les  yeux  »  ^  ; 
«  Une  femme  est  un  vêtement  (!)  ;  si  ce  vêtement  était  nécessaire 
à  Chabot,  il  devait  se  rappeler  que  la  nation  avait  proscrit  les  étoffes 
étrangères  w^.  Ces  inventions  étaient  drôles,  mais  il  n'est  pas  sûr 
que  le  goût  y  ait  trouvé  son  compte. 

Toutefois  mon  objet  n'est  pas  de  relever  tel  ou  tel  manquement 
qu'a  pu  commettre  un  écrivain  mal  inspiré.  Ce  que  je  voudrais 
caractériser,  c'est  le  mélange  singulier  que  le  style  révolutionnaire 
fait  de  vices  anciens  —  quelquefois  qualifiés  de  mérites  —  et  de 
vices  propres  à  l'époque. 

.le  parlerai  d'abord  des  mots  nobles  et  des  mots  bas. 

Il  convient  d'écarter  les  exemples  où  on  a  voulu  atténuer  les 
faits  à  l'aide  de  substitutions  de  mots.  Ce  sont  là  à  proprement 
parler  des  euphémismes  de  précaution.  Quand  au  lieu  de  massacres 
certains  disent  :  «  les  éçénements  de  septembre  »  ^  ;  quand,  pour  parler  du 
meurtre  de  M.  X...,  on  écrit  non  pas  qu'il  a  été  tué,  mais  immolé*, 
on  use  de  détours  dont  l'intérêt  n'est  pas  d'ordre  linguistique. 

Je  ne  veux  retenir  ici  que  des  cas  où  la  politique  n'était  pas  en 
cause,  et  où  seul  le  sentiment  du  goût,  un  besoin  de  décence,  des  habi- 
tudes de  réticences  sincères  ou  affectées,  ont  inspiré  l'idée  d'éviter 
un  mot  ou  un  autre. 

Il  y  a  de  ces  pudeurs  jusque  dans  le  Père  Duchesne  et  ses  émules  : 
A  preuve  :  «  tiré  de  la  poussière  du  séminaire  par  une  vieille  duchesse, 


1.  C...  Disc,  aux  Jacob.,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  167. 

2.  Dufourny,  Jacob.,  16  nov.  1793,  Id.,  ib.,  t.  V,  p.  518. 

3.  Beaulieu,  Diurnal,  23  févr.  1793,  Dauban,  Démag.,  p.  76,  et  des  centaines  de  fois  ailleurs. 

4.  M.  Gérard,  négociant  de  cette  \ille,  a  été  immolé,  malgré  tous  les  soins  des  autorités. 
(LeWre  d'Henneboud,  Morbihan,  Conv.,  21  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  93, 
col.  2). 


24  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

qui  le  trouve  assez  carré  pour  en  faire  son...  son  Aumônier  »  ^  ;  «  L'aris- 
tocrate décôlé,  n'avoit  pas  péché  par  la  tête,  ce  n'étoit  foutre  pas  la 
tête  qu'il  eût  du  perdre  »  ^. 

Encore  ici  a-t-on  cherché  l'effet.  On  dit  moins  pour  faire  entendre 
plus. 

Mais  bien  souvent  aucune  intention  de  ce  genre  n'a  déterminé 
l'auteur.  C'est  la  vieille  superstition  d'une  hiérarchie  nécessaire  entre 
les  mots  qui  subsiste.  Les  événements  ne  l'avaient  nullement 
ruinée. 

Prenons  un  exemple,  le  nom  de  soldat.  Assurément  il  était  relevé 
de  son  discrédit,  nous  l'avons  montré  ailleurs.  Néanmoins,  il  ne 
semble  pas  suffire  et  on  lui  substitue  guerrier. 

Les  textes  sont  innombrables  : 

Une  lettre  du  Roi  aux  armées  commence  :  «  Braves  guerriers,  les 
nouvelles  fonctions  que  je  vous  impose  ne  déplairont  pas  à  votre  cou- 
rage »  ^.  Le  décret  sur  «  la  patrie  en  danger  »  ne  parle  pas  autrement  : 
«  Braves  guerriers  1  l'Assemblée  nationale  vient  de  proclamer  le 
danger  de  la  patrie  »  *. 

Le  Conseil  général  de  la  Commune,  en  mars  1793,  annonce  des 
enrôlements  :  «  La  section  du  Luxembourg,  outre  une  moisson  nom- 
breuse de  guerriers  »  5...  etc.  Les  «  Soldats  de  l'an  II  »  portent  le  même 
pseudonyme  :  «  Avant  la  nuit,  les  sections  conduiront  au  jardin  natio- 
nal les  guerriers  qu'elles  auront  honorés  dans  la  journée  »  ". 

Il  y  a  des  exemples  jusque  chez  Hébert  :  «  Les  guerriers  républicains 
vont  au  combat  aussi  gaiement  qu'à  la  noce  »  ^ 

Encore  ajoute-t-on  volontiers  une  épithète,  pour  relever  le  mot 
davantage.  La  plus  courante  c'est  brape,  mais  il  y  en  a  d'autres  :  «  nos 
invincibles  guerriers  ».  La  Marseillaise  les  invoque  :  «  Français,  en 
guerriers  magnanimes  ». 

Bonaparte  n'innovera  donc  rien  dans  ses  promesses  à  la  France  :  «  le 
premier  consul  a  promis  la  paix  ;  il  ira  la  conquérir  à  la  tête  de  ses 
guerriers  »  ®. 

Leurs  bataillons   sont  des  cohortes  :  «  ils  entendront  froidement  le 


1.  p.  Duchesne,  Gr.  colère  contre  le  clergé  de  Fr.  et  du  Pape,  p.  5. 

2.  Lem.,  101'  Letl.  b.  patriol.,  p.  8. 

3.  Août  1789,  Bûchez  et  Roux,  t.  II,  p.  269. 

4.  Eid.,  t.  XV,  p.  359. 

5.  Eid.,  t.  XXV,  p.  17. 

6.  Rapport  s.  la  fôte  du  10  août,  Conv.,  19  thcrm.  an  II,  Bull». 

7.  Père  niich.,  n°  339,  p.  6. 

8.  ProcUnn.  aux  Franc.,  17  vent,  an  VII 1-8  mars  1800,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXVIII, 
p.  344.  Son  frère  parle  comme  lui  :  Leur  groupe  affreux  est  livré  à  la  contemplation  du  public, 
à  l' animadversion  des  guerriers,  à  l'horreur  du  monde  (Luc.  Bonap.  aux  Cinq-Cents,  19  brum. 
an  VIII,  Eid.,  t.  XXXVIII,  p.  232). 


REVERS  DE  LA  MEDAILLE  25 

récit  des  ravages  et  des  incendies,  dont  les  cohortes  armées  se  dispu- 
teront la   gloire  »  ^ 

Il  ne  pouvait  plus  y  avoir  de  mots  réputés  «  nobles  »,  et  je  ne  sais 
pas  bien,  à  vrai  dire,  quel  qualificatif  ces  "  ci-devant  "  eussent  été 
autorisés  à  porter.  Mais  ils  gardaient  leur  carte  de  passe.  On  pourrait 
même  soutenir,  sans  trop  de  paradoxe,  que  certains  d'entre  eux 
étaient  plus  que  jamais  à  l'honneur. 

Les  périphrases.  —  Ou  bien  on  tourne  autour  de  l'idée.  De  là, 
pour  remplacer  soldats  :  défenseurs  de  la  Patrie. 

Car  la  périphrase,  elle  non  plus,  n'était  pas  morte.  Lemaire, 
Hébert,  Jean-Bart  et  leurs  émules  en  usaient  de  temps  en  temps  ; 
ils  y  trouvaient  un  moyen  de  faire  ressortir  leurs  crudités  :  «  avec 
mes  bougres  de  braillars  d'enfants,  qui  montreront  au  soleil  ce  que 
la  culotte  cache  »  ^  ;  «  je  suis  persuadé  qu'ils  ne  prennent  tous  papiers... 
que  pour  allumer  leurs  pipes  ou  pour  en  faire  un  usage  que  je  ne 
nomme  point  »  ^. 

Ailleurs,  il  y  avait  intérêt  à  rappeler  par  un  lénitif  euphémistique 
la  terrible  image  du  «  balancier  qui  battait  monnaie  sur  la  place  de  la 
Révolution  »  *. 

Mais  là  n'est  pas  la  raison  principale  qui  fit  abonder  les  péri- 
phrases. La  vérité  est  que  les  hommes  politiques  n'étaient  pas  plus 
que  les  poètes  guéris  du  vice  héréditaire. 

Elles  donnent  au  style  de  Corsas,  même  dans  les  moments  les  plus 
tragiques,  l'air  d'être  grimé  :  «  L'anarchie  et  ses  suppôts,  réunis  dans 
son  repaire  [lisez  à  la  Commune,  aux  Jacobins],  méditaient  de  porter 
les  derniers  coups  ;  l'homme  de  sang,  du  nom  duquel  je  ne  salirai  pas 
ce  récit  [Marat],  s'y  était  rendu  »  ^. 

Vergniaud,  remarque  Aulard  avec  raison,  en  pleine  tourmente, 
continue  à  nommer  les  objets  par  les  termes  les  plus  généraux,  il 
désigne  par  des  périphrases  décentes  les  hommes  et  les  choses  qui  lui 
semblent  indignes  d'entrer  sans  parure  dans  sa  trop  belle  prose  ora- 
toire. A-t-il  à  préciser  un  détail  technique  ?  Sa  délicatesse  s'effarouche 
et,  dans  un  discours  sur  les  subsistances  (17  avril  1793),  il  prend  des 


1.  Necker,  Pouv.  Exéc,  t.  VIII,  p.  547.  Cf.  Les  "  sateUiles  du  despote  Sarde...  terrasser 
les  cohortes  de  l'Autriche...  "  (L'orateur  de  la  députation  de  la  Garde  Nationale  de  Barjols, 
Var,  Ass.  législ.,  17  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1^''  Sér.,  t.  L,  p.  92).  Il  y  a  des  dizaines  de  mille 
exemples. 

2.  P.  Duch.  Royal.,  La  grande  menace  du  P.  D.,  p.  4. 

3.  Jean-Bart,  CLIII,  p.  8,  1791. 

4.  Allusion  à  la  saisie  des  biens  des  victimes  :  Le  balancier  qui  bat  monnaie  sur  la  place 
de  la  révolution  est  suspendu  (G^'  dénonc.  faite  aux  Jacobins...  Vilate,  Append.,  p.  348). 

5.  Précis  Éven.  31  mai.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVIII,  p.  12. 


26  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

précautions  presque  pudiques  pour  parler  de  la  nécessité  de  res- 
treindre la  consommation  des  bœufs  ^ 

L'observation  peut  être  étendue  à  quantité  d'orateurs  des  Assem- 
blées et  des  Clubs,  et  à  une  foule  de  publicistes. 

Passons  sur  l'année  1789  ^.  Nous  voici  en  pleine  tourmente.  Lemaire 
écrit  :  «  les  invalides  de  la  marine...  vinrent  offrir...  au  service  de  la 
patrie  leurs  membres  mutilés  par  les  instrumens  destructeurs  de  la 
guerre))^.  Jean-Bart  n'est  pas  en  reste  :  «notre  patrie  s'est  rendue 
semblable  à  cet  astre  brillant  qui  ranime  la  nature))'^. 

Manuel  dénonce  à  la  Convention  des  pamphlets  qui  se  vendent 
«jusque  dans  le  sanctuaire  des  lois-»^.  Le  président  delà  Convention 
répond  aux  délégués  de  la  Savoie  :  «  Ces  respectables  insulaires  [les 
Anglais]  furent  nos  maîtres  dans  l'art  social  »  ^.  Mallarmé  rend  compte 
de  sa  mission  au  Comité  de  Salut  public  :  «  Ils  sont  presque  sans 
armes,  mais  les  instruments  terribles  avec  lesquels  ils  ont  fait  leurs 
moissons...  porteront  la  mort  jusque  dans  le  camp  des  rebelles  »  ^.  Cela 
a  une  autre  allure  que  le  mot  plat  de  faulx  ! 

Barère  lui-même,  qui  avait  dans  son  carquois  de  rhéteur  d'autres 
traits,  n'imagine-t-il  pas  d'appeler  la  baïonnette,  non  plus  Varme  des 
républicains,  expression  presque  consacrée,  mais  1'  «  arme  inventée 
dans  Bayonne  ))^,  ce  qui  n'ajoute  aucune  valeur  expressive. 

Les  périphrases  émaillent  les  Discours  décadaires  de  Poultier^, 
ancien  moine,  qui  aspirait  à  être  le  frère  prêcheur  de  la  nouvelle  foi. 
Dans  le  Discours  V,  il  célèbre  les  bienfaiteurs  de  l'humanité.  Il  n'en 
nomme  pas  un,  ni  Gutemberg,  ni  l'abbé  de  l'Épée.  Il  semble  répugner 
aux  noms  propres  des  personnes  : 

Et  toi  !  qui,  ])ar  des  signes  rapidement  tracés  dans  l'air,  par  des  gestes  ingénieux, 

1.  Or.  de  la  Lég.  et  de  la  Conv.,  p.  385-386.  Cf.  Et  vous,  citoyens  industrieux  dont  le  travail 
fait  toute  la  richesse  [lisez  ou^rjers]  (Id.,  Conv.,  31  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  1,52). 

2.  Dans  le  Point  du  Jour  du  1'^^  déc.  1789  on  Ht  :  des  citoyens  paisibles  avaient  été  investis 
dans  le  "  temple  de  la  religion  "  (IV,  328,  n"  CXLVIII).  Cf.  dans  celui  du  8  :  Le  décret  du  marc 
d'argent  n'est  pas  si  utile,  puisqu'il  exclut  ces  hommes  qui  sont  "  les  instituteurs  du  genre- 
humain  ",  et  "  ces  pas'eurs  qui  enseignent  la  morale  "  à  leurs  semblables  (V,  39,  n"  CLIV, 
Roederer). 

3.  123'  Lett.  b.  patr.,  p.  8. 

4.  N"  VIII,  p.  7. 

5.  Conv.,  2  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  169. 

6.  Le  Prés,  à  la  Déput"  des  Savoisiens,  nov.  1792,  Eid.,  t.  XX,  p.  377. 

7.  7  sept.  1793,  .\ulard,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VI,  p.  347. 

8.  "  L'arme  inventée  dans  Bayonne  "  .se  rend  maîtresse  de  30  redoutes  {Prem.  Bull.  Conv., 
21  therm.  an  II,  col.  2). 

9.  Les  "Discours  décadaires  "  de  Poultier  sont  de  vrais  sermons,  œuvre  d'un  homme  de  foi 
qu'une  sorte  de  religion  déiste  emplit  d'espoir  en  l'humanité,  et  que  l'amour  des  liommes 
inspire.  Il  se  plaint  que  la  Commission  de  l'Instruction  pubhque,  «qui  a  fait  imprimer 
à  grand  frais  d'insipides  chansons  et  des  déclamations  boursouflées  et  inintelligibles  »,  ait 
«  repoussé  cet  ouvrage,  composé  pour  le  peuple  et  fort  accueilli  par  le  peuple  »  (n"  III.  Paris, 
Impr.  des  Écoles  républicaines,  an  III,  voir  Math.,  Les  Théophilant.).  Poultier  est  devenu 
directeur  de  l'Ami  des  Lois. 


REVERS  DE  LA  MEDAILLE  27 

as  inventé  un  langage  supplétif  de  l'ouïe  et  de  la  parole  !  toi  qui,  par  la  force  du 
génie,  as  créé  un  sens,  un  idiome  artificiel  à  la  surdité  et  au  mutisme,  et  propre 
à  réparer  les  torts  d'une  conformation  défectueuse  :  homme  courageux  et  patient  ! 
dis  nous  oîi  tu  as  puisé  les  élémens  de  ce  langage  ?  comment  tu  as  surmonté  les 
obstacles  que  te  présentaient  les  facultés  négatives  de  tes  élèves  ?  Ah  !  sans 
doute,  il  te  falloit  un  zèle  bien  opiniâtre  et  le  fanatisme  de  l'humanité,  pour  n'être 
point  arrêté  dans  cette  entreprise  longue,  difTicultueuse  et  décourageante  ^. 

Cf.  Tu  n'y  seras  pas  oublié,  toi  qui  as  fait  dans  la  chymie  une  révolution  salutaire  ! 
tes  prédécesseurs,  accoutumés  à  se  trainer  sur  des  routes  battues,  suivaient  ser- 
vilement les  anciennes  théories.  Toi,  appuyé  sur  des  expériences  irréfragables, 
tu  as  attaqué  victorieusement  leurs  opinions  erronées  ;  tu  les  as  combattues  par 
des  faits  et  les  règles  immuables  de  la  nature  ;  tu  as  détruit  ce  respect  religieux  que 
la  paresse  routinière  conservait  pour  des  hipotheses  spécieuses  et  mensongères  : 
c'est  à  tes  ])rincipes  lumineux  que  nous  devons  le  perfectionnement  de  l'art  méta- 
lurgique  et  des  arts  applicables  à  la  chimie.  Du  fond  du  cachot,  où  la  barbarie 
t'avait  fait  descendre,  ton  génie  infatigable  preparoit  un  travail  précieux  sur  la 
fermentation  ;  tu  allais  enrichir  la  république  de  ce  nouveau  bienfait...  Malheureux 
Lavoisier,  il  a  péri  avec  toi,  sous  la  hache  du  vandalisme... 

Dans  le  même  tems,  et  sous  le  feu  terrible  des  batteries,  un  homme  intrépide 
planait  au  dessus  des  bataillons  ennemis  :  élevé  par  un  globe,  il  parcourait 
de  l'œil  les  plaiiies  de  Fleurus,  il  étudiait  les  mouvemcns  des  esclaves  coalisés, 
indiquait  leur  position,  leurs  forces  et  leur  faiblaisse  [sic]  ;  et  semblable  à  Jupiter,  il 
préparait,  du  sein  de  la  nue,  la  foudre  vengeresse  qui  devait  exterminer  ces 
Titans  orgueilleux  ;  il  frayait  à  notre  armée  les  routes  de  la  victoire  en  lui  marquant 
les  points  d'attaque  et  les  coups  qu'elle  devait  porter. 

Gloire,  triomphe  et  reconnaissance  è  ces  armées  invincibles,  qui  ont  fait 
mordre  la  poussière  aux  satellites  des  tyrans  ^. 

On  semble  croire  aussi  que  la  périphrase  offre  aux  sentiments  un 
moyen  supérieur  de  se  manifester,  et  qu'on  applique  le  précepte  de 
Pascal,  cent  fois  reproduit,  ainsi  quand  Tallien  écrit  :  «  des  enfans,  et 
surtout  une  femme  intéressante  par  le  fruit  de  l'amour  qu'elle  portait 
dans  son  sein  »  2. 

i 

Est-il  à  croire  que  des  gens  du  peuple  cherchaient  les  mêmes 
effets  ?  Assurément  non.  Et  pourtant  les  périphrases  ne  manquent 
pas  dans  des  textes  populaires  :  «  pas  un  seul  couvert  pour  aller  reposer 
un  corps  fatigué  par  un  travail  forcé,  pour  pouvoir  au  moins  suffire 
à  alimenter  une  femme  et  les  fruits  de  notre  union))  *  ;  «notre  hôpital 
des  pauvres,  dans  lequel  nous  recevons  les  femmes  malades  de  nos 
frères  d'armes,  même  pour  y  déposer  les  fruits  de  la  nature))^. 

Il  jn'est'guère  à  croire 'que  le  mal  avait  gagné  les  couches  profondes, 
où  l'on  n'avait  étudié  que  le  catéchisme  et  la  civilité.  Mais  les  écri- 
vains dont  on  empruntait  la  plume  avaient  été  formés  à  ces  beautés. 

1.  Discours  décadaires  pour  toutes  les  fêtes  de  l'Année  républicaine.  2"  éd.,  an  VI,  p.  37-38. 

2.  Ib.,  p.  39-40. 

3.  La  vérité  s.  les  évén.  du  2  sept..  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  159. 

4.  Petit,  des  journal,  de  Saint-Hilaire,  Allier,  mai  1793,  Part.  Biens  commun.,  p.  422. 

5.  Adresse  de  Maubeuge,  Courr.  de  l'Égal.,  n"  559,  10  vent,  an  11-28  févr.  1794. 


28  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Influence  de  l'ancienne  éducation.  —  Ce  serait  une  curieuse 
étude  que  de  rechercher  l'effet  de  dépravation  que  la  rhétorique  a 
produit  sur  les  divers  orateurs,  car  tout  en  gardant  leur  tempérament 
propre,  ils  portent  tous,  ou  à  peu  près,  certaines  tares  identiques. 

Une  sorte  de  rythme  ternaire  moule  les  phrases  :  «  Oui,  messieurs, 
c'est  la  prudence  la  plus  ordinaire,  la  sagesse  la  plus  triviale,  c'est 
votre  intérêt  le  plus  grossier  que  j'invoque  »  ^. 

On  les  voit  accoler  à  chaque  substantif  une  de  ces  épithètes 
redondantes  qui  étaient  la  ressource  des  faiseurs  de  vers  latins  ; 
les  hommes  les  plus  médiocres  sont  naturellement  les  plus  attachés 
à  ce  procédé  commode  : 

Habitants  des  campagnes,  c'est  sur  vous  qu'ont  été  versés  les  premiers  bien- 
faits de  la  révolution,  au  soutien  de  laquelle  nous  appelons  vos  bras  laborieux. 
C'est  pour  vous  que  Vai^ide  dccimateur  a  disparu,  que  les  privilèges  injustes,  la 
corvée  odieuse,  la  gabelle  oppressive  et  la  désastreuse  féodalité  ont  été  abolis  ^. 

Où  sont  les  coupables  ?  Sont-ce  des  généraux  fugitifs,  instrumens  insensés 
d'une  cour  perfide  ?  Sont-ce  des  prêtres  imbéciles,  agens  fanatiques  d'une  cour 
incrédule  ^. 

C'est  un  foisonnement  d'épithètes.  Chaque  nom  a  la  sienne,  quand 
il  n'en  a  qu'une  :  «  Soudain  l'édifice  fantastique  d'une  opposition  colos- 
sale s'est  écroulé  sur  ses  frêles  fondements,  sur  cette  coalition  stupide 
et  factieuse  qui  menaçait  de  tout  envahir  »  *. 

1.  Mirabeau,  Disc.  s.  la  Banquet.,  26  sept.  1789,  Orat.  Révol.,  p.  27. 

2.  Les  Admin.  de  la  Manche  aux  Hab.  des  camp..  Feuille  du  cultiv.,  27  flor.  an  111-16  mai 
1795,   t.   V,   p.    177. 

3.  Barère,  Conv.,  4  janv.  1793,  Bucliez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  415.  On  remarquera  dans 
cette  phrase  la  recherche  du  rythme. 

4.  Mirabeau,  Disc,  16  juil.  1789,  Orat.  Révol.,  p.  13. 


CHAPITRE  IV 
LES  MARQUES  DE  L'ÉPOQUE 

L'homme  se  gonfle,  le  style  s'enfle.  —  En  ces  temps-là,  la 
prophétie  du  Psalmiste  s'était  réalisée  :  «  deposuit  potentes  de  sede, 
et  exaltavit  humiles  ».  Les  grands  avaient  été  précipités  d'une  grande 
chute,  et  les  petits  étaient  transportés  au  sommet.  Des  publicistes, 
réduits  la  veille  à  des  articles  et  à  des  pamphlets,  des  politiques,  qui 
bâtissaient  dans  le  vide,  constructeurs  d'empires  en  Utopie,  étaient 
devenus  les  souverains  d'une  des  plus  grandes  nations  de  la  terre  ;  ils 
légiféraient,  statuaient,  abattaient  les  personnes,  les  corps,  les  règles, 
les  traditions  séculaires,  et  leur  substituaient  un  ordre  nouveau,  orga- 
nisé d'après  leur  volonté.  Ils  «  régénéraient  »  non  seulement  la  France, 
mais  le  «  genre  humain  ».  Leur  ascension  si  brusque  à  de  pareilles 
hauteurs  ne  pouvait  manquer  de  leur  donner  le  vertige,  et  il  n'y  a  pas 
à  s'étonner  que  ces  nouveaux  maîtres  de  1'  «  empire  »,  en  dépit  des  fic- 
tions d'égalité,  et  tout  en  gardant  au  fond  du  cœur  des  traditions  die 
subordination  déférente,  portassent  la  tête  altière,  et,  dans  le  désir 
d'être  «  à  la  hauteur  »,  eussent  le  verbe  pompeux  et  les  gestes  empha- 
tiques. La  simplicité  est  le  ton  des  maîtres  qui  ont  longtemps  com- 
mandé et  qui  ont  pris  contact  avec  les  réalités. 

Les  seconds  rôles,  les  «  autorités  constituées  »  de  toute  espèce,  maires, 
procureurs  de  communes,  officiers  de  gardes  nationales,  électeurs, 
etc....,  quoiqu'ils  dussent  leur  pouvoir  et  leurs  devoirs  au  suffrage  popu- 
laire, ne  pouvaient  guère  échapper  non  plus  à  la  griserie,  et  il  était 
fatal  qu'eux  aussi  cherchassent  à  mettre  leur  langage  en  accord  avec 
leur  dignité.  Une  espèce  de  mimétisme  les  gagna  de  bonne  heure. 
Pour  s'étaler  ou  pour  se  couvrir,  ils  s'efforcèrent  d'attraper  le  style 
des  modèles,  de  retenir  et  de  répéter  leurs  phrases,  de  sorte  qu'à  cer- 
tains moments  on  dirait  d'un  chœur,  qui  répercute  les  leçons  d'en 
haut,  air  et  chanson. 

D'autre  part,  grands  et  petits,  il  faut  le  dire  à  leur  décharge,  pour 
justifier  les  événements  et  leurs  conséquences,  étaient  obligés  de  se 
fonder  sur  des  principes  dont  la  majesté  imposât,  dignes  de  la  société 
nouvelle,  lesquels  ne  pouvaient  guère  s'énoncer  dans  des  formules 
banales  et  simples,  et  devaient  rehausser  leur  prestige  propre  de 
l'éclat  de  certains  mots.  L'emphase,  caricature  de  la  grandeur,  guet- 


30  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

tait  donc  tous  ceux  que  le  développement  de  la  Révolution  mettait 
dans  la  nécessité  d'en  imposer  par  la  parole.  L'élévation  devait  iné- 
vitablement tourner  à  l'enflure,  l'émotion  au  pathos. 

Pour  apprécier  le  style  des  orateurs  de  1793,  il  faut  s'imaginer  si 
possible  l'état  d'esprit  où  les  conducteurs  du  peuple,  dans  des  cir- 
constances terribles,  devaient  se  trouver,  devant  l'Europe  à  vaincre, 
et  toute  une  partie  de  la  France  à  pacifier,  alors  qu'entourés  d'en- 
nemis, avoués  ou  secrets,  il  leur  fallait  tendre  jusqu'au  bout  leur 
volonté,  veiller  sans  relâche,  être  à  la  fois  tout  effort  et  tout 
soupçon. 

Telle  phrase  qui  nous  paraît  boursouflée,  s'explique  alors  et  se  jus- 
tifie. Saint-Just  semble  déclamer  quand  il  dit  :  «  Ceux  qui  font  des 
révolutions  dans  le  monde,  ceux  qui  doivent  faire  le  bien,  ne  doivent 
dormir  que  dans  le  tombeau  »  ^.  Il  ne  fait  qu'ériger  en  maxime  la 
pratique  des  hommes  de  fer  du  Comité  de  Salut  public,  tel  Carnot, 
qui  ne  donnait  au  repos  que  quelques  heures  par  nuit  et  les  passait 
sur  un  matelas  jeté  dans  un  coin. 

Mais  il  est  d'autres  causes  qui  ont  achevé  de  donner  au  style  de 
cette  époque  son  caractère  si  déplaisant,  lequel  fait  trop  souvent 
paraître  ridicules  ou  odieux  les  discours  et  les  écrits  de  toutes  sortes. 

On  ne  forme  pas  sans  péril  à  des  harangues  un  peuple  qui  en  a  le 
goût  inné.  Tant  que  la  parole  publique  lui  fut  interdite,  le  mal  ne  se 
manifesta  que  sporadiquement  et  par  des  tirades  comme  celles  qui 
gâtent  les  scènes  —  même  les  meilleures  —  de  notre  théâtre  classique, 
infecté  d'éloquence. 

On  pense  ce  qu'il  advint  quand  la  parole  fut,  comme  dans  l'Anti- 
quité, une  des  formes  essentielles  de  l'action,  que  les  discours  furent 
partout,  dans  les  assemblées,  les  clubs,  aux  portes  des  églises, 
dans  les  salles  des  auberges  ;  qu'on  "  pérora  "  ^  —  le  mot  devait 
naître  et  il  naquit  —  les  Électeurs,  les  gardes  nationaux,  les  volon- 
taires, les  paysans  qui  venaient  au  marché  et  ceux  qui  n'y  venaient 
pas.  La  révolution  a  été  le  jour  de  gloire  du  Conciones. 

Il  était  fatal  que  beaucoup  confondissent  éloquence  et  déclamation. 
Aussi  les  exemples  de  discours  ou  de  phrases  ampoulés  sont  si  nom- 
breux, et  si  connus,  qu'il  ne  vaut  guère  la  peine  d'en  citer.  On  en 
trouve  dès  la  convocation  des  États  Généraux. 

Le  notaire  royal  de  Melle,  qui  fut  probablement  le  rédacteur  du 
Cahier  de  Saint-Martin-lès-Melle  (Deux-Sèvres),  invoque  dans  ses 
remerciements  au  «  Roi  sauveur  »,  la  terre  et  le  ciel  :  «  Venez,  raison 

1.  10  oct.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIX,  p.  1G8. 

2.  L.  et  II.  D.  T.  citent  J.-J.  Rousseau  qui  a  employé  pêroreiir  avec  le  sens  de  discou- 
reur élégant.  Fr.,  p.  56  :  pérorent.  Voir  plus  loin,  p.  337,  n.  11. 


LES  MARQUES  DE  L'ÉPOQUE  31 

fille  du  ciel,  secondée  de  la  sagesse,  nous  guider  dans  le  premier  usage 
de  la  douce  liberté  rendue,  nous  conduire  au  pied  du  trône  de  notre 
père,  lui  exposer  nos  griefs,  dicter  nos  remontrances,  diriger  nos  avis  ! 
Venez  avec  nous,  vérité  sainte,  lui  faire  entendre  votre  voix  persua- 
sive, il  est  digne  de  vous  entendre. 

«  Présidez,  vertus  divines,  à  l'élection  de  nos  députés  »  i. 

Je  me  reprocherais  de  ne  pas  citer  quelques  lignes  johanniques 
de  Fauchet  :  «  Oui,  désorganisateurs  furibonds  et  implacables,  les 
plus  lâches  et  les  derniers  des  tyrans,  j'élèverai  contre  vous  la  voix 
terrible  de  la  nature  ;  je  vous  accuserai  devant  les  nations  de  ma 
plume  d'acier  étincelante  du  feu  sacré  de  la  liberté  que  vous  ne  con- 
naissez pas  ;  je  percerai,  je  brûlerai  vos  entrailles.  Hâtez-vous,  s'il 
est  possible  d'obtenir  le  décret  d'accusation  et  de  me  conduire  aussi 
à  l'échafaud  ;  vociférez  contre  moi  comme  des  cannibales  toujours 
ivres  de  sang  humain  ;  mangez  encore  ma  chair,  vous  mourrez  aussi, 
mais  du  poison  des  remords  et  sous  le  poids  de  l'exécration  de  toute 
la  terre  »  ^. 

Isnard  s'adresse  à  Fréron  en  l'an  IV.  Voici  quelques  passages  de 
sa    malédiction    : 

Tigre,  va  dans  les  forêts  de  la  Tartarie  siéger  avec  les  bêtes  féroces...  descends 
dans  les  enfers  pour  y  représenter  le  crime...  Tremble  !  malheureux  !  d'aussi 
grands  forfaits  ne  resteront  pas  toujours  impunis...  Tremble,  te  dis-je  !...  la  jus- 
tice s'avance  et  l'échafaud  te  réclame...  Ah  !  si  cet  échafaud  pouvoit  être  élevé 
sur  les  débris  des  victimes  innocentes  que  tu  as  fait  égorger,  on  l'appercevroit  de 
tous  les  points  de  la  république,  et  les  vingt-cinq  millions  de  Français,  témoins  de 
ton  supplice,  applaudiroient  à  ce  grand  acte  de  justice...  Mais  non  :  tu  souillerois 
l'échafaud  lui-même...  connois  un  tourment  plus  affreux  encore,  celui  de  vivre 
courbé  sous  le  poids  de  tant  de  crimes,  d'exécration  et  d'opprobre...  Que  les 
serpens  de  Tisiphone  s'emparent  de  ton  cœur  et  le  rongent...  Qu'une  furie  venge- 
resse vienne  à  chaque  instant  de  la  nuit  t'éveiller  en  sursaut...  et  que  l'être  qui 
partage  ta  couche  s'arrache  épouvanté  de  tes  bras  sanglants  ^! 

Le  discours  de  Germain,  qui  suivit  la  déposition  de  Grisel  dans  le 
procès  Babeuf,  est  un  monument  d'aberration  : 

Locuste,  si  l'on  en  croit  Suétone,  borna  son  exécrable  ministère  à  la  mort  de 
Britannicus.  Grisel  ne  bornera  pas  le  sien  à  la  mort  des  soixante  accusés  qu'il  a 
traînés  sur  les  gradins  de  la  Haute-Cour...  il  jette  sur  nous  un  regard  de  dédain 
et  semble  dire  :  «  J'en  ai  à  peine  là  assez  pour  un  repas  »... 

Ah  !  si  c'est  trop  peu  de  nous,  va  sur  les  bords  de  l'Aude  soustraire  au  sable  qui 
le  couvre  le  cadavre  de  ma  femme  ;  vas-en  disputer  la  pâture  aux  vers  moins 
dignes  que  toi  de  le  dévorer  ;  précipite-toi,  comme  un  tigre  affamé  sur  ma  mère  ; 
joins  à  cet  abominable  festin  mes  sœurs  et  leurs  enfans  ;  arrache  mon  fils  des 

1.  Dol.  Sén.  Givra  y,  p.  168.  La  péroraison  est  digne  de  ce  début.  Voir  p.  184. 

2.  Journ.  des  Amis,  26  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  304. 

3.  Paris,  an  IV,  Impr.  du  Pont,  p.  25. 


32  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

faibles  bras  de  sa  nourrice,  et  broie  ses  membres  tendres  sous  ta  dent  carnassière. 
Nos  soixante  familles  t'offrent  la  même  dégoûtante  curée  ;  va  la  saisir,  va.  Eh 
quoi  !  cet  appas  ne  te  tente  point  ?  c'est  que  sans  doute  encore  tu  dissin^ules. 

Amenez-moi,  dit  un  jour  un  tyran  fameux  de  Syracuse  aux  ministres  de  ses 
caprices,  amenez-moi  le  plus  scélérat  de  mes  sujets,  j'en  ai  besoin...  ^ 

Et  cette  éloquence  se  soutient  sur  ce  ton  pendant  des  pages  et  des 
pages. 
Changeons  de  genre  : 

Généreux  Calvadociens  !...  s'écrie  Corsas,  si  ce  sont  des  forfaits  d'avoir  vengé 
la  liberté  sainte  des  attentats  d'une  licence  effrénée  ;  que  le  champ  de  l'hospi- 
talité devienne  pour  nous  celui  de  la  mort  !...  Qu'il  ne  reste  aucune  trace  de  nos 
tombeaux  !  que  la  mer  qui  baigne  le  rocher  célèbre  qui  vous  a  donné  son  nom 
roule  nos  restes  impurs  dans  ses  gouffres  les  plus  profonds  !...  Mais  que  dis-je, 
vous  nous  avez  rendu  justice...  et  le  chêne  civique  que  vous  nous  avez  offert 
reverdira  pour  nous,  pour  nos  amis,  pour  nos  enfans  ;  il  couvrira  notre  urne,  et 
lorsque  nous  ne  serons  plus,  nos  neveux  viendront,  sous  son  ombrage,  célébrer 
dans  des  hymnes  civiques  les  vertus  hospitalières  et  les  douceurs  des  âmes  recon- 
naissantes ^. 


1.  Proc.  Babeuf,  t.    II,  p.   133. 

2.  Précis  Evén.  31  mai.  Bûchez  et  Roux,  t.   XXVIII,  p.   18. 


CHAPITRE  V 

LA  SENSIBLERIE 


Je  ne  rendrais  pas  mon  impression  exacte,  si  je  ne  notais  qu'en 
contraste  avec  tant  de  phrases  qui  sentent  le  sang  et  la  poudre  il 
était  de  mode  de  se  laisser  aller  aux  élans  de  la  sensibilité,  vraie  ou 
feinte.  Ce  penchant  se  révèle  à  propos  de  tout  et  de  rien  ;  on  ne 
peut  pas  parler  des  bons  laboureurs  -,  sans  une  estime  attendrie. 

Le  rapport  de  François  de  Nantes,  au  nom  de  la  Commission  des 
Douze  (5  mai  1792),  est  un  modèle  de  cette  sensibilité  déclamatoire  : 

J'ai  vu,  dans  les  campagnes,  les  liens  les  plus  sacrés  rompus,  les  flambeaux  d'hy- 
ménée  ne  jeter  plus  qu'une  lueur  pâle  et  sombre,  ou  changés  en  torches  des  furies  ; 
le  squelette  hideux  de  la  superstition  s'asseoir  jusque  dans  la  couche  nuptiale, 
et  se  placer  entre  la  nature  et  les  époux  ;  le  fils  repoussé  du  sein  de  sa  mère,  parce 
qu'il  s'était  consacré  au  service  d'une  autre  mère  non  moins  tendre,  la  patrie  ; 
les  jeunes  gens  hésitant  entre  leur  cœur  et  la  superstition,  ne  sachant  plus  sur 
quel  autel  faire  bénir  une  union  désirée,  ni  quel  est  le  Dieu  qui  les  appelle,  ou  le 
Dieu  qui  les  repousse,  l'agriculteur  ne  sillonner  plus  qu'avec  effroi  le  champ 
abreuvé  de  ses  sueurs,  et  n'y  voir,  au  lieu  de  la  Providence  qui  le  couvre  de  mois- 
sons, que  des  démons  qui  les  dévorent...,  etc. 

Voici  Chaumette  qui,  en  novembre  1793,  harangue  des  femmes 
affublées  du  bonnet  rouge  : 

La  nature  nous  a-t-elle  donné  des  mamelles  pour  allaiter  nos  enfans  ?  Non. 
Elle  a  dit  à  l'homme  :  sois  homme,  la  chasse,  le  labourage,  les  soins  politiques,  les 
fatigues  de  toute  espèce,  voilà  ton  apanage...  Elle  a  dit  à  la  femme  :  sois  femme,  les 
tendres  soins  dus  à  l'enfance,  les  détails  du  ménage,  les  douces  inquiétudes  de  la 
maternité,  voilà  tes  travaux...  Femmes  imprudentes,  n'êtes-vous  pas  assez  bien 
partagées  ?  Vous  dominez  sur  nos  sens  ;  votre  despotisme  est  le  seul  que  nos 
forces  ne  puissent  abattre,  parce  qu'il  est  celui  de  l'amour,  et  par  conséquent  celui 
»le  la  nature  ^. 

Lisons  un  morceau  touchant  : 

L'artisan  dans  sa  vieillesse  est  consolé  par  sa  nombreuse  famille  ;  ses  enfans 
reconnaissans  des  services  qu'il  leur  a  rendu[s]  dans  leur  jeune  âge,  s'empressent 


1.  Trahard,  dans  sa  pénétrante  étude  :  La  sensibilité  révolutionnaire  (Paris,  Boivin, 
1936),  a  très  bien  montré  comment  de  la  sensibilité  du  xvin«  siècle  quelque  ciiose  s'était 
conservé,  malgré  les  apparences,  entre  1789  et  1794. 

2.  Point  du  Jour,  V,  17,  n"  GLI,  4  déc.  1789. 

3.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXX,  p.  268. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  3 


34  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

à  leur  tour  de  le  soulager  dans  ses  infirmités  ;  il  verse  des  larmes  de  joie  en  voyant 
des  petits  marmots  dont  il  est  deux  fois  grand-père,  sautiller  autour  de  lui  ;  l'un 
grimper  sur  ses  genoux,  l'autre  le  tenant  au  col,  et  le  petit  nourrisson  abandonnant 
le  téton  de  sa  bonne  mère,  tendre  ses  petits  bras,  et  crier  pour  aller  aussi  embrasser 
le  grand  papa... 

De  qui  est  ce  tableau  à  la   Greuze  ?  D'Hébert  ^  ! 

1.  p.  Duch.,  n"  318.  p.  3. 


CHAPITRE  VI 
L  OBSESSION  DE  L  ANTIQUE 

Toges  et  plumets.  —  Une  des  manières  les  plus  communes  de  se 
grandir  fut  de  passer  la  toge  et  de  se  présenter  en  Romains.  Manie 
ridicule  sans  doute,  compréhensible  pourtant.  Les  Républiques 
modèles  n'étaient  pas  nombreuses  :  celle  d'Amérique  était  trop  jeune, 
sans  tradition,  sinon  sans  histoire,  celle  de  Venise  était  impossible 
à  citer,  et  mal  connue.  Restaient  Rome  et  la  Grèce,  Rome  surtout. 

Dans  les  collèges,  les  révolutionnaires  s'étaient  nourris  de  son 
histoire,  arrangée  par  les  Tite-Live  en  légende  héroïque  ;  ils  avaient 
respiré  son  air.  Comment  ces  souvenirs  n'eussent-ils  pas  obsédé  leurs 
esprits,  surtout  quand  les  Français  furent  devenus  des  «  Républicains  »  ? 
Seule  l'Antiquité  classique  pouvait  fournir,  dans  les  grands  hommes, 
les  modèles  des  vertus  civiques  ;  seule  elle  enseignait  le  dévouement, 
l'intégrité,  le  désintéressement,  l'amour  suprême  de  la  patrie  et  de  la 
liberté.   Brutus   devint   dieu  ^. 

Condorcet  a  très  bien  marqué  l'empreinte  que  l'Antiquité  avait 
donnée  aux  esprits  et  aux  cœurs  :  «  Cette  habitude  des  idées  antiques, 
prise  dans  notre  jeunesse,  dit-il,  est  peut-être  une  des  principales 
causes  de  ce  penchant  presque  général  à  fonder  nos  nouvelles  vertus 
politiques  sur  un  enthousiasme  inspiré  dès  l'enfance  »  2. 

Mais,  dira-t-on,  c'était  là  l'effet  d'un  contact  prolongé,  d'une  com- 
munication directe  et  intime,  réservée  à  un  petit  nombre.  Un  contem- 


1.  Naturellement  d'autres  souvenirs  sont  évoqués  :  «  oh  !  venez,  pénétrons  ensemble, 
citoyens,  à  travers  les  torrens  de  feu,  sous  les  murs  sapés  par  la  hache  et  qui  semblent  en 
s'écroulant  menacer  nos  têtes  ;  pénétrons  dans  ces  cités  autrefois  populeuses,  veuves  d'ha- 
bitans  aujourd'hui,  dans  ces  nouveaux  déserts,  plus  affreux  que  ceux  de  Barca  ou  d'Horeb. 
Les  voyez-vous  comme  l'hyène  acharnée  sur  sa  proie,  tous  ces  génies  dévastateurs  lançant 
la  torche  dévorante  sur  les  monuments  de  l'art  et  du  génie  !  Ils  veulent,  ces  nouveaux  Omar 
qui  n'ont  conquis  ni  la  Perse,  ni  l'Egypte,  ni  la  Lybie,  faire  des  Français  du  xviii«  siècle  un 
peuple  de  barbares  réduits  non  à  la  pratique,  mais  à  la  lecture  des  droits  de  l'homme,  comme 
autrefois  les  Sarrasins  à  la  science  du  Coran  »  (Courtois,  Rapp.,  p.  77).  Cf.  «  La  superstition, 
remuant  le  limon  impur  des  marais  de  la  Vendée,  réalisoit  dans  les  départemens  maritimes 
de  l'Ouest  la  fable  de  Gédéon  »  (Rapp.  de  Bill.-Varenne,  Courr.  Égal.,  6  flor.  an  11-25  avr. 
1794,  n»  615).  «  La  détestable  coupe  de  Circé  circule-t-elle  encore  »  ?  (L'Or,  d'une  déput.  de 
la  Commune,  Conv.,  2  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  148). 

2.  Rapp.  s.  Instr.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  208.  On  comparera  un  témoignage  tout 
semblable  de  Vergniaud  :  «  Ces  républicains  étaient  la  plupart  des  jeunes  gens  qui,  nour- 
ris de  la  lecture  de  Cicéron  dans  les  collèges,  s'y  étaient  passionnés  pour  la  liberté...  » 
(Note  à  son  Hisl.  des  Brissotins,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  271). 


36  lllSTOmE  DE  LA  LANGIE  FRANÇAISE 

porain  a  bien  observé  qu'il  ne  fallait  ni  beaucoup  de  temps  ni  beau- 
coup de  peine  pour  attraper  quelques  bribes  de  souvenirs  : 

Les  habitants  des  campagnes,  dit-il,  qui  avaient  gagné  quelque  argent,  envoyant 
leurs  enfants  au  collège,  où  peu  d'entre  eux  poussaient  jusqu'au  bout,  un  grand 
nombre  rentraient  dans  leur  village  et  le  peu  de  temps  qu'ils  avaient  donné  à  ce 
travail  avait  suffi  pour  leur  inculquer  quelque  teinture  de  l'histoire  des  sciences... 
les  contes  de  fées  étaient  remplacés  par  des  récits  de  fragmens  de  l'histoire  grecque 
et  romaine...  il  n'était  pas  un  village  où  l'on  n'entendît  confondre  les  noms  de 
Vesta,  d'Alcibiade,  d'Auguste  et  de  Néron.  Cette  confusion,  que  le  voyageur  ne 
pouvait  entendre  sans  sourire,  a  cependant  été  une  des  causes  du  peu  d'éton- 
nement  et  de  la  soumission  que  l'habitant  des  campagnes  a  montrés  à  la  Révo- 
lution ^. 

La  femme,  instruite  du  reste,  qui  a  écrit  les  lettres  publiées 
par  Ed.  Lockroy,  n'imagine  aucune  grandeur,  aucune  vertu,  aucun 
talent  oratoire,  qu'en  les  rapportant  aux  modèles  anciens.  On  va 
voter,  elle  écrit  :  «  il  va  venir,  du  fond  des  provinces,  des  Aristide,  des 
Fabricius,  des  Caton,  des  Cincinatus  »  (14  août  1791)  ^.  Les  pétitions, 
les  différents  discours  «  viennent  d'Athènes,  de  Rome  ou  de  Sparte 
(6  juin  1792)  »  ^.  La  pétition  était  «  digne  de  Démosthène  (23  juin)  »  *.  Il 
y  en  a  une  de  Dijon  qui  est  «  digne  de  Cicéron»  (24  juin  1792)  ^.  «  L'es- 
prit public  est  si  ferme  qu'on  se  croit  dans  le  forum  romain,  dans 
chaque  rue  de  Paris  »  (22  août  1792)  «.  «  Des  Romains,  des  Romains, 
des  Romains  »  !  (l^r  septembre  1792)  7. 

Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que  dans  l'art,  dans  l'ameuble- 
ment, la  mode  était  à  l'antique.  Les  fêtes  de  David,  avec  leurs  défi- 
lés, leurs  chars,  leurs  allégories,  évoquaient  les  mêmes  souvenirs. 

En  décembre  1792,  il  s'agissait  de  décider  du  sort  du  Roi.  Le  16, 
Buzot  fit  à  la  tribune  un  exposé  de  toute  la  politique  romaine  après 
l'expulsion  des  Tarquins  ^.  Le  même  jour,  Louvet  le  reprend  et  repro- 
duit le  discours  de  Brutus  ».  A  son  tour.  Saint- Just  épilogue  i",  puis 
Moreau  de  Châlons,  puis  Jean-Bon  Saint-André.  Et,  à  la  séance  des 
Jacobins,  la  dispute  recommença  sur  les  assimilations  faites.  Le  19, 
Fayau  examinait  encore  ce  que  valait  le  parallèle  ",  et  il  fallut  plu- 
sieurs jours  pour  qu'un  politique,  qui  sans  doute  en  avait  assez,  fît 
observer  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  de  «  copier  servilement  les  Romains  ». 

1.  Le  Château  des  Tuileries  (par  Roussel),  Bûchez  et  Roux,  t.  IV,  p.  203. 

2.  P.  .36. 

3.  P.  112. 

4.  P.  144. 

5.  P.  153. 

6.  P.  250. 

7.  P.  286. 

8.  Bûchez  et   Roux,  t.   XXI,  p.  354-355. 

9.  Eid.,  ib.,  p.  357. 

10.  Eid.,  ib.,  p.  364. 

11.  Eid.,  ib.,  p.  392. 


L'OBSESSION  DE  L'ANTIQUE  37 

La  trahison  de  Dumouriez  avait  mis  la  République  dans  de  terribles 
dangers.  On  se  battait  à  la  Convention.  Larivière  intervient,  paci- 
fique :  «  Ce  fut  pour  aller  combattre  les  Volsques  que  Manlius  aban- 
donna ses  haines  particulières.  Je  demande  l'ordre  du  jour  sur  toutes 
ces  misérables  accusations  »  ^. 

Le  lendemain,  Gonchon,  au  nom  d'une  députation  du  faubourg 
Saint-Antoine,  propose  d'organiser  une  «  compagnie  de  Scévolas  »  ^. 

On  dit  que  c'est  Vergniaud  qui  a  imaginé  la  comparaison  célèbre 
de  la  Révolution  à  Saturne,  dévorant  ses  enfants  ^.  Si  on  faisait  des 
recherches  spéciales,  on  trouverait  sans  doute  dix  concurrents.  Mais  il 
n'est  peut-être  personne  qui,  comme  lui,  en  butte  à  une  accusation 
au  bout  de  laquelle  était  la  peine  de  mort,  tisse  sa  défense  en 
rapetassant  des  lambeaux  d'antiquité  *. 

On  est  dans  la  nuit  qui  précéda  le  31  mai.  Les  Girondins,  armés,, 
entrent  dans  la  salle  de  la  Convention.  Trois  Montagnards  s'y  trou- 
vaient, Louvet,  montrant  l'un  d'eux,  dit  à  Guadet  :  «  Vois-tu  quel  hor- 
rible espoir  brille  sur  cette  face  hideuse  ?  —  Sans  doute,  s'écrie  Guadet, 
c'est  aujourd'hui  que  Clodius  exile  Cicéron  ))^. 

Autre  scène,  non  moins  tragique.  Les  commissaires  de  la  Con- 
vention sont  au  quartier  général  de  Dumouriez.  Ils  le  somment  de  se 
rendre  à  la  barre  de  la  Convention.  «  Irais-je  seulement  jusqu'à  Paris? 
On  m'égorgerait  en  chemin  »,  s'écrie  le  général. 

—  Général,  interrompt  Bancal,  rappelez-vous  l'obéissance  et 
l'abnégation  des  généraux  romains. 

—  Eh  !  vous  défigurez  l'histoire,  discute  Dumouriez.  Est-ce  que 
les  Romains  ont  tué  Tarquin  ?  Ils  avaient  une  république  bien  réglée 
et  d'excellentes  lois.  Nous,  nous  sommes  dans  un  temps  d'anarchie  »  ^. 

1.  3  a\T.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  365. 

2.  Eid.,  ib.,  p.  284. 

3.  Convention,  13  mars  1795,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  86.  Sur  l'usage  qu'il  fait  de 
l'Antiquité,  voir  Matliiez,  Girondins  et  Montagnards,  p.  36. 

4.  Sa  défense,  dit  Aulard,  devait  renfermer  quatre  allusions  à  l'antiquité.  1"  Prem., 
partie,  §  7  :  ■  Sur  le  reproche  de  Billaud-Varenne  d'avoir  voté  pour  l'appel  et  pour  la  mort, 
voyez  l'histoire  de  la  sœur  de  CaUgula  ».  2°  Trois,  part.  :  11  veut  dire  qu'il  saurait  souffrir 
pour  ses  opinions,  et  il  ajoute  cette  indication  à  développer  :  >  Présentei.-moi  le  réchaud  de 
Scaevola  ».  Un  peu  plus  loin  il  écrit  les  noms  de  Rutilius  et  d'Aristide,  qui  furent  exilés  pour 
leur  vertu,  comme  Vergniaud  va  être  gmllotiné  pour  son  amour  de  la  justice.  Mais  il  s'aper- 
çoit que  l'exil  à  Smyrne  de  P.  Rutilius  Rufus  n'est  pas  assez  connu  du  public,  et,  en  marge 
de  ses  notes,  il  remplace  ce  nom  par  celui  de  Thémistocle  ;  4°  Enfin,  dans  la  cinquième  par- 
tie, à  l'appui  de  cette  idée  qu'il  ne  faut  pas  préférer  sa  popularité  à  la  vérité,  il  se  propo- 
sait d'alléguer  les  grands  hommes  de  l'antiquité  victimes  de  leur  droitiu-e  (Les  Orat.  Révol., 
Législ.  et  Conv",  t.  1,  p.  380-381).  On  pourrait  comparer  vingt  autres  passages  :  ceux 
qui...  s'efforceni  de  nous  faire  enlr'égorger,  comme  'es  soldais  de  Cadmus,  pour  livrer...  (Rép. 
ace.  Robesp.,  10  avr.  1793,  Orat.  Réuol.),  p.  97)  ;  c'est  ù-peu-prés  comme  si,  à  Ftome,  le  Sénat 
eut  [sic]  décrété  que  Lentuclus  pourrait  servir  de  témoin  dans  la  conjuration  de  Catilina 
(Ib.,  10  avr.  1793,  Ib.,  p.  100). 

5.  D'après  Louvet,  Mém.,  éd.  Didot,  p.  261. 

6.  P.  Préteux,  Arm.  Gast.  Camus,  p.  44. 


38  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Danton  est  un  de  ceux  qui  usèrent  le  plus  discrètement  des  sou- 
venirs antiques.  Qu'il  parlât  à  la  Convention  ou  au  peuple,  il  s'abs- 
tenait en  général  de  se  draper  à  la  romaine,  voire  même  d'appuyer 
sa  pensée  sur  un  fondement  de  citations  et  d'extraits. 

Chez  Desmoulins,  au  contraire,  l'indiscrétion  est  portée  à  son 
comble.  Il  cite,  commente,  discute  : 

Or,  en  leur  ôtant  cette  espérance,  vous  avez  fait  des  Vatinius  de  tout  ce  qui 
n'est  pas  Caton  ;  et  les  Gâtons  sont  toujours  bien  rares...  Vous  avez  découragé 
tous  les  gens  de  bien,  au  lieu  d'imiter  l'exemple  bien  différent  que  vous  donnait 
Collatinus,  quand,  après  avoir  chassé  les  Tarquins,  ne  pouvant  rien  faire  de  plus 
pour  les  patriotes,  il  bâtissait  du  moins  un  temple  à  l'espérance.  Oui,  ou  nous 
sommes  tous  des  Aristides  et  des  Fabricius,  auquel  cas  votre  décret  est  la  loi 
du  monde  la  plus  inutile  ^... 

Le  n°  IV  du  Vieux  Cordelier,  où  le  pamphlétaire  soutient  son  pro- 
jet de  Comité  de  Clémence,  renferme  un  vrai  cours  d'histoire  romaine, 
Vespasien,  Brutus,  Pompée,  Crassus,  César,  Octave  y  défdent. 

Chez  tous  les  orateurs,  à  tout  propos  et  hors  de  tout  propos,  ce 
n'est  qu'anecdotes,  traits,  maximes,  qu'il  s'agisse  de  la  peine  de  mort 
ou  des  contributions,  de  la  conduite  de  la  guerre  ou  d'une  simple  loi 
réglementaire.  Personne  ne  semble  se  douter  de  la  différence  des 
temps,  des  idées  et  des  mœurs,  et  les  citations  de  se  suivre,  dans 
leur  pédantisme  naïf  et  leur  insupportable  monotonie. 

Prugnon  allègue  Titus  se  faisant  pontife  pour  n'être  complice  de 
la  mort  d'aucun  citoyen  ^.  Robespierre  se  tourne  vers  la  Grèce  et 
répond  :  «  La  nouvelle  ayant  été  portée  à  Athènes,  que  des  citoyens 
avaient  été  condamnés  à  mort  dans  la  ville  d'Argos,  on  courut  dans 
les  temples  »  ^. 

Lefort  parle  en  prosopopée  à  Louis  Capet  :  «  Nous  te  faisions 
citoyen  français,  titre  qui  est  plus  grand  que  celui  de  roi.  Telle  était 
la  pensée  des  Romains,  Fabricius  ne  se  serait  pas  donné  pour  le  roi 
d'Épire,  ni  le  dernier  des  Romains  pour  Jugurtha,  etc.  ))*. 

La  section  des  Piques,  invitée  par  l'administration  des  Travaux 
publics  à  changer  les  noms  des  rues  de  son  arrondissement,  soumit 
son  travail  au  Conseil  général  ;  les  noms  étaient  presque  tous  pris  à 
l'histoire  romaine.  Toutefois,  le  nom  de  Cicéron,  qui  avait  été  donné 
aux  rues  Baudrau  et  Trudon,  fut  discuté  ;  le  grand  orateur  n'avait-il 
pas  défendu  le  roi  Dejotarus  ^  ? 

La  Convention,  sans  prendre  garde  que  les  volontaires  enrôlés  en 

1.  Interd.  f.  pub.  aux  Membres  de  la  Conv.,  Orat.  Révol.,  p.  191. 

2.  30  mai  1791,  Bûchez  et  Roux,  t.  X,  p.  61. 

3.  Eid.,  ib.,  p.  66. 

4.  Conv.,  28  nov.  1792,  Eid.,  t.  XX,  p.  398. 

5.  Eid,  t.  XXX,  p.  182. 


L'OBSESSION   DE  L'ANTIQUE  39 

1791  ignoraient  pour  la  plupart  le  premier  mot  de  ce  passé  lointain, 
en  appelle  à  l'antiquité  pour  les  retenir  sous  les  drapeaux  :  «  Citoyens- 
soldats,  la  loi  vous  permet  de  vous  retirer,  le  cri  de  la  patrie  vous  le 
défend.  Quand  Porsenna  étoit  aux  portes  de  Rome,  Brutus  quitta- 
t-il  son  poste  ?  L'ennemi  a-t-il  repassé  le  Rhin  »  ^  ? 

Elle  adresse  une  proclamation  au  peuple  français  au  sujet  de 
la  guerre  :  «  Les  nations  libres,  dit-elle,  trouvent  des  ressources 
dans  les  grandes  extrémités.  Rome,  réduite  au  Capitole...,  ne  s'en 
relève  que  plus  terrible...,  nous  en  appelons  à  vous,  vainqueurs  de 
Marathon,    de    Salamine   et   de    Jemmapes   ». 

Le  Conseil  exécutif  provisoire  demande  aux  Citoyens-soldats 
de  se  souvenir  des  légions  :  «  Soldats  de  la  République  française, 
faites-leur  voir  que  vous  surpasserez  en  tout,  comme  dans  la  justice 
de  votre  cause,  ces  légions  de  la  République  romaine,  qui,  dans  la 
même  guerre,  combattoient  et  triomphoient  sur  les  cimes  glacées 
des  Alpes  et  dans  les  sables  brûlans  de  l'Afrique  »  (1792). 

L'adresse  des  Jacobins  à  propos  du  31  mai  touche  au   grotesque. 

Parmi  les  ombres,  Catilina  fut  une  de  celles  qui  hanta  jour  et 
nuit  les  cerveaux.  Il  reçut  entre  1789  et  1794  mille  fois  plus  de 
malédictions  que  Cicéron  ne  lui  en  avait  lancé.  Chaque  fois  qu'on 
dénonce  une  conjuration  —  et  tout  le  monde  sait  l'abus  qu'on  fit  des 
conjurations  —  son  nom  réapparaît  comme  une  vivante  menace. 
Il  hantait  Saint-Just,  bien  que  celui  de  Pisistrate  fasse  aussi  par- 
fois   son     apparition  2. 

Jamais  poètes  de  la  Renaissance  n'avaient  rendu  autant  de  vie 
aux  dieux  des  légendes  mythologiques  que  ces  faiseurs  de  lois  posi- 
tives aux  personnages   de   l'antique   histoire. 

La  manie  gagne  le  peuple.  —  Il  y  avait  à  Paris  une  section 
Mucius  Scœvola.  Hanriot,  la  brute  toujours  ivre,  jouait  au  Cicéron  ^. 

Marseille  devait  à  ses  origines  de  renchérir.  Voici  la  péroraison 
d'une  députation  :  «  Sans  cesse  ils  [les  Marseillais]  ne  cesseront  d'op- 
poser aux  fureurs  des  Catilina  modernes  le  zèle  ardent  de  Cicéron  ; 
à  l'ambition  de  César,  le  courage  et  la  fermeté  des  Brutus  ;  à  la  coa- 
lition armée  des  ennemis  de  la  République,  le  dévouement  des 
Décius,  l'héroïsme  des  Scevola  ;  et  pour  punir  la  perfidie  des  traîtres, 
ils   seront   tous   des    Libertas   »*. 

1.  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  345. 

2.  Le  Nouveau  Pisistrate  et  ses  vils  Sicaires  (Lakanal,  Bull.  Conv.  Nat.,  22  therm.  an 
11-9  août  1794,  col.  2). 

3.  «  On  ajoutait  qu'il  s'exprimait  [le  citoyen  Hanriot]  avec  une  emphase,  dans  son  ordre 
d'hier,  digne  de  Cicéron,  et  même  disait-on,  digne  des  Scipion  (le  tout  pour  rire)  »  (Rapp.  de 
Rolin,  23  niv.  an  11-12  janv.  1794,  d.  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  329). 

4.  Conv.  25  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  319. 


40  HISTOIRE  DE    LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Dans  les  départements,  les  petites  villes  comme  Commercy  ^, 
Saint-Claude  2,  font  écho  aux  grandes  ;  les  villages  aux  petites  villes. 

La  Société  des  Amis  de  Soinmière  (Gard)  se  plaint  des  luttes  des 
partis.  Elle  écrit  :  «  Qu'est-ce  que  cette  montagne,  cette  plaine, 
ce  marais  ?...  Ne  vous  y  trompez  pas,  Législateurs,  l'indignation 
est  à  son  comble.  La  nation  est  debout.  S'il  y  a  parmi  vous  des  Man- 
lius,  des  Gracques,  des  Mélius,  des  Catilina,  la  Roche  Tarpéienne 
est  là,  le  Carrousel  n'est  pas  loin  de  votre  enceinte  »3. 

Confolens  ne  montre  pas  moins  d'érudition  :  «  Déjà  Catilina  ne 
siège  plus  entre  les  Caton  et  les  Cicéron  français  ;...  mais  Lentulus, 
mais  Céthégus  et  leurs  complices  osent  impudemment  s'y  placer 
encore  »  *. 

Malgré  les  concurrences  les  plus  redoutables  c'est  Babeuf  qui 
l'emporta.    Il   se  travestit   lui-même   en    Gracchus  ^. 

Dans  le  Manifeste  des  plébéiens,  il  présente  un  vrai  cours  d'his- 
toire romaine  :  «  Rome  étoit,  en  l'an  268  de  son  ère,  ce  qu'est  à  peu 
près  la  France  l'an  4  de  la  république  »,  etc.  ^. 

Jp  ne  voudrais  pas  soutenir  que  le  voisinage  des  héros  garda 
les  révolutionnaires  de  tomber  du  socle  où  ils  se  juchaient.  Il 
n'est  pas  rare  de  voir  de  nobles  réminiscences  voisiner  avec  les 
pires  trivialités  :  «  Si  l'Assemblée  Nationale  ne  fait  pas  en  règle 
le  procès  de  deux  têtes  illustres  ou  que  de  généreux  Decius  ne  les 
abattent  pas,  vous  êtes  tous  f...  ».  Et  cela  est  signé  de  Madame 
Roland  ^  !  C'était  le  cas  d'appliquer  le  Desinit  in  piscem  millier  fonnosa 
superne. 

Il  est  à  noter  que  cette  phraséologie  fut  employée  en  Italie  pour 
produire  un  effet  sur  les  populations.  Thiébaut  nous  le  raconte  dans 
ses  Mémoires  : 

On  entre  à  Rome,  les  troupes  suivent  la  voie  triomphale,  et  Berthier  pontifie  : 
MTines  de  Caton,  de  Brutus,  de  Cicéron,  d'Hortensius,  recevez  l'hommage  des 
hommes  libres  dans  ce  Capitole,  où  vous  avez  tant  de  fois  défendu  les  droits  du 
peuple  et  illustré  la  République  !  Les  enfants  des  Gaulois,  l'olivier  à  la  main, 
viennent  dans  ce  lieu  auguste  y  rétablir  les  autels  de  la  liberté  dressés  par  les  pre- 


1.  «  Un  nouveau  Manlius  aspij-oit  à  la  royauté  proscrite.  Le  supplice  du  traître  a  puni 
son  audace...  nous  frémissons  en  pensant  que  le  scélérat  a  pu  commander  la  proscription 
comme  Sylla,  être  atroce  comme  Marins  et  barbare  comme  Octave  »  (Cons.  Gén.  Coni»^ 
de  Commercy,  Bull.  Conv.,  Suite  Séance  23  therm.  an  11-10  août  1794). 

2.  Nous  jurons  par  les  mânes  de  Brutus,...  nous  jurons  par  les  entrailles  de  Caton 
(Saint-Claude  à  la  Conv.,  24  avr.  1794,  d.  Wallon,  Fédéral.,  t.  I,  p.  174). 

3.  Id.,  ib.,  t.   II,  p.  481. 

4.  Id.,  ib.,  t.  ],  p.  167. 

5.  Dans  le  1<"  numéro  du  Tribun  du  Peuple  paru  le  14  vend,  an  III,  l'auteur  donne  ses 
raisons. 

6.  Maur.  Dommangct,  Pages  choisies  de  Gr.  Babeuf,  p.  253. 

7.  Lett.  du  26  juil.  1789,  d.  Wallon,  Trib.  liévoL,  t.  II,  p.  43. 


L'OBSESSION  DE   LANTIQUE  41 

niiers  des  Brutus.  Et  vous,  peuple  romain,  qui  venez  de  reprendre  vos  droits  légi- 
times, rappelez-vous  quel  sang  coule  dans  vos  veines  ^. 

Jusqu'à  la  fin  on  se  plut  à  ces  déguisements.  Il  fallait  que  le  goût 
en  fût  encore  bien  prononcé  pour  que  le  19  brumaire  an  VIII,  aux 
Cinq-Cents,  Cabanis  eût  l'aplomb  de  dire  :  «  En  attendant  que  la 
ruine  prochaine  de  la  République  les  avertisse  de  chercher  un 
asile  plus  sûr  dans  la  tombe  des  Brutus  et  des  Caton  »  '^. 

Pauvre  influence  sur  le  vocabulaire.  Les  mots  latins 
EMPRUNTÉS.  —  Le  philologue  n'est  pas  peu  étonné  que  la  manie 
d'antiquité  dont  on  vient  de  parler  n'ait  eu  sur  la  langue  elle- 
même  qu'une  influence  très  restreinte.  En  effet,  le  nombre  de  mots 
et  d'expressions  d'origine  latine  alors  empruntés  est  peu  considé- 
rable. Un  certain  nombre  ont  été  déjà  rencontrés  et  signalés  plus 
haut  ;  si  on  additionne  le  tout,  le  total  n'est  pas  très  élevé  :  «  Auda- 
cieux "  tribuns,  tyrans  "  de  mon  pays...  préparez  vos  échafauds, 
appelez  vos  "licteurs..."  »  ^. 

Citons  encore  "  chaise  curule  "  *,  "  concertation  "  ^,  "  confliction  "  % 
"  conglobata  "  ''j  "  desiderata  "  *,  "  ébriété  "  »,  "  édacité  "",  "  furace  "^^, 
"  latrociner  "12^  "liveur''^^,  "  lucubration"^*. 

1.  T.   II,  p.  144. 

2.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXVIII,  p.  247. 

3.  Gorsas,  Précis  Évén.  31  mai.  Bâchez  et  Roux,  t.  XXVIII,  p.   28-29. 

4.  Chacun  se  disputant  et  tirant  â  soi  la  "  chaise  curule  "  (Loustalot,  29  août  1789,  Bûchez 
et  Roux,  t.  II,  p.  358)  ;  Nous  attendrions  la  mort  sur  nos  "  chaises  curules  "  (Robesp.,  Aux 
Jacob.,  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  d.  Aulard,  Jacob.,  t.  V,  p.  577).  *L.,  H.  D.  T.  :  motd'hist. 
rom. 

5.  Cambon  propose  d'établir  une  "  concertation  "  entre  le  Comité  Central  et  les  autres  Comités 
par  l'intermédiaire  d'un  de  leurs  membres.  Cette  opération  présente  de  la  complication  et  des 
longueurs  (Cambacérès,  Disc.  s.  l.  Réf.  de  l'organ.  gouvern.,  24  therm.  an  11-11  août  1794, 
Moniteur,  Rcimp.,  t.  XXI,  p.  474)  ;  Je  crois  plutôt  que  c'était  quelque  "concertation  "  de  per- 
fidie (Marquant,  Car.  d'étapes,  p.  37).  ■©■  God.,  L.,  II.  D.  T.,  Fér.,  A.  1798. 

6.  Pourquoi  il  y  a  choc,  "confliction  ",  retardement  (Jean-Bart,  n°  XXV,  p.  4  ;  cf.  p.  5).  -0- 
L.,  H.  D.  T.,  A.  1798  ;  *God.  :  heurt,  choc,  lutte,  connit  :  Mohnet,  Chastellain. 

7.  C'est  une  récapitulation,  une  énumération,  ce  que  les  rhéteurs  appellent  un  "  Conglobata  " 
(C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  32,  III,  p.  36';).  •©-  God.,  H.  D.  T.,  Fr. 

8.  Que  savez-vous  des  "  desiderata  "  des  ouvriers  du  camp?  (Guadet,  Conv.  Nat.,  24  oct.  1792, 
Arch.  Pari.,  1"  Scr.,  t.  LU,  p.  637,  col.  1).  *L.  :  chose  qui  manque  et  qu'on  désire,  H.  D.  T.  : 
délibération,  1797,  A.   1878  ;  -Q-  God. 

9.  L'  "  ébriété  "  des  municipaux  leur  ferme  alors  les  yeux  sur  les  moines...  (C.  Desmoul.,  Révol. 
Fr.  Brab.,  n"  22,  II,  p.  398).  *L.,  H.  D.  T.,  A.  1878  ;  -Q  Fr- 

10.  Inspirons  au  peuple  un  sentiment  de  respect  pour  ces  restes  majestueux  échappés  à  V  "éda- 
cité "du  temps  et  à  la  fureur  dévastatrice  (Grég.,  Disc.  s.  l.  vandalisme,  24  frim.  an  111-14  déc. 
1794,  d.  Moniteur,  t.  XXII,  p.  754).  -©■  God.,  L.,  H.  D.  T. 

11.  S'ils  osent  mettre  des  mains  "  furaces  "  dans  le  trésor  national  (C.  Desmoul.,  Révol.  Fr. 
Brab.,  n"  73,  VI,  p.  338).  -0-  God.,  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

12.  Ceu.v  qui  demandaient  que  cette  infâme  commune  que  vous  avez  mise  hors  la  loi  le  9  Ther- 
midor rendit  compte  des  sommes  immenses  qu'elle  avait  "  latrocinées"  au  peuple...  (Kclme  Petit, 
Conv.,  29  fruct.  an  11-15  sept.  1794,  Moniteur,  réimp.,  t.  XXI,  p.  758).  ■©■  God.,  L.,  H.  D.  T. 

13.  Son  teint  [de  Robespierre]  se  mélangea  de  la  "  liveur"  de  l'envieux  et  de  la  pâleur  du  cri- 
minel (Courtois,  Rapp.,  p.  54).  -Q-  L.,  H.  D.  T.  ;  *God.  renvoie  à  livor. 

14.  On  crut  d'abord  que  c'était  un  tour  de  Marat  et  qu'il  envoyait  ses  "  lucubrations  "  patriotiques 
(C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n°  37,  III,  p.  623).  *L.  et  H.  D.  T.,  qui  renvoie  k  élucubration  ; 
-0-  God. 


42  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

"Perenne"S    "  procrastination"  2,    "  quirites  "  3,    "trucider"*. 

On  remarquera  que  presque  aucun  de  ces  mots  n'appartient  à 
l'histoire  de  Rome.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  :  "  liste  de  proscrip- 
tion "  ^,  "  pères  conscrits  "  ^. 

On  peut  considérer  aussi  comme  des  latinismes  des  expressions 
faites  de  mots  français,  mais  calquées  sur  l'antique,  ainsi  :  Faire 
à  rAssemblée  législatwe  Vinvitation  de  prendre  garde  à  ce  que  la 
nation  française  ne  reçût  aucun   dommage  '. 

En  second  lieu  des  reformations  qui  ne  sont  pas  rares.  Ainsi, 
au  lieu  de  traduisihle  ou  traduisahle,  Mirabeau  dira  "  traductible  "  ^. 

On  pourrait  également  faire  entrer  en  ligne  de  compte  quelques 
mots  tels  que  "  néronisme  ",  formé  sur  un  nom  de  l'antiquité  ». 

1.  Former  des  torrens  "  pcrennes  "  là  où  il  ne  coule  pas  la  plus  petite  fontaine  (Brevet  Darnal, 
Molard,  Descr.  Mach.  et  Proc.,  t.  I,  p.  200).  *L.  :  xvi«  s.,  God.  ;  ■©■  H.  D.  T. 

2.  Je  n'ai  cessé  d'y  rencontrer  tous  les  obstacles  d'une  "  procraslination....  (Lett.  de  Rutledge, 
C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  et  Brab.,  n°  36,  III,  p.  553).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Fr.  ;  *God.  Ce  latinisme 
est  peut-être  un  anglicisme. 

3.  Qu'on  juge  de  la  joie  des  "  quirites  "dans  leur  district  !  (C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab., 
n"  35,   III,  p.  508).  ■©■  God.,  L.,  H.  D.  T. 

4.  Au  procès  Babeuf,  Germain  s'emporte  en  invectives  où  il  évoque  l'antiquité  !  Les  mois 
comme  "  trucider  "  sortent  naturellement  de  sa  bouche  (III,  p.   165).  -Q-  L.,  H.  D.  T.  ;  *God. 

5.  Les  "  listes  de  proscription  "  sont  les  journaux  rédigés  par  Brissot  et  Louvet  (Bazire,  Conv., 
14  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  .329).  -Q  L.,  H.  D.  T. 

6.  Les  nymphes  des  én^igrés  s'y  rendent  pour  s'amuser,  faute  de  mieux,  avec  les  "  pères  cons- 
crits "  (Journ.  de  la  Répuh.  fr.,  n"  XLV,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  25).  *L.,  H.  D.  T.  : 
mot  d'hist.  rom.,  A.  1798. 

7.  Barbar.,  Mém.,  chap.  V,  p.  50. 

8.  On  ne  peut  pas  se  dissimuler  que  toute  hostilité,  que  tout  traité  de  pai.v  ne  soit  en  quelque 
sorte  "  traductible  "  par  ces  mots  :  "  Moi,  nation,  je  fais  la  guerre,  je  fais  la  paix  "  (Disc,  20  mai 
1790).  O   God.,   L.,   H.   n.   T.,  Fr. 

9.  Tout  cela  est  d'une  perfidie,  d'un  "  néronisme  "  ou  plutôt  d'un  Dogisme  aristocratique,  nou- 
veau pour  moi  (Pache,  Sur  les  fonctions  et  les  partis,  réimpr.  dans  la  Révol.  fr.,  t.  XX,  p.  271  ). 
Pache  accuse  le  Directoire  d'avoir  déchaîné  le  mouvement  babouviste  par  ses  agents  pro- 
vocateurs. 


CHAPITRE  VII 
OUTRANCE  DU  SENTIMENT.  HYPERBOLE  DU  LANGAGE 

Il  y  a  une  «  figure  »  entre  toutes  dont  le  rôle  fut  alors  immense, 
c'est  l'hyperbole.  Mais  s'agit-il  bien  d'une  figure  ?  N'est-ce  pas  plu- 
tôt le  produit  spontané  d'une  exaltation  des  esprits  et  des  cœurs, 
qui  cherche  son   expression,    éperdument. 

Singulier  moment  pour  déifier  la  raison,  si  on  n'eût  pas  détourné 
le  mot  de  son  sens,  car  il  fallait  justement,  pour  lui  adresser  des 
oraisons  éjaculatoires,  oublier  le  devoir  principal  que  l'homme  a 
envers  elle,  et  qui  ne  consiste  pas  à  l'adorer,  mais  à  lui  obéir,  après 
l'avoir  consultée  froidement  pour  lui  demander  des  règles  de  con- 
duite privée  et  publique. 

Sans  aller  jusqu'à  dire  —  ce  qui  serait  aussi  injuste  que  ridicule 
—  qu'orateurs  et  publicistes  ne  savaient  plus  débattre  froidement 
et  posément,  il  faut  convenir  que,  même  au  cours  d'une  discussion 
serrée  et  solide,  on  les  voit  hausser  le  ton  et  grossir  les  mots. 
On  est  heureux  de  respirer  quand  on  rencontre  un  homme  calme, 
qui  se  bat  rudement,  mais  anticipe  néanmoins  sur  la  justice  qui  doit 
venir  après  la  lutte  ^. 

Ancienneté  du  mal.  —  Déjà,  au  xviii®  siècle,  l'importance 
et  la  vivacité  des  discussions  commençaient  à  faire  oublier  cour- 
toisie et  politesse.  Quand,  en  1789,  le  peuple  entra  dans  la  lutte,  et 
que  des  intérêts  vitaux  furent  en  question,  l'âpreté  des  conflits 
devint  bien  autre.  Tout  le  monde  le  sait,  soit  dans  ses  sublimes 
élans,  soit  dans  ses  cruautés  coupables,  la  Révolution  fut  une  fureur. 

Peuchet  félicitait  un  jour  Bailly  d'avoir  «  pu  conserver  ce  carac- 
tère mesuré,  cette  propriété  d'expression,  que  l'exagération  de  prin- 
cipes a  fait  disparaître  de  presque  tous  les  écrits,  et  qui  par  là 
même  marque  les  excès  de  langage  auxquels,  en  général,  on  se  laisse 
aller  »  2.  H  se  demande  où  les  entraînements  mèneront  la  France. 

1.  Je  citerai  un  observateur  modeste,  mais  d'une  rare  clatrvoj'ance  :  Dyannyère,  qui 
écrit  de  Moulins,  le  9  juin  1793  :  Cit"  Ministre,  il  s'agit  maintenant  de  nous  défendre  ;  mais 
bientôt,  je  l'espère  du  moins,  nous  n'aurons  plus  d'ennemis  à  combattre  ;  i7  faudra  songer  à 
une  véritable  réunion  intérieure.  En  nous  acquittant  du  premier  devoir,  pourquoi  ne  songerions- 
nous  pas  à  l'autre  ?  (P.  Caron,  Ag.  Intér.,  t.  I,  p.  267). 

2.  Comm.  de  Paris,  18  sept.  1791,  Arch.  Pari.,  1^^  Sér.,  t.  L,  p.  228,  col.  2. 


44  HISTOIRE  DE  LA    LANGUE   FRANÇAISE 

Necker,  grammairien  à  ses  heures,  déplorait  aussi  les  tristes  con- 
séquences que  ce  changement  d'esprit  ne  pouvait  manquer  d'avoir 
pour  l'idiome  comme  pour  l'État  ^.  Plus  résigné  —  et  pour  cause  — 
Camille  Desmoulins  disait  joliment  de  Danton  que  c'était  un  ora- 
teur qui,  «  comme  le  Nil,  n'a  rien  de  meilleur  que  ses  débordements 
et  sa  colère  »  '^. 

A  quel  moment  de  la  Révolution  le  mal  commença-t-il  à  empirer  ? 
Je  répondrai  net  :  tout  de  suite  3.  Une  expression  du  temps  m'a 
frappé,  celle  de  «  phrases  vernissées  et  corrosives  ».  Elle  caracté- 
rise admirablement  un  grand  nombre  des  discours  des  premiers 
temps  où  la  violence  se  déguise  sous  des  formes  recherchées.  Mais 
on  imagine  aisément  où  le  peuple  de  Paris  en  était  arrivé  dès 
les  premières  effervescences.  On  ne  prend  pas  la  Bastille  en  bêlant 
des  mots  de  soumission  et  de  respect. 

Nous  pourrions  croire  que  Mirabeau  exagère  dans  son  dépit 
d'avoir  été  traité  d'insolent,  lorsqu'il  rapporte  à  ses  commet- 
tants que  de  «  jeunes  et  jolies  femmes...  vous  prononcent  les 
expressions  de  gueux,  de  canailles,  di' abominables,  avec  une  grâce 
admirable   »*.    Mais   d'autres   témoignages   confirment   celui-là. 

Son  développement.  —  Comment  le  langage  eût-il  échappé 
à  l'entraînement  universel  qui  faisait  sortir  toute  une  nation  de  ses 
manières  ordinaires  de  penser,  de  sentir  et  d'agir  ?  L'esprit  de 
mesure  suppose  la  maîtrise  de  soi,  que  les  Français  perdent  facile- 
ment dans  les  moments  de  lutte. 

1.  «  Je  quitte  ce  rapprochement  pour  faire  observer  encore  une  particularité  de  notre  nou- 
veau langage,  une  particularité,  qui  sera  peut-être  uniquement  appréciée  par  les  grammai- 
riens, et  qui  tient  cependant  à  la  modification  de  notre  caractère  moral.  On  introduit  chaque 
jour  de  nouveaux  verbes,  complètement  barbares,  et  on  les  substitue  à  l'usage  des  sub- 
stantifs, ainsi  l'on  dit  :  influencer,  uliliser,  exceptionner,  préconiser,  fanatiser,  patr'.otiser, 
pétitionner,  vétoter,  harmonier,  etc.  Celte  remarque  semble  subtile,  mais  elle  indique 
qu'on  n'éprouve  plus  le  besoin  des  expressions  moelleuses  et  mesurées,  car  ce  n'est  jamais- 
par  des  verbes  dont  le  sens  est  toujours  positif,  mais  par  l'union  des  adjectifs  aux  substan- 
tifs, que  les  idées  acquièrent  de  la  nuance  et  de  la  gradation.  Maintenant,  on  doit  demander 
de  quelle  manière  la  nouvelle  constitution  française  peut,  non  pas  influencer  la  langue, 
mais  avoir  sur  elle  une  influence  sensible  :  c'est  qu'il  y  a  beaucoup  de  rapport  entre  le 
génie  du  langage  et  les  sentiments  exagérés  ;  entre  le  génie  et  le  besoin  journalier  de  cap- 
tiver le  peuple  ;  entre  ce  génie  et  l'empire  de  tous  les  écrivains  folliculaires  ;  entre  ce  génie 
et  la  multiplication  des  vanités  oratoires,  par  la  fréquence  des  .Assemblées  de  tout  genre  »... 
(P.  Exéc,  t.  VIII,  p.  471). 

2.  Hist.  Brissot.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  291. 

3.  Dodu  a  dit  :  «  Quelle  que  soit  l'énergie  avec  laquelle  ils  s'expriment,  les  orateurs  de  la 
Constituante  ne  sortent  guère  des  limites  permises  ».  Mais  il  ajoute  :  «  On  aurait  peine  à  faire 
croire  qu'aucune  injure  ne  fut,  pendant  la  durée  de  la  législature,  échangée  entre  les  députés. 
Malouet  traite  un  jour  Barnave  et  Mirabeau  de  «  misérables  »  ;  Guilliermy  qualifie  Mirabeau 
de  «  scélérat  »  et  d'  «  assassin  »  ;  à  l'épithète  d'  «  infâme  »  que  Lavie  leur  adresse,  d'Esprémes- 
nil  et  Guilliermy  ripostent  par  celle  de  «  gueux  »  ;  Maury  cingle  un  interrupteur  d'une  injure 
si  grossière  (maquereau)  que  les  voisins  s'efforcent  de  la  couvrir  par  le  bruit  de  leurs  voix 
(o.  c,  p.  53). 

4.  Lett.  à  mes  Comm",  n»  XII,  p.  26-27. 


OUTRANCE  DU  SENTIMENT.    HYPERBOLE  DU  LANGAGE  45 

D'année  en  année,  de  mois  en  mois,  le  ton  empira.  La  chaleur 
devenait  de  la  frénésie.  Au  début  de  la  Révolution  une  phrase 
comme  :  Le  ministre  de  la  guerre  a  eu  la  lâcheté,  n'eût  pas  manqué 
de  soulever  la  réprobation.   On  la  trouva  bientôt  toute  naturelle  ^. 

Il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  en  province  des  communautés 
qui  sont,  à  l'instar  de  la  capitale,  exaltées  et  emphatiques  :  notre 
paroisse,  disent  les  gens  de  Verruye  (1.450  habitants),  va  en  fournir 
[des  sujets  de  plaintes],  «  qui  feront  frémir  le  genre  humain,  harassé 
de  charité  pour  le  bien  public  «  ^.  Ceux  de  Saint-Cernin^  se  plaignent 
que  «  tout  retombe  sur  le  laboureur  et  les  commerçants,  tandis 
que  les  suppôts  de  la  Ferme  et  le  traitant  cruel  boivent  le  sang 
des    peuples    dans    des    coupes    d'or   »  ! 

L'outrance  était  partout.  Une  motion  est-elle  utile  et  mérite- 
t-elle  d'être  approfondie,  on  la  traitera  de  divine  *.  Robespierre 
qualifiera  du  même  adjectif  la  mission  de  la  Convention  ^.  On  peut 
douter,  quelle  que  fût  sa  dévotion  à  l'Etre  suprême,  qu'il  faille  prendre 
le  mot  à  la  lettre.  Mais  un  Lemaire  l'appliquera  à  la  cocarde  *.  Il  y 
eut,   et  souvent,   des  jours  d'extase. 

Lemaire  et  Collot  d'Herbois  n'ont-ils  pas  apparu  aux  Jacobins 
d'Aigues-Mortes  comme  "  les  colombes  de   la    liberté  "  '  ? 

Aller  au  secours  de  la  patrie  semblait  trop  froid,  y  courir  aurait 
encore  été  tiède,  on  y  "  vole  ".  Les  volontaires,  les  adresses,  les 
appels,  les  décrets  eux-mêmes  ne  connaissent  pour  ainsi  dire  pas 
d'autre  expression. 

La  communauté  de  Louzac,  en  Limousin,  s'engage  à  exécuter 
avec  respect  les  lois  émanées  de  l'Assemblée,  il  faut  qu'elle  ajoute 
qu'elle  est  prête  à  «  s'ensevelir  avec  les  bons  Français  sous  les  ruines 
de  la  France  plutôt  que  de  vivre  dans  la  honte  et  l'oppression  »  ^. 

Les  cartons  d'archives  débordent  d'adresses  conçues  dans  ce 
style  ampoulé.  Il  semble  qu'on  ne  sache  plus  affirmer  ou  promettre  ; 
on  jure.  Le  serment  devient  endémique.  Le  Roi,  les  députés,  les 
magistrats  de  tous  ordres  et  de  tous  rangs,  les  gardes  nationaux  de 
tous  grades,  les  fédérés,  les  soldats,  les  dames  de  la  Halle,  les  éco- 
liers, tout  le  monde  a  le  bras  levé  à  chaque  occasion. 

Il  n'est  pas  impossible,  tant  aux  époques  de  crise   l'homme   sort 

1.  Bûchez   et   Roux,   t.    XX,   p.   307. 

2.  Dol.   Sén.  Niort  et   Saint-Maixent,  p.    146. 

3.  Dol.    Sén.   Cahors,   p.   282. 

4.  Révol.   de   Paris,   n»   XI,   p.    15,  sept.    1789. 

5.  Mars  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  5. 

6.  Faire  arborer  parlant  la  "  divine  cocarde  aux  Irois  couleurs  "  (Lem.,  146^  leltr.  h.  pair., 
p.  4). 

7.  De  Cardenal,  o.  c,  p.  382. 

8.  Point  du  Jour,  VI,  p.  127,  n-'  CLXXXIV,  14  janv.  1790. 


40  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

facilement  de  lui-même,  que  parfois  les  mots  dont  nous  sourions 
ou  qui  nous  choquent  aient  été  sincères.  Il  se  peut  même  qu'ils 
aient  été  actifs,  qu'ils  aient  exercé  un  effet  d'autosuggestion  et  que 
ce  mimétisme  de  la  passion  ait  fini  par  la  soulever. 

Il  faut,  bien  entendu,  tenir  compte  de  l'exaltation  des  sentiments. 
L'expression  les  dépasse,  mais  pas  toujours  ^. 

Les  excès  dans  le  blâme  étaient  naturellement  plus  fréquents 
encore  que  les  excès  dans  les  éloges.  De  toutes  parts,  comme  dit 
Condorcet,  «  on  se  bat,  on  se  débat,  on  se  rebat  »  2.  On  "  dérisionne  "  ^, 
on  hurle,  on  frappe.  Les  articles  de  journaux  sont  des  "  flagella- 
tions "  *,  ils  "  colaphisent  "  ^.  Le  verbe  "  diatriber  "  devait  naître. 
Il  existe,  quoique  peu  commun  ». 

Les  discours  de  tribune,  et  il  y  a  partout  des  tribunes,  ne  respirent 
que  haine  et  violence,  portées  à  leur  paroxysme. 

Le  24  décembre  1792,  Jean  Debry  constatait  avec  tristesse  à  la 
Convention  la  dépravation  du  langage  :  «  Hélas  !  disait-il,  nous 
sommes  venus  à  un  tel  point  de  fougue  et  de  violence,  que  les 
expressions  n'ont  plus  de  valeur,  et  qu'on  dit  d'un  homme,  c'est  un 

scélérat  ",  quand  on  veut  faire  entendre  qu'il  n'est  point  de  notre 
avis  »  ^  «  Il  faut  poser  la  question,  disait  de  son  côté  Roederer,  est- 
il  permis  à  un  membre  d'en  appeler  un  autre  scélérat  et  assassin?  »  ^. 

1.  Voir  dans  Trahard,  o.  c,  p.  112,  le  passage  où  est  étudiée  l'amitié  :  «  Existe-t-il  donc 
une  amitié  spécifiquement  révolutionnaire  ?  Oui,  car  le  danger  commun  donne  à  cette  ami- 
tié un  caractère  original.  Si  les  révolutionnaires  l'exaltent,  c'est  parce  qu'ils  ont  besoin  d'elle 
dans  l'ordre  politique  comme  dans  l'ordre  humain  et  ils  ne  craignent  pas  de  lui  réserver 
un  domaine  supra-terrestre.  Louvet  la  qualifie  de  sainte  ;  Vincent  célèbre  «  les  puissances 
naturelles  et  pures  de  la  divine  amitié  »,  C.  Desmoulins  lui  voue  un  culte  idolâtre,  Billaud- 
Varenne  la  traite  de  sentiment  céleste.  Sainfe,  diyine,  c^/esfe,  l'amitié  vient  en  efîet  de  Dieu,  et, 
si  l'on  accorde  aux  mots  toute  leur  valeur,  il  faut  reconnaître  que  les  révolutionnaires  dorment 
à  l'amitié  un  caractère  religieux  ». 

2.  Dans  quel  pays  les  hommes  ne  se  sont-ils  pas  toujours  battus  les  uns  contre  les  autres  d'une 
manière  quelconque  ?  Oui,  nous  nous  battrons,  puis  nous  nous  "  débattrons  "  et  "  rebattrons  " 
encore  (Lettre   à  de  Pange,  dans  Mém.  de  Condorcet,  t.  II,  p.  148). 

3.  Les  élèves  sont  de  puants  muscadins  qui  "  dérisionnent  "  (Hentz,  13  brum.  an  II-3  nov. 
1793,  dans  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  207). 

4.  M.  Barnave  n'a  pas  besoin  de  la  tribune  pour  rendre  à  M.  Brissot  les  "  flagellations  " 
et  stigmates  qu'il  lui  donne  dans  les  journaux  (Roederer,  Ass.  Nat.,  5  sept.  1791,  Arch.  Pari., 
1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  238,  col.  2).  -0-  H.  D.  T.,  Fr. 

5.  "  colaphiser  "  notre  président  (C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  1789,  n"  2,  p.  82)  ;  tout 
en  louant  Robespierre...  il  le  "  colaphisa  "  un  peu  rudement  (Séance  du  6  déc.  1790  aux  Jaco- 
bins, Aul.,  Jacob.,  t.  I,  p.  404)  ;  que  je  sois  par  toi  "  colaphisé  "  si  sec  (C.  Desmoul.,  l'*  C.ord., 
n«  V).  O  IL  D.  T.,  Fr. 

6.  Rovèrc  à  Goupilleau  :  «  Hier  quelques  scélérats  ont  paru  à  la  barre  pour  me  "  diatriber  "  » 
(Paris,  6  fructidor  an  II,  dans  Correspondance  intime  du  Conventionnel  Rovère  avec  Goupil- 
leau de   Monlaigu,   Nîmes,   1908,  p.   .54). 

7.  IJuchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  282. 

8.  «  Cette  habitude,  dit-il  dans  une  lettre  du  27  mai  1793,...  qui  serait  ridicule  si  elle  n'était 
horrible,  de  se  servir  à  tout  propos  d'expressions  les  plus  exagérées  de  scélératesse  et  de  car- 
nage, celle  de  se  présenter  sous  le  couteau,  ou  de  menacer,  n'a  point  heureusement  porté, 
jusqu'à  ce  moment,  ses  effets  désastreux  au  delà  du  langage  et  de  l'imagination  :  le  cœur 
est  encore  humain  et  sensible  »  (Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  247). 


OUTRANCE  DU  SENTIMENT.  HYPERBOLE  DU  LxVNGAGE  47 

Pache  avait  un  moment  espéré  qu'on  s'en    tiendrait    au    moins   à 
ces  fureurs  verbales.  On  sait  ce  qu'il  en  advint. 

Le  style  forcené.  —  Le  mal  était  sans  remède.  Dans  le  tumulte 
des  haines  déchaînées,  les  pires  injures  volaient  sur  les  bouches  : 
«  Malouet  est  un  grand  gueux  en  révolution,  mais  je  ne  le  crois 
pas  assez  bête  pour  avoir  écrit  une  lettre  de  ce  genre  ^  »  ;  «  Foutus 
coquins  de  l'ancien  régime  »,  invective  Marat  ^.  Et  un  autre  jour  : 
«  Vous  êtes  des  gredins,  des  aristocrates,  des  coquins  »  ^.  A  la  séance 
du  26  février,  il  descend  de  la  tribune  en  criant  :  «  Les  cochons,... 
les  imbéciles  !  »  *... 

Ses  adversaires  lui  ripostent  :  «  Nous  n'avons  pas  été  envoyés  par 
nos  départements  pour  entendre  les  "  farces  d'un  pantin  comme 
Marat  "  »  ^,  ou  bien  :  «  Laissez-la  lui  [la  parole]  ;  il  n'est  pas  dange- 
reux ;  c'est   un  "   menteur  "  »  ^ 

Voici  un  extrait  du  compte  rendu  de  cette  séance  : 

Peut-on  traiter  ainsi,  s'écrie  un  membre,  le  ministre  honnête  qu'estime  la 
France  !... 

Chambon  :  Le  scélérat  !... 

LiDON  :  Le  factieux  et  l'impudent  calomniateur... 

Robespierre  :  J'ai  le  droit  de  parler...  Sans  doute,  je  n'ai  point  comme  tant 
d'autres,  un  cœur  vénal...  Les  cris  des  intrigants  ne  m'en  imposeront  pas... 

Chambon  :  Ah  !  Robespierre  !  nous  ne  craignons  pas  tes  poignards... 

Marat  :  F...  faction  Rolandine...  g...  déboutés  !  vous  trahissez  impudemment  la 
patrie  '. 

Et  on  citerait  sans  fin  des  empoignes  de  ce  goût  :  «  Il  n'y  a  pas 
d'autre  remède,  s'écrie  Thévenet,  en  parlant  de  ses  collègues,  que 
de  les  réduire  toutes  [les  sectes  galeuses]  dans  un  même  lieu  et 
n'en  former  qu'un  "   cloaque  de    pestifération   "...  »  ^. 

Aux  Jacobins,  où  pendant  longtemps  une  certaine  tenue  —  presque 
affectée  —  avait  été  de  rigueur,  la  tribune  retentit  d'invectives 
enragées  :  Un  citoyen  des  départements  vient  «  ajouter  une  preuve 
de  plus  à  toutes  celles  qui  existent  de  1'  "  astuce  "  et  de  1'  "  hypocri- 
sie "  des  prêtres,  de  la  crédulité  ou  de  la  "  friponnerie  "  de  leurs 
sectateurs...  »  :  «  Un  évêque  disant   la    messe,    faisait    sortir   de   la 

1.  Fermont,  Conv.,  6  déc.  1792.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  218. 

2.  Janv.  1793,  Eid.,  t.  XXII,  p.  461. 

3.  12  fcvr.  1793,  Eid.,  t.  XXIV,  p.  296. 

4.  Eid.,  ib.,  p.  363. 

5.  Petit,  Conv.,  25  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  212.  Le  même  député  demande 
qu'on  expulse  le  premier  membre  qui  «  se  permettra  les  noms  de  factieux,  de  scélérats  contre 
ses  collègues  »  (Ib.). 

6.  Bazire,  31  mai  1793,  Ib.,  p.  331. 

7.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  463. 

8.  1792,  Arch.  Par].,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  543,  col.  1.  -Q  L.,  H.  D.  T. 


48  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

sacristie  un  pigeon  blanc,  qui,  instruit  à  voltiger  sur  l'autel,  était 
pris  pour  l'esprit  saint  ;  tous  ceux  de  la  "  clique  "  criaient  au  miracle... 
Pour  conclure,  l'orateur  demande  des  mesures  sévères  contre  les 
"  calotins  "  »^. 

Dans  les  causeries  des  groupes,  le  ton  ordinaire  était  celui  de 
l'exaspération  :  «  Ils  disaient  que...  leur  sabre  laverait  dans  le  sang 
de  ces  "  monstres  "  les  "  imputations  infâmes  "  de  ces  "  cannibales  "  »  -. 

«  L'un  soutint  à  l'autre  (en  présence  du  ministre  de  la  guerre) 
qu'il  était  un  "  foutu  gueux  "  et  que,  s'il  n'était  pas  dans  le  cabi- 
net du  ministre,  il  lui  donnerait  cent  coups  de  pied  dans  le  ventre  ))^. 

Voici  non  pas  une  phrase,  mais  un  type  de  phrase  :  «  Un  "  ramas 
impur  d'hommes  vendus  à  l'infâme  parti  "  que  la  Convention  "  a 
vomi  de  son  sein  "  »*. 

Cette  fièvre  n'était  nullement  propre  à  Paris.  Des  volontaires 
partent  pour  la  frontière.  On  a  organisé  en  leur  honneur  une  récep- 
tion solennelle.  L'un  d'eux,  Gilbert  Favier  l'aîné,  répond  :  «  Depuis 
quatorze  siècles  notre  Etat  gémissoit  courbé  sous  les  "  fers  de  la 
tyrannie  ",  notre  Empire  étoit  un  immense  "  cachot  "  d'où  nos 
"  anthropophages  "  ne  nous  tiroient  que  pour  "  sucer  notre  sang  plus 
à  leur  aise  ".  L'éclair  de  la  liberté  perce  à  travers  les  grilles  de  nos 
tombeaux...  etc.  »  ^. 

Dans  les  journaux.  —  On  sait  jusqu'où  L'Ami  du  Peuple,  dès  le 
début,  poussa  la  violence.  Il  pimentait  ses  dénonciations  quoti- 
diennes de  mots  corrects,  mais  d'une  virulence  calculée.  «  Quelle 
"  infamie  ",  d'entendre  d'  "  indignes  "  députés  "  vendus  "  à  la  Cour, 
appuyer  la  demande  de  ces"  meurtriers"  ^...  Périsse  cent  fois  1'  "indigne 
séquelle  "  de  la  cour,  plutôt  qu'un  seul  de  vos  dignes  représentans  lui 
soit  sacrifié...  Si  vous  étiez  assez  "  lâches  "  pour  souffrir  que  1'  "  in- 
fâme Chatelet  "  portât  ses  mains  homicides  sur  vos  défenseurs,  sans 
faire  de  ce  "  tribunal  de  sang  "  un  vaste  bûcher,  après  y  avoir  ren- 
fermé ses  membres  barbares,  citoyens,  vous  mériteriez  le  sort  affreux 
qui  seroit  infailliblement  la  suite  de  votre  lâcheté  »  ^ 

Fréron  ne  le  cède  pas  à  Marat  :  «  Une  opinion  frelatée  que  tous 
ces  "  plats  coquins  "  donnent  impudemment  pour  celle  du  peuple 
français  qu'ils  outragent,  et  qui  saura   un  jour  les  "  renfoncer  dans 

1.  Séance  du  6  août  1793,  Anlard,  Jacob.,  t.  V,  p.  331-332. 

2.  Rapp.  Holin,  30  sept.  1793,  d.  P.  Caron,  Par...   Terr.,  t.   I,  p.  240. 

3.  Rapp.  Harivcl,  28  sept.  1793,  Id.,  Ib.,  t.  I,  p.  221. 

4.  Robert,  d.  Mathiei.,   Vie  chère,  p.  516. 

5.  29  sept.  1791,  Les  fr.  Favier,  p.  13. 

6.  Ami  du  Peuple,  n"  215,  p.  2,  8  septembre  1790. 

7.  Ib.,  n»  188,  11  août  1790. 


OUTRANCE  DU  SENTIMENT.  HYPERBOLE  DU  LANGAGE  49 

la  fange  "  qui  est  leur  élément  et  les  "  noyer  sous  un  déluge  de 
crachats  "  »  ^. 

Je  serai  très  bref  sur  les  journaux  de  boue  et  d'ordure  dont  je  parle 
ailleurs.  L'anticléricalisme,  comme  on  eût  dit  de  nos  jours,  emporte 
Lemaire  aux  suprêmes  injures.  Le  voici  qui  s'en  prend  aux  Capucins  : 

Ces  sappeurs  de  la  contre-révolution,  ces  "animaux  infects",  empaquetés  dans 
un  froc  crasseux,  accoutumés  à  ramper  dans  les  masures,  comme  des  colima- 
çons dans  leur  coquille,  et  qui  veulent  montrer  les  cornes  aux  patriotes,  singer 
les  gras  et  les  superbes  Bénédictins  qui  les  méprisoient,  et  dénigrer  l'Assemblée 
Nationale  qui  les  a  tirés  de  "la  fange  où  ils  croupissaient".  Mais  c'est  du  temps  perdu 
que  de  vouloir  "  élever  des  cochons"  dans  du  velours,  avec  des  croquignoles,  comme 
de  jolis  roquets  ;  ils  aiment  mieux  "  vivre  d'ordures  "  que  de  biscuits,  et  "  la  boue 
dans  laquelle  ils  barbotent  "  leur  plaît  davantage  que  de  la  crème  ^. 

On  pense  qu'Hébert  ne  lui  cède  en  rien  :  «  Les  "  sacrés  gueux  de 
juges  du  Châtelet  "...  vous  auraient  mis  blancs  comme  neige  ;  enfin, 
tout  ce  que  la  nature  produisait  de  plus  infâme,  les  "  exécrables 
monstres  "  qui  voulurent  nous  assassiner,  s'abreuver  de  notre  sang  : 
r  "  abominable  "  l'Ambesc,  de  Broglios,  Bezenval,  vivent  encore,  et 
c'est  le  "  sacré  tripot  "  qui  a  l'audace  de  vous  accuser  »  ^. 

Gufîroy  est  un  bon  élève  des  plus  grands  maîtres  :  «  A  ce  mot  de 
fraternité,  il  me  semble  voir  et  entendre  la  "  subsannation  insul- 
tante "  de  ces  "  vils  reptiles  "  qui  se  nourissoient  dans  la  "  corruption 
du  despotisme  ",  de  ces  freluquets,  de  ces  "  vers-luisans  "  dont  la  dorure 
cache  la  "dépravation",  mais  à  mon  tour  je  les  "  conspue  avec  mépris", 
c'est  ainsi  qu'on  doit  traiter  la  "  pourriture  physique  et  morale"  »*. 

Il  semble,  en  vérité,  que,  dans  le  torrent  impur  qui  coulait,  on  avait 
irrémédiablement  perdu  le  sens  et  le  goût  de  la  justesse,  comme  de  la 
vérité.  Léonard  Bourdon  est  un  de  ceux  qui  se  proposèrent  de  réagir 
dans  ses  Annales  du  Civisme  et  de  la  çertu  :  «  Aucun  terme  hyper- 
bolique, annonce-t-il,  aucune  expression  triviale  ni  ampoulée  ne 
viendront  défigurer  un  style  dont  la  pureté,  la  simplicité  et  le  choix 
des  mots  propres  sont  les  qualités  principales  »  ^.  Or,  ces  principes  à 
peine  posés,  voici  comment  il  les  applique  :  «  Ces  braves  défenseurs 
de  la  Patrie...  déclarent  hautement  qu'ils  ne  tremperont  pas  leurs 
mains  dans  le  sang  de  leurs  frères.  Cette  "  sainte  "  résistance  aux 
ordres  "  infâmes  "  du  despotisme  excite  la  rage  des  "  vils  esclaves  " 
qui  les  commandent  »,  etc.  J'imagine  que  l'auteur  ne  sentait  même  plus 
ce  que  ces  mots  avaient  d'excessif,  tant  ils  étaient  devenus  courants. 

1.  Mém.  hist.  sur  la  réaction  royale,  Disc,  prélim.,  p.  6,  n.  2. 

2.  67«  Lett.  b.  pair.,  p.  3. 

3.  P.  Duch.,  n»  IV,  Br.,  fasc.  III,  p.  251,  3  oct.  1790. 

4.  Le  Tocsin,  p.  24,  n°  1.  Paris,  1789,  in-8». 

5.  Paris,  I.  N.,  an  II,  in-8°,  Adr.  aux  Citoyens,  p.  5-6. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  4 


50  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

A  Dreux,  le  délégué  de  la  Société  populaire  a  trouvé  gâtés  des 
grains  qu'on  avait  cachés.  La  Société  envoie  deux  commissaires  au 
Directoire  du  District  pour  le  prier  de  sévir  contre  «  ces  monstres 
que  la  terre  ne  porte  qu'à  regret  »  ^. 

Je  suis  moins  sûr  de  la  sincérité  du  Nouveau  Dictionnaire  français..., 
composé  par  un  Aristocrate  ^,  quand  il  professe  qu'il  n'y  a  point  de 
remède  et  qu'il  faut  s'abandonner  :  «  Un  Dictionnaire,  dit  l'Aver- 
tissement de  l'auteur,  étant  fait  pour  donner  bien  clairement  l'ex- 
plication des  mots,  j'ai  cherché  à  remplacer  les  épithètes  de  coquins^ 
de  scélérats,  de  monstres,  par  d'autres  plus  honnêtes  ;  j'ai  cherché 
vainement,  la  langue  ne  m'a  rien  fourni  qui  pût  être  mis  à  la  place. 
Forcé  d'appeler  les  choses  par  leur  nom,  j'ai  cru  devoir,  dans  un  Dic- 
tionnaire, sacrifier  la  politesse  à  la  vérité  ».  Simple  détour  pour  pou- 
voir librement  injurier,  et,  en  efïet,  le  prétendu  lexicographe  traite 
l'Assemblée  de  horde  féroce,  imbécille  ou  tremblante  (article  Const")  ; 
il  parle  des  brigands  qui  nous  assassinent  (article  Dons  patr.)  ;  on  y 
rencontre  à  foison  des  aménités  telles  que  celles-ci  :  «  les  idiots  ne 
savent  pas  que  cette  malheureuse  victime  n'avait  pour  défenseur  que 
des  lâches  »  (article  lèze  nation)  ;  «  Vinfâme  Mirabeau...  le  monstre 
a  laissé  à  des  agens  fidèles  »...  (article  Provence)  ^. 

La  contagion  s'étend  a  tous.  —  Ni  l'éducation  antérieure,  ni  la 
noblesse  naturelle  du  caractère,  ni  les  habitudes  de  convenance,  ni 
les  devoirs  de  charité,  rien  ne  parvenait  plus  à  dominer  les  passions. 

Une  bourgeoise,  bonne  patriote,  il  est  vrai,  écrit  dans  une  lettre 
privée  :  «  La  férocité  des  tigres  est  l'humanité  des  Cours  »  *. 

Un  Grégoire  s'écriera  :  «  L'histoire  des  rois  est  le  martyrologe  des 
nations  »,  sans  paraître  se  douter  de  l'injustice  énorme  d'un  pareil 
jugement. 

Mme  Roland  aussi  se  laisse  gagner.  Elle  écrit  :  «  ce  qu'on  appelle, 
dans  la  Convention,  la  Montagne,  ne  présente  que  des  "  brigands 
vêtus  et  jurant  comme  les  gens  du  port  "  »  ^. 

Louis-Sébastien  Mercier,  qui  avait  fait  pourtant  ses  preuves  d'es- 
prit, dit  à  la  citoyenne  Pascal  Salaignac,  le  22  décembre  1792  :  «  Ce 
n'est  pas  assez  pour  l'homme  de  bien  de  mépriser  le  parti  "  désorga- 
nisateur  "  «  [la  Montagne],  il  faut  le  punir,   c'est   ce  qui    arrivera, 

1.  Champagne,  Soc.  pop.  Dreux,  p.  25. 

2.  En  France,  d'une   Imp'"  aristocratique,  juin  1790,  Tourn.,  t.   IV,  20  601.  ' 

3.  Voici  le  portrait  de  «  la  Staël  »,  comme  on  dit  souvent  alors  :  excessivement  laide,  encore 
plus  coquine,  paîtrie  de  ridicules  et  de  prétentions  à  l'esprit,  afTectant  un  jargon  inintelli- 
gible, en  un  mot,  une  créature  insupportable  (p.  64). 

4.  Journ.  d'une  Bourgeoise,  30  avr.  1792,  p.  81. 

5.  Mém.,  p.   69. 

6.  Ce  mot  est  alors  une  grave  insulte.  Voir  H.  L.,  t.  IX.  pp.  722  et  835. 


OUTRANCE   DU  SENTIMENT.  HYPERBOLE  DU   LANGAGE  51 

parce  que  la  République  entière  connaît  le  "  scélératisme  "  de  ces 
hommes  "  vendus  au  crime  "  »  ^. 

Brissot,  dans  son  manifeste  «  A  tous  les  républicains  de  France,  sur 
la  société  des  Jacobins  »  ^,  cite  comme  tout  naturel  un  extrait  de  sa 
«  Réponse  à  tous  les  Libellistes  »  (p.  33)  ^  ;  quelques  lignes  feront 
juger  du  ton  :  «  C'en  est  fait  de  la  liberté,  ajoutais-je,  si  l'on  est 
sans  courage,  si  les  scélérats  parviennent  à  intimider  les  honnêtes 
gens,  si  ceux-ci  ne  se  réunissent  pas  pour  faire  tête  aux  infâmes 
moyens  qu'emploient  les  brigands  politiques.  Il  faut  le  dire...  j'ai 
senti  la  prodigieuse  supériorité  de  l'homme  de  bien  sur  les  scélérats 
et  sur  leurs  ç'alets,  j'ai  vu  plus  d'un  de  ces  brigands  déconcertés  par 
mes  regards  ». 

Dans  ce  manifeste,  je  relève  :  anarchiste  (pp.  123,  127),  scélérats 
(pp.  123,  135),  désorganisateurs  (p.  124  et  souvent),  forfaits  (p.  125), 
pillage,  assassinats  (p.  126),  vociférations  (ib.),  apôtres  de  l'assassi- 
nat (p.  127),  traître  (ib.),  stipendiaire  (p.  128),  lâches  calomniateurs 
(ib.),  charlatanisme  (p.  129),  âme  de  boue  (p.  130),  barbares  (ib.), 
brigands  (ib.),  exécrables  forfaits  (ib.),  cannibales  (pp.  131,  156), 
blasphème  horrible  (p.  132),  factieux  (p.  133),  calomniateurs  (p.  134), 
accusation  profondément  bête  (ib.),  monstre  (p.  135),  imbécile,  ins- 
trument d'un  monstre  (ib.),  discours  atroces  (p.  136),  inexplicable 
atrocité  (p.  137),  homme  féroce  (ib.),  bandits  soudoyés  (ib.),  les  plus 
imbéciles  des  brigands  (ib.),  scélératesse  (p.  138),  fripons  (p.  142), 
prostituer  (p.  143),  scandaleux  mépris  (p.  145),  frénétiques  (p.  146), 
saltimbanques  (ib.),  pasquins-énergumènes  (ib.),  sophismes  destruc- 
teurs (ib.),  brigandage  (p.  147),  gladiateurs  (ib.),  extravagances 
(p.  148),  dénonciations  faméliques  (ib.),  capucinades  dégoûtantes 
(ib.),  atrocités  (p.  157),  crimes  (ib.). 

André  Chénier,  qui  reproche  leur  frénésie  à  ses  adversaires,  se  sert 
lui-même  d'expressions  qui  n'ont  rien  d'attique,  exemple  :  «  le  libel- 
liste  qui  "  barbouille  avec  de  la  fange  et  du  sang  "  les  premières  pages 
du  Patriote  français  »  *. 

Robespierre,  d'habitude  retenu  et  froid,  s'emporte  aussi  :  «  Il  a 
choisi  le  moment  où  des  prêtres,  "  traîtres  ",  ont,  par  des  mandemens 
et  des  bulles,  mûri  le  fanatisme  et  soulevé  contre  la  Constitution 
tout  ce  que  la  philosophie  a  laissé  d'  "  idiots  "  dans  les  quatre-vingt 
trois  départements  «  ^. 


1.  Catal.  Chavaray,  1862,  n"  362  ;  Fr.,  p.  265,  cite  "scélératiser  ". 

2.  24  oct.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  123  et  suiv. 

3.  Voir  p.  139.  Les  mots  soulignés  le  sont  par  l'auteur. 

4.  Œuvres  en  prose,  p.  254,  Sur  Brissot. 

5.  Bûchez  et  Roux,  t.  X,  p.  291. 


52  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Après  avoir,  le  14  juillet  1793 1,  à  la  séance  des  Jacobins  qui 
suivit  la  mort  de  Marat,  protesté  contre  «  les  hyperboles  outrées, 
les  figures  ridicules  et  vides  de  sens,  qui  n'apportent  point  de  remède 
à  la  chose  et  empêchent  de  le  trouver  »  2  ;  il  s'écrie  le  7  août  : 

Le  premier  [démenti]  est  lorsqu'en  1789  ils  se  rangèrent,  malgré  les  intrigues 
des  ordres  privilégiés,  les  ordres  impérieux  d'un  despote,  sous  l'étendard  de  la 
liberté  naissante.  Le  second  est  lorsqu'au  10  août,  malgré  le  soin  des  "  traîtres  "  qui 
croyaient  avoir  séduit  la  majorité  des  sans-culottes,  ils  surent  déjouer  leurs  com- 
binaisons astucieuses...  Le  troisième  est  lorsqu'à  la  voix  des  législateurs  ils 
surent  repousser  le  fédéralisme  que  leur  insinuaient  adroitement  les  plus  perfides 
et  les  plus  "  scélérats  "  des  hommes  2. 

Le  clergé,  à  qui  une  discipline  sévère  impose  d'ordinaire  des  dehors 
réservés,  est  lui-même  emporté  dans  le  torrent.  Un  curé  écrit  à  Fau- 
chet  :  «  Retombé  dans  votre  "  égoût  ",  on  disoit  déjà  que,  de  niveau 
avec  votre  génie,  votre  destinée  ne  franchiroit  pas  la  hauteur  de  ces 
petits  jets  d'eau  verdâtre  et  infecte  qui  salissent  les  soupiraux  de  votre 
"  cabanon  ",  et  que  le  solstice  de  votre  gloire,  seroit  d'être  le  "  char- 
latan privilégié  du  cirque  ",  et  le  "  tambour  de  la  Révolution  "  »  ^.  Et 
il  y  a  dans  son  pamphlet  vingt  pages  de  ce  style. 

Carnot  s'en  est  expliqué,  dans  la  séance  où,  après  Thermidor,  il 
vint  noblement  prendre  sa  part  de  responsabilité  :  «  L'égarement, 
dit-il,  n'était-il  pas  tel  que  chacun  se  battait  les  flancs  pour  se  mettre 
à  la  hauteur,  qu'on  inventait  des  mots  pour  mieux  peindre  son  énergie, 
ou  plutôt  l'extravagance  dont  il  fallait  être  animé  »  *  ? 

Les  défauts  dont  nous  venons  de  parler  n'étaient  pas  propres  aux 
violents  de  gauche.  Mercier  a  dit,  avec  quelque  partialité  du  reste  : 

Tout  ce  que  le  genre  déclamateur  a  de  singulier,  de  curieux,  tant  en  véhémence 
qu'en  extravagance,  passa  dans  les  conversations  et  dans  les  brochures,  et  pro- 
duisit une  cataracte  bruyante  de  phrases  inutiles.  Le  stile  de  Mallet  Dupan  fit 
tapage  avec  celui  de  Durosoi  et  de  Barruel-Beauvert,  et  tout  ce  son  enflé,  con- 
tinu, monotone,  tomba  dans  les  abîmes  de  l'oubli  et  de  la  dérision  ^. 

De  nos  jours,  on  a  considéré  avec  plus  de  justice  cette  éloquence,  en 
rappelant  dans  quel  milieu  et  dans  quelles  circonstances  ces  hommes 
d'action  lançaient  leurs  discours  ponctués  souvent  par  le  tocsin  et 
les  cris  des  furieux*. 


1.  Voir  Aulard,  Jacob.,  t.  V,  p.  .303. 

2.  Id.,  ib.,  V,  p.  335. 

3.  L'abbé  Fauchet  peint  par  lui-même...  par  l'abbé  de  Valmeron,  Jersey,  aux  frais  des 
Catholiques  réfugiés,  la  3''  année  de  la  persécution,  1791,  p.  3  (Bibl.  Soc.  Am.  Port-Royal, 
Révol.,   t.   144,  pièce  26). 

4.  3  serm.  an  III. 

5.  Nouveau  Paris,  t.   I,  p.  2.5. 

6.  Voir  Trahard,  La  sensib.  révol'"',  p.  183,  et  tout  le  chapitre. 


OUTRANCE  DU  SENTIMENT.  HYPERBOLE    DU  LANGAGE  53 

Après  la  tourmente,  Mercier,  revenu  à  la  réflexion,  a  dit  son  opi- 
nion sur  le  naufrage  de  la  justice  et  du  bon  sens  : 

Au  milieu  des  tempêtes  révolutionnaires,  lorsque  tous  les  élémens  impurs  de 
la  société  étoient  soulevés,  et  que  les  législateurs  étoient  en  communication  avec 
les  bourreaux,  lorsque  les  Coupe-têtes  avoient  un  rang,  plus  d'un  homme  (j'oserai 
le  dire)  jusques  là  probe,  jusques  là  sensible,  n'a  pu  conserver  toute  entière  cette 
vertu  qui  consiste  à  éviter  tout  excès,  à  se  préserver  de  tout  fanatisme.  Qu'on  se 
rappelle  qu'on  avoit  fait  une  injure  du  mot  modéré,  et  que  c'étoit  un  crime  de 
témoigner  de  la  pitié  pour  les  victimes.  Les  anarchistes  avoient  comme  les  Car- 
touchiens  leur  argot  ^. 

1.  Nouv.  Par.,  t.   II,  p.  110. 


CHAPITRE  VIII 
LE  BILAN  PHILOLOGIQUE  DE  CES  OUTRANCES 


Comment  se  manifeste  l'exagération.  —  Un  premier  effet 
des  plus  curieux  de  ce  besoin  inassouvi  de  renforcement  de  l'expres- 
sion fut  d'amener  les  mots  qui  avaient  une  puissance  de  qualification 
vigoureuse  à  sortir  de  leur  sphère  et  à  s'employer  en  parlant  de 
toutes  sortes  de  sujets. 

Prenons  l'adjectif  affreux.  Un  adversaire  effrayé,  parlant  de  la 
diffusion  des  journaux,  dira  :  «  Lorsque  ces  papiers  parlent  de  M.  de 
Mirabeau  ou  de  M.  l'abbé  Maury,  ils  ont  un  débit  "  affreux  "  »  ^. 

D'autre  part,  il  était  à  peu  près  inévitable  qu'on  assistât  à  un  débor- 
dement de  superlatifs.  Très,  fort  apparaissent  auprès  de  mots  dont  la 
signification  ne  comporte  guère  de  degrés  :  «  Il  est  "  très  inutile  "  de 
chercher  à  calmer  les  inquiétudes  sur  une  trame  aussi  "  follement 
atroce  "  2.  Comparez  :  Des  notes  "  très  essentielles  "  ^. 

Du  reste  l'emploi  qu'on  en  fait  est  quelquefois  piquant  et  iro- 
nique. Une  affiche  porte  :  M.  Fabre  d'Églantine...  auteur  d'Agnès  de 
Salishury,  opéra  joué  avec  tant  de  pompe  "  très  royale  "  sur  le  "  trop 
méprisable"  théâtre  de  la  "très  jongleuse  ",  "  très  voleuse  ",  "  très 
banqueroutière",  "  très  Messaline  ",  "  très  contre-révolutionnaire  " 
Montansier  »  *. 

D'autre  part,  les  exposants  très,  fort  étant  usés  et  insuffisants, 
d'autres  adverbes  entrent  en  jeu.  Je  citerai  en  particulier  infiniment. 
On  le  trouve  fréquemment  joint  à  essentiel  :  «  Il  est  "  infiniment  essen- 
tiel "  de  dissiper  les  erreurs  funestes  qui  se  sont  répandues  dans  les 
départements  »  ^.  Lequel  des  deux  mots  avait  perdu  davantage  de  sa 


1.  Dict.  Nat.  et  Anecd.,  p.  24,  art.  Bourse. 

2.  Ann.  pair.,  CCCXX,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX I,  p.  14. 

3.  Rapp.  de  Cart,  P.  Caron,  liapp.  Ag.  Inlér.,  t.  I,  p.  213.  Comparez:  Un  fait  passé  "  très 
notoirement  "  dans  le  déparlement  du  Nord  (Merlin  de  Douai,  Conv.,  6  déc.  1792,  Bûchez  et 
Roux,  t.   XX I,  p.  209). 

4.  Le  Club  électoral  au  peuple,  affiche.  B.  N.,  Lb  40,  3113. 

5.  Saint-André,  6  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  269;  cf.  Il  est  "  infiniment 
essentiel  "  pour  la  chose  publique  (Com.  Sal.  p.  à  Pinet,  23'  jour  du  1"  mois  de  l'an  11-14  oct. 
1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VII,  p.  411)  ;  Il  est  "  infiniment  essentiel  "  de  les  fixer  d'avance 
(Carnot,  28  mess,  an  11-16  juil.  1794,  Conv.,  p.  496)  ;  Je  regarderais  comme  une  chose  "  infi- 
niment essentielle  "  de  la  répandre  [l'instruction]  le  plus  qu'il  sera  possible  (P.  Caron,  Rapp. 
Ag.  Intér.,  t,  I,  p.  51-52  ;  cf.  p.  68,  etc.). 


LE  BILAN  PHILOLOGIQUE  DE  CES  OUTRANCES  55 

valeur  ?  Probablement  l'adverbe,  car  on  le  retrouve  dans  d'autres 
expressions  :  "  infiniment  inconvenable  "  ^,  etc. 

On  comparera  :  «  Nous  allons  prendre  des  mesures  "  extraordinai- 
rement  terribles  "  »  ^. 

Des  gens  qui  ne  craignaient  pas  les  gros  mots  disaient,  comme  le 
Père  Duchêne,  bougrement  :  «  L'Assemblée  générale  des  Sans-culottes 
d'Auxerre  envoya  à  la  Convention  une  adresse  "  bougrement  patrio- 
tique "  »  ^. 

Il  faut  ajouter  qu'une  foule  de  composés  avec  extra,  ultra,  archi 
ont  pris  naissance.  Nous  avons  parlé  de  la  valeur  des  deux  pre- 
miers dans  les  classifications  politiques.  Donnons  comme  type  des 
mots  en  archi  :  "  archifourberie  "  *.  On  rencontre  même  des  noms 
superlatifs  faits  avec  per,  à  la  latine  :  "  perscélératesse  "  ^  d'hommes 
infâmes. 

La  politique,  qui  a  sa  réclame,  commençait  le  désordre  qu'il  était 
réservé  à  la  langue  du  commerce  d'achever  au  xix®  siècle,  à  l'âge  des 
«  chocolats  extra  superfins  ». 

Répertoire  d'injures.  —  Mon  intention  n'est  pas  de  dresser  un 
catalogue  des  mots  d'exaspération.  Beaucoup  sont  d'une  extrême 
banalité.  Bête,  coquin,  traître,  scélérat,  brigand  ou  monstre  n'ont 
emprunté  à  l'époque  qu'une  particularité  —  encore  n'en  est-ce  pas 
une  —  celle  d'être  appliqués  à  de  fort  honnêtes  gens. 

"  Coquinisme  "  ^,  "  scélératisme  "  ',  étaient  employés  au  xviii^  siècle. 

Balai  d'antichambre  est  un  souvenir  de  l'Ancien  Régime  et  de  l'âge 
des  intrigues  d'alcôve  *. 

Incendiaire  *,  anarchiste  i",  désorganisateur  ^^  ont  été  étudiés  au 
chapitre  des  Partis. 

1.  Taillefer,  21  brum.  an  11-11  nov.  1793,  Aul.,  .4c/.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  349. 

2.  Aul.,  Par...  Emp.,  t.  I,  p.  128,  Rapp.  4  therni.  an  XI 1-24  juil.  1804.  Cf.  Les  membres 
de  la  famille  Moreau  se  disposent  à  quitter  "  très  incessamment  "  Paris  {Lett.  d' Isnard,  23  brum. 
an  11-13  nov.  1793,  Isnard  à  Fréron,  p.  7). 

3.  Maure,  Jacob.,  26  avr.   1793,  Bûchez  et  Roux,  t.   XXVI,  p.  1G6. 

4.  La  description  de  vie,  mœurs,  turpitudes  et  archi/ourberies  "  des  calotins  (Club  de 
Chartres,  De  Cardenal,  o.  c,  p.  307). 

5.  Marat,  Ami  du  Peuple,  29  juil.    1791,  Hatin,  Hisl.  Presse,  t.  IV,  p.  85. 

6.  Le  brutal  Alcu-at...  appelle  "  coquinisme  "...  ce  système  d'ubiquité  de  Mirabeau  (C.  Des- 
moul..  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  72,  VI,  p.  333)  ;  nous  abhorons  ce  ''coquinisme  "  (Gaston  Fabre, 
Bonnet,  1"  jour  du  2'  mois  de  l'an  11-22  oct.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VII,  p.  282). 
Voir  H.  L.,  t.  VI.  p.  44. 

7.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  43. 

8.  Révol.  de  Paris,  t.  VI,  p.  461.  C'est  Dupont  de  Nemours  qui  est  ainsi  qualifié. 

9.  21  brum.  an  11-11  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  353  :  nouveau,  qui 
est  quelquefois  le  synonyme  d'aristocrate,  et  quelquefois  signifie  le  contraire  ;  il  a  fait...  une 
grande  fortune.  Il  se  construit  ordinairement  avec  les  mots  propos  et  écrits...  Tel  propos  qui 
est  "  incendiaire  "  d'un  côté  de  la  Seine,  est  patriotique  à  l'autre  rive  (Dict.  Nat.  et  Anecd.). 

10.  Gohier,  Législ.,  16  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  44,  col.  2. 

11.  Voir  H.  L.,  t.  IX,  pp.  722,  723. 


56  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Marceau  comptait  dans  une  "  clique"  ^.  Ce  nom  de  groupe,  comme 
celui  de  "  bande  ",  était  usuel. 

"  Horde  fanatisante  "  va  avec  d'autres  que  nous  avons  cités  en 
parlant  de  la  lutte  religieuse. 

Les  adjectifs  i>il,  abject,  impur,  infâme,  qui  se  jettent  à  n'importe 
qui  et  à  n'importe  quoi,  n'ont  pas  non  plus  beaucoup  de  relief,  M.  de 
l'Épithète,  pour  me  servir  d'un  pseudonyme  du  temps,  ne  ferait  dans 
tout  ce  fatras  qu'une  maigre  récolte. 

Insuffisance  du  matériel  verbal  existant. —  Il  était  impos- 
sible que  des  outrages,  un  moment  cinglants,  fissent  bientôt  autre 
chose  que  chatouiller  l'épiderme.  Comme  "cannibales"  ^,  "  antropo- 
phages  "  ^  se  lisaient  chez  les  plus  modérés,  ils  furent  bientôt  affadis, 
usés,  et  durent  être  remplacés. 

Certaines  gens,  à  bout  de  qualifications,  donnaient  leur  langue 
aux  chiens.  Tel  ce  représentant  qui  écrit  au  Comité  de  Salut 
public  :  «  Je  vous  envoie  six  procès-verbaux  qui  sont  le  résultat  de 
ce  que  je  vous  ai  annoncé  par  ma  précédente  ;  ils  contiennent  tous 
les  six  l'initiative  des  sentiments  [sic]  dont  l'énergie  ne  peut  être 
exprimée  par  des  expressions  dont  la  langue  ne  présente  pas  l'idée  »  *. 
Le  brave  homme  était  peut-être  réellement  embarrassé  pour  peindre 
les  enthousiasmes  dont  il  avait  été  témoin. 

D'autres  ne  s'embarrassaient  pas  pour  si  peu.  Les  rhétoriques 
classiques  enseignaient  d'avoir  recours  à  l'image  et  c'était  là  un 
instinct  populaire  :  l'homme  noble  et  courageux  devenait  un  lion, 
le  cruel  un  tigre  ^,  etc.  La  faune  révolutionnaire  s'enrichit  rapide- 
ment :  les  "  vils  sapajoux  "  de  la  tyrannie  ^,  "  ces  rhinocéros  "  connus 

1.  C'est  un  petit  intrigant  enfoncé  dans  la  "  clique  "  que  l'ambition  et  l'amour-propre  per- 
dront (Rossignol,  Lett.  au  Ministre,  déc.  1793,  Guerre  des  Vend.,  Baudoin,  t.  II,  p.  416). 

2.  Ce  mot  s'applique  tantôt  aux  factions  intérieures,  tantôt  aux  ennemis.  La  révo- 
lution du  10  août  n'aurait  paru  aux  yeux  de  l'Europe  qu'une  révolution  de  "  canni- 
bales "(Brissot,  A/ani7.,oct.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  1.31)  ;  Le  chef  des  "  cannibales  " 
a  fait  retirer  sa  bande  [entendez  :  le  général  autrichien  a  fait  retirer  ses  troupes]  {Bull.,  8  oct. 
1792.  Eid.,  ib.,  p.  69). 

3.  Ces  êtres  vraiment  "  anthropophages  "  voudraient  sucer  le  sang  par  tous  les  pores  de  leurs 
concitoyens  (Guadet,  Conv.,  déc.  1792,  Eid.,  t.  XXI,  p.  161);  [les  tyrans]  cette  race  d'hommes 
"  anthropophages  "  se  nourrit  de  crimes  et  de  sang  humain  (L'Or'  d'une  dép°  de  Paris,  30  déc. 
1792,  Eid.,  t.  XXII,  p.  132). 

4.  13"  jour  du  2«  mois  de  l'an  II-3  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  204. 

5.  Des  ennemis,  aussi  ruses  que  cruels,  y  avoient  cantonné  une  armée  de  "  tigres  "  (Les  Révol. 
de  Paris,  n"  V,  9-15  août  1789,  p.  24)  ;  cf.  "  tigres  "  dénuiselés  (Rivar.,  Mén^.,  p.  67)  ;  tous  ces 
"  tigres  "  qui  sans  pitié...  (Marseillaise)  ;  des  rebelles,  des  forcenés,  qui,  des  frontières  du  royaume, 
annoncent  depuis  un  an  qu'ils  vont  sonner  la  cloche  funèbre  dans  toute  la  France,  et  ne  soupirent 
qu'après  le  moment  d'en  faire  un  cimetière  où  pourriront  les  cadavres  des  bons  citoyens,  ou  un 
désert  où,  comme  le  lion  et  le  tigre,  ils  ne  régneront  que  sur  des  animau.t  stupides,  de  vils  trou- 
peaux d'esclaves  (Adresse  des  cit.  actifs  de  Lourmarin  (Auj.  Vaucluse),  15  déc.  1790,  Com. 
Droits  féod.,  p.  281). 

6.  Mallarmé,  13  llor.  an  II,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  227. 


LE  BILAN  PHILOLOGIQUE  DE  CES  OUTRANCES  57 

SOUS  le  nom  de  Riches  et  de  Prêtres  ^,  etc.  La  chouannerie  fut 
qualifiée  de  "  maladie  pédiculaire  "  du  pays  ^  ;  le  corps  diploma- 
tique, de  "  horde  de  vautours  "  ^. 

Il  fallait  bien  que  la  mer  fournît  aussi.  Un  pamphlet  d'Audouin 
porte  le  titre  de  :  Les  "  requins  politiques  "  *. 

Mais  ce  n'était  pas  assez  de  chercher  dans  les  déserts  et  les  océans, 
on  se  tourna  vers  les  êtres  de  légende  :  "  l'hydre  "  d'abord,  comme  de 
raison,  puis  les  vampires,  le  "  vampire  prêtraille  "  ^  en  particulier, 
espèce  des  plus  dangereuses.  Cf.  «  d'affreux  êtres,  qui  ont  surpris  la 
foi  publique,   "  vampirisent  "  le  peuple  »  ^  : 

Voici  une  ménagerie  complète  :  «  C'est  en  vain  que,  pour  l'étouffer 
dans  son  berceau  [la  République],  la  faction  girondine  et  tous  les 
lâches  émissaires  des  tyrans  étrangers  appellent  de  toutes  parts  les 
"  serpents  de  la  calomnie  ",  le  démon  de  la  guerre  civile,  1'  "  hydre 
du  fédéralisme  ",  le  "  monstre  de  l'aristocratie  "  ^. 

Enfin,  quand  on  ne  trouvait  plus  de  mots  assez  forts,  on  en  créait  : 
«  N'est-ce  pas  assez  que  cette  femme  atroce  et  sanguinaire,  que  cette 

femme-bourreau  "  respire  encore  »  ?  Et  la  phrase  est  de  l'évêque 
Lamourette,  l'homme  au  baiser  fraternel  ^  !  Cf.  «  Les  quatre-vingt 
dix  neuf  centièmes  de  la  France,  toute  l'Europe,  l'Univers  proclament 
l'infamie  et  1'  "  infernalité  de  ce  monstre  "  [Marat]  dont  la  plume  ne 
dégoutte  que  le  sang  »  *  ;  «  plusieurs  de  ces  "  hommes-monstres  "  ont 
été  arrêtés  »  i". 

1.  Javogues,  Arch.  Nat.,  F.  L,  p.  114  (861),  Rev.  Univ.,  15  avr.  1925,  Art.  de  Marion. 
C'est  un  mot  courant  chez  le  P.  Duchène.  Cf.  Lem.,  13«  lett.  b.  pair.,  p.  7. 

2.  Dub.-Crancé,  Alquler,  20  flor.  an  II,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  400. 

3.  Guffroy,  Franc  en  ved.,  p.  29. 

4.  Tourneux,  Bibl.  Révol.,  t.  II,  p.  415.  Le  titre  exact  est  :  «  Les  requins  politiques  »  mis  à 
découvert  ou  la  conjuration  aristocratique  et  royaliste  dévoilée  dans  la  société  des  Amis  de 
l'Égalité  et  de  la  Liberté,  par  Audouin,  membre  de  la  société  et  député  à  la  Convention. 
Audouin  appelle  aussi  de  ce  nom  de  requins  les  thermidoriens  de  droite,  «  la  faction  qui  des- 
cend de  Mirabeau,  d'Orléans,  de  Fabre  d'Églantine,  de  Danton,  et  qui  a  fait  des  recrues 
parmi  les  commensaux  de  Robespierre  ».  -©•  en  ce  sens  L.,  H.  D.  T.  et  tous  les  Lex.,  Bas-Lang. 

5.  Girard,  agent  national  du  district  de  Beauvais,  écrit  le  28  frim.  an  11-18  déc.  1793  : 
Comme  j'ai  trouvé  dans  cette  commune  [Bresles]  un  reste  de  "  vampire  prêtraille  ",  j'ai  demandé 
à  cet  arlequin  du  roué  Pie  quelles  étaient  ses  intentions  (Dommanget,  Les  déprêtr.,  Ann. 
Révol,  t.  IX,  p.  58-59). 

Cf.  Est-ce  parce  qu'en  1793  vous  avez  combattu  de  front,  les  armes  à  la  main,  la  foudre  à  vos 
côtés,  cette  classe  d'êtres  monstrueux,  "  vampires  de  la  société,  sangsues  de  tous  les  peuples  ", 
êtres  vils  et  méprisables  que  l'on  nomme  négocians...  que  l'on  vous  calomnie  ?  (Albitte,  Disc, 
à  la  Soc.  de  Comm.  Affranch.,  dans  Courtois,  Rapp.,  p.  88). 

6.  C'est  un  spectacle  vraiment  affligeant  que  de  voir  au  sein  même  de  la  commune  qui  a  fait 
de  si  grands  sacri fices  à  la  république,  des  individus...  couvrir  les  rues  et  les  places  publiques 
d'une  foule  innombrable  d'agioteurs  secondaires  qui  "  vampirisent  "  sans  cesse  le  malheureux,  en 
trafiquantde sasubsistance  {Duhois-Crancé, 11  therm.an  III,A/oni7eur,Réimp.,  t.XXV,  p.  367). 

7.  Robesp.,  Rapp.,  au  nom  du  Com.  Sal.  p.,  27  brum.  an  11-17  nov.  1793, Bûchez  et  Roux, 
t.  XXX,  p.  224. 

8.  Ass.  Législ.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XVII,  p.  144. 

9.  Cl.  Fauchet,  Journ.  des  Amis,  n°  13,  4  mai  1793.  Après  l'acquittement  de  Marat. 
10.  Maure,  aux  Jacob.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  464. 


58  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

L'onomastique  sarcastique.  —  Le  vocabulaire  des  injures  devrait 
comprendre  aussi  un  chapitre  d'onomastique.  Ce  ne  serait  ni  le 
moins  long,  ni  le  moins  drôle  qu'on  puisse  dresser.  Si  on  débapti- 
sait, on  baptisait  aussi  au  vitriol. 

Dans  un  seul  numéro  de  V Orateur  du  peuple  (17  prairial  an  III), 
je  trouve  le  Conventionnel  Dupin  sous  le  nom  de  "  Dupin  Mouillade  " 
(Dupin  avait  dans  son  rapport  sur  les  fermiers  généraux  relevé  contre 
eux  le  grief  qu'ils  mouillaient  le  tabac  à  priser).  Merlin  de  Thion- 
ville  est  appelé  "  Merlin-Mayence  "  (défenseur  ou  livreur  de  cette 
ville)  ;  Merlin  de  Douai,  qui  doit  se  distinguer  du  précédent,  est 
"  Merlin  suspect  "  (il  avait  été  rapporteur  de  la  loi  des  suspects  du 
17  septembre  1793),  etc. 

Chez  Lemaire  les  surnoms  abondent  :  Le  Mercure  galant  est  le 
"Mercure  galleux";  "  Mallet  du  Pan",  "  Mallet  pendu  "i,  etc. 

Louis  XVI  a  eu  comme  plusieurs  de  ses  ancêtres  des  surnoms 
variés,  mais  peu  flatteurs  :  "  Louis  le  traître,  le  parjure  ^,  le  civi- 
cide  Louis  "  ^,  "  Louis  sanguinola  "  *. 

D'obscurs  «  agitateurs  »,  membres  de  la  Commune,  ne  laissaient 
pas  d'avoir  aussi  les  leurs  :  "  Sergent  Agate  "  (il  portait  au  doigt 
une  agate  dérobée)  ^. 

Synonymique  a  l'usage  des  polémistes.  —  Pour  compléter 
l'étude  des  changements  que  les  haines  politiques  apportaient  au  voca- 
bulaire, il  faudrait  encore  faire  une  synonymique.  Je  donnerai  comme 
exemple  :  "  brissoter  ",  dans  le  sens  de  voler  «,  auquel  il  faut  natu- 
rellement rapporter  "  brissotage  "  ',  "  brissotement  "  ^,  "  brissotier  "  *. 

Un  dictionnaire  de  ces  transpositions  devrait  réunir  surtout  les 

expressions  qui  remplacent  les  simples  dans  l'usage  et  sont  pour  ainsi 

dire  obligatoires.  Il  ne  serait  pas  moins  intéressant  que  le  Diclionnaire 

des  Précieuses.  Jamais  les  raffinements  d'une  coterie  nés  d'une  mode 


1.  123'  Lett.  b.  pair.,  p.  2. 

2.  Orat.  de  la  Commune,  Conv.,  2  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  169. 

3.  Eid.,  ib. 

4.  Orat.  du  Peuple,  t.  IX,  n°  XLVIII,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIII,  p.  7. 

5.  Eid.,  t.  XXI,  p.  46. 

6.  Se  vanter  d'avoir  provoqué  la  journée  du  10  I  Non,  tu  ne  la  "  brissoteras  "  pas  à  ceux  qui 
se  sont  dévoués  volontairement  (Franc.  Chab.  à  Brissot,  Jacob.,  14  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux, 
t.  XX,  p.  417).  Cf.  Cette  lettre  fut  "  brissotée  "  sur  le  bureau  par  le  zèle  de  ses  amis  (C.  Desmoul., 
Hist.  Brissot.,  Eid.,  t.  XXVI,  p.  285)  ;  J'aime  mieux  être  Cadet  Roussel  tout  court  que  de  "  bris- 
soter "  l'argent  de  la  nation  (Héb.,  P.  Duch.,  n»  230,  p.  8)  ;  Moyennant  un  portefeuille  que  je 
lui  "  brissolai  "  avec  adresse  (Id.,  n"  284,  p.  5). 

7.  Ils  donnent  tête  baissée  dans  le  "  brissotage  "  (Id.,  n"  244,  p.  6). 

8.  Un  coup  de  maître  et  un  magnifique  "  brissotement  "  de  toutes  les  pièces  (C.  Desmoul., 
Hist.  Brissot.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  299). 

9.  La  grande  assemblée  de  la  réunion  qui  était  un  peu  "  brissotine  ",  je  ne  dis  pas  "  brissotière  " 
(Chab.,  Jacob.,  7  nov.  1792,  Eid.,  t.  XX,  p.  302). 


LE  BILAN  PHILOLOGIQUE   DE  CES  OUTRANCES  59 

ne  vaudront  pour  l'étude  des  productions  variées  de  l'esprit  humain 
l'inventaire  des  inventions  verbales  dont  s'est  grisé  tout  un  peuple. 

Prenons  dans  la  catégorie  religieuse  : 

Clergé  se  dit  prêtraille. 

Religion  —     fanatisme. 

Objets  religieux         —     hochets  du  fanatisme. 

Ecclésiastique  —     calotin. 

De  même  en  politique  : 

Roi  se  dit  tyran. 

Soldats  ennemis         —     vils  satellites  des  despotes. 

Etc.. 

Les  soldats  eux-mêmes  écrivaient  dans  ce  style  :  «  L'  "  étendard  de 
la  tyrannie  "  vient  de  s'abaisser  devant  le  "  drapeau  tricolore  "  »  ^  ; 
«  nous  battons  "  les  esclaves  "  tous  les  jours  »  ^. 

Après  Thermidor.  Les  victimes  changent,  l'esprit  demeure. 
— -  On  croit  trop  souvent  que  le  9  Thermidor  ferma  l'ère  des  vio- 
lences. Il  n'en  est  rien.  La  réaction,  égale  à  l'action,  suivant  les  lois 
ordinaires  de  la  nature,  pouvait  changer  la  direction  des  invectives, 
non  les  apaiser. 

Voici  une  sortie  de  Boissy  d'Anglas  contre  les  terroristes  et  leurs 
partisans  (21  ventôse  an  III)  : 

...le  dernier  espoir  des  terroristes,  c'est  de  rallier  à  eux  cette  "  vermine  "  de  toutes 
les  nations,  ce  fléau  attaché  aux  cités  corrompues  et  populeuses,  cette  nuée  de 
"  brigands  ",  d'  "  hommes  vils  "  plongés  dans  l'oisiveté  et  le  libertinage  qui,  ne  pos- 
sédant rien  et  ne  voulant  point  travailler  pour  acquérir,  ne  vivent  que  dans  le 
désordre  et  ne  subsistent  que  de  rapines,  et  dont  la  police  nous  avertit  que  depuis 
quelques  jours  cette  commune  abonde,  qu'ils  s'y  rendent  de  tous  les  points  de 
l'empire  et  semblent  n'attendre  que  le  signal  du  carnage  pour  porter  partout  le 
crime  et  la  mort  [Moniteur). 

Le  Courrier  Républicain  raconte  la  défense  «  républicaine  »  : 

on  continue,  dit-il,  de  donner  la  chasse  aux  '  assassins  du  peuple  '  .  Hier  soir, 
des  patriotes  ont  parcouru  différents  cafés  du  jardin-Egalité,  sans  pouvoir  ren- 
contrer aucun  de  ces  anthropophages  brevetés  ;  on  connaît  beaucoup  de 
tavernes  favorites  où  les  "  égorgeurs  "  vont  "  cuver  le  sang  qu'ils  ont  bu  "  et  oublier 
dans  l'ivresse  dii  vin  l'exécration  qui  les  poursuit.  C'est  dans  ces  "  repaires  obs- 
curs où  l'intrigue,  1'  "  anarchie  et  la  terreur  ",  obligées  de  fuir  devant  la  justice  et 
la  vengeance  populaires,  vont  "  cacher  leur  visage  hideux  "  et  exhaler,  dans  les  con- 
vulsions de  la  rage,  leurs  blasphèmes  contre  la  Convention  Nationale,  qu'il  faut 
que  les  républicains  fassent  une   irruption  ^. 

1.  Ant.  Martin,  Lett.,  9  niv.  an  III-29  déc.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  65. 
Cf.  la  Marseillaise  :  «  Contre  nous  de  la  tyrannie  ■ —  L'étendard  sanglant  est  levé  ». 

2.  Camus,  Lett.,  26  mess,  an  11-14  juil.  1794,  Id.,  ib.,  p.  160. 

3.  30  niv.  an  III-19  janv.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  I,  p.  403. 


60  HISTOIRE  DE   LA   LANGl'E  FRANÇAISE 

Les  plaisanteries  sont  sinistres.  Je  citerai  pour  exemple  le  Courrier 
de  Paris  folâtrant  à  propos  de  l'enseigne  :  Boucher  de  la  République  : 
«  C'est  la  qualité  que  prennent  tous  les  bouchers  qui  détaillent  la 
viande  dans  les  48  sections  »  ^. 

Des  vers  contre  le  "  jacobinisme  ",  le  "  terrorisme  ",  le  "  canniba- 
lisme ",  pleuvaient  jusque  sur  la  scène  ^  Ils  sont  odieux. 

En  pluviôse,  les  anti-maratistes  faisaient  la  loi  dans  Paris  ;  un  buste 
de  Marat  se  donnait  pour  un  monneron.  L'égoût  de  Montmartre  est 
devenu  1'  "  égoût  Montmarat  "  ^.  Cet  égoût  s'appelle  aussi,  le  "  Pan- 
théon des    Jacobins  "  *. 

Dans  le  Moniteur,  Daunou  demande  à  la  Convention  de  secourir 
les  arts  et  les  lettres  seuls  capables  de  ramener  à  leur  vrai  caractère... 
les  mœurs  publiques  "  déshumanisées  ",  pour  ainsi  dire,  par  dix- 
huit  mois  de  "  cannibalisme  et  de  terreur  "  ^. 

Fréron,  de  son  côté,  dans  YOrateur  du  peuple,  déclare  que  Léonard 
Bourdon  est  un  "  voleur  public  ",  riche  des  meubles  qu'il  a  dérobés 
à  la  nation  ^.  Il  attaque  le  prêtre  Chasles,  l'appelle  "  vil  béquillard  ", 
qui  combine  dans  sa  tête  de  "  caraïbe  "  le  crime,  le  meurtre  et  le 
carnage  ^. 

En  l'an  V,  la  polémique  continue  sur  ce  ton  : 

Nous  pénétrerons...  dans  l'enceinte  de  la  Convention  et  des  corps  législatifs... 
C'est  parmi  eux  que  nous  trouverons  des  chefs  d'  "  égorgeurs,  de  démolisseurs, 
de  mitrailleurs,  de  fusilleurs,  de  noyeurs,  de  brûleurs,  de  voleurs,  de  dilapida- 
teurs  .  C'est  de  là  que  nous  verrons  ordonner  tous  les  forfaits,  commander  toutes 
les  boucheries,  prescrire  tous  les  ravages...  Il  faut  que  le  peuple  connaisse  cette 
nouvelle  noblesse,  ces  charlatans  politiques,  couverts  d'opprobre  et  eriarraissés 
de  la  plus  pure  substance  du  peuple  ",  qu'ils  font  mourir  de   faim...  *. 

On  répond  de  l'autre  camp  :  «  L'évêque  Audrein,  "  beuglant  comme 
un  taureau  ses  jérémiades  "  dans  nos...  églises  de  Paris...  va  donc 
établir  sa  boutique  de  pieuses  rhapsodies  à  Quimper  !  Quel  étroit 
théâtre  pour  un  aussi  grand  comédien  »  ^. 

Abrégeons.  Ni  en  l'an  VI,  ni  même  en  l'an  VII,  le  tumulte  des 
injures  n'est  apaisé  :  horde  atroce,  assassins,  brigands,  anthropophages, 
égorgeurs,  cannibales  ^^  sont  toujours  les  mots  qu'on  se  jette  à  la  face. 

1.  N°  du  19  mess,  an  III-17  juil.  1795.  Le  journal  veut  éveiller  chez  ses  lecteurs  le  souve- 
nir de  la  guillotine. 

2.  Abrév.  Univ.,  17  pluv.  an  III-5  févr.  1795,  Aul.,  Par...  Tlierm.,  t.  I,  p.  441. 

3.  Aul.,  Par...  riierm.,  t.  I,  pp.  451,  473,  etc.. 

4.  Voir  le  Messager  du  soir,  4  pluv.  an  III-23  janv.  1795,  Id.,  ib.,  t.  I,  p.  414. 

5.  Moniletir,  n"  209,  29  germ.  an  III-16  avr.  1795,  p.  852. 

6.  Orat.  du  Peuple,  n"  73,  21  pluv.  an  III. 

7.  Ib. 

8.  Barruel-Bcaiivert,  Act.  des  Apôtr.  et  Mari.,  t.  II,  n»  11, 19  niv.  an  V-8  janv.  1797,  p.  45. 

9.  Pair,  franc,  13  prair.  an  VI-1"  juin  1798,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  IV,  p.  693-694. 

10.  Signalons   "  cannibalicjue  "  :  Les    hurlements  "  cannihaliques  "  des  Jacobins  {Ami   des 
Lois,  d.  un  Rapp.  Police,  25  mess,  an  VII-13  juil.  1799,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  V,  p.  620). 


LE  BILAN  PHILOLOGIQUE    DE  CES  OUTRANCES  61 

Le   Directoire   sévit  vainement   contre  la   presse  ;   il   supprime  sans 
pouvoir  corriger. 

Il  fallut  longtemps  et  de  grands  événements  pour  que  l'opinion 
retrouvât  un  peu  de  calme,  et  que  les  mots  reprissent  leur  valeur. 
Alors  les  rapports  normaux  de  gradation  entre  eux  purent  être 
rétablis.  Mais  le  seul  souvenir  de  terribles  années  ramena  longtemps 
les  mots  de  colère.  En  1808,  en  écrivant  ses  Mémoires,  V  «  évan- 
gélique  »  Grégoire,  comme  l'appelait  Carnot,  met  encore  une  telle 
passion  à  attaquer  les  girouettes,  qu'il  écrit  :  «  Je  demande  en  vain  à 
la  langue  des  termes  assez  énergiques  pour  les  peindre  ;  l'épithète  la 
plus  flétrissante  est  ici  bien  au-dessous  de  la  vérité  ;  et,  comparati- 
vement à  ce  qu'ils  sont,  je  crains  que  les  qualifications  de  bandits, 
de  scélérats,  ne  soient  encore  pour  eux  un  titre  d'honneur  »  i. 


1.   I,  p.  454.  Cf.  Haïr,  détester,  exécrer,  ces  mots  n'expriment  que  très  ] aiblement  mes  senti- 
ments envers  le  despotisme  (p.  456). 


CHAPITRE    IX 

FIGURES    ET    IMAGES 


Toutes  les  figures  de  pensée  et  de  style,  lâchées  en  liberté,  s'ébattent 
à  travers  les  discours,  les  opinions,  voire  les  rapports  ;  prosopopées, 
hypotyposes  voisinent  avec  les  antithèses  et  les  hyperbates. 

Mais  ce  n'est  point  là  mon  gibier.  L'antithèse  elle-même,  si  elle 
a  beaucoup  servi  à  donner  au  style  de  la  couleur  par  les  effets  de 
contraste,  n'a  pas  agi  sur  la  langue  elle-même  ^. 

Comparaison  et  métaphore.  —  La  métaphore  est,  nous  l'avons, 
vu  aussi  bien  en  traitant  des  époques  où  les  théoriciens  ont  enchaîné 
l'imagination  que  de  celles  où  elle  s'est  épanouie  en  liberté,  une  de& 
forces  créatrices  du  langage.  Si  elle  excite  la  défiance  des  esprits 
froids  et  positifs,  elle  séduit  les  foules  et  fournit  par  suite  une  de& 
ressources  essentielles  de  l'éloquence,  comme  de  la  poésie. 

Réserve  inattendue.  —  Le  xviii^  siècle  s'était  déjà  revanche 
des  contraintes  de  l'âge  précédent.  Toutefois  le  respect  des  règles 
demeurait  si  grand  que  de  belles  trouvailles  ne  parurent  longtemps 
pouvoir  être  présentées  qu'avec  une  excuse  :  «  J'avais  cru,  dit  un 
Conventionnel,  que  la  justice  exigeait  que  l'accusateur  et  l'accusé 
eussent  des  forces  morales  égales,  et,  si  je  puis  me  servir  de  ces 
expressions,  qu'ils  eussent  un  "  volume  moral  égal  "  ;  car  c'est  ainsi 
que  se  conçoit  la  balance  de  la  justice  »  2. 


1.  Saint- Just  est  un  de  ceux  qui  en  usent  le  mieux.  On  connaît  sa  formule  :  Opprimer  les 
tyrans  (Rapp.,  19  vend,  an  11-10  oct.  1793,  Œuv.,  t.  Il,  p.  76).  Il  y  en  a  une  foule  d'autres 
dans  ses  œuvres  :  Votre  modération  parricide  laisse  triompher  tous  les  ennemis  de  votre  gou- 
vernement (Rapp.  s.  1.  incarcér.,  Œuv.,  t.  II,  p.  231)  ;  l'ordre  présent  est  le  désordre  mis  en  loi 
(Di-iC.  à  la  Conv.,  28  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  410)  ;  On  nous  remplissait 
d'inertie  avec  impétuosité  (Disc,  à  la  Conv.,  6  juil.  1793,  Œuv.,  t.  II,  p.  8);  Chacun  voulut 
avoir  des  magasins  et  prépcu-a  la  famine  pour  s'en  préserver  (Raiip.  s.  gouv.  révol",  Œwy.,  t.  II, 
p.  81). 

D'autres  rhéteurs  chérissent  ces  artifices  :  Nous  voulons  despotiquement  une  constitu- 
tion populaire  (Proj.  d'adresse,  Aulard,  Jacob.,  t.  IV,  p.  651)  ;  je  ne  suis  pas  du  nombre  de 
ceux  qui  vous  accusent  d'avoir  outrepassé  vos  pouvoirs,  lorsque  vous  avez  surpassé  nos  espé- 
rances (Quesnet,  au  nom  de  la  Comni.  de  Saumur,  à  l'Ass.  Nat.,  18  févr.  1790,  Bûchez,  et 
Roux,  t.  IV,  p.  344)  ;  la  punition  du  traître  découronné,  de  ce  traître  qui  a  violé  son  inviolabilité 
politique  (Ann.  patr.,  CCCXX,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  14). 

2.  Hardy,  Conv.,  26  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  67. 


FIGURES  ET  IMAGES  63 

On  voit  des  orateurs  ou  des  écrivains  hésiter  à  se  servir  d'images, 
cependant  bien  usuelles  :  «  Le  surplus  des  assignats,  s'il  en  est,  le  "  trop 
plein  ",  qu'on  me  passe  cette  expression,  se  reversera  dans  le  paiement 
de  la  dette...  »  ^.  «  Elle  seront,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  la  "  clef  de 
voûte  de  cet(te)  édifice  "  »  2.  Malouet  dira  :  «  Trompé  vous-mêmes, 
permettez-moi  cette  expression,  sur  le  "  mécanisme  d'une  société  poli- 
tique "  »3.  Et  Barnave  :  «  Les  débris  de  notre  aristocratie  féodale 
venaient  d'être...  pour  ainsi  dire  "  pulvérisés  "  par  une  grande 
révolution  »  *. 

On  comprend  mieux  les  précautions  de  Chabot,  quand  il  écrit  : 
«  C'est  lui  [Marat],  qui  a,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  "  alcalisé  le 
patriotisme  "  ;  c'est  lui  qui,  avec  ses  opérations  chimico-politiques,  a 
porté  le  peuple  à  la  seconde  révolution  ;  et  puisqu'on  a  vu  Marat,  à 
la  dernière  séance,  prêcherla  modération,  on  ne  peut  pas  l'appeler 
"  tête  volcanisée  "  »  ^. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  du  reste  ces  précautions,  justifiées  ou  non, 
très  communes.  L'imagination,  débridée,  courait  la  terre,  les  cieux, 
les  enfers. 

Le  débordement.  —  Un  grand  nombre  de  métaphores,  nous  le 
savons,  sont  des  âges  antérieurs,  je  n'en  donnerai  donc  ici  que 
quelques  exemples  :  «  Un  général  sur  lequel  la  Convention  Nationale 
a  une  fois  "  imprimé  le  cachet  de  la  méfiance  publique  "  »  *  ;  «  ces 
hommes,  dont  la  raison  "  éprouve  une  éclipse  "  partielle...  »  "^  ;  là  «  il 
complote  avec  le  baron  de  Batz...  semant  une  "  pépinière  de  Cor- 
day  "  ))  ^  ;  «  en  religion,  comme  en  politique,  la  "  compression  double 
l'énergie  "  »  ^  ;  «  le  "  thermomètre  du  patriotisme  "  est  remonté  à 
sa  première  hauteur»^"  ;  «Corsas,  ce  calomniateur  éhonté...  ce  Gor- 


1.  Mirabeau,  27  août  1790.  *L.  :  Sévigné,  H.  D.  T.,  Goh.,  p.  257. 

2.  Pétion,  Ass.  Nat.,  29  août  1791,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  44,  col.  1.  L'image 
pourtant  était  ancienne  (voir  Goh.,  p.  370  :  J.-J.  Rousseau). 

3.  Ass.  Nat.,  29  août  1791,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  41,  col.  1.  *A.  1740.  Voir 
H.  L.,  t.  VI,  p.  94. 

4.  Introd.  Révol.  fr.,  Œuv.,  t.  I,  p.  lit. 

5.  Aux  Jacobins,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  391. 

6.  Lettre  du  gi  Montesquieu.  Conv.  Nat.,  6  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  365, 
col.  2.  *H.  D.  T.  :  J.-J.  Rouss.  Voir  Goh.,  p.  342. 

7.  Torné,  évéque,  Discours,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  551,  col.  1.  *H.  D.  T.  :  Des- 
touches. 

8.  Barère,  Rapport  du  27  prair.  an  II.  Vilate,  Les  Myst.  de  la  Mère  de  Dieu,  p.  321.  *H. 
D.  T.  :  Montesq.,  Rom.,  XXIII,  20. 

9.  Cartier  Saint-René  (Cher),  1792  (Opinion),  Arch.  Pari.,  l'«  Sér.,  t.  L,  p.  505,  col.  2. 
Voir  Goh.,  pp.  323,  357. 

10.  Roux-Fazillac,  23  brum.  an  11-13  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  405. 
La  Rochefoucauld,  2  sept.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  548,  col.  2.  Cf.  Bibl.  de  l'h. 
publ.  (Condorcet),  1791,  fasc.  4,  p.  213  ;  Necker,  Pouv.  Ex.,  t.  VIII,  p.  388  :  loi  "  régulatrice  " 
de  tous  les  rangs,  et  p.  280  :  le  "  régulateur  "  universel  de  l'empire  français.  *L.  :  D'Alembert. 


64  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

sas...  était  "  le  thermomètre  du  traître  Dumouriez  "  »  ;  «  ce  corps 
unique...  s'il  ne  trouve  pas  un  "  régulateur  "  qui  modère  sa  marche, 
peut  mettre  la  nation  en  danger...»  i;  «le  défaut  de  "  concentration  " 
dans  l'exercice  des   pouvoirs...  »  2. 

Souhait  empruntait-il  ses  façons  de  parler  à  la  franc-maçonnerie 
quand  il  disait  :  Réglons  le  partage  "  avec  le  compas  de  la  justice  et  de 
l'équité  "  ^  ?  Il  n'est  pas  nécessaire  de  le  supposer. 

Nous  sommes,  à  vrai  dire,  malgré  les  excellents  travaux  des  Gohin 
et  des  François,  incomplètement  renseignés  sur  les  métaphores  créées 
au  xviii^  siècle.  Ainsi  faut-il  considérer  comme  une  nouveauté  l'em- 
ploi figuré  du  mot  "  stigmate  "  :  «  les  "  stigmates  "  de  l'esclavage  et  de 
l'ignorance  »  *  ?  J'aurais  peine  à  m'y  résoudre,  si  adaptée  que  soit  cette 
métaphore  à  la  pensée  révolutionnaire.  La  France  des  économistes 
et  des  philosophes  avait  considéré  de  même  ces  deux  fléaux.  N'en 
avait-elle  pas  parlé  dans  les  mêmes  termes  ? 

J'en  dirai  autant  d'une  autre  métaphore,  empruntée  à  la  méca- 
nique et  appliquée  à  la  politique  :  «  admettre  dans  la  machine  légis- 
lative un  "  rouage  "  étranger  s».  Elle  était  sans  doute  plus  ancienne. 

Il  est  probahle  aussi  qu'on  n'a  pas  attendu  Mirabeau  pour  étendre 
à  toutes  sortes  d'objets  le  verbe  "  disséquer  "  :  «  on  a  tant  "  disséqué 
le  vote  "  par  ordre,  on  a  tant  frémi  du  veto  des  ordres  »  ^. 

Rivarol  a  bien  pu  penser  au  "  périgée  "  de  la  France  en  Europe,  avant 
d'écrire  ce  mot  dans  ses  Mémoires  :  «  Observez  que  la  France,  au 
moment  de  la  Révolution,  avait  atteint  son  plus  bas  "  périgée  "  en 
Europe...  »  ''. 

Les  sources  des  nouvelles  images.  Les  sciences.  —  Je  consi- 
dère qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  s'arrêter  longtemps  aux  images  analogues 
à  celles  dont  on  se  servait  à  l'époque  précédente.  Je  me  bornerai 
à  remarquer,  et  cela  n'est  pas  pour  surprendre,  que  ce  sont  toujours 
les  sciences  qui  fournissent  le  plus. 

1.  MATHÉMATIQUES.  —  «  Tant  que  vous  n'aurez  pas  trouvé  dans 
votre  sagesse  un  moyen  de  "  faire  agir  ce  ressort  delà  religion"  selon 

1.  Discours  du  Maire  de  Paris.  Séance  du  15  aoiU  1793,  Durand-Maillane.  Hist.  Conv. 
Nat.,  I,  V,  p.  92.   Cf.  Meillan,  Mém.,  p.  14. 

2.  Peuchet,  Comni.  de  Paris,  18  nov.  1791,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  228,  coL  1.  L. 
donne  le  sens  figuré. 

3.  Disc.  27  avr.  an  II,  Part.  Biens  comm.,  p.  711. 

4.  Mémoire  présenté  Ass.  Nat'%  24  oct.  1789,  .\rch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.   IX,  p.  535,  col.  2. 

5.  Sicyés,  7  sept.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  sér.,  t.  VIII,  p.  597,  col.  2.  Cf.  je  me  demande  à 
quoi  servent  tan'  de  "  rouages  "  inutiles  (Mirabeau,  12  décembre  1790).  *L.,  H.  D.  T.,  sans 
exemple. 

6.  Disc,  29  j  uil.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  300,  col.  1.  Ni  L.,  ni  H.  D.  T.  ne 
donnent  de  renseignements  sur  l'emploi  figuré. 

7.  Voir  p.  76  de  l'édilion  Baudouin.  Ce  mot  ne  se  trouve  pas  dans  son  Discours  sur 
l'Universalité. 


FIGURES  ET  IMAGES  63 

une  "  détermination  concentrique  au  mouvement  du  patriotisme  et  de 
la  liberté  "...  »  ^.  Cf.  «  Le  département  des  Basses-Alpes  est  sincèrement 
rendu  à  la  République.  L'esprit  public  a  pris  ici  un  "  degré  d'ascension  ", 
d'où  probablement  il  ne  redescendra  plus  ;  et  j'espère  avant  de  le 
quitter  d'y  consolider  la  liberté  de  façon  à  la  rendre  invulnérable  »  ^. 

2.  PHYSIQUE.  —  ((  Enfin,  le  feu  sacré  qui  brille  sur  la  montagne,  ce 
boulevard  de  la  liberté  publique,  par  l'extrême  "  réfrangibilité  de 
ses  rayons  régénérateurs  ",  développe  dans  tous  les  cœurs  les  germes 
de  l'esprit  révolutionnaire  ;  sa  force  sans  cesse  agissante  et  "  cen- 
trifuge "  doit  un  jour  embraser  l'un  et  l'autre  hémisphère  »  ^.  — 
On  en  rapprochera  cette  comparaison  :  «l'argent  ressemble  aux  fluides 
qui  tendent  toujours  à  se  mettre  au   niveau  »  *. 

L'électricité  en  particulier  commençait  à  obséder  les  esprits  :  «  Dans 
les  grandes  assemblées,  les    âmes  se  fortifient,  s' "électrilisent  "  »  ^. 

3.  CHIMIE.  — aC^est  bien  dommage  que  Pitt  soit  tant  occupé  à  souf- 
fler aux  yeux  du  peuple  ses  "  globules  phosphoriques  "  »  ^  ;  «  nos  manu- 
factures nationales  ont  pris  une  activité  étonnante.  Hélas  !  mon  vœu 
le  plus  ardent  serait  de  compter  sur  la  durée  de  cet  "  avantage  phos- 
phorique  "  »  '^  ;  «  continue  à  présenter  la  lumière,  mais  qu'il  ne  tombe 
du  flambeau  aucune  "  flammèche  sulfureuse  "  »  ^. 

4.  HISTOIRE  NATURELLE.  —  «On  dévore  la  République,  on  la  mange 
par  morceaux.  Oh  !  que  de  soi-disant  "  patriotes  anthropophages  "  »  ^  ; 
«  ...comme  des  montagnes  de  glace  qui...  couvrent  la  mer  de  l'opi- 
nion, et  en  "  obstaclent  "  le  flux  et  le  reflux  »  ^°.  Cf.  la  comparaison 
suivante  :  «  L'émigration  est  une  transpiration  naturelle  de  la  terre 
de  la  liberté  «11;  «  La  terre  que  les  eaux  abandonnent  demeure 
quelque  temps  infectée  des  insectes  qu'elle  laisse  à  découvert,  et 
qui  y  périssent  ;  ainsi  les  passions  et  les  vices  nourris  par  le  despo- 


1.  Mirabeau,  27  nov.  1790.  Cf.  On  y  représente  la  commune  de  Paris  comme  "une  auto- 
rité concentrique  "  autour  de  laquelle  tous  les  départements  doivent  se  rallier  ÇVergniaud,  Conv. 
Nat.,  25  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  140,  col.  1). 

2.  Dherbez-Latour,  4  frim.  an  11-24  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  p.  687. 

3.  Adresse  de  la  Société  popul.  de  Beaufort-en-Vallée  (Maine-et-Loire)  à  la  Conv..  dans 
Abbé  Hautreux,  La  Soc.  Popul.  de  Beaufort-en-Vallée,  p.  16. 

4.  Lebrun,  Mém.,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  571,  col.  2. 

5.  Bouche,  d'Aix,  Ass.  Nat.,  30  juil.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  307,  col.  2  ; 
voir  Goh.,  p.  358  ;  cf.  la  fête  décrétée  sur  notre  rapport  a  été  "électrique  "(Boisset,  de  Montp., 
3  pluv.  an  11-22  janv.  1794,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  393)  ;  V  "électricité  politique  " 
qui  travaille  l'humanité  entière  (Rapp.  Mailhe,  7  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX, 
p.  297). 

6.  Le  Carpent.,  6  flor.  an  11-25  avr.  1794,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  61. 

7.  Philibert,  du  Var,  20  juin  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  334,  col.  1.  Voir  Goh., 
phosphore,  p.  359  ;  H.  D.  T.  :  A.  1798. 

8.  Com.  Sal.  p.  à   Ingrand,  19  frim.  an  II-9  déc.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  285. 

9.  Lett.  Charbonnier,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  .321. 

10.  C.  Desmoul.,  V'^  Cord.,  VII.  Le  verbe  ■©•  L.,  H.  D.  T. 

11.  Lemontey,  dans  Aul.,  Orat.  Révol.,  Législ.  et  Conv.,  t.  I,  p.  127. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  5 


66  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

tisme  lui  survivent  et  paraissent  souiller  la  liberté  naissante.  Mais 
bientôt  sa  puissante  chaleur,  semblable  à  celle  d'un  soleil  radieux, 
purifie,   anime,  et  répand  de  toutes  parts  la  vie  et  le  bonheur  »  i. 

5.  MÉDECINE.  —  Est-ce  parce  que  tant  de  gens  s'appliquaient 
à  sauver  la  France,  que  comparaisons  et  métaphores  empruntées  aux 
pratiques  médicales  sont  si  nombreuses  ?  «  Sages  médecins  des 
maux  de  la  France,  ne  souffrez  pas  que  "  quelques  individus  soient  des 
espèces  de  polypes"  qui  absorbent  tous  les  sucs  nourriciers.  Faites-les, 
ces  sucs,  couler  par  différents  canaux  pour  vivifier  le  corps  entier  ; 
mais  gardez-vous  d'en  tarir  la  source  »  2;  «...on  sera  obligé  de  sup- 
primer les  journaux,  de  "  phlébotomiser  "  leurs  auteurs...»^;  «Le 
patriotisme  "  est  encore  ici  comme  un  corps  asphyxié  "  qu'il  faut 
rappeler  à  la  vie.  Les  moyens  révolutionnaires  sont  les  seuls  conve- 
nables et  les  seuls  curatifs  que  nous  sachions  administrer»*. 

Il  y  a  des  métaphores  de  cet  ordre  qui  sont  spécialement  à  noter  : 
«  Nous  arrivons  à  la  "  puberté  politique  "  »  ^  ;  «  donner  "  l'émétique 
révolutionnaire  "  aux  aristocrates  "  »  ^  ;  «  l'armée  de  la  Moselle  a 
besoin  d'  "  une  bonne  purge  "  »  ^. 

Les  affaires.  —  Il  semble  qu'on  ait  peu  puisé  dans  le  langage  des 
affaires  ;  elles  chômaient.  Citons  cependant  :  «  ceux-là  seuls  qui  con- 
tribuent à  l'établissement  public  sont  comme  les  vrais  "actionnaires 
de  la  grande  entreprise  sociale  "  »  ^. 

La  Vie  agricole.  —  Tout  au  contraire  l'esprit  se  reporte  sans  cesse 
à  la  vie  agricole  :  «"C'est  avec  la  faux  de  l'éloquence,  écrit  assez 
ridiculement   Lemaire,   qu'on  moissonne    des   cœurs  "  »  ^.   Voici  qui 

1.  Roland,  Lett.  à  la  Conv.,  30  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  153. 

2.  M.  le  Curé  de...  Ass.  Nat.,  6  août  1789,  Arch.  Pari.,  f  Sér.,  t.  VIII,  p.  353,  col.  2.  Cf. 
l'affreuse  et  redoutable  immensité  des  villes  qui,  comme  des  "  polypes  ",  usent  le  royaume  et 
l'épuisent  (Duquesnoy,  Ass.  Nat.,  4  nov.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  IX,  p.  672,  col.  1). 
*L.  :  Lesage. 

3.  Vilate,  Caus.  secr.  9  Tlierm.,  p.  233.  Mot  de  Barère.  Avait  été  employé  en  poésie  au 
xvi«  siècle  (Voir  F.  Brunot,  De  Philib.  Bugnonii  vita  et  eroticis  versibus,  p.  51). 

4.  Les  représentants  à  l'armée  d'Italie  au  Com.  Sal.  p.,  8=  jour  du  2"  mois  de  l'an  II- 
29  cet.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  de  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  115. 

5.  >J.  P.  Couturier,  Opin.,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  509,  col.  l.-QL.,  H.  D.  T. 
au  fig.  Mais  fomenter  était  courant. 

6.  Duquesnoy,  30  brumaire  an  11-20  novembre  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII» 
p.  599. 

7.  Hentz,  22  brum.  an  11-12  nov.  1793,  Id.,  ib.,  t.  VIII,  p.  283. 

8.  Siéyès,  21  juil.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  259,  col.  2.  CL  détruisons  le  "pri- 
vilège exclusif  "  du  patriotisme  (Danton,  Conv.,  29  mai  1793,  Disc,  p.  195);  commercer  d'il- 
lusions serait  dans  Mirabeau,  d'après  Wey  {Remarques  sur  la  langue  française,  1815,  t.  I, 
p.  95). 

9.  74'  Lett.  b.  patr.,  p.  7.  Cf.  (7  faut  mettre  la  "  faux  de  l'égalité  "  dans  la  main  des  tribunaux 
ou  la  remettre  entre  les  mains  du  peuple  ;  il  n'y  a  pas  de  milieu  (N.  à  la  Conv.,  10  mai  1793» 
Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  452). 


FIGURES  ET  IMAGES  67 

est  plus  terne  et  plus  vieillot  :  «  "  Greffer  des  plans  [plants  ?] 
exotiques  de  démocratie  sur  les  racines  "  profondes  d'une  vieille 
monarchie  »  ^. 


La  vie  générale.  —  Je  donnerai  ici.  un  ensemble  où  l'on  retrouve 
les  différents  compartiments  de  la  vie  :  «  Je  sais  qu'il  y  en  a  parmi 
vous  qui  "  ont  le  cœur  orfèvre  "  et  qui  aiment  l'or  »  ^,  «  ces  "  patriotes 
au  bain  Marie  "  du  club  de  89  »  ^  ;  «  Bailly  et  Lafayette,  qui  s'efforcent 
en  ce  moment  de  hâter  la  confusion  des  60  sections  en  48,  "  mêlent 
ainsi  les  cartes,  et  transvasent  pêle-mêle  les  citoyens  d'un  district 
dans  un  autre  "  »  *  ;  «  vous  voulez  une  "  révolution  à  l'eau  rose  "  »  ^  ; 
«  ces  hommes  qui...  organisent  la  guerre  civile,  "  rompent  l'essieu  du 
gouvernement  "  »  ^  ;  «  Chapelier  "  s'est  affourché  si  étroitement  sur  ce 
principe",  que...»^;  «le  ministre  ne  fera  aucune  nomination  que 
"  vous  n'ayez  épuré  tous  les  grades  jusqu'à  fond  de  cale  "...  »  ^  ;  «  ne 
voulant  pas  "  être  pasiphaïsée  par  le  moderne  minotaure  "  »  ^  ; 
«  quand  on  a  "  levé  sur  des  citoyens  irréprochables  le  poignard  de 
l'accusation  "  »  i"  ;  «  que  "  le  glaive  levé  sur  les  coupables  ne  puisse 
devenir  le  poignard  de  l'arbitraire  "  »  ^^. 

Lucien  Bonaparte  retourne,  lui,  en  arrière,  jusqu'aux  bourreaux 
de  l'Ancien  Régime  :  «  la  "  colonne  sur  laquelle  elle  [la  Constitution] 
est  posée  dans  cette  enceinte  ne  sera  point  un  billot  "  sur  lequel 
on  immole  une  victime  «i^. 

Images  inspirées  par  des  événements  contemporains.  —  C'est 
à  ces  métaphores-là  que  je  voudrais  m'arrêter  un  moment,  avant  de 
finir.  Il  suffît  du  reste  d'en  citer  quelques-unes,  elles  portent  leur  carac- 
tère très  apparent.  Le  rapport  de  Vadier  sur  l'affaire  Catherine  Théot 


1.  Suard,  Mém.  de  Condorcet,  t.  I,  p.  300.  Cf.  "  en  élaguant  l'arbre  de  la  religion  jusqu'à 
sa  dernière  branche,  on  pourrait  faire  mourir  le  tronc  "  (Besse,  curé,  2  nov.  1789,  Arch.  Pari., 
1"  Sér.,  t.  IX,  p.  631,  col.  1). 

2.  Javogues,  Lett.  du  10  niv.  an  III-30  déc.  1794,  Rev.  Univ.,  15  aw.  1925,  art.  Marion. 
■Q  L.,  H.  D.  T. 

3.  C.  Desmoul.,  Rémi.  Fr.  Brab.,  n"  66,  VI,  p.  36.  *  H.  D.  T. 

4.  Id.,  ib.,  n"  32,  III,  p.  362.  Littré  cite  un  emploi  figuré  analogue  dans  Lamartine. 

5.  Condorcet,  Lett.  à  de  Pange,  Mém.  de  Condorcet,  t.  II,  p.  147. 

6.  Chaumette,  Conv.,  23  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVIII,  p.  209. 

7.  C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  78,  VI,  p.  602.  *L.,  H.  D.  T. 

8.  Com.  Sal.  p.  à  Prieur  et  Jean-Bon  Saint-André,  Guerres  des  Vendéens  (Baudouin), 
t.  II,  p.  319. 

9.  Act.  des  Apôtres,  n°  186,  p.  4. 

10.  Lecointe-Puyraveau,  Conv.  Nat.,  4  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,   t.  LU,  p.  310, 
col.  1. 

11.  Le  représentant  chargé  de  la  levée  des  chevaux  à  Nancy.  1^'  frim.  an  11-21  nov.  1793, 
AuL,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  609. 

12.  Aux  Cinq-Cents,  26  mess,  an  VII-14  juil.  1799,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXVIII,  p.  90. 


68  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

en  fournit  plusieurs  :  «  "  laboratoire  du  crime  ",  les  écoles  "  torches 
du  fanatisme  "  »  ^. 

La  guerre  hante  les  imaginations  :  «  Quand  on  vous  a  vus  abattre 
le  tyran,  "  une  artillerie  de  fourberies  a  été  placée  dans  tous  les 
coins  "  ))2  ;  «  l'évêque  de  Rome...  observe  de  l'œil  1'  "  effet  des  fusées 
enflammées  qu'il  a  déjà  lancées  sur  la  France  "  »^;  «"  votre  patrio- 
tisme est  un  drapeau  que  vous  remuez  "  pour  attirer  autour  de  vous 
ceux  que  vous  voulez  gouverner  »  *  ;  «  la  société  est  essentiellement  sur- 
veillante ;  elle  est  "  la  corde  du  tocsin  qui  doit  frémir  à  l'unisson  "  d'un 
bout  à  l'autre  de  la  République  ))^;  «  c'était  surtout  la  section  Lepel- 
letier  à  qui  s'adressaient  tous  les  vœux...  "  son  bureau  était,  en 
quelque  sorte,  le  télégraphe  du  royalisme  "  »  ^. 

Images  diverses.  —  Tout  prit,  à  cette  époque,  un  aspect  différent. 
«  Le  concierge  "  flûta  sa  voix",  sa  femme  "  miella  "  la  sienne  »  '.  Le 
métaphorisme  n'était  nullement  propre  au  monde  politique. 

On  en  trouve  trace  dans  les  Cahiers  :  «  on  devrai  veiller  à  la  con- 
servation de  leurs  fruits  qu'el[les],  [les  fdles  ou  femmes  veuves] 
sont  soupçonnées  de  laisser  périr  par  leurs  fautes,  les  regardant 
comme  "  l'étendard  de  leur  ignominie  "  »  ®. 

1.  Rapport  sur  l'affaire  Théot. 

2.  Legendre,  dans  Lecointre,  Les  Crimes  de  sept  membres,  p.  203. 

3.  François  de  Nantes,  Opin.,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  512,  coL  1. 

4.  Necker,  Poiw.  Ex.,  t.  VIII,  p.  492. 

5.  Legendre,  Jacob.,  15  mal  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  25. 

6.  Fréron,  Mém.  s.  l.  mass.  du  Midi,  p.  69. 

7.  La  Mairie,  La  Force,  dans  Mém.  s.  l.  pris.,  t.  II,  p.  277.  Flûter  *L.,  H.  D.  T.,  non  en 
ce  sens  ;  mieller  -Q-  H.  D.  T. 

8.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  101-102. 


I 


CHAPITRE  X 
VALEUR  DE  CES  IMAGES 


Images  contestables.  —  Trop  souvent  les  métaphores  paraissent 
cherchées  :  «  Ses  habitudes  et  ses  manières  étaient  plus  près  du  "  méri- 
dien aristocratique  "  que  du  "  méridien  démocratique  "  »  ^  ;  «  "  lever 
l'appareil  de  la  plaie  monétaire  et  en  sonder  la  profondeur  et  les 
sinus"  ))2;  «si,  dis-je,  il  faisait  le  bilan  des  affiches  satiriques,  des 
libelles,  dont  on  l'a  entouré,  il  trouverait  le  "  peson  de  sa  balance 
aussi  chargé  qu'un  autre  "  »  ^. 

Il  arrive  que  l'image  obscurcit  au  lieu  d'éclairer  ;  le  lecteur  est 
obligé  de  retransposer,  et,  en  quelque  sorte,  de  traduire.  Par  exemple  : 
«  Guignard  a  "  aimanté  d'aristocratie  ton  cœur  "  flottant  et  timide  »  *  ; 
«  faire  "  circuler  le  macérage  impur  et  dégoûtant  de  leurs  poisons  " 
homicides  »  ^  ;  «  une  différence  établie  entre  les  citoyens  tendroit  à 
"  jeter  un  venin  de  défaveur  sur  les  lois  "  »  ^. 

Je  sais  bien  que  les  filets  de  Saint-Cloud  étaient  bien  connus  des 
gens  du  temps,  ce  n'était  pas  néanmoins  éclairer  les  manœuvres  illi- 
cites d'un  violateur  du  secret  des  lettres  que  de  dire  :  «  En  faisant  de 
la  poste  des  fdets  de  Saint-Cloud  que  le  ministre  seul  avait  droit  de 
lever  »  '. 

Comparez  :  «  Ces  autres  feuilles,  qui,  sous  prétexte  d'une  impar- 
tialité apparente,  semblable  au  lit  de  fer  d'un  ancien  tyran, 
allongent  ou  raccourcissent  à  leur  gré  les  opinions  qui  sont  pronon- 
cées à  cette  tribune,  tronquent  les  pensées  des  membres  qui  leur 
déplaisent  »  ^. 

Images  ridicules.  —  Les  images  ainsi  que  les  expressions  directes. 


1.  Mirabeau,  Disc,  20  déc.  1790. 

2.  Id.,  ib. 

3.  Id.,  ib. 

4.  C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n»  74,  VI,  p.  392.  Mercier  a  dit  plus  timidement  :  aiman- 
tés autour  du  comptoir  (Voir  Goh.,  p.  356). 

5.  C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  91,  p.  18.  ■©■  L.,  H.  D.  T. 

6.  Proc.-Verb.  de  la  Conv.,  22  brum.  an  11-12  nov.  1793,  Rapp.  de  la  Comm°  des  XXI, 
p.  240. 

7.  C.  Desmoul.,  V  Cord.,  III. 

8.  J.  Bon  Saint-André,  Conv.,  8  mars  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  11. 


70  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

souvent  prétentieuses  et  déclamatoires,  choquent  le  goût  le  plus 
indulgent  :  «  Quel  gouvernement  que  celui  qui  plante  l'arbre  de  la 
liberté  sur  l'échafaud  et  met  la  "  faux  de  la  mort  entre  les  mains  "  de 
la  loi  »  1  ;  «  retenez  avec  dignité  le  dépôt  de  la  vengeance  nationale,  mais 
ne  secouez  jamais  les  "  torches  sombres  des  haines  particulières  "  »  ^  ; 
avec  lequel,  «  dès  l'aurore  de  la  liberté,  il  a  frappé  "  d'accord  sur  l'en- 
clume de  la  vérité,  pour  faire  jaillir  les  salutaires  étincelles  sur  l'igno- 
rance opprimée  "  »  ^  ;  «  Hanriot  sauva  la  vie  à  trente  mille  âmes. 
"  Ses  yeux  vomissaient  "  le  salpêtre  sur  les  conspirateurs  »  *. 

Mieux  vaut  encore  être  banal  et  plat.  Beaucoup  y  ont  réussi,  sans 
le  vouloir  :  «  Il  avait  été  traîné  dans  la  boue  ;  il  avait  "  bu  dans  la 
coupe  du  mépris  "  »  ^  ;  «  la  "  calomnie  n'a  plus  de  dents  depuis  le 
10  août,  la  lime  de  la  République  les  a  brisées  "  »  ^. 

Voici  une  métaphore  qui  veut  faire  en  même  temps  antithèse  : 
«  Ce  n'est  plus  la  hache  des  révolutions  que  vous  devez  avoir  à  la 
main,  c'est  la  "  truelle  des  républiques  "  »  ''. 

D'autres  images  sont  pur  galimatias  :  «  Lorsque  "  la  statue  de  la 
Liberté  est  sur  le  trône,  l'insurrection  ne  peut-être  provoquée  que 
par  les  amis  de  la  royauté  "  »  ^  ;  «  la  popularité  et  "  l'éloquence 
de  Cicéron  fut  le  pont"  sur  lequel  Octave  passa  au  commandement 
des  armées,  et  y  étant  arrivé,  il  rompit  le  pont  »  ^. 

«  Que  tout  le  monde  se  dispute  la  gloire  de  se  perfectionner  dans 
l'art  de  bien  dire,  et  vous  verrez  "  rouler  un  torrent  de  lumières  " 
qui  sera  le  garant  de  notre  liberté,  pourvu  que  l'orgueil  soit  banni  de 
notre  République  »  ^''. 

Vergniaud  avait  la  parole  élégante  et  cependant  il  parle  «  des  pas- 
sions qui  pourraient  amortir  le  feu  de  celle  qui  doit  nous  animer  tous, 
de  l'amour  de  la   République  »  ^^. 

Certaines  métaphores  sentent  vraiment  le  coq  à  l'âne  :  «  Laissez 
flotter  un  moment  "  les  rênes  de  la  Révolution  ",  vous  verrez  le  despo- 
tisme  militaire   s'en    emparer»  ^^  j,((  \q  projet   de   décret  qu'il   vous 


1.  Saint- Just,  4  nov.  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  458. 

2.  Com.  Sal.  p.  aux  Com.  de  Surveil.,  Aul.,  Ad.  Com.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  167. 

3.  Un  des  représ,  à  l'Arm.  de  la  Moselle  à  la  Conv.,  13  oct.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p., 
t.  VII,  p.  402. 

4.  Danton,  Jacob.,  9  sept.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIX,  p.  100. 

5.  Méaulle,  23  nor.  an  11-12  mai  1794,  Aul.,  Ad.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  477. 

6.  Rép.  du   P'  le  Gagneur,  ci-devant  de  Lalande  au  cap""  Vincent,  Révol,  Par.,  n"  183, 
p.  120. 

7.  Manuel,  Conv.,  6  déc.  1792,  Bûcher  et  Roux,  t.  XXI,  p.  229. 

8.  Vergniaud,  Rép.  accus.  Robesp.,  10  avr.  1793,  Oral.  Révol.,  p.  98. 

9.  C.  Desmoul.,   V*  Cord.,  VII. 

10.  Saint-Just,  Déf.  de  Robesp.,  27  juil.  1794,  Oral.  Révol.,  p.  185. 

11.  Vergniaud,  Rép.  ace.  Robesp.,  10  avr.  1793,  Oral.  Révol.,  p.  96. 

12.  Robesp.,  Disc,  8  therm.,  Ib.,  p.  153. 


VALEUR  DE  CES  IMAGES  71 

a  présenté  n'en  dérive  point,  et  "  perd,  pour  ainsi  dire,  leur  sève  "  i 
[des  principes]  »  ;  «  qu'on  "  consulte  les  canaux  de  l'opinion  ",  qu'on 
examine  ce  qu'on  disait  partout...  que  Dumouriez  était  loin  d'asso- 
cier ses  lauriers  au  cyprès  du  2  septembre  »  ^  ;  «les  "factions  sont  le 
poison  le  plus  terrible  de  l'ordre  social...  lorsqu'elles  régnent  dans 
un  État",  personne  n'est  certain  de  son  avenir,  et  1'"  empire  qu'elles 
tourmentent  est  un  cercueil  "  :  elles  "  mettent  en  problème  le  men- 
songe et  la  vérité,  le  vice  et  la  vertu,  le  juste  et  l'injuste",  c'est  la 
force  qui  fait  la  loi  »  ^. 

De  l'incohérence  au  grotesque.  —  Commençons  par  ce  spé- 
cimen :  «  Le  corps  politique,  comme  le  corps  humain,  "  devient  un 
monstre  s'il  a  plusieurs  têtes  :  la  seule  qui  doit  régler  tous  ses 
mouvements  est  la  Convention  :  hors  la  sphère  qu'elle  trace,  est  le 
vuide  et  un  chaos  infini,  où  roulent  des  spectres  effrayants,  l'anar- 
chie et  le  despotisme  traînant  derrière  ce  monstre  des  chaînes  san- 
glantes "  »*. 

On  trouve  partout  des  exemples  :  «  Je  vois  déjà  vos  Ames  "  s'élec- 
triser  à  ce  récit  et  se  retremper  de  la  plus  inflexible  vertu  "»  ^  ; 
«Après  "  avoir  dénoncé  ces  poisons  de  la  Société,  portez  une  main 
hardie  sur  d'autres  foyers  de  corruption"»®;  a  Cette  espèce  d'"  in- 
grédient [l'assignat]  dont  l'immersion  avait  consommé  la  révolution  " , 
qui  avait  fourni  au  gouvernement  public  les  moyens  de  se  soutenir  »  "^  ; 
«  C'est  lui  d'abord  qui  a  "  couvé  l'œuf  constitutionnel  "  ))^;  «  asser- 
vir à  une  pendule  les  "  émanations  "  d'un  cerveau  politique  ))^; 
«  Quoique  "  fermentes,  ils  n'avaient  jamais  eu  que  le  masque  du  patrio- 
tisme "  »  ^o  ;  «  l'avenir  m'a  bien  convaincu  qu'il  y  avait  dès  lors  un 
"  moteur  invisible  qui  n'était  pas  satisfait  "  que  le  despotisme  fut 
détruit»";  «vous  avez  institué  "  une  commission  extraordinaire... 
vous  avez  senti  qu'elle  était  la  dernière  planche  "  jetée  au  milieu 
de  l'orage  pour  sauver  la  patrie»  ^2.  «Citoyens  collègues,  au  milieu 


1.  Saint-Just,  Sur  le  proc.  de  L.  XVI,  13  nov.  1792,  Orat.  Révol.,  p.  161. 

2.  Danton,  Décl.  giier.  aux  Girondins,  1^'  avr.  1793,  Ib.,  p.  117. 

3.  Saint-Just,  Déf.  de  Rob.,  9  therm.  an  11-27  juil.  1794,  Ih.,  p.  180. 

4.  Lett.  Corn.  Sal.  p.,  Arch.  dép.  Pas-de-Calais,  Coll.  Barbier,  dans  L.  Jacob,  Le  Bon,  t.  ï, 
p.  267. 

5.  Vadier,  24  août  1790,  Bûchez  et  Roux,  t.  XI,  p.  327. 

6.  Raffron,  Guill.,  Proc.-Verb.  Com.  Inst.  p.,  Conv.,  t.  II,  p.  92. 

7.  Barnave,  Introd.  Révol.  fr.,  t.  I,  p.  173.  H.  D.  T.  cite  ingrédient  au  fig.  d.  Volt.,  1774. 

8.  Mirabeau,  Lett.  à  ses  Commet.,  XII,  p.  16.  Cf.  nous  n'avons  encore  que  V  "œuf  de  l'in- 
trigue "  (C...  aux  Jacob.,  19  oct.  1792,  AuL,  Jacob.,  t.  IV,  p.  408). 

9.  M.  de  la  Luzerne,  3  août  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  333,  col.  1. 

10.  Révol.  Par...,  n"  175,  p.  337. 

11.  Bailly,  Mém.,  15  juil.  1789,  t.  II,  p.  33.  Cf.  ressort  dans  la  langue  antérieure. 

12.  Vigée,  Conv.,  24  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  185. 


72  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

des  sensations  républicaines  que  j'éprouve,  quelques  "  grenouilles 
du  marais  "  croassent  encore  ;  toutes  ne  sont  pas  écrasées,  elles 
ont  pris  le  "  manteau  du  patriotisme  "  »  ^  ;  «  c'est  déjà  un  spectacle 
digne  de  la  terre  et  du  ciel  de  voir  1'  "  Assemblée  des  représentants  du 
peuple  français,  placée  sur  un  volcan  inépuisable  de  conspirations"  »  2; 
«  La  victoire  des  armes  françaises  "  est  non  seulement  à  l'ordre  du  jour, 
mais  encore  en  permanence  au  bout  de  la  baïonnette  de  nos  braves 
républicains  "  »  ^  ;  «  "  Balayons  des  fondations  de  la  félicité  publique 
"  les  matières  hétérogènes  qui  en  rendraient  tôt  ou  tard  les  bases 
subversibles  "  »  *. 

Une  phrase  est  demeurée  célèbre  :  «  Je  me  suis  retranché  dans  la 
citadelle  de  la  raison  ;  j'en  sortirai  avec  le  canon  de  la  vérité  et  je 
pulvériserai  les  scélérats  qui  ont  voulu  m'accuser  »  5.  Elle  n'est  pas 
plus  ridicule  que  bien  d'autres,  Danton  avait  eu  pour  maître  Mira- 
beau lui-même. 

«  Lorsque  ces  vils  calomniateurs  "  suçaient  le  lait  des  Cours  "  »  ; 
«  au  commencement  des  États-Généraux  (c'est  ainsi  que  s'appelait 
alors  cette  Convention  nationale  encore  "  garrottée  dans  les  langes  " 
de  la  liberté)  »  ;  «  moi,  je  vous  parle  "  d'arrêter  la  pente  insensible 
de  tout  gouvernement  vers  la  forme  dominante  qu'on  lui  imprime  "  »  ®. 

1.  Boisset,  Lett.  de  Die,  21  sept.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  VI,  p.  604. 

2.  Disc,  7  prair.  an  II,  Monit.,  Réimp.,  t.  XX,  p.  587. 

3.  Soc.  popul.  de  Vouneuil-s.- Vienne,  La  RévoL,  1906,  t.  L,  p.  245. 

4.  Docu/n.  rédigé  par  Clialier  p.  rarniéeréyo/.  de  Lyon,  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII, 
p.  424. 

5.  Danton,   Giierr.  aux  Gir.,  p.  127. 

6.  Mirabeau,  Répl.  à  Barnave,  22  mai  1790,  Oral.  RévoL,  pp.  37,  46,  40. 


CHAPITRE  XI 
MÉTAPHORES  CONTINUÉES.  ALLÉGORIES,   APOLOGUES 

Très  souvent  on  est  tombé  dans  le  vice  de  la  métaphore  con- 
tinuée, comme  disait  Malherbe.  Parfois  on  a  le  bonheur  de  ne  pas 
choquer  le  naturel  :  «  c'est  un  volcan  qui  vomit  des  flammes,  mais 
écartez  les  matériaux  combustibles  qui  l'alimentent  el  il  ne  tardera  pas 
à  s'éteindre  »  ^  !  «  Dans  la  route  que  tenait  le  vaisseau,  il  fallait  encore 
plutôt  s'approcher  du  rocher  de  l'exagération,  que  du  banc  de  sable  du 
modérantisme  «  ^. 

Ailleurs,  il  y  aurait  bien  à  dire  :  «  N'en  doutons  pas,  nos  perspectives 
seront  changées,  si  jamais  cet  aplanissement  sans  exemple,  désigné 
sous  le  nom  d'égalité,  s'établit,  se  maintient  et  métamorphose  en 
entier  le  sol  moral  de  la  France  »  ^. 

Les  citoyens  actifs  de  la  commune  de  Lourmarin  écrivent  à 
l'Assemblée  Nationale  Législative  le  15  décembre  179L  Ils  se  sont 
aperçus  que  le  monstre  de  la  féodalité  survit  : 

L'Assemblée  Constituante  n'eut  que  l'intention  de  délivrer  les  campagnes  de 
ce  monstre  ;  mais  les  moyens  lui  manquèrent  parce  qu'elle  avait  dans  son  sein  des 
nobles,  des  gens  d'affaires  qui  lui  firent  une  égide  par  leurs  intrigues  et  leur  silence , 
et  que  les  membres  qui  voulaient  sincèrement  le  détruire  ne  connurent  pas  l'en- 
droit par  lequel  il  fallait  le  combattre  ;  ils  n'indiquèrent  qu'un  plan  général  d'at- 
taque, il  fut  adopté  comme  suffisant,  et  le  monstre  invulnérable  dans  tous  les 
points,  excepté  un  seul,  est  demeuré  vainqueur  des  traits  impuissants  lancés  contre 
lui*. 

Le  Comité  de  Salut  public  a  donné  dans  ce  style  :  «  Ainsi  se  déve- 
loppe l'ordre  révolutionnaire  ;  il  aboutit,  par  l'impulsion,  au  centre 
du  gouvernement,  par  la  surveillance  active,  à  ses  émanations  ;  par 
la  surveillance  simple,  aux  districts  ;  par  l'exécution  aux  communes 
et  à  leurs  comités,  de  manière  que,  prenant  pour  ainsi  dire  tout  à 
coup  une  voix,  des  yeux  et  des  bras,  le  corps  politique  prononce, 
regarde  et  frappe  à  la  fois  »  ^. 

Camille  Desmoulins  a  appelé   Billaud-Varenne   un   patriote    recti- 

1.  Journu-Auber  (Gironde),  Opinion,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  514,  col.  1. 

2.  C.  Desmoul.,   V^  Cord.,  V. 

3.  Necker,  Poiw.  Ex.,  t.  VIII,  p.  293. 

4.  Com.  Droits  féod.,  p.  280. 

5.  Cire,  du  Com.  Sal.  p.,  d.  Mantouchet,  o.  c,  p.  247. 


74  HISTOIIIP:  DE  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

ligne.  C'est  sans  doute  une  allusion  au  fameux  rapport  qu'il  présenta 
pour  l'établissement  du  gouvernement  révolutionnaire  et  au  style 
dans  lequel  il  est  conçu.  Bûchez  et  Roux  en  donnent  quelques 
échantillons  ^  : 

En  gouvernement  comme  en  mécanique,  tout  ce  qui  n'est  point  combiné  avec 
précision,  tant  pour  le  nombre  que  pour  l'étendue,  n'obtient  qu'un  jeu  embar- 
rassé, et  occasionne  des  brisemens  à  l'infini  :  les  résistances  entravantes  et  les 
frottemens  destructeurs  diminuent  à  mesure  qu'on  simplifie  le  rouage.  La  meil- 
leure constitution  civile  est  celle  la  plus  rapprochée  des  procédés  de  la  nature, 
qui  n'admet  elle-même  que  trois  principes  dans  ses  mouvemens,  la  volonté  pul- 
satrice,  l'être  que  cette  volonté  vivifie,  et  l'action  de  cet  individu  sur  les  objets 
environnans  :  ainsi  tout  bon  gouvernement  doit  avoir  un  centre  de  volonté,  des 
leviers  qui  s'y  rattachent  immédiatement,  et  des  corps  secondaires  sur  qui  agissent 
ces  leviers,  afin  d'étendre  le  mouvement  jusqu'aux  dernières  extrémités... 

C'est  une  vieille  erreur  propagée  par  l'impéritie  et  combattue  par  l'expérience, 
que  de  croire  qu'il  devient  nécessaire  dans  un  vaste  état  de  doubler  les  forces  par 
la  multiplicité  des  leviers  ;  il  est  au  contraire  démontré  à  tout  observateur  poli- 
tique que,  chaque  graduation  devenant  un  repos  arrestateur,  l'impulsion  première 
décroît  à  proportion  des  stations  qu'elle  rencontre  dans  sa  course.  Quand  le  gou- 
vernement, reprenant  enfin  une  attitude  ferme,  a  su  rétablir  l'harmonie,  si  par- 
fois quelques  ressorts  faiblissent  et  appellent  immédiatement  les  soins  de  l'ou- 
vrier, ce  n'est  qu'un  coup  de  lime  à  donner  en  passant,  et  l'on  ne  tombe  plus  dans 
l'inconvénient  de  ramener  le  désordre  et  la  confusion  en  substituant  la  main 
réparatrice  à  la  roue,  ou  usée,  ou  brisée  ;  dès  lors,  le  commissariat  se  trouve  res- 
titué à  l'objet  de  son  institution  :  c'est  une  clef  qui  par  intervalle  remonte  la 
machine  en  cinq  ou  six  tours  ;  mais  qui,  laissée  sur  la  tige,  la  fatigue,  l'entrave, 
et  finit  par  suspendre  totalement  le  jeu  naturel  des  ressorts. 

Le  rapport  tout  entier,  ajoutent  nos  auteurs,  est  dans  ce  goût. 
C'est,  à  chaque  phrase,  ou  la  force  coactive,  ou  le  mobile  contractif, 
ou  le  grand  ressort  en  parlant  des  abus  de  l'ancienne  forme  du  pou- 
voir exécutif,  qu'il  appelle  agence  d" exécution,  il  le  compare  à  une 
éponge,  à  un  aimant  politique  attirant  bientôt  tout  à  soi. 

Oudot  veut  «  conclure  à  ce  que  le  roi  soit  jugé  ».  Il  raconte  à  la  Con- 
vention un  apologue  :  «  Je  voyageais  avec  un  grand  nombre  de  per- 
sonnes qui  avaient  la  même  destination  que  moi.  Nous  traitâmes 
avec  un  capitaine  de  navire  pour  la  traversée  qui  devait  être  longue 
et  périlleuse...  ».  Et  pendant  vingt  lignes  c'est  un  défilé  des  fautes 
et  des  crimes  du  capitaine,  qui  prend  une  route  opposée  à  celle  qu'il 
fallait  suivre,  est  de  connivence  avec  un  corsaire,  etc..  Il  s'agit  tout 
simplement  de  la  conduite  du  roi  ^. 

Prophétisme  révolutionnaire.  —   Il  était  fatal  qu'on  se  sou- 


1.  T.  XXX,  pp.  252  et  suiv. 

2.  3  dcc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  172. 


MÉTAPHORES  CONTINUÉES.   ALLÉGORIES,  APOLOGUES  75 

vînt  du  Christ  parlant  au  peuple  en  paraboles.  Suttières-Sarcey  —  agri- 
culteur réformiste  —  se  présente  ainsi  aux  .Jacobins  : 

De  hautes  futaies  ombrageoient  un  arbre  à  fruits  de  la  plus  excellente  qualité  ; 
quoiqu'abondant  en  sève  et  très  vigoureux,  ses  branches  languissantes  et  rabou- 
gries, ne  produisoient  qu'un  foible  et  chétif  revenu.  Le  propriétaire  en  gémissoit 
depuis  long-temps  :  mais  il  attendoit  pour  mettre  la  coignée,  que  les  arbres  par- 
venus à  leur  maximum,  se  couronnassent.  Il  voulut  enfin,  et  la  forêt  fut  abattue... 

Cet  arbre,  mes  concitoyens,  est  l'agriculture  ;  la  haute  futaie,  les  préjugés  et 
la  féodalité  ;  les  branches,  le  commerce  et  les  arts  ;  les  fruits  sont  les  richesses 
produites  par  la  terre,  les  seules  véritables.  Le  propriétaire  est  le  souverain  qui 
s'est  rendu  justice  en  s'exécutant  lui-même,  le  jardinier...  Que  ce  choix  mérite 
d'attention  !  car  il  y  a  plus  de  taupes  que  d'hommes  clairvoyans  dans  cette  partie. 
La  mousse  est  la  routine  qui  conduit  tous  les  hommes  ;  les  engrais  sont  les  mil- 
lions confiés  à  des  hommes  pervers  qui,  au  lieu  de  détruire  la  mousse  des  préjugés, 
ont  cherché  plutôt  à  les  perpétuer.  Les  taillis  sont  les  nations  voisines  qui,  jusqu'à 
présent,  nous  ont  ombragé[s]  par  leur  commerce,  et  que  nous  étoufferons  bientôt, 
si  la  nation  veut  enfin  se  convaincre  que  sa  splendeur  dépend  de  l'agriculture,  et 
que  toutes  ses  ressources  sont  là  ^. 

On  accorda  à  l'orateur  les  honneurs  de  la  séance. 

liemaire  a  intitulé  Paraboles  plusieurs  de  ses  rhapsodies.  Il  lui 
arrive  de  mettre  en  tête  :  Comparaison,  et  d'expliquer  :  «  La  Consti- 
tution est  le  gros  bourdon,  les  sonneurs  les  députés  patriotes,  etc.  »  ^. 
L'intention  de  ce  messie  à  la  solde  est  claire  ;  il  conte  à  ses  lecteurs 
des  sortes  de  fables,  où  le  populaire  prend  plaisir,  parce  qu'on  lui  donne 
la  joie  de   deviner. 

Mais  je  ne  crois  pas  qu'on  pût  légitimement  expliquer  de  même 
d'autres  allégories  qui  ne  sont  pas  rares,  et  n'ont  rien  d'apostolique. 
Ainsi  : 

Ils  détermineront  bien  du  monde  à  ne  pas  embarquer  sur  la  frégate  Perrières, 
crainte  que  ses  secrets  ne  soient  une  bande  de  corsaires  qui,  avertis  du  départ 
de  cette  riche  cargaison,  seront  en  croisière,  épieront  le  passage  et  peut-être 
encore  le  pilotte  bien  d'accord  donnera  dans  l'embuscade  et,  comme  par  impru- 
dence ou  par  malheur,  secondera  les  corsaires  avec  lesquels  ils  seront  de  moitié  ^. 

La  vérité  est  que  les  orateurs,  une  fois  engagés  dans  une  voie,  la 
suivent  aussi  loin  qu'elle  peut  conduire,  et  filent  sans  fin  leurs  images. 
Combien  sont  montés  sur  le  vaisseau  de  la  République  : 

...s'il  fut  jamais  un  beau  spectacle,  c'est  celui  de  voir  le  vaisseau  de  la  Répu- 

1.  Apologue  adressé  aux  85  départ '»  par  le  citoyen  Suttières-Sarcey,  anc.  dir.  de  l'École 
d'agric.  établie  à  Anet,  près  Compiègne,  actuel'  Commiss.-ordonn.  de  la  3^  division  mili- 
taire. Metz,  Lamort,  s.  d. 

2.  2<î«  Lett.  b.  pair.,  pp.  1  et  2  ;  cf.  27«  Lett.  Là,  c'est  le  vaisseau  dans  la  tempête  ;  il  y  est  revenu 
vingt  fois.  Dans  la  24«  Lett.,  c'était  le  dogue  (le  patriote),  les  roquets  (les  aristocrates),  etc., 
etc. 

3.  Disc,  de  Buirette  de  Verrières  aux  Cordeliers,  A.  Mathiez,  Le  Club  des  Cordeliers, 
p.  82. 


76  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

blique,  battu  par  la  tempête,  s'avancer  tranquillement  au  port  de  la  liberté.  Au 
dehors,  il  est  poussé  par  les  vents  et  les  orages  ;  dans  l'intérieur,  il  l'est  par  des 
traîtres  qui  veulent  entraîner  ce  vaisseau  sur  les  écueils,  et  enfin  dans  un  préci- 
pice profond,  mais  ces  traîtres  ont  été  arrêtés  dans  leurs  projets.  Pilotes  habiles, 
continuez  vos   travaux  ^. 

Les  volcans  inspirent  beaucoup  aussi  :  «Nous  sommes  entrés  aujour- 
d'hui dans  la  conscience  de  Pitt,  dans  ce  volcan  qui  vomit  tous  les 
crimes  ;  nous  avons  traversé  cette  lave  mortifère  et  pestilentielle  ; 
allons  maintenant  sur  le  cratère  du  volcan,  je  veux  parler  du  gou- 
vernement anglais  »  ^. 

L'abbé  Fauchet  est  de  ceux  qui  se  lancent  à  corps  perdu  dans  ces 
formes  apostoliques.  Je  n'en  donnerai  qu'une  preuve  parmi  cent 
autres  : 

Nous  éprouvons  des  maux  extrêmes  et  nous  sommes  tentés  de  nous  croire  loin 
d'un  si  grand  bonheur  ;  cependant  nous  y  touchons,  nous  n'en  sommes  séparés 
que  par  le  torrent  de  l'anarchie,  qui  roule  des  ruines  ;  il  va  se  dessécher.  Ce  sont 
les  dernières  efYusions  des  tempêtes  de  tous  les  despotismes  expirans  et  des  vapeurs 
de  tous  les  cloaques  du  vice,  que  la  longue  servitude  des  peuples  avait  creusées. 
Le  feu  de  la  liberté  les  fait  bouillonner  avec  violence  ;  mais  bientôt  il  les  aura 
taris  ;  c'est  l'infaillible  effet  de  la  chaleur  divine.  Après  cette  épuration,  il  ne  ver- 
sera que  des  flots  de  lumière,  et  ne  laissera  couler  que  l'or  de  la  vertu  '. 

Terminons  par  un  brouillon  du  réquisitoire  contre  la  veuve  de 
Camille  Desmoulins,  dont  l'auteur  s'apprêtait  visiblement  à  briller  : 

Cette  ntiasse  de  vertus,  de  crimes  et  d'insouciance  coupable  bouillonne  bientôt 
sur  le  brasier  du  patriotisme.  Une  portion  immonde  s'évapore  d'elle-même  par 
l'ébullition.  La  raison  et  la  vertu  écument  ce  que  l'évaporation  n'a  pu  purger, 
et  bientôt  un  résidu  pur  et  limpide  présente  un  miroir  consolant  à  ceux  qui  ont 
su  se  dire  :  J'achèterai  par  tous  les  sacrifices,  par  toutes  les  privations,  la  liberté, 
l'égalité  qui  assureront  le  bonheur  de  la  génération  naissante,  qui  seule  doit 
recueillir  les  sueurs  et  les  travaux  de  celle  actuelle  *. 

Ce  qui  est  étonnant,  c'est  de  voir  ces  inventions  entrer  jusque  dans 
certaines  pièces  qui  ne  s'adressent  pas  aux  masses.  Le  Comité  de  Salut 
public  en  a  reçu  dans  sa  correspondance.  A  Château-du-Loir  :  «  la 
superstition  agitait  ses  ailes  lugubres  et  tentait  d'élever  son  vol  au 
dessus  de  la  raison...  ».  Mais  Garnier  Fa  aperçu  : 

A  ce  prix  on  peut  bien  s'exposer  à  la  colère  mourante  du  sacerdoce.  A  ses  côtés 
gisait  le  fédéralisme,  et  le  souffle  de  son  sommeil  pénible  m'assurait  qu'il  respirait. 
J'avais  tout  préparé  pour  lui  lancer  le  coup  de  massue.  Réfugié  dans  les  Admi- 


1.  La  Soc.  pop.    de   la   Section   Poissonnière  à  la  Conv.,  30  vent,  an  11-20  mars  1794, 
Courr.  Égal.,  1"  germ.  an  11-21  mars  1794,  n»  580. 

2.  CoUot  d'Hcrb.  aux  Jacob.,  23  niv.  an  11-12  janv.  1794,  Aul.,  Jacob.,  t.  V,  p.  609. 

3.  Journ.  des  Amis,  n"  1,  p.  5-6,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  359. 

4.  Wallon,  Trib.  RévoL,  t.  III,  p.  210. 


METAPHORES   CONTINUEES.  ALLEGORIES,  APOLOGUES  77 

nistrations,  il  reposait  dans  le  sein  des  administrateurs,  et  prêt  à  les   frapper   du 
fer  de  l'épuration,  j'ai  cru  devoir  consulter  les  Sociétés  populaires  ^. 

Il  les  prodigue  lui-même  à  l'occasion  :  «  les  législateurs  ont  refondu 
la  statue  de  la  loi,  pour  lui  donner  les  formes  révolutionnaires  ». 

Les  défectuosités  qui  tenaient  aux  erreurs,  ou  plutôt  aux  crimes  des  premiers 
ouvriers,  sont  effacées  ;  mais  tout  ce  qu'il  y  avait  de  traits  purs  est  conservé  ;  la 
matière  n'a  pas  été  brisée,  elle  n'a  été  que  remaniée  ^. 

Les  premiers  législateurs  avaient  jeté  dans  un  ordre  apparent  les  germes  d'un 
désordre  futur  ;  ils  avaient  infusé,  pour  ainsi  dire,  les  principes  du  fédéralisme  dans 
l'organisation  même  des  autorités. 

...  l'exécution  de  la  loi  se  trouvait  ralentie  et  neutralisée  en  passant  et  en  s'ar- 
rêtant  successivement  sur  chaque  anneau  de  la  chaîne  hiérarchique  des  adminis- 
trations. Le  câble  révolutionnaire,  aminci  en  quelque  sorte  dans  cette  longue 
filière,  n'avait  plus  de  consistance  ;  tandis  qu'il  doit  être  lancé  avec  violence,  et, 
touchant  en  un  instant  les  extrémités  au  moindre  signe  du  législateur,  lier,  rat- 
tacher tout  fortement  au  centre  du  gouvernement. 

Telles  ont  été  les  causes  qui  ont  appelé  sur  la  viciosité  de  l'ancienne  organi- 
sation, la  main  réformatrice...  ^. 

Les  ruraux  ont  souvent  essayé  d'attraper  ce  procédé  qui  donnait 
à  leur  style  un  caractère  «  analogue  »  : 

Législateurs,  la  souche  gothique  de  l'arbre  féodal  est  anéantie  ;  son  ombre 
dangereuse  et  perfide  ne  stérilise  plus  aucune  partie  du  sol  français,  ses  plus  pro- 
fondes racines  sont  desséchées,  l'arbre  sacré  de  la  liberté  ombrage  nos  possessions, 
nous  sommes  rentrés  dans  nos  droits,  nos  terres  communales  nous  sont  rendues  *. 

Comparez  : 

L'hydre  affreux  du  royalisme  qu'enfanta  dans  la  ci-devant  province  du  Poitou 
l'union  de  deux  monstres  également  hideux  et  homicides,  l'égoïsme  et  le  fanatisme, 
vient  enfin  de  voir  tomber  sous  le  fer  victorieux  de  la  République  dans  les  mains 
de  Westermann  une  grande  partie  de  ses  têtes  venimeuses,  la  presque  totalité  de 
son  corps  éparse  en  lambeaux  qui  injectent  la  peste  et  la  mort  partout  où  cet 
animal  sanguinaire  a  porté  le  pillage,  la  famine  et  la  dévastation,  nous  promet 
sa  prochaine  destruction.  Mais  avant  d'expirer  il  peut  encore  infester  de  deux  ter- 
ribles fléaux  quelques  contrées  estimables  par  leur  civisme.  Cependant  le  redou- 
table cimeterre  des  vengeances  du  peuple  s'agite  ;  or  pour  que  son  action  utile 
se  soutienne  et  que  le  dernier  coup  qu'il  doit  porter  aux  détracteurs  impies  des 
droits  de  l'homme  les  précipite  en  effet  dans  la  fange  qui  les  vit  naître,  il  n'a  plus 
tesoin  que  de  l'impulsion  électrique  que  vous  seuls,  oui,  vous  seuls  pouvez  lui 
communiquer  ^... 


1.  D'Alençon,  26  niv.  an  II-1.5  janv.  1794,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  261. 

2.  Le  Com.  de  Sal.  p.  aux  Départ",  5  niv.  an  11-25  déc.  1793,  Buchei  et  Roux,  t.  XXXI, 
p.  16. 

3.  Est-ce  de  la  main  d'Hérault  de  Séchelles  ?  On  le  dirait.   En  tous  cas,  c'est  le  com- 
mentaire du  décret  de  frimaire. 

4.  Pét.  d'un  gr.  d'hab.  de  Roeux  (Pas-de-Calais),  1793,  Part.  Biens  Commun.,  p.  563. 

5.  Adresse  de  la  Soc.    de   Beaumont-en- Vallée   à   la    Conv.,    dans   Abbé    Hautreux,   La 
Société  Républ.  de  Beaufort-en-Vallée,  p.  6. 


78  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

Dévergondages.  —  Nous  venons  de  parler  de  métaphores  lon- 
guement filées,  aux  airs  d'allégories.  Ce  qui  est  plus  fréquent,  et  plus 
en  rapport  avec  le  tohu  bohu  des  idées  et  des  passions,  ce  sont  des 
séries  de  mots,  d'expressions  qui  se  succèdent  sans  aucune  suite,  se 
heurtent,  se  choquent,  souvent  dans  une  même  phrase.  Des  masca- 
rades de  momons  qui  tournaillent  dans  un  désordre  burlesque,  en 
agitant  leurs  oripeaux  :  «  le  concert  de  la  fiscalité  et  de  la  médiocrité 
cupide  et  jalouse,  qui  avait  ravi  au  génie  la  matrice  des  arts,  en 
comprimant  tout  germe  de  liberté  et  d'énudation  »  ^  ;  «  ennemis  de 
tout  genre,  aristocrates,  modérés,  ligue  des  rois,  dans  peu  vous  ne  serez 
plus.  Et  sur  vos  corps  sanglants  la  République  française  s'asseoira 
majestueusement,  et  le  bonnet  de  la  liberté  couvrira  la  tête  de  l'uni- 
vers »  2. 

Concours  de  ridicule.  —  A  vrai  dire,  bien  rares  sont  ceux  qui 
n'ont  pas  sacrifié  au  faux  goût. 

Dubois-Crancé,  si  positif,  si  clairvoyant,  entasse  lui  aussi  les 
images  :  «  Connaissez  donc  votre  grandeur  ;  vous  "  combattez  des 
géants  et  vous  ne  savez  pas  écraser  le  reptile  ".  Il  semble  qu' "  au 
milieu  du  torrent  révolutionnaire  ",  "  au  centre  d'une  atmosphère 
embrasée  par  la  liberté  ",  "  les  glaces  du  despotisme  ne  soient  pas 
encore  fondues  "  ^. 

Un  Rivarol,  prophète  attitré  du  bon  goût,  se  laisse  aller  :  «  les 
corps  ne  se  reposent  que  dans  leur  "  centre  de  gravité  ;  la  France  que 
vous  avez  agitée,  mais  que  vous  n'avez  pas  assise  sur  sa  vraie  base  ", 
va  "  tomber  dans  les  convulsions  "  de  l'anarchie  »  *. 

Saint- Just,  si  châtié,  si  classique,  lâche  des  phrases  comme  :«"  Je 
suivrai  le  fil  des  vues  "  que  je  vous  ai  présentées  »  *. 

Robespierre,  malgré  ses  affectations  de  froideur,  donne  lui-même 
dans  cette  manière  :  «  Ainsi  on  voit  que  la  calomnie  est  encore  la 
mère  du  feuillantisme,  ce  "  monstre  doucereux  "  qui  dévore  en  cares- 
sant, et  qui  a  pensé  tuer  la  liberté  naissante,  "  en  secouant  sur  son 
berceau  tous  les  serpens  de  la  haine  et  de  la  discorde  "  »  ». 

C'est  comme  une  fièvre  où  des  visions  tourbillonnent  ;  on  se 
jette  de  l'une  à  l'autre  sans  réflexion,  sans  attention  même,  comme 
des  mouches  qu'attirent  les  rayons  qui  luisent. 

Si  on  eût  mis  la  cocasserie  au  concours,  le  Comité  de  Salut  public 

1.  Séranne,  1792,  Arch.  ParL,  V  Scr.,  t.  L,  p.  370,  coL  2. 

2.  Id.,  11  brum.  an  II-4  nov.  1793,  Id.,  ib.,  t.  VIII,  p.  242. 

3.  Disc,  à  la  Soc.  pop.  d'Orléans,  14  lévr.  1794,  lung,  Dub.-Crancé,  1.  II,  p.  89. 

4.  Mém.,  p.  209. 

5.  12  fé^T.  1793,  Œiwr.,  t.  I,  p.  411. 

6.  Jacob.,  29  cet.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  13. 


MÉTAPHORES  CONTINUÉES.    ALLÉGORIES,  APOLOGUES  79 

lui-même,  si  bref  et  si  net  à  certains  jours,  fût  entré  en  ligne  : 
"  L'ordre  révolutionnaire,  écrit-il,  qui  fait  déborder  la  terreur  en  tor- 
rent sur  l'hydre  des  conspirateurs,  doit  placer  la  vertu  et  par  con- 
séquent vous-mêmes  dans  le  port,  tandis  que  la  tempête  tonne  sur 
les  têtes  coupables  et  les  écrase  "  ^  Était-ce  Barère  qui  avait  tenu 
la  plume  ?  Il  en  était  fort  capable  et  on  l'a  souvent  incriminé  2. 

Mais  il  avait  des  compétiteurs.  Un  des  maîtres  de  la  bizarrerie, 
c'est  le  citoyen  Mallarmé.  Il  écrit  de  Sarreguemines,  le  l^""  prairial 
an    II: 

C'est  ainsi  que,  caméléon  politique,  s'est  prononcée  dans  la  route  de  la 
liberté  la  commune      que  je  viens  d'épurer... 

Je  ne  dois  pas  vous  dissimuler  combien  j'ai  trouvé  d'obstacles  à  la  perfecti- 
bilité républicaine.  Ballottée  successivement  par  un  prêtre  ami  de  l'Autriche,  qui 
s'était  jeté  aux  rênes  de  l'opinion,  par  des  émigrés  "  rentrés  sur  l'air  de  l'indépen- 
dance et  ne  jouissant,  au  mépris  des  lois,  de  la  leur  que  pour  empoisonner  la 
moralité  publique  par  "  le  fanatisme  de  la  royauté  qui  avait  jeté  dans  certains 
cerveaux  une  ivresse  profonde  '  ,  "  par  les  vapeurs  somnifères  du  modérantisme 
et  les  fureurs  de  la  superstition  hideuse",  il  était  impossible  que  Sarreguemines 
fût  lancée  au  faîte  des  principes  "  qui  ont  animé  notre  belle  Révolution.  Aussi 
en  vain,  là,  chercheriez-vous  des  amants  courageux  et  brûlants  de  ses  heureux 
résultats  ;  en  vain  jetteriez-vous  dans  tous  les  cœurs  les  "  semences  les  plus  ner- 
veuses des  vertus,  du  patriotisme  et  de  la  morale  ;  il  faut  commencer  par  épurer 
les  consciences,  "  refondre  les  cœurs,  donner  un  nouveau  pli  à  l'âme  "  et  changer 
en  formes  révolutionnaires  les  formes  grotesques  de  l'aristocratie  et  du  roya- 
lisme ^. 

Je  crois  néanmoins  que  le  prix  de  l'équipe  des  Conventionnels 
irait  à  Boisset,  que  j'ai  déjà  cité.  Voici  un  échantillon  de  sa  manière 
(il  en  a  de  pire)  :  «  L'âme  douce  et  vertueuse  pourra  désormais 
"  respirer  sous  l'ombrage  des  principes  "...  Vous  avez  fait  un  grand  pas 
vers  l'immortalité,  votre  énergie,  "  vos  vertus  ont  rattaché  les  palmes 
civiques  "  que  quelques  instants  de  faiblesse  avaient  enlevé[es]  "  au 
faisceau  qui  doit  couronner  vos  ouvrages  "  »  *. 

Mirabeau  du  reste,  s'il  eût  vécu,  eût  été  un  concurrent  des  plus 
redoutables  ;  nul  ne  l'a  dépassé  : 

Alors  la  confraternité  trop  oubliée  de  l'espèce  humaine  s'entrelacera  par  une 


1.  Le  Corn.  Sal.  p.  au  Com.  de  SurveilL,  AuL,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  168.  Cf.  •  Si 
votre  civisme  courageux  s'en  est  imposé  "  le  fardeau,  lorsque  le  le^'ie^  de  la  Révolution  était 
flottant  encore,  lorsque  rien  n'indiquait  au  pilote  sa  marche  sous  un  ciel  couvert  de  ténèbres 
et  d'orages  ",  aujourd'hui  que  la  loi  devient  votre  boussole,  que  Khorizon  politique  s'em- 
bellit de  lumière  et  d'espérance,  pourriez-vous  concevoir  quelque  crainte  ?  »  (Com.  Sal.  p. 
au  Cons.  Exéc,  2  niv.  an  11-22  déc.  1793,  Corr.  Carnot,  t.  IV,  p.  250). 

2.  «  [Barère] ...  dont  le  style  entortillé  de  bouflonnement  politique  ne  peut  être  compris  de 
la  classe  inéduquée  »(A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  Fr.,  11  flor.  an  IV-30  a\TU  1796,  t.  III,  p.  173). 

3.  AuL,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  638. 

4.  26  vend,  an  III-17  oct.  1794,  AuL,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XVII,  p.  490-491. 


80  HISTOIRE   DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

circulation  plus  amiable  et  plus  active  dans  tous  les  rapports  politiques  et  cona- 
merciaux  ^. 

On  a  voulu,  pour  "  imprimer  au  ressort  contre-révolutionnaire  une  teinte  cons- 
titutionnelle "  et  nationale,  que  "  les  moteurs  en  fussent  pris  parmi  les  spectateurs  " 
et  les  compagnons  de  vos  travaux  ;  il  résulte  de  là  "  un  signal  solennel  de  scission 
qui  ranime  toutes  les  espérances",  et  qui,  sans  les  vertus  personnelles  du  prince 
que  vous  avez  appelé  le  restaurateur  de  la  liberté  française,  promettrait  au  des- 
potisme abattu,  "  des  forces  pour  briser  son  tombeau  "  et  pour  redresser  son 
trône  sur  les  cadavres  des  hommes  échappés  à  ses  fers  2. 

Javogues  le  suit  à  une  tête  :  «  Écartez  les  intrigants,  surveillez- 
les  "  avec  l'œil  de  la  défiance  qui  doit  ombrager  tout  austère  répu- 
blicain "  »  ^. 

Le  21  octobre  1 792,  Goncbon,  orateur  des  sections  de  Bonne-Nou- 
velle et  Quinze-Vingts,  donne  à  la  Convention  lecture  de  l'adresse 
suivante  : 

Les  citoyens  du  faubourg  Saint-Antoine...  saluent  les  mandataires  de  la  Répu- 
blique. Quand  la  Cour  "  versait  à  pleines  mains  sur  tout  l'Empire  la  coupe  de  la 
haine  et  de  la  corruption",  lorsque  la  France  était  encore  un  royaume,  nous 
entretenions  "  sous  le  chaume  des  faubourgs  "  et  "  sous  les  ruines  de  la  Bastille 
le  feu  sacré  de  l'égalité  "  ;  nous  rappelions  à  haute  voix  les  grands  principes  et  nous 
faisions  à  la  barre  cette  prophétie  politique  :  "  l'éponge  des  siècles  peut  effacer  du 
livre  do  la  loi  le  chapitre  de  la  royauté  ;  mais  le  titre  de  la  souveraineté  nationale 
restera  toujours  intact      [Applaudissements]  *. 

Quoi  d'étonnant,  dans  ces  conditions,  si  les  députations,  de  Paris  et 
de  province,  tombent  dans  les  mêmes  vices.  Les  ruraux  avaient  déjà 
avant  la  Révolution  une  propension  naturelle  à  patauger  dans  le 
charabia.  Evénements  et  exemples  ne  pouvaient  que  les  engager 
à  s'enliser  davantage.  Ils  s'y  sont  noyés  :  «  "  Démasquer...  signaler 
à  l'opinion  publique  ces  contrebandiers  du  patriotisme  "  qui  "  ne 
se  sont  attachés  au  char  de  la  révolution  que  pour  en  arracher  les 
dépouilles  "  »  ^! 

Il  est  certains  passages  de  leurs  élucubrations  qui  ont  un  cachet  de 
«  localité  »  :  «  Représentants...  il  étoit  temps  de  poser  le  fanal  protec- 
teur à  l'entrée  du  port  :  le  vaisseau  de  l'État  s'en  approche  à  pleines 
voiles  et  son  naufrage  étoit  possible,  car  les  pirates  de  l'opinion  avoient 
aussi  placé(s)  des  feux  sur  les  écueils»  ^.  Marseille  pouvait  écrire  ainsi. 

1.  Disc.  12  dcc.  1790. 

2.  Disc,  6  nov.  1790,  Bûchez  et  Roux,  t.  VIII,  p.  117. 

3.  A  la  Soc.  des  S.  Culottes  de  Bourg,  21  frim.  an  11-11  déc.  1793,  Rev.  Universelle, 
15  avr.  1925,  p.  13f.,  art.  de  Marion. 

4.  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L II,  p.  ()07.  Cf.  " Émoussons  le  glaive  de  la  démagogie,  mais  n'ai- 
guisons pas  celui  du  modérantisme  "  (Conv.,  21  oct.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  357). 

5.  La  Soc.  popul.  rcséiurcc  de  Cherbourg  à  la  Conv.,  Bull.,  4  frim.  an  111-24  nov.  1794. 

6.  Soc.  popiil.  de  Marseille  à  la  Conv.,  Bull.,  Suite  de  la  séance  du  6  frim.  an  II 1-26  nov. 
1794. 


METAPHORES  CONTINUEES.  ALLÉGORIES,   APOLOGUES  81 

Ce  qui  suit  est  moins  caractéristique,  mais  fleure  cependant  la  terre  : 
«  Pendant  que  nous  allons  ensemencer  nos  terres  pour  nourir  nos 
armées,  cultivé  [lire  :  cultiver]  ce  beau  champ  des  vertus  républi- 
caines, qui,  sillonné  par  l'Égalité,  hercé  par  la  fraternité,  vous  don- 
nera une  récolte  certaine  en  mœur[s]  comme  en  morale,  surtout  en 
observant  que  l'ivraie  fut  soigneusement  extrait[e]  du  grain  pur(e)  »  ^. 

Mais  que  de  chutes  dans  le  fossé  :  «  Que  le  "  glaive  de  la  loi  se  pro- 
mène sur  les  têtes  coupables  "  »  ^  ;  «  vous  avez  "  écrasé  la  pomme  de 
discorde  qui  divisait  les  esprits  "  »  ^  ;  «  ne  croyez  pas,  citoyens,  que  le 
comité,  dans  "  le  débordement  de  cette  hémorragie  d'aristocratie 
pécuniaire  ",  s'arrête  à  ce  troisième  degré  »  (souligné)  *. 

Souvent  l'écrit  commence  bien  et  simplement,  puis  on  se  jette 
sans  bonheur  sur  le  sentier  des  cîmes.  Écoutons  la  Société  des  Amis 
d'Alban  (Drôme).  Elle  débute  :  «  Quoique  singulièrement  affecté,  pro- 
fondément affligé,  le  peuple,  avec  calme  et  impassibilité,  a  acquiécé 
à  cette  suspension  ».  Mais  il  faut  faire  de  l'effet  et  on  ajoute  : 
«  dans  l'espérance  que  le  nuage  par  vous  élevé  entre  l'astre  bien- 
faisant et  les  républicains,  en  dérobant  pour  peu  de  temps  les  rayons 
qui  éclairaient  et  réchauffaient  la  masse  des  citoyens,  ne  détruisait 
cependant  pas  ses  espérances... 

«  Hâtez  donc,  représentants,  accélérez  le  dernier  poli  de  cette 
mesure  »  ^  ! 

On  se  plaint,  et  très  amèrement  de  l'exorbitant  et  ruineux  impôt  du  timbre, 
jeté  comme  un  grappin  de  paralysie  sur  les  fragiles  barques  des  écrivains  patriotes, 
que  les  Clichyens  devaient  faire  pendre  en  masse,  pour  leur  apprendre  à  vivre,  et 
qui,  depuis  quinze  mois,  étaient  à  la  diète,  comme  si  au  contraire  le  vent  de  fruc- 
tidor n'eût  pas  dû  les  faire  voguer  à  pleines  voiles  pour  aller  porter  l'aliment  de  la 
raison  et  la  pâture  du  patriotisme  dans  les  îles  désertes  occupées  seulement  par  la 
sottise  et  le  fanatisme  "  ^  ! 

L'armée  aussi  parlait,  dans  ces  temps-là.  Thiébaut  raconte  dans 
ses  Mémoires  que  le  lieutenant  général  de  Canolle,  «  homme  de  bonne 
maison  mais  modèle  accompli  de  sottise  »,  aurait  répondu  aux  pois- 
sardes de  Tournai  : 

Mesdames,  citoyennes,  sœurs  et  amies, 
La  reconnaissance  est  un  devoir  prépondérant  pour  tout  cœur  qui  s'en  est  fait 
un  besoin.  Au  reste,  vous  "  n'en  ignorez  pas  et  je  connaissais  assez  le  physique  de 


1.  La  Soc.  popuL  régénérée  de  Pierre  (S.et-L.)  à  la  Conv.,  26  vend,  an  II 1-17  cet.  1794. 
Arch.  Nat.,  C.  II,  1412. 

2.  Adress.  de  Bout,  d.  Wallon,  Fédér.,  t.  1,  p.  60. 

3.  Jacobins  de  Laigle,  1793,  Id.,  ib.,  t.  I,  p.  87. 

4.  Masiiyer,  Disc,  p.  37. 

5.  20  fé\T.  1793,  Part.  Biens  Commun.,  p.  449. 

6.  Patriote  fr.,  12  brum.  an  VI-2  nov.  1797,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  IV,  p.  430-431. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  6 


82  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

la  chose,  pour  croire  que  l'impulsion  des  accessoires  vous   fera  toujours  chérir 
l'humanité  "  dans  la  personne  de  nos  cœurs.  "Vive  la  République  ^. 

A  dire  vrai,  quand  on  examine  d'ensemble  ce  figurisme  extrava- 
gant, on  ne  sait  si  l'exemple  est  venu  d'en  haut  ou  d'en  bas.  Il  est 
possible  que  le  peuple  ait  imité  les  modèles  que  lui  donnaient  des 
maîtres  instruits  dans  l'art  d'écrire,  mais  la  chose  n'est  pas  certaine, 
car  l'instinct  profond  des  masses  se  plaît  à  rechercher  ces  images 
qui  paraissent  traduire  mieux  la  pensée  et  les  sentiments,  sans  qu'un 
goût  cultivé  avertisse  qu'on  tombe  dans  le  ridicule.  J'ai  plusieurs 
fois,  personnellement,  éprouvé  la  difficulté  qu'il  y  a  à  empêcher  des 
hommes  sans  culture  qui  m'avaient  demandé  de  les  aider,  de  tomber 
dans  le  galimatias. 

1.  T.  I,  p.  3G9-370. 


CHAPITRE  XII 
FORMATION  D'UN  BARAGOUIN  POLITIQUE 

Je  n'ai  aucunement  l'idée  que  le  charabia  date  des  années  où  le 
trouble  révolutionnaire  avait  enlevé  à  l'esprit  français  ses  qualités 
traditionnelles  de  netteté  et  au  style  son  naturel,  sa  clarté,  sa  droi- 
ture. Toutes  les  époques  ont  eu  leur  charabia  et  Rabelais  n'avait 
rien  à  créer,  il  lui  suffisait  d'extraire  quelques  passages  des  Grands 
Rhétoriqueurs.  Au  xviii^  siècle  les  économistes  se  sont  élevés  sou- 
vent à  un  degré  d'obscurité  et  d'embarras  qu'il  est  difficile  de  dépas- 
ser. Ainsi  Necker  écrit  :  «le  petit  nombre  de  variétés  auxquelles  cette 
règle  est  assujettie  deviennent  une  confirmation  du  principe,  puisque 
ces  variétés  dérivent  essentiellement  de  la  valeur  commerciale  des 
subsistances,  ou  de  l'échelle  des  besoins  absolus  »  ^... 

Un  jargon  politico-économique  était  déjà  à  moitié  créé,  lorsque  le 
grand  mouvement  commença.  Seulement,  étant  donné  la  rapidité 
et  la  violence  des  événements,  son  évolution  fut  précipitée. 

Il  se  présente  sous  bien  des  formes  : 

Non,  nous  ne  sommes  plus  au  temps  des  chevaliers  errants  ,  mais  à  celui 
de  la  franchise  et  de  la  modestie  ",  et  ce  n'est  point  avec  l'ambition,  l'en- 
têtement et  les  bouffissures  d'orgueil,  enveloppé  jusqu'à  midi  d'une  robe  de 
chambre,  dans  un  quartier  général  de  plaisance,  inaccessible  à  toute  urbanité  et 
réception  populaire  ",  que  l'on  peut,  de  bonne  foi,  implorer  la  modestie  et  la  fran- 
chise, mais  bien  "  porter  de  la  défaveur  sur  l'activité  des  représentants  du  peuple  ", 
dont  l'âme  pure  et  énergique,  "  connue  depuis  longtemps  par  les  sentiments  dont  il 
ignore  l'existence  chez  ses  collègues,  parce  qu'elles  peuvent  être  inconnues  chez 
lui  ,  ne  leur  permet  pas  de  "  manquer  à  voler  partout  où  le  salut  public  exige  que 
les  représentants  du  peuple  soient  exposés  avec  le  peuple  ",  toujours  prêts  à  don- 
ner l'exemple  et  à  garantir  les  défenseurs  de  la  patrie  de  tout  piège,  toutes  igno- 
rances et  mauvaises  intentions  de  quelques  généraux  et  officiers  ^. 

Voici  une  adresse  des  administrateurs  du  Calvados,  présentée  à  la 
Convention  le  20  octobre  1792  : 

Citoyens,  représentans  du  peuple,  un  grand  projet  de  '  désorganisation  , 
paraît  se  faire  sentir  dans  le  sein  de  la  République  "...  au  moment  où  des  "  agi- 
tateurs provoquent  une  nouvelle  explosion,  usent  d'un  nouveau  moyen  pour 
assouvir  des  vengeances  et  "  pour  remplir  le  but  d'un  plan  depuis  longtemps 

1.  Pouv.  Exéc,  t.  VIII,  p.  485. 

2.  Mende,  17  frim.  an  II-7  déc.  1793,  Aul.,  Act.  Coin.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  251. 


84  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

combiné"...  Des  vampires,  dont  les  noms  font  l'effroi  des  Français...  "  calculent" 
encore,  à  n'en  pas  douter,  "  dans  le  silence  du  crime,  la  vie  et  la  mort  des 
citoyens    . 

...partout  la  Convention  nationale  a  le  droit  de  "  former  les  destinées  de  la 
République",  et  chaque  point  du  sol  de  la  patrie  peut  être  un  "  signe  de  ral- 
liement pour  les  délégués  du  souverain    . 

Quiconque  désormais  ne  saura  pas  les  respecter  [les  lois],  doit  trouver  des 
"  Scevola"  ;  s'il  ne  rencontre  pas  les  "  faisceaux  des  prêteurs".  Législateurs,  à 
Paris,  "  soyez  des  Gâtons  "  ;  ici,  nous  "  serons  des  Brutus      ^. 

Comparez  : 

Marchez,  avec  votre  courage  énergique,  dans  la  carrière  que  vous  venez  d'ou- 
vrir ;  "  couvrez  la  vertu  de  l'égide  du  pouvoir  '  ;  frappez  le  crime  au  cœur  ;  le 
crime  ne  peut  vivre  avec  la  liberté. 

Ne  craignez  pas  qu'  "  après  avoir  évité  l'écueil  de  l'intrigue  ,  le  peuple  aille 
"  se  perdre  sur  celui  du  modérantisme  ".  L'aristocrate,  le  royaliste,  le  fripon,  l'in- 
trigant sont  de  la  même  famille  ;  le  "  flambeau  de  la  vérité,  éteint  par  la  ter- 
reur, vient  d'être  rallumé  "  ;  à  sa  lueur  le  peuple  les  connoîtra  et  leur  livrera  une 
guerre  à  mort. 

Vous  êtes  assis  sur  le  rocher  de  la  volonté  générale,  contre  lequel  les  traits 
et  les  poignards  des  conspirateurs  viendront  toujours  s'émousser      -. 


Les  destinées  de  ce  jargon.  —  Pour  se  rendre  compte  du  résul- 
tat, et  des  conséquences  qu'eurent  ces  habitudes  de  style  sur  le 
lexique  lui-même,  il  faudrait  suivre  quelques  applications  du  méta- 
phorisme  à  des  mots  donnés.  Je  ne  puis  ni  entreprendre  ni  même 
commencer  ici  cette  étude.  Je  dirai  seulement  que  bonnes  ou  mau- 
vaises, vieilles  ou  neuves,  figurées  ou  non,  les  expressions  avaient 
formé  un  langage  politique. 

Un  certain  nombre  se  sont  démodées  par  la  suite.  Ce  sont  d'abord 
celles  qui  étaient  toutes  spéciales  à  l'époque  :  «  Suivez  les  instiga- 
tions de  ces  hommes  et  bientôt  vous  verrez  que  les  royalistes  "  feront 
sauter  la  Périgourdine  à  la  République  "  »  ^  ;  «  on  se  demandait  chaque 
jour  "  quand  se  ferait  donc  la  cisalpinade  du  corps  législatif  "  »  *. 
Avec  la  mort  des  Sociétés  populaires  devait  disparaître  une  expres- 
sion comme  le  "  creuset  de  l'épuration  "°.  La  "  faux  de  l'égalité  " 
ne  menaça  bientôt  plus  personne  «,  et  Bonaparte  s'arrangera  pour 


1.  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  352-.353. 

2.  Supplément  au  Bull,  de  la  Conv.  Nat.,  Suite  séance  1"  vend,  an  III-22  sept.  1794, 
p.  190,  col.  2. 

3.  Frison  aux  Cinq-Cents,  28  fruct.  an  VII-14  sept.  1799.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXVIII, 
p.  135. 

4.  Quirot  aux  Cinq-Cents,  24  fruct.  an-VlI-10  sept.  1799,  Eid.,  ib.,  p.  131. 

5.  Vos  noms  doivent  être  mis  dans  le  "  creuset  de  l'épuration  "  et  en  sortir  sans  tache  (Com. 
Sal.  p.  aux  agents  nat.,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.,  p.,  t.  IX,  p.  175). 

6.  La  "  /aux  de  l'égalité  "  est  là  (Fayau,  Conv.,  19  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  394 ). 


FORMATION  D  UN  BARAGOUIN  POLITIQUE  85 

appuyer  son  pouvoir  sur  autre  chose  que  "  le  levier  de  l'opinion 
publique  "  ^. 

De  même  disparurent  une  quantité  d'expressions  et  d'images  chères 
aux  écrivains  et  aux  orateurs  de  la  Révolution  :  les  "  laboratoires 
du  crime  "  ^  ;  "  saturer  d'insultes,  de  soupçons  "  ^  ;  les  "  stigmates 
de  la  réprobation  "  *.  Tout  ce  matériel   fut  bientôt  usé  et  ridicule. 

Mais  il  s'en  faut  bien  que  tout  ce  qui  entrait  dans  ce  "  jargon  de 
tribune  "  ^,  —  j'ajouterai  :  et  de  barre, —  ait  disparu  sans  laisser  de 
traces.  On  raille  parfois  ces  vieilleries;  elles  survivent  néanmoins. 

Ainsi  :  "  dévier  de  la  ligne  "  ^;  "  donner  suite  à  "  ';  "  s'endormir 
sur  un  volcan  "  ^  ;  "  exploiter  un  filon  "  ^  ;  "  infecté  d'un  virus  "  ^^  ; 

inoculer  un  venin  "  ^^  ;  "  neutraliser  les  efforts  "  ^^  ;  "  paraly- 
ser la    nation  "  ^^  ;   établir    la  "  permanence  ",   demander    la  —  "  ; 

1.  Au  bout  de  "l'immense  levier  de  l'opinion  publique  ",  cette  feuille  légère  peut  ébranler 
l'univers...  (de  LéAis,  31  août  1791,  Ass.  Nat.,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  127,  col.  1). 
L.  cite  dansISlirabeau  :  ^'oubliez  pas  que  le  levier  de  la  puissance  n'a  d'autre  appui  que  l'opinion. 

2.  Là  [dans  le  galetas  de  Catherine  Théot]  sont  les  "  laboratoires  du  crime  "  (Barère, 
Rapp.,  27  prair.  an  11-15  juin  1794,  dans  Vilate,  Mystères  de  la  Mère  de  Dieu,  p.  320). 

3.  Ils  ont  été  "saturés  de  confusion  et  d'insultes  "(Législ.,  17  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1'"  Sér., 
t.  L,  p.  64,  col.  2).  Cf.  les  machiavélisles  ont  "  saturé  de  soupçon  "  l'âme  des  gens  de  bien  (Fabre 
d'Églant.,  Disc,  aux  Jacob.,  Meillan,  Mém.,  p.  321,  Annexes).  Voir  Goh.,  p.  363  :  .I.-J.  Rous- 
seau, L.  :  néol.  et  fig.,  se  dit,  en  général,  pour  rassasier  :  On  l'a  saturé  de  fêtes. 

4.  Si  une  loi  erronée  nous  imprime  les  "stigmates  de  la  réprobation  universelle  "  (Anach. 
Clootz,Pe7.  des  domes/iqrues,  28  août  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  671,  col.  1).  *H.  D.  T.  : 
BufTon. 

5.  Des  meneurs  adroits  qui  ont  un  "  fargon  de  tribune  "  (Journ.  Le  Créole,  nov.  1792, 
Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  8). 

6.  "  Dévier  de  la  ligne  "  de  la  Déclaration  des  Droits...  (C.  Desmoul.,  V*  Cord.,  V).  Voir 
Goh.,  p.  351  ;  ■©■  L. 

7.  Une  dénonciation  à  laquelle  je  prétends  et  entends  "donner  toute  la  suite  possible  "  (Mira- 
beau, Disc,  12  oct.  1789).  Voir  Goh.,  p.  339  :  Necker,  A.  1835  ;  -Q  L. 

8.  A'e  vous  endormez  pas,  je  vous  en  conjure,  "  sur  le  cratère  d'un  volcan  "  ;  n'allez  pas,  par 
des  convocations  imprudentes  d'assemblées  inconstitutionnelles,  livrer  un  alinwnt  aux  sédi- 
tieux (Duniolard,  Disc,  aux  Cinq-Cents,  22  bruni,  an  IV-13  nov.  1795,  Moniteur,  Réimpr., 
t.  XXVI,  p.  439).  *L.  :  volcan. 

9.  L' Angleterre  "exploite  tous  les  fdons  "  de  la  prospérité  humaine  (Mirabeau,  Disc,  16  juill. 
1789,  cité  d.  L.). 

10.  Les  communes  "  les  plus  infectées  de  ce  virus  "  (23  a\T.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p., 
t.  III,  p.  418).  O  L- 

11.  L'  "  inoculation  du  venin  de  la  révolte  "  (Collot  d'Herbois,  Carnot,  Prieur,  4  bruni, 
an  11-25  oct.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  7).  Cf.  des  ambitieux...  s'efforcent... 
de  lui  "  inoculer  l'esclavage  "  (C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  67,  VI,  p.  63).  -©•  L. 

12.  "  Neutraliser  les  efforts  et  le  zèle  "  de  tous  les  vrais  citoyens  (Gohier,  Législ.,  16  sept.  1792, 
Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  45,  col.  1).  Pas  d'ex.  d.  L.  ni  H.  D.  T.  Cf.  "Neutraliser  l'opinion 
publique  "  (Vilate,  Causes  secr.  du  9  Therm.,  p.  233).  Le  mot  passait  pour  être  de  ceux  dont 
Barère  avait  accoutumé  de  se  servir.  *L. 

13.  Des  prétentions  aristocratiques  qui  enchaînaient  ou  "  paralysaient  la  nation  "(Mirabeau, 
Disc,  9  janv.  1790).  Cf.  La  force  publique  est  paralysée  (Doc.  Hist.  Révol.,  Contrib.  dir.. 
Textes,  p.  69,  Adresse  aux  Commettants,  6  oct.  1789).  Voir  Goh.,  p.  365;  *A.  1798,  au  sens 
propre  et  figuré  ;  -0-  L. 

14.  "Établir  la  permanence  "  de  la  tyrannie...  (Vilate,  Causes  secr.  du  9  Therm.,  p.  252)  ; 
"  Demander  la  permanence  "  des  districts,  c'est  vouloir  établir  soixante  sections  souveraines 
dans  un  grand  corps  où  elles  ne  pourraient  qu'opérer  un  effet  d'action  et  de  réaction  capable 
de  détruire  notre  Constitution  (Mirabeau,  Disc,  3  mai  1790).  Voir  L.  2°.  Cf.  Ces  amis  de  "  la 
permanence  des  sections  "(Beaulieu,  Diurnal,  6  janv.  1793,  Dauban,  Démagogie,  p.  10).  *L. 


86  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

"  saper    les    bases  "  ^  ;    le    "   vaisseau    de    la    chose    publique  "  2. 

Les  diverses  "  hydres  ",  de  1'  "  anarchie  ",  de  la  "  féodalité  ", 
de  la  "  superstition  ",  animaux  classés,  sont  longtemps  restées  des 
épouvantails  ^.  De  même  certaines  espèces  de  vautours  *. 

De  là,  nous  sont  venues  aussi  les  "  atmosphères  bienfaisantes  ou 
dangereuses  ",  naturelles  ou  factices  ^,  les  "  écueils  "  où  se  heurtent 
les  divers  bateaux,  dont  celui  de  l'État,  et  toutes  sortes  de  projets  ^  ; 
les  "  manteaux  qui  cachent  des  poignards  "  ^,  les  "  émotions  poi- 
gnantes "  que  causent  les  événements  *.  On  n'a  même  pas  cessé  de 
"  tomber  "  ou  d'  "  être  dans  le  marasme  "  ',  pendant  que  des  malins 
s'engraissent  de  la  sueur  du  peuple  "  ^°. 

1.  L'abus  de  cette  révolution  "sapait  les  bases  "  de  cette  même  liberté  (Rapp.  de  Barras 
30  vend,  an  IV-22  oct.  1795).  Saper  *H.  D.  T.  qui  cite  Gresset  :  saper  le  trône  et  l'autel; 
L.  qui  cite  Corneille  au  figuré  saper  ses  fondements. 

2.  Le  "vaisseau  de  la  chose  publique  "...  (Mounier,  Exposé,  26  oct.  1789,  Arch.  Pari., 
1"  Sér.,  t.  IX,  p.  578,  col.  1).  *L.  :  ex.  de  Bernis,  Montesquieu. 

3.  Oui,  vous  atteindrez  à  ce  but  si  désirable  en  délivrant  les  habitants  des  campagnes  de 
"  l'hydre  de  la  féodalité  "  qui  les  dévore  (Soc.  Amis  Const.,  Montbrison,  8  nov.  1791,  Com. 
Droits  Féod.,  p.  031)  ;  Pour  écraser  "  l'hydre  des  rebelles  "  (Les  membres  chargés  de  la  cor- 
resp.,  Paris,  s.  d.,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  279)  ;  "  L'hydre  de  l'anarchie  "  aurait 
été  introduite  par  Vaublanc  (19  mars  1792),  suivant  Aul.,  Orat.  de  la  RévoL,  Lég.  Conv., 
t.  I,  p.  101)  *L. 

4.  Ces  "  vautours  de  l'espèce  humaine  "qui  ne  trouvent  de  plaisir  que  dans  la  destruction  et 
le  supplice  des  sans-culottes...  (Javogues,  Arrêté  du  G  niv.  an  III-26  déc.  1794,  Rev.  Univers., 
15  avr.  1925,  art.  de  Marion).  *H.  D.  T.  :  Volt.,  Contes. 

5.  On  avait  d'ailleurs  su  entourer  cette  assemblée  d'une  "  atmosphère  "  factice  (Barnave,  Intr. 
Révol.  Fr.,  t.  I,  p.  210).  *L.  fig.  une  atm.  de  vices,  de  corruption. 

6.  Celte  demande  était  juste,  mais  elle  n'a  pu  tenir  contre  /'"  écueil  de  la  question  préalable  " 
(Point  du  Jour,  V,  p.  175,  n"  CLXIV,  19  déc.  1789).  •  L. 

7.  //  est  temps  d'en  balayer  les  contre-révolutionnaires  qui  s'y  tapissent,  et  qui  cachent  sous 
le  "  manteau  du  patriotisme  "  le  "  poignard  acéré  de  la  perfidie  "  (Com.  Sal.  p.,  s.  d.,  Aul., 
Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  681). 

8.  Traîner  Louis  avec  art  et  longtemps  entre  les  "  appréhensions  poignantes  "  d'une  procé- 
dure et  l'espérance  de  notre  commisération  (Fabre  d'Églant.,  Disc,  aux  Jacob.,  Meillan, 
Mém.,  p.  326,  Annexes).  Goh.  a  noté  les  premiers  exemples  de  la  métaphore,  p.  346.  *L.  :  qui 
cause  une  impression  vive  et  pénible. 

9.  L'exposer  aux  secousses  et  le  "  précipiter  [le  gouvernement]  dans  le  marasme  "  (Barn., 
Intr.  Révol.  fr.,  t.  I,  p.  174).  Cf.  S'il  fallait  choisir  entre  l'exagération  du  patriotisme  et  le 
"marasme  du  modérantisme  "  (C.  Desmoul.,   V»  Cord.,  V).   *L.  cite  Mirabeau. 

10.  Des  malheureux...  qui  ne  se  sont  jamais  "  engraissés  que  de  la  sueur  du  peuple"  (Javogues, 
21  frim.  an  11-11  déc.  1793,  Aux  sans-culottes  de  Bourg,  d.  Rev.  Univ.,  15  avr.  1925,  art. 
Marion).  Cf.  Lakanal,  13  brum.  an  II-3  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  213. 
H.  D.  T.  cite  des  expressions  analogues  chez  Boileau  :  s'engraisser  du  suc  des  malheureux, 
Sat.  8. 


SECTION   II 

LE   CONTACT 
AVEC   LA   LANGUE    POPULAIRE 


LIVRE   PREMIER 
PHONÉTIQUE 


CHAPITRE  PREMIER 
OBSERVATIONS    GÉNÉRALES 

Difficultés  d'observation  des  phénomènes.  —  Il  est  inutile 
d'expliquer  comment  et  pourquoi  les  faits  de  prononciation  popu- 
laire nous  échappent  pour  la  plupart.  On  n'avait  guère  le  goût  ni  le 
temps  de  les  noter. 

D'autre  part,  certains  faits  qui  ont  été  relevés  peuvent  appartenir 
aussi  bien  à  la  morphologie  qu'à  la  phonétique.  Je  citerai  le  passage 
de  disparition  à  disparution.  C'est,  semble-t-il,  l'analogie  de  disparu 
et  peut-être  de  comparution  qui  amène  cette  forme  :  «  la  "  disparu- 
tion "  de  presque  tout  le  numéraire  »  ^.  On  la  trouve  jusque  dans 
les  textes  officiels  :  «  considérant  que  la  "  disparution  "  du  sieur  Guil- 
laume compromettroit...  »  ^.  Il  ne  faut  sans  doute  pas  songer  à  un 
passage  de  i  à  m,  quelque  voisines  que  soient  les  deux  voyelles. 

De  même  al  =  elle  :  «  lui  qui  voit  qu'  "  al  "  se  dolente  »  ^.  Cette  pro- 
nonciation, attestée  dès  le  xvii^  siècle,  n'est  qu'une  survivance. 
D'innombrables  exemples  en  témoignent  :  «  une  balle  invention  »  *  ; 
«  aile  étoit  perdu  »  ^  ;  «  aile  verra  «  ^. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  du  reste  que  cette  altération  ne  se  pro- 
duisît que  devant  l.  Vadé  écrit  :  «  accoutez  l'aventure  »  '  ;  «  crament  »  ^. 
Vras  (=  vrai)  est  dans  les  Sarcelades  *,  et  aussi  moyan  ^^. 

Il  faut  d'autre  part  se  garder  de  prendre  pour  des  nouveautés 

1.  Lem.,  J26«  Lett.  h.  pair.,  p.  6  ;  blâmé  d.  Roll. 

2.  Loi  du  15  sept.  1792,  Coll.  Lois,  t.  XI,  p.  372. 

3.  P.  Duch.  Royal.,  G.  Trist.  s.  l.  mal.  du  Roi,  p.  5. 

4.  Sarc,  p.  29. 

5.  Ib. 

6.  Vadé,  Pip.  Cass.,  chant   II. 

7.  Raccol.,  XVII,  t.  III,  p.  43. 

8.  Pipe   Cass.,  chant    II. 

9.  P.  13. 
10.  P.   12. 


90  HISTOIRE   DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

des  archaïsmes.  Ainsi  la  consonne  /  se  maintient  dans  clincailler, 
clincaillerie  ^  :  «  les  bâtons  dont  je  parle  existent  encore  chez  le 
"  clincailler  "  »  ^  ;  «  la  supériorité  des  manufactures  de  "  clincaillerie  " 
des  Anglais  »  ^.  Ce  sont  là  des  vestiges  de  la  forme  originelle  du  mot. 

1.  Voir  Thur.,  t.  II,  p.  266,  et  Rosset,  p.  307. 

2.  Dépos"  Cazin,  Proc.  Bab.,  t.  III,  p.  279. 

3.  Chron.  du  Mois,  janv.  1792,  p.  87. 


CHAPITRE  II 
VOYELLES 

Allongement  et  fermeture  de  a  protonique  et  tonique. 
—  Gougenheim  rappelle  avec  raison  une  note  de  Fr.  de  Callières 
relevée  par  Roques,  qui  attribue  aux  Parisiens  maasson,  haateau. 
Desgranges   n'a   pas   manqué   de   blâmer  réclamer,   lacer,   etc.  ^... 

Il  est  très  difficile  de  trouver  la  preuve  que  cet  a  long  était  com- 
mun. Les  imprimés  se  gardent  de  le  reproduire  et  les  illettrés  n'al- 
laient point  mettre  de  circonflexe. 

Cet  allongement  est  un  fait  attesté  en  Indre-et-Loire  ^.  Est-ce 
de  là  ou  de  la  vallée  de  l'Yonne  qu'il  est  venu  à  Paris  ? 

L'a  s'allongeait-il  aussi  à  la  tonique  :  espace  ?  ^  Je  n'en  ai 
pas  trouvé  de  preuve  formelle. 

Rolland  professe,  la  chose  est  à  noter,  que  toutes  les  finales  sont 
longues  quand  elles  sont  suivies  immédiatement  d'un  e  muet  (œ) 
rue,  joie,  etc. 

Le  fait  inverse.  —  Un  vice  a  été  répandu  à  Paris  pendant 
tout  le  XIX®  siècle.  Il  consistait  à  prononcer  un  a  au  lieu  d'un  a, 
ou  même  d'un  a  ;  à  faire  entendre  par  exemple  dans  cabinet,  et, 
dans  une  foule  de  mots,  après  k,  à  la  tonique  ou  à  la  protonique, 
un  son  tout  voisin  de  e  ^.  Je  n'ai  pas  trouvé  d'écrits  du  temps  où  ce 
fait  apparaisse. 

En  revanche  il  est  déjà  tout  commun  de  prononcer  bref  et 
ouvert  l'o  de  aumône  (omon),  comme  on  le  fait  aujourd'hui  en 
Lorraine  *. 

o  PROTONIQUE  >  Œ  SOURD.  —  C'cst  uuc  proiionciation  commune 
à  Paris,  dit  Domergue,  de  prononcer  o  à' incommoder  comme  un  e 
muet  (œ).   Les  petits  maîtres  n'ont  pas  la  force  d'arrondir  un  o  ^. 

1.  Goug.,  o.  c,  p.  2.  Cf.  Roll.,  qui  signale  et  approuve  bâton. 

2.  Voir  H.  L.,  t.  IX^,  p.  411,  n.  3. 

3.  Goug.,  o.c.,p.  1.  Domergue  ne  parle  que  de  grosse  et  derîKe,  oùo  et  n  sont  plus  longs  que 
dans  grossir,  rusé  (Pron.  fr.,  p.  141). 

4.  Thur.,  t.  II,  p.  598.  Goug.,  o.c.p.  4.  Cf.  //  est  bon  d'avertir  le  S'  Auge  que,  dans  le  mot 
aumône,  la  syllabe  mô  est  longue  et  il  la  fait  très  brève  (Journ.  des  Théâtres  ou  le  Nouv.  Specf, 
par  Levacher  de  Chamois,  1"  août  1777,  p.  74). 

5.  Man.  Étr.,  p.  454.  Desgranges  note  vapereux  (Goug.,  o.  c,  p.  34).  Faut-il  en  rapprocher  le 
fait  noté  par  Kotzebue  :  Depuis  la  révolution,  les  comédiens  français  ont  singulièrement 


92  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

En  effet  quemencer  était  ancien,  et  il  arrivait  que  Ve  tombant,  on 
disait  cmencer,  racmoder  :  «A  cmencer  par  Jupiter »!. 

ly  ->  £,  —  Suivant  Rosset,  il  n'y  a  jamais  eu  de  tendance  véri- 
table à  la  délabialisation  de  œ  protonique.  Il  explique  un  à  un  les  faits 
qu'on  constate  et  qui  attestent  le  passage  de  œ  à  e  -  :  Dans  les  pré- 
fixes re  (>re)  et  de  {>de),  il  faut  reconnaître,  suivant  lui,  l'influence 
de  re  {re)  et  de  de  {de)  des  mots  latins  et  des  mots  savants.  D'où  : 

a.   relation^,   ré  gorge*. 

h.    dégrés  ^,    deviné  *. 

A  vrai  dire,  les  cas  où  les  imprimeurs  ont  marqué  par  un  accent 
la  prononciation  en  e  sont  très  communs  :  "  réconnue  "  '  ;  "  rébu- 
ter "  *  ;  "  réplongeroit  "  »  ;  "  réconnoissance  "  i"  ;  les  sens  "  relatifs  " 
d'un  sens  complet  ^^  ; 

«  ...  que  le  glaive  de  ces  loix...  ne  "  s'appesantisse  "  pas  sur 
vous  »  ^2  ;  «ils  ont  l'air  "  pénauts  "  comme  des  gobeurs  de  mouches  »  ". 

DE  ou  /îÉ  ?  —  "  Degré  ",  "  démander  "  sont  communs  dans  le 
Bulletin  du  Tribunal  révolutionnaire  ^*. 

C'est  ici  l'endroit  de  marquer  que  les  grammairiens  se  prononcent 
pour  désir,  déjà  (et  non  désir,  déjà)  ^^,  mais  que  d'autre  part  Vadé 
plaisante  les  Gascons  qui  mettent  cet  é  (e)  partout  :  «  je  lis  dans  ses 
yeux  qu'elle  se  répent  dé  mé  perdre,  et  avant  que  son  goût  pour 
moi  né  la   réprenne   vivement  »  ^^. 

RE  ov  RÉ  ?  —  Dans  les  imprimés  les  exemples  en  re  sont  relative- 


change  la  prononciation,  note  ce  voyageur  dans  ses  Souvenirs  de  Paris.  Ils  ne  disent  pins 
mon  cœur,  mon  sort,  etc.  ;  mais  mun  cœur,  mun  sort.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  plaisant,  c'est  qu'ils 
n'en  savent  rien  eux-mêmes,  et  que  c'est  moi  qui  pour  la  première  fois  leur  en  ai  fait  la 
remarque  {Souven.,  trad.  anonyme,  Paris,  Barra,  an  XIII,  t.  II,  p.  231-232). 

1.  Vadé,  Chansons,  t.  IV,  p.  197.  Je  n'ai  pas  d'exemple  dans  les  textes  de  l'époque  révo- 
lutionnaire ;  il  est  vraisemblable  qu'il  en  existe. 

2.  O.  c,  pp.  145  et  suiv. 

3.  Consid""'  les  Mœurs,  p.  54. 

4.  Réponse  à  une  lett.  adressée  à  un  Partisan  du  bon  goût  s.  exp.,28  août  1755,  p.  24. 

5.  La  Mettric.   Hom.  mach.,  Disc,  prélim.,    I,  p.  25.  Cf.  Batteux,  Princ.  de  litt.  Paris, 
1764,  t.   Il,  p.  7  6. 

6.  Dider.,  Père  de  (am.  Cf.  Mém.  sur  les  Déjrich.,  p.  269. 

7.  Hist.  nat.  de  Vame,  p.  30.  Impr.  à  La  Haye,  1745. 

8.  Jb.,  p.  143. 

9.  Ib.,  p.  363. 

10.  J.-J.  Rousseau,  Disc,  p.  15. 

11.  Girard,  Les  vrais  Princ,  1747,  t.  II,  p.  449,  Cf.  Seniim.  s.  expos.,  1755,  p.  10. 

12.  Lem.,   12'  Lett.  b.  patr.,  p.  3. 

13.  P.  Duch.  rue  Thibau.,  n"  7,  p.  4. 

14.  Voir  par  ex.  IV  part,  p.  131. 

15.  Voir  Roll.  à  ces  mots. 

16.  RaccoL,  se.  20 


VOYELLES  93 

ment  moins  nombreux  :  "  remouler  ",  "  reserve  "  ^  :  «  durant  ce  temps 
un  des  Ajax  va  "  remouler  "  son  sabre  sur  les  boucliers  des  ennemis  »  -. 

On  a  aussi  des  témoignages  de  grammairiens  en  faveur  de  ré  : 
re  au  commencement  des  mots  doit  s'écrire  ré  :  "  relatif  ",  dit  Vallart  ^. 

A  l'époque  révolutionnaire  re  et  de  [ré  et  dé)  sont  très  communs  :. 
«  l'église  de  Saint-Sulpice  "  régorgeoit  "  de  monde  ^;  dont  tu  n'au- 
rais jamais  "  relevé  "  »  ^  ;  «  Mirabeau  avait  ouvert  l'avis  de  licentier 
l'armée  et  de  la  "  récréer"  tout  de  suite»  ^  ;  «  Qu'elle  "  devance  "  la 
loi  »  ^ 

Influence  du  latin.  —  Est-on  en  droit  d'invoquer  l'influence 
latine  ?    Il   est   difficile,  en  tous  cas,  pour  la   rejeter,  d'alléguer  un 
argument  auquel  je  m'étais  arrêté  d'abord,  à  savoir  qu'on  trouve  e 
(é)  dans  les  écritures  de  pauvres  villages.  Je  me  fondais  en  particu- 
lier sur  ce  que  j'ai  constaté  dans  le  registre  municipal  de    Passy 
(Haute-Savoie).   Le    scribe    écrit    le    plus    souvent  é  (e)   :  "  récon- 
noissent  "  ®  ;   "  démandé  "  ^  ;    "  recensement  "  "  ;  "  ressource  "  ^^  ; 
réprésentations  "  ^^  ;  "  récesse  "  ^^  ;   "  repas  ^*  "  ;    "  réposé  "  ^^  ;    se 
désaisir  "  ^«  ;  leur  "  démande  "  ^^  ;  sont  "  dévenus  "  rares  ^^  ;  lequel 
démeure  "  ^^  ;  les  personnes  qui  ont  "  secoués  "  les  préjugés  ^o  ; 
des  "  secours  "  ^^. 

Mais  cet  employé  a  été  appelé  de  Sallanches.  C'est  un  «  clerc  », 
formé  bien  ou  mal  aux  lettres.  Il  se  peut  qu'il  apporte  dans  le  vil- 
lage où  on  l'a   fait  venir  ses  habitudes  d'école  ^2. 

Il  vaut  mieux  considérer  l'ensemble  des  faits.  Ils  ne  se  prêtent  pas 

1.  J.-J.  Rousseau,  Disc,  p.  153. 

2.  Patte  de  velours,  p.   9. 

3.  Gram.,  Paris,  1744,  p.  51. 

4.  Jumel,  P.  Duch.,  G"*«  fureur  c.  le  curé  de  Saint-Sulpice,  p.  3. 

5.  Héb.,  P.  Duch.,   Gr.  colère  c.  l'abbé  Maury,  p.  3. 

6.  Jean-Bart,  CLXIX,  p.  8. 

7.  Lem.,  19'  Lett.  b.  patr.,  p.  5. 

8.  Reg.  Délibér.,  1793,  f»  3  r°,  10  nov. 

9.  F»  4  r^ 

10.  F"  4  V» 

11.  F"   9   r». 

12.  F»  9  V». 

13.  F»  18  v». 

14.  Ib. 

15.  F"  20  r°. 

16.  F»  9  r». 

17.  F"  9  V,  id.  f"  10  r". 

18.  F»  13  \o. 

19.  F"  15  r°. 

20.  F"   13   V». 

21.  Ib. 

22.  Encore  faut-il  constater  que  sa  pratique  n'est  pas  constante.  Dans  une  même  pièce 
on  trouve  requis,  recours,  médecin,  insérer  ;  et  d'autre  part  rémission  (=  remise),  scellé,  réside, 
présente,  registre  (Reg.  Délib.,  f"  15  V). 


94  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

à  l'explication  par  le  latin.  D'abord  on  trouve  e  à  l'initiale  alors  que 
la  première  syllabe  n'est  pas  un  préfixe,  ainsi  dans  "  menacer  "  i. 
"  Bedaine  "  est  fréquent  chez  le  Père  Duchesne.  De  même  "  secouer  "  ^, 
ou  mesuré  ^  ou  "  besogne  "  *,  ou  "  chénapant  ^  ou  "  brélue  "  ^ 

On  trouve  des  é  ailleurs  qu'à  l'initiale  :  "  empereur  "  '',  "  pèle- 
rin 8  ",  etc.  Pour  ceux-là  et  quelques  autres  on  peut  alléguer  le 
type   latin. 

"  Dangereux  "  ^,  "  semer  "  ^^  s'expliqueraient  par  l'analogie  de 
danger,  sème.  Soit  ! 

Il  me  |)araît  difficile  d'invoquer  l'une  ou  l'autre  de  ces  causes 
pour  expliquer  "  mercenaires  "  ^^,  faire  "  agenouiller  "  dans  la  boue... 
toutes  les  bonnes  femmes  ^'^,  notre  impératrice  de  Russie,  "  Cathe- 
rine "  Seconde  ^^. 

Est-ce  que  vraiment,  il  n'eût  pas  fallu  renoncer  aux  traditions 
les  plus  enracinées  de  l'apophonie  pour  tirer  "  triomphérer  "  de 
triompher  ^*  "  échaufferont  "  d'échauffer  ^^  ? 

Et  surtout  d'où  viendraient  :  "  dévroient  "  ^^,    "  énuque  "  ^"^  ? 

Enfin  est-il  vraisemblable  qu'un  seul  et  même  fait  s'explique 
par  tant  de  causes  différentes  ?  Est-il  surtout  possible  qu'il  y  en 
ait  des  exemples  si  nombreux  dans  les  textes  de  tout  ordre  et  de 
tout  genre,  les  uns  littéraires,  les  autres  populaires  ?  Je  croirais 
bien  plutôt  à  un  fait  phonétique  qui  expliquerait  tout,  savoir 
une   délabialisation. 

F.  ov  A  DEVANT  7?.  —  La  vieille  question  est  toujours  posée  : 
er  ou  ar  ?  L'e  pour  a,  qui,  devant  r,  s'était  introduit   très   ancien- 

1.  Pét.  Passy,  10  mess,  an  II-2  juin  1794,  fasc.  II,  f°  1  r". 

2.  Jean-Bart,   CXXXIX,  p.  6. 

3.  Patullo,  Amél.  des   Terres,  p.  202. 

4.  Dial.  chez  Tartoiiillis,  p.  56.  Cf.  Lett.  Pers.,  CIV,  éd.  Text.  fr.   mod. 

5.  Lcm.,   116'  Lett.  b.  patr.,  p.  6. 

6.  Id.,  ib. 

7.  Dial.  ch.   Tarlouillis,  p.  66. 

8.  Jean-Bart,  C III,  p.  4.  Cf.  auj.  dans  l'Est  :  une  pèlerine. 

9.  Dial.  ch.  rartouillis,  p.  157.  Cf.  Héb.,  P.  Ditch.,  Enipr»  du  S'  de  Castries,  p.  6,  et  Gr. 
Disc,  aux   Grenadiers,  p.   1. 

10.  L'Agric.  compl.,  p.  3. 

11.  La  Metirir,  Ilomm.  Mach.,   p.  26. 

12.  Lem.,  25«  Lett.  b.  patr.,  p.  7. 

13.  Jean-Bart,  CLXX,  p.  5. 

14.  Id.,  CXXXIX,  p.  5.  Alléguera-ton  fuirez  ? 

15.  L'administrateur  Asselin  (de  Montreuil)  écrit  à  ses  collègues  du  Pas-de-Calais  :  Le 
Bon  et  Dumont  sont  à  Boulogne,  je  les  attends  pour  opérer  ici  quelques  mesures  ils  "  échauf/é- 
ront  "  le  sol  (Arch.  Dép.  Pas-de-Calais,  L.  Let.  reç.  juil.-août  1793  dans  Jacob,  Le  Bon,  t.  I, 
p.  183). 

16.  Éthocratie,  ch.   II,  p.  27. 

17.  Jumel,  Caléch.  du  P.  Duch.,  p.  7. 


VOYELLES  95 

nement,  tend  toujours  à   gagner  certains   mots    :    en   "  errière  "  ^. 
Le  contraire  est  bien  plus   fréquent  :  "  argot  "  pour  ergot  ^.   La 
Mère  Duchesne  dit  :  «  tu  [elle  s'oublie]  as  évu  ma   "  varginité  "  »  ^. 
C'était   la   tradition  du   style   poissard  *. 

u  POUR  EU  (œ).  —  La  prononciation  de  u  pour  eu  (œ),  qui  avait 
si  longtemps  balancé  l'autre,  mais  qui  était  désormais  réputée 
populaire,  se  rencontre,  type  "  Ugène  "  pour  Eugène^  :  "  malhu- 
reusement"  ^. 

OA  ET  OE  (WA  et  we).  —  Je  ne  pense  pas,  après  ce  que  j'ai  dit 
des  progrès  de  oa  sur  oe  au  xviii®  siècle,  à  considérer  la  substitution 
définitive  de  la  prononciation  oa  à  oe  comme  un  fait  spécifique- 
ment révolutionnaire.  On  ne  peut  négliger  toutefois  de  constater 
que  c'est  à  cette  date  que  la  nouvelle  prononciation  est  reconnue. 
Domergue,  en  1785,  distinguait  encore  suivant  les  mots.  En  l'an  V, 
il  écrit  "  loa  ",  "  doave  ",  "  avoar  ",  "  sitoaie  ".  En  1805,  l'usage 
nouveau  est  catégoriquement  affirmé  et  mis  en  règle  :  «  la  prononcia- 
tion oè  est  «  un  son  mesquin  et  absolument  tombé  en  désuétude  ». 
Et  il  ajoute  :  «  Depuis  que  le  son  a  a  pris  de  l'éclat  [?],  les  grammai- 
riens, plus  empressés  à  se  copier  les  uns  les  autres  qu'attentifs  à  suivre 
les  progrès  de  la  langue,  sont  restés  en  arrière  sur  ce  point,  comme 
sur  beaucoup  d'autres  »...  Là-dessus  il  propose  comme  exemple 
des   vers   où   inctoire   et   gloire  riment   : 

Qu'on  le  chante  avec  un  roulement  sur  victoire  et  sur  gloire  ;  des  deux  sons  qui 
d'abord  se  feront  entendre,  il  ne  restera  que  le  second,  vingt  fois  répété  seul,  et 
par  conséquent  bien  propre  à  ne  laisser  aucun  doute  sur  la  sensation  précise  dont 
l'oreille  est  affectée.  .Je  proposai  cet  essai  à  mon  collègue  Grétri...  le  roulement, 
recommencé  trois  fois,  donna  trois  fois  la  résultat  suivant  :  victoa...a..a..a, 
gloa...a..a  are.  Essayez  maintenant  le  roulement  sur  è  :  victoè,  è,  è,  ère,  l'oreille 
indignée  repoussera  ce  son  mesquin  et  absolument  tombé  en  désuétude  '. 

On  peut  se  reporter  au  procès  Germaine  Quetier,  femme  Charbon- 

1.  Rosset,  o.  c,  p.  98.  Cf.  Bas-Lang.,  Goug.,  o.  c,  p.  16-17,  Roll.  blâme  :  écherpe,  en  errière, 
errhes,  tergeite,  sercler,  et  au  contraire  éparvier. 

2.  Blâmé  par  Bas-Lang. 

3.  P.   3. 

4.  On  lit  dans  les  Sarcelades  :  qui  dans  le  païs  Gearmanique  a  plus  fat  pleuvoiiar  en 
"  Enfar  "  d'Ames  que  le  grand  "  Lucifar  "  ;  p.  23.  Cf.  gearbe  (p.  44),  sarrure  (p.  36),  gobarger 
(p.  35),  métarie  (p.  34),  soutarrain  (p.  24),  etc..  et  même  avec  métathèse,  framer  =  "  fer- 
mer "  (p.  26).  Vadé  dit  de  même  pardu  (I,  p.  40,  Poirier),  jarnonce  =  "je  renonce  " 
(Grenouil.,  III,  p.  278). 

5.  Rosset,  o.  c,  p.  13,  et  Thur.,  t.  I,  p.  522. 

6.  Lett.  du  cit.  Bertont,  7  oct.  an  11,  Arch.  Nat.,  Pol.  Gén.,  Corn.  Sur.  gén.  F'  45963,  plaq. 
11.  Voir  Goug.,  o.  c,  p.  14-15.  Roll.  blâme  hurter  (heurter),  Urope  (Europe),  munier  (meunier), 
plurésie  (pleurésie). 

7.  Pron.  fr.,  pp.  23  et  128,  dans  Tliur.,  t.  I,  p.  362. 


96  HISTOIRE  DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

nier  :  «  A  elle  demandé  si  le  9  de  ce  mois  (messidor)  en  présence  de  plu- 
sieurs citoyens,  elle  n'a  pas  dit  qu'il  fallait  un  roy,  étant  la-dite  répon- 
dante à  Orly,  dans  la  maison  de  son  père.  R.  :  qu'elle  n'a  point  parlé 
de  roi,  tel  qu'étoit  Capet  ou  tout  autre,  mais  d'un  rouet- maître, 
instrument  à  filer  »  ^. 

En  1814,  le  Roi,  en  rentrant,  se  rendra  ridicule,  en  disant  à  l'an- 
cienne mode  :  Moe,   le  Roe  ^. 

1.  Arch.  W,  409,  2«  p.,  p.  17,  Wallon,  Tribun,  révol.,  t.  II,  p.  330. 

2.  Cependant  Mi'"  Dupuis,  en  1836,  admettra  encore  trois  degrés.  Au  premier,  oî  donne 
le  même  son  que  dans  poésie,  moelle;  sont  dans  cette  catégorie  tous  les  mots  où  oi  se  trouve 
suivi  d'une  syllabe  sonore  ou  d'une  syllabe  sourde  médiale  :  boisé,  broyer.  Au  deuxième,  on 
entend  oita,  toutes  les  fois  qu'aucune  voyelle  sonore  ne  se  fait  pas  entendre  à  sa  suite  :  roi, 
foi,  cloître.  Au  troisième,  oua  tout-à-fait  grave  peut-être  représenté  par  oiiâ  ;  il  s'entend  dans 
peu  de  mots  :  bois,  noisette,  troisième  (Thur.,  t.  I,  p.  363,  n.  1). 


CHAPITRE    III 
CONSONNES 

Mutations  d'articulation,  il,  ill  >  y  (L  >  Y)^.  —  Le  passage 
d'une  articulation  à  l'autre  était  un  fait  accompli.  On  cherchait  à  main- 
tenir l'antique  usage  ;  on  n'aboutit  qu'à  faire  prononcer  l-y  :  al-y- 
eurs.  On  trouve  y  écrit  :  «  Quand  au  linge  de  lit  ;  comme  draps  et 
taye  d'oriyer...  »  2.  Mais,  même  là  où  se  continue  de  figurer  /,  par  11, 
li,  ill,  etc.,  c'est  y  qui  se  fait  entendre  3. 

Une  preuve  que  i  a  passé  à  y,  c'est  la  confusion  du  pronom-adverbe 
y  avec  lui  :  «  comme  j'avais  aprit  qu'i7  "  lui  a  vais  "  (=  qu'il  y  avait) 
50  hommes  de  Chatillon  à  Dijon  en  a  restation  »  *.  On  trouve  assez 
souvent  des  confusions  semblables  :  «  les  Avignonois...  sont  venus 
avec  des  détachements  à  Bedaride  pour  "  luy  arborer  "  les  armes 
de   France  ».    Il   faut   évidemment   entendre  y  ^. 

La  graphie  inverse  ill  pour?/  se  rencontre  :  «  Nous...  certifions  avoir 
donné  ce  caillier  (sic)  de  pouvoir  et  instructions  »  ^. 

RR  ET  LL.  —  On  trouve  «dans  les  "  collidors"  (sic)  mal  éclairés»^; 
«  nos  Sans-culottes  enfilent  le  "  colidor  "  »  ^.  Il  y  a  là  une  confu- 
sion, non  un  fait  phonétique. 

Déplacement  du  lieu  d'articulation.  —  IjC  r  se  grasseyait 
de  plus  en  plus,  semble-t-il,  mais  on  n'a  pas  noté  le  fait  à  l'âge  où 
il  a  commencé  à    se    produire. 

Autres  faits.  • —  iS  final  se  fait  entendre  :  «  bien  mé  compliment  à 
tous  les  "  geanse  "  de  la  maison  »  ®  ;  «  tous  les  "  geanse  "  de  M"^^  de 

1.  Voir   Rosset,    o.  c,  p.    320. 

2.  Observ.  sur  le  Rég.  des  Incurables,  Tuetey,  Ass.,  Publ.,  t.  I,  p.  154. 

3.  Voir  Gong.,  o.  c,  p.  60-61. 

4.  Munerot,  Leti.  Révol.  Aube,  t.  II,  p.  92.  Le  même  ne  sait  pas  écrire  n  :  pour  qui  nannihore 
(qu'il  n'en  ignore)  (Lett.,   I,  p.  91). 

5.  Paulin  de  Monteux,  Journ.,  p.  135. 

6.  Dol.  Baill.  Neuchàtel  e.  Br.,  p.  13  (Baillolet). 

7.  Rapp.  Pol.,  10  tlierm.  an  III-28  juil.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  Il,  p.  119. 

8.  Hébert,  P.  Duch.,  n°  199,  p.  5.  *Goug.,  qui  relève  Molard  (o.  c,  p.  76)  ;  Micliel 
(p.  48).  Bas-Lang.  l'attribue  au  peuple  de  Paris.  L.  y  voit  un  provincialisme  et  un  bar- 
barisme ;  Roll.  blâme  également  se  "  gargaliser  "  pour  gargariser,  "  halicot  "  pour  haricot, 
et  inversement  "  coiu-oir  "  pour  couloir  (Cf.  Gasc.  corr.,  p.  107).  Voir  dans  Goug.  (p.  57) 
les  observations  sur  colidor,  carculer,  porichinelle. 

9.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  1.   I,  p.  91. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  7 


98  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Saint-Colombe  »  ^  Cf.  :  «  mais  de  "  ceuses  "  qu'on  lui  a  gardé  plus 
de  la  moitié»  2.  Il  n'y  a  rien  là  de  nouveau. 

R    s'introduit     devant     consonne    :    arcajou,     rue     du     Barque^ 

(Bac). 

Consonnes  en  groupe.  —  1°  Il  arrivait  que  le  groupe  se  décom- 
posait. Quand,  au  lieu  de  lor-que,  on  rétablit  s,  pour  appuyer  ce  s 
on  fit  entendre  un  œ,  lor-se-que.  On  constatait  au  xviii^  siècle  et 
même  déjà  au  xvii^  de  curieux  effets  de  cette  tendance  :  "  essé- 
cuses  "  *  ;  «  "  fiquecer  "  à  Paris  »  ^  ;  «  j'aime  un  "  obejet  "  »  «  ; 
cf.   dans  les   Sarcelades   :   «  avoit   "   oubelié   "  »  ^ 

Il  est  assez  rare  que  les  groupes  initiaux  commençant  par  s  se 
fassent  précéder  d'un  e  :  élu  à  "  lescrutin  "  de   liste  ^. 

Peut-on  considérer  qu'un  mot  comme  "  castonade  "  indique 
une  tendance  contraire  à  constituer  des  groupes  ?  Je  ne  le  pense 
pas  ;  il  ne  représente  qu'une    déformation  ®. 

Tasque  pour  taxe  était  commun  dans  tout  le  Midi  ^°. 

La  phonétique  syntaxique  avait,  comme  on  sait,  amené  dans  les 
articles  et  les  adjectifs  possessifs,  démonstratifs,  etc.,  des  élisions  et 
des  crases,  dont  certaines  sont  devenues  régulières,  et  ont  formé  des 
groupes. 

Ste,  sC  pour  cette  n'était  pas  parvenu  à  sortir  du  langage  popu- 
laire ^^.  On  en  retrouve  des  exemples  à  foison  ^^. 

Assimilations.  —  Dans  le  passage  si  curieux  de  ses  Mémoires 
où  La  Revellière-Lépaux  raconte  son  entrevue  avec  le  Comité  révo- 


1.  Munerot,  Lelt.  Révol.  Aube,  Lctt.  IV,  p.  94.  Cf.  Lett.  V,  Lett.  VI,  p.  95,  et  au  contraire 
"  geans  ",  Lelt.  VI,  p.  95. 

2.  Req.  de  Long,  à  Bailly,  juin  1791,  Tuetey,  Ass.  Pubh,  t.  I,  p.  88.  Réprouvé  déjà  par 
Villecomte,  Thur.,  t.   II,  p.  34  (1751). 

3.  Bas-Long.,  au  mot  Acajou. 

4.  Vadé,  Raccol.,  se.  20,  t.  III,  p.  50.  Le  Gascon  reprend  sous  cette  forme  excuse,  qui  \-ient 
d'être  prononcé  normalement. 

5.  Id.,  Ib.,  se.  IV,  t.  III,  p.  7. 

6.  Id.,  Ib.,  XVI,  ib.,  p.  33. 

7.  P.    15. 

8.  Paulin  de  Monteux,  Journ.,  p.  134.  Cf.  pour  faire  "  l'élection  "  d'un  président,  trois 
"  excrutateurs  "  (Ib.,  p.  150).  Roll.  blâme  " espectacle  ",  "  esquelette  ",  "  estatue  ",  "  escan- 
daliser  ",    "  escabreux  ",    "  escarlatine  ",    "  escorpion  ",    "  escorsonère  ". 

9.  Les  patrouilles  rencontraient  de  toute  part  des  voitures  chargées  de  sucre,  de  "  castonade  " 
(Gorsas,  n°  du  23  janv.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIII,  p.  94).  Cette  forme,  si  sévèrement 
bhmiée  au  xix''  siècle,  semble  avoir  passé  inaperçue  des  censeurs.  Michel  seul  la 
relève. 

10.  Supprime  le  cens  et  la  "tasque"  sur  le  vin  {Com.  Dr.  fi'od.,  p.  387,  Mém.  Com.  Gréasqiie 
B.-du-Rhône,  1790);  cf.  demie  tasque  (Ib.  Pet»  Com»»  Limousis,  Aude,  1790). 

11.  Voir  H.  L.,  t.  VL  p.  1436. 

12.  Voir  en  particulier  le  P.  Duch.  Royal.,  Cons.  pacif.,  p.  1,  etc. 


CONSONNES  99 

lutionnaire  de  Vauderlend,  se  trouve  la  phrase  suivante  :  «  Je  puis 
dire  sans  me  vanter  que  je  n'en  crains  pas  un  seul  dans  la  commune 
en  fait  de  "  patriotisse  "  et  deviner  les  ennemis  de  la  Montagne  »  i. 
Ce  n'était  pas  seulement  sm,  mais  st  qui  se  réduisait  à  ss.  Les 
exemples  où  cette  prononciation  est  attestée  sont  extrêmement 
rares,  mais  il  y  en  a  :  «  Le  citoyen  Cornette  "  organisse  "  de  la  cy 
devant    Paroisse    Notre    Dame  »  ^. 

Réductions.  —  Une  réduction  s'opérait  par  la  chute  de  la 
seconde  consonne,  ce  qui  au  fond  revenait  au  même  que  dans  le  cas 
précédent  : 

1^  ct>  k  :"  architeq  "  :  «  quant  à  F  "  architeq  "  nomée  parla  cour»  ^. 
Ce  n'était  pas  là  un  fait  nouveau  ;  autrefois  et  >  t,  collecte,  avait 
rimé  avec  Nicolette  *. 

2^  cr,  tr  >  k,  t  :  sucre   >  suq  ;  i^otre  >   i>ot. 

Il  s'est  rencontré  des  grammairiens  résignés  :  «  Prononcez  votre 
cheval  comme  vot  cheval,  mais  ne  retranchez  pas  r  dans  votre  auteur  »  '". 
Cependant  la  presque  unanimité  des  théoriciens  réprouvait  cet 
usage  vulgaire  :  «  Il  n'est  permis  en  aucune  occasion  de  dire, 
Apôte,  meube,  batte  et  semhlabbe  pour  apôtre,  meuble,  battre  et  sem- 
blable. Cette  prononciation  est  défectueuse,  et  n'est  en  usage  que 
chez  le  petit    peuple  de  Paris  »  ^. 

Rosset  a  cité  les  Conférences  ^  Vadé  suit  la  tradition  :  «  "  vote  " 
mal,   c'est   du   "   suque   "  »  *. 

3**  pi,  bl>  p,b:{{  non  "  pus  "  que  d'sus  ma  main  »  ^;  «le  "  peupe  "»  ^"  ; 
«  par  "  exempe  "  »  ^^  ;  "  téribe  "  ^^  ;  "  capabe  "  ^^.  Les  exemples  sont 
innombrables. 

Au  contraire  les  exemples  de  et,  pour  être  sont  assez  clairsemés.  Il 
y  en  a  pourtant  :  «  les  impôts  "  qu'ils  peuvent  et  "  dus  »  ^'*. 

Ce  qui  est  symptomatique  de  l'usage  auquel  je  fais  allusion,  c'est 

1.  T.   1,  chap.  VII r,  p.   169. 

2.  Lett.  à  la  Société  populaire  d'Amiens,  5  vent,  an  II.  Desgranges  signale  à  peine  ce 
vice  de   prononciation   (Goug.,   o.  c,  p.    76). 

3.  Observ.  sur  le  Rég.  des  Incurables,  Tuetey,  Ass.  Publ.,  t.  I,  p.  153. 

4.  Thur.,  t.  II,  p.  336  ;  Rosset,  o.  c,  p.  351,  Cf.  Gong.,  o.  c,  p.  79. 

5.  Syllab.  prosod.,  p.  72. 

6.  L***,  Tr.  de  la  Prononc,  p.  139-140.  Cf.  Tliur.  t.  II,  p.  266-267,  et  Goug.,  o.  c,  pp.  42 
et  suiv. 

7.  P.    137. 

8.  GrenouiU.,  t.   III,  p.  288. 

9.  Raccol.,  se.  V. 

10.  Scène,   t.    IV,   p.   234. 

11.  Impromptu  du  coeur,  se.  IV,  t.  III,  p.  59. 

12.  Grenouil.,  t.   III,  p.  276. 

13.  Impromptu  du  cœur,  se.  IV.  t.  III,  p.  58. 

14.  Pet°  d'un  groupe  d'habitants  Lagny-le-Sec  (arr'  de  Senlis),  Part.  B.  Commun.,  p.  542. 


100  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

qu'on  trouve  la  graphie  inverse  :  mettre  pour  mettent  :  «  des  parti- 
culiers qui  ne  "  mettre  "  pas  tant    d'exactitude  »  ^ 

Les  grammairiens  de  l'époque  impériale  continueront  la  cam- 
pagne 2. 

LES  LIAISONS 

Liaisons  entre  deux  voyelles.  —  L'addition  d'un  z  {s)  de 
liaison  est  une  des  caractéristiques  de  la  langue  poissarde,  Vadé  en 
use  et  abuse.  Peu  lui  importe  si  le  second  mot  commence  par  une 
h  aspirée.  «  Type  :  «  "  tu  z'hausses  "  en  haut  ton  verre  »  ^  ;  «  fesant 
de  "  la  z'hupée  "  »  *  ;  «  allons  !  d'  "  là  zardiesse  "  »  ^  ;  «  vante-t'  "  en 
zen  "  »  6  ;  «  rapporte-"  toi-zen  "  »  ^  Le  Père  Duchêne  s'amuse  à  faire  de 
ces  liaisons  imprévues. 

On  pratique  aussi  l'addition  d'un  f  :  «  "  Pourquoi  t'est-ce  "  que  tu 
nous  sonnes  le  tocsin  »;«  ces  affaires  qui  se  sont  "  passées  t'aux  "  Tui- 
leries »  ^.  "  Va-t-en  ville  ",  était  une  vieille  plaisanterie.  Liaison  ou 
survivance  ? 

Rolland  recommande  de  dire  neuç'  enfants.  Je  n'ai  pas  trouvé  de 
textes  qui  attestent  que  cette  règle  fût  suivie. 

Liaisons  irrégulières  entre  consonnes  ou  bien  entre  con- 
sonnes et  voyelles,  faites  par  addition  d'une  consonne.  — 
«  Je  suis  "  fort  z'en  colère  "  »  ^  ;  "  leurs-en  "  ^^  et  "  avanzier  ".  De 
même  :  «  N'pensez  plus  "  t'a  "  moi»  ^^  ;«  je  suis  "  t'un  "  militaire»  ^'^. 

Ces  z  et  ces  t  de  liaison  sont  particulièrement  communs  lorsque 
des  voyelles  nasales  terminent  les  mots.  Non  seulement  on  trouve, 
«  c'est  "  bon  t'a  "  sçavoir  »  ^^,  mais  :  "  on  za  ",  "  on  zaim  ",  "  on 
z'est  libre  "  ". 

1.  Proc.-Verb.  de  Vlnterr.  d'André  Cliénier,  cité  plus  haut. 

2.  RoU.  condamne  giiêles,  darle,  épeaiite. 

3.  Pip.    cass.,    p.    28. 

4.  Ib.,  p.  23. 

5.  RaccoL,  se.  XVI,  t.  III,  p.  32.  On  remarquera  qu'on  n'a  pas  restitué  le  Ii. 

6.  Pip.  cass.,  p.  31. 

7.  RaccoL,  se.  Xlll,   t.    III,  p.  24. 

8.  La   Mère  Diich.,  p.  2. 

9.  Jérôme  et  Fanchonn.,  IV.  Rolland  n'aime  pas/or(t)  inutile.  11  faut  prononcer  le  /.  /ort- 
heureux  (v  fort).  Pour  "  milzieux  "  (RaccoL,  se.  XI,  t.  III,  p.  22),  on  peut  se  demander  si 
on  a  affaire  à  s  de  liaison  ou  à  une  forme  incorrecte  de  pluriel  :  milles. 

10.  Noté  par  Roll. 

11.  Vadé,  Pip.  cass.,  p.  23. 

12.  RaccoL,  se.  X,  t.  III,  p.  18;  cf.  je  "  suis  l'un  ch'napan  "  (Jérôme  et  Fanchon,  se.  VI). 
Desgr.  attribue  à  un  vieux  capitaine  :  peloton,  quatre  pas  "  l'en  "  avant;  mais  c'est  un  fait 
personnel  (Voir  Goug.,  o.c,  p.  146).  Sur  "  pataquès  "  (=  pas  à  qui  est-ce)  Domergue  conte 
une  anecdote  qui  vaut  ce  que  valent  les  histoires  de  ce  genre  (Man.  des  Étr.,  p.  465). 
Voir  Gong.,  o.  c,  p.  46. 

13.  Vadé,  Pip.  cass.,  p.  25. 

14.  Id.,  ib.,  p.  22. 


CONSONNES  101 

Les  grammairiens,  eux,  étaient  résignés  à  l'hiatus  :  bœzwè-èportà 
(besoin  important)  plutôt  que  brezwê-n-èportà  ^. 

Influences  savantes.  —  Au  milieu  de  ce  trouble  général,  l'in- 
fluence savante  continuait  à  agir.  Le  Père  Duchêne  dit  y  pour  ils  ^, 
comme  le  peuple.  Mais  il  est  vraisemblable  que  il  s'entendait  aussi  ; 
de  même  mercredi  à  côté  de  mécredi^,  absolution  à  côté  d^asolution*, 
obstination  à  côté  d^ostination^,  sculpteur  à  côté  d^esculpteur  ^,  a<^>ec 
à  côté  de  a(^e  ^ 

UNE  MODE  :   LES  INCOYABLES 

A  ces  déformations  s'en  est  ajoutée  une  dont  le  souvenir  s'est 
conservé  jusqu'aujourd'hui,  elle  était  le  fait  des   Incoyables. 

Dès  novembre  1790,  les  Révolutions  de  Paris  se  moquent  de 
cette  prononciation  efféminée  à  propos  d'une  représentation  de 
Brutus  :  «  Ils  [les  aristocrates],  conte  le  chroniqueur,  semblaient  se 
demander  raison  de  cela,  et  se  dire  :  eh,  mais,  mon  Dieu  !  c'est  inquo- 
yable,  en  véïté,  c'est  inimazinable...  Mais  il  n'y  avait  donc  pas  de 
y eutenant- général  de  poïce  dans  ce  temps-là  »  ^. 

C'était  là  une  «  pose  »  de  gens  distingués  :  les  muscadins.  Le  Journal 
de  Paris  les  a  nommés  les  "  sexa  ",  d'après  leur  façon  de  dire  :  Qu  est- 
ce  que  c'est  quça,  dans  un  article  du  23  messidor  an  III-ll  juin  1795, 
intitulé  :  «  D'une  nouvelle  maladie  de  la  jeunesse  nommée  le  Senisa  ou 
Secsa  »  '.   Cet  article  mérite  d'être  cité. 

La  maladie  se  traduit  par  «  un  relâchement  total  du  nerf  optique,  ce  qui 
oblige  le  malade  à  se  servir  constamment  de  lunettes,  ...et  un  refroidissement 
qu'il  est  difficile  de  vaincre,  à  moins  d'un  habit  boutonné  très-serré  et  d'une 
cravate  sextuplée  où  le  menton  disparaît  et  qui  menace  de  masquer  bientôt 
jusqu'au  nez  »...  Mais  le  diagnostic  le  plus  caractérisé  est  la  paralysie  commen- 
cée de  l'organe  de  la  parole.  Les  jeunes  infortunés  qui  en  sont  atteints  évitent  les 
consonnes  avec  une  attention  extrême,  et  sont  pour  ainsi  dire  réduits  à  la  nécessité 
de  désosser  la  langue.  Les  articulations  fortes,  les  touches  vigoureuses  de  la  pro- 
nonciation, les  inflexions  accentuées  qui  font  le  charme  de  la  voix,  leur  sont  inter- 
dites. Les  lèvres  paraissent  à  peine  se  mouvoir  et  du  frottement  léger  qu'elles 
exercent  l'une  contre  l'autre  résulte  un^  bourdonnement  confus  qui  ne  ressemble 

1.  Voir  Roll.,  qui  se  contredit  du  reste  à  propos  de  un  homme,  sans  voir  qu'il  favorise 
la  faute  qu'il  réprouve  par  ailleurs  :  u-n-oiseau  (ii-n-wazo). 

2.  Y  ne  sont  pas  si  bêtes,  etc..  (P.  Ditch.,  Cons.  pacif.,  p.  2).  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  987. 

3.  Thur.,  t.  II,  p.  278.  La  prononciation  mecredi,  établie  depuis  Vaugelas,  était  abandon- 
née ;  Roll.  (p.  211)  recommande  mercredi. 

4.  Voir  Roll. 

5.  Id. 

6.  Thur.,  t.   II,  p.  36.3. 

7.  Voir  Roll. 

8.  Bûchez  et  Roux,  t.  VIII,  p.  32. 

9.  Cf.  Nyrop,   Gr.  hist.,  t.    I,  p.  148. 


102  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

pas  mal  au  pz,  pz,  pz,  par  lequel  on  appelle  un  petit  chien  de  dame.  Rien  de 
moins  intelligible  que  les  entretiens  des  malades.  Les  mots  seuls  qu'on  distingue 
dans  cette  série  de  voyelles  sont  ceux  de  ma  paole  supême,  à'incoyahle,  d'hoible, 
et  autres  mots  ainsi  défigurés  ^. 

On  s'amusa  de  ce  ridicule.  Les  journaux  rapportèrent  des  colloques 
vrais  ou  faux.  Ainsi  la  Sentinelle  du  13  thermidor  : 

Quelques  détachements  du  Royal-Cravate  qui,  tristement  groupés  dans  les 
foyers  des  différents  spectacles,  disaient  entre  eux  :  «  Impossible,  la  nouvelle!... 
Inventée  !  les  thé-mido-iens  !  pour  leu-  fête  !  Inc-oyable,  ce  petit  M.  Tallien  ! 
inc-oyable!  Un  homme  de  -ien!  té-o-iste  aussi!  de  la  faction!  Faut  pou-tant 
a-êter  ça  !  Faud-a  ben  !  la  jeunesse  !  aux  a-mes  !  sans  quoi  la  té-eur  !  pa-ole 
panachée;  la  te-eur  !  Ces  b-aves  déba-qués  se  seraient  jamais  rendus  sans  la 
lé-eur.  C'est  la  té-eur  que  çà  !  la  té-eur!  »  Aujourd'hui  ils  disent  :  «  l'Espagne  ! 
la  paix  !  enco-  une  fable  !  Un  Bou-bon  !  la  paix,  un  Bou-bon  !  impossible...  ou 
beu  ce  serait  donc  enco-  la  té-eur  !  faut  pou-tant  voir  !  la  jeunesse  !  Faut  a-êter 
ça.  Car  enfin  nous  ne  voulons  pas  de  la  té-eur  »  2. 

Le  fait  que  tous  les  journaux  se  mettent  en  campagne  à  cette  époque 
prouve  que  la  mode  venait  d'être  lancée^. 

1.  Hatin,  Hist.  Presse,  t.  V,  p.  205-206. 

2.  29  juiU.  1795,  cité  d.  un  Rapp.  Pol.  (Aul.,  Par...  Therm.,  t.  II,  p.  125). 

3.  Elle  n'était  pas  plus  sotte  qu'une  autre  qui  avait  précédé  :  a  On  voit...  à  la  Cour,  au 
Théâtre  et  ailleurs,  de  ces  bons  parleurs  qui  prononcent  Vi  nazal.  Mais  sont-ils  les  seuls 
qui  aient  de  l'éducation,  du  goût  et  des  principes  ?  Combien  n'en  voit-on  pas  à  la  Cour  même, 
dans  la  Magistrature,  au  Barreau,  dans  les  Chaires,  parmi  les  Sçavans  de  toute  espèce,  qui 
ne  prononcent  que  ain,  et  qui  n'ont  peut-être  jamais  pensé  à  cet  i  na:al?  Leur  nombre  est 
sans  contredit  incomparablement  plus  grand  »  {Tr.  des  Sons,  p.  28-29). 

«  La  langue  française  n'a  pas  d'i  nasal.  La  nasalisation  de  Vi  est  une  prononciation  méri- 
dionale. Jéliotte  l'introduisit  dans  le  chant,  et  le  charme  de  sa  voix  transformait  une  faute 
en  grâce.  Il  eut  des  imitateurs  ;  mais  cette  mode  n'a  eu  qu'un  temps,  on  est  revenu  à  l'e/i 
nasal,  qui  est  propre  à  notre  langue  ;  et  aujourd'hui,  sur  la  scène,  à  la  tribune,  dans  le  chant, 
dans  la  conversation,  par-tout  on  prononce  nasalement  éngrat,  emportant,  énfidèle  »,  etc.. 
(Domergue,  La  Prononc.  fr.,  p.  128-129  ;  cf.  Man.  des  Étr.,  p.  475). 


LIVRE  II 
LE   VOCABULAIRE 


CHAPITRE    PREMIER 
OBSERVATIONS   PRÉLIMINAIRES 

Mon  lecteur  ne  doit  pas  s'attendre  à  trouver  ici  une  énumération 
des  mots  et  des  expressions  nouvelles.  La  plus  grande  partie  de  ces 
nouveautés,  je  veux  dire  celles  qui  sont  relatives  aux  événements, 
aux  institutions,  à  la  vie  politique,  ont  été  relevées,  classées  et 
étudiées  dans  un  volume  précédent.  Il  ne  resterait  à  réunir  ici  que 
les  nouveautés  qui  n'ont  aucun  caractère  spécial,  et  elles  ne  sont 
à  vrai  dire  ni  très  nombreuses  ni  très  intéressantes. 

Mais  je  voudrais  examiner  rapidement  quelques  questions  qui 
intéressent  les  philologues,  les  écrivains  qui  ont  touché  à  cette  ques- 
tion ayant  contribué  à  répandre  des  idées  qui  ne  sont  pas  conformes 
à  la  réalité.  Tout  d'abord,  suivant  eux,  le  néologisme  aurait  été  en 
honneur,  la  langue  devant  être,  comme  tout  le  reste,  précipitée  systé- 
matiquement au  désordre  et  à  l'anarchie. 

A  l'étranger,  dès  1795,  on  a  feint  de  se  montrer  scandalisé,  on  l'a 
même  peut-être  été  réellement.  Snetlage  avait  publié  à  Gôttingen 
en  1795  un  Dictionnaire  noui'eau  français  contenant  les  expressions  de 
nouvelle  création  du  peuple  français  ^.  Il  s'engagea  à  ce  propos  une 
discussion.  Casanova  répondit  à  la  publication  par  une  lettre  :  A 
Léonard  Snetlage,  D^"  en  droit  de  l'Université  de  Goettingue,  Jacques 
Casanova,  D'^  en  droit  de  l'Université  de  Padoue.  J'avais  eu  jadis  en 
mains  l'exemplaire  de  cette  lettre  que  possède  la  Bibliothèque  royale 
de  Saxe,  et  que  M.  le  conservateur  avait  bien  voulu  envoyer  à  Paris 
à  mon  intention.  Elle  a  été  imprimée  depuis  par  le  D"^  Guède  ^.  C'est 
la  plus  curieuse  ■ —  sinon  la  plus  correcte  —  critique  qu'on  ait  faite 
du  nouveau  lexique.  Nous  nous  y  sommes  déjà  référé  dans  un  volume 
antérieur.   L'auteur  accuse  les  journalistes  qui  ont  fait   les  mots  de 

1.  Bib.   Nat.,   X.   1344  ¥>. 

2.  Paris,  Thomas,   1903. 


104  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

n'avoir  cherché  qu'à  éblouir,  en  employant  des  moyens  qui,  si  la 
France  n'avait  été  en  convulsions,  n'auraient  servi  qu'à  faire  rire, 
comme  faisaient  les  néologismes  du  Carlin,  de  la  Comédie  italienne 
(p.  14).  Si  le  français,  après  cette  anarchie,  ne  retourne  pas  à  son 
ancien  état,  conclut  l'auteur,  il  fera  rire,  et  deviendra  un  patois  popu- 
laire que  les  bons  écrivains  n'emploieront  jamais   (p.  21). 

Et  il  raille  divers  mots  dont  il  fait  la  liste.  Parmi  eux  alarmiste 
(mot  berneur),  ambulance,  appitoyer  (mot  pitoyable),  culotté,  déhêté 
(risibles,  et  nés  dans  l'ivresse),  emèrigar^e  (expression  baroque  comme 
tant  d'autres,  à  la  place  desquelles  Snetlage  et  Casanova  eussent  pu, 
un  dictionnaire  italien  ou  espagnol  à  la  main,  en  enfanter  mille 
autres,  qui  leur  eussent  valu  un  diplôme  de  fraternisation),  incar- 
cérer (inutile  puisqu'on  a  emprisonner,  mais  qui  pourra  donner  lieu 
à  carcère,  dont  le  comité  d'instruction  publique  déterminera  le  genre), 
monarchien  (sans  doute  inventé  par  les  dames  de  la  Halle  avec  cette 
terminaison  en  chien  qui  a  tant  de  noblesse),  présumable,  prétentieux 
(sur  lesquels  il  est  sûr  que  les  abeilles  ne  s'arrêteront  pas),  singer 
(qu'on  a  eu  au  moins  tort  de  faire  actif),  sans- jupon  (qui  ne  manque 
pas  de  charmes,  et  est  moins  malhonnête  que  sans-culotte,  car  au 
bout  du  compte  le  jupon  n'exclut  pas  les  jupes). 

Il  y  a  plus  de  rancune  politique  et  de  polissonnerie  dans  ce  petit 
écrit  que  de  critique  linguistique.  Toutefois,  l'amour  du  français  tel 
qu'il  était  inspire  visiblement  ces  étrangers.  Et  il  m'a  semblé  inté- 
ressant de  rapporter  ici  un  écho  d'une  discussion  engagée  loin  de 
chez  nous,  bien  qu'elle  n'ait  pu  avoir  aucun  intérêt  pour  le  déve- 
loppement du  lexique.  Au  xviii^  siècle  notre  langue  avait  appartenu 
à  l'Europe,  il  est  utile  dès  lors  de  recueillir  les  impressions  que 
les  changements  survenus  faisaient  à  des  non-nationaux,  qui  l'avaient 
adoptée  et  aimée. 

En  France  aussi  des  cris  d'alarme  étaient  poussés.  Ils  émanent 
presque  toujours  de  gens  de  parti  pris,  dont  l'intention  est  de  dépré- 
cier la  Révolution  aux  yeux  de  ceux  qui  aiment  Tordre  en  tout.  Ces 
polémiques  tendancieuses  ont  duré  fort  longtemps.  J'ai  parlé  de 
ces  pamphlets  dans  le  volume  précédent  ^. 

Il  faut  noter  pourtant  que,  dès  l'an  III,  la  Décade  du  l^"*  tri- 
mestre s'en  prenait  à  un  traducteur  qui  avait  osé  se  servir  du  mot 
de  bardache  ou  bien  osé  parler  de  «raisons  capitales»  de  s'étonner. 

1.   Pp.  vil  et  siiiv. 


CHAPITRE     II 
PRÉTENDUS  NÉOLOGISMES 

I.  Mots  antérieurs.  —  Avant  de  juger,  il  est  bon  de  prendre 
de  minutieuses  précautions.  Tout  d'abord  il  convient  d'éliminer  un 
assez  grand  nombre  de  mots  cités  comme  nouveaux,  qui  existaient 
en  réalité,  plus  ou  moins  obscurément,  avant  1789.  Tels  sont  "  insus- 
ceptible ",  qui  n'avait  probablement  jamais  cessé  de  s'employer  ^, 
non  plus  que  "  dépersuader  "  2.  "  inconvenable  "  ^,  "  disconvenant  "  *, 
"  disconvenable  "  ^.  C'étaient  des  mots  anciens  doiU  on  avait  essayé, 
avant  de  se  résigner  à  dire  comme  nous  faisons,  peu  convenable  ;  il 
ne  faut  pas  s'étonner  qu'ils  reparaissent.  Ils  végétaient  sans  doute 
dans   divers  milieux. 

Comparez  :  "  attrape-qui-peut  "  :  «  ces  distributions  étaient  des 
"  attrape-qui  peut  "  »  ^  ;  "  despect  "  (fait  sur  respect  et  sur  despectueux)  '', 
"  dérespect  "  ^,  synonyme  du  précédent,  "  militer  "  »,  "  s'bomicider  "^^ , 

1.  Que  les  droits...  que  la  sûreté  et  la  liberté  individuelle  soient  garantis  par  des  règles  inva- 
riables, "  insusceptibles  "  de  toutes  exceptions...  (Cah.  Doléances  CottMitin,  t.  II,  p.  145  ; 
cf.  p.  723)  ;  Ils  sont  bien  connus  et  "  insusceptibles  "  d'aucun  doute  (Lanjiiinais,  Disc,  24  mal 
1793,  t.  I,  p.  169).  *L.  :  Corn.  ;  ■©■  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

2.  Il  y  a  six  pages  de  l'acte  constitutionnel  dont  ils  ne  "  dépersuaderont  "  jamais  les  Fran- 
çais (Ami  des  Patr.,  n"  XXXVII,  p.  174,  5  août  1791).  *L.  :  St-Slmon,  .J.-J.  Rousseau; 
■©•  R-.  Fr- 

3.  Il  ne  serait  pas  moins  "  inconvenable  "  de  laisser  de  tels  ouvrages  à  la  disposition  des 
jeunes  gens  (Opinion  de  Creuzé  Latouche,  25  fruct.  an  V-11  sept.  1797,  p.  12.  I.  N.  vend, 
an  VI).  -0-  Goh.,  R.,  Fr.  Il  avait  existé  au  moyen  âge  (voir  L.  et  God.). 

4.  Il  serait  impolitique  et  même  "  disconvenant  ",  qu'on  permît  l'introduction  du  sel  étran- 
ger (Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  3  mal  1790,  t.  I,  p.  253).  *L.  :  RoulalnvUllers  ; 
■©-  H.  D.  T.,  Cotgrave,  God.,  Fr. 

5.  S'il  paraissait  "disconvenable  "  de  retirer  les  fonds...  (Mirabeau,  1791,  Disc,  non  pron. 
Éduc.  Nat.,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  513,  col.  2).  *L.  Cf.  les  discours  habituels  de 
l'Assemblée  sur  les  ministres  du  roi  me  semblaient  parvenus  au  dernier  terme  de  "  disconve- 
nance "  (Necker,  1791,  t.  VI,  p.  362).  *L.,  H.  D.  T. 

6.  D'Obenheim,  Journ.,  1793,  Guerres  des  Vend.,  Baudouin,  t.  II,  p.  341.  -Q  H.  D.  T.,  Bas- 
Lang.,  A.  1798  ;  *  Fér.  :  Marivaux. 

7.  nécessaire  à  la  liberté  même  de  fortifier  l'action  de  l'autorité  executive  tombée  dans  le 
"  despect  "  (R.  P.  S.  I.  D.  Ami  des  Pair.,  p.  41,  13  oct.  1791).  *L.  ;  ■©•  H.  D.  T.,  A.  1798  ; 
Féraud  l'avait  enregistré  en  le  traitant  de  mot  barbare,  forgé  peu  heureusement.  Cf.  H.  L., 
t.  VI,  pp.  1235,  1316,  1317. 

8.  Il  aurait  jeté  sur  l' Assemblée  Nationale  de  la  déconsidération  et  le  "  dérespecl  "  (Guadet, 
Conv.,  12  avr.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  423).  -©■  L.,  H.  D.  T. 

9.  La  même  raison  "  milite  "  pour  les  trois  quarts  des  décrets  (C.  Desmoul.,  Révol.  Fr. 
Brab.,  n°  64,  IV,  p.  573).  *L.,  H.  D.  T.  ;  ■©•  Fr.  ;  Fér.  jugeait  qu'il  n'était  que  du  style 
polémique  ou  de  dissertation.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1295. 

10.  Les  conspirateurs  "  s'homicident  "  eu.v-mêmes  (Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIV,  p.  794). 
*L.,  H.  D.  T.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1294. 


106  HISTOIRE  DE  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

"  élémeiiter  "  S  chose  "  inconvéniente  "  2,  "  parlage  "  »  "  station- 
naire  "  *,  "  nerveux  "  (employé  comme  il  l'est  dans  la  phrase  sui- 
vante :  «  sans  danger,  vous  pouvez  partager  la  gloire  que  notre  "  ner- 
veuse "  Révolution  nous  assure  »  ^,  "  systémate  "  ^,  "  dominance"  ^ 
Il  faudrait  ajouter  d'autres  mots,  à  propos  desquels  les  remarqueurs 
ont  pu  se  tromper  parce  que  ces  mots  étaient  rares.  Ils  ne  naissent 
pas,  ils  se  répandent,  ainsi  "  impudeur  ".  Il  était  antérieur  »,  mais  sous 
la  Révolution  on  le  trouve  partout... 

Nos  municipaux... 

De  notre  argent  payant  la  populace 

Ont  r  "  impudeur  "  et  la  coupable  audace 

De  l'ameuter   contre    le  citoyen  ®. 

Le  changement  mérite  d'être  noté.  Il  n'y  a  pas  néologisme  ;  il  y  a 
tout  de  même  nouveauté. 

II.  Néologismes  provisoires.  —  On  en  compte  un  certain  nombre. 
Force  est,  à  l'heure  actuelle,  de  les  considérer  comme  nés  pendant  la 
Révolution  ;  mais  des  recherches  ultérieures  permettront  peut-être  d'en 
retrouver  des  exemples  avant  1789.  J'ai  déjà  moi-même  retiré  de  mes 
listes,  trop  hâtivement  formées  :  impolitique  (subst.)  ",  inadçertant^^, 
proscripteur  (adj.)  ^^^   i^aguer^^,   etc.,   etc. 

1.  Le  rétablissement  du  droit  d'adoption  "  elemente  "  de  manière  que  son  exercice  tourne  au 
profit  de  la  classe  infortunée  (Jean-Debry,  24  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  287). 
Cf.  H.  L.,  t.  IX,  p.  315.  *L.  :  xv=  s.,  au  sens  philosophique  et  alchimique  ;  -©■  H.  D.  T. 

2.  Dis-moi,  mon  cher  fds,  si  la  chose  est  "  inconvéniente  ".  Ce  mot  nouveau  me  plaît  {Journ. 
Bourgeoise,  p.  146).  «L.,  H.  D.  1 . 

3.  Les  ministres  plaisantent,  m'a-t-on  dit,  sur  ce  "parlage  "  et  sur  le  tumulte  (Chron.  du 
mois,  fév.  1792,  p.  37);  ces  malheureux  n'ont  que  l'audace  du  "parlage  "et  des  poignards 
(Courr.  rép.  du  30  gerra.  an  III-19  avr.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  I,  p.  667).  *L.,  H.  D.  T., 
qui  cite  Mirabeau,  Féraud  :  néol.,  Bas-Lang.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1306, 

4.  La  constitution  fit  de  grands  progrès  et  la  révolution  fut  "  stationnaire  "  (Barnave,  Inlrod. 
Révol.  Fr.,  Œuv.,  t.  I,  p.  120).  »Féraud,  Gohin,  p.  325. 

5.  Custine,  Lettre  à  la  Conv.,  26  cet.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  682, 
col.  2.  Il  est  attesté  et  même  enregistré  antérieurement,  dans  une  signification  favorable. 
♦Féraud  :  plein  de  force  et  de  solidité.  Cf.  L.  5»,  fig.  ;  -Q- A.  1798,  Fr. 

6.  Us  jettent  un  vernis  de  ridicule  sur  celui  qui  présente  une  idée  nouvelle  :  ils  l'appellent 
novateur  ou  "systémate  "  et  taxent  de  désorgonisateur...  (Lacombe-Saint-Michel,  Disc,  Conv., 
11  fév.  1793,  dans  lung,  Dub.-Crancé,  t.  I,  p.  347).  -0-  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  A.  1798;  *  Fér. 
Cf.  :  systémateur. 

7.  Fanatiser  les  esprits  et  rétablir  peu  à  peu  la  "  dominance  "  de  leur  culte  {Ann.  Relig., 
dans  Rapp.  Pol.,  11-20  flor.  an  VI-30  a%T.-9  mai  1798,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  IV,  p.  655), 
*  L.,  God.  :  ex.  du  xv  ;  -Q  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr.,  Boiste. 

8.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1326.  Cf.  Goh.,  p.  282,  et  A.  1798. 

9.  Sab.  Jacob.,  n»  28,  II,  42.  En  note.  Terme  à  la  mode  depuis  la  Révolution  :  n'auez-vous 
pas  refusé  la  parole  aux  députés  de  la  Montagne...  avec  une  "  impudeur  "  remarquable'^  (Fabre 
d'Églant.,  Disc,  aux  Jacobins,  d.  Meillan,  Mém.,  p.  327,  annexe). 

10.  L'impolitique   des    deux    Comités    (C.    Desmoul.,    Hist.    Brissot.,    Bûchez    et    Roux, 
t.  XXVI,  p.  288).  Féraud  le  cite  dans  Linguet.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1326. 

11.  On  abuse  de  la  trop  inadvertante  candeur  des  jeunes  recrues  (Vergn.,  Conv.,  13  mars 
1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  94).  ■©■  Fér.  ;  »L.  :  Raynal.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1317. 

12.  Ces  arrêts  proscripteurs  (Mirabeau,  Lettre  à  mes  Commettants,  10  mai  1789).  H.  D. 
T.  :  proscripteur  subst.  en  1767.  11  se  peut  qu'il  ait  été  employé  aussi  comme  adjectif. 

13.  Il    verra    que    je    ne    vague    point     ici    dans    les    idées     systématiques     (Mirabeau, 


PRETENDUS  NEOLOGISMES  107 

"  Réversiblement  "  suppose  l'existence  de  "  réversible  "  :  «  passant 
des  pays  d'aides  dans  ceux  qui  en  sont  exempts  et  "  réversiblement»  ^. 
Or  réçersihle  n'a  pas  été  signalé  jusqu'ici. 

Toutefois,  on  est  obligé,  en  bonne  méthode,  d'inscrire  parmi  les  néolo- 
gismes  les  mots  dont  on  n'a  pas  antérieurement  d'exemple  formel,  tel 
"  préavis  "  ^  ;  aucun  raisonnement  ne  remplace  en  pareille  matière, 
les  exemples  et  les  textes. 

III.  Termes  locaux.  —  Certains  mots  prétendus  nouveaux  ne 
sont  en  fait  que  des  termes  locaux.  Ainsi  radical  dans  le  sens  de  prin- 
cipal :  «  Barère  paraît  à  la  tribune,  nous  reproche  de  nous  appesantir 
sur  des  formes,  nous  proj^ose  d'  "  aller  au  radical  "  »  ^.  On  dit  en  Sa- 
voie :  aller  au  radical,  pour  aller  au  centre,  au  plus  important.  Barère, 
n'était  pas  de  ce  pays,  mais  il  a  pu  entendre  ou  lire  cette  expression. 

désastrer  :  «  les  lapins  qui  "  désastrent  "  le  peu  de  terre  en  labour 
qu'ils  occupent  »  *. 

facultueux  :  «  les  curés  et  décimateurs...  ne  sont-ils  pas  assez  "  facul- 
tueux  "  pour  satisfaire  à  cette  espèce  de  dépense  »  ^. 

lapinier  :  «  demandent  la  destruction  du  colombier  et  "  lapiniers  "  »  ^. 

Diçidence  ^  n'est  peut-être  pas  non  plus  un  mot  inventé  ;  il  a  bien 
l'air  d'être  la  déformation  d'un  mot  local. 

IV.  Mots  de  citation.  —  Il  ne  faut,  quand  on  rencontre  ces  mots 
locaux,  tenir  aucun  compte  des  mots  de  citation,  si  je  puis  m'exprimer 
ainsi,  c'est-à-dire  des  mots  qui  sont  rapportés,  sans  aucune  intention 
de  les  incorporer  au  français,  ainsi  machie  (maquis),  dont  Barère  se 
sert  à  propos  de  la  Corse  :  «  les  campagnes  n'offrant  à  la  vue  que  des 
taillis  ou  "  machies  "  inutiles  »  ^... 

Tous  ces  retranchements  opérés,  il  reste  incontestable  que  le 
nombre  des  mots  nouveaux  a  été  très  important.  Est-ce  assez  pour 
conclure  qu'on  a  de  parti  pris  voulu  innover  ? 

12  déc.  1790).    *  L.   a  donné  des  exemples  de  pensées  qui  vaguent.  11  est   probable   qu'on 
a  dit  de  l'homme  lui-même  ce  qu'on  disait  de  son  imagination. 

1.  15  mai  1790,  Proc.-Verb.  Corn.  Agr.  et  Comm.,  t.  I,  p.  260.  ■©■  L.,  H.  D.  T. 

2.  En  chargeant  le  comité  des  finances  de  nous  porter  un  "  préavis  "  sur  la  demande  des 
ministres  (Mirabeau,  Disc.,  8  août  1789).  L.  dans  son  S'  ne  le  cite  que  dans  un  Compte  rendu 
de  la  Gaz.  des  Tribunaux  de  1875.  -0-  H.  D.  T.,  Goh.,  Fér.,  Ragueau. 

3.  Meillan,  Mém.,  p.  57.  O  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

4.  Le  Parq.,  Dol.  Neufchat.  e.  Br.,p.  197  (Monchy-le- Preux).  -0-  God.  et  S',  O.  Blocli,  L. 

5  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  435  (Mesnil  Rogues).  ■©■  H.  D.  T.,  L.,  God.  et  Compl', 
O.  Bloch,  Ed.  du  Mérit.  c. 

6.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  249.  O  L.,  God.  et  S',  O.  Bloch.  Cf.  lapinière,  dont  un 
masculin  est  tiré  d'après  l'analogie  de  colombier. 

7.  Ce  n'est  pas  une  indemnité  pécuniaire,  ni  même  une  faible  "  dividence  "  des  communaux 
qu'il  faut  /«"«r  donner  (Contre  rapp.  de  Danthon,  dans  Part.  Biens  commun.,  p.  381).  Cf.  p.  382, 
une  dividende.  Arch.  Nat.,  AD.  XVIIP,  187,  n»  15,  Impr.  O  L-,  H.  D.  T.,  Goh.,  God.,  Ragueau. 

8.  Sur  les  domaines  de  Corse  (Ass.  Nat.,  5  sept.  1791,  Arch.  Pari.,  1'^  Sér.,  t.  XXX, 
p.  207,  col.  1). 


CHAPITRE    III 
MOTS  AVENTURIERS 

Avant  de  prononcer,  il  faudrait  encore  faire  des  distinctions.  Cer- 
tains mots  aventuriers,  suivant  une  façon  de  parler  de  Vaugelas,  ont 
été  lancés  par  des  polémistes,  sans  que  leurs  créateurs  eussent  la 
moindre  idée  de  les  faire  entrer  dans  le  lexique.  Tel  était  par  exemple  : 
"  senati-clérico-aristocratique  "  ^  Mais  le  départ  est  assez  délicat. 
Je  ne  sais  ce  qu'il  est  advenu  de  "  désamphytrioner  "  ou  d'  "  argy- 
rancie  ",  où  s'est  amusée  la  verve  de  Camille  Desmoulins  2.  Au  con- 
traire "  archevôquaille  "^  fait  sur  prêtraille,  a  pu  être  répété  quelque 
temps.  "  Decampativos  ",  imaginé  d'après  le  campos  des  écoliers, 
n'avait  pas  déplu  sans  doute,  puisque  Desmoulins  le  reprend  plusieurs 
fois  :  «  le  "  decampativos  "  des  Capettes  et  des  Capets  »  *. 

Il  y  a  du  reste,  dans  ce  fatras,  des  curiosités  philologiques  à  relever. 
Ainsi,  j'ai  rencontré,  dans  les  Résolutions  de  France  et  de  Brahant  ^, 
le  mot  de  "  banquiste  "  :  or,  il  s'est  répandu  de  nos  jours  ^.  A-t-il  été 
recréé  ?  Traîne-t-il  depuis  la  Révolution  une  vie  obscure  ? 

Ces  seuls  exemples  montrent  combien  le  choix  que  l'on  peut  faire 
est  hasardeux.  On  pourrait  croire  à  une  plaisanterie,  quand  on  lit 
«  j'ai  brisé  les  verres  [les  sténographes  écrivent  vers^  à  facettes  avec 
lesquels  on  me  voyait  "  centiforme  "  et  "  pasicolore  "  »  ^  Or,  cette  phrase 
est  lancée  par  Germain,  en  plein  procès  Babeuf,  devant  un  tribunal 
qui  va  juger  à  vie  ou  à  mort.  Les  deux  mots  manquent  aux  Recueils. 
II  est  difficile  pourtant  de  croire  à  de  simples  facéties,  qui  eussent  été 
de  pure  imagination.  Il  est  plus  probable  que  le  déposant  se  souvient 
d'un  kinetoscope  quelconque,  ancêtre  de  notre  cinématographe  :  la 
"  fantasmagorie  "  venait  de  naître  ^. 

1.  Titre  d'une  brochure  de  Cerulti.  Paris,  ocl.  1788. 

2.  Si  on  ne  le  "  déaamphyirinne  ",  soyez  sûr  qu'il  mourra  avec  son  ccharpe  ;  je  ne  pourrais... 
me  plaindre  d'une  esquinancie,  sans  qu'on  me  reproche  aussi  une  "  argijrancie  "  (liéuol.  Fr. 
Brab.,  n°  38,  111,  p.  650,  et  n"  27,  111,  p.  622).  -0-  L.,  R.,  Fr. 

3.  Dieu  fit  pour  tous  V  "  archevêquaille  "  ;  L'évêquaille  et  cardinalats  ;  Foutons-nous  de 
la  "  marquisaille  ",  De  la  "ducaille"  et  des  comiats  (.Jean-Bart,  Impr.  de  J.-B.,  rue  de 
Chartres,  1790,  n"  XXVI,  p.  8).  ■©•  R.,  Fr. 

4.  Jiévol.  Fr.  Brab.,  n"  82,  Vil,  p.  148.  Le  mot  était  déjà  dans  le  n"  64,  IV,  p.  545  :  les 
rois  d'Europe  le  détestent  et  n'attendent  que  le  "  decampativos  "  de  sa  famille  aristocrate  pour 
lui  faire  la  guerre.  -Q-  L.,  R.,  Fr. 

5.  N"  22,  II,  p.  439. 

6.  H.  D.  T.  le  cite  comme  néologisme.  L.  comme  mot  populaire,  sans  date.  Le  Dict.  du 
Bas-Lang.  l'ignore.  ■©■  R.,  Fr.  O.  Bloch  :  1863. 

7.  Proc.  Bab.,   III,  p.  166. 

8.  Voir  H.  L.,  t.  IX,  p.  1212. 


MOTS  AVENTURIERS  109 

Les  fantaisistes.  Camille  Desmoulins,  —  Carnillo  Desmoulins 
est  un  de  cenx  dont  l'esprit  n'a  cessé  de  se  jouer  dans  des  imaginations 
verbales.  On  pourrait  faire  un  petit  lexique  de  ses  créations  :  "  caco- 
politico-ministériel  "  ^;  "  robino-cacocratie  "  ^  ;  "  raba-milito-robi- 
nocratie  "  3  ;  "  soufïlets-sterlings  "  *  ;  "  orléanico-anglo-prussien  "  ^,  etc. 
Il  contemple  La  Fayette  et  le  toise  :  «  Il  va  regarder  le  cheval  blanc 
avec  le  verre  colossal  et  "  gigantoscope  "  »  ^  (opposé  au  verre  micros- 
cope). Un  autre  jour,  il  s'en  prend  à  l'œuvre  d'un  confrère  :  «le  n^  51 
du  Mercure  "  Acadérnico-panckoucke  "...  »  '.  «  Vous  avez  encore  l'abbé 
Aubert  qui  vous  offre  ses  bons  ofTices  ;  pour  vingt-quatre  sous,  il 
démentira  le  fait  dans  ses  affiches  et  vous    serez    "  décocufîé  "  »  ^. 

Aucun  pamphlétaire  n'excelle  comme  lui  à  amener  ces  vocables- 
caricatures,  de  façon  presque  naturelle,  conmie  s'ils  ne  tranchaient  pas 
sur  l'ordinaire  du  discours  :  «  C'est  dans  la  Convention,  dit-il  quelque 
part,  et  non  dans  Georges  et  les  "  géorgiens  "  que  le  peuple  français 
espère  ))®;  on  s'aperçoit  à  peine  du  jeu  de  mots.  Ou  bien  encore  : 
«  Jamais  on  n'a  pendu  ni  "  carcané  "  personne,  provisoirement  et 
sauf  l'appel  m^".  Pour  des  gens  qui  voyaient  mettre  le  carcan  cons- 
tanmient,  le  verbe  devait  passer  tout  naturellement. 

Voyants  ou  non,  ces  mots  émaillent  la  plupart  de  ses  articles  : 
"  inphilosophe  "^^,  "  lèze-vérité  "^^,  "  révisager  "  ^3,  "  protestatif  "  ^*, 
"  arrière-pension  "  ^^,  "  afTrontation  "  ^®,  "  brûle-raison  "  ^^,  etc.. 


1.  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  66,  VI,  p.  39.  ■©- R-.  Fr. 

2.  Ib.,  Il'  14,  II,  p.  39.  -Q-n.,  Fr. 

3.  Ib.,  n°  29,  m,  p.  255.  O  R-.  Fr- 

4.  Les  larges  soii/flets,  les  "  soufjlets-sterlings  "  que  les  grenadiers  de  la  garde  nationale 
appliquèrent  pour  la  révolution  sur  les  joues  retentissantes  des  \oirs  (Ib.,  n°  69,  VI,  p.  162). 
*H.  D.  T.  cite  un  emploi  analogue  en  1691  ;  ■©■  L.,  R.,  Fr. 

5.  Hist.  des  Brissot.,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  275.  ■©■  R-'  Fr. 

6.  Révol.  Fr.  Brab.,  n°  79,  VII,  p.  46. 

7.  Ib.,  n°  15,  II,  p.  77. 

8.  Discours  de  la  Lanterne,  3"  éd.  Paris,  Garnery,  an  I",  p.  38,  n. 

9.  V  Cord.,  n"  V.  -0-  L.,  R.,  Fr. 

10.  Brissot  démasqué,  fév.  1792,  dans  Bûchez  et  Roux,  t.  XIII,  p.  183.  -0-  L.,  Roll., 
Boiste,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

11.  Je  ne  suis  nullement  surpris  de  ce  que  vous  m'avez  marqué  sur  votre  écrivain 
"  inphilosophe  "  [l'abbé  Raynal]  (Révol.  Fr.  Brab.,  n"  68,  VI,  p.  107).  -0-  L.,  H.  D.  T., 
R.,  Fr. 

12.  Je  soutiens  que  le  crime  d'un  journaliste  ne  peut  être  que  celui  de  "lèze-vérité  "  (Ib., 
n»  33,  III,  p.  411).  O  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

13.  Un  coup  de  griffe  d'un  journaliste,  qui  le  dévisage  ou  plutôt  le  "  révisage  "en  le  démas- 
quant... (Ib.,  n°  32,  III,  p.  367).  -©■  L.,  H.  D.  T.,  R.,  Fr. 

14.  Cette  cérémonie  " protestative  "  du  premier  fonctionnaire  public  (Ib.,  n°  74,  VI,  p.  386). 
■0-  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

15.  Nous  n'.avons  pas  parlé  non  plus  des  pensions  déguisées...  ni  de  ce  que  j'appelle  "  arrière- 
pensions  "  (Ib.,  n"  4,  p.  156).  0-  L.,  H.  D.  T.,  R.,  Fr. 

16.  Certaine  "  affrontation  "  de  Madame  de  la  Motte  et  du  cardinal  (Ib.,  n"  36,  III,  p.  563). 
0-  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

17.  Tous  les  censeurs  royaux...,  tous  les  ''brûle-raison"  des  pays  étrangers  (Ib.,  n°  74,  VI, 
p.  439).  Il  s'agit  des  gens  qui  condamnent  la  pensée.  0-  L.,  H.  D.  T.,  R.,  Fr. 


HO  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

Ses  Émules.  —  On  ripostait  à  Desmoulins  avec  la  même  fantaisie  ^  : 
«  Je  me  suis  "  cohibé  "  pendant  30  ans,  parceque  je  craignois  les 
doubles  murs  de  la  Bastille...  »  ".  «  J'ai  prié  ces  évêques  que  j'ai 
portés  moi-même  sur  leur  "  faldistoire  "  sacré...  »  3.  «  J'ai  prié  ces 
évêques...  d'abjurer  toute  impie  croix  d'or  et  tout  palais  orgueilleu- 
sement "  inapostolique  "  »  ^  «  D'une  manière  "  inaccuratte  "  »  ^ 
«  L'  "  inerrance  "  de  l'Assemblée  Nationale  "  »  «.  «  Ainsi,  des  hommes 
pareils  qui  "  méssautissaient  ",  jadis,  dans  Paris  pour  douze  sols  et 
qui  n'y  faisaient  des  volumes  que  pour  servir  de  cornets  de  papier 
aux   épiciers...  »  '. 

On  rencontre  un  peu  partout  de  ces  inventions  burlesques.  Le  Dic- 
tionnaire national  et  anecdotique  présente  à  lui  seul  bon  nombre 
d'inventions  de  ce  goût  :  «  lorsque  vous  étiez  "  ministériés  "  »  «  ;  «  si  la 
vergogne  n'empêchait  pas  d'en  "  évidencier  "  les  motifs  »  »  ;  «  pour 
arriver  avec  succès,  il  s'agit  moins  d'avoir  raison  que  d'être  forte- 
ment "  empulmoné  "  »  ^<'. 

Comparez  :  «  Réponse  "  histori-apologi-critique  "  aux  Mémoires  de 
Dumouriez  »  ^^;  «je  vous  dénonce  madame  la  Duchesse  de  Lévis,  aris- 
tocrate très  enragée,  qui,  dimanche  6  de  ce  mois,  dans  un  bal  à 
Tournay,  a  voulu  faire  danser  le  trépas  de  "  Targino-constitu- 
tionnette  "  »  ^^. 

Est-ce  la  contagion  d'un  ami  qu'il  traita  longtemps  en  enfant 
gâté,  tant  y  a  que  Robespierre  lui-même  a  joué  avec  les  mots  : 
«  Camille  croit,  en  lisant  Philippeaux,  lire  encore  les  Philippiques  de 
Cicéron  et  de  Démosthène  ;  mais  qu'il  ne  s'abuse  pas  ;  les  Anciens, 
ont  fait  des  philippiques,  et  Philippeaux  n'a  composé  que  des  "  phi- 
lippotiques  "  »  ^^. 

Desmoulins  avait  des  imitateurs  jusque  dans  le  clergé.  René 
Coquille-Deslonchamps,  curé  de  Martragny  (Calvados),  dans  une 
Réponse  aux  évêques  signataires  de  la  lettre  Encyclique,  lâche  un  «  Vous 


1.  Voir  Lettre  de  l'abbé  Rive  à  son  très  cher  et  très  illustre  anii  Camille  Desmoulins  sur  l'ex- 
tirpation du  fanatisme  créé  par  les  despotes  depuis  que  le  despotisme  s'est  perché  sur  les  Thrônes 
(A  Éleuthcropolis,  chez  N.  Aphobe,  ce  Jeudi  31  Mars  1791,  p.  11).  Bibl.  Nat.,  Lb*»,  4739. 

2.  P.  11-12.  OL.,  H.  D.  T. 

3.  P.  21,n.-Q  L.,  H.  D.  T. 

4.  Ib.  ^  L.,  H.  D.  T. 

5.  P.  26.  ■©■  L.,  H.  D.  T. 

6.  P.  13.  Le  sens  est  celui  d'infaillibilité.  Cf.  législateur  inerrant.  ■©■  L.,  H.  D.  T. 

7.  P.  25.  J'ignore  le  sens  de  ce  mot.  Est-ce  un  composé  de  messe  et  de  sottise  ? 

8.  P.  121.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  P.  123.  O  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-long.,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

10.  P.  139.  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-lang.,  de  même  qu'entpaumoné. 

11.  Guil.,  Proc.-Verb.  Com.  I.  P.,  Conv.,  t.  Vf,  p.  313. 

12.  Actes  des  Apôtres,  dans  Mém.  de  Rivarol,  Éclaircis",  K.,  p.  363.  -©■  R.,  Fr. 

13.  Jacob.,  18  niv.  an  11-7  janv.  1794,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXI,  p.  171.  *  R.  Cf.  "  philip- 
potides  ". 


MOTS  AVENTURIERS  111 

ne  m'  "  encycliquerez  "  pas  »  ^.  La  bourgeoise  dont  Lockroy  a  publié 
le  journal  écrit  que  Hérault  de  Séchelles  a  "  mirabeauté  "  ^. 

Les  gens  appartenant  aux  classes  où,  par  définition,  on  a  de  l'esprit, 
raffolaient  particulièrement  de  ces  gaietés  verbales.  Les  Sahats 
jacobites,  à  eux  seuls,  en  fourniraient  une  abondante  collection  : 
génie  "  patrioti-civico-diplomatique  "  (I,  p.  260)  ;  "  cantique  pascali- 
national  "  (ib.,  p.  279)  ;  dialogue  "  assignatico-patriotique  "  (II, 
p.  8)  ;  le  "  triumlatronat  "  Carra,  Marat,  Garât  (ib.,  p.  221)  ;  lettre 
"  jacobinico-civique"  (ib.,  p.  365)  ;  cordon  "  municipalo-tricolor  "  (III, 
p.  104)  ;  aventure  "  civico-lamentable  "  du  R.  P.  Chabot  (ib.,  p.  129)  ; 
les  "  para-lanternes  "  (ib.,  p.  202).  C'était  une  façon  excusable  de  se 
donner  du  courage  et  de  la  gaieté  pendant  que  durait  «  la  "  tragi- 
atroci-absurdo-comédie-parade  ",  appelée  la  Révolution  »  =*. 

Lemaire  et  consorts.  —  C'est  sans  doute  parce  qu'il  savait  le 
penchant  du  public  que  Lemaire  a  essayé  de  relever  par  ce  moyen  la 
grisaille  de  ses  ternes  productions.  Il  enfile  des  kyrielles  de  mots  pour 
produire  un  effet  de  drôlerie,  en  créant  au  besoin  ceux  qui  manquent  : 
«  La  victoire  est  à  la  clique  "  ecclésiastique  ",  "  monastique  ",  "  sei- 
gneurifique  ",  "incivique",  "  morbifique  ",  "  épidémique  ",  "  scor- 
butique", "frénétique",  "étique",  "famélique",  "  écuménique  ", 
"aristocratique  et  empirique"»*;  «  "des  marmitons",  "des  rôtis- 
seurs ",  des  "  confiseurs  ",  des  "  ratafiasseurs  "  et  des  "  pâtisseurs  "  »  ^  ; 
«  des  pelotons  de  "  belles  endiamantées  ",  "  fardées  ",  "  falbalatées  "  »  «  ; 
«  malgré  les  "  grands  "  qu'elle  a  "rapetisses  ",  les  "robins"  qu'elle 
a   "  dérobinés  ",  les    "  prélats   "    qu'elle  a   "  déséminencés  ",...  les 

financiers  "  qu'elle  a  "  désargentés  ",  les  "  procureurs  "  enfin 
qu'elle  a   "  dégriffés  "»  ^... 

Même  isolés,  les  mots  doivent  lui  fournir  un  élément  comique.  Ce  sont 
d'abord  des  composés  :«  Gambades  "apostolifanatiques"derex-évêque 
de  Paris  "  »  «  ;  «  Grande  ligue...  des  grippe-sous,  des  mangeurs  d'or,  des 
"  pensionocrates  "  »  ^  ;  «  les  "  calotinocrates  "  ne  seront  plus  si  dodus  »  i". 

Les  dérivés  tirent  l'œil  de  façon  moins  violente  ;  ainsi  :  "  caglios- 
trisé  "  ;  "  enrageant  "  :  «  un  tas  d'  "  enrageans  "  qui  voudraient  incen- 
dier ce  beau  royaume  »  ^^. 

1.  p.  5. 

2.  10  juil.  1792,  p.  187.  R.,  Fr.  donnent  "  mirabellement  ". 

3.  Noiw.  Dict.  pour  servir  à  Vintelligence...,  p.  97,  art.  Philosophes. 

4.  187»  Lett.  b.  pair.,  p.  4. 

5.  5«  Lett.  h.  patr.,  p.  5  ;  rataflasseur  -©•  R.,  Fr. 

6.  i7«  Lett.  b.  patr.,  p.  7  ;  falbalaté  -Q-  R.,  Fr.  ;  *L.  S'. 

7.  162'  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 

8.  63^  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  -Q  R-  Fr. 
y.   3'  lett.  b.  patr.,  p.  2.  -Q-  R.,  Fr. 

10.  87'  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  *Fr.  :  partisan  des  prêtres. 

11.  54'  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  O  R-  Fr.  Cf.  H.  L.,  t.  IX,  pp.  826,  832.  etc.,  "  enragé  ". 


H2  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

C'est  le  thème  ici  qui  importe,  par  exemple  dans  "  charantonner  "  : 
«  Ils  sont  bons  à  charantonner  [souligné],  à  fustiger,  ou  plutôt  à 
baigner  à  la  glace  »  K  Les  noms  propres  y  pourvoient  :  «  Tous  animés 
du  désir  de  se  foutre  un  coup  de  peigne,  si  la  "  Bouillade  "  arrive  »  ^  ; 
«  Nous,  qui  préférons  ne  plus  être  "  baronifiés  "  »  »  [souligné]  ;  «  Le 
bouillant  Bouille  qui  vous  "  nancyfieroit  "  »  *.  L'auteur  est  si  con- 
tent  de   cette  dernière  trouvaille,  qu'il  l'imprime  en  capitales. 

Un  de  ses  procédés  favoris  consistait  à  faire  sur  un  mot  pris  pour 
base  une  série  de  dérivations,  il  faudrait  presque  dire  de  déviations. 
Soit  un  primitif  tel  que  robin,  robino^,  plein  d'une  sève  propre, 
Lemaire  en  tire  toutes  sortes  d'inventions  :«  La  majesté  suprême  du 
peuple  français  qui  vaut  bien  une  poignée  de  "  robinodiables  "  »  «  ; 
«  la  malice  archinoire  des  "  robinacrotes  "  toulousains  »  \ 

Il  combinera  le  théo  (de  théologie)  avec  lourdise  (de  balourdise  ?)  : 
«  Est-ce  que  vous  savez  le  latin  ou  le  grimoire  de  la  "  théolourdise  "  »  *  ? 

Hébert  avait  une  imagination  verbale  moins  développée.  Ce  n'est 
pas  qu'il  s'abstienne  des  moyens  que  fournissent  les  mots  drôles  ; 
mais,  ou  bien  son  esprit  était  moins  inventif,  ou  il  se  tournait  moins 
volontiers  de  ce  côté.  Citons  une  paire  de  pendants  :  «  Il  ne  faut  pas... 
nous  laisser  "  embadauder  "  par  ce  spectacle  »  ^  ;  heureusement, 
foutre,  les  parisiens  sont  un  peu  "  débadaudés  "  »  ^°. 

Ces  mots  n'ont  pas  grand  éclat,  non  plus  qu'  "  engueuseurs  "  : 
«  J'ai  eu  vent  que  des  "  engueuseurs  "  ^^  se  sont  répandus  dans  Paris  ». 
Engueuseur  s'imposait,  tant  engueuser  était  fréquent. 

Le  Père  Duchêne  de  la  rue  du  Vieux  Colombier  n'est  pas  riche  non 
plus  en  trouvailles  :  «  les  nobles  "  désarmoriés  ",  et  tous  les  sacrés 
chenappans  de  la  prêtraille,  robinaille  et  "  fiscaille  "  voleront  au 
château  des  Tuileries  »  ^^. 

En  somme  à  peu  près  tous  les  pamphlétaires  se  sont  plus  ou  moins 
servis  de  facéties  de  vocabulaire  pour  amuser  leur  public.  «  Tu  n'es 
qu'un  "  jacassier  "  »,  disait  Jean-Bart  à  Marat  ^^.   On  trouvera  chez 

1.  30'  Lett.  b.  palr.,p.  4.  -Q-l^^Bohle,  Lcr.,  Roll.,  Bas-lang. ,Miche\,Goug., Sain. ,  Arg.  anc. 

2.  113'  Lelt.  b.  pair.,  p.  2.  O  R-.  Fr. 

3.  130'  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  -Q-  R.,  Fr. 

4.  101'  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  ■©•  R.,  Fr. 

5.  On  trouve  "  robino  "  isolé  :  malgré  cette  farce  d'enfants  "  robinos  ",  on  mettra,  je  l'es- 
père, bientôt  sur  toutes  ces  chanjbres-là  :  chambre  à  louer  (8'  Lett.  b.  patr.,  p.  3).  ■©•  l"^-»  Fr. 

6.  Ib.,  p.  6.  -©•  R-.  Fr. 

7.  Ib.,  p.  2.  ■©■  R.,  Fr. 

8.  45'  Lett.  b.  pair.,  p.  7.  ■©■  L.,  II.  D.  T.,  R.,  Fr. 

9.  G^'  Joie  du  P.  Duch.,  n»  152,  p.  2.  ■©■  L.,  R.,  Fr.,  Bas-lang.,  Sain.,  Lang.  par. 

10.  P.  Duch.,  n»  244,  p.  4.  ■©■  L.,  R.,  Fr.,  Bas-lang.,  Sain.,  Lang.  par. 

11.  Id.,  ib.,  n»  174,  p.  6,  commun  d.  ce  texte.  ■©■  H-  D.  T.,  Bas-lang.,  Sain.,  Lang.  par.  II 
est  chez  Vadé,  Chans.,  t.  IV,  p.  147. 

12.  N»  2,  p.  4. 

13.  N»  GVII,  p.  8.  -e-  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 


MOTS  AVENTURIERS  113 

le  même  un  "  déprocureurisé  \  un  "  aristocraticalissime  "  2.  Ces 
vocables  excentriques  ont  été  un  des  assaisonnements  de  la  polé- 
mique, et  les  habitudes  de  cette  polémique  durèrent  jusqu'à  la  fin. 
Faisant  allusion  à  l'échaufïourée  du  camp  de  Grenelle,  où  il  voit  un 
complot  policier,  U Ami  du  Peuple  du  6  brumaire  an  V-27  octobre  1796 
dénonce  les  conspirations  "  cochonniques  "  (de  Cochon,  ministre  de  la 
police).  En  germinal  an  Vl-mars  1797,  aux  élections,  on  a  expulsé  de 
l'assemblée  primaire  les  "  théo-frénétiques  "  ^,  annonce  une  lettre  du 
Commissaire  du  Directoire;  les  "  aristo-fanatiques  "  *  sont  repré- 
sentés comme  cherchant  à  fraterniser  avec  les  patriotes.  Le  Mes- 
sager des  Relations  extérieures  du  15  nivôse  an  VIII-5  janvier  1800, 
parle  de  perdre  jusqu'au  souvenir  de  l'aristocratie  "  jacobinico- 
directoriale  "  ^. 

Il  ne  serait  pas  sans  intérêt  de  faire  un  recueil  de  ces  inventions. 
En  pleine  année  1792,  à  Coblentz,  les  émigrés  avaient  le  courage 
de  faire  des  mots  du  calibre  de  :  1'  "  assemblée  destituante  "  *.  Ces 
saillies  en  pleine  crise  ou  en  plein  danger  sont  assez  caractéristiques 
de  l'esprit  français. 

Broderies  sur  aristocrate.  —  Je  ne  voudrais  pas  quitter  ce 
sujet  sans  donner  un  exemple  des  fantaisies  auxquelles  un  seul  thème 
a  pu  donner  lieu.  Aristocrate  fournissait  une  espèce  de  radical  aristo, 
sur  lequel  on  forgea  sans  se  lasser.  Aulard  ''  a  rapporté  un  passage  de 
Montjoie,  Histoire  de  la  Réi^olution  de  France,  2^  partie,  p.  154  : 
«  Jouant  sur  le  mot  aristocratie,  ils  disaient  de  M.  d'Eprémesnil  que 
c'était  un  "  aristocrate  ",  d'un  autre  qu'il  était  "  aristocrâne  ",  d'un 
troisième  que  c'était  un  "  aristocroc  ",  d'un  quatrième  que  c'était 
un  "  aristocruche  "  »  ^. 


1.  Je  ne  sais  si  M.  le  procureur  du  roi  ne  se  verrait  pas  "  déprocureurisé  "  d'une  sacrée 
force  (n"  CI,  p.  7), 

2.  N"  XXVIII,  p.  6. 

3.  Citée  par  Sauzay,  Hist.  de  la  Perséc^  révol'-'  d.  Doubs,  t.  IX,  p.  506.  -0-  R.,  Fr.  Cf.  les 
"  fanatico-royalisles  "  font  circuler  une  pétition...  (Lettre  du  cercle  contilutionnel  d'Ecot  au 
Commissaire  du  Directoire  pour  l'administration  centrale  du  Doubs,  en  date  du  29  mars  1798  ; 
Ib.,  p.  508).  *R.,  Fr. 

4.  Id.,  ib.,  t.  IX,  p.  520.  O  R-.  Fr. 

5.  Aul.,  Par...  Cons.,  t.  I,  p.  81. 

6.  La  Révol.  Fr.  en  vaudevilles,  Coblentz,  1792,  in-32,  Tourn.,  n"  11737.  O  L.,  H.  D.  T., 
R.,  Fr. 

7.  Jacob.,  l.  I,  p   IX. 

8.  Un  "  aristocruche  "  s'est  avisé  de  contrefaire  l'édition  de  mon  premier  n"  {Je  m'en  fouts 
ou  Pens.  de  J.-Bart,  1790,  n"  11,  p.  10)  ;  Si  toutes  ces  danses  de  cordes-là  ne  me  dégoûtoient  pas 
d'être  "  aristocruche  "  (Lem.,  27^  lett.  b.  pair.,  p.  4.  Cf.,  7«  lett.  b.  pair.,  p.  3).  Le  mot  est  tout 
à  fait  courant.  Son  pendant  est  "  démocruche  ".  II  se  retrouve  assez  souvent  dans  le  Père 
Duchesne  et  aussi  dans  Lemaire  (50«  lett.  b.  patr.,  p.  8  et  ailleurs).  Le  suffixe  cruche 
sent  l'argot.  II  n'est  pas  du  tout  sûr  néanmoins  que  nous  soyons  en  présence  d'une  forme 
argotique. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  8 


H4  HISTOIRE  DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Il  eût  fallu  au  moins  ajouter  "  aristocraque  "  S  et  la  liste  pourrait 
être  beaucoup  plus  longue. 

aristocomique  :  «  Pelletier,  ce  subtil  "  Aristocomique  "  »  ^  ; 

aristo-côté  :  «  quand  1'  "  aristo-côté  "  se  grouppe  indécemment  pour 
ébranler  la  base  de  la  constitution  »  ^  ; 

aristocrasseux  :  «  voilà  ce  que  diront  les   "  aristocrasseux  "  »  *  ; 

aristodindes  :  «  les  "  aristodindes  "  vont  dire»  ^...  ; 

aristofélons  :  «  que  les  "  aristofélons  "  mettent  la  main  sur  leur  con- 
science »  ^  ; 

aristogustins  :  «  pour  égayer  les   "  aristogustins  "  »  ^  ; 

aristojean- foutre  :  «  il  y  a  autant  d'  "  aristojean  f outres  "  que  de 
poux  dans  la  culotte  d'un  gueux  »  *  ; 

aristorage  :  «  canaille  infecte  et  dégoûtante  d'écume  "  aristorage  "»  »; 

aristocratigâté  :  «  s'imaginant,  foutre,  que  ces  braves  gens  étoient 
"  aristocratigâtés  "  »  ^''. 

Un  des  Père  Duchêne  décrit  une  maladie  que  les  médecins  appellent 
"  aristocratico-noire  "  ^^. 

L'excuse  de  ces  piètres  inventions,  c'est  qu  aristocrate,  sans  plus, 
avait  cessé  d'émouvoir  ;  une  injure  vieillie  s'enfonce  plus  vite  dans  le 
néant  qu'une  fleur  fanée  ^^. 

Aux  mots,  il  conviendrait  bien  entendu  d'ajouter  les  expressions, 
telles  que  "  volontaires  du  royal  sous-terrein  "  ^^  ;  les  calembredaines 
comme  :  «  il  ira  boire  une  bouteille  de  vin  chez  le  "  canonnier  "  »,  où  on 
joue  sur  le  double  sens  de  canon  ^*  ;  des  fantaièies  qu'on  ne  sait  de  quel 
nom  appeler,  qui  sont  dans  la  tradition  du  burlesque  :  «  jusqu'au 
jugement  dernier  "  où  le  diable  fricassera  l'Univers  dans  la  poêle  de 
l'oubli  "  »  15. 

1.  Il  avait  le  grand  mérite  technique  d'être  tout  voisin  d'aristocrate  :  Après  l'exemple  des 
premiers  supports  de  notre  sainte  religion,  on  jugera  aisément  de  la  conduite  qu'ont  dû  tenir 
envers  le  pauvre  patient  du  bas-collier  les  "  aristocraques  "  (J.  Roux,  Le  Triomphe  des  braves 
Parisiens...  Bibl.  Nat.,  Lb^»,  8638,  p.  4).  -Q-  L.,  H.  D.  1.,  R.,  Fr. 

2.  Lèm.,  34'  Lett.  b.  pair.,  p.  1. 

3.  Dict.  Nation,  et  Anecdotique,  p.  177. 

4.  Lem.,  89'  Lett.  b.  patr.,  p.  7  ;  cf.  dans  tous  les  bougres  de  libelles  monarchieux,  "  aris- 
tocrasseux "  (Id.,  51'  Lett.  b.  patr.,  p.  7). 

5.  Id.,  69'  Lett.  b.  pair.,  p.  3. 

6.  Dict.  Nation,  et  Anecd.,  p.  117.  -©■  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.,  Arg.  anc,  Goug., 
Bas-Lang. 

7.  Dict.  Nation,  et  Anecd.,  p.  145. 

8.  Lem.,  44'  Lett.  b.  patr.,  p.  1.  Cf.  p.  3,  n.  1  :  ces  furies  "  aristo-dindes  ",  "aristo-grimauds" 
(45' Lett.,  p. 2). 

9.  Id.,  7'  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 

10.  Id.,  39'  Lett.  b.  patr.,  p.  8. 

11.  P.  Duch.  rue  Thibaut.,  p.  14  ;  Gr.  Prédict.,  p.  4. 

12.  Les  aristocrates  (car  si  le  mot  a  vieilli,  la  chose  ne  l'est  pas)  (Révol.  de  Paris,  n°  CLXX IX, 
déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  317). 

13.  Héb.,  P.  Duch.,  n"  10,  p.  287.  Cette  facétie  se  retrouve  jusque  sur  les  enseignes  : 
A  vous  MM.  les  rats  de  cave,  les  "  volontaires  du  royal  sous-terrein  ". 

14.  Jean-Bart,  CXXXVII,  p.  4  (1791). 

15.  Lem.,  56'  Lett.  b.  pair.,  p.  6. 


CHAPITRE    IV 
LES  OUTRANCIERS  DU  NÉOLOGISME 

Ces  éléments  une  fois  mis  à  part,  reste  à  étudier  la  vraie  question, 
qui  est  celle-ci  :  le  régime  général  de  liberté  qui  venait  de  s'instituer 
avait-il  délivré  la  langue  des  anciennes  contraintes  ?  Avait-il  au 
moins  suggéré  l'idée  de  s'en  délivrer  ? 

N.  DE  BoNNEviLLE.  —  Ccrtcs,  il  eût  été  bien  surprenant  que  tout 
le  monde  sans  exception  professât  à  l'égard  de  la  règle  grammaticale 
un  respect  que  n'obtint  aucune  des  institutions  léguées  par  le  passé. 
Il  devait  y  avoir  des  indépendants  et  il  y  en  eut.  Au  premier  rang 
se  place  celui  que  je  viens  de  nommer.  Si  la  Chronique  du  Mois  est 
écrite  d'un  style  sage  et  fort  ordinaire,  ailleurs  l'auteur  verse  faci- 
lement dans  un  baragouin  mystique  où  entrent,  comme  nous  l'avons 
vu,  des  éléments  maçonniques,  mais  aussi  les  élucubrations  d'un 
cerveau  détraqué  ^ 

Que  Bonneville  éprouve  le  besoin  d'un  mot  moins  général  qu'auieur 
pour  nommer  ceux  qui  font  des  livres,  qu'il  veuille  même  distinguer 
entre  un  "  livriste  "  ^  et  un  "  livrier  "  ^,  rien  là  qui  excède  les  droits  de 
l'esprit  qui  analyse. 

Mais  Bonneville  a  donné  ailleurs  les  principes  de  sa  doctrine,  qui  est 
vraiment  néologique  et  va  jusqu'à  une  revendication  pure  et  simple 
de  la  liberté  totale  d'innover  :  «  Nos  langues  européennes,  dit-il,  car 
je  ne  parle  pas  seulement  de  la  langue  française,  trompent  souvent 
l'audace  du  génie  qui,  selon  l'expression  de  Montaigne,  prend  son 
aller  roide  et  tendu,  j'avais  d'abord  écrit  :  forcera  la  terre  à  se  déroi- 
ser,  à  se  deprêtrailler  »  *.  Bonneville  était  un  polyglotte,  émancipé  par 
la  pratique  d'autres  idiomes,  et  qui,  comme  on  a  pu  le  deviner, 
plaçait  son  génie  personnel  au-dessus  de  tous  les  génies. 

1.  On  trouvera  dans  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  pp.  355  et  suiv.,  une  sévère,  mais  sérieuse 
notice  sur  le  Bulletin  des  Amis  de  la  Vérité,  lancé  en  1793.  II  y  est  dit  en  particulier  du  Com- 
mentaire en  vers  sur  la  vérité,  des  17  et  18  juillet,  qu'il  «  est  d'un  esprit  dérangé,  à  la  pour- 
suite de  calembours  symboliques,  qui  prend  au  sérieux  des  analogies  de  mots,  les  décrit 
emphatiquement,  et  veut  en  faire  la  base  des  destinées  futures  du  monde  ». 

2.  Tout  ce  qui  me  paraîtra  sentir  le  "  livriste  "  ou  l'érudit  (Espr.  des  Relig.,  I,  p.  18)  -Q-  L., 
R.,  Fr.,  Mercier,   Néol. 

3.  Il  y  a  tant  de  fausses  [sic]  gens  de  lettres,  de  "  livriers  "  et  de  pédants  (,1b.,  2«  p.,  p.  71). 
-0-  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

4.  Espr.  des  Relig.,  2«  p.,  p.  28. 


116  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Babeuf.  —  Celui-là  est  un  franc  révolté,  en  tout  i.  Il  hait  et 
méprise  l'organisation  des  langues  comme  celle  des  sociétés. 

Dans  un  article  du  Tribun  du  Peuple,  en  réponse  à  des  reproches 
qu'on  lui  faisait,  il  a  professé  hautement  son  hérésie  :  «  Mes  expres- 
sions ont  une  impropriété  choquante  ;  comme  si  j'avais  jamais  pré- 
tendu au  purisme,  au  langage  académique...  Qu'importe  si  je  pou- 
vais sauver  le  peuple,  que  j'eusse  paru  blesser  la  syntaxe,  et  que  je 
lui  eusse  fait  entendre  la  vérité  en  patois  du  faubourg  Marceau  »  ^  ? 
S'il  s'est  plaint  à  divers  endroits  de  l'abus  du  néologisme,  c'est  que 
des  gens  perfides  s'en  servaient  pour  étourdir  et  empaumer  les  âmes 
simples.  Lui,  qui  en  usera  en  apôtre  de  la  vérité  sociale,  il  a  carte 
rouge  ;  aussi,  innove-t-il  sans  crainte. 

Rien  que  dans  le  petit  livre  où  il  dénonce  le  plan  de  dépopulation 
qui  a  rendu  la  guerre,  particulièrement  la  guerre  civile,  si  longue  et 
si  atroce,  on  recueillerait  des  centaines  d'inventions  :  le  "  chef-res- 
sort "  (p.  15)  ;  des  "  hommes-fléaux  "  (ib.)  ;  "  ses  élus-législateurs  " 
(p.  18)  ;  acte  "  fondatif  "  du  système  (p.  17)  ;  après  cette  "  scruta- 
tion "  (p.  21)  ;  les  "  acerbités  "  subséquentes  (p.  22)  ;  cette  révé- 
lation... "  probabilisée  "  d'une  manière  à  peu  près  convaincante 
(p.  25)  ;  pas  d'autre  système  que  de  "  dépopuler  "  (p.  48,  n.  1)  ;  la 
faction  "  menante  "  (p.  49,  n.  1)  ;  donne  un  petit  scrupule  à  notre 
"  acerbiste  "  (p.  81)  ;  "  combustionne  "  autant  de...  retraites  agri- 
coles (p.  114)  ;  les  deux  lois  brûlantes  et  "  égorgeantes  "  (p.  115)  ; 
le  plus  "  effervescemment  "  endoctriné  au  fanatisme  (p.  123)  ;  pour 
ses  "  anti-révolutionnades  "  de  Fontenay  (p.  141)  ;  etc.,  etc..  Pas 
un  seul  de  ces  mots  ne  se  trouve  dans  Littré  ou  dans  H.D.T.,  pas  un 
seul  n'a  été  rencontré  par  ceux  qui  ont  étudié  le  lexique  révolution- 
naire ^. 

Les  néologismes  sont  moins  communs  dans  Le  Tribun  du  Peuple, 
mais  ils  y  abondent  encore.  Voici  une  phrase  du  prospectus  :  «  La 
position  [du  peuple]  y  est  trop  hors-nature...  Il  appartient  à  l'avocat 
du  "  vrai-peuple  "  *,  au  plus  implacable  ennemi  du  "  peuple-doré  "  * 
d'apprendre  à  vingt-quatre  millions  d'opprimés  comment  on  "  contre- 
réagit  "  ^,  comment  on  révolutionne  encore   après  avoir  "  dérévolu- 

1.  Halin  l'a  déjà  noté  (Hist.  Press.,  t.  VI,  p.  1.30).  Il  lui  attribue  des  mots  comme  amon- 
celage,  dépopulé,  dépropriétairisé,  égorgerie,  foudroi/ade,  furorisme,  nationicide,  populicide  ; 
terroriste  en  particulier  serait  une  de  ses  créations. 

2.  N"  35,  II,  p.  68. 

3.  Il  faut  excepter  acerbilé.  Mais  Babeuf  n'est  pas  allé  le  chercher  dans  les  textes 
où  Godefroy  l'a  trouvé.  H.  D.  T.,  qui  le  cite,  n'en  apporte  aucun  exemple  moderne.  11  peut 
donc  être  considéré  comme  une  création. 

4.  -Q  R.,  Fr. 

5.  O  R-.  Fr. 

6.  -©■  L.,  H.  D.  T.,  Goh. 


à 


LES  OUTRANCIERS  DU  NEOLOGISME  117 

tionné  "  »  ^  (p.  2).  Le  journal  tient  la  promesse  de  l'annonce.  J'y 
relève  :  "  nomenclaturer  "  :  "  nomenclaturons  "-les  parmi  les  ennemis 
du  peuple  ^  ;  la  voix  "  nocturnale  "  ^  de  Young  (n°  27,  p.  211)  ; 
l'impertinente  et  "  républicide  "  *  réponse  du  président  Dumont 
(n°  27,  p.  221)  ;  Fréron  faisait  "  chorus  de  silence  "  ^  (ib.,  p.  225)  ; 
il  n'y  a  point  "  concentralisation  "  ^  dans  les  mains  d'une  de  ses 
parties  (ib.,  p.  227)  ;  si  déjà  les  "  rétrogradistes  "  '  rétrogradent 
(nO  28,  p.  249  ;  cf.  p.  281)  ;  sous  le  titre  de  "  Réhabiliteur  "  (n^  29, 
p.  283)  ;  assurer  1'  "  indestruction  "  *  ;  ce  "  co-meneur  "  *  thermi- 
dorien (n°  31,  p.  318)  ;  au  gré  de  vos  "  humanicides  "  ^°  désirs  (ib., 
34,  II,  p.  8)  ;  tout  cet  "  amoncelage  "  "  de  chaînes  (ib.,  p.  10)  ;  en 
garantir  1'  "  inviolation  "  ^^  (ib.,  p.  12)  ;  dirons-nous  après  cette  pre- 
mière "  audacieuseté  "  ^^  de  notre  plume  (ib.,  p.  14)  ;  l'évidence  de 
leur  "  incontestabilité  "  ^*  parut  claire  à  tous  les  yeux  (ib.)  ;  hommes 
à  petites  idées,  à  idées  "  anti-régénératrices  "^^  (ib.,  p.  15)  ;  les  cons- 
pirateurs "  décachotés  "  ^^  (ib.,  p.  16)  ;  et  puis  venaient...  les  "  sur- 
dénonciations "  ^'  et  les  "  suranathèmes  "  ^^  (ib.,  p.  27)  ;  la  faction 
des  "  réclamateurs  "  ^®  ne  se  compose  que  des  hommes  qui  avaient  indi- 
viduellement à  se  venger  du  parti  que  l'on  peut  vouloir  abattre 
(n<^  34,  p.  7,  15  brumaire  an  IV,  6  novembre  1795)  ;  la  très  courte  liste 
des  "  irréprouvés  "  -"  (n^  34,  t.  II,  p.  31)  ;  formons  une  imposante 
"  formidabilité  "  (Ib.,  p.  51)  ;  le  procès  sera  une  occasion  de  lui 
montrer  [au  Directoire]  une  "  formidabilité  "  ^i  d'opposition  capable 


1.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goh.  ;  R.,  Fr. 

2.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

3.  ■©•  H.  D.  T.,  Goh.  ;  *L. 

4.  O  R-  ;  'Fr-  ;  Mercier,  Néol. 

5.  Chorus  est  nouveau;  faire  "  chorus  de  silence  "  est  un  effet  de  style.  Chorus  *L.,  H.  D.T. 

6.  -0-  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

7.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R..,  Fr. 

8.  •©■  L.,  H.  D.  1.,  Goh.,  R.,  Fr. 

9.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 
10.  O  L.,  H.  D.  T.,  R.,  Fr. 
11.-0-  L.,  Goh.,  R.,  Fr.,  Bas-Lang. 

12.  Cf.  les  établissements  civils,  loin  de  porter  atteinte  au  bonheur  commun  qui  ne  peut, 
résulter  que  du  maintien  de  notre  égalité,  ne  doivent  qu'en  garantir  V  "  inviolation  "  (Ib., 
n°  34,  p.  13).  ■©■  God.,  L.,  R.,  Fr. 

13.  Cf.  Vous  dire  que  la  Révolution  malgré  tous  les  obstacles  et  toutes  les  oppositions  a  avancé(?) 
jusqu'au  9  thermidor  et  qu'elle  a  marché  depuis...  Cette  phrase  est  déjà  une  première  "  auda- 
cieuseté "  excessive  (Ib.).  -0-  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

14.  Cf.  vous  conviendrez...  de  V  "incontestabilité  "  de  ce  premier  point  (n"  38,  II,  p.  169). 

15.  0-  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

16.  -0  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

17.  0-L-.  R-.  Fr. 

18.  -0  L.,  R.,  Fr. 

19.  Les  "réclamateurs  ",  ce  sont  les  Jacobins,  les  terroristes  amnistiés  qui  se  sont  ralliés  au 
Directoire  et  que  Babeuf  considère  comme  des  dupes  ou  des  traîtres.  -0  R.,  Fr.  ;  *L.,  Goh. 

20.  -0  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

21.  -0  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 


118  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

d'arrêter  ses  extrêmes  attentats  ;  vous  craignez  1'  "  irréussite  "  ^ 
(n°  55,  ib.,  p.  79)  ;  elle  l'est  [la  Révolution  est  faite]  à  présent  pour 
tous  les  "  myriagramistes  "  ^  (n»  36,  Ib.,  p.  115-116)  ;  la  "  suscitation  "  » 
des  mouvements  séditieux  (Ib.,  p.  172)  ;  le  peuple  avait  encore  gagné 
r  "  expurgation  "  *  de  la  brillante  avant-garde  du  million  doré,  la  salu- 
taire nouvelle  "  terrification  "  %  de  toute  la  chouannerie  (n^  39,  II, 
p.  188)  ;  l'engouement  et  1'  "  enticherie  "  *  semblent  être  deux  mala- 
dies incurables  chez  les  Français  (ib.,  II,  p.  198)  ;  les  "  répétiteurs  "  ' 
de  cette  ineptie  (n^  39,  II,  p.  194)  ;  nous  "  barthélémiserons  "  ^  en 
toute  sûreté  ce  parti  d'anarchistes  (n^  42,  II,  p.  290)  ;  etc. 

Encore  faut-il  ajouter  qu'une  liste  comme  celle-ci  donne  l'impres- 
sion d'un  entassement  que  la  lecture  du  journal  ne  donne  pas. 

A  côté  d'un  semblable  insurgé,  les  plus  hardis,  ceux  qui  ont  passé 
de  leur  temps  pour  osés,  semblent  bien  timides. 

Quelques  créateurs  d'ordre  inférieur.  —  Je  ne  vois  guère 
que  Mercier  qui  compte.  Néologue,  il  l'avait  toujours  été  par  con- 
viction de  philologue,  mais  nous  avons  vu  dans  quelle  mesure.  La 
néologie,  à  ses  yeux,  était  seule  légitime  ;  il  n'excusait  pas  le  néolo- 
gisme ®.  Acheva-t-il  de  se  libérer  dans  son  exaltation  républicaine  ? 
Peut-être.  Après  avoir  cité  des  phrases  extravagantes  de  gens  du 
peuple,  il  ajoute  :  «Ce  sublime  de  l'extravagance  étoit  composé  pour  les 
langues  populacières  ;  il  a  été  entendu,  il  a  réussi  ;  et  nous,  nous  ne 
ferions  pas  une  langue,  pour  transmettre  à  nos  derniers  neveux  ces 
incroyables  phénomènes  moraux  et  politiques,  qui  ont  frappé  d'une 
longue  surprise  et  nos  regards  et  notre  entendement  ^^  »  ! 

De  fait,  il  y  a  dans  le  Nouveau  Paris  des  nouveautés  qui  ressemblent 
fort  à  des  plaisanteries  :  "  nationale  "  (appliqué  à  la  République  de 
Genève)  ^^  ;  "  assassinable  "  :  Tout  gouvernement  est  corrompu  et 
"  assassinable  ",  dès  qu'il  heurte  leurs  productions  déréglées  ^^  ;  les 
cloaques    les    plus    impurs,    les    plus    "  bicêtriques  "  ^^  ;    nous    fûmes 


1.  O  H.  D.  T.,  Goh.  ;  *L.  :  Vauven. 

2.  Fonctionnaires  auxquels  l'État  donne  des  myriagrammcs  de  froment  en  guise  de 
traitement.  -Q-  L.,  R.,  Fr. 

3.  ■©•  Goh.,  R.,  Fr.  «L. 

4.  O  H.  D.  T.  ;  *L.  :  ex.  du  xvi«  s. 

5.  ■©■  God.,  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

6.  O  L.,  Goh.,  R.,  Fr. 

7.  ■©■  L.,  Goh.,  R.,  Fr.,  Bas-lang. 

8.  O  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

9.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1148. 

10.  Nouv.  Par.,  t.  I,  p.  xxv. 

11.  Chap.  CXXVIII. 

12.  Chap.  CXCVII. 

13.  Chap.  CCI. 


LES  OUTRANCIERS  DU  NEOLOGISME  119 

déçus,  amusés,  "  perfidisés  "  ^  ;  c'est  celle  [l'observation]  qui  me  fait 
le  plus  rêver  sur  1'  "  inexplicabilité  "  du  peuple  parisien  ^  ;  Trente- 
deux  affiches  de  spectacles,  toujours  voisines  et  toujours  "  riva- 
lisantes "  ^  ;  Nom  plaisant  que  l'on  a  donné  à  ces  petits  "  cagotistes  "  *  ; 
vous  voyez  le  plat,  vous  pouvez  sur  le  champ  l'enlever  cuit  ou 
"  incuit  "  5  ;  on  ne  tarda  pas  à  réprimer  leur  amour  "  divorçant  "  *  ; 
des  saules  pleureurs  chargés  de  lampions  "  septi-colors"  ''. 

Aucun  de  ces  mots  ne  se  trouve  dans  la  Néologie,  ce  qui  achève 
d'en  marquer  le  caractère. 

Barère  aussi  avait  quelques  instincts  d'inventeur.  Il  s'amuse  à  des 
façons  de  parler  comme  les  suivantes  :  un  déjeuner  à  "  trois 
étages  "  ^  ;  1'  "  aiguiserie  "  ^  royale  des  poignards. 

L'opposition  aux  fantaisies  inconsidérées  n'avait  du  reste  pas 
disparu.  Pour  ne  parler  que  des  gens  qui  étaient  restés  en  France, 
il  en  est,  et  de  très  marquants,  dont  les  répugnances  n'étaient  pas 
vaincues,  André  Chénier  notamment.  Il  partit  en  guerre  contre  l'édi- 
teur des  Lettres  de  Mirabeau,  qui  félicitait  son  héros  d'awoir  secoué 
tous  les  despotismes  jusqu'à  celui  des  langues   : 

Les  hommes  qui  jugent,  avant  de  louer,  disait-il,  et  chez  qui  l'admiration  n'est 
pas  l'ennemie  de  la  raison,  avaient  en  effet  remarqué  dans  ses  écrits,  étincelants 
d'ailleurs  de  grandes  beautés,  une  affectation  pénible  à  forger  des  mots  nouveaux, 
entièrement  inutiles.  Cette  ruse  produit  toujours  son  effet  :  elle  persuade  au  plus 
grand  nombre  des  auditeurs,  que  des  phrases  si  obscurément  entortillées  doivent 
cacher  un  sens  bien  profond,  et  que  les  pensées  qu'on  leur  débite  doivent  être  bien 
neuves,  puisque  la  langue  n'a  pu  fournir  de  quoi  les  exprimer.  Mirabeau  n'était 
pas  l'auteur  de  ce  charlatanisme  qu'il  a  beaucoup  perfectionné,  quoiqu'il  n'en 
eût  pas  besoin  ;  niais  c'est  ce  qu'on  semble  le  plus  vouloir  imiter  chez  lui  ^*'. 

1.  Chap.  CCVI. 

2.  Chap.  CCXn. 

3.  Chap.  CCXVL 

4.  Chap.  CCXXIV. 

5.  Chap.  CCXXXV. 

6.  Chap.  CCXXXVII. 

7.  Chap.  CCLV. 

8.  On  trouvait  l'expression,  à  trois  étages  antérieurement  :  fou  à  triple  étage  (L.).  Vilate 
dit  :  Barère  était  tellement  accoutumé  à  dénaturer  la  langue  française  qu'il  appelait,  en  argo 
tyrannique,  chaque  service  d'un  repas  un  étage  (Myst.  Mère  de  Dieu,  p.  280,  note). 

9.  L'  "  aiguiserie  "  royale  des  poignards  à  Londres  fonde  plus  l'espoir  des  tyrans  de  la 
Tamise  que  tous  les  arsenaux  des  gouvernements  européens  (Conv.  Nat.,  30  mess,  an  11-18  juil. 
1794).  *L.  S'  :  1874;  ■©■  H.  D.  T.,  Fr. 

10.  Lett.  aux  Aut.  du  J.  de  Paris,  Œuv.  en  prose,  p.  116-117. 


CHAPITRE    V 
QUELQUES  CONSIDÉRATIONS  SUR  LE  MOUVEMENT  NÉOLOGIQUE 


Après  avoir  indiqué  les  précautions  critiques  qu'il  faudrait  prendre 
dans  le  dénombrement  des  néologismes,  je  voudrais  compléter  très 
rapidement  ce  que  j'ai  pu  indiquer  accidentellement  par  des  vues 
sur  l'ensemble  du  mouvement  de  création. 

Les  emprunts.  —  Ils  sont  relativement  peu  nombreux.  Cepen- 
dant le  latin  fournit  un  grand  nombre  de  mots  politiques,  ainsi  que 
nous  l'avons  vu^.  Nous  n'y  reviendrons  pas. 

D'autres  mots  se  glissent  inaperçus  et  n'en  sont  pas  moins  impor- 
tants. Tel  a  été  "  mode  "  (s.  m.).  ^  Il  a  donné  lieu  aux  railleries  : 
«  Aujourd'hui  que  nous  avons  brisé  les  pompons,  et  que  sur  les  pots  à 
rouge  on  lit  végétal  national,  au  lieu  de  la  mode  nous  disons  le  mode, 
un  mode  de  gouvernement,  fixer  un  mode  pour  la  perception  de  tel 
impôt,  etc.  Mode  alors  signifie  système,  méthode  ;  il  pourra  prendre 
ici,  mais  on  désespère  de  l'exporter,  parce  que  Vienne,  qui  veut 
la  mode,  ne  se  soucie  point  du  mode  »  ^. 

Un  décret  de  la  Convention  sur  le  mode  de  partage  des  biens 
communaux  était  attendu  par  tous  les  paysans  de  France,  et  on 
voit  dans  leurs  réclamations  inquiètes  tout  le  danger  qu'il  y  avait 
à  se  servir  de  ces  mots  savants  et  incompris. 

Développement  du  fonds  français.  —  Ce  sont  à  peine  des 
néologismes  que  les  vocables  nés  de  ce  que  Darmesteter  a  appelé 
«  la  dérivation  impropre  »,  qui  consiste  à  employer  un  mot  reçu 
dans  une  autre  fonction  grammaticale,  ainsi  à  faire  du  participe 
négociant    un    nom    :    le    négociant. 


1.  Beaucoup  sont  voyants  et  tapageurs,  et  contribuent  à  donner  à  l'époque  un  air  de 
mascarade. 

2.  //  reste  ù  établir  "  le  mode  "  de  leur  responsabilité...  Il  faut  fixer  le  "  mode  "  des  proclamations 
(Mirabeau,  22  fév.  1790);  je  demande  que  le  comité  de  législation  nous  présente  le  "  mode  " 
de  constituer  la  Convention  Nationale  en  Haute-Cour  de  Justice  (Barbaroux,  Conv.  Nat., 
16  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  525,  col.  1).  *L.,  H.  D.  T.  :  néol.  (très  empl.  fin 
XVIII»  s.)  ;  ■©■  Gohin,  Fr.,  A.  1798. 

3.  Diction.  Nat.  et  Anecd. 


QUELQUES  CONSIDERATIONS  SUR  LE  MOUVEMENT  NEOLOGIQUE  121 

Citons  en  ce  genre  1'"  honorifique  "  ^,  une  force  "  retenante  "  ^. 
Il  y  a  en  ce  genre  quelques  exemples  assez  hardis,  ainsi  les  "  con- 
versants "  :  «  Un  seul  point  semblait  arrêter  les  "  conversants  "  »  ^. 

Pendants  et  contraires.  —  En  dehors  des  besoins  de  la  pensée, 
la  force  qui  a  amené  la  plupart  des  créations  a  été,  comme  tou- 
jours, la  force  créatrice  de  l'analogie. 

On  vit  d'abord  des  séries  parallèles  se  compléter  des  mots  qui  man- 
quaient :  "  rassurance  "  fut  à  rassurer  ce  qu'assurance  était  à  assurer  *. 

Exclu  était  très  employé.  Il  était  naturel  qu'on  créât  un  terme 
désignant  ceux  qui  excluaient,  les  "  excluants  "  :  «  Une  note  de 
l'Ennemi  des  tyrans  porte  que  les  "  excluants  "  du  18  fructidor 
ont...  partagé  entre  eux  les  appointements  des  exclus  »  ^. 

Nous  allons  voir  d'autres  «  pendants  ».  Parmi  eux  les  contraires 
forment  la  masse  la  plus  imposante  :  optimisme  appelait  "  pessi- 
misme "  *,  sur  la  naissance  duquel  l'usage  anglais  n'a  peut-être  pas 
été  sans  influence. 

Mais  ce  qui  se  rencontre  surtout,  ce  sont  des  composés  négatifs 
opposés  à  des  simples,  positifs.  "  Insuccès  "  n'est  pas  signalé  avant 
1802.  On  avait  essayé  au  xviii^  siècle  de  "  non-succès  ;  sous  la 
Révolution  on  rencontre  "  non-réussite  '  ".  Comparez  pas  mal  d'ana- 
logues :  "  non-participation  "  ^,    "  non-réclamation  "  '. 

1.  Ce  n'était  pas...  V  "  honorifique  "  du  régime  féodal  qui  pesait  sur  le  peuple,  disait  Coii- 
thon  (Disc,  27  fév.  1792,  Gaz.  Nat.  Monit.,  1"  mars,  n»  61,  p.  249).  Cf.  i7  [le  prince  de 
Monaco]  soutient  que  son  indemnité  doit  embrasser  non  seulement  l'utile,  mais  V  "  honorifique  ", 
en  ce  qu'il  influait  sur  la  valeur  du  fonds  (de  Vismes,  Rapp.  sur  l'aff.  de  Monaco,  9  sept.  1791, 
Arch.  Pari.,  1^'  Sér.,  t.  XXX,  p.  418,  col.  1).  Ce  mot  se  montre  fréquemment  ;  il  avait  été 
employé  par  Necker  comme  substantif  (voir  Goh.,  p.  230). 

2.  Je  considérai  l'attachement  de  la  Nation  à  la  personne  du  roi  comme  un  point  de  rallie- 
ment, comme  une  force  ''retenante  "...  (Necker,  1791,  ^1  dm""  Fin.,  t.  VI,  p.  173).-©-L.,  H.D.T., 
Fr.,  A.  1798. 

3.  17  mess,  an  IV,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  III,  p.,  267.  O  H.  D.  T.,  Féraud, 
Gohin,  A.  1798  ;  *L.,  qui  cite  un  ex.  douteux  du  xiv«  s. 

4.  La  réponse  du  roi  est  un  véritable  refus  ;  le  ministère  ne  l'a  regardée  que  comme  une 
simple  formule  de  "rassurance"  et  de  fronté  (Mirabeau,  Disc,  11  juil.  1789).  *L.  ;  -©-H.  D.T.,  Fr. 

Rassurant  avait  paru  au  xviii"=  s.  Voir  Goh.,  p.  235.  Cf.  :  les  détails  que  vous  a  donnés 
M.  Coustard  sont  sans  doute  très  rassurants  (Vergniaud,  Législ.,  16  sept.  1792,  Arch.  Pari., 
1''"^  Sér.,  t.  L,  p.  50,  col.  1)  ;  La  parole  du  roi,  toute  rassurante  qu'elle  doit  être,  n'est  pas...  (Mira- 
beau, Disc,  11  juil.  1789).  *H.  D.  1 .  :  néol.,  A.  1835. 

5.  Rapp.,  20  fruct.  an  VII-6  sept.  1799,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  V,  p.  717.  -Q-  L.,  H.  D.  T., 
Goh.,  R.,  Fr. 

6.  Le  "  pessimisme  "  de  ces  détracteurs  éternels  du  présent...  (C.  Desmoul.,  V*  Cord., 
VII).  ■©■  Fr.  ;  «L.  :  néol.,  H.  D.  T.:  néol.,  A.  1878.  —  Cf.  Si  tu  es  un  "  pessimiste  ",  je  ne  suis 
pas  un  optimiste...  (Id.,  Ib.).  -©■  Fr.  ;  *L.,  H.  D.  T.,  A.  1835. 

7.  Je  dis  qu'il  ij  a  une  profonde  ignorance  à  attribuer  la  "  non-réussite  "  du  décret...  (A.  de 
Lameth,  Ass.  Nat.,  5  sept.  1791,  Arch.  Pari.,  l^"  Sér.,  t.  XXX,  p.  236,  col.  1).  *L.,  H.  D.  T.  : 
néol.  ;  -©■  Fr. 

8.  Voici  des  preuves...  de  ma  "  non-participation  "  aux  mesures  que  prirent  alors  les  auto- 
rités constituées  (Barnave,  Défense,  t.  II,  p.  382).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Fr.,  Boiste^. 

9.  Le  peuple  l'avait  ratifiée  par  sa  "  non-réclamation  "  (Grég.,  Conv.,  nov.  1792,  Bûchez 
et  Roux,  t.  XX,  p.  334).  O  L-  H.  D.  T.,  Goh.,  Fr. 


1-2-2  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Les  négatifs.  —  Mais,  dans  la  majorité  des  mots  ainsi  formés, 
in  a  remplacé  non,  témoins  "  insurveillance  "  ^  "  incomplétion  "  2, 
"  irréconciliation  "  ^. 

"    Imprécaution  "  *,  "  inopportunité  "  ^  etc. 

M.-J.  Chénier  a  risqué  "  inartiste  "  «. 

J'ai  surtout  rencontré  des  formes  où  entre  un  participe  passé  :  des 
autorités  "  imprécisées  "  ^.  Il  ne  faudrait  toutefois  pas  négliger  les 
négatifs  d'adjectifs  en    ihle  :  susceptible  >  insusceptible  ^. 

"  Inexactement  "  a  déjà  été  employé  par  Necker  :  «  un  très 
ancien  abonnement  avait  été  si  inexactement  payé,  que  de  gros  arré- 
rages étaient  dûs  au  Roi  »  '.  Il  paraît  un  peu  antérieur  à  la  Révo- 
lution et  s'est  fait  très  vite  admettre. 

Le  type  le  plus  répandu  dans  les  adjectifs  comme  dans  les  noms, 
est  celui  des  composés  négatifs  marquant  impossibilité,  tel  :  "  im- 
ployable  "  ^".  Donnons  en  exemples  "  inatténuable  "  ^^,  "  irrépli- 
cable  "  ^2,   "  inarrêtable  "  ",   "  indénonçable  "  ^*. 

Une  place  doit  être  faite  aussi  aux  noms  qui  correspondent  à  ces 

1.  Par  un  effet  de  l'  "  insurveillance  "  de  nos  lois  sur  l'enseignement  public...  l'art  de  guérir 
est  resté  chez  nous...  (Leroy,  Rapp.  au  Cons.  mun.  s.  le  plan  d'une  école  de  médecine  et  d'ace, 
Tuetey,  Ass.  P.,  t.  1,  p.  59).  Cf.  AuL,  Dir.  exéc,  t.  IV,  p.  556.  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  A.  1798  ; 
*Fr. 

2.  "  Incomplétion  "  des  lois  relatives  à  la  réquisition  de  la  force  publique  (Fressenel,  Rapp., 
20  juiL  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  635).  ■©■  Fr. 

3.  Ce  système  d'  "  irréconciliation  "  et  de  violences  (Fouchc,  Além.,  t.  1 1,  p.  56).  -Q-  L.,  H.  D. 
T.,  Fér.,  A.  1798,  Fr. 

4.  On  y  blâmait  V  "  imprécaution  "  d'avoir  laissé  des  armes  aux  députés  (Rapp.  Pol., 
20  prair.  an  III-17  juin  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  II,  p.  20).  -Q  L.,  H.  D.  T.,  et  tous  les  Lex. 

5.  Lorsque  le  décret  du  15  mai  a  été  discuté,  ceux  qui  l'ont  combattu  en  attaquaient  moins 
le  fonds  que  V  "  inopportunité  "  (Barnave,  Réft.  pol.,  t.  II,  p.  218).  *L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  A. 
1835  ;  ■©■  Fr. 

6.  Les  formes  de  nos  Imbits  sont  "  inartistes  "  (Guill.,  Proc.-Verb.  Com.  L  p.,  Conv.,  t.  VI, 
p.  875). -e- L.,  H.  D.  1.,  Fr. 

7.  Com.  Sal.  p.  au  Cons.  exécut.,  dans  Carnot,  Corresp.,  t.  IV,  p.  249.  Gohin  a  fait  sur 
introuvé  des  observations  très  intéressantes  (voir  p.  285).  Il  rapporte  l'opinion  de  La  Harpe, 
Merc.  Fr.,  1794,  n"  3  :  pourquoi  n'aurions-nous  pas  inviolé  et  "  introuvé  "?  (souligné  par 
l'auteur).  [Le  mot  est  marqué  d'un  astérisque].  Voir  leComp<du  Dict.de  l'A.,  1842;  introuvé 
n'entra  que  dans  la  14"  éd»  de  Boiste  (1857).  ■©•  H.  D.  T.,  L.  mais  *Suppl'  :  Gaz.  des  Trib. 
29  déc.  1875,  p.  1254,  col.  2. 

8.  Entraînant  les  terres  dans  les  vallons  "  insusceptibles  de  réparations  "  (Dol.  Sén.  Cahors, 
p.  338,  Touzac). 

9.  Adm.  Fin.,  t.  V,  p.  38.  -Q  Encycl.,  Goh.,  Fr.  ;  *Fér.,  L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  1835  ; 
inexact  venait  de  naître. 

10.  Une  contenance  fière  et  "  imployable  "  [souL]  (Chron.  du  Mois,  fév.  1792,  p.  17).  *L.  ; 
xvi«  ;  .0.  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

11.  Ce  sort  n'est  cependant  pas  "  inatténuable  "  CVerninac  Saint-Maur,  13  sept.  1791,  Arch. 
Pari.,  1"  Sér.,  t.  XXX,  p.  619,  col.  1).  .©■  L.,  II.  D.  T.,  Fr. 

12.  Les  "irréplicables"  arguments  de  nos  plus  habiles  monétaires  (Mirabeau,  Disc,  12  déc. 
1790).  *L.  ;  ■©■  H.  D.  T.,  God.,  Fr. 

13.  Si,  par  une  manœuvre  infernale,  ils  veulent  arrêter  l'effort  "  inarrêtable  "de  l'union  du 
pouvoir  législatif  avec  le  pouvoir  exécutif,  il  faut  les  punir  (Duquesnoy,  Ass.  Nat.,  5  nov. 
1789,  Arcl).  Pari.,  1"  Sér.,  t.  IX,  p.  697,  col.  2).  -©■  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

14.  Petit"  de  fédérés  marseillais,  Conv.,  21  oct.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  355. 
L.  cite  indénoncé  ;  ■©■  H.  D.  1.,  Goh.,  R.,  Fr. 


QUELQUES  CONSIDERATIONS  SUR  LE  MOUVEMENT  NÉOLOGIQUE  123 

adjectifs   en  able  et    qui    marquent  l'impossibilité,   type  :  "  impra- 
ticabilité "  1.   On  peut  lui  comparer  "  irréprochabilité  "  2. 

Il  y  a  certes  à  redire  à  ces  noms  abstraits,  si  longs  et  si  lourds  ; 
mais   nous   n'avions   rien   pour   traduire   certaines   idées  ^. 

Verbes  en  iser  et  en  er.  —  C'est  peut-être  l'abondance  des 
verbes  en  iser  qui  dressait  contre  eux  les  oppositions.  On  en  note 
un  grand  nombre  :  "  individualiser  "  *,  "  régulariser  ",  "  remémo- 
riser "  5  ;  égoïser  était  antérieur  ^. 

Des  verbes  en  er  sont  nés,  quelles  que  fussent  les  répugnances 
de  Necker  ;  ils  permettaient  d'éviter  les  lourdes  périphrases  avec 
rendre  et  faire,  des  verbes  en   iser  aussi.  Citons  "  se  sublimiser  "  ', 

s'éterniser  "  ^.  Qui  voudrait  aujourd'hui  se  priver  d'  "  utiliser  ", 
jadis  blâmé  sévèrement^,  ou  de  "  stabiliser  "i"? 

Il  importe  du  reste  de  remarquer  que  la  formation  normale  et 
régulière  des  verbes  en  er,  tirés  de  noms  ou  d'adjectifs,  ne  s'est 
trouvée  ni  gênée  ni  restreinte  par  la  concurrence  des  verbes  en  iser. 
MercicT  reconnaît  qu'  "  activer  "  se  répand  de  plus  en  plus.  C'était 
le  mot  de  cet  âge  pressé,  fiévreux  même  ^^.  Il  y  a  des  analogues,  plus 
marquants,  tels  "  se  routiner  "  ^^,   "  fractionner  "  ^^,  sauvegarder  "  1*. 

1.  La  barbarie  de  la  loi  qu'on  vous  propose  est  la  plus  haute  preuve  de  l'  "  impraticabilité  " 
d'une  loi  sur  l'émigration  (Mirabeau,  fév.  1791,  Bûchez  et  Roux,  t.  IX,  p.  59).  -©■  H.  D.  T., 
Fér.,  A.  1798  ;  *L.,  qui  cite  le  même  ex. 

2.  Ce  bonheur  est  attaché  à  une  "  irréprochabilité  "  absolue  (M°"=  Roland,  Lett.,  t.  II,  409, 
1791).  »L.  :  M"»^  Roland  ;  -Q-  H.  D.  T.,  Fr. 

3.  De  ces  négatifs  il  convient  de  rapprocher  les  composés  en  des,  dé,  qui  marquent  ces- 
sation ou  refus  :  '^désagréger  "  (H.  D.  T.  :  1798),  "déconsidération  "  (Ib.  :  1798),  " dégéné- 
rescence "  CVauquelin,  Ib.  :  1795),  "  désobligeance  "  (Ib.). 

4.  H.  D.  T.  cite  Abbé  Sicard,  Magas.  pittor.,  VIII,  46  (179G).  Quoique  ■©•  Fér.,  L.  l'a 
trouvé  chez  Diderot,  Ess.  s.  la  peint. 

5.  On  le  trouve  souvent  dans  les  Cahiers  :  un  gouvernement  qui  nous  "  rememorise  " 
celui  des  ces  rois  bienfaisants  dont . . .  (Baill.  du  Cotentin,  t.  I,  p.  191).  ■©■  Goh.,  Fér. 

6.  Si  j'étois  un  intrigant,  j'aurois  une  belle  occasion  d'égoiser  (J.  Ch.  Laveaux,  Rép.  à 
un  écr.  anon.,  p.  87).  Voir  Gohin,  p.  279.  *  Trév.,  1752,  Féraud. 

7.  La  même  sensibilité...  peut  aisément  se  concentrer  et  "  se  sublimiser  "  sur  de  grands  objets 
(M-""  Roland,  Lett.,  t.  II,  432,  1791).  *L.  :  M"'"  Roland  ;  -0-  H.  D.  T.,  Fr. 

8.  Il  est  dans  Mirabeau.  L'A.  l'accueille  ;  il  est  encore  déclaré  barbare  par  Wey,  iîem.  sur 
la  Langue  Fr.,  1845,  t.  I,  p.  390.  -©■  Fr.  ;  Mais  *L.  :  Ronsard,  H.  D.  1.  :  xvi«. 

9.  Voir  Necker,  Pouv.  Exéc,  t.  VIII,  p.  474.  *L.,  H.  D.  T.,  A.  1798,  S',  Fr.,  p.  271,  Boisle. 

10.  Le  jour  où  ils  seront  "stabilisés  "  sur  la  base  des  principes  d'immuable  justice  (Bab., 
Le  Trib.  du  Peupl.,  n»  25,  p.  2).  -0-  L.,  H.  D.  T.,  Fér.,  A.  1798  ;  *L.  S'  :  rendre  stable  ;  il 
cite  un  ex.  à  forme  pronom,  (de  Quatrefages,  L'espèce  humaine,  1877). 

11.  Chargés  par  l'art.  7,  de  cette  loi  d'en  surveiller  et  d'en  "  activer  "  l'exécution...  Prenez,  acti- 
vez cette  opération...  (Circul.  Commiss.  revenus,  15  sept.  1795,  C.  Bloch,  Conirib.  Directes, 
p.  534).  Voir  Gohin,  p.  248. 

12.  "se  routiner"  vers  un  certain  ordre  d'idées  (Mirabeau,  Disc,  16  juil.  1789,  Oral.  RévoL, 
p.  11). 

13.  Toute  son  ambition  n'est-elle  pas  de  "  fractionner  "  l'autorité  (Mirabeau,  Et.  Génér., 
27  juin  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  VIII,  p.  167,  col.  1).  *L.  attribue  le  mot  à  Grégoire, 
H.  D.  T.  :  néol.,    A.   1878,  Fr.,  p.  207. 

14.  7/  fallait,  disait-il,  "sauvegarder"  la  famille  royale...  (Barbaroux,  Além.,  2^  p.,  ch.  V, 
p.  61.  Baudoin).  *L.,  H.  D.  T.  :  néol.  ;  ■©■  Fér.,  Goh.,  R.,  Fr. 


124  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Éphémères  et  disparus.  —  "  Insignifiance  "  ^  marquait  fort 
bien  le  caractère  de  certains  hommes,  la  vanité  de  certaines  mesures 
ou  de  certains  principes  :  «  Si  la  responsabilité  n'est  pas  une  "  insi- 
gnifiance ",  ils  ont  mérité  d'être  punis  ».  "  Bouillance  "  même  pour- 
rait se  défendre  ^ 

"  Suggéreur  "  ^  a  dû  reparaître  de  nos  jours  dans  les  ouvrages  qui 
traitaient  de  la  suggestion  médicale.  Elle  avait  été  pratiquée  bien 
avant  d'être  érigée   en  doctrine. 

"  Ventilage  "  *  avait  été  imaginé,  je  pense,  pour  une  de  ces  bil- 
levesées qui  tous  les  jours  étaient  lancées  et  s'évanouissaient  dans 
le  soleil  et  le  vent. 

"  Originer  ",  que  possède  l'espagnol,  manquait  et  manque  encore 
à  notre  langue,  dans  le  sens  de  tirer  origine  :  «  cette  pétition  devait 
"  originer  "  des  colonies  »  ^. 

"Socier",  avec  le  sens  de  faire  société,  disait  plus  que /rat/e/- ou /re- 
quenter,  en  éveillant  l'idée  d'un  rapprochement  plus  intime  et  plus 
constant.  Où  était-il  né  ?  Il  paraît  en  tous  cas,  être  de  l'an  III  :  «  beau- 
coup de  militaires   s'entretiennent   en  allemand   et   ne   "  socient 
avec  personne  »  ^ 

Dans  la  série  des  adjectifs  en  if,  certains  n'avaient  point  de  rai- 
son d'être  :  "  accusatif  "  doublait  accusateur  ^.  Mais  "  vitupératif 
est  resté  jusqu'à   nos    jours  *. 

Ces  adjectifs  avaient  du  reste  l'avantage  de  pouvoir  à  l'occasion 
être  suivis  d'un  complément  d'objet,  déterminant  sur  quoi  s'exerce 
leur  action  :  «  ces  maximes  "  éversives  de  tout  ordre  social  "  »  '. 

Précautionnel  "  avait  sa  place  à  côté  de  précautionneux,  qui 

1.  Duprat  jeune,  Méin.,  25  déc.  1791,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  265,  col.  1.-0-R-' Fr.  ; 
♦L.  :  Bern.  S'-Pierre,  H.  D.  T.  :  A.  1798.  Voir  Goh.,  p.  238.  Le  sens  est  nouveau. 

2.  Si  l'on  adoptait  la  loi  de  l'emprunt  que  lui,  Moreau,  a  défendue  avec  tant  de  "  bouillance 
(Ami  des  Lois,  dans  Rapp.  Pol.,  3''  j.  compl.  an  VIl-19sept.  1799,  AuL,  Par...  Therm.,  t.  V, 
p.  740).  ■©■  L.,  H.  D.  1 .,  God.,  Ler.,  Furet,  R.,  Fr.  On  avait  dit,  à  l'âge  précédent  :  le  bouillant 
(le  —  de  l'ûge,  voir  Fér.). 

3.  Que  les  "  suggéreurs  "  de  rapports  fassent  des  réflexions  salutaires  (Payan,  d.  Courtois, 
Rapp.,  p.  52).  -0-  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr.  ;  L.  donne  suggesteur. 

4.  L'opinion  émise  dans  son  journal  n'était  qu'un  "  ventilage  "  qu'il  ne  fallait  pas  prendre 
à  la  lettre  (Marat  d.  Hatin,  Hist.  Press.,  t.  VI,  p.  181).  ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  R.,  Fr. 

5.  Dénonce  de  l'abbé  Grég.,  1791,  p.  3.  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Fér.,  A.  1798,  Fr. 

6.  Rapp.  Pol.,  14  brum.  an  III-4  nov.  1794,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  I,  p.  218.  Comment  des 
citoyens  probes  pourraient-ils  vivre,  "  socier  ",  fraterniser  avec  des  scélérats  ?  (Baraillon, 
jDisc,  Conv.,  22  vend,  an  lll,A/oni7.,  Réimpr.,  t.  XXII,  p.  235).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  A.  1798, 
R.,  Fr. 

7.  Le  Prince  a  fait  un  mémoire...  "  accusatif  "  contre  la  Nation  (Journ.  d'une  Bourgeoise, 
p.  29).  O  L.,  H.  D.  T.,  Fér.,  R.,  Fr. 

8.  Libelles,  soit  laudatifs,  soit  "  vitupératif  s  "  (Robesp.,  .lacob.,  oct.  1792,  Bûchez  et  Roux, 
t.  XX,  p.  15).  ■©■  L.,  U.  D.  T..  Fér.  ;  «L.  S'  :  néol. ,Journa/  des  Débats,  1876.  Laudatif ,  qu'on 
remarque  dans  l'exemple,  a  été  trouvé  peu  avant  la  Révolution  (O.  Bloch). 

9.  Vergniaud,  Sur  l'appel  au  peuple,  31  déc.  1792,  Orat.  RévoL,  p.  92.  *L.  qui  distingue 
éversif  =  qui  renverse,  de  subversif  =  qui  bouleverse. 


QUELQUES  CONSIDERATIONS  SUR  LE  MOUVEMENT  NÉOLOGIQUE  123 

venait  de  naître  ^.  Il  entrait  dans  la  série  où  figurait  depuis  quelque 
temps  "  confidentiel  "  2,  et  pouvait  s'appliquer  à  un  acte,  tandis  que 
précautionneux   se    disait    d'une    personne. 

Imminemment  "  était  formé  suivant  l'analogie  morphologique, 
et  il  ne  pouvait  être  remplacé  par  aucun  synonyme  dans  une  phrase 
telle  que  la  suivante  :  «  Rien  ne  menace  plus  prochainement,  plus 
imminemment   "   le  salut   de  la    Patrie  »  ^. 

Instantement  "  était  de  formation  moderne,  comme  le  montre 
le  radical  :  «Elle  a  à  s'occuper  de  la  subsistance  "  instantement  " 
nécessaire  dont  elle    manque  »  *. 

Adoptés.  —  J'ai  cité  jadis  '  éventualité  ^  dans  une  lettre  de 
Beaumarchais  à  Lecointre  (1^^  ép.,  p.  152). 

Si  "  défectionnaire  "  ',  "  efîractaire  "  ^,  "  rébellionnaire  "  ^,  "  révi- 
sionnaire "  1°  ont  disparu,  "  complémentaire  "  ^i,  "  supplémen- 
taire "^2  sont  restés.  "  Scissionnaire  "  ^^  même  n'est  pas  complète- 
ment oublié. 

CAUSES  DE  GRANDEUR  ET   DE  DÉCADENCE 

Beauté  ou  laideur.  —  Comme  à  toute  époque,  la  beauté  ou 
la  laideur  des  mots  —  qualités  qui  ne  prêtent  que  peu  à  des  juge- 
ments objectifs  —  ont  joué  un  rôle  très  réduit. 


1.  Voir  Fr.,  p.   133. 

2.  //  s'est  borné  à  dire  que  cette  correspondance  était  "  confidentielle  "entre  lui  et  sa  femme 
(Mirabeau,  Discours,  26  janv.  1790)  ;  cf.  L'interruption  de  beaucoup  de  correspondance  "con- 
fidentielle "(Rapport  deClavières,  Conv.,  5oct.  1792,  Arch.  Parl.,1"  Sér.,t.  LIT,  p.  351,  col.  1). 
Voir  Goli.,  p.  275.  H.  D.  T.  :  Xecker.  Parmi  les  analogues  on  peut  citer  "artiel  "  :  faire  briller 
ses  connaissances  "  artielles  "  (Merc,  10  niv.  an  IV,  p.  34). 

3.  Révol.  Par.,  n°  177,  p.  454,  1792.  -©■  R.,  Fr:  ;  *L.,  H.  D.  T.  :  rare. 

4.  Conseil  Général,  Dunk.,  28  sept.  1793,  G.  LefebvTC,  Docum.,  t.  I,  p.  601. -©-L.,  H.  D.  T. 
R.,  Fr.,  Boiste  2. 

5.  Pet.  de  JuIL,  H.  L.  et  Litt.  fr.,  t.  VIT,  p.  845. 

6.  L.,  H.  D.T.,  qui  le  donnent  comme  nouveau.  Boiste  ne  l'a  pas  avant  1857  (14"  éd°). 
Éventuel  était  dans  A.  en  1718. 

7.  Une  lettre...  dans  laquelle  ce  lâche  "défectionnaire  "rend  compte  des  éuénements  malheu- 
reux arrivés  à  Beaucaire  (Jacob.,  10  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  457).  -Q-  H. 
D.  T.,  Fér.  ;  *L.  avec  +. 

8.  Les  hommes...  condamnés  comme  voleurs  "  effractaires...  "  (A.  Chén.,  Rép.  à  une  lettre 
de  M.-Jos.  Chén.,  Œuv.  en  pr.,  p.  193).  ■©■  L.,  H.  D.  T. 

9.  Voir  Fr.,  p.  110. 

10.  Voir   Id.,  p.  57. 

11.  Voir  le  Calendr.  révol.  Cf.  considérant  qu'il  importe  d'accélérer  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles la  fabrication  de  cette  somme  "  complémentaire  "...  (Arrêt  du  Directoire  exéc.,28  janv. 
1796,  Bull.  Hist.  Écon.  Révol.,  1911,  p.  403).  *H.  D.  1.  :  néol.,  A.  1835,  Fr.,  p.  94. 

12.  Notre  comité  a  dû  examiner  si  parmi  d'autres  délits...  il  ne  s'en  trouve  pas  auquel  une 
pareille  disposition  "supplémentaire  "  soit  nécessaire  (Bonnemere,  Rapp.,  23  juil.  1792,  Arch. 
Pari.,  1"=  Sér.,  t.  L,  p.  637,  col.  2).  *H.  D.  T.  :  Mozin,  1812. 

13.  *R  :  1792,  Fr.,  p.  67.  D'après  ce  dernier  le  mot  serait  de  INIirabeau. 


126  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

Il  est  certain  qu'  "  intacteté  "  ^  ou  "  récalcitrance  "  2  n'ont  point 
de  grâce  particulière.  Mais  quand  a-t-on  fait  des  termes  abstraits 
esthétiques,  et  à  quelle  époque  ne  trouverait-on  pas  les  pendants 
d'  "  effectuation  "  ^  ou  de  "  facilitation  "  *  ? 

"  Successibilité  "  est  peut-être  pire  encore  ^  Mais  combien  a-t-il 
d'analogues  dans  notre  langue  juridique  ! 

On  accepta  du  reste,  malgré  leur  lourdeur,  des  adverbes  tels 
qu'  "  impolitiquement  "  «,  et  "  viscéralement  "  ^  eût  peut-être  passé 
tout  aussi  bien  que  "  latéralement  ",  si  viscéral  était  resté  d'usage 
au  sens  figuré. 

Il  est  exact  pourtant  que  "  mécontemment  "  «  était  étrange^ 
encore  qu'il  fût  fait  comme  prudemment  ;  il  fallait  une  courte 
réflexion  pour  le  comprendre. 

Utilité  ou  superfluité.  —  La  cause  principale  de  la  dispa- 
rition de  tant  de  mots  de  l'époque  révolutionnaire,  c'est  que  beau- 
coup ont  cessé  bientôt  de  correspondre  à  des  idées,  reçues  ou 
repoussées,  mais  qui  en  tous  cas  occupaient  les  esprits,  et  que 
d'autres  n'avaient  jamais  été  utiles,  ayant  déjà  des  synonymes  con- 
nus et  usités. 

Des  premiers  il  est  superflu  de  donner  des  exemples  nombreux. 
Citons  comme  type  "  spadassinage  ".  Il  résumait  parfaitement 
la  politique  d'assassins  qui  consistait  à  provoquer  les  représentants 
pour  s'en  défaire.  On  mit  bientôt  les  provocateurs  à  la  raison.  Spa- 
dassinage n'avait  plus  de  lieu  *. 

1.  Les  principes  républicains  que  nous  saurons  toujours  conserver  en  toute  leur  "  intacteté  " 
(22  janv.  1793,  Comité  de  Surveillance,  d.  Dorlan,  Hist.  Arch.  et  Anecd.  de  Schlestadt,  t.  II, 
p.  352).  -0  L.,  H.  D.  T.,  G  oh.,  Fr. 

2.  Pour  pouvoir  couper  racines  à  toutes  anciennes  ou  nouvelles  "  récalcitrances  "  (J.  M. 
Vermesch  cadet,  Admin.  du  départ.  Nord,  G.  Lelèbvre,  £)oc.,t.  I,  p.  459).  -©■  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

3.  Des  riches  ont  sollicité  que  le  mode  du  décret  de  partition  des  communaux  fut  porté 
au  marc  la  livre  des  contributions  pour  son  "  effectuation  "  (Soc.  des  vrais  amis  de  la  Rép., 
Laroque  des  Albèrcs,  Pyr.-Or.,  Part.  Biens  commun.,  p.  511).  *L.  S'  :  1869,  H.  D.  T.,  God. 
compl'  :  1545  et  1557  ;  -Q-  Féraud,  A.  1798,  Fr. 

4.  Les  idées  ingénieuses,  les  observations  fines,  les  "  facili'ntions  "...  (BoufTlers,  Rapp. 
décret  10  sept.  1790  sur  les  récompenses  nat.,  BuU.  HisL  Écon.  RévoL,  1913,  t.  1,  p.  19).  -0- 
L.,  H.  B.  T.,  Goli.,  Fér.,  A.  1762,  1798  ;  *L.  S'  :  néol. 

5.  Les  enfants  conserveront  leur  dioit  de  "  successibilité  "  à  leur  père  et  à  leur  mère  divorcés 
(Robin,  Rapp.  sur  loi  divorce,  20  sept.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  173,  col.  2). 
*H.  D.  T.  :  1791,  Micliaud  d'Arcon,  A.  1835. 

6.  Cet  esprit  "  impôt itiquemeni  "  médiateur  avait  paru . . .  (Révol.  Par.,  n^  175,  p.  330, 1792). 
-©■  Fér.,  A.  1798  ;  *L.,  H.  D.  T.,  Fr.,  p.  134. 

7.  Les  biens  ecclésiastiques  appartiennent  "  viscéralement  "  (=  essentiellement)  aux  pauvres 
(de  Montherlant,  23  oct.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  IX,  p.  513,  col.  1).  *L.  :  Cournot  ; 
■©•  II.  D.  T.,  Fr.,  A.  1798. 

8.  Une  partie  du  peuple  parle  "  mécontemment  "  de  cet  ordre  de  choses  (Dutard  à  Garât, 
3  mai  1793,  A.  Schmidt,  TabL  RévoL  Fr.,  t.  I,  p.  175).  ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  Fér. 

9.  On  sait  qu'ils  rêvaient  même  de  se  débarasser  de  Mirabeau,  des  grands  orateurs  de  la 
Constituante  en  les  provoquant  et  en  pratiquant  ce  que  Desmoulins  appelait  si  justement  le 
"  spadassinage  "  (Révol.  Fr.  Brab.,  n"  39,  III,  p.  696).  -Q-  L.,  H.  D.  T.,  Fér.,  Goh.,  Fr. 


QUELQUES  CONSIDÉRATIONS  SUR  LE  MOUVEMENT  NÉOLOGIQUE  127 

Les  mots  inutiles  étaient  légion  et  il  faudrait  en  dresser  de  longues 
listes.  "  Approximant  "  ^,  dans  le  sens  de  voisin,  ne  faisait  nulle- 
ment besoin.  Adresse  avait  un  opposé  :  maladresse  ;  était-il  nécessaire  de 
fabriquer  "  indextérité  "  en  face  de  dextérité  ^  ?  Pourquoi  Vaublanc 
accuse-t-il  les  Jacobins  de  former  une  corporation  "  privilégiaire 
dans  l'État  ?  Quelle  est  la  nuance  entre  privilégiaire  et  privilé- 
giée 3  ?  "  Usement  "  *  faisait  double  emploi  avec  usure.  Excep- 
tionner  "  ^  scandalisait  Necker,  non  sans  raison,  ce  n'était  qu'un 
mauvais    double    d'excepter. 

Et  ces  constatations  pourraient  être  faites  à  propos  d'un  très  grand 
nombre  d'autres  inventions  :  "  Séréniser  "  ne  disait  rien  de  plus 
que  rasséréner  ^.  "  Désutiliser  "  traduisait  assez  mal  rendre  inu- 
tile ''.  Bien  d'autres  produits  qu'on  relève  dans  les  textes  du 
temps  ne  présentent  aucun  avantage  et  relèvent  ou  de  la  négligence 
ou  de  la  manie  néologique. 

Au  contraire  "  compatissance  "  n'avait  point  de  synonyme  dans 
la  désignation  de  la  disposition  à  la  compassion  :  «  le  cœur  humain 
ne  passe  pas  dans  un  instant  de  l'extrême  "  compatissance  "  à 
l'extrême  férocité  »  ^.   Cependant  il  n'a  pas  été  adopté. 

Toutefois  je  me  hâte  de  clore  ici  mes  listes.  Je  craindrais  délaisser 
croire  que  la  vie  ou  la  mort  des  mots  dépend  de  leur  beauté  ou  de 
leur  utilité,  alors  que  si  souvent  les  caprices  de  l'usage  décident 
seuls  de   leurs    destins. 


1.  Le  vœu  hautement  exprimé  par  les  citoyens  de  la  capitale  et  par  les  communes  "  approxi- 
mantes  "  (Loi  13  sept.  1792,  Coll.  Lois,  t.  XI,  p.  341).  O  L.,  H.  D.  T.,  Fér. 

2.  N'imitons  ni  sa  violence,  ni  son  "  indextérité  "  (Mirabeau,  Disc,  22  janv.  1790).  *L.  : 
Mirabeau  ;  -©■  H.  D.  T.,  Fr. 

3.  La  Chronique  du  Mois,  juin  1792,  p.  21. -0  H.  D.  T.,  R.,  Fr.,  Boiste  ;  *L.  :  Mirabeau. 

4.  Prévenir  V  "  usement  "  trop  rapide  des  planches  (Prieur,  Barère,  Carnot,  Lindet,  Billaud- 
Varenne,  22  brum.  an  11-12  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  357). -0- L., 
H.  D.  T.,  Goh.,  God.  :  usement  =  usages,  coutumes. 

5.  Pouv.  Exéc,  t.  VIII,  p.  474. -0-  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 

6.  "  Séréniser  les  coeurs  "  (M.-J.  Chén.,  Guill.,  Proc.-Verb.  Com.  L  p.,  Conv.,  t.  V,  p.  349). 
■Q-  H.  D.  T.,  Boiste  ;  L.  donne  sereiner. 

7.  L'interruption  subite  [des  Cours]  "  désutiliserait  "  en  un  jour  trois  mois  de  travaux  (Guill., 
Proc.-Verb.  Com.  L  p.,  Conv.,  6  ttor.  an  III-25  a\T.  1795,  t.  VI,  p.  138).  -©•  L.,  H.  D.  T., 
Fr.,  Boiste. 

8.  Sabin  Tournai,  Rapport,  30  août  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  682,  coL  1.  -0-  L., 
H.  D    T.    Fr.,  A.  1798. 


CHAPITRE   VI 
ALTÉRATION  DU  SENS  DES  MOTS 

Erreurs  antérieures  a  la  Révolution.  —  Il  ne  faut  pas  mettre 
au  compte  de  la  Révolution  un  certain  nombre  de  «  fautes  »,  dont 
aujourd'hui  encore  on  poursuit  avec  acharnement  la  répression. 
Plusieurs  sont  antérieures  ;  mais  elles  deviennent  alors  toutes 
communes.    Je   ne   citerai   que   quelques-uns    de   ces  schibboleth. 

Extensions.  —  On  employait  "  minutieux  "  en  parlant  des 
personnes  ;  on  l'applique  aux  choses  avec  la  valeur  de  sans  signi- 
fication ni  importance  :  «  Qu'on  ne  croie  pas  que  cette  petite  anecdote 
soit  "  minutieuse  "  ;  elle  est  un  échantillon  de  ce  qui  arriverait, 
si  on  voulait  sevrer  les  Parisiens  avant  l'époque  favorable  »  ^. 

La  langue  classique  disait  susceptible  d'une  doctrine  2.  Par 
une  extension  toute  naturelle,  on  dit  " susceptible  d'une  charge"  ^.  Un 
ingénieur  en  arrive  à  dire  d'une  route  :  "  susceptible  "  de  fortes 
réparations.  Il  entend  :  qui  nécessite,  qui  peut  et  doit  faire  l'objet 
de  réparations,  les  supporter. 

Soi  disant  signifiait  étymologiquement  qui  se  prétend.  Dès  le  xviii^ 
siècle,  il  avait  pris  le  sens  de  prétendu  et  s'employait  en  parlant  de 
choses  aussi  bien  que  de  personnes  ;  à  partir  de  1789  on  le  rencontre 
partout  :  «  Le  droit  de  poursuivre  une  fouille  de  "  soi-disant  "  charbon 
de  terre  dans  le  jardin  du  château  »*  ;  «  voiturer  à  la  grange  champar- 
terese  toutes  les  gerbes  "  soi-disant  "  appartenantes  au  seigneur  du 
fief  »  ^  ;  «  délivrer  la  capitale  du  brigandage  des  caisses  "  soi-disant  " 
patriotiques  "  »  s  ;  „  une  "  soi-disant  "  pénurie  de  subsistances  »  '. 

Toute  l'époque  a  parlé  ainsi  ^.  On  usait  de  soi-disant  comme  d'une 

1.  Rapp.  Pol.,  8  frim.  an  lV-29  nov.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  II,  p.  447.  *L.  : 
en  parlant  des  choses  :  soins  minutieux,  souvenirs  (M"»  de  Staël)  ;cf.  Fér.  :  miniicieux,  qui 
s'attache  à  des  minucies  en  parlant  des  personnes. 

2.  P.  Caron,  Enif.  s.  les  routes,  p.  232  (Meuse). 

3.  Ni  Boiste  ni  les  recueils  d'expressions  vicieuses  n'en  traitent.  C'est  Wey  qui  en 
fera  l'objet  d'une  remarque  {Rem.  s.  l.  Lang.  Fr.,  t.  I,  p.  402).  *L.,  qui  dans  une  rem. 
blâme  la  confusion. 

4.  Proc.-Verb.  Corn.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  639,  10  nov.  1790. 

5.  Remonlr.  Miin.  de  Luplanté,  F.urc-et-Loir,  8  mai  1790,  Com.  Droits  féod.,  p.  360. 

6.  Chron.  du  Mois,  avr.  1792,  p.  43. 

7.  Rapp.  de  Béraud,  6  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terreur,  t.  I,  p.  18. 

8.  De  l'origine  et  de  la  destination  des  biens  "  soi-disant  "  ecclésiastiques  (Broch.  de  Cha- 
bot, Ann.  iîdDo/.,  t.  VI,  p.  690);  Dans  cette  séance,  une  dépulation  d'instituteurs  et  d'enfants 


ALTERATION  DU  SENS  DES  MOTS  129 

locution  destinée  de  façon  générale  à  indiquer  que  la  chose  exprimée 
dans  une  phrase  ou  un  membre  de  phrase  n'était  pas  exacte  :  «  L'en- 
nemi s'y  est  porté  en  forces,  avec  un  renfort  de  cinquante  mille 
hommes,  et  "  soi-disant  "  l'empereur  à  leur  tête  »  ^. 

Par  suite  de  ce  développement,  on  voit  naître  et  se  répandre  une 
locution  conjonctive,  qui  introduit  une  phrase  contenant  un  fait  aue 
l'on  nie  :  «  "  soi-disant  "  qu'il  est  mort,  que  le  chagrin  l'a  tué,  le 
bougre  »  2. 

Voici  la  même  locution  sans  que  :  «  "  soi-disant  "  c'est  le  peuple, 
mais  ce  sont  les  sections  qui  excitent  toute  cette  canaille  »  ^. 

Voltaire  protestait  contre  l'abus  de  "  vis-à-vis  ",  mis  au  lieu  et  place 
de  à  regard  rfe*.  On  le  retrouve  dans  une  foule  de  textes  :  «Notre 
situation  "  vis-à-vis  "  les  puissances  étrangères  a  appelé  aussi  notre 
attention  »  ^.  Il  n'est  pas  propre  à  la  langue  populaire,  à  preuve  : 
«  J'ai  stimulé  de  toutes  mes  forces  leur  zèle  et  leur  activité,  tant 
"  vis-à-vis  "  des  entrepreneurs  et  des  conducteurs,  que  "  vis-à-vis  " 
des  administrations  de  districts  »  ®.  Le  Comité  de  Salut  public  écrit  : 
«  pour  prendre  une  place  "  vis-à-vis  de  laquelle  "  il  est  douteux 
qu'on  ait  réussi  »  ^  ;  «  On  va  les  calomnier  "  vis-à-vis  de  "  vous  »  *. 

Ce  qui  paraît  plus  nouveau  encore  et  bien  populaire,  c'est  la  forme 

au  vis-à-vis  de  "  :  «  faire  la  fatale  culbute  "  au  vis-à-vis  de  "  la 
statue  de  la  liberté  »  ^. 

Spécialisations.  —  Comme  l'idée  générale  de  bonheur  contenue 
dans  fortune  s'était   restreinte   peu   à    peu   à   l'idée   particulière   de 


fut  admise  à  la  barre.  L'un  de  ces  derniers  demanda  qu'au  lieu  de  prêcher  au  nom  d'un  "soi- 
disant  "  Dieu  on  les  instruisît  des  principes  de  l'égalité  (Beaulieu,  Diurnal,  25  août  1793, 
Dauban,  Démagog.,  p.  350)  ;  on  avait  fait  disparaître  tous  les  "  soi-disants  "  saints  et  saintes 
(Dumont,  Au  Com.  Sal.  p.,  10  déc.  1793,  Aul.,  Com.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  307)  ;  Le  "  soi-disant  " 
projet  du  Corps  Législatif  de  se  transporter  à  Fontainebleau...  agite...  les  esprits  (A.  Schmidt, 
Tabl.  Révol.  Fr.,  t.  III,  p.  235)  ;  Des  "  soi-disant  "  lettres  particulières  annoncent...  (Rapp.  Pol., 
17  brum.  an  IV-8  nov.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  II,  p.  367);  Des  lettres  "  soi-disant  " 
venues  de  Lyon  (Rapp.  Pol.,  13  frim.  an  IV-4  déc.  1795,  Id.,  li».,  p.465);  Tous  les  journaux  de 
la  bande  ont  gardé  le  silence  sur  les  "  soi-disant  "  propectus  du  Collège  de  Navarre  (Journ. 
Hom.  lib.,  29  mess,  an  VII-18  juil.  1800,  Aul.,  Par...  Cons.,  t.  I,  p.  523). 

1.  Fricasse,  p.  30. 

2.  Let.  du  gend.  Paderno  (Auvergnat),  27  flor.  an  11-16  mai  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv. 
de  la  Nat.,  p.  201. 

3.  Procéd.  c.  de  Langeac,  3  juin  1791,  Bull,  départ.  Vosges,  p.  133.  Cette  façon  de  parier 
est  toujours  employée  dans  le  pays. 

4.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  pp.  1065,  1523  et  1882. 

5.  Monestier,  Jacob.,  29  janv.  1793,  Buclicz  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  432. 

6.  Ingén.  en  ch.  de  l'Orne  au  Min.  de  Tint.,  25  frim.  an  11-15  déc.  1793,  P.  Caron,  Enq. 
s.  L  routes,  p.  252. 

7.  26  therm.  an  11-13  août  1794,  Aul.,  Act.  Com.  .Sal.  p.,  t.  XVI,  p.  80. 

8.  Hébert,  P.  Duch.,  n°  242,  p.  6.-©-  Fér.  ;  L.  dit  que  ma  maison  est  "  au  vis  à  vis  de  "  la 
vôtre  est  une  locution  %'icieuse.  Cf.  Vadé,  J'suis  comme  la  moindre  au  "  vis  à  vis  "  d'  vote 
cœur  (Grenouill.,  t.  III,  p.  283). 

9.  Hébert,  P.  Duch.,  n"  304,  p.  6. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  9 


130  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

richesse,  "  fortuné  "  s'était  spécialisé  au  sens  de  riche  ^.  De  même  infor- 
tuné tend  à  prendre  le  sens  de  pauvre.  On  trouve  communément  l'un 
et  l'autre  dans  cette  acception  plus  étroite  :  «  Il  n'est  pas  assez 
"  fortuné  "  pour  avoir  des  malades  gratis.  Come  une  party  de  nous 
sont  "  infortuné  "...  «  ^. 

Analogies.  —  Conséquent  devait  nécessairement  s'employer  tôt 
ou  tard  au  lieu  de  l'expression  de  conséquence^  ;  l'adjectif  est  à  de 
conséquence  ce  que  important  est  à  d'importance.  Conséquent  avec  ce 
sens  est  déjà  commun  au  xviii^  siècle. 

A  l'époque  révolutionnaire  les  exemples  fourmillent  :  «  Les  achats 
eussent  été  plus  "  conséquents  "  si...  il  ne  s'était  manifesté  un  système 
d'accaparement...  »  *  ;  «  Cette  place  est  très  "  conséquente  «  ^  ;  «  Nous 
avons  fait  cependant  des  prises  "  conséquentes  "  »  ^  ;  «  comme  l'objet 
nous  a  paru  "  conséquent  "  »  '  ;  a  Ce  qui  aurait  été...  pour  la  Répu- 
blique une  perte  des  plus  "  conséquentes  "  »  ^  ;  «  Cet  établissement 
est  plus  "  conséquent  "  que  vous  ne  le  pensez  »  ^. 

Affaiblissements  et  renforcements.  —  "  Excessivement  ", 
dépouillé  de  son  sens  étymologique,  est  réduit  au  sens  à' extrêmement. 
La  langue  judiciaire  et  administrative  l'employait  ainsi  fréquemment  i". 

A  l'époque  révolutionnaire  les  exemples  ne  se  compteront  plus  : 
«  Privé  de  ce  droit  d'élection  qu'il  exercerait  sans  empressement,  s'il 
en  pouvait  jouir,  il  en  est  "  excessivement  "  jaloux,  parce  qu'il  le  lui 
conteste  »  ^^  ;  «  Je  trouvai  mon  ouvrage  "  excessivement  "  défectueux 
par  le  ton  »  ^^  ;  «  Après  avoir  révélé  des  abus  "  excessivement  "  préju- 
diciables à  l'intérêt  de  la  République  »  ^^  ;  a  Les  ouvrages  de  cette 
immense  forteresse  sont  "  excessivement  "  multipliés»  ";  «  Elle  [cette 

1.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.   185. 

2.  Rapp.  du  départ,  des  Hôpitaux,  Tuetey,  Ass.  Publ.,  t.  I,  p.  94,  pièce  33.  Cf.  Ib.,  pp.  107, 
41, 114,  45.  Fér.  traitait  cette  nouveauté  de  barbarisme.  L.  émet  encore  le  même  jugement. 
*H.  D.  T.  sans  observation  ;  -0-  Bas-Langage,  Goug. 

3.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1356.  Ajouter  :  On  n'a  aucun  ouvrage  "  un  peu  conséquent  "  à 
attendre  dans  la  nouvelle  édition  de  ses  œuvres  [sur  Voltaire]  (Mercier,  Tabl.,  t.  VI,  p.  261). 
Cf.  Goh.,  p.  294. 

4.  Réponse  du  directoire  des  achats,  14  janv.  1793,  Libermann,  p.  317. 

5.  Cassanyès,  Lett.,  9  sept.  1793,  Aul.,  Ad.  Corn.  Sal.  p.,  t.  VI,  p.  392. 

6.  Taillefer,  5«  jour  du  2<^  mois  de  l'an  11-26  cet.  1793,  Id.,  ib.,  t.  VIII,  p.  43. 

7.  Lett.  du  Corn.  Sal.  p.,  signée  Carnot  et  Barère,  11  niv.  an  11-31  déc.  1793,  Id.,  ib.,t.  IX, 
p.  775. 

8.  De  Metz,  12  flor.  an  II-l"  mai  1794,  Id.,  ib.,  t.  XIII,  p.  196. 

9.  Noél  Pointe,  Le  Creusot,  15  mess,  an  II-3  jidl.  1794,  Id.,  ib.,  t.  XIV,  p.  706. 

10.  Voir  II.  L.,  t.  VI,  p.  1352. 

11.  Mirab.,  Adr.  aux  Balaves. 

12.  M""  Roi.,  Mém.,  p.  187. 

13.  Les  Com»'  du  Mont-Blanc,  1"  janv.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  I,  p.  378. 

14.  Abbé  Baston,  Mém.,  t.  II,  p.  152. 


ALTERATION  DU  SENS  DES  MOTS  131 

nouvelle]  m'est  "  excessivement  "  désagréable  »  ^  ;  «  Ils  sont  "  excessi- 
vement "  tourmentés  par  les  cruels  soins  de  constater  l'ordre  des 
.successions  »  ^. 

Alternatwe  perd  si  bien  sa  signification  vraie,  qu'on  commence  à 
parler  de  deux  alternatwes  :  «  Il  Fce  décret]...  ne  nous  laisse  que  "  deux 
alternatives  "  effroyables,  c'est  devoir  le  despotisme  s'établir...,  ou 
de  voir  arriver  les  républiques  fédératives  »  ^.  Robespierre  parlait  de 
même  :  «  il  ne  nous  reste  que  "  deux  alternatives  ",  ou  de  périr  et  d'en- 
sevelir avec  nous  la  liberté  du  genre  humain,  ou  de  déployer  de 
grandes  vertus  et  de  nous  résoudre  à  de  grands  services  »  *. 

Dépravations.  —  Bonhomme,  qui  avait  eu  le  sens  de  vieillard, 
passe  souvent  au  sens  d^ homme  satis  énergie,  de  radoteur,  de  sot. 
Féraud  notait  déjà  le  changement.  Il  sera  communément  employé 
ainsi  à  l'époque  révolutionnaire  :  «  C'est  un  "  bon  homme  "...  appréciez 
ces  mots  à  leur  vraie  valeur...  ils  signifient  :  c'est  un  mannequin,  dont 
on  tire  les  cordes  comme  on  veut  »  ^.  "  Obvier  "  sera  employé  pour 
s^ ajuster  à,  convenir  :  «  voyant  qu'elle  [la  culture]  ne  peut  "  obvier  à  ses 
urgents  besoins  "  »  ^.  Fixer,  au  sens  de  regarder  fixement,  était  commun 
bien  avant  1789  :  «  puisque  tant  de  gens  sensés  le  "  fixent  "  et  s'en 
moquent  »  '  ;  «  ces  hommes  qui  me  semblent  souiller  la  beauté  en  la 
"  fixant  "  »  ^. 

Au  temps  de  la  Révolution  tout  le  monde  à  peu  près  s'en  sert  :  «  Il 
me  "  fixait  "  de  manière  à  faire  croire  qu'il  doutait  de  mon  patrio- 
tisme »  '  ;  Tilly  n'est  pas  du  peuple  et  il  écrit  :  «  Les  regards  étaient 
ceux  d'un  père  qui  "  fixe  "  ses  enfants  »  ^°.  Le  général  Thiébaut  écrit 
de  même  :  «  on  se  mettait  entre  elles  et  lui,  on  le  "  fixait  "  »  ^^. 

"  Se  motiver  "  est  employé  pour  se  fonder  sur,  donner  pour  motif  : 
«  elle  [l'épouse  du  Général  Chaunbourg]  "  se  motive  "  sur  le  patrio- 
tisme de  cet  officier  »  ^^. 


1.  Benj.  Const.,  A  M"«  Ros.  de   Constant,  26  prair.   an   III-14  juin  1795  (Letl.  à  Fam., 
p.  141). 

2.  Ann.  d'Agric,  an  VI,  t.  I,  p.  12. 

3.  Prieur,  Conv.,  9  déc.  1792,  Bucliez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  258. 

4.  Aux  Jacob.,  23  juil.  1792,  Eid.,  t.  XVI,  p.  233.  L.  et  H.  D.  T.   ne  signalent  pas  cette 
faute  ;  -Q-  Bas-Lang. 

5.  C.  Desmoul.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n"  36,  III,  p.  595.  L.  et  H.  D.  T.  constatent  le  change- 
ment de  sens  sans  lui  donner  de  date. 

6.  Dol.  Sén.  Cah.,  p.  290  (Saint-Denis). 

7.  Mirab.,  Popul.  (1757),  p.  239. 

8.  Mirabeau,  Lctt.  à  Soph.,  III,  p.  191.  Cf.  Goh.,  p.  306  et  H.  L.,  t.  VI,  p.  185.  ■©■  L-. 
H.  D.  T.,  Fér.,  Goug. 

9.  Observ.  s.  rég.  des  Incurables,  Tuetey,  Ass.  Piibl.,  t.  I,  p.  156. 

10.  Soiwen.,  p.  229. 

11.  Mém.,  t.  I,  p.  142. 

12.  Pétition   du  5  vent,  an   11-23  fé\T.   1794,   Courr.  de  l'Égal.,    p.  555.  Le   mot  est  du 


132  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Le  changement  de  sens,  qui  avait  fait  d' excessivement  un  synonyme 
d'extrêmement,  s'affirme  :  «  La  médaille  qui  a  été  donnée  à  chacun 
d'eux  était  en  argent,  "  excessivement  "  grande  »  *. 

Des  altérations  de  ce  genre  sont  graves.  Néanmoins,  elles  sentent 
le  désordre  plus  que  le  bouleversement.  Si  on  n'en  trouvait  pas  en 
nombre  de  plus  caractéristiques  et  même  d'encore  pires,  il  n'y  aurait 
rien  là  qui  dépasse  les  limites  des  incidents  ordinaires  de  la  vie  des 
langues.  Mais  nous  allons  voir  de  bien  autres  choses. 

xviii«  siècle.  *L.  au  sens  actif.  H.  D.  T.  :  1732  ;  ■©■  Gasc.  Corr.,  Fér.  considère  que  l'usage 
de  motiver  est  borné.  Le  réfléchi  n'est  cité  nulle  part. 

1.  Décade,  an  Vis  1"  trim.,  n»  1,  p.  51.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  pp.  1085  et  1352. 


CHAPITRE  VII 
CONFUSIONS 

Confusions  des  préfixes  entre  eux  :  1°  .4  et  en.  —  Le  dic- 
tionnaire du  Bas-Langage  cite  "  s'enmouracher  "  pour  s'amouracher, 
et  "  eiiviander  "  pour  ai>iander  (gorger  de  viande).  Les  exemples 
sont  très  communs  dans  les  feuilles  d'Hébert  et  de  Lemaire,  mais  le 
caractère  des  deux  faits  n'est  pas  à  mon  avis  le  même.  On  peut 
soutenir  que,  dans  s'enmouracher,  il  reste  trace  d'une  ancienne 
nasalisation  ^.  Toutefois  ce  n'est  pas  là  ce  qui  peut  expliquer  un 
"  endosser  "  pour  "  adosser  "  :  «  ce  fort...  était  "  endossé  "  ^  sur  la 
rive  gauche  du  Rhin  »  ^. 

2°  RE  ET  KEN.  —  Suivant  Chuquet,  on  disait  aussi  "  remplacer  " 
pour  "  replacer  "  :  «  Si  le  corps  était  licencié,  les  officiers  seraient 
replacés,  ou,  comme  on  disait  alors,  "  remplacés  "  dans  l'armée  m**. 

Il  est  fréquent  de  trouver  chez  le  Père  Duchesne  d'autres  mots  com- 
mençant par  le  préfixe  re  qui  ont  changé  dans  la  syllabe  initiale  re 
pour  ren,  "  rendoublé  "  pour  "  redoublé  "  :  «  les  "  rendoublés  "  scélé- 
rats qui  sont  au  milieu  de  nous  »  ^  ;  «  ces  "  rendoublés  "  de  vipères  »  ^. 

Il  se  pourrait  que  le  Père  Duchesne  ait  emprunté  le  terme  des  tail- 
leurs qui  rendouhlent,  ou,  comme  on  dit  aujourd'hui,  rentrent  un  vête- 
ment pour  le  raccourcir  et  lui  donnent  ainsi  de  l'épaisseur  ^.  C'est 
douteux. 

3°  EN  ET  É.  —  Un  échange  se  produit  aussi  entre  en  et  e,  par  exemple 
dans  "  émancher  "  pour  "  enmancher  "  :  «  d'aussi  bons  violons  et  aussi 
bien  "  émanchés  "  »  ^. 

4°  Ê  ET  A.  —  Il  n'est  pas  rare  non  plus,  au  lieu  de  é,  de  trouver  a  : 
"  acculer  "  remplace  "  éculé  ",  "  affilé  "  —  "  effilé  "  ^.  Rolland  blâme 

1.  Goug.,  o.  c,  p.  22,  après  Rosset,  admettrait  volontiers  cette  hypothèse.  Il  rapporte 
que  Desgranges  blâme  aussi  l'inverse  :  ajamber  =  enjamber  (p.  129). ■©■  Ler.,  Michel,  RoU. 

2.  Cap.  Fresnaye  (du  Puy  de  Dôme),LeH.,3  niv.  an  III-23déc.  1794,  Ern.  Picard,  An  5eru. 
de  la  Nat.,  p.  62.  Voir  Goug.,  p.  22.-©-  Ler.,  Bas-Lang. 

3.  On  rapprochera  :  que  ladite  communauté  soit  "  en  même  "  d'avoir  un  bain  à  Barèges 
(Dol.  Sénéch.  Big.,  p.  91,  Artalens). 

4.  Légion  germ.,  p.  26.-©-  L.,  Ler.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

5.  Hébert,  P.  Duch.,  n»  223,  p.  5.-©-  Ler.,  Bas-Lang.,  RoU.,  Michel,  Goug. 

6.  Jumel,  P.  Duch.,  Le  régim.  des  D.  de  la  Halle,  p.  7.-0-  Ler.,  Bas-Lang.,  Roll.,  Michel,  Goug. 

7.  Voir  L.  :  rentraire. 

8.  Jumel,  P.  Duch.,  Adr.  à  l'Ass.  Nat.,  p.  5.  -©•  L.,  Michel,  Roll.,  Goug.  L.  le  note  dans  le 
blason,  et  le  considère  comme  une  mauvaise  lecture  pour  enmanché. 

9.  *Roll.,  Bas-Lang.,  Goug.,  p.  130. 


134  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

"  rafroidir  ",  "  rafroidisseraent  ".  Mais  ici  il  s'agit  d'une  confusion 
de  préfixes  re  et  ra. 

5°  Faits  analogues.  —  Gougenheim  a  relevé  d'autres  faits  ana- 
logues, cités  et  blâmés  par  Desgranges  :  "  influence  "  =  "  afïluence  "  ^  ; 
"  opposer  "  =  "  apposer  "  2  ;  "  préposer  "  =  "  proposer  "  ^  ;  "  prove- 
nir "  =  "  prévenir  "  *  ;  "  estalé  "  =  "  installé  ^  "  ;  "  inventaire 
=  "  éventaire  "  ^  ;  "  imputer  "  =  "amputer  "  '.  Je  ne  crois  pas 
qu'on  soit  ici  en  présence  de  faits  phonétiques,  mais  bien  de  confu- 
sions entre  les  préfixes,  peut-être  quelquefois  entre  les  mots. 

Au  reste,  il  ne  manque  pas  de  cas  où  des  préfixes  sont  confondus 
entre  eux,  sans  que  la  phonétique  y  puisse  être  pour  rien  : 

D'abord  dé  et  ré.  Ainsi  on  dira  "  détracté  "  pour  rétracté  :  Jean 
Parfait,  instituteur,  déforme  ainsi  les  mots  :  a  D.  :  Si  en  qualité  de  maître 
d'école  ou  instituteur  il  a  prêté  le  serment  requis  par  la  Loi  ?  —  R.  : 
Qu'il  l'a  prêté  il  y  a  deux  ans,  mais  qu'il  s'en  est  "  détracté  "  depuis  »  *. 

"  Dévolu  "  pour  révolu  :  «  comme  ce  temps  était  "  dévolu  "  depuis  le 
cinq  »  ^. 

L'inverse  paraît  plus  rare  :  "  Référer  "  pour  déférer  :  «  le  Comité, 
d'une  voix  unanime,  a  "  référé  "  le  choix  à  son  président  »  ^°.  Mais 
ici  il  y  a  doute  ^^. 

Com  est-il  confondu  avec  in  ?  En  tous  les  cas  il  n'est  pas  rare  qu'on 
rencontre  "compliqué  "  pour  imp/i</ue:  «  Lambin,  Prangey...  ont  été 
acquittés  ;  ils  se  trouvaient  "  compliqués  "  dans  cette  affaire  »  ^-  ;  Chau- 
METTE  :  «...Ma  femme  qui  m'avait  fait  espérer  de  n'être  pas  "com- 
pliqué" dans  l'affaire  d'Hébert. —  L'accusateur  public  :  il  est  bien 
étonnant  que  vous  ayez  compris,  au  geste  de  votre  femme,  que  vous 
n'étiez  point  "compliqué"  dans  l'affaire  d'Hébert»".  «On  assure 
qu'il  y  a  3.000  personnes  "compliquées"  dans  cette  conjuration  »  1*. 


1.  ■©■  tous  les  lexiques. 

2.  Même   observation. 

3.  *Fér.  ;-©■  tous  les  autres  lexiques. 

4.  ■©•  tous  les  lexiques. 

5.  Même  observation. 

6.  Vadé,  1'  Bouq.  poiss.;  Maillot,  M"»«  Angot,  II,  7.  *Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  Cf.  L. 

7.  -©■  tous  les  lexiques. 

8.  Wall.,  Trib.  liévoL,  t.  IV,  p.  282-283.  -©■  L.,  Roi].,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 
'.).   Prnr.-Verb.   Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  31.-©-  L.,  Roll.,  Michel,  Goug. 

10.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Conv.,  t.  III,  p.  658,  6  déc.  1792. 

11.  A-t-on  par  mcgarde  écrit  référer  pour  déférer,  ou  a-t-on  entendu  référer  dans  son 
sens  d'attribuer,  reporter  ?  Référer  une  chose  à  Dieu  ?  Voir  L.  :  référer  à  quelqu'un  le  choix 
d'une  chose,  lui  laisser  le  clioix  de  la  môme  chose  dont  il  nous  donnait  le  choix  ;  cf.  Fér.  : 
référer  le  rlioixà  quelqu'un,  lui  donner  le  choix. 

12.  Annales  de  la  Révolution  par  une  Société  de  gens  de  Lettres,  n°  55,  26  germ.  an  II, 
p.  7,   Trib.  Révol.  du  22. 

13.  Bull,  du  Trib.  Ilévol.,  IV"  part.,  n"  30,  p.  119. 

14.  Uapp.  de  Bacon,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  dans  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  388. 
•0-  L.,  Holl.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  peu-. 


CONFUSIONS  135 

Comparer  "  interverti  "  pour  perverti  :  «  nous  avons...  éclairé 
les  citoyens  sur  le  compte  des  feuillants  prussiens  qui  avaient  "  inter- 
verti "  l'esprit  public  »  ^. 

Confusions  entre  mots  simples  et  composés  a  préfixes.  —  Une 
faute,  très  commune  aussi,  consiste  à  confondre  un  mot  à  préfixe  avec 
son  simple  :  "  apointé  "  et  pointé:  «  un  canonnier  était  sur  le  point  de 
mettre  le  feu  à  sa  pièce,  "  appointée  "  sur  deux  escadrons  de  l'ennemi  »  ^. 

Il  est  fait  en  particulier  abus  des  préfixes  de  [dé  des)  et  re  :  on  dira 
"  délibérer  "  pour  libérer  (cf.  délivrer)  :  «  c'est  ainsi  qu'elle  "  déli- 
bérera "  les  propriétaires  des  vexations...  du  ci-devant  seigneur»^  ; 
«  au  lieu  que  la  Révolution  devait  diminuer  les  procès...  et  par  là 
"  délibérer  "  [sic]  le  propriétaire  esclave  de  tant  de  vexations  »  *. 

Ces  confusions  sont  communes.  On  rencontre  "  décesser  "  pour 
cesser  :  «  les  Comités  populaires  ne  "  décessent  "  pas  de  faire  des 
captures  aristocratiques  »  ^  ;  "  déchanger  "  pour  changer  :  «  aller  me 
"  déchanger  "  ce  louis  »  ®  ;  "  se  déméfier  "  pour  se  méfier  de  :  «  on 
ne  "  se  déméfiait  "  de  rien  »  ^. 

La  plus  singulière  de  ces  confusions  est  peut-être  (étant  donné  le 
verbe  détaler  =  fuir)  celle  de  "  détaler  "  pour  étaler  :  «  Voilà  un 
bougre  qui  nous  "  détale  "  un  chapelet  sur  la  pièce  »  ^. 

Inversement  on  retranchera  de,  sauf  à  confondre  mander  et  deman- 
der :  «  à  qui  nous  avons  "  mandé  "  qui  il  étoit  »  ^. 

Pascuité  "  prend  la  place  de  cornpascuité  :  la  communauté 
d'Artagnan  demande  dans  son  cahier  «  la  réformation  de  l'arrêt  du 
conseil  concernant  le  droit  de  "  pascuité  "  que  la  province  avait  obte- 
nu»^";  cf.   "  condoléances  "   pour  doléances  :   «  c'est  un    des  objets 

1.  Saunier,  Rapp.,  4  sept.  1793,  dans  P.  Caron,  Rapp.  ag.  Départ.,  p.  15. 0  L.,  Ler.,  Fér., 
Roll.,   Bas-Lana.,   Michel,  Boistc. 

2.  Marquant,  Corn,  d'ét  ipes,  p.  82.  O  en  ce  sens,  L.,  H.  D.  T.  Ler.,  Bas-Lang.,  Roll., 
Goug.  ;  *IMichel  :  appointer,  refaire  une  pointe,  faute,  r.oU.  :  id.,  Goug. 

3.  Req.  habit.  Filstrof/,  Moselle,  Com.  Droits  féod.,  p.  51  1. 

4.  Ib.,  p.  313.  L.  cite  des  emplois  similaires  en  Normandie.  Voir  Goug.,  p.  138.  Il  a  trouvé 
dans  Desgr.  des  observations  sur  démêler,  devenir,  pour  mêler,  venir  ;  Rolland  blâmait  délâ- 
cher, démietter.  -0-  Ler.,  Bas-Lang.,  Alichel,  Sain.,  Lang.  par.,  Goug. 

5.  Rapp.  de  Réraud,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  63,  11  sept.  1793.  (  f .  nos  pièces  de 
position  n'ont  "  décessé  "  de  jouer  (Fricasse,  p.  46).  *L.  :  barb.  popul.,  Goug.,  p.  127,  rapporte 
la  condamnation  par  Desgr.  de  :  de  quoi  qui  se  démêle  (=  de  quoi  se  mèle-t-il). 
■©■  H.  D.  T.,  Ler.,  Roll.,  Bas-Lang. 

6.  Gasc.  corr.,  p.  133  :  dans  quelques  villes  on  dit  allez  échanger  ce  louis.  Ce  n'est 
plus  qu'un  solécisme.  11  faut  dire  allez  changer  ce  louis. 

7.  Chatton,  Cah.,  p.  32.  Encore  usité  en  Lorraine.  Le  dé  indique  peut-être  la  répulsion. 
-©•  L.,  Ler.,  Roll.,  Bas-Lang.,    Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.,  Haillant,  Verricr-Onillon. 

8.  Jean-Bart,  n°  XXXV,  p.  5.  Bas-Lang.  ne  connaît  détaler  qu'au  sens  de  s' esquiver. -Q-  L., 
Fér.,  Roll.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

Les  Gasc.  corr.  donnent  défiler  ('fder),  dégrainer  (égrainer). 

9.  Proc.-Verb.  de  V Inlerr.  d'A.  Chénier,  cité  plus  haut. 
10.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  39. 


130  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

principaux  de  nos  "  condoléances  "  et  de  toutes  nos  réclama- 
tions »  ^. 

A  cette  époque  comme  à  toutes  les  autres,  mais  peut-être  plus 
qu'à  aucune  autre,  les  mots  composés  en  re  prennent  la  place  de  mots 
simples.  Il  ne  s'agit  pas  seulement  de  "  récurement  "  et  "  récurage  " 
pour  curement  et  curage  ^,  mais  de  confusions  auxquelles  on  est 
moins  accoutumé  :  «  nialgré  que  leurs  revenus  sont  immenses,  ils 
ne  s'occupent  que  de  leurs  intérêts,  pour  se  "  remparer  "  des  droits 
et  des  biens  communs  de  leurs  sujets  »  ^  ;  «  Des  attroupemens  se 
sont  formés  pour  opérer  le  "  rabaissement  "  du  prix  des  choses  »  *  ; 
«  Quelle  consolation  si  je  pouvais  avoir  le  bonheur  de  "  resserer  " 
dans  mes  bras  ce  qui  fait  l'objet  de  mes  désirs»^;  «j'étais  rouge 
comme  une  écrevisse  à  force  d'être  "  raccourue  "  vite  »  ^  ;  «  on  pen- 
sait que  le  Simon  m'était  "  rentré  "  dans  le  corps  »  ^ 

Ces  fautes  se  rencontrent  d'abord  chez  les  écrivains  qui  singent  la 
langue  populaire  :  «  elle  a  servi  à  "  rachever  "  de  me  convaincre  »  ^  ; 
«  "  rachevons  "  la  chopine  »  *. 

Mais  il  y  en  a  des  exemples  ailleurs  que  dans  les  Père  Duchesne  : 
«  Nous  n'osons  encore  "  rappeller  "  [sic]  les  choses  par  leur  nom  »  ^"^ 
André  Chénier  lui-même  a  écrit  :  «  tous  ceux  autour  desquels  on 
voyait  se  "  rattrouper  "  cette  classe  d'hommes  simples  et  robustes»  ". 

Abus  des  suffixes.  —  Ils  donnent  lieu  à  beaucoup  moins  de  bar- 
barismes. Gougenheim  a  relevé  un  certain  nombre  d'observations  de 
Desgranges,  qui  portent  soit  sur  des  abus    de  suffixes,  soit   sur   des 


1.  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  717  (Mu-^s). 

2.  P.Caron,Enq.  s.  les  routes,  r>-  186. 0  L.  Cf.  cHremen/,  Id.,  i6.,  p.  248.  Roll.  blâme  récurer, 
rélargir  pour  écurer,  élargir.  Desgranpes  déclarait  (  éjà  que  récurer  n'était  pas  français;  cf. 
Mici.el,  p.  164  :  les  Gasconismes  corrigés  censuraient  aussi  relarder  pour  tarder,  recouvreur 
pour  couvreur,  recrépir  pour  crépir,  ramasser  pour  amasser. 

3.  liemontr.  Munie.  Dnncourl  aux  Templicry.,  Meuse,  Com.  Droits  Féod.,  p.  140.  Il  n'est 
pas  impossible  qu'on  ait  entendu  parler  d'un  effort  pour  reprendre  les  droits.  ■©■  L.,  Fér., 
Roll.,  Bas-Lang.,    Michel,    G(  ug. 

4.  Les  Adm.  du  Départ.  d'Indre-et-Loire,  Conv.,  3  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII, 
p.  185.  •©■  tous  les  lexiques. 

5.  Letl.  de  L.  Pillant.  2  mess,  an  VI-20  juin  1798,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  190, 
■Q  en  ce  sens  L.,  Bas-Lang.,  Fér. 

6.  Boutanquoi,  Souv.  Mar.  Vict.  Monnard,  p.  54.  -Q-  Fér.,  RoIL,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.  ;  *L.  :  revenir  en  courant. 

1.  Bourgogne,  Mém.,  p.  320.  -Çy  en  ce  sens  Fér.,  L.,  H.  D.  T.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel, 
Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  Le  peuple  aujourd'hui  encore  ne  parle  pas  autrement. 

8.  Lem.,  65'  I  ett.  b.  patr.,  p.  5. 

9.  Jean-Bart,  n»  XXXIV,  p.  6.  Sur  la  formation  du  préfixe  ra  voir  Goug.,  p.  132.  O  Roll., 
Sain.,  Lang.  par.  ;  L.  :  Donner  la  dernière  façon  à  un  ouvrage  quelconque,  JMichel  :  faute 
très   commune  pour   uclh-vcr. 

l't.  F.  Robert,  Le  Républicanisme  adapté  à  laFrance.  Paris,  1790,  p.  74.  -Q  L.,  Roll.,  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.  ;  *Michel  :  rappeler  pour  appeler,  faute. 
11.  Rép.  à  une  lettre  de  M.-Jos.  Chénier,  Œuvr.  m  pr.,  p.  ^92. 


CONFUSIONS  137 

confusions  ^.  Signalons  celles  qui  concernent  "  escroquages  ",  "  plai- 
santages  ",  mots  qui  manquent  dans  tous  les  lexiques,  la  prédilection 
.  du  peuple  pour  erie  (mairerie)  ^  et  des  emplois  de  eur,  eux,  ard,  ailler  : 
"  assassineur  "  ^,  "  devineur  "  *  ;  "  rancuneux  "  ^  ;  "  gueusard  "  «  ; 
"  tournailler  "  ^.  J'ai  rencontré  "  consultement  "  ^  (de  la  Nation). 

Confusions  de  mots.  —  Il  faut  prendre  quelques  précautions 
avant  de  conclure  à  des  méprises.  Voici  une  phrase  de  Tallien  :  «  Elle 
[l'organisation  actuelle  de  la  Municipalité]  est  établie  sur  d'anciens 
errements  susceptibles  de  réformes  indispensables  »  ^.  Errements  y  a- 
t-il  été  pris  dans  le  sens  d'erreur  ?  Ce  n'est  pas  du  tout  certain  ;  il 
peut  avoir  son  vrai  sens  :  façon  d'agir. 

La  confusion  d'  "  infecté  "  avec  infesté  est  constante  et  se  rencontre 
même  sous  la  plume  de  gens  instruits.  Est-elle  certaine  dans  cette 
phrase  :  «  au  delà  la  route  n'est  pas  sûre  et  se  trouve  encore  "  infectée 
par  les  brigands"  [les  Vendéens] »  i".  L'auteur  n'a-t-il  pas  considéré 
qu'il  y  avait  là  une  peste  ?  Ce  serait  possible. 

Indissoluble  "  se  rencontre  pour  indestructible  :  «  ce  bois  [le  chêne 
de  la  liberté],  qui  vit  plusieurs  siècles,  indiquera  aux  malveillants  que 
la  liberté  des  républicains  français  est  "  indissoluble  "  et  ne  périra 
jamais  »  ^^ 

Voici  "  intact  "  dans  le  sens  d'intègre,  irréprochable  :  «  leur  conduite 
a  été  très  "  intacte  ",  personne  n'a  porté  plainte  contre  eux  [les  volon- 
taires] »  ^2.  Supposons  qu'au  lieu  de  conduite,  le  texte  porte  vertu, 
l'expression  serait  très  classique.  Il  est  peu  vraisemblable  que  l'ofïi- 
cier  latinise,  mais  Littré  admet  le  mot  avec  l'acception  :  auquel  on 
ne  peut  rien  reprocher  sous  le  rapport  de  la  probité. 

Ces  observations  faites,  passons  aux  diverses  catégories  d'erreurs. 

A.    CONFUSIONS    ENTRE    MOTS    ET   EXPRESSIONS   DE    SENS    VOISIN, 

—  Je  commencerai  par  de  suite  et  tout  de  suite^^  au  sujet  desquels 

1.  Pp.   134  et  suiv. 

2.  Voir  p.  135.  *Fér.,  L.  :  ex.  du  xvi«  s.  Il  ajoute  que  ce  mot  a  été  usité. 

lî.  Goug.  (p.  138)  renvoie  à  Molard  ;  *L.,  qui  le  considère  comme  archaïque,  Bas-Lang., 
défend  cette  forme  contre  les  censeurs. 

4.  «A.,  1835  :  familier,  Fér.  (plaisant)  :  La  Font.,  L.,  Roll. 

5.  *L.  :  xv«  s.,  et  Mariv.  Molard  (p.  227)  le  condamnait.  Michel  :  rancuneur. 

6.  *L.  :   famil.,  Bas-Lang.,  Michel. 

7.  *A.  1835,  L.,  Bas-Lang. 

S.  Dol.  Sén.  de  Toulouse  et  Comminges,  p.  197   (Arnaud-Guilhem).  ■©■  L.  ;  God.  le  cite 
dans  BersuLre,  mais  a-t-il  fait  alors  autre  chose  qu'une  apparition  ? 
9.  Conv.  Nat.,  30  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  159. 

10.  L'Ingén.  des  Ponts  et  Chauss.  de  la  Vendée,  P.  Caron,  Enq.  s.  L  routes,  p.  334. 

11.  Fait  communiqué  par  De  Cardenal,  qui  l'a  relevé  dans  les   papiers  des  Jacobins  de 
Saint- Valéry-en-Caux. 

12.  Lett.  de  Virideau,  com'  le  3"  bat.  de  la  Dordogne,  24  oct.  1792,  dans  De  Cardenal, 
Recrut.  Armée,  p.  409. 

13.  Voir  la  remarque  de  L.  et  plus  loin  notre  chapitre  sur  la  langue  judiciaire. 


138  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

certains  modernes  ont  fait  tant  d'affaires.  Ils  s'emploient  tous  deux 
indifféremment  au  sens  d'immédiatement. 

De  suite  figure  déjà  en  ce  sens  dans  une  foule  de  textes  judiciaires 
de  l'Ancien  Régime. 

Les  décrets  l'ont  repris  en  1789  :  «  l'Assemblée  arrête,  1^  que  le  Com- 
mité  de  Constitution  se  retirera  sur  le  champ  pour  s'occuper  d'un 
projet...  qui  puisse  être  exécuté  "  de  suite  "  »  ^  ;  «  il  sera  procédé  "  de 
suite  "  à  leur  exécution  »  ^  ;  «  les  membres  des  administrations  de 
département...  seront  tenus  d'élire  "  de  suite  "  et  de  désigner  un 
des  membres  [du  directoire]  »  ^  ;  «  les  juges  feront  saisir  à  l'instant  les 
coupables,  qui  "  de  suite  "  seront  déposés  dans  la  maison  d'arrêt  »  ^. 

De  suite  apparaît  dans  tous  les  débats  parlementaires,  les  articles  de 
journaux,  les  écrits  de  toute  sorte  :  «  Je  demande  que  l'Assemblée 
prononce  "  de  suite  "  sur  leur  pétition  »  ^  ;  «  les  généraux  mettront  "  de 
suite  "  sous  la  sauvegarde  de  la  République  Française...  tous  les 
biens...  »®;  «  qu'il  vienne  "  de  suite  "  »^;  «  les  cinq  [bœufs]  encore 
vivants  seront  envoyés  "  de  suite  "  à  l'Armée  des  Pyrénées-Orien- 
tales »  ^  ;  «  les  conduisant  "  de  suite  "  au  corps  de  garde  »  ^. 

Il  figure  à  l'article  95  de  la  Constitution  de  l'an  VIII  :  «  la  présente 
constitution  sera  offerte  "  de  suite  "  à  l'acceptation  du  peuple  fran- 
çais ».  Les  Codes  le  garderont. 

Sous  le  Consulat,  les  textes  officiels  l'imprimeront  constamment  : 
«  Ordonne  en  conséquence  qu'ils  se  rendront  "  de  suite  "  à  leur  poste, 
pour  y  remplir  les  fonctions  qui  leur  sont  attribuées  par  la  loi  »  ^''. 

Ce  de  suite  ne  se  rencontre  pas  seulement  sous  la  plume  des  gens 
qui  rédigent  les  décrets,  les  arrêts,  les  rapports,  mais  dans  des  écrits 
de  toute  sorte  et  de  toute  provenance  ^^.  Il  est  chez  les  émigrés,  ainsi 
chez  Tilly  ^^.  Rref,  c'est  une  expression  reçue  et  les  différences  qu'on  a 
prétendu  établir  plus  tard  n'ont  aucun  fondement  dans  l'usage.  Il  est 
donc  impossible,  en  bonne  critique,  de  considérer  qu'il  y  a  là  une 
erreur  de  langage,  mais  on  en  constate  d'autres,  ainsi  "  avoisineinent  " 

1.  Point  du  Jour,  III,  p.  402,  n°  CXIII,  22  oct.  1789. 

2.  Ass.   Nat.,  29  déc.    1789. 

3.  Décr.  du  22  déc.  1789.  Duver?,.,  t.  I,  p.  87. 

4.  Décr.  du  28  fé\T.-17  avr.  1791,  Duverg.,  t.  II,  p.  214. 

5.  Lejosne,  Ass.  Nat.,  lundi  2  janv.  1792,  Gaz.  Nat.  ou  J.e  Monit.,  p.  G.  Cf.  n<'94,  l"avr. 
Gcnsonné,   Ib.,  p.  388. 

6.  Décr.  du  15  déc.  1792,  art.  4,  Aul.,  Ad.  Corn.  Sal.  p.,  t.  I,  p.  424, 

7.  Duqucsnoy  (de  sa  main),  30  oct.  1793,  Aul.,  Ib.,  t.  VIII,  p.  126. 

8.  Les  Repr.  du  Peuple  pr.  l'Arni.  des  Pyr.-Or.,  Dax,  10  vent,  an  II  (Leclerc,  p.  2). 

9.  A.  Schmidt,  Tab  .  Révol.  Fr.,  21  brum.  an  III-ll  nov.  1794,  t.  II,  p.  244. 

10.  Le  Prcm.  Cons.  IJonaparte,  Arrêté  du  14  germ.  an  VIII-4  avr.  1800,  Aul.,  Par...Cons., 
t.    I,  p.  257. 

1 1 .  Le  cap.  Coignet,  qui  n'a  appris  à  lire  que  sur  le  tard,  l'emploie  fréquemment  :  Je  cours 
"  de  suite  "  à  la  maison  (p.  14)  ;  je  vais  "  de  suite  "  (p.  21). 

12.  Souven.,  p.  230. 


CONFUSIONS  139 

pour  voisinage  :  «  Cette  portion  d'administrés  très  intéressante  par  son 
"  avoisinement  "  de  Paris  »  ^. 

B.  ENTRE  MOTS  DE  SONS  VOISINS.  —  J'ai  trouvé  "  comestible  " 
confondu  avec  combustible,  non  dans  des  pièces  émanant  de 
gens  du  peuple,  mais  jusque  dans  des  rapports  officiels  :  «  les  bois- 
taillis  qui  font  une  des  premières  commodités  de  la  vie,  en  fournis- 
sant un  des  "  comestibles  "  de  première  nécessité,  du  bois  pour  le 
chauffage»  ^.  A  ces  deux  mots  nouveaux  et  rares,  on  attribuait  vrai- 
semblablement le  sens  de  denrées  :  «  On  se  plaignait  que  le  beurre,  les 
œufs,  la  chandelle  et  autres  "  comestibles  "  fussent  d'un  prix  trop  élevé  ))^. 

Comparez  :  "  conjecture  "  pour  conjoncture  :  «  dans  ces  "  conjec- 
tures ",  il  paraît  à  propos  de  laisser  à  la  libre  disposition  des  commu- 
nautés de  partager  leurs  marais»*. 

On  peut  presque  compter  un  terme  alors  cent  fois  répété,  "  acca- 
parer ",  comme  appartenant  à  un  vocabulaire  étranger  au  peuple, 
aussi  lui  apparaît-il  comme  un  vague  synonyme  de  attirer,  grouper  : 
«  telle  est  la  puissance  du  gouvernement  en  Angleterre,  qu'il  peut  tout  ; 
il  "  accapare  "  une  foule  d'hommes  par  intérêts  »  ^  ;  on  le  trouve  sous 
forme  pronominale,  comme  synonyme  de  se  grouper,  se  coaliser  : 
«Tant  de  tendres  cœurs  "s'accaparaient  "  pour  une  secte  »'^;  «dans 
plusieurs  cafés,  il  y  a  des  particuliers  qui  se  rassemblent  et  "  s'acca- 
parent "  pour  se  parler  entre  eux...  Ils  se  dissoudent  [sic]  aussitôt  que 
l'on  paraît  vouloir  se  mêler  de  la  conversation  »  ''. 

Déflagration"  pour  dépravation  Ç^)  :  «  eux  [les  émigrés]  qui  jadis 
vivaient  dans  la  "  déflagration  "  de  tous  les  vices  »  ^. 

De  même,  "  impunément  "  pour  impudemment  :  «  Tallien  a  menti 
"  impunément  "  »  »  ;  "  poitevin  "  pour  pot-de-vin  :  a  sauf  au  nouveau 
pourvu  de  s'indemniser  du  "  poitevin  "  »  i"  ;  "  dénéaiitn-  "  pour  dénan- 


1.  Saunier  à  Garât,  août  1793,  P.  Caron,  Rapp.  ag.  Int.,  p.  10.  ■©•  L. 

2.  Suze-la  Rousse,  Drôme,  1793,  Part.  Biens  commun.,  p.  454. 

3.  Rapp.  de  Villers  Longchanip  et  Couthon,  Gazier,  Hist.  relig.,  p.  103,  n.  l.O  L.,  Ler., 
Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Long.  par. 

4.  Direct,  distr.  Belley,  6  fév.  1792,  Part.  Biens  commun.,  p.  4.  O  L.,  H.  D.  T.,  Roll., 
Bas-Lang.,  Michel,   Goug. 

5.  Kersalnt,  Conv.,  1"  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  369. 

6.  Perrière  à  Garât,  8  juin  1793,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  Fr.,  t.  II,  p.  14.  S'accaparer 
-0-  L.,  H.  D.  T.  Fr.,  R.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug. 

7.  Rapp.  de  Pourvoyeur,  13  nivôse  an  II-2  janvier  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II, 
p.  147 

8.  François  (de  Nantes),  Opinions,  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  L,  p.  512.-©- L- H.  D.  T., 
A.  1762,  Fér.,  Bas-Lang.  Le  mot  est  employé  figurément  mais  sans  contresens  ailleurs  : 
au  moment  de  la  plus  grande  "  déflagration  "  de  leur  colère  contre  Marat  (Camille  Des- 
moulins, V'-f  Cord.,  n°  II).  Faudrait-il  croire  qu'il  signifie  ici  quelque  chose  comme  effer- 
vescence ? 

9.  Billaud-Varenne,  Conv.  Nat.,  13  fruct.  an  11-30  août  1794,  Lecointre,  Les  Crimes  des 
Sept  Membres,  p.  48.  ■©•  L.,   Bas-Lang. 

10.  Dot.  Sén.  Civray,  p.  179  (Saint-Martin-les-Melles). 


140  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

tir  :  «  le  malheur  du  temps  ...nous  a  "  dénéantis  "  des  titres  de  nos 
biens  »  ^  ;  "  abroger  "  pour  arroger  :  «  le  fondement  du  privilège  que  la 
noblesse  "  s'abrogea  "  à  ce  sujet  »  ^  ;  "  faction  "  pour  façon  :  «  la 
misère  où  les  a  réduits  la  "  faction  "  des  grandes  routes  »  ^  ;  "  stipen- 
dieux  "  pour  dispendieux  :  «  qu'on  établisse  une  nouvelle  formalité 
moins  "  stipendieuse  "  que  celle  qui  est  établie  »  *  ;  "  Précieux 
pour  spécieux  :  «  qui  rétablit  le  droit  féodal  des  rentes  seigneu- 
riales sous  le  "  précieux  "  prétexte  qu'elles  sont  fondées  sur  des 
concessions  de  fonds  »  ^  ;  "  promulgation  "  pour  prorogation  :  «  nous 
demandons  une  "  promulgation  "  de  deux  années  »  «  ;  "  divagation  " 
pour  dévastation  :  «  le  citoyen  Gromard,  qui,  loin  de  s'acquitter  de  son 
devoir  de  garde,  engageait  les  particuliers  à  la  "  divagation  "  des  bois 
en  leur  disant  que  la  Nation  avait  bon  dos  »  '  ;  "  combustion  "  pour 
contribution  :  «  d'autres  [paroisses]  plus  considérables  sont  sur  le  point 
de  mettre  à  "  combustion  "  [contribution  ?]  les  personnes  intéressées 
qui  ne  veulent  point  admettre  le  pauvre  misérable  au  partage  dudit 
bien  »  *  ;  "  promu  "  pour  pourvu  :  «  Que  les  députés  aux  Etats-Géné- 
raux ne  s'occuperont  d'aucun  impôt  qu'ils  n'aient  préalablement 
"  promu  "  la  reconnaissance  solennelle  de  la  constitution  de  l'Etat 
qu'il  sera  imposé  dans  chaque  paroisse»®;  "à  l'instant"  pour  à 
Vinstar  :  «  les  bureaux  de  charité  qui  se  régissent  "  à  l'instant  "  [=  à 
l'instar]  du  bureau  des  fabriques  »  ^^  ;  "  apercevoir  "  pour  percevoir  : 
«  la  suppression  des  redevances  que  les  seigneurs  "  aperçoivent 
sur  chacun  de  leurs  vassaux  »  ^^  ;  "  observer  ''  pour  obérer  :  «  ne 
font  qu'aggraver  la  triste  situation  de  chaque  communauté  déjà 
"  observée  "  par  les  impositions  ordinaires  »  ^^  ;  "  prospérité  "  pour 
postérité  :  «  avoir  de  moiens  à  vivre  et  entretenir  leur  famille,  "  pros- 
pérités "  »  ^^  ;  "  substance  "  pour  subsistance  :  «  le  laboureur  se  trouve 
réduit  à  vivre  de  pain  d'orge  souvent  sec  et  à  vendre  sa  propre 
"  substance  "  [sic]  pour  subvenir  aux  dépenses  continuelles  »  ^*  ;  «  la 
seule  ressource  pour  la   substance  des  pauvres  »  ^^  ;  «  on  mettra   les 

1.  Pét.  de  Borest,  Oise,  Part.  Biens  Commun.,  p.  183.  -Q  L.,   Fér.,  Roll.,    Bas-Lang., 
Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

2.  Dol.  Son.  l.iR.,  p.  391  (Luby). 

3.  Ib.,  p.  249  (Esconnits).  Cf.  Dol.  Sén.  Caliors,  p.  337  (Touzac). 

4.  Dol.  liv.  Rennes,  t.   I,  p.  392  (La  Selle  Guerchaise). 

5.  Mun.  et  Cons.  gén.  de  duising,  Moselle,  Com.  Droits  Féod.,  p.  308. 
fi.  Direct,  du  Distr.  Montpellier,  Part.  Biens  commun.,  p.  107. 

7.  Champagne  (G.),  Soc.  pop.  Dreux,  p.  14. 

8.  Pét"  de  la  IMunic.  de  :Monceau-le-Vieil,  s.  d.,  Part.  B.  Comm.,  p.  419. 

9.  Dol.   Sén.  Big.,  p.   123  (Bagnères). 

10.  Ib.,  p.    143   (Bazillac). 

11.  Ib.,  p.  280  (Gerde). 
IJ.   Ib.,  p.  426  (Momères). 

13.  Dol.  FI.  Mar""»,  t.  I,  p.  110  (Lederzeele). 

14.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  330  (Grimesnil). 

15.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  194  (Chail). 


CONFUSIONS  Ul 

])auvres  malheureux  en  état  de  "  substances  "  et  on  dégrèvera  les 
autres  citoyens  »  ^ 

Ces  confusions  foisonnent  dans  les  Doléances  du  Bailliage  du  Coten- 
tin  :  "  comptabilité"  pour  responsabilité  :  «  qu'il  soit  avisé  au  moyen  de 
préserver  l'Etat  d'une  pareille  crise  à  l'avenir,  en  ordonnant  la  "  comp- 
tabilité "  des  ministres  »  ^  ;  "  séculière  "  pour  pécuniaire  :  «  un  seul  et 
même  impôt  sur  tous  les  ordres  de  l'Etat,  sans  aucune  distinction 
"  séculière  "  »  ^  ;  "  interpeller  "  pour  interpréter  :  «  que  le  préposé  au 
recouvrement  ne  puisse  "  interpeller  "  [sic]  a  sa  volonté  les  disposi- 
tions de  la  loi  »  *. 

Les  erreurs  se  produisent  d'autant  plus  souvent  que  certains 
termes  sont  plus  présents  aux  esprits  et  les  obsèdent  ;  un  petit  évé- 
nement va  nous  le  montrer.  En  mars  1793,  la  section  de  la  Cité  vient 
annoncer  au  Conseil  qu'elle  s'est  déclarée  en  état  "  d'insurrection 
permanente  ".  Le  Conseil  Général  ayant  paru  étonné  de  cette  expres- 
sion insurrection,  les  membres  de  la  députation  ont  été  invités  à  s'ex- 
pliquer à  ce  sujet  ;  et  ils  ont  répondu  que  par  insurrection  permanente, 
la  section  entendait  dire  "  permanence  armée  ",  On  l'engagea  à  chan- 
ger son  expression  ^. 

Frein  agit  de  cette  façon  sur  enfreindre,  auquel  on  donne  le  sens  de 
mettre  un  frein  à  :  «  rien  n'a  pu  "  enfreindre  "  sa  furie  «  ®. 

Mais  qui  a  amené  des  paysans  du  Midi  à  substituer  "  excroissance  ", 
mot  rare  et  savant,  à  croissance  :  «  que  la  chasse  soit  prohibée  pendant 

l'excroissance  "  de  la  récolte»^  ?  "  Excru  "  se  trouve  aussi  au 
lieu  de  cru^.  Est-ce  là  le  point  de  départ  ? 

Emploi  téméraire  d'un  mot  savant  mal  connu.  —  «  Pour  lors, 
voyant  que  la  destruction  des-dites  communes  en  culture  se  détrui- 
sait de  jour  en  jour,  nous  nous  sommes  "  ingérés  "  dans  un  plant 
d'arbres  plantés    en  ormes  »  ^. 

1.  Dol.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  148   (Verruyes). 

2.  DoL  Baill.  Cotenlin,  t.  I,  p.  241  (Cambernon).  Cf.  Dol.  Sén.  Cahors,  p.  292  (Saint- 
Martin-de-Vers  et  Lauzes).  Cette  confusion  n'en  est  peut-être  pas  une,  car  on  trouve  les  deux 
mots  joints  :  se  rapportent  ...  les  dits  luibitants  à  ce  qui  sera  réglé  . .  .  pour  la  "  compta- 
bilité et  responsabilité  "  des  ministres  (Dol.  Sén.  .\nsers,  t.  II,  p.  773,  La  Poitevinière).  Le 
sens  est  que  les  ministres  doivent  rendre  des  comptes  et  être  responsables. 

3.  Ih.,  t.  I,  p.  243  (Cametour). 

4.  Ib.,  t.   ï,  p.  258  (Cerisy-Caillebot). 

5.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  64.  Peut-êt-e  s'était-on  trompé  sciemment.  Vergniaud 
le  croyait.  Voir  Eid.,  ib.,  p.  91. 

6.  Pét.  Fr.  Pied  de  Cocq.  Friaucourt,  Somme,  Com.  Droits  féod.,  p.  50.-0-  L.,  H.  D.  T., 
Roll.,   Bas-Lang.,   Michel,    Goug. 

7.  Dol.  Sén.  Big.,  p.  106  (Aureilhan)  ;  cf.  Ib.,  p.  343  (Lanne). 

8.  Dol.  Baill.  Cotent.,  t.  I,  p.  446  (MontcarviUe,  arr.  Coutances). 

9.  Saint-Mart.-du-Tertre,  S.-et-O.,  Pét.  de  la  Com"',  17  déc.  1793,  Part.  Biens  Commun., 
p.  613  ;  les  paysans  veulent  dire  qu'ils  se  sont  introduits.  L.  ne  donne  que  le  sens  de  se 
mêler  d'une  chose  sans  avoir  qualité  ;  0-  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug. 


i42  HJSTOIKE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

"  Coïncider  "  tient  la  place  de  s'entendre  :  «  pour  avoir  "  coïn- 
cidé "  entre  eux.,,  dans  les  moyens,  et  le  but  de  détruire  la  représen- 
tation nationale  »  ^. 

"  Sympathiser  "  =  s'accorder  était  commun  en  art.  Est-ce  là  qu'un 
Grivel  l'a  pris  ?  Il  écrit  :  «  Le  régime  féodal  ne  pouvant  pas  "  sympa- 
thiser "  avec  la  plus  belle  révolution  de  l'univers  »  ^.  Il  est  bien  plus 
vraisemblable  que  l'auteur  se  fonde  sur  l'idée  générale  que  semble 
renferiner  sympathiser. 

Est-ce  le  même  cas  dans  la  phrase  suivante  :  «  des  observations  ne 
sont  permises  à  un  citoyen  sur  l'exécution  des  lois  et  des  actes  des 
autorités  constituées,  qu'après  avoir  obéi  "  unanimement  "  »  ^.  Ce  mot 
devait,  semble-t-il,  être  connu  et  compris. 

Une  méprise  qui  serait  parmi  les  plus  amusantes,  si  elle  ne  se  rap- 
portait au  sujet  douloureux  de  la  misère,  n'est-elle  pas  celle  qu'on 
trouve  dans  cette  phrase  relevée  par  De  Cardenal  :  «  arracher  des 
bras  de  la  mort  des  personnes  qui  étaient  sous  les  "  hospices  "  de  la 
bienfaisance  nationale  »  *.  L'orthographe  française  a  de  ces  cruautés. 

Inversions  d'emplois.  —  Quelquefois  les  confusions  s'expliquent 
pour  ainsi  dire  d'elles-mêmes.  Jonché  signifie  couvert  de,  des  rues  jon- 
chées de  cadavres.  On  renverse  et  on  dit  des  "  cadavres  jonchés  "  : 
«  c'était  sur  les  "  cadavres  jonchés  "  dans  les  rues  de  Paris  qu'il  fallait 
élever  la  voix  »  ^. 

De  môme,  il  est  régulier  de  parler  de  gens  ou  de  choses  qui  pullulent 
en  un  endroit.  On  retourne  et  on  dit  1'  "  endroit  pullule  "  de  :  «  ce 
département  "  pullule  de  maçons  "  »  ^. 

Les  à  peu  près.  —  Ou  bien  on  se  contente  d'un  mot  qui  se  rapporte 
à  l'idée  générale  dont  on  traite.  On  dira  :  «  la  récolte  a  été  cette 
année  "  stérile  "  dans  quelques  départements  »  \  Stérile  éveille  une 
idée,  cela  suffit. 

Ces  à  peu  près  sont  nombreux.  Les  représentants  Giroust  et 
Ramel,  en  messidor  an  III,  signalent  la  bigarrure  d'habits  qui  rend 
les  officiers  ridicules  et  "  indistinctifs  ".   Ils   veulent  dire   :    qui   ne 

1.  Ach  d'ace,  contre  Hébert  et  consorts,  Bull.  Trib.  révol.,  Nouv.  suite,  n°  2,  p.  6.  Nulle 
part  le  mot  n'est  cité  qu'avec  le  sens  de  se  rencontrer  dans  l'espace  ou  le  temps.  Ici  on  a  voulu 
parler  d'une  entente. 

2.  Rapp.  Grivel,  6  niv.  an  11-26  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terreur,  t.  II,  p.  9. 

3.  Champagne  (G.),  Soc.  popul.  Dreux,  p.  64. 

4.  Arch.  de  la  Dordogne,  L.  165,  n»  169,  dans  De  Cardenal,  Assist.  publ.  d.  la  Dordogne, 
p.   13. 

5.  Réuol.  de  Paris,  n»  175,  p.  352,  1792.  ■©■  tous  les  lexiques. 

6.  Rougier-Laberg.,   Tr.  d'Agric,  p.  131. 

7.  Rapp.  de  Fabre  de  l'Hér.,  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  171. 0  L.,  H.  D.  T., 
Fér, 


CONFUSIONS  143 

peuvent  pas  être  distingués  ^.  Le  commandant  du  2^  bataillon  de 
la  Dordogne,  Mergier-Dutreil,  qui  écrit  assez  correctement  d'ordi- 
naire, mande  que  ses  «  sentinelles  sont  journellement  "  en  pers- 
pective "  avec  celles  de  l'ennemi  ».  Il  veut  dire  non  dans  l'éloi- 
gnement,  mais  en  vue,  puisqu'il  ajoute  "  qu'elles  se  parlent  réci- 
proquement "  ^.  Un  autre  officier,  noinmé  Faury,  commandant  du 
4^  bataillon,  s'adresse  aux  administrateurs  :  «  Je  compte  trop  sur 
votre  zèle  et  votre  dévouement  à  la  cause  populaire,  leur  dit-il,  pour 
"  douter  un  moment  de  la  moindre  négligence  "  de  votre  part  »  ^.  La 
pensée  est  :  pour  ne  pas  être  sûr  qu'aucune  négligence  ne  se  produira. 
Des  méprises  de  ce  genre  sont  peut-être  les  plus  caractéristiques  de 
l'âge  nouveau.  Ceux  qui  les  commettent  sont  totalement  étrangers 
à  la  discipline  qui  depuis  un  siècle  et  demi  avait  mis  au-dessus  de  toutes 
les  autres  qualités  du  style  français  la  netteté.  Par  ignorance,  on  en 
vient  à  une  sorte  d'impressionisme  dont  une  école  audacieuse,  un 
siècle  plus  tard,  fera  un  moyen  suprême  du  style. 

1.  Dans  De  Cardonal,  La  Révol.  en  prov.,  p.  350. 

2.  10  janv.  1793,  Id.,  Recrut.  Armée,  p.  413. 

3.  17  mars  1794,  Id.,  ib.,  p.  427. 


CHAPITRE  VIII 
MOTS  MAL  FAITS  OU  ESTROPIÉS 

Abandon  de  l'apophonie.  —  Le  déplacement  normal  de  l'ac- 
cent avait  produit  des  règles  organiques  d'apophonie.  Graine  >  grenu, 
panier  >  panerée,  œuure  >  oui^rer.  Le  sentiment  de  cette  alter- 
nance est  visiblement  oblitéré,  car  on  rencontre  "  graîné  ",  "  panie- 
rée  "  ^,  "  œuvré  "  ^.  Ces  sortes  de  fautes  étaient  du  reste  assez 
anciennes,  comme  le  prouve  le  développement  de  la  famille 
du    dernier    mot  =  manœui^rer,  etc.    Graine  est    dans  Parmentier  ^. 

Il  faut  noter  du  reste  que  des  mots,  incontestablement  nouveaux, 
sont  dérivés  normalement,  tels  "  babouviste  ",  à  côté  duquel  on  ren- 
contre pourtant  "  babeuviste  "  *. 

Autres  vices.  —  D'autres  mots  ne  méritent  non  plus  qu'une 
condamnation  peu  sévère,  ainsi  "  inretrouvable  "  :  «  nous  aurions 
perdu  une  occasion  "  inretrouvable  ",  et  manqué  le  bonheur  de  la 
France  »  ^.  Cet  adjectif  est  le  frère  aîné  de  Vinlassable,  qui,  de  nos 
jours,  est  si  cher  à  nos  hommes  d'État.  Il  prouve  que  in,  au  lieu  de 
prendre  les  diverses  formes  que  lui  imposait  la  consonne  suivante, 
il,   ir,   tend   désormais  à   rester  immuable. 

Racueillage  "  manque  de  noblesse,  mais  sa  formation  n'est  pas 
surprenante.  N'est-ce  pas  simplement  un  nom  tiré  de  racueillir, 
soit  que  le  ra  populaire  eût  remplacé  re  ^,  soit  qu'il  se  fût  conservé 
dans  les  souvenirs  du  peuple  quelque  chose  du  vieux  verbe  racueil 
lir  '  ?  C'était  le  noin  dont  on  appelait  une  sorte  de  récolement  des 
numéros,  lors  des  distributions  dans  les  prisons  ^. 

Déformation  par  étymologie  populaire.  —  Dans  certains  cas 
d'altération,  il  ne  s'agit  pas  de  faits  phonétiques.  Ainsi  pour  souque- 

1.  Rolland  blâme  ces  deux  mots. 

2.  Arr.  Cmt.  Sal.  p.,  23  mars  an  11-11  juil.  1794. 

3.  Mém.,  p.  59. 

4.  L'appréliension  d'une  réaction  "  bnbeuuistc  "  (lîourrienne,  Mém.,  t.  I,  p.  246).  Voir 
H.  L.,  t.  IX,  pp.  708  et  8.35. 

5.  Bailly,  Journ.,  t.  I,  p.  316.  ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Fr.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug. 

6.  Sur  re  ^ra  (cf.  raoin  pour  recoin),  voir  plus  haut,  p.  134. 

7.  Voir  God.  Le  Gomp'  donne  racueil. 

8.  Il  en  est  souvent  fait  usage  en  niv.  an  Il-janv.  1796  (Aul.,  Par...  Therm.,  t.  I,  pp.  335, 
338,  etc.). 


MOTS  MAL  FAITS  OU  ESTROPIES  145 

nille,  on  trouve  constamment  "  souguenille  ".  Il  est  vraisemblable 
que  nous  sommes  ici  en  présence  d'une  étymologie  populaire  sous 
l'influence  de  guenille,  peut-être  d'un  jeu  de  mots  conscient  :  «comme 
si  je  me  foutois  une  garniture  de  boutons  d'or  sur  la  "  souguenille  " 
qui  me  sert  à  fabriquer  mes  fourneaux  »  ^  Lemaire  écrit  même 
"  sous-guenille  "  ^.   L'intention  paraît  claire. 

Enfin  l'étymologie  populaire  joue  son  rôle  dans  la  déformation 
de  "  milliagramme  "  pour  myriagramme  :  «  ce  sont  les  "  milliagrammes  " 
de  froment  qui  font  tourner  la  tête  à  tout  le  monde  ;  si  l'on  en 
donnait  aux  municipaux,  tout  le  monde  voudrait  avoir  l'écharpe  »  3. 

J'expliquerais  de  même  "  extriper  ",  pour  extirper  :  tripe  a  dû 
jouer  là  son  rôle  *. 

Corruptions  de  toutes  sortes.  —  Gisîer  (=  gésier).  Rosset  a 
cité  une  série  de  formes  :  jouzier,  jésier,  jusier,  etc..  A  Paris  on 
disait  dans  le  peuple  jusier  pour  gisier.  On  trouve  aussi  gigier  : 
«  foutons-nous  dans  le  "  gigier  "  cinquante  brocs  »  ^. 

Comparez  "   espadron  "   (^  escadron)  *,  etc. 

On  mutile  extorsionnaire  qui  devient  "  stortionaire  "  :  «  Cette  obli- 
gation odieuse  et  "  stortionaire  "  »  '  ;  amalgamer  s'accourcit  en  "  mal- 
gamer  "  :  «  nous  somme  "  malgamer  "  avec  cidevant  picardiy  »  ®. 

Une  crase  fait  de  instituteur,  "  institeur  "  :  «  payer  dans  les  cam- 
pagnes des  "  institeurs  "  nationaux  »  *  ;  de  prorata  "  rata  "  :  un 
Cahier  demande  que  les  nobles  paient  au  "  rata  "  du  Tiers  État  ^". 

Il  court  des  légendes  à  propos  de  ces  écorcheries  de  mots.  Dubois- 
Crancé  aurait  parlé  de  Paris  et  de  son  "  abanlieue  "  ^i.  Si  le  fait  est 
vrai,    encore   convient-il   de   se   souvenir   que    Dubois-Crancé    avait 

1.  Lem.,  159^  lelt.  b.  pair.,  p.  6.  Cf.  Mercier,  Nouv.  Par.,  XCIV.  Cette  forme  se  trouve 
■déjà  auparavant. 

2.  2S«  I.ett.  b.  pair.,  p.  4. 

3.  Le  Bonh.  Richard,  cité  par  le  Courr.  fr.  du  1<"  frim.  an  III-21  nov.  1794,  Aul.,  Par... 
Therm.,  t.  II,  p.  415.  -Q-  R.,  Fr.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Fait  communiqué  par  De  Cardenal  qui  l'a  remarqué  dans  les  papiers  du  Club  de  Cadil- 
lac (Gironde). 

5.  Jumel,  P.  Duch.,  Le  rég.  des  D.  de  la  Halle,  p.  8.  Ce  n'était  pas  une  invention,  Desgr. 
l'a  noté  et  blâmé. 

6.  Voir  dans  Goug.,  p.  44,  espadron  employé  pour  espadon.  licite  les  censures  des  remar- 
•queurs.  Une  fois  sous  cette  forme,  le  risque  de  confusion  avec  escadron  était  grand.  Cepen- 
dant l'usage  de  l'armée  tendait  à  sauver  la  forme  régulière. 

7.  Remontr.  munie.  Luplanté,  Com.  Droits  Féod.,  p.  360.-©- Grod.,  L.,  Fr.,  Roll.,  Michel, 
Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

8.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube.   t.  II,  p.  92.  , 

9.  Reg.  Délib.   Passij,  f"   14  r». 

10.  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  658  (Saint-Christophe  du  Bois). 

Il  est  probable  que  c'est  aussi  le  même  mot,  mutilé  encore,  qu'on  trouve  dans  le  Discours 
de  Baraillon  du  22  vendém.  an  III  :  comme  fournisseurs,  tortionnaires  et  exacteurs  (Mon., 
réimpr.,  t.   XXII,  p.  236). 

11.  Rivarol,  Act.  des  A.,  n»  94. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  10 


146  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

beaucoup  fréquenté  Rousseau  et  quabanlieue  ^  se  disait  à  Genève. 
Je  l'ai  rencontré  du  reste  dans  d'autres  régions  ^. 

Mais,  si  réservé  qu'on  soit  à  l'égard  des  légendes,  il  est  certain  — 
les  textes  le  prouvent  —  que  des  déformations  atteignaient  bien 
des  mots  qui  sortaient  de  leur  milieu.  Dans  les  Cahiers  de  Flandre 
quote    et    part    remplace    régulièrement    quote-part  ^. 

D'autres  corruptions  étaient   pour  ainsi   dire   à  prévoir.  On  ren- 
contre "  désapprécier  "  =  déprécier  :  ^i  prévenus .  .  .  d'avoir.  .  .  révo- 
qué en  doute  la  valeur  des  assignats,  de  les  avoir  "  désappréciés 
dans  des  écrits  »  *. 

On  peut  en  rapprocher  "  inexprétiable  "  pour  inappréciable  :  a  je 
vois  d'ailleurs  avec  un  plaisir  "  inexprétiable  "  que  vous  ne  désespé- 
rez pas  du  succès  de  l'entreprise  »  ^. 

"  Facultueux  "  (qui  a  des  facultés)  naît  par  analogie  avec  difficul- 
tueux:  (.(la  cinquième  partie  d'entre  eux,  par  leur  pauvreté  même, 
est  hors  d'état  de  payer  aucune  contribution...  en  conséquence  les 
plus  "  facultueux  "  en  sont  chargés  »  ^.  "  Interceptation  "  était  fait 
—  sans  bonheur  —  sur  intercepter  :  «  quelles  peuvent  être  les  causes 
de  r  "  interceptation  "  de  la  correspondance  de  la  Société  avec  la 
Convention  et  les  représentants  du  peuple  »  ^. 

"  Pateliser  "  est  abrégé  de  pateliniser  :  «  et  l'abominable  Necker, 
"  patelisant  ",  boursouflé,  jetant  sur  nous  les  horreurs  d'une  fail- 
lite. .  .  »  *  ;  "  Pérégliner  ",  déformation  de  perégriner  :  «  je  demande 
comment  il  a  pu  concevoir  qu'il  feroit  "  pérégliner  "  habituellement 
ces  pauvres  enfants  au  milieu  des  frimas»''. 

Il  y  a  des  estropiés,  des  manchots,  des  bossus,  des  culs-de-jatte. 
Tels  :  "  sybarisme  "  :  «  ne  point  laisser  s'introduire  le  "  sybarisme 
parmi   les    généraux  »  ^°  ;   "  ostrusité  ",     où    on    a    mêlé    obtus    et 

1.  Gloss.    Genev.,  1827.  Al.  François  ne  l'a  pourtant  pas  trouvé  dans  J.-J.  Rousseau. 

2.  Demandons  la  distance  d'une  Ueiie  d'  "  abanlieu  "  pour  la  dite  ville,  telle  qu'elle  est  accordée 
aux  arts  et  métiers  dans  les  autres  villes  (Dol.  Baill.  Havre,  p.  82,  Cah.  dol.  Mardi,  merciers). 
■©•L.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

3.  Se  reporter  aux  cahiers  p.  p.  de  Saint-Léger  et  Sagnac,  p.  441  (Staenwerck). 

4.  Bull.  Trib.  Révol.,  V'  p.,  n"  2,  p.  5.  -©■  L.,  Fr.,  RoU.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 
.5.  Lett.  Représ.  Roux-Fazillac,  Tulle,  22  oct.  1794,  Bull.  Hist.  Écon.  Révol.,  1913,  t.   II, 

p.  433.  O  L.,  H.  D.  T.,  God.  et  Compl",  Cotgrav.,  Bas-Lang. 

6.  Martin,  Dol.  Mirée,  p.  60.  -Q  L.,  Fr.,  Ro!l.,  Michel,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Reg.  Soc.  Pop.  d'Amiens,  t°  16  r»,  19  prair.  an  II-7  juin  1794.0God.,  L.,  H.  D.  T., 
Bas-Lang. 

8.  M""=  Roland,  LelL,  t.  II,  p.  122.  Ne  faudrait-il  pas  lire  pateliner?  -Q^  L.,  H.  D.  T.,  Fr. 
Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Goug. 

9.  Masuyer,  Disc.  s.  l'Instr.  Publ,  p.  30.  Cf.  l'italien  et  le  français  pèlerin.  Voir  Goug., 
p.  55.  Cf.  "  reflin  "  pour  refrain,  "  réciploquement  "  pour  réciproquement,  etc.. 

10.  Com.  Sal.  p.,  5  frim.  an  II 1-25  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XVIII,  p.  334. 
Cf.  VoiZd  la  vraie  cause  de  nos  malheurs,  c'est  le  "  sybarisme  "  des  chefs,  leur  friponnerie,  leur 
crapule  (Carnot,  30  fruct.  an  11-16  sept.  1794,  Corr.  Carnot,  p.  656).  L.  et  H.  D.  T.  donnent 
subaritisme  comme  un  néologisme. 


MOTS  MAL  FAITS  OU  ESTROPIES  147 

abstrus  :  «  malgré  sa  nullité  et  1'  "  obstrusité  "  de  son  jugement  »  ^. 

«  Le  congédié  se  "  refuge  "  [sic)  où  il  peut  avec  ses  meubles  et  ses 
bestiaux  »  ^.  «  Que  le  droit  de  "  compasquilé  "  (compascuité)  réciproque 
soit  rétabli  »  ^. 

D'autres,  comme  "  imprévoir  ",  ne  blessent  pas  seulement  l'usage 
ou  l'analogie,  mais  le  bon  sens  :  «  dans  tous  les  cas  prévus  et  "  à 
imprévoir  ",  il  doit  avoir  la  moitié  de  la  récolte  »  *. 

1.  Lecointre,  Gaz.  de  Fr.,  2  niv.  an  VIII-23  déc.  1799,  Aul.,  Par...  Cons.,  t.  I,  p.  166. 0  L., 
H.  D.  T.,  God.  et  C. 

2.  Com.  dr.  féod.,  p.  473  (Pétition  administr.  du  district  de  Guingamp,  C.-d.-N.). 

3.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  448  (Nouilhan). 

4.  Puy  de  Dôme,  Pét.  des  Cultiv.,  Part.  Biens  Commun.,  p.  506.0  L.,  H.  D.  T.,  Goh.,  Fr. 


CHAPITRE   IX 
MOTS  DÉFORMÉS  PAR  LA  TRANSCRIPTION 


L'ignorance  orthographique.  —  J'ai  déjà  signalé  la  difficulté 
qu'il  y  a,  en  raison  de  la  restauration  qu'on  a  fait  subir  à  une  quan- 
tité de  textes  édités  depuis  cinquante  ans,  de  savoir,  d'après  ces 
seules  publications,  quelle  était  l'orthographe  des  originaux.  Si  on 
prend  la  peine  de  se  reporter  aux  pièces,  la  vérité  apparaît  avec 
netteté.  Môme  des  gens  qui  ont  joué  un  rôle  dans  la  vie  publique, 
soit  locale,  soit  générale,  n'avaient  pas  appris  à  écrire  correctement. 
Leurs  bévues  sont  parfois  telles  que,  si  l'on  veut  comprendre  ce  qui 
est  sorti  de  leur  plume,  on  est  contraint  à  de  véritables  restitutions. 
Ainsi  les  trois  corps  administratifs  de  Vesoul,  qui  n'étaient  pas 
composés  exclusivement  de  gens  du  bas  peuple,  se  sont  réunis  pour 
rédiger  une  adresse.  Ils  écrivent  :  «  le  dernier  roi  des  Français... 
n'existe  plus.  Son  nombre  impuissante  ne  peut  écarter  l'ordre  du 
jour  et  la  question  décidée  par  le  faite  aurait  dû  éteindre...  et 
anéantir  parmi  vous  toutes  les  personnes  alitées  »  (26  avril  1793)  ^. 
On  croirait  à  des  phrases  grimées  à  plaisir  et  à  de  mauvaises  plai- 
santeries. Ce  ne  sont  que  des  fautes,  dont  on  pourrait  citer  par  cen- 
taines les  analogues  ^. 

Mais  c'est  ici  le  lieu  de  se  rappeler  ce  que  nous  avons  dit  de  la 
connaissance  de  l'orthographe  au  xviii^  siècle.  Rien  n'est  dégradé 
par  la  Révolution,  c'est  l'état  ancien  qui  continue.  En  haut  les  fautes 
sont  légères.   En  bas   elles   sont  énormes  '. 

De  l'orthographe  dite  de  règles  il  n'y  a  point  lieu  de  parler.  A 


1.  Wallon,  Fédér.,  t.  I,  p.  175. 

2.  On  réclame  contre  l'impôt  du  sel  :  Que  les  gabelles  soient  abolies,  ni  utiles  [=  n'y  eût-il  ?] 
que  les  horreurs  auxquelles  nous  expose  l'affreux  impôt  du  sel,  si  la  misère  a  forcé  quelques  [uns] 
de  nous  à  se  procurer  cette  denrée  à  meilleur  marché  ;  jusqu'au  souvenir  en  doit  être  ané  anti  (Cer- 
non,  dans  G.  Laurent,  Dol.  de  la  Marne,  t.  1,  p.  125)  ;  après  qu'ils  sauront  [=  auront]  fait  leurs 
cours  en  entier  (Dol.  Sén.  Civrau,  p.  230,  Périgné). 

3.  Je  n'insisterai  pas  sur  l'ccriture  des  illettrés.  Donnons-en  un  échantillon  :  Ces  tiran  de 
cultiimteur  qui  de  fermiers  sont  devenu  propriétair  des  biens  [de]  leurs  maître,  avec  un  tont  de 
hauteur  on  repondu  avec  menace...  quil  aimeroit  mieux  que  leur  bette  vive  que  ces  misérables 
maneuvrc,  et  que  cela  leurs  y  oteroit  du  pâturage.  Voilà  comme  les  hommes  ne  son  jamais  contan 
et  quil  .-iembaras,  peu  sy  il  profitte  avec  le  bien  d'autrui  (Pet"  des  Pauvr.  de  Liffol-le-Petit, 
H"^-Marne.  Pajt.  des  B.  corn.,  p.  159).  On  trouvera  des  spécimens  variés  dans  l'Append.  I. 


MOTS  DEFORMES  PAR  LA  TRANSCRIPTION  149 

examiner  quelques  pièces,  il  est  facile  de  voir  que  la  morphologie  fran- 
çaise, qui  n'était  plus  la  plupart  du  temps  que  graphique,  est  aban- 
donnée. On  ne  distingue  pas  pluriel  et  singulier,  possessif  et  démons- 
tratif, infinitif  et  participe.  Comment  appliquerait-on  les  règles 
délicates  qui  régissent  l'emploi  des  signes  extérieurs  des  variations 
des   mots   et  de   leurs  rapports^? 

Le  s^  Longuet,  que  nous  avons  plusieurs  fois  cité,  et  qui  demande 
une  subvention  pour  l'aider  à  établir  une  maison  de  santé,  adresse 
à  Bailly  une  lettre  où  tout  est  confondu  :  d'abord  les  genres  et  les 
nombres  :  «  une  entreprise  sur  et  certaine,  les  malades  qui  ont  été 
guérie  ;  ayant  guérie  des  pages  ;  les  notables  sont  venue  ;  les  playes 
cancéreux',  les  malades...  après  quil  serait  réunis...  les  adminis- 
trateur, les  promesse  y;  ensuite  les  pronoms  et  adjectifs  ce  et  se  :  «ce 
rendre  à  Versailles  ;  les  enfants  débarrassé  de  ses  fâcheuses  infirmi- 
tés »  ;  enfin  les  formes  verbales  :  «  obligé  de  courire  »  ;  «  c'es  donc  à 
M.  Bailly  »  ;  «  pour  prouver  que  je  n'en  imposent  point  »  ;  «  il  seras 
mits  »  ^,  etc. 

Nulle  tendance  a  simplifier.  —  Dans  la  façon  d'écrire  les  mots, 
on  pourrait  supposer  a  priori  que  se  retrouverait  une  certaine  ten- 
dance à  simplifier  le  grimoire.  Il  n'en  est  rien.  Pour  simplifier,  il  eût 
fallu  posséder  d'abord  règles  et  usages,  or  à  peu  près  personne  ne 
remplissait  cette  condition.  Les  mots  prennent  donc  une  physiono- 
mie différente  de  celle  qu'ils  avaient  d'habitude,  voilà  tout.  Les 
changements  ne  s'inspirent  que  de  l'ignorance. 

Influence  très  restreinte  de  la  prononciation.  —  On  est 
même  étonné  de  voir  que  l'influence  de  la  prononciation  du  sujet 
qui  écrit  se  traduit  fort  rarement  dans  l'écriture.  Nous  avons,  au 
chapitre  Phonétique,  cité  quelques  textes  ;  on  pourrait  en  ajouter 
quelques  autres  :  une  lettre  d'un  juré  :  «  Je  taprans  mon  frerre  que 
je  été  un  des  jurés  qui  ont  jugé  la  bête  féroche»^.  Un  Alsacien,  Bau- 
gard,  qui  devint  en  1797  chef  de  brigade  du  21^  Dragons,  marque 
son  origine  :  «  Je  vien  de  rescei'oire  vautre  lettre,  citoyene,  pare 
lequel  vous  mAprenne  le  démarche,  que  vous  savez  faict  pour  me 
faire  optenire  une  plas  aupraie  du  ministre,  je  ne  pui  que  vous  loyet 
(louer)   et  me  failiscitte  de  vautre  qonduite  et  du  sel  (zèle)  qui  vous 

1.  Dans  les  Lettres  b.  patriotiques  de  Lemaire,  presque  toujours  on  fait  l'accord  —  on 
le  fait  trop  —  dans  les  composés,  du  geru-e  de  "  grippes-monnoie  "  et  les  analogues  tels 
qu'officiers  "  torches  plats  ".  Ou  bien  ils  prennent  une  s  à  chaque  mot,  ou  ils  en  prennent 
une  au  mot  qui  n'en  devrait  pas  avoir  (Voir  20«  Lett.,  p.  2  et  33«  Lett.,  p.  4). 

2.  Tuetey,  Ass.  PubL,  t.  I,  pp.  87  et  suiv. 

3.  L'auteur  était-il  de  l'Auvergne  ? 


150  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

sanime...   je  vous  charge  pareuyemant  dasure  (d'assurer)  le  maime 
citoyen   de   toute   ma   regonaiscens^.  .  .  )) 

Le  désordre  sans  caractère.  —  Pareils  cas  ne  sont  pas  fré- 
quents. D'ordinaire  ceux  qui  écrivent  ne  décèlent  ni  leur  lieu  de 
naissance  ni  leur  individualité.  Ils  massacrent  les  mots,  leur  coupent 
la  tête  ou  la  queue,  les  allongent,  les  agglutinent,  les  rattachent  à 
des  morceaux  de  mots  voisins  dans  un  incroyable  désordre.  Ce  n'est 
pas  la  réforme  de  l'orthographe,  c'en  est  le  saccage.  Fassiander 
remplacera  faciendaire^,  percei^erer  :  percevoir^,  substante  *  :  sub- 
sistance. 

On  lit  un  peu  partout  des  lignes  comme  celles  qui  suivent  :  Il 
était  a  compagnier  ^-j  et  y  ayians  i'aquier,  ils  onts  arretté  qu'il  ceroit 
représanttée  aux  États  généraux  que  ladite  paroisse  étants  d'un  sol 
ingrat  et  trais  sow'ants  surmergee  ^',  les  preuves  aurales  et  littérales 
se  réunissaient  "^  (on  a  voulu  dire  orales). 

Voici  un  procès-verbal  du  juge  de  paix  de  la  Chapelle  Saint- 
Mesmin  :  «  Ils  onte  tenue  des  propo  incendierre  et  contre-révolution- 
naire, en  dizant  que  la  Convention  étoit  des  brigand,  et  que  M.  Dumou- 
riez  aloit  les  mettre  à  la  raison  avec  son  armée  »  ^. 

La  veuve  Crozat,  ex-noble,  écrit  :  «  Etat  des  merre  nourrices  que 
j'ai  guéris  et  que  je  treite  de  mal  au  mamelle  et  autres  »  ^. 

Quelques  morceaux  types.  —  Des  morceaux  entiers  donneront 
une  idée  plus  exacte  que  des  phrases  éparses,  toujours  suspectes 
d'avoir  été  choisies. 

J'en   reproduirai   d'abord   un,    provenant   de   Miélan  : 

Lesd.  suppliens  ont  recours  à  vos  supperiorités,  bontés  et  charités,  d'ordonner 
incessement  et  sans  délai  de  faire  partager  led.  fonds  par  egalle  portion,  et 
ordonner  ausd.  bourgeois,  de  rendre  au  meneu  peuble  et  reparer  tout  le  tor  qu'ils 
on  reçu  depuis  quils  jouissent  led.  found,  ou  leurs  décerner  une  amande  appli- 
cable pour  tous  ceux  qui  ont  reçu  le  lor,  en  leurs  privans  de  là  perte  dud.  fonds. 
Lesd.  seppliens  voudront  que  l'honorable  semblée  nationalle  jouit  à  son  proffit 
et  à  leurs  aventage  plutôt  que  ceux    de    Miélan,    nous   prions   tous    les    jours   le 

1.  Chuquet,  Lelt.,  1793,  p.  267.  A  peine  si  on  retrouve  la  trace  de  l'accent  alsacien  dans 
vous  savez  faict,  et  sel  pour  zèle.  Mais  vien,  vous  ne  sont  pas  altérés. 

2.  Dol.   Rennes,  t.    I,  p.   540  (Saint-Didier). 

3.  Nous  représentons  en  outre  que  M.  le  Curé  veuille  encore  en  outre  "  percevcrer  "  d'autres 
dîmes  (Le  Parqiiier,  Dol.  Xeuchat.  e.  Br.,  p.  39-40,  Beuvril). 

4.  Que  pour  faciliter  la  "  subslante  "  de  tous  les  sujets  de  S.  M.  (Id.,  ib.,  p.  47,  Bois-Héroult  ; 
cf.  le  substantemenl  (soutien).  Voir  God. 

5.  Proc.-Verb.  Jnterr.  A.  Chénier. 

6.  Dol.  d'Elbœuf  sur  Andelle,  Le  Parquier,  o.  c,  p.  102. 

7.  Bull.  Trib.  Révol.,  IV  p.,  n»  50,  p.  197. 

8.  Wallon,  Trib.  Révol.,  t.  I,   p.  140. 

9.  Id.,  Ib.,  t.  IV,  p.  344. 


MOTS  DEFORMES  PAR  LA  TRANSCRIPTION  151 

bon  dieu  qu'il  vous  donne  de  bonnes  lumières  pour  nous  faire  faire  le  partage 
dud.  founds  avec  le  partage  dud.  found.  Lesd.  suppliens  vivront  en  travailler 
chaqueun  sa  portion  ^. 

Messieurs,  je  mais  la  main  à  la  plume  aujourd'uit,  et  je  prend  plaisire  à  vous 
écrire  pour  ce  qui  regarde  les  décrets  des  biens  en  friche.  Messieurs,  en  pro- 
vences,  comme  vous  savoit  qu'il  y  a  quantité  de  terre  inculte,  lavons  que  l'on 
y  récoltte  ni  erhe  ny  grains,  et  que  toutte  ces  terre-là  n'appartiennent  qu'à  de 
gros  riches,  qui  aime  mieux  que  toutes  ces  terre  restte  en  friche,  que  dans  donner 
seulement  à  un  bon  citoyens,  à  rantte  ou  à  prix  d'argent,  nous  ne  demandons 
pas.  Messieurs,  ces  terre  pour  rien;  dans  le  siècle  où  nous  sommes  à  présent,  le 
pain  est  fort  chère,  l'ouvrage  est  très  rare,  voilà  qui  s'y  présentte  quantité  de 
bons  citoyens  qui  désireraient  en  avoir  en  payant...  Voilà  ce  que  disait  ces  mau- 
vais riches,  quand  on  leur  demande  du  bien  ;  je  ne  veux  pas  donner  de  terre 
à  défricher,  parce  que  cela  me  porte  du  produit  de  Verbe  pour  mes  bestiaux  ; 
non.  Messieurs,  ce  n'est  point  ça  qui  les  empêche  de  travailler  ainsy,  ces  la 
mauvaise  volonté,  à  seul  fains  de  mettre  la  famine  dans  nos  pays;  nous  somme 
tous  bon  citoyens,  nous  ne  demandons  que  la  droiture  et  nous  n'ygnorons  pas 
notre   devoir. 

Comme  aussy.  Messieurs,  nous  savons  que  la  liberté  reigne  à  présent  et  que 
dans  nos  marché  de  Châtillon  nous  ne  pouvons  rien  acheter,  soit  bœur,  fromage, 
œufs,  à  moins  qu'il  y  an  et  de  reste  de  la  ville,  nou  sommes  du  canton  de  Châ- 
tillon, et  si  nous  avons  besoins  d'une  livre  de  bœur  syil  n'y  en  a  point  de  trop 
pour  la  vile,  il  faut  nous  en  passé...  ^. 

Nous  demandons  quille  y  ais  un  garde-champêtre  dans  chaque  paroisse. 
Chacun  jouis  avec  impunité,  détruisse  les  barière  et  sautoirs,  font  des  trous  dans  les 
hai  de  clôture  des  pâture  et  verger;  les  particulier  adjaçan,  propriétaire  ou  fermier 
sont  obligé  de  paier  les  domage  occasionné  par  ce  délire  (délits)  par  leurs  bestiaux. 
Nous  demandons  pour  la  conservations  de  nos  grain  que  M.  le  Sénéchal  rende 
une  sentence  pour  obliger  toust  les  paroisse  d'élire  un  garde  pour  empêcher 
tout  espèce  des  délire  qu'ille  se  commètent  journellement  en  toust  genre  ;...  laisser 
la  liberté  à  chaque  paroisse  de  les  démètre  à  la  plurarité  des  vox,  s'ille  ne  font 
pas  leur  devoir  ;  les  décorer  d'une  médaille  de  cuivre  portant  le  nons  de  chaque 
paroisse...  ^. 

Cocasseries.  —  Un  député  a  donné  son  nom  à  la  déformation 
des  mots.  Les  "  bentaboliser  ",  dit  le  Néologiste  français,  c'était  les 
employer  d'une  façon  ou  gauche  ou  burlesque  *.  Peut-être  a-t-il 
lâché  dans  quelque  occasion  un  pataquès  qui  a  fait  sensation  ;  mais 
des  centaines  d'autres  auraient  pu  être  cités  par  les  puristes  comme 
ses  coaccusés.  Les  méprises,  ainsi  qu'on  a  pu  en  juger  déjà,  con- 
finent à  la  bouffonnerie  :  Il  n'est  qu'un  moyen  sûr  de  "  dévaliser  "  le 
Palais-Royal  de  toute  son  impureté  ^. 

Certaines  de  ces  cocasseries  sont  passées  en  proverbes  :  «  "  la  mau- 

1.  Gers,  s.  d..  Part.  Biens  Commun.,  p.  100-101. 

2.  Dammarie  sur  Loing,  Pét.  d'un  hab.,  12  mai  1792,  Part.  Biens  Commun.,  p.  131. 

3.  Loriquet,  Cah.  du  P.-de-Cal.,  t.  II,  p.  326  (Longueville). 

4.  Fr.,  p.  168  ;  cf.  R.,  p.  138. 

5.  Rapp.  Béraud,  24  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  180.  On  a  voulu  dire  débar- 
rasser. -Q-  L.,  H.  D.  T.,  Gong.,  Sain.,  Lang.  par. 


152  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

vaise  santé  "  habituelle  dont  "  jouissent  "  ces  malheureux  habitants  »  ^  ; 
«  aussi,  depuis  les  terribles  et  délicieuses  où  elle  [la  veuve  Lahaie] 
s'est  trouvée,   "  jouit-elle  de  la  plus  mauvaise  santé  "  »  ^. 

Sans  avoir  l'intention  de  justifier  cette  expression  ridicule,  il 
convient  pourtant  de  la  rapprocher  d'autres,  analogues  :  «  l'accusé 
"  a  toujours  joui  de  la  réputation  d'ennemi  de  la  Révolution  "  »  ^  ; 
«cette  femme  "  jouit  d'une  si  mauvaise  réputation  "  que  ...  »  *  ;  «  Je 
voyois  qu'en  restant  à  la  Convention,  "  je  jouirois  d'une  trop 
grande  défaveur  "  »  ^.  Ces  rapprochements  ne  justifient  rien,  ils 
expliquent.  Jouir  avait  le  sens  d'être  en  possession  de,  et  n'éveillait 
chez  les  ignares  aucune  idée  de  plaisir  ou  d'avantage. 

On  comparera  :  «  Le  Comité,  considérant  que  Thévenin  Brûlas.  . . 
ne  présente  à  la  Société  que  des  qualités  dangereuses  à  la  chose 
publique»  *.  «  "  En  cheminant  de  toutes  jambes  "  »  '.  «  Il  y  a  dans 
cette  partie  de  l'Italie  d'assez  "beaux  sexes  des  deux  côtés  "  »  ^. 

Par  souci  de  brièveté  on  écrit  :  «  La  "  Section  animale  "  du  Comité 
d'Agriculture  prendra  toutes  les  mesures  nécessaires  pour  l'envoi 
des  chevaux»  8  et  cela  veut  dire  :  la  Section  du  Comité  qui  s'occupe 
de  l'élevage  du  bétail. 

On  comprend  sans  peine  qu'un  paysan  écrive  :  «  Nous  ne  pouvons 
point  "  aller  paître  sur  notre  terrain  "  m^".  Dans  tous  villages,  nos 
bêtes  et  nous  ne  faisons  qu'un. 

Mais  l'incohérence  amène  des  rencontres  tout  à  fait  burlesques  : 
Il  s'agit  de  partager  les  biens  par  tête  ;  un  juge  de  paix  appuie  cette 
proposition  :  «  quand  je  propose  une  moitié  par  tête,  c'est  que  je 
considère  que  "  chaque  tête  a  besoin  d'occuper  ses  bras  pour  sa  sub- 
sistance "  »  ^^  ;  «  "  les  têtes  des  députés  sont  posées  "  sur  chaque 
département   de   la    République  »  ^^. 

De  dégradations   en  dégradations  on  arrive  à  des  textes   où  voi- 

1.  Dol.  off.  munie,  de  Redon,  Com.  Droits  féod.,  p.  238.  Blâmé  par  L.  :  c'est  parler  ridi- 
culement que  de  dire  :  il  jouit  d'une  mauvaise  santé,  d'une  mauvaise  réputation  ;-0-  H.  D.  T., 
God.,  Bas-Lang. 

2.  Rapp.  de  Menuars  au  nom  du  Comité  des  Secours,  Bull.  Conv.,  14  mess,  an  II,  col.  3. 

3.  Bull.  Trib.  Bévol.,  Suit.,  n"  13,  p.  51. 

4.  Rapp.  Pol.,  22  prair.  an  VlII-11  juin  1800,  Aul.,  Paris...  Cons.,  t.  I,  p.  412. 

5.  Bull.  Trib.  Révol.,  Suit.,  n"  85,  p.  339  (Aff.  Manuel). 

6.  Les  membres  du  Com.  de  Surveil.  révol.  du  Uistr.  de  Bourg  à  l'agent  national  (1  "  s.- 
culott.,  2"  ann.  républ.,  7  sept.  1794,  Arch.  de  l'Ain,  932,  pièce).  Le  texte  veut  simplement 
dire  des  façons  d'être  des  caractères.  L'ignorance  rejoint  ici  l'abstraction  des  docteurs  sco- 
lastiques. 

7.  Berland,  Domm.  Valmy,  p.  403,  Pét»  de  deux  hab.  de  Poix  (12  janv.  1793). 

8.  Fricasse,  p.  172  ;  cL  "  Le  sexe  des  deux  sortes  "  y  est  très  affable  (Ib.,  p.  58). 

9.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm..,  Conv.  t.  III,  p.  455.  P.  256  on  lit  :  un  membre  de  la 
section  "  du  genre  animal  ".  Il  y  avait  aussi  une  "  section  végétale  "  (Ib.,  p.  466). 

10.  Plécy  du  Bunois,  S.-et-M.,  18  juin  1792,  Part.  Biens  Comm.,  p.  225. 

11.  Pét.  J.  de  paix  de  Ronchamp,  S.-et-Loire,  Pari.  Biens  commun.,  p.  589. 

12.  Barère,  Conv.,  10  mars  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  42. 


MOTS  DÉFORMES  PAR  LA  TRANSCRIPTION  153 

sinent  des  méprises  de  tous  genres.  En  voici  un  où  temporel  est,  mis 
pour  temporaire,  donne  pour  dont,  envoisiner  pour  avoisiner,  quil 
pour  qui  l,  la  rctte  pour  l'' arrêté,  etc ...  Je  donnerai  un  premier 
spécimen    : 

A  Bourg,  9  germinal  an  II. 

Il  a  été  fait  lecture  de  plussieur  lettres  donne  (dont)  une  venant  du  Comité 
de  surveillance  de  Sisteron  concernant  un  mandat  d'arrêt  contre  Jean  Antoine 
Mevolhoii,  datlé  du  3  ventos  et  la  rette  (arrêté)  du  représantant  du  Peuple  des 
Basses  Alpes  qui  a  demandé  la  pronte  execussion  de  la  rette  du  Comité  Sisteron 
est  (et)  écrit  au  Comité  de  Surveilliance  de  bourg  régénéré,  qu'il  écrive  a  tous 
les  comité  quil  lenvoisine  (qui  l'avoisinent)  pour  faire  arelter  ce  Mevolhon  et  pour 
le  conduire  à  Sisteron... 

I^e  comité  arrête  quil  seroit  écrit  sur  le  champ  dans  tous  les  comité  qui  lenvoi- 
sine  et  une  autre  de  la  commission  temporel  (temporaire)  de  Commune  Affranchi 
date  du  3  germinal... 

Le  comité  arrête  qu'il  seroit  fait  réponse  sur  le  chamt  ^. 

Pareil  baragouin  n'est  pas  rare  : 

La  Convention  Nationale  ayant  décrété  le  partage  des  communeux,  en  annon- 
çant un  pront  Envoi  du  décret  contenant  le  Règlement  de  partage,  Et  comme 
nos  citoyens  se  trouvent  engouffrés  dans  une  foulle  d'instances  quand  aux 
susdits  biens,  En  conséquence  de  ce  :  il  est  donc  tems,  chers  citoyens,  d'effectuer 
vos  promesses.  Et  que  V avantage  à  la  chose  publique  se  caractérise  dans  votre 
bon  procédé,  aux  fins  de  dissoudre  toutes  discutions  pendantes  entre  nos  indi- 
^fidus,  quils  ne  cherchent  que  le  seul  bien  de  la  patrie  ; 

que  puisque  nous  somes  en  même  de  voler  vers  le  quartier  de  la  deffence 
de  la  Republique,  que  nous  ne  laissions  point  la  moindre  happréhantion  sur 
nos  propriétés,  qu'elles  ne  soient  dans  le  cas  d'éprouver  La  Rigeur  d'aucun 
jugement  quand  aux  susdits  Biens,  ce  qui  pourroit  très  bien  Etre  a  [en] 
absence  de  ceux  qui  seroient  a  combattre  pour  la  liberté,  dont  leurs  femmes, 
et  enfants  se  trouveroient  oprimés  ^. 

1.  Com.  de  surv.  de  Bourg,  Arch.  Ain,  936  (non  paginé). 

2.  Pét.  hab.  de  ViUeton,  1"  nov.  1792,  Part.  Biens  commun.,  p.  505.  Arch.  Nat.,  F"*  330, 
Lot-et-Garonne. 


CHAPITRE   X 
NOUVELLES  EXPRESSIONS 


Scrupules.  —  On  ne  saurait  croire  combien  de  précautions,  cer- 
tains, qui  par  ailleurs  se  montrent  hardis,  prennent  parfois  pour 
hasarder  une  expression.  Ainsi  Mirabeau  :  «  Je  n'en  connais  qu'un.  .  . , 
dit-il,  et  je  l'indiquerai  par  cette  locution  triviale  et  peut-être  de 
mauvais  goût  que  je  me  suis  déjà  permise  dans  cette  tribune,  mais 
qui  peint  nettement  ma  pensée  ;  c'est  le  tocsin  de  la  nécessité  »  ^.  En 
revanche  on  rencontre  très  fréquemment  des  expressions  qui  étonnent 
autant  que  des  vocables  insolites.  Tel  est  par  exemple  "  citoyennes 
de  charité  "  :  «  L'administration  aura  une  lingerie  régie  par  une  des 

citoyennes  de  charité  "  »  ^,  visiblement  inventé  pour  laïciser  sœurs 
de  charité. 

Erreurs  ou  hardiesses  ?  —  D'abord  il  n'est  pas  toujours 
facile  de  distinguer  entre  les  expressions  réellement  entrées  dans 
le  vocabulaire  comme  demander  excuse^,  et  les  alliances  de  mots  qui 
sont  des  effets  de  style  personnel  comme  "  patriote  d'industrie  "  *. 
Je  rangerais  sans  hésiter  dans  la  seconde  classe  :  "chargé  de  cons- 
pirer "  *.  De  même  :  «  décrétées  d'accusation  devant  "  la  haute- 
cour  de  notre  orgueil  "  »  ®  ;  ou  bien  encore  :  «  Voilà  ce  que  les  fac- 
tieux appellent  une  belle  "  insurrection  morale  "  »  ''.  Le  chevalier 
du  poignard  dont  parle  Mercier  ®  a  bel  et  bien  cherché  un  effet 
quand  il  a  dit  :  «  les  coups  de  pied  que  "  j'ai  reçus  dans  le  cul  ne 
me  sortiront  jamais  de  la  tête  "  ».  Si  bas  que  soient  les  mots,  il  y 
a  effort  pour  frapper  l'esprit. 

Mais   entre  les    deux    catégories    de    faits    viennent    s'en    ranger 

1.  Disc,  droit  de  guerre,  20  mai  1790,  Orat.  Révol.,  p.  .35. 

2.  Assemblée  en  vue  de  l'établissement  d'un  bureau  de  secours  à  Dreux  (10  brum.  an 
11-31  cet.  1793).  Soc.  pop.  Dreux,  p.  70. 

3.  Sur  cette  locution,  voir  plus  loin. 

4.  Des  rapprochements  qui  tendent  à  jeter  de  la  défaveur  sur  la  Révolution  et  les  patriotes, 
elles  devraient  dire  sur  les  excès  de  la  Révolution  et  les  "  patriotes  d'industrie  "  (C.  Desmoul., 
V*  Cordel.,  n»  IV,  30  Mm.  an  11-20  déc.  1793). 

5.  Le  "  chargé  de  conspirer  "  n'a  point  perdu  de  temps  (Id.,  Révol.  Fr.  Brab.,  n»  43,  III, 
p.  1.51). 

6.  Necker,  Pouv.  Exéc,  t.  VIII,  p.  473. 

7.  Lanjuinais,  31  mai  1793,  Annexe  à  Durand-Maill.,  Hist.  Conv.  Nat.,  p.  311. 

8.  Nouv.  Par.,  t.  II,  p.  203. 


NOUVELLES  EXPRESSIONS  155 

■d'autres  qui  fournissent  matière  à  contestation.  Si  gladiateur  n'avait 
pas  été  cent  fois  imprimé,  on  pourrait  considérer  "  gladiateur  de 
la  liberté  "  ^  comme  une  invention  d'écrivain;  mais  ce  nom  figure 
si  souvent  dans  les  opinions,  les  articles  de  journaux,  qu'on  doit 
être   réservé   dans   les   conclusions. 

Est-on  en  droit  de  retenir  comme  une  nouveauté  "  se  pavaner  de 
patriotisme  "  ^  ?  On  disait  couramment  se  pai^aner  de  son  pourpoint  ou 
de  son  esprit.  La  ressemblance  est  frappante.  De  même  "  travailler 
en  anarchie  "  ^,  s'il  n'est  pas  ancien,  est  fait  sur  des  modèles  très 
connus,  comme  travailler  en  finances,  dont  il  a  été  question  dans 
un  autre  volume  *. 

Dénuement  des  chevaux  de  selle  "  paraît  non  seulement  équi- 
voque mais  biscornu  ^,  toutefois  l'expression  dénuement  des  biens 
sensibles  était  courante  dans  la  vie  religieuse,  où  on  célébrait  le 
dénuement  de  toutes  choses,  c'est-à-dire  la  privation,  le  manque, 
l'absence  ®. 

Mais  même  quand  aucune  analogie  n'explique  les  nouveautés, 
on  n'est  pas  toujours  sûr  qu'il  y  a  erreur,  il  peut  y  avoir  témérité. 
Soit  la  phrase  :  «  l'intrigue  anglaise  "  s'acclimate  "  partout  »  ^. 
Barère,  prétentieux  comme  à  l'ordinaire,  a  peut-être  trouvé  piquant 
d'assimiler  l'intrigue  à  une  mauvaise  plante.  De  même  quand  Dan- 
ton dit  :  «  S'il  était  possible  que  toutes  les  "  divisions  fussent  scel- 
lées "  »  ^  ;  peut-être  a-t-il  pensé  à  la  vieille  image  biblique  du  sceau  des- 
tiné à  clore  les  bouches,  image  alors  familière.  Ailleurs,  Courtois  s'écrie  : 
«  Cette  idée  [d'une  réputation  universelle],  qui  plaît  à  l'âme,  est 
peut-être  plus  belle  que  convenable.  C'est  une  de  ces  idées  "  infi- 
nitésimales ",  plus  faciles  à  concevoir  qu'à  mettre  en  pratique  »  ^. 
On  se  demande  s'il  a  été  hanté  comme  Pascal,  par  l'idée  des  deux 
infinis,  ou  s'il  s'est  simplement  égaré  dans  les  termes  de  mathé- 
matiques. 


1.  Enfin  l'heureuse  époque  est  arrivée  où  cessant  d'être  les  "  gladiateurs  de  la  liberté  "  nous 
pouvons  être  ses  véritables  fondateurs  (Boiss.  d'Angl.,  Conv.  Nat.,  5  mess,  an  III-23  juin  1795). 

2.  Rép.  à  l'arm.  du  N.,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  467.  *H.  D.  T.  :  St-Simon  :  ...  se 
pavanait  de  son  chapeau  ;  Fér.  blâme  se  pavaner  de... 

3.  Les  aristocrates  nous  "  travaillant  en  anarchie  "  pour  nous  y  réduire  [à  avoir  un  roi] 
(Fauch.,  Journ.  des  Amis,  axv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  74).  *L.  :  Regnard. 

4.  H.  L.,  t.  VI,  p.  495. 

5.  "  Le  dénuement  des  chevaux  de  selle  "  est  effrayant  (Rapp.  du  19  sept.  1793,  P.  Caron, 
Par...   Terr.,  t.  ï,  p.  145). 

6.  Voir  L.,  H.  D.  T.  Sur  dénuement,  H.  L.,  t.  IV,  pp.  435,  529. 

7.  Barère,  6  juin  1793  (Rapp.  sur  le  31  mai).  Le  mot  était  usité  au  xviii^  s.  :  une  masse 
d'hommes  plus  "  acclimatés  "  que  les  blancs  (Condorcet,  1781,  Esclav.,  D.,  t.  XIV,  p.  515).  *Fér., 
qui  l'attribue  à  Raynal,  Goh.,  p.  253,  A.  1798.  Delille  avait  commencé  à  l'employer  au 
figuré. 

8.  Jacob.,  21  juin  1791,  Disc,  p.  18. 

9.  Jacob.,  21  nov.  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  503.  L'adjectif  *Trév.,  1771. 


15G  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Alliances  nouvelles  de  mots.  —  On  pouvait  s'opposer  aux  ten- 
tatives conscientes  faites  pour  troubler  la  langue.  Il  était  impossible 
d'en  empêcher  la  corruption  spontanée,  telle  qu'elle  menaçait  de  se 
produire  depuis  le  jour  où  les  foules  dépourvues  d'instruction  allaient 
manier  un  instrument  si  délicat.  L'assemblage  des  mots  est  chose 
périlleuse  pour  ceux  à  qui  manque  le  sens  de  leur  origine,  de  leur  signi- 
fication fondamentale,  tel  que  le  donnent  ou  bien  un  sentiment  pro- 
fond et  inné  de  l'idiome,  ou  bien  l'éducation  et  les  lectures. 

Les  discours  d'un  Danton  fourmillent  d'expressions  faites  sur  les 
modèles  qui  suivent  :  «  la  "  fraternité  qui  seule  peut  donner  à  la  Con- 
vention cette  marche  sublime  qui  marquera  sa  carrière  "  )»  ^  ;  «  La  "  con- 
duite immobile  que  j'ai  tenue  "  dans  cette  Assemblée  »  *  ;  «si  l'on  peut 
reprocher  à  des  individus  d'avoir  "  professé  des  actes  de  vengeance  "  »  * 
«je  sais  que  les  "  soupçons  de  l'inculpation  m'ont  précédé  à  cette  tri- 
bune "  »  *  ;  «  Je  réponds  que  le  fait  est  bien  "  contradictoire  avec 
l'animosité  que  me  voulaient  ces  individus  "  »  ^.  Et  ainsi  de  suite. 

Un  peu  d'analyse.  —  Il  n'est  pas  superflu  de  rechercher  briève- 
vement  par  quelles  erreurs  ou  par  quelles  inadvertances  orateurs  et 
écrivains  sont  arrivés  à  des  coqs-à-l'âne. 

A.  —  Une  première  catégorie,  bien  fournie,  renferme  des  expres- 
sions obtenues  à  l'aide  d'une  extension  immodérée  du  sens.  J'en  don- 
nerai pour  exemple  être  à  la  hauteur  de  :  Une  chose  est  à  la  hauteur 
d'une  autre,  un  homme  est  à  la  hauteur  de  sa  fortune,  leurs  carac- 
tères sont  à  la  hauteur  de  la  situation  ;  toutes  ces  façons  de  s'expri- 
mer sont  justes.  Mais  de  proche  en  proche,  on  en  arrive  à  dire  de 
façon  saugrenue  :  «  Ceux  qui  proclament  traître  tout  homme  qui  n'est 
pas  "  à  la  hauteur  du  brigandage  et  de  l'assassinat  "  »  ^. 

Les  puristes  de  nos  jours  n'ont  pas  encore  passé  condamnation 
sur  la  locution  remplir  un  but.  On  avait  commencé  par  dire  d'une 
part  remplir  un-  devoir,  un  engagement  '',  une  promesse,  un  serment. 
On  remplit  non  seulement  son  devoir,  mais  son  sort,  sa  destinée,  un 
vœu,  une  idée,  ses  talents,  son  honneur,  l'idée  que  les  autres  ont  de 
vous,  leurs  espérances,  etc.  Remplir  son  dessein  paraît.  Il  est  déjà  dans 
Fontenelle.   Petite   est  la  substitution  de  devoir  à  promesse,  ou  d'o6- 


1.  Conv.,  29  oct.   1792. 

2.  1"  avril  1793,  Disc,  p.  155. 

3.  Conv.,  21  janv.  1793. 

4.  Conv.,  1"  avril  1793,  Disc,  p.  115. 

5.  Défense,  Disc.,  p.  264. 

6.  Vcrgn.,  Conv.,  31  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  147. 

7.  Tel  qui  prendrait  l'engagement  aurait  beaucoup  de  peine  à  le  remplir  (Dup.  de  Nemours, 
24  sept.  1789,  Arch.  Pari.,  1'"  Sér.,  t.  IX,  p.  148,  col.  1). 


NOUVELLES    EXPRESSIONS  d57 

jet,  de  hut  à  dessein,  d'où  la  phrase  :  «  Comme  représentant  héréditaire 
de  la  nation  française,  il  [le  Roi]  a  des  "  droits  sévères  à  remplir  "  »  i. 

D'où  aussi  les  phrases  si  nombreuses  où  on  trouve  "  remplir  le 
but  "  :  «  Afin  de  "  remplir  le  but  "  de  son  établissement»  ^  ;  «  Les  assi- 
gnats, qui  ayant  "  rempli  le  premier  but  "  pourraient  être  anéan- 
tis »  3  ;  «  Ces  deux  autorités...  doivent  marcher  de  concert  pour 
"  remplir  le  but  "  commun  de  leur  institution  »  *. 

A  ce  développement,  on  peut  comparer  celui  de  "  se  couvrir  de  ", 
On  se  couvre  de  toutes  sortes  de  choses,  concrètes  et  abstraites,  vête- 
ments, gloire,  etc.  Ceux  qui  n'y  regardent  pas  de  près  écriront  :  «  Il  ne 
m'avait  point  avoué  "  les  torts  multipliés  dont  il  s'est   couvert  "  »  ^. 

B.  —  Les  analogies  amènent  à  substituer  des  à  peu  près  à  un  des 
éléments  d'une  expression  reçue.  On  dit  prendre  part  à  une  action  ;  au 
lieu  de  prendre  part,  on  emploiera  partager  :  «  Nous  perdons  le  temps  en 
vains  efforts  pour  combattre  nos  ennemis  ;  chaque  minute  est  un 
"  crime  que  je  ne  veux  plus  partager  "  »  *  (Cf.  «  Pour  avoir  "  partagé 
un  pareil  complot  "  »)  '. 

C.  —  Deux  expressions  anciennes  se  croisent  :  faire  échec  et  porter 
coup  ;  d'où  "  porter  échec  "  ^. 

D.  —  On  abrège  :  Décréter  V arrestation  de  est  correct.  Mais  il  faudrait 
dire  décréter  quon  prendra  en  otage  ;  on  réduit  à  "  décréter  l'otage  "  '. 

C'est  peut-être  ainsi  que  s'est  formé  "  demander  excuse  ",  qui 
peut  aussi  être  issu  de  l'analogie  de  demander  pardon,  par  substitu- 
tion d'un  des  noms  à  l'autre  :  «  Cet  homme  que  j'avais  arrêté  me 
"  demanda  alors  excuse  "  »  ^•*. 

Chaos  de  mots.  —  A  d'autres  expressions,  et  elles  sont  en  grand 
nombre,  il  n'y  a  point  d'explication  à  chercher  ailleurs  que  dans  la 


1.  Proclam,  du  Boi  sur  les  événements  du  20  juin  1792.  Cf.  Danton,  Conv.,  8  mars  1793, 
Disc,  p.  91. 

2.  Rêvol.  Paris,  n"  175,  p.  373,  1792.  -0-  Fér.,  H.  D.  T.,  Fr.  ;  *L.  qui  blâme  :  St-Simon, 
Rousseau. 

3.  8  pluv.  an  III,  A.  Schniidt,  Tabl.  Révol.  Fr.,  t.  II,  p.  274. 

4.  Boulay  de  la  Meurthe  aux  Cinq  Cents,  17  prair.  an  Vll-juin  1799,  Bûchez  et  Roux, 
t.  XXXVIII,  p.  47.  ' 

5.  Vadier  à  Chaudron,  4  prair.  an  II,  d.  Tournier,  Vadier,  p.  205. ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Fér. 

6.  Couthon,  Jacob.,  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  95. 

7.  Guadet,  Conv.,  29  avr.  1793,    Eid.,  t.  XXVI,  p.  199. 

8.  Ne  faut-il  pas  réparer  mille  "  échecs  portés  "  à  la  fortune  publique...  (Mirabeau,  27  août 
1790). 

9.  "Décréter  comme  mesure  de  précaution...  l'otage  "  de  Louis  XVI  et  de  la  famille  royale 
(Disc,  de  Baumier,  5  août  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  181). 

10.  Thibault,  Conv.,  16-17  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  147.  Cf.  Oui,  il  en 
"  demanda  excuse  "  à  tous  les  citoyens  {Bull.  Trib.  Révol. ,  n"  19,  p.  85  ;  cf.  p.  86),  et  :  Le  Com- 
missaire Romain  vint  me  "  demander  excuse''  pour  lui  (J.  Miranda.àson  procès,  mai  1793, 
Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  46). 

*H.  D.  T.  :  popul.  :  La  Fontaine,  Fér.  qui  blàme  l'expression. 


iris  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

négligence  ou  l'ignorance.  On  joint  les  mots  à  tort  et  à  travers  :  "  bri- 
ser des  divergences  "  i  ;  "  exercer  la  cherté  "  ^  ;  "  opérer  un  but  "  ^  ; 
"  prévenir  la  trame  "  *  ;  "  réunir  la  moralité  "  ^  ^  laisser  "  coasser  des 
insectes  "  *  ;  «  Comme  cette  compagnie  "  éprouve  une  activité  "  plus 
forte  que  celles  qui  sont  au  camp  »  ^  «  Aussitôt  qu'il  fut  "  imbu  de 
l'aventure  "  par  le  c"  Brémont»  *. 

1.  Ils  ont  besoin  de  "  briser  par  le  rapprochement,  les  petites  divergences  "  (Condorcet, 
sept.  1791,  Mém.  de  Condorcsl,  t.  II,  p.  166). 

2.  La  "  cherté  qu'exercent  "  messieurs  les  charretiers  (Rapp.  de  Chartnont,  25  niv.  an  II- 
14  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  254). 

3.  Le  9  au  matin,  lorsque  la  lutte  s'engagea,  je  crus...  qu'elle  allait  "  opérer  le  but  "  que  je 
m'étais  proposé  (Lecointre,  Les  Crimes  des  Sept  Membres,  p.  73). 

4.  Pour  "  prévenir  la  trame  "  que  nous  devons  craindre  (Robesp.,  Conv.,  18  janv.  1792, 
Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  228). 

5.  Sans  mauvaise  intention,  puisqu'il  "  réunit  en  sa  faveur  la  moralité  "  la  plus  patriotique 
(Bull.  Trib.  Révol.,  V«  p.,  n»  1,  p.  4). 

6.  Laissons  "  coasser  dans  la  boue  et  dans  la  fange  ces  vils  insectes  "  (Jean  Bon  Saint-André, 
Conv.,  8  mars  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  11).  Observons  toutefois  qu'insecte,  mal- 
gré Réaumur,  n'avait  pas  encore  de  sens  très  précis.  Cf.  H.  L.,  t.  VI,  p.  577. 

7.  Lell.  Représ,  de  Lyon,  17  août  1792,  Chuquet,  Lett.  92,  p.  90. 

8.  Pét»  de  deux  hab.  de  Poix,  12  janv.  1793,  Berland,  Domm.  Valmy,  p.  403. 


À 


SECTION    III 

LANGUE   NOBLE 
ET  LANGUE  BASSE 


CHAPITRE  PREMIER 
AUTREFOIS.   SOUS  LE  VERNIS  MONDAIN 


Au  xviii^  SIÈCLE.  —  Au  cours  de  cette  Histoire  nous  avons 
montré  les  efforts  faits  pour  épurer  le  français  écrit  et  même  parlé 
des  mots  orduriers  et  des  mots  graveleux^.  Le  résultat  avait  été  con- 
sidérable et  durable.  Mais  le  xviii^  siècle,  hardi  autant  que  frivole, 
sans  abjurer  la  foi  de  l'âge  précédent,  avait  cessé  de  s'astreindre  aux 
règles  sévères  de  convenance  et  de  dignité.  Pour  s'imaginer  que  les 
mots  malsonnants  ne  pénétrèrent  dans  la  langue  de  la  bonne  société 
qu'après  l'entrée  du  peuple  dans  l'État,  et  pour  tenir  un  de  ces  faits 
comme  la  conséquence  de  l'autre,  il  n'y  a  guère  que  les  ignorants  qui 
se  représentent  l'ancienne  société  comme  un  Conservatoire  de  bonnes 
mœurs  et  de  bon  goût.  La  politique  de  ces  trente  dernières  années  a 
donné  dans  certains  milieux  quelque  créance  à  ces  billevesées.  Ceux 
qui  ont  lu  et  étudié  savent  à  quoi  s'en  tenir. 

Il  me  paraît  inutile  de  montrer  en  détail  que  la  littérature  du 
xvm®  siècle  a  fait  une  large  place  aux  œuvres  égrillardes,  et  même 
aux  productions  pornographiques.  Pour  un  roman  pervers,  mais  d'une 
forme  correcte,  comme  les  Liaisons  dangereuses,  combien  de  contes,  de 
chansons,  de  satires,  d'épigrammes,  de  parades,  de  romans,  etc.,  d'une 
langue  très  osée  ou  franchement  graveleuse,  ordurière  même  ou 
sadique  !  De  Grécourt  à  Restif  de  la  Bretonne,  de  Piron  à  Chevalier  dit 
Du  Coudray,  de  Sénac  de  Meilhan  au  marquis  de  Sade,  c'est  un  défdé 
d'œuvres  et  d'œuvrettes  en  prose  et  en  vers  où  le  «  lecteur  français  n'a 
guère  été   respecté  «  ^. 

On  n'a  que  le  choix  entre  les  Chansons  de  Collé.  Les  Recueils 
de  1753,  1764,  1787  offrent  aux  amateurs  un  choix  de  couplets 
où  l'esprit  grivois  s'est  ébattu  en  liberté  et  où  la  crudité  de  lan- 
gage a  été  poussée  à  l'extrême,  sous  l'œil  d'un  censeur  bienveillant. 


1.  Voir    H.   L.,  t.    III,  pp.  751   et  suiv.,  t.   IV,  pp.  650    et  suiv.,    t.  VI,  pp.  1408   et 
suiv. 

2.  Voir  la  Bibliographie  des  ouvrages  relatifs  à  l'amour,  aux  femmes,  au   mariage,  par 
Histoire  de  la  Langue  française.  X.  11 


162 


HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 


La  langue  n'était  pas  compromise  par  des  grossièretés  de  cette 
sorte.  Mais  voici  une  ronde  du  même  auteur.  On  n'a  pas  imprimé  les 
gros  mots.  La  rime  les  indique  : 

Biaise    et    Margot,    à    merveille 
Ensemble  ont  toujours  vécu... 
Biaise  hausse  la  bouteille 
Et  Margot  lève  le .  .  . 

(Refrain  qu  interrompt  de  même  le  chanteur). 

Eh  !  fi  donc,  dit-on  chose  pareille  ? 
Polisson,  et  fi-donc,  que  dis-tu  ? 

.  .  .L'on  m'a  parlé  d'une  brune 
Qui  de  ses  faveurs,  dit-on. 
N'en  accordait  jamais  qu'une. 
Celle  d'entrer  dans  son.  .  . 

Fi  !  cela  ne  fera  point  fortune. 
Ce  couplet  est  par  trop  polisson. 

J'aime,  disait  frère  Côme, 
Les  femmes  et  rien  de  plus. 
Je  laisse  aux  suppôts  de  Rome 
L'honneur   de   servir   les.  .  . 


Eh  !  tout  beau,  n'achevez  pas,  bon  homme. 
Ne  vous  mettez  pas  le  nez  dessus. 


(I,  58-59.) 


Avec  les  chansons  vont  les  parades.  Ne  donnons  que  les  titres  de 
quelques-unes  du  Théâtre  du  Boulevard,  recueillies  par  Thomas  Cueil- 
lette, après  avoir  été  jouées  par  lui  et  ses  amis,  sur  divers  théâtres 
de  société  :  La  Confiance  des  Cocus,  Léandre  Hongre,  Le  Marchand 
de   Merde  ;    L'Amant    Poussif  ;    Isabelle    grosse    par    vertu  ^,    etc. 


M.  le  C.  d'I***,  2«  éd.  Paris,  1864.  Un  seul  exemple,  la  Romance  obscène,  dont  le  titre  n'est 
que  trop  justifié  : 


Messieurs,  prêtez  attention. 
Et  vous  aussi  mesdames,  parce 
Que  je  vais  dire  une  chanson 
Que  j'ai  faite  sur  une  garce 
Dont  les  mouvements  indécents 
Auraient  pu  ranimer  les  sens 
Et  du  plus  vieux,  et    du  plus  grave. 
Si  son  esprit  l'eût  arrêté. 
Elle  eût  mit  en  rût  le  Conclave 
Et  fait  b...  sa  Sainteté. 
(T.  I.  p.  132). 


Elle  demeure  à  Rome  encor 
Auprès  du  couvent  des  Jésuites, 
Je  crus  que  sa  beauté  d'abord 
Convertirait  ces  Sodomites. 
Ah  !  dans  toute  la  chrétienté, 
11  faut  que  la  société 
Envoie  des  missionnaires. 
De  sains  apôtres  de  l'anus 
Qui,  tirant  les  v...  des  ornières, 
Prêchent  l' évangile  des  eus. 


1.  Théâtre  du  Boulevard,  édité  par  Georges  d'Heylli,  d'après  le  ms.  de  Th.  Gueulette, 
Paris,  in-12,  1881,  t.  IL 


AUTREFOIS.   SOUS  LE  VERNIS  MONDAIN  163 

Et    la    marchandise    est    bien    celle    qu'annoncent    les    étiquettes  ^. 

Les  parodies  sont  à  l'avenant.  Je  signalerai  comme  tout  spéciale- 
ment ordurière  celle  de  Zaïre,  attribuée  à  un  nommé  Bécombes, 
intitulée  Caquire,  par  M.  de  Vessaires  (5  actes  en  vers).  Cette  pièce, 
publiée  à  Lyon  en  1785,  fut,  assure  l'auteur,  jouée  sur  un  théâtre  de 
société.  Elle  figure  dans  la  collection  Rondel,  au  dossier  des  parodies 
de  Zaïre.  Elle  contient  environ  1.200  vers,  tous  infatigablement  sca- 
tologiques,  et  l'on  a  peine  à  s'imaginer  qu'il  se  soit  trouvé  des  acteurs 
de  bonne  volonté  pour  se  loger  dans  la  mémoire  cette  suite  ininter- 
rompue d'ordures  ^. 

Or,  nous  savons  par  toutes  sortes  de  témoignages  que  les  specta- 
teurs, particulièrement  les  gens  distingués,  s'amusaient  ouvertement 
et  sans  vergogne  de  ce  répertoire.  On  pourrait  ergoter  et  distinguer 
d'une  part  les  mots  égrillards,  licencieux,  polissons,  obscènes,  ordu- 
riers,  sales  et  d'autre  part  les  mots  bas,  vulgaires  et  populaciers,  etc.  Ces 
subtilités  ne  sont  pas  de  mise.  Cul,  c.net  tutti  quanti  appartiennent 
aux  deux  catégories.  Bougre,  foutre,  sont  de  la  lie  du  peuple,  comme 
eût  dit  Vaugelas,  mais  ils  éveillent  des  idées  qui  ne  sont  pas  très  pures. 

Dans  leur  cabinet  et  hors  du  regard  du  public,  des  lecteurs  de  bonne 
société  laissaient  la  Foutromanie  traîner  sur  leurs  tables^. 


1.  Voici  un  extrait  du  dialogue  entre  père  et  fille,  intitulé  Colombine  : 

CoLOMBiNE.  —  En  vérité,  mon  père,  j'aime  autant  rester  fille  que  d'être  la  fiancée  d'un 
pareil  morceau. 

Cassandre.  —  Qu'est-ce  à  dire,  morceau  ?  ne  fais  point  tant  la  petite  bouche,  je  ne  suis 
point  la  dupe  de  toutes  ces  simagrées  et  je  gagerais  que  tu  voudrais  déjà  l'avoir  dans  le 
ventre. 

Colombine.  —  Je  vous  jure,  mon  père,  que  vous  vous  trompez,  et  que,  si  quelque  appé- 
tit me  tourmente  de  ce  coté-là,  il  n'y  a  que  Liandre  seul  qui  puisse  le  satisfaire  (Le  Doigt 
mouillé,  se.  IX,  Théât.  des  Boulev.,  t.  I,  p.  99). 

2.  Une  autre  parodie,  inédite,  celle-là,  dont  le  manuscrit  est  à  la  Bibliothèque  Nationale 
(Manuscrits  Français,  29i8)  nous  fournit  quelques  citations  instructives. 

Voici  comment  s'opère  la  reconnaissance  de  Zaïre  : 

«  Répondez-moi  sans  feinte  :  A  gauche  sous  le  sein. 
Par  hasard  auriez-vous  un  gros  bout  de  boudin  ? 

—  Oui  seigneur,  il  est  vrai. 

—  Pendant  une  grossesse 
De  notre  mère,  hélas,  ce  fut  une  faiblesse  ». 
Nérestan  a  subi  la  bastonnade  : 

«  Que  vous  est-il  resté  de  ce  dur  traitement  ? 
• —  Une  incommodité  que  je  n'ose  vous  dire  ! 

—  Et  c'est  ? 

—  Qu'à  tout  moment  mon  derrière  soupire 
Malgré  moi...  pardonnez...  et  même  en  cet  instant... 
- —  Tu  m'en  as  dit  assez,  je  reconnais  mon  sang  !  »  > 

Nous  trouvons  plus  loin  ces  répliques  : 

Zaïre  :  Ah  !  sacré  Mordmoncul  ! 

Orosmane  :  Zaïre,  vous  jurez  ! 
«  C'est  la  première  fois  que  j'ai  chié  des  yeux  ». 

Ainsi  de  suite. 

3.  Voir  l'Espion  anglais.  Londres,  1771,  p.  23,  lett.  XLIII. 


104  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Je  sais  bien  que,  si  les  gros  mots  sont  souvent  imprimés  tels 
quels  ^,  ils  sont  souvent  tantôt  remplacés  par  des  substituts  2,  ou 
suppléés  par  des  points  ;  l'auteur  fait  la  pirouette  ^. 

Relativités. —  Je  sais  bien  aussi  qu'en  bonne  philologie  il  faudrait 
pouvoir  apprécier  le  caractère  exact  qu'avaient  gardé  les  gros  mots. 
Nous  savons  leur  signification,  nous  ne  pouvons  pas  mesurer  leur 
valeur  «  affective  ».  Tel  ouvrier  d'aujourd'hui,  qui  parle  de  foutre  un 
clou  à  une  planche  branlante  ne  met  dans  ce  verbe  rien  autre  chose 
que  ce  qu'il  mettrait  dans  le  mot  planter.  Foutre  des  coups  est  à  peu 
près  l'équivalent  de  donner.  Il  est  fort  possible  qu'il  en  fût  de  même, 
il  y  a  cent  cinquante  ans. 

On  pourrait  étendre  l'observation  à  beaucoup  de  locutions  vul- 
gaires. Le  volontaire  qui  écrivait  :  «  L'ennemi  a  tenté  le  passage  du 
Rhin...  mais  il  s'est  bien  trouvé  couillonné  »,  ne  savait  peut-être  pas 
qu'il  se  servait  d'un  mot  répudié  par  la  bonne  compagnie  *.  Il  vou- 
lait simplement  dire  déçu,  mystifié.  Malgré  tout,  la  grossièreté  avait 
singulièrement  gagné. 

Au  SOMMET.  —  Bien  différent  de  son  aïeul  Louis  XIV,  dont  les 
emportements  même  s'exprimaient  avec  dignité,  Louis  XVI  jurait 
comme  un  charretier.  Après  la  séance  royale  du  23  juin  1789,  quand 
il  eut  appris  que  les  députés  du  Tiers  avaient  résisté  à  ses  ordres  : 
«Eh  bien!  f....,  s'écria-t-il,  qu'ils  restent  »  ^.  Et  l'auteur  de  la  Corres- 
pondance secrète,  qui  prétend  rapporter  textuellement  sa  réponse, 
assure  qu'il  ajouta  :  «  Le  premier  bougre  qui  me  parlera  de  conspira- 
tion ou  de  départ,  je  lui  fous  mon  pied  dans  le  ventre  »  ®.  Le  voici 
qui  rentre  de  Varennes  :  «  J'ai  fait  là  un  /...  voyage»'',  gronda-t-il. 
M.  Lally  l'avait  appelé  le  «Restaurateur  de  la  liberté»  pour  son  habi- 
leté à  péter  en  tenant  sa  Cour  *. 


1.  Cinquante  sous,  je  vous  en  fous.  C'est  trop  cher  (Vadé,  Pip.  cass.,  ch.  II,  p.  228). 

2.  Gwule  fraîche  et  les  pieds  chauds. 

Ils  se  fichaient  de  leurs  bachots  (Id.,  ib.,  ch.  I,  p.  220). 
Par  plaisanterie,  on  accompagne  les  euphémismes  d'un  mot  d'excuse:  Il  fallut,...  conwu' 
l'on  dit,  ficher  le  camp  (Id.,  ib.,  ch.  II,  p.  232). 

3.  Tiens,  lui  dit-il,  bois  une  goutte... 

Vas-t-en,  chien,  que  l'aze  te...  rime  (Id.,  ib.,  ch.  I,  p.  220). 

4.  Deguir,  maréchal,  Lett.,  12  mess,  an  11-30  juin  1794,  dans  Ern.  Picard,  Au  .Serv.  de  la 
Nat.,  p.  55.  Couilloné-Q-  L.,  c'est  un  mot  provençal  ;  *Mistr.  =  mystifié. 

5.  Abbé   Jallet,   Journ.,    p.   99,   cité    par   Aulard,   La  Révolution    française,    août    1898, 
p.  129. 

6.  T.  II,  p.  177,  d.  P.  Duch.,  Br.,  p.  280. 

7.  Voir  l'Orateur  du  Peuple,  t.  VI,  p.  432,  Bûchez  et  Roux,  t.  X,  p.  410. 

8.  Révol.  Fr.  Drab.,  n"  I.XXXIV,  Bûchez  et  Roux,  t.  X,  p.  412. 


AUTREFOIS.  SOUS  LE   VERNIS  MONDAIN  165 

Autour  de  lui  pareil  sans-gêne.  Le  futur  Philippe-Egalité,  encore 
duc  de  Chartres,  rudoyait  M^^^  La\igne  de  gestes  et  de  paroles,  il 
avait  tout  le  temps  à  la  bouche  des  jurons  et  des  ]e  m  en  /...  '^.  Le 
gros  mot,  «  qui  était  son  mot  ordinaire  »,  lui  venait,  disait-on  pour 
l'excuser,  des  vieux  marins  parmi  lesquels  il  avait  vécu  2. 

Si  nobles  exemples  ne  pouvaient  qu'être  suivis  dans  un  temps  où 
l'usage  des  maîtres  était  la  règle  fondamentale  de  conduite  pour  leur 
entourage.  Walpole  avait  été  frappé  de  trouver  la  duchesse  d'Ai- 
guillon aussi  forte  en  gueule,  et  capable  d'accabler  d'injures  devant 
la  populace  lord  Holland,  qui  avait  oublié  ses  billets  d'entrée  ^. 

Il  en  allait  de  même  dans  les  classes  les  plus  élevées.  Vainement, 
depuis  longtemps,  Oudin,  Furetière,  Leroux  avaient  recueilli  les 
termes  dont  on  ne  devait  pas  se  servir  ;  ils  étaient  enregistrés  dans 
les  recueils  de  langue  basse.  On  les  corrigeait  au  cours  d'une  éduca- 
tion un  peu  soignée.  Les  gens  comme  il  faut  étaient  donc  avertis 
qu'il  n'était  pas  permis  d'en  user,  et  violer  cette  règle  c'était  nettement 
une  tache  de  langage.  Longtemps,  à  passer  outre,  on  se  fût  déclassé. 
Pour  qu'on  pût  s'amuser  à  entendre  des  incongruités  en  public  et  sur- 
tout à  les  répéter,  il  avait  fallu  un  changement  dans  les  esprits,  et  un 
abaissement  de  la  morale  linguistique.  lia  faute  était  peut-être  moins 
grave  qu'on  ne  le  penserait  à  prendre  les  choses  dans  leur  rigueur, 
mais  c'était  toujours  une  faute,  dont  on  avait  conscience.  Et  malgré 
cela,  il  demeure  certain  que  partout  les  conversations  comme  les 
écrits  avaient  commencé  à  s'encanailler. 

On  en  pourrait  donner  cent  preuves.  Ainsi  M°^^  de  Genlis  rapporte 
que  M™^  d'yVmblimon  et  M"^®  d'Esparbès  étant  les  favorites  de 
]\[me  çi(.  Pompadour,  celle-ci  leur  donnait  dans  son  intérieur  intime 
d'étranges  petits  noms  d'amitié  ;  elle  les  appelait  mon  torchon,  ma 
salope.  Ce  n'était  pas  là  le  ton  des  maîtresses  de  Louis  XIV,  ajoute- 
t-elle  *. 

Madame  Adélaïde,  M™^  Torchon,  se  servait,  en  parlant  des  gens 
qu'elle  n'aimait  pas,  de  mots  qu'on  ne  pouvait  pas  redire. 

Toutes  sortes  de  témoins  ont  fait  des  remarques  analogues.  Autre- 
fois, dit  le  Portefeuille  du  P.  Gillet^  (en  1767,  au  mot  obscénités),  on 
en  rougissait,  aujourd'hui  on  en  rit  :  c'est  le  sel  essentiel  des  con- 
versations, même  dans  les  compagnies,  qu'on  appelle  honnêtes,  il  ne 
s'agit  que  de  les  couvrir  d'un  peu  de  gaze  ;  car,  comme  l'a  dit  un  Auteur 

1.  Britsch,  Jeun,  de  Philippe-Égalité,  p.  81. 

2.  Id.,  ih.,  p.  385.  Ceci  ne  l'empêchait  pas  de  trouver  fort  mal  qiie  le  duc  de  Valois  prit 
le  ton  d'un  garçon  de  boutique  (76.,  p.  364). 

3.  Yvon,  Walpole,  p.  779. 

4.  Mém.,  p.  29. 

5.  [Par  Edme  Montelle].  Madrid  (Paris),  1767,  in-12. 


166  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

délicat,  l'imagination  des  femmes  aime  à  se  promener  à  l'ombre  ^ 
En  réalité,  la  haute  société  de  la  fin  de  l'Ancien  Régime  était  fort 
mal  embouchée.  Des  hommes  et  même  des  femmes  d'un  haut  rang 
avaient,  non  seulement  dans  la  colère,  mais  jusque  dans  l'expres- 
sion de  leur  affection,  un  vocabulaire  de  forts  en  gueule. 

1.  Cf.  art.  cul.  Mot  indécent,  que  l'on  ne  trouve  dans  aucun  Li\Te  honnête.  On  ne  prou- 
veroit  rien  contre  ce  sentiment,  quand  on  citeroit  les  ou\Tages  d'un  Jeune  Auteur,  qui  a  pris 
cette  partie  du  corps  humain  pour  le  sujet  d'une  épître  galante  à  sa  maîtresse. 


i 


CHAPITRE    II 
LA  RÉVOLUTION.   UNE  VAGUE  DE  FOND 


La  bataille  politique  et  la  langue  noble.  —  Personne  n'ima- 
gine que  les  assaillants  de  la  Bastille  ou  la  cohue  de  femmes  qui  alla 
chercher  la  famille  royale  à  Versailles  se  soient  entraînés  par  des 
chants  d'une  haute  tenue  et  des  propos  châtiés.  Si  les  meneurs  étaient 
des  bourgeois  bien  embouchés,  quelques  nobles  aussi,  des  curés  même, 
la  foule  qui  les  suivait  était  peuple  et  parlait  peuple. 

Dans  les  Clubs  où  on  discuta  bientôt,  le  peuple  était  présent.  Après 
un  certain  temps  il  eût  été  malhabile  d'avoir  l'air  de  lui  parler  un 
autre  langage  que  le  sien.  Et  les  Clubs  dominèrent  bientôt  toute  la 
politique. 

Or,  s'il  faut  des  siècles  pour  se  former  à  une  politesse  même  rudi- 
mentaire,  tous  les  moralistes  et  les  pédagogues  savent  l'action  rapide 
et  décisive  du  mauvais  exemple.  On  apprit  vite  à  transporter  dans 
les  discussions  publiques  les  grossièretés  des  disputes  privées,  entre 
gens  du  commun.  La  contagion  était  fatale.  Tout  le  monde  a  pré- 
sents à  la  mémoire  les  vers  d'Auguste  Barbier  : 

La  liberté  n'est  pas  une  comtesse 
Du  noble  faubourg  Saint-Germain. 

Mirabeau  avait  dit  plus  crûment  :  «  Vous  ne  savez  pas  que  la  liberté 
est  une  garce  qui  aime  à  être  couchée  [il  se  servait  d'une  expression 
plus  énergique]  sur  des  matelas  de  cadavres  »  ^. 

Semence  en  bon  terrain.  — ■  Dans  quel  camp  politique  se  relâ- 
cha-t-on  d'abord  et  où  le  dévergondage  a-t-il  commencé  ?  Aulard 
n'hésite  pas  à  affirmer  que  ce  fut  parmi  les  royalistes  impénitents  et 
un  examen  impartial  des  faits  semble  lui  donner  pleinement  raison. 

«  Si  je  citais  ici,  dit-il,  la  dixième  partie  des  plaisanteries  roya- 
listes, dont,  par  exemple,  le  jacobin  Charles  Villette  fut  l'objet,  et  qui 
faisaient,  dit-on,  les  délices  de  Marie-Antoinette,  ce  volume  serait, 
aussitôt  et  justement  saisi  par  la  police  »  ^.  Hatin  a  porté  le  même 

1.  Sur  les  sources  où  on  peut  puiser,  je  donnerai  plus  loin  les  indications  nécessaires 
(voir  p.  241). 

2.  C.  Desmoul.  atténue  en  citant,  V  Cord.,  VI  (10  niv.  an  11-30  déc.  1793). 

3.  El.  sur  la  Révol,  t.  I,  p.  84. 


168  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

jugement,  presque  dans  les  mêmes  termes,  comme  nous  le  verrons 
plus  loin. 

Ceci  reconnu,  il  faut  ajouter  tout  de  suite  que  beaucoup  de  ceux 
qui  composaient  l'état-major  révolutionnaire  n'avaient  besoin  des 
leçons  de  personne  pour  apprendre  la  langue  verte.  La  plupart  la 
savaient  d'usage  et  la  pratiquaient  ^. 

Les  premières  années  d'une  lutte  quotidienne,  dont  l'âpreté  n'avait 
point  de  précédent,  eurent  bientôt  changé  le  ton  des  polémiques  : 
elles  avaient  dès  le  début  été  violentes,  elles  devinrent  grossières. 
Dès  1790,  on  lit  dans  le  Journal  des  Halles  :  «  Je  dei'ons  en  con- 
science, avertir  les  messieux  de  la  nation  que...  les  maqueraux  et  les 
chevaliers  de  la  manchette  de  ce  prince  [le  duc  d'Orléans]  ;  que  ses 
gouines,  Lameth,  Barnave,  Duport,  Vignerot,  Marat,  Danton,  Lin- 
guet...  mettent  tout  le  monde  en  ribotte  pour  nous  empaumer  »  2. 

La  théorie  de  la  grossièreté  nécessaire.  —  Camille  Desmou- 
lin, malgré  la  finesse  de  son  esprit,  en  arriva  à  soutenir  un  jour  que 
l'abaissement  du  ton  général  était  une  nécessité.  «  Il  n'y  a  pas  à  bar- 
guigner, dit-il,  et  il  faut  opter  entre  la  mollesse  des  formes  polies  et 
correctes  et  l'injure  ordurière  »  : 

J'aime...  mieux  qu'on  dénonce  à  tort  et  à  travers,  j'ai  presque  dit  qu'on  calomnie 
même,  comme  le  Père  DKc/iesne,  mais  avec  cette  énergie  qui  caractérise  les  âmes 
fortes  et  d'une  trempe  républicaine,  que  de  voir  que  nous  avons  retenu  cette 
politesse  bourgeoise,  cette  civilité  puérile  et  honnête,  ces  ménagemens  pusilla- 
nimes de  la  monarchie,  cette  circonspection,  ce  visage  de  caméléon  et  de  l'anti- 
chambre, ce  b...isme,  en  un  mot,  pour  les  plus  forts,  pour  les  hommes  en 
crédit  ou  en  place,  ministres  ou  généraux,  représentans  du  peuple  ou  membres 
influens  des  Jacobins,  tandis  qu'on  fond  avec  une  lourde  raideur  sur  le  patrio- 
tisme en  défaveur  et  disgracié...  ^. 

Mieux  vaudroit  l'intempérance  de  la  langue  de  la  démocratie...  que  ce  froid 
poison  de  la  crainte,  qui  fixe  la  pensée  jusqu'au  fond  de  l'âme  ;  et  l'empêche  de 
jaillir  à  la  tribune  ou  dans  les  écrits  *. 

Persistance  de  la  dignité  réelle  ou  feinte.  —  Ne  prenons 
du  reste  pas  trop  à  la  lettre  le  pamphlétaire.  Sa  verve  intarissable 
lui  fournissait  assez  pour  qu'il  ne  fût  pas  obligé  de  tremper  sa  plume 
dans  le  purin. 

Marat  lui-même  préfère  le  flacon  de  vitriol  à  la  tinette.  Il  est  plus 
violent  qu'ordurier.  Il  s'emporte  contre  les  «  pantalons  travestis  en 
politiques  qui  lui  ont  volé  son  titre  et  leur  reproche  d'emprunter  aux 

1.  .T'ai  cité  plus  haut  des  propos  de  Legendre  qui,  il  faut  le  dire,  était  boucher. 

2.  Bibl.  Nat.,  L^,  G.  2.3.'}2. 

3.  V*  Cordel.,  n"  VII,  Quint,  pluv.  2'  décade  an  II. 

4.  Voir  éd.  Calvet,  p.  214,  suite  de  la  note  de  la  page  213. 


LA  REVOLUTION.  UNE  VAGUE  DE   FOND  160 

harangères  le  jargon  des  Halles  ».  S'il  traite  un  adversaire  de  J...  /...,  il 
s'en  excuse  et  professe  que  lui  aussi  distingue  les  épithètes  nobles  des 
autres  ^. 

Même  en  pleine  tourmente,  plusieurs  des  lutteurs,  grands  ou  petits, 
gardèrent  une  certaine  réserve  de  langage.  Robespierre  ne  se  laissait 
guère  aller. 

Un  Fouquier-Tinville  affectait  de  requérir  contre  la  Du  Barry 
dans  une  forme  pleine  de  réserve.  Si  méprisable  que  soit  sa  victime, 
il  choisit  et  ménage  ses  mots  : 

Pour  ne  pas  efYaroucher  sa  pudeur,  l'accusateur  public  ne  soulèvera  pas  le  voile 
qui  doit  couvrir  à  jamais  les  vices  effroyables  de  la  cour,  jusqu'en  l'année  mil 
sept  cent  soixante  quatorze,  époque  à  laquelle  celui  à  qui  des  esclaves  avoient 
donné  le  nom  de  bien-aimé,  disparut  de  la  terre,  emportant  dans  ses  veines  le 
poison  infect  du  libertinage  et  couvert  du  mépris  des  Français. 

Et  le  grand  justicier  tenait  parole,  on  peut  en  juger  par  le  texte  : 

Ce  Sardanapale  moderne  se  trouvant  blazé  sur  toutes  les  jouissances  qu'il 
avoit  poussées  à  l'excès  dans  le  parc  aux  cerfs,  sérail  infâme  on  le  déshonneur 
d'une  infinité  de  familles  honnêtes  fut  consommé  ^,  s'abandonna  lâchement  aux 
vils  complaisans  qui  l'entouroient  pour  réveiller  ses  feux  presqu'éteints  ;  qu'un 
de  ces  odieux  complaisans  ayant  fait  la  connoissance  d'un  cidevant  comte  du 
Barry  noyé  de  dettes  et  le  plus  crapuleux  libertin,  eut  occasion  de  voir  chez  lui 
la  nommée  Vaubernier,  sa  maîtresse,  qui  n'étoit  pressée  dans  ses  bras  qu'après 
avoir  fait  un  cours  de  prostitution  ;  que  le  cidevant  comte  du  Barry,  à  qui  tous 
les  moyens  étoient  bon  [sic]  pour  parvenir  à  appaiser  ses  créanciers,  proposa  à 
ce  complaisant  de  lui  céder  la  Vaubernier,  s'il  parvenoit  à  la  [le  ?]  faire  admettre 
au  nombre  des  subalternes  du  crime  couronné  ;  que  cette  créature  déhontée  lui 
fut  en  effet  présentée,  et  qu'en  peu  [de]  tems  elle  parvint  par  ses  rares  talens  à 
prendre  l'empire  le  plus  absolu  sur  le  foible  et  débile  despote.  Bientôt  des  fleuves 
d'or  roulèrent  à  ses  pieds  ;  les  pierreries  les  plus  précieuses  lui  furent  données 
avec  profusion  ;  les  artistes  les  plus  célèbres  furent  occupés  aux  chef  d'œuvres 
les  plus  dispendieux  ;  elle  devint  la  cause  universelle  des  ci-devant  grands  ;  les 
ministres,  les  généraux,  les  ci-devant  princes  de  l'Eglise  furent  nommés  ou  cul- 
butés par  cette  nouvelle  Aspasie,  et  tous  venaient  bassement  faire  fumer  leur 
encens  à  ces  genoux  ^. 

Il  serait  facile  d'aligner  une  foule  d'écrits  ou  de  passages  d'écrits, 
où,  malgré  la  violence  du  ton,   on  a  voulu  garder  les  convenances. 

1.  Il  avait  lâché  une  phrase  grossière  sur  Lafayette  :  «  ce  tartufe  sans  vergogne  fait  le 
}...  /...  :  les  lecteurs  de  goût,  dit-il,  me  feront  ici  quelques  reproches  ;  ils  diront  et  rediront 
sans  cesse  que  ces  épithètes  ne  sont  pas  du  bel  usage.  Je  sais  cela  comme  eux  ;  qu'ils  ouvrent 
mes  œuvres  physiques  et  philosophiques,  ils  verront  que  le  style  noble  et  élevé  ne  m'est  pas 
étranger.  Mais  c'est  pour  le  peuple,  non  pour  des  savants  ou  des  gens  du  monde  que  j'écris  ; 
or,  mon  premier  but  est  d'être  bien  entendu  (Hat.,  Hisl.  Presse,  t.  VI,  pp.  67  et  194).  Tou- 
tefois, quand  on  l'accusa,  son  emportement  se  traduisit  en  grossièreté.  Les  accusateurs 
étaient  des  cochons  et  des  imbéciles  (Voir  Merc,  Noiw.  Par.,  t.  II,  p.  81). 

2.  Souligné  dans  l'original. 

3.  Fleischmann,  Réquisitoires  de  Fouquier-Tinville,  p.  48-49. 


170  HISTOIRE   DE   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

Il  n'est  que  de  lire  la  lettre  par  laquelle  le  journaliste  lyonnais 
Fain  répond  au  «  Sapeur  parisien  ».  Elle  débute  :  «  Il  fallait,  sapeur 
effroyable,  qu'une  nourriture  bien  abondante  eût  égaré  le  peu  de 
pudeur  qui  te  reste  pour  que  tu  oses  souiller  les  murs  de  la  ville  de  ta 
dégoûtante  déjection  ;  l'expérience  t'a  bien  appris  qu'un  jean-joutre 
n'a  rien  à  craindre  d'un  brave  homme  »  ^  Un  seul  gros  mot.  Le  terme 
scientifique  c?e/ec/ron  vient  à  propos  remplacer  la  saleté  qu'un  homme 
du  peuple  eût  lâchée. 

On  perd  toute  honte.  —  Néanmoins,  le  flot  des  publications 
ordurières,  des  mots  et  des  phrases  ignominieuses  monta  rapidement. 

Une  vague  d'ordure,  en  même  temps  que  de  violence,  avait 
emporté  les  frêles  défenses  derrière  lesquelles  s'était  abritée  la  poli- 
tesse. Il  y  a  un  pamphlet  intitulé  :  «  Républicains,  guillotinez-moi  ce 
jean-joutre  de  Louis  XVI  et  cette  putain  de  Marie-Antoinette  »  ^ 
Et  dans  cent  autres  brochures,  placards,  articles,  s'étale  le  même 
vocabulaire  répugnant.  Qu'on  parle  du  Roi  ou  de  la  Convention, 
d'hommes  ou  de  femmes,  d'ennemis  de  toujours  ou  d'amis  de  la  veille, 
c'est  partout  le  même  dévergondage  d'expression.  Voici  en  quels  termes 
le  «  brave  »  Santerre  parle  du  Roi  :  «  Quand  la  Convention  Nationale 
voudra,  je  répondrai  de  sa  sûreté  avec  deux  religieuses  ;  une  à  chaque 
porte  ;  quand  on  a  établi  une  garde  d'honneur  à  l'Assemblée,  c'est 
moi  qui  la  demandai,  je  voulais  rivaliser  la  garde  d'honneur  de  ce 
cochon  [le  Roi  !]  »  ^. 

Louis  XVI  passe  en  jugement.  Quelques-uns  demandent  l'appel 
au  peuple.  Un  cri  s'élève  et  se  répercute  et  ce  n'est  pas  une  réponse, 
on  jette  aux  partisans  de  l'appel  un  grossier  calembour  :  la  pelle  au 
cul*. 

Ce  que  je  connais  peut-être  de  plus  immonde,  ce  sont  certains 
pamphlets  publiés  contre  Marie-Antoinette  pendant  sa  détention, 
amas  d'ordures  verbales  et  d'accusations  forcenées  où  on  la  repré- 
sente folle  de  lubricité,  se  livrant  tour  à  tour  à  la  Princesse  de  Lam- 
balle  et  au  valet  Dubois  ^. 

Un  Commissaire  du  Conseil  exécutif  écrit  :  «  Une  lettre  de  Roulan- 
ger  m'apprend  à  l'instant  ta  liberté  et  celle  de  Ronsin  :  Vive  les  Sans- 
Culottes,  sacré  nom  d'un  Dieu  !  et  guerre  aux  intriguants  ;  j'espère 
que  tu  ne  les  ménageras  point,  nous  autre  Patriotes  nous  sommes 

1.  Bûchez  cl  Roux,  t.  XXV,  p.  189. 

2.  Bib.  Nat.,  Lb",  2307. 

3.  9  oct.  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  375. 

4.  Bévol.  Paris,  n»  181,  p.  150.  On  jouait  sur  le  mot  appel. 

5.  Voir  La  Journée  amoureuse  ou  les  Derniers  plaisirs  de  M.-Ant.,  Comédie  du  Temple, 
l'an  I«'  de  la  République.  Bib.  Nat.,  Enfer,  n»  685. 


LA  REVOLUTION.  UNE  VAGUE  DE  FOND  171 

tous  ici  bien  certains  de  votre  Triomphe  ;  mais  il  y  a  des  bougres  qui 
en  ont  la  gueule  muette  »  ^. 

S'il  faut  en  croire  Gufïroy,  Lebon  criait  à  la  foule,  en  lui  désignant 
la  femme  de  Lefèvre  Dupré  :  «  Arrêtez  cette  sacrée  garce  »  ^. 

Quand  Bourdon  de  l'Oise,  dit  :  «  cette  armée  de  la  Vendée,  dont  on 
a  fait  tant  de  bruit,  n'était  autre  chose  qu'un  ramas  de  cochons  »  ^, 
Danton  le  corrige,  mais  ce  n'est  pas  que  le  gros  mot  l'ait  choqué,  non, 
il  estime  que  le  jugement  est  inexact  *. 

Un  ex-prêtre,  Monestier,  envoie  à  ses  camarades  frères  et  amis 
d'Aignoua  (Basses-Pyrénées)  (lire  Ainhoa  ?),  une  lettre  où  il  dit  :  «La 
croix  est  à  bas,  tant  mieux,  /...,  tant  mieux  ;  s'il  y  a  eu  quelque  légè- 
reté en  apparence  de  la  c...  ainsi,  le  mal  n'est  pas  grand  »  ^. 

Rioufïe  a  vu  et  entendu  Danton  dans  sa  prison  :  «  Toutes  ses 
phrases,  dit-il,  étaient  entremêlées  de  jurements  ou  d'expressions 
ordurières  »  ®.  Condamné,  il  s'écria  :  «les  /...  bêtes,  ils  crieront  :  vive 
la  République  en  me  voyant  passer  »  '.  On  se  rappelle  son  mot  :  «  si 
je  prêtais  mes  c...  a  Robespierre,  cela  pourrait  encore  aller  quelque 
temps  ». 

Carrier  n'avait  à  la  bouche  que  des  b...  et  des  /...  :  «  Vous  êtes  un 
tas  de  bougres  de  juges,  un  tas  de  /...  /...  auxquels  il  faut  des  preuves, 
des  témoins,  pour  faire  guillotiner  un  homme...  Foutez-les  moi  à  l'eau, 
c'est  bien  plus  vite  fait  »  ^. 

Un  huissier  porte  à  Hanriot  le  décret  qui  ordonnait  à  la  force  armée 
de  se  retirer  :  «  Dis  à  ton  /...  président,  répondit-il,  que  je  me  /...  de  lui 
et  de  son  assemblée  »  ^. 

Comme  dans  les  déroutes  où  on  s'abandonne  et  où  on  suit  le  tor- 
rent, tous  semblent  avoir  oublié  éducation,  principes,  respect  de  soi- 
même.  Une  M™^  Roland  se  laisse  elle-même  entraîner  à  écrire  :  «  Foutre 
de  ceux  qui  ne  pensent  pas  comme  nous  ;  nous  assommerons  ces 
bougres-là  n^". 

Et  elle  explique  ailleurs  son  laisser-aller.  Après  avoir  écrit  :  «  Pache 


1.  Parrin  à  Vincent,  de  Commune  affranchie,  le  19  pluv.  an  II,  Arch.  Nat.,  F^  4394 2,  Plaq. 
4,  pièce  17. 

2.  Lccointre,  Les  Crimes  des  sept  membres...,  p.  134. 

3.  Jacob.,  9  sept.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIX,  p.  102. 

4.  Eid.,  ib.,  p.  105. 

5.  Aul.,  Ciilt.  d.  l.  Rais.,  p.  158. 

6.  Mém.,  dans  Mém.  s.  l.  pris.,  t.  I,  p.  66-67. 

7.  Ib.,  p.  68. 

8.  Voir  G.  Lenôtre,  Les  Noyades  de  Nantes,  p.  91  ;  cf.  pp.  51,  56,  150. 

9.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVIII,  p.  44,  n.  2. 

10.  Lett.,  t.  II,  354  (1790).  11  est  \Tai  qu'elle  n'avait  jamais  été  bégueule.  Étant  à  la 
campagne,  où  elle  prenait  du  lait  d'ànesse,  dit  Sainte-Beuve,  elle  écrivait  :  J'asine  à  force  et 
m'occupe  de  tous  les  petits  soins  de  vie  cochonne  de  la  campagne  {Chdieaubr.  et.  s.  gr.,  t.  I, 
p.  133,  n.  2). 


172  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

détraque  la  machine...  c'est  le  ministre  le  plus  Jean- fesse  ^  qu'il  soit 
possible  de  trouver»  ;  elle  ajoute,  résignée  :  «  l'expression  est  un  peu 
«  révolutionnaire  »,  mais  le  moyen  de  ne  pas  le  devenir  soi-même  »  ? 

Les  conversations  qu'on  nous  a  rapportées  dépassent  encore  les 
écrits.  Marino,  administrateur  de  police,  ne  se  permit-il  pas  un  jour 
de  dire  au  cercle  assemblé  :  «  Savez-vous  ce  qu'on  répand  dans  le 
public  ?...  que  le  Luxembourg  est  le  premier  h...  de  Paris  ;  que  vous 
ètes'\c\untasdep...  qui...  et  que  c'est  nous  qui  vous  servons  de  maq...-»  ^. 

Hatin  a  déjà  signalé  avec  indignation  un  passage  du  «  Nouveau  Te 
Deum  »  (p.  9),  qui  est  une  des  plus  répugnantes  ordures  qui  se  puisse 
lire  —  et  l'auteur  était  un  abbé  ! 

Toi  qui,  un  jour  que  tu  te  purgeais,  nous  a  chié  en  terre  la  noblesse  et  les  rois, 
les  aristocrates  et  les  calotins...  nous  te  remercions  de  nous  avoir  foutu  sur  le 
trône  un  monarque  assez  bon  diable,  qui  n'a  pas  la  malice  de  Louis  XI,  et  qui, 
jusqu'à  présent,  a  eu  l'air  de  faire  à  peu  près  tout  ce  que  nous  voulions...  et  Toi, 
qui  es  assis  à  la  droite  de  ton  papa  Dieu,  bon  bougre  qui  voulus  naître  bâtard  à 
Bethléem,  pour  nous  apprendre  à  nous  foutre  de  la  naissance.... 

Ce  morceau  fait  suite  à  quatre  grandes  pages  où  le  Père  Duchèney 
dans  un  article  à  propos  d'un  Te  Deum  pour  la  convalescence  du 
Roi  (mars  1791),  vomit  toutes  les  indécences  imaginables  sur  la  per- 
sonne du  roi,  sur  sa  maladie,  etc. 

Lavallée  a  inventé  à  ce  sujet  une  fable  ridicule  ^.  Ce  serait  d'après 
lui,  de  dessein  prémédité  que  les  Révolutionnaires  auraient  main- 
tenu dans  le  peuple  son  langage  grossier.  La  réfutation  est  inutile. 

1.  Lelt.,  t.  II,  506  (1792).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Leroux,  Sain.,  Ary.  anc.  et  Lang.  par.  ;  *Bas- 
lang.,  dans  le  sens  de  poltron,  d'homme  sans  honneur. 

2.  Luxembourg,  Mém.  s.  les  pris.,  t.  II,  p.  138. 

3.  Lelt.  d'un  Mameluk,  p.  70-71  :  «  L'on  était  bien  aise  jadis  que  le  peuple  eût  un  langage 
grossier,  parce  qu'alors,  quand  on  ne  parlait  pas  comme  le  peuple,  la  politesse  du  langage 
faisait  apercevoir  que  l'on  avait  un  cordon  bleu,  un  plumet,  une  épaulette,  une  robe  de 
palais,  chose  que  l'on  n'eût  pas  remarquée  peut-être,  si  le  peuple  eût  usé  d'un  langage 
décent.  Hé  bien  !  aujourd'hui,  par  la  raison  contraire,  on  est  bien  aise  encore  que  le  peuple 
conserve  son  langage  rebutant  :  on  n'a  plus  d'ordres,  de  cordons,  d'armoiries  •  hé  bien  ! 
la  politesse  du  langage  tient  lieu  de  tout  cela  ;  il  faut  bien  que  le  peuple  parle  mal.  Ne  vois- 
tu  pas  que  par  l'élégance  de  l'expression  l'homme  du  monde  dit  tacitement  :  Sentez-vous  la 
distance  qu'il  y  a  entre  moi  et  ces  gens-là  ?  Dans  leur  révolution  ils  ont  beaucoup  parlé 
d'égalité  ;  mais  ils  se  sont  bien  gardé  de  toucher  cette  corde.  Si  l'on  eût  fait  une  loi  générale 
de  la  pohtesse  du  langage,  l'égalité  se  fût  établie  malgré  eux,  et  c'est  ce  qu'ils  ne  voulaient 
pas.  Aussi  leurs  faux  patriotes  eurent-ils  grand  soin  de  singer  la  grossièreté  du  langage  : 
c'était  bien  le  meilleur  moyen  pour  que  jamais  on  ne  songeât  à  la  corriger  ». 


CHAPITRE  III 
L'ORDURIER  DEVIENT  UN   «  GENRE    »  POLITIQUE 

Il  n'y  a  pas,  d'une  année  à  l'autre,  de  différence  qualitative  en 
ce  qui  concerne  les  mots  grossiers  ;  il  y  a  surtout  une  différence 
quantitative  :  ces  mots  deviennent  plus  nombreux.  Ils  apparaissent 
aussi  de  façon  plus  ouverte  ;  au  lieu  d'être  réservés  aux  petits 
théâtres  et  d'être  renfermés  dans  quelques  écrits,  dont  la  plupart 
circulaient  sous  le  manteau,  ils  s'affichent  dans  des  journaux  lar- 
gement répandus.  Là  est  la  seule  nouveauté. 

Les  antécédents  dans  le  monde  bien  pensant.  —  Le  jugement 
du  grand  historien  de  la  presse,  Hatin  ^,  est  formel  et  décisif  ;  après 
avoir  rappelé  les  appels  aux  coups  d'État,  les  demandes  de  têtes, 
les  indications  fournies  aux  armées  étrangères  sur  les  points  où  elles 
avaient  chance  d'envahir  la  France,  il  ajoute  :  «  Il  en  fut  de  même 
sous  le  rapport  du  style  et  des  convenances  littéraires.  Les  premiers 
journaux  écrits  dans  le  style  du  Père  Duchêne  furent  des  journaux  roya- 
listes ;  les  Actes  des  Apôtres  abondent  en  jeux  de  mots  indécents  jus- 
qu'au cynisme  et  V Ami  du  Roi  porte  l'invective  à  ses  dernières  limites  ». 

Les  satires  [de  l'opposition],  ont  noté  aussi  Bûchez  et  Roux,  étaient 
plus  cyniques  cent  fois  que  celles  de  leurs  adversaires.  Ce  furent 
ces  écrits  qui  introduisirent  dans  les  querelles  politiques  les  ordures 
du  langage  poissard,  qui  parodièrent  les  premiers  le  culte  catholique, 
en  empruntant  à  ses  livres,  à  ses  prières,  à  ses  hymnes  et  à  ses  céré- 
monies les  titres  des  plus  ignobles  pamphlets^. 

1.  Hist.  Presse,  t.  IV,  p.  289.  Sur  les  Actes  des  Apôtres  cf.  Tourn.,  Bib.  Révol.,  n"  10  353. 

2.  Voyez  le  Domine  salvum  fac  ;  le  Pange  lingua,  le  Veni  Creator  ;  la  Passion  de  Louis  XVI, 
roi  des  Juifs  et  des  Français  ;  l'Apocalypse  ;  les  Actes  des  Apôtres.  Ces  derniers  journaux 
sont  remplis  d'équivoques  si  grossières,  d'un  tel  mépris  pour  ce  vain  fantôme  que  l'on  appelle 
la  morale  publique,  qu'il  nous  est  impossible  d'y  puiser  une  citation  honnête...  Les  grave- 
lures  et  les  grivoiseries  de  l'école  de  Piron  y  sont  mêlées  avec  un  assortiment  de  versets  de 
l'Écriture  Sainte,  des  vers  de  la  Pucelle,  le  tout  servant  d'épigraphe  à  des  articles  pour  le  roi, 
pour  la  reine,  pour  Cazalès,  etc.,  contre  les  Jacobins  et  Robespierre  surtovit.  C'étaient  des 
champions  de  l'aristocratie  qui  menaient  le  deuil  de  la  prétendue  étourderie  française  et 
qui  insultaient  à  la  morgue  démocratique  par  des  orgies  intellectuelles  qui  depuis  longtemps 
ne  sont  pas  même  dans  les  habitudes  de  nos  littérateurs  les  plus  immoraux.  —  Voyez  encore 
La  Vie  privée  de  Blondinet  Lafayetie,  général  des  bluets  ;  La  Lanterne  magique  nationale  ;  Les 
Synonymes  nouveaux  ;  La  Prise  des  Annonciades  ;  Prospectus  d'un  nouveau  journal  ;  Le 
Triomphe  de  Paris,  par  Letellier,  etc..  (Hist.  Pari.,  t.  VII,  p.  51  et  note).  Vérification  faite, 
les  auteurs  se  sont  scandalisés  un  peu  facilement. 


174  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

De  nos  jours,  l'éditeur  si  averti  du  Père  Duchesne,  Braesch,  par- 
tage cette  opinion.  Après  avoir  donné  des  titres  de  pièces,  particu- 
lièrement de  plusieurs  de  l'abbé  Buée  S  il  prononce  :  «  Tous  ces  mor- 
ceaux, écrits  dans  le  style  paysan  cher  aux  contre-révolutionnaires, 
sont  d'une  grossièreté  qui  dépasse  celle  de  tous  les  Père  Duchesne 
patriotes   ». 

Voici  à  titre  d'exemples,  quelques  morceaux  tirés  des  Actes  des 
Apôtres.  Et  d'abord  les  Gouines  ^  du  Pélican,  à  Marthe  Gouy  : 

Holà  !  eh  petit  B...,  tu  supprimes  les  entrées  que  nos  fruitières  ne  regardent 
pas  comme  supprimées,  puisqu'elles  nous  survendent  toujours  tout,  et  tu  veux 
nous  donner  les  torcheculs  a  40  sols  pièce  ?  Nous  t'avertissons,  mâtin,  toi  et  tes 
camarades,  que  nous  vous  regarderons  comme  un  /...  gueux,  si  ton  projet  passe, 
et  que  nous  vous  traiterons  comme  tels.  Nos  miches  nous  ont  expliqué  toute  la 

coquinerie  de  ces  aristocrates  déguisés Ainsi  rengaine  ta  motion,  vilain  petit 

crapoussin,  et  ne  nous  force(s)  pas  à  en  venir  à  une  extrémité  qui  t'en  cuirait. 
Prenez  Avignon,  vous  autres,  Messieurs  les  bécasses  du  Capitole,  ce  ne  sera 
qu'une  bêtise  politique  ;  mais  s...  nom  d'un  D...  prendre  les  picaillons  que  nous 
gagnons  à  la  sueur  de  nos  ...  fronts...  tremblez,  mâtins,  et  songez  que  nous  sommes 
diablement  beaucoup,  et  qu'à  votre  première  insolence,  nous  vous  ficherons  ^ 
malheur.  Nous  savons  bien  où  il  repose,  notre  brave  chef  qui  nous  aime  bien 
et  que  nous  aimons  itou...  *. 

On  pourrait  citer  aussi  le  n°  254  du  même  recueil,  qui  porte  cette 
épigraphe  de  Gresset  :  «  Les  B.  et  les  F.  voltigeaient  sur  son  bec  ». 
C'est  un  dialogue  en  style  du  Père  Duchêne  entre  le  Père  Duchêne  et 
la  Mère  Duchêne,  où  intervient  l'abbé  Duchêne,  fils  des  deux,  précep- 
teur d'un   grand   seigneur   anglais. 

Ceci  n'empêche  pas  naturellement  les  rédacteurs  des  Actes  de 
censurer  hypocritement  les  libertés  que  prennent....  les  autres. 
Mgr  Goutte,  puriste   : 

Parmi  les  termes  polis 
Qu'adopte   sa   faconde. 
Pelle  au  cul  et  Margouillis 
Sont-ils  pas  les  plus  jolis 
Du  monde  ^. 

Plus  répugnantes  encore  que  les  simples  malpropretés  sont  les 
polissonneries  galantes,  dont  le  «  monde  »  était  depuis  longtemps 
si  friand.  Elles  fourmillent  dans  les  Sabats  jacobites,  autre  feuille 
royaliste.  En  voici  un  échantillon  :  «  M^^  Bailli  écrit  que  ses  Suisses 

1.  p.  72. 

2.  •©■  Leroux  ;  *L.,  H.  D.  T.,  Bas-lang.,  Sain.,  Lang.  par.  C'est  une  injure  appliquée  aux 
prostituées. 

3.  Ici  le  rédacteur,  par  souci  de  la  variété  (?),  a  pris  un  synonyme. 

4.  N»  263,  pp.  10  et  suiv. 

5.  N»2.1,  p.  9. 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN   «  GENRE  »  POLITIQUE  175 

ouvroient  à  tout  le  monde.  M°^^  Bailli,  qui,  n'étant  point  de  l'Aca- 
démie Française,  ne  sait  pas  l'orthographe...  commença  le  mot 
suisse  par  un  c  ))^.  Il  faut  lire  Le  Père  Duchêne  qui  va  se  marier  pour 
se  rendre  compte  de  la  galanterie  avec  laquelle  on  accueillait,  dans 
la  société  «  comme  il  faut  »,  la  visite  des  Femmes  de  la  Société  fra- 
ternelle aux  Jacobins  ^. 

On  trouve  aussi,  sans  chercher  beaucoup,  une  foule  de  produc- 
tions obscènes,  comme  le  xviii^  siècle  en  avait  tant  vu  ;  par  exemple 
B .  . .  patriotique  ^,  où  les  gravures  et  le  texte  sont  dignes  l'un  de 
l'autre.  On  y  comparera  la  Vie  de  Marie- Antoinette  d'Autriche'^. 
Il  y  a  pas  mal  de  productions  de  ce  genre  —  moins  pourtant  qu'on 
ne  pourrait  croire,  si  l'on  s'en  rapporte  à  l'Enfer  de  la  Bibliothèque 
Nationale.  Elles  n'ont  rien  de  bien  caractéristique  de  l'époque.  Ce 
sont  des  tableaux  de  scènes  luxurieuses  présentées  dans  le  style  tra- 
ditionnel, souvent  recherché,  d'un  Piron  ou  d'un  Casanova,  mieux 
fait  pour  des  sadiques  de  l'aristocratie  que  pour  des  débauchés 
du  peuple^. 

Hébert  et  le  père  duchêne.  —  Ceci  dit,  reconnaissons  que 
c'est  Hébert  qui  a  ici  joué  le  rôle  principal.  Quand  on  parle  de  ce 
sujet,  c'est  son  nom  qui  vient  tout  de  suite  à  l'esprit,  et  rien  n'est 
plus  juste.  D'autres  avaient  créé  le  genre  poissard,  lui,  s'il  n'a  pas 
inventé  l'ordurier,  en  a  fait  un  instrument  spécial  de  polémique 
politique. 

C'était  jusqu'à  ces  dernières  années  un  chaos  que  les  publica- 
tions qui  portent  ce  titre  de  Père  Duchêne  ®.  Grâce  à  Tourneux'  et 
surtout  à  Braesch,  qui  a  apporté  à  ce  travail  autant  de  perspicacité 
que  de  patience,  ce  chaos  est  débrouillé.  Nous  voyons  maintenant, 
avec  une  clarté  parfaite,  ce  qu'a  été  le  genre,  quels  en  furent  les 
créateurs,  et  pourquoi  il  a  réussi^. 


1.  I,  p.  63. 

2.  Bibl.  Nat.,  L^  C.  2482. 

3.  Bibl.  Nat.,  L"  39  10  258  Rés. 

4.  Paris,  avec  Perm.  de  la  Liberté.  Bibl.  Nat.,  Enfer,  790. 

5.  Ces  productions  peuvent  avoir  leur  intérêt  pour  ceux  qui  auraient  le  goût  d'étudier  le 
vocabulaire  de  la  débauche.  On  rencontre,  par  exemple,  dans  la  première,  le  verbe  gama- 
hiicher  (faire  des  caresses  de  Lesbiennes),  que  je  ne  trouve  pas  dans  V Argot  ancien,  mais  que 
Sainéan  {Lang.  par.,  p.  382,  n.  1)  a  expliqué  par  les  termes  de  musique  gama,  ut  (?). 

6.  Hat.  (Hist.  Presse,  t.  IV,  p.  68,  et  t.  VI,  p.  451)  avait  déjà  étudié  la  question  biblio- 
graphique. 

7.  Tourneux  a  complété  et  singulièrement  éclairé  l'étude  de  Hatin  dont  je  viens  de  par- 
ler. On  trouvera  recueillies  par  lui  toutes  les  productions  entassées  sous  le  pseudonyme  de 
Père  Duchêne  par  Estienne  (Ant.),  Grosley  neveu  (Louis,  François),  Jumel  (l'abbé  Jean- 
Charles),  Hébert  et  Lemaire,  etc.  (o.  c,  t.  V,  p.  324). 

8.  Voir  Le  P.  Duch.  d'Hébert,  réimpr.  avec  notes  et  introd.  Paris,  Soc.  Hist.  Révol.,  in- 
8°,  pp.  3  et  suiv. 


^76  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Sitôt  après  la  Fête  de  la  Fédération,  quand  le  système  munici- 
pal fut  transformé,  que  les  sections  commencèrent  à  fonctionner 
(25  juillet),  que  les  sociétés  populaires  naquirent,  le  pacte  entre  les 
partis,  jusque-là  unis  contre  les  aristocrates,  fut  rompu,  et  une  cam- 
pagne d'extrême  gauche  commença.  Or  la  presse  était  bourgeoise. 
Le  pamphlet  de  petit  format  bon  marché,  devenu  périodique, 
devait  être  un  instrument  précieux.  On  conçoit  que  plusieurs  aient 
jugé  qu'on  agirait  d'autant  plus  sûrement  et  plus  fortement  sur 
le  peuple  qu'on  se  présenterait  à  lui  sous  une  figure  qu'il  connais- 
sait, et,  qu'on  reproduirait  l'esprit,  la  verve,  les  saillies,  les  expres- 
sions des  faubourgs.  Hébert,  Lemaire  n'ont  fait  que  prendre  l'idée 
à   leur  compte,  mais  ils  l'appliquèrent  avec  un  succès  particulier. 

Où  A  ÉTÉ  PRIS  LE  PERSONNAGE.  —  Le  personnage,  ou,  pour  mieux 
dire,  les  personnages,  le  Père  Duchêne  et  Jean-Bart,  célèbres  à  la 
foire,  avaient  amusé  tout  Paris  avant  les  événements.  En  1788, 
le  Voyage  du  Père  Duchêne  à  Versailles  avait  couru  les  salons.  Ori- 
ginairement le  Père  Duchêne  avait  été  un  bas-marin,  jureur  et 
sacreur,  établi  ensuite  poêlier.  Jean-Bart  était  aussi  marin.  Une 
distinction  s'opéra  :  Jean-Bart  resta  de  sa  profession,  le  Père 
Duchêne  ne  fut  plus  que  marchand  de  fourneaux.  Peu  importe  d'ail- 
leurs l'occupation  qui  leur  est  attribuée,  et  qui  n'influe  en  rien  sur 
leur  caractère  intime.  Ce  sont,  avant  tout,  ou,  pour  mieux  dire,  uni- 
quement des  personnages  de  la  classe  ouvrière,  qui  disent  sur  tout 
et  à  tous  d'énergiques  vérités.  Les  autres  pamphlets  que  les  événements 
feront  naître  :  Mère  Duchêne,  fils,  tantes,  cousins,  etc.,  auront  le 
même  rôle  et  tâcheront  de  leur  ressembler. 

Créateurs  et  créations.  —  On  connaît  aujourd'hui  à  peu  près' 
complètement  les  auteurs  de  toutes  ces  feuilles,  même  de  celles  qui 
n'ont  eu  qu'une  vie  éphémère.  Quelques  noms  dominent  les  autres  ; 
ceux  d'Hébert,  de  Lemaire,  de  Jumel.  Mais  ils  eurent  d'innom- 
brables   rivaux    et    imitateurs,    dont    nous     parlerons    brièvement. 

S'il  s'agissait  ici  de  définir  le  style  de  chacun  d'eux  et  de  refaire 
en  le  développant,  le  travail  d'analyse  qui  a  été  fait  sur  Hébert,  on 
aboutirait,  sans  aucun  doute,  à  déterminer  des  particularités  qui, 
malgré  les  imitations  poussées  parfois  jusqu'à  la  supercherie,  se 
révèlent  à  l'observation.  Ce  n'est  pas  là  le  résultat  auquel  nous 
aspirons.  Ce  qui  nous  importe,  c'est  de  marquer  l'influence  qu'ont 
pu  avoir  ces  publications  prises  dans  leur  ensemble  sur  notre  langue. 

Notons  d'abord  que  ceux  de  ces  pamphlets  périodiques  qui  ont 
duré    quelque    temps    ont    varié    de    forme    comme    d'opinion.    Ni 


LORDURIER  DEVIENT  UN  <■  GENRE  «  POLITIQUE  177 

Hébert,  ni  même  Lemaire  n'ont  trouvé  du  premier  coup  leur  manière. 
Le  Voyage  du  Père  Duchêne  à  Versailles,  dont  je  viens  de  parler, 
prototype  de  ces  facéties,  est  un  pot-pourri  où  entrent  toutes  sortes 
d'ingrédients  et  de  condiments^.  H  y  a  des  familiarités  :  «  Je  pousse 
notre  femme  qui  dormait  déjà  comme  une  toupie.  Mamie  Duchêne»  2; 
«  Sirette,  c'est  que  <^>otre  homme  m'a  envoyé  chercher  »  ^,  farfouiller  ^. 

On  y  trouve  aussi  des  formes  ou  vieillies  ou  vulgaires  :  «  Je  montis 
par  derrière  »  ^  ;  «  Si  c'eût  été  moi  qui  les  eus  faits  »  ^;  «  d'abord  que 
c'est  pour  descendre  »  ''. 

On  y  a  reproduit  des  prononciations  courantes  :  Sève  (=  Sèvres)  *. 

Les  grossièretés  ne  manquent  pas  :  «  ils  [les  fourneaux]  sont  faits 
comme  mon  cul  »  ^  ;  «  les  valets  du  Prince  de  Conti .  .  .  chiaient  à  ma 
porte  »  ^"  ;  «  ma  sacredié  de  femme .  .  .  ronflait  comme  un  cochon  »  ^^. 

Lemaire  fait  allusion  à  un  ouvrage  de  lui.  Les  Vitres  cassées  par 
le  Père  Duchêne  ^^. 

De  fin  février  ou  du  début  de  mars  1790  au  15-20  septembre  1791, 
parut  le  Jean-Bart,  aîné  des  périodiques  de  l'espèce  ^^.  Nous  le  cite- 
rons souvent. 

La  première  des  Lettres  bougrement  patriotiques  du  véritable  Père 
Duchêne,  imprimées  par  Lemaire,  est  très  probablement  du  2  sep- 
tembre 1790  ^*.  Quand  elles  cessèrent,  l'auteur  les  remplaça  par  La 
Trompette  du  Père  Duchêne,  dont  les  147  ou  150  numéros  vont  du 
17  mai  1792  au  milieu   de  juin    1793. 

Vers   la   même   époque   (septembre   1790)   parut   le   Père  Duchêne 


1.  Voir  Hébert,  P.  Duch.,  Br.,  t.  II,  p.  162. 

2.  Ces  débris  de  mots  sont  classés  comme  populaires  depuis  le  xvii"  s.  Voir  H.  l..,  t.  III, 
p.   171. 

3.  P.  163. 

4.  Ib. 

5.  P.  162.  Voir  H.  L.,  t.  II,  p.  336. 

6.  P.  163. 

7.  P.  164. 

8.  P.  162. 

9.  P.  163. 

10.  P.  164. 

11.  P.  164-165. 

12.  7S«  Lettr.  b.  pair.,  p.  6.  Cf.  lettre  S5«,  fin.  On  trouve  cette  pièce,  parue  vers  le  1"  mai 
1789,  dans  Hébert,  P.  Duch.,  Br.,  t.  H,  pp.  167  et  suiv.  Elle  renferme  déjà  des  f...  et  aussi 
d'énormes  et  burlesques  jurons  :  cent  mille  millions  de  gueules  à  feu  chargées  à  mitraille, 
bombes  infernales,  grappins,  boulets  rames,  et  une  justification  :  pardonnez  ce  ton  brusque, 
cette  fureur  de  grossir  le  mot...  c'est  une  habitude  contractée  sur  les  vaisseaux  de  V.  M...,  c'est  en 
jurant  que  vos  niatelots  traversent  les  mers,  etc. 

Au  contraire,  dans  les  Fers  brisés,  récit  déclamatoire  des  premiers  jours  de  la  Révolution, 
pas  trace  de  langue  spéciale  (Voir  Hébert,  P.  Duch.,  Br.,  fasc.  H,  p.  172). 

13.  Il  était  l'œuvre  d'Henriquès  et  avait  l'appui  du  Cercle  Social. 

14.  Lemaire  avait  été  employé  des  postes.  En  1790,  quand  il  se  lance  à  fond  dans  la 
bataille,  il  a  trente-deux  ans.  C'est  un  centre-gauche,  un  fayettiste  rémunéré  (Voir  Braesch, 
o.  c,  fasc.  I,  pp.  46  et  suiv.).  Pendant  la  Terreur,  il  ira  se  mettre  à  l'abri  en  province,  où  il 
enseignera. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  12 


178  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

de  l'abbé  Jumel,  longtemps  imprimé  rue  du  Vieux-Colombier 
(décembre  1790).  Hébert  s'en  plaignait  (26  décembre  1790)  et,  en 
manière  de  protestation,  il  lui  vola  sa  vignette  :  mémento  mori^. 

Dans  les  premiers  pamphlets  qui  peuvent  être  attribués  à 
Hébert  (mi-avril  1790)^,  on  trouve  déjà  des  traces  de  son  style  et 
de  son  langage  :  les  initiales  à  surprise  :  ça  cr.  .  ie  vengeance  !  la 
colère  me  prend  comme  de  juste  et  je  l'envoie  /.  . .  aire  fortune 
ailleurs  ^,    etc. 

Les  souvenirs  du  poissard  sont  nombreux,  les  éléments  de  lan- 
gage populaire  aussi  :  «vous  savez  èen»*  ;  «  t/  vient  de  me  venir»  ^  ; 
«  Monsieur,  que  je  dis  »  ^  ;  «  qji'y  me  dit  »  '  ;  «  i^'là  »  ^  ;  «  je  lui  flanquai  le 
moule  de  gant))^.  Les  jurons  millions  de  tonnerres  ^°,  sont  en  très 
petite  quantité. 

Au  contraire  dans  les  Jugements  de  M.  Necker  (Hébert  ?),  août- 
septembre  1790  ^S  les  bougres  et  les  foutres  sont  fréquents  et 
imprimés  tout  crus.  On  rencontre  des  grossièretés  :  «  ces  pirates  de 
la  littérature  ne  rougissent  pas  de  donner  les  noms  de  patriotisme 
et  de  civisme  à  leurs  torche-culs  »  ^^  ;  «  on  trempait  dans  le  bassin 
le  cul  du  pauvre  bougre  »  ^^. 

De  temps  en  temps  une  expression  maritime  :  «  tu  nous  as  foutu 
la  cale  »  ^*  !  Citons  parmi  les  termes  et  expressions  populaires  : 
«  plusieurs  bougres  renarés  ^^  ;  qui  n'avaient  pas  comme  toi,  leurs 
esprits  dans   des   sacs  »  ^*. 

Il  y  a  toute  vraisemblance  que  la  Colère  sur  le  départ  de  M.  Nec- 
ker, qui  en  annonçait  tant  d'autres,  est  d'Hébert.  Elle  est  du  6  sep- 
tembre 1790.  De  toutes  façons,  le  26,  le  Père  Duchêne  à  Saint-Cloud 
ouvre  une  longue  série  ^'. 


1.  L'abbé  Jumel,  de  la  paroisse  Saint-Nicolas  du  Chardonnet,  était  aumônier  du  batail 
Ion  de  Saint-Lazare.  Il  devint  vicaire  épiscopal  à  Tulle  (mars  1791),  s'y  maria,  et  rédigea 
un  P.  Duchêne  de  la  Corrèze  (Braesch,  fasc.  I,  p.  50).  Son  P.  Duchêne  est  orléaniste. 

2.  Br.,  fasc.  III,  p.  198. 

3.  P.  199. 

4.  P.  198. 

5.  P.  199. 

6.  Ib. 

7.  Ib. 

8.  P.  202. 

9.  Ib. 

10.  P.  201. 

11.  P.  203. 

12.  P.  204. 

13.  P.  205. 

14.  Ib. 

15.  Ib. 

16.  Ib. 

17.  Voir  Br.,  fasc.  I,  p.  29.  Les  feuilles  ne  sont  pas  datées;  les  dates  données  ont  été  fixées 
par  Braesch. 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN  «  GENRE  »  POLITIQUE  179 

Les  caractères  du  genre  ;  rapports  avec  le  burlesque.  — 
Etait-ce  là  un  nouveau  burlesque  ?  Oui  et  non.  Il  est  certain  qu'Hé- 
bert s'apparente  à  Scarron,  et  par  alliance  à  M°^^  de  Maintenon  et  à 
Louis  XIV.  Il  entre  dans  les  procédés  de  style  de  l'ancêtre.  Certaines 
analogies  sont  frappantes.  Les  mots  bas  et  grossiers  sont  employés 
non  seulement  pour  leur  effet  propre,  mais  souvent  en  raison  du 
contraste  entre  les  expressions  et  le  sujet.  Ainsi  le  Père  Duchêne  est 
censé  avoir  parlé  à  la  Reine  ;  voici  comment  il  conte  l'entrevue  : 

La  Reine...  me  parla  avec  bonté,  mais,  quoique  çà,  je  me  trouvai  tout  interdit, 
craignant  de  laisser  échapper  quelque  bougre  ou  quelque  foutre  qui  aurait  effa- 
rouché ses  oreilles.  Je  ne  laissai  pas  cependant  de  lui  lâcher  quelques  bons  paquets 
qui,  tout  en  la  faisant  rire,  lui  donneront  à  penser.  Comme  la  daronne  a  de  l'es- 
prit et  qu'elle  est  fort  aimable,  elle  prit  tout  en  bonne  part  et  me  promit  les  plus 
belles  choses  du   monde  ^. 

Une  autre  fois  c'est  avec  le  roi  que  l'auteur  converse,  et  voici  le 
conseil  qu'il  lui  donne  :  «  continuez  de  bien  aimer  f^otre  femme,  elle 
est  foutue  pour  ça  ;  mais,  sacrédié,  ne  vous  lasisez  pas  mener  par  le 
bout  du  nez  »  2.  Ailleurs,  il  s'agira  du  sentiment  le  plus  vénéré  alors, 
l'amour  de  la  patrie,  l'auteur  dira  :  «  depuis  que  la  patriotisme  grouille 
dans  mon  ventre  comme  une  grenouille  )>  ^. 

Jumel  fait  de  même  :  «  la  nation  française  n'est  point  une  salope  à 
laquelle  on  puisse  inanquer  impunément  »  *. 

Le  Véritable  Père  Duchêne  (royaliste)  exhale  sa  tristesse  au  sujet 
de  la  maladie  du  roi  : 

Eh  !  le  pauvre  cher  homme  qu'il  est  ;  vous  devriez  pourtant  bien  songer  à 
le  conserver,  qui  que  vous  soyez  aristochiens,  monarchiens,  républichiens.  Lais- 
sez bouillir  le  mouton  :  vous  verriez,  foutre,  s'il  n'y  étoit  plus,  qu'eu  {quel)  sacré 
chaudron  à  œufs  brouillés  ça  seroit  que  la  France  ;  eh  !  ne  lui  foutez  pas  tant  de 
compliments,  foutre,  mais  foutez  lui  la  paix.  Ce  pauvre  cher  homme,  sa  femme  est 
là  à  côté  de  lui  qui  pleure  :  car,  foutre,  elle  est  pourtant  bonne  femme,  quoiqu'on 
en  dise  ;  mais  comme  dit  l'autre  s'il  y  en  a  long  de  cela,  on  en  met  long  de  cela, 
et  ils  en  parlent  comme  un  aveugle  des  couleurs  :  et  lui  qui  voit  qu'ai  se  dolente, 
lui  dit  :  Toinon,  console-toi,  ça  ne  sera  rien  ma  fdle  ;  ais  bien  soin  de  notre 
enfant,  u'ià  tout  ce  que  je  te  recommande  ^. 

Cela  est  dans  le  genre  attendri.  Les  morceaux  satiriques  offrent  des 
contrastes  du  même  genre  entre  la  forme  et  le  sujet,  ou  les  personnages 
mis  en  cause.  Qu'on  en  juge  par  l'imprécation  adressée  à  l'Académie 
française  : 

Vous  n'aviez  pas  de  plus  grand  plaisir  que  d'être  brûlés  dans  vos  livres,  et 

1.  P.  Duch.  à  Saint-Cloud  (Br.,  fasc.  III,  p.  236,  1790). 

2.  P.  Duch.,  n"  VI  (Br.,  ib.,  p.  264,  10  oct.  1790). 

3.  P.  Duch.,  n»  X  (Br.,  ib.,  p.  281,  24  oct.  1790). 

4.  P.  Duch.  G.  plainte  c.  les  Val.  de  ch.  du  roi,  p.  7. 

5.  P.  Duch.  Boijal.,  pièce  18.  Voir  p.  5. 


180  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

vous  avez  coûté  plus  d'allumettes  à  ce  juif  errant  de  Séguier,  qu'il  ne  lui  en 
coûte  aujourd'hui  pour  faire  le  tour  du  monde  de  France  en  charriots  d'Alle- 
magne ;  et  vous  disiez  comme  cela  dans  ces  livres,  qu'on  a  fait  rôtir,  que  les 
tyrans  étoient  des  bouchers  du  peuple,  qui  étoit  des  agneaux  ;  que  les  distinc- 
tions ctoient  des  bougres  de  poupées  pour  amuser  les  enfans  ;  que  les  prêtres 
avoient  des  carosses  qui  empêchoient  le  peuple  de  voir  le  bon  Dieu  qui  marche 
à  pied  ;  que  les  parlemens  avoient  des  bougres  de  robes  si  grandes,  que  la  justice 
se  perdoit  dans  les  plis...  A  fin  force  de  crier  toujours  les  mêmes  litanies,  je  vous 
avons  crus;  et  pour  que  la  bougre  de  galimafrée  tombit  de  plus  haut,  je  sommes 
montés  sur  les  tours  de  la  Bastille  pour  la  foutre  dans  les  fossés  ;  qui  devoit  crier 
vivat  ?  c'étoit  vous,  mes  bougres,  puisque  votre  évangile  avoit  fait  dans  un  jour 
plus  de  convertis  que  cinq  cens  papes  de  saints  pères  n'en  ont  fait  en  dix-huit 
cents  ans.  Mais,  foutre,  quand  s'te  conversion  a  été  faite,  est-ce  que  vous  nous 
deviez  pas  le  catéchisme,  donc  !  Est-ce  que  votre  philosophie  n'a  plus  rien  à 
dire  quand  elle  voit  qu'on  a  commencé  à  faire  ?  Il  me  semble  que  s'il  falloit 
faire  tout  cela  pour  couper  les  bougres  de  ronces  qui  cachoient  le  chemin  qui 
mène  à  la  maison  de  l'humanité,  il  falloit  bien  au  moins  nous  montrer  où  ce 
qu  étoit  cette  maison  ;  mais,  non,  foutre,  vous  êtes  comme  des  mâtins  de  cocqs 
d'inde,  qui,  par  leur  bougre  de  symphonie  de  glous  glous,  ont  fait  accourir  tous 
les  chiens  du  quartier,  et  qui  restent  motus  le  cou  tendu  pendant  que  les  chiens 
se  peignent...  ^. 

Les  transpositions  de  textes  littéraires  achèvent  de  rappeler  V Enéide 
traç>estie.  En  voici  un  exemple  (c'est  La  Fontaine  qui  a  fourni  le 
thème)  : 

Un  renard  Brissotin  vient  cajoler  ces  bougres  de  corbeaux  et  leur  dit  avec  son 
air  patelin  :  que  vous  avez  d'esprit  mon  cher  confrère,  vous  parlez  comme  un 
mirabeau.  L'imbécille  qui  ne  sait  pas  dire  deux  donne  dans  le  paquet.  Il  se  laisse 
engueuser,  on  lui  donne  un  bon  gueuleton,  on  lui  fait  pomper  quelques  bouteilles 
du  plus  chenu  Bordeaux  ;  Eh  bien,  lui  dit-on,  comment  trouvez-vous  ce  vin  ? 
Excellent,  repond  l'étourneau...  Il  ne  tient  qu'à  vous,  lui  dit-on,  de  vous  en 
foutre  du  matin  au  soir  des  pilles  éternelles  ^. 

Autres  éléments  et  contacts  populaires.  —  Mais,  si  des  élé- 
ments de  toutes  sortes  mettent  le  genre  en  rapports  avec  les  pay- 
sanneries et  les  poissarderies,  ce  qui  domine,  c'est  un  parti  pris  de 
grossièreté,  destiné  à  donner  au  mélange  un  caractère  populaire. 

Les  écrivains  de  droite  qui  avaient  fourni  l'exemple  de  ce  mélange 
ne  se  sont  jamais  arrêtés  en  le  voyant  suivi  et  dépassé  par  leurs 
pires  ennemis.  Le  Grand  Remerciement  aux  Comédiens  du  Palais- 
Royal  dit  :  «  ça  vous  fait  dresser  les  oreilles  de  ce  que  je  vous  lâche 
queuque  bougrerie  ?  Eh  bien,  tant  pire  !  IVIoi,  je  ne  sais  parler  ni  en 
prose  ni  en  vers  ;  je  parle  en  fouterie.  Chacun  a  son  ton  et  son  allure, 
et   si  j'appelle    bougre   ce   que   vous   appelez   monsieur  vous   autres, 

1.  Grand  reproche  du  P.  Duch.  à  l'Ac.  fr.,  p.  11.  Cf.  p.  4-5. 

2.  Hcb.,  F.  Duch.,  n"  182,  p.  6. 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN  «  GENRE  ..  POLITIQUE  181 

qu'est-ce  que  ça  fout  ?  Laissons  la  gueule  de  côté  ;  et  foutons-nous 
tête  à  tête,  cœur  à  cœur,  je  nous  entendrons  comme  il  faut  »  ^. 
Ce  n'est  pas  le  seul  exemple  de  cette  confusion,  nous  l'avons  dit  : 

Quand  je  suis  sur  le  Port  Saint-Paul,  foutre,  i^'la-t-y  pas  la  mère...  i'aze  me 
foute,  si  je  me  rappelle  son  bougre  de  nom,  la  mère  je  t'en  fous,  qu'importe,  c'est 
celle-là  qui  porte  le  café  au  lait  aux  blanchisseuses,  qui  me  dit  comm'ça  :  Ah  ben  ! 
v'ià  que  Varrives,  toi,  y  a  ben  du  nouveau,  va...  Et  quoi  ce  que  c'est  que  ce  nou- 
veau ?  Est-ce  que  c'est  que  je  sommes  en  temps  de  vendange  donc  ?  —  ^t  va  te 
faire  foutre  avec  ta  mine  de  couillonneur.  Est-ce  qu'ils  n'ont  pas  voulu  mettre  le 
château  de  Vincennes  dans  une  poche,  et  le  roi  dans  l'autre,  donc,  et  foutre  leur 
camp  avec...  Eh  bien  !  s'ils  avoient  foutu  leur  camp,  ils  auroient  engendré  des 
tentes  ^.  —  C'est  foutre  bien  ce  qu'on  a  craint.  —  Et  qu'est-ce  qui  t'a  conté  tout 
çà,  foutre  ?  —  Et  ben,  ils  le  disant  tous,  et  puis  je  me  le  suis  fait  lire  dans  leurs 
bibliothèques  à  deux  sous,  qu'y  nous  envoyant  quatre  fois  par  jour.  —  Ah  ben  ! 
les  bons  bougres  de  témoins,  c'est  comme  ton  pucelage  c'est  du  rance.  Adieu  la 
mère.  Bonjour,  mon  cœur.  Et  puis  d'enfiler  les  bougres  de  quais,  et  d'arriver  aux 
tuileries  ;  car,  foutre,  je  voulois  savoir  queuque  chose  ^... 

Les  pamphlets  d'Hébert  parvenu  à  la  pleine  possession  de  sa 
manière  sont  de  mêine  composition.  Il  est  bien  certain  qu'il  a  voulu 
surtout  reproduire  la  langue  populaire.  Mais,  si  ces  tristes  productions 
valaient  la  peine  d'une  analyse  détaillée,  il  serait  facile  de  montrer 
combien  les  auteurs  ont  peu  réussi  à  être  ce  qu'ils  voulaient  paraître. 

Imitations  manquées.  ■ —  La  première  raison  c'est  que  ni  Hébert 
ni  ceux  qui  prétendent  écrire  la  langue  populaire  ne  la  connaissent 
à  fond.  Les  formes,  les  tours  syntaxiques,  le  bâtiment  de  la  phrase, 
tout  ce  qui  est  caractéristique,  ils  l'ignorent.  Ils  ne  sont  pas  «  nés  là 
dedans  «.  Ce  qu'ils  ont  ramassé  et  retenu,  ce  sont  à  peu  près  exclu- 
sivement des  mots  et  des  expressions,  ce  qu'un  passant,  un  auditeur 
d'un  soir  note  et  retient.  Ils  n'arrivent  pas  mieux  à  se  déguiser  en  gens 
de  la  balle  que  d'autres  en  Virgile.  Mais  après  tout  le  duc  de  Beaufort 
avait  plu  aux  dames  de  la  Halle  et  peut-être  son  déguisement  ne  lui 
allait-il  pas  mieux. 

Jurons  de  style.  —  D'autre  part,  certains  éléments  de  ce  style, 
qui  prétendent  à  en  être  les  caractéristiques,  manquent  le  plus  sou- 
vent d'authenticité,  de  naturel  même.  Sont-ce  des  cris  de  colère,  des 
explosions  d'emportement,  éclatant  en  exclamations  ?  Non.  Sans 
doute,  il  y  a,  isolés  ou  en  paquets,  des  n.  de  D.,  des  tonnerres  de  D., 

1.  P.  7. 

2.  Calembour  sur  les  tantes  du  roi,  dont  il  fut  tant  parlé  lors  de  leur  voyag'e. 

3.  Père  Duchéne  (/Jo//«/.),  Bibl.  Nat.,  Le  2522,  in-8<>,  Convers.  du  Père  Duch.  avec  le  Roi. 
p.  3-4. 


182  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

des  mille  D.,  des  sacred...  ^,  qui  reproduisent  assez  bien  ce  qu'on 
pouvait  entendre  dans  certains  milieux.  Mais  quelle  recherche  déjà, 
si  l'on  peut  employer  ce  mot  en  pareille  matière,  dans  nom  d^un 
bombardement^,  mille  millions  d'un  boulet  ramé^,  millions  d'esca- 
drons *,  million  d'un  bombardement  ^.  Langage  de  matelot  ?  C'est  déjà 
bien  douteux.  Et  ceci  :  nom  d'un  lapin  rôti  ^  ? 

Lemaire  s'ingénie  également  : 

triple  canon  déculassé  ^  ;  vingt  cinq  mille  tonnes  de  poudre  à  canon  ^  ; 
sac  à  clouds^  ;  tonnerre  de  cent  mille  démons  ^^  ;  triste  nom  d'un  fourneau 
démoli^^;  vingt-cinq  mille  millions  de  pétards^^;  eh  bien!  double  nom 
dun  briquet  ^^  ;  mille  millions  de  calottes  délustrées  ^*. 

Les  imprécations  sont  du  même  goût  :  «  Je  veux  que  trente-six  mille 
biscayens  m'entrent  dans  le  ventre  comme  des  petits  pois  »  ^^  ;  «  Je  veux 
que  la  lune  me  serve  de  savonnette,  si...  »  ^^. 

Les  caudataires  des  maîtres  s'exercent  de  même  à  ces  belles  inven- 
tions :  Sacré  mille  noms  d'un  réchaud  de  la  divinité  ^^  !  trois  millions  de 
moustaches  ^^,  triple  million  de  boulets  rames  ^^  !  double  nom  d'un  cabes- 
tan 20. 

Qu'est-ce  en  somme  que  tout  cela  ?  De  la  littérature,  aussi  loin 
que  possible  de  la  vie  et  de  la  réalité. 

Ce  qui  achève  de  donner  l'impression  du  factice  —  outre  que  les 
mots  de  caractère  sont  multipliés  à  l'excès  —  c'est  que  les  auteurs 
ont  calculé  et  choisi.  Ils  composent.  Lemaire  en  particulier  approprie 
ses  jurons  à  son  sujet.  Un  jour  il  parle  finance,  il  jurera  mille  carillons 
déçus  2^.  Ailleurs  il  est  question  des  Livalides,  il  change  d'impré- 
cations :  «/e  veux  que  le  diable  me  joute  deux  jambes  de  bois  et  un  œil  de 


1.  Hébert,  P.  Duch.,  Br.,  fasc.  III,  pp.  240,  241,  fasc.  II,  p.  238,  fasc.  IV,  p.  251. 

2.  Id.,  Ib.,  fasc.  III,  p.  240. 

3.  Id.,  Ib. 

4.  Id.,  Ib.,  p.  247. 

5.  Id.,  Ib. 

6.  Id.,  Ib.,  p.  255. 

7.  Lell.  b.  pair.,  A  tous  les  soldats,  p.  3. 

8.  Id.,  Sec.  Lelt.  b.  patr.,  p.  2. 

9.  Id.,  Ib.,  p.  3. 

10.  Id.,  Ib.,  p.  5. 

11.  Id.,  Ib.,  p.  7. 

12.  26'  Lett.  b.  patr.,  p.  2. 

13.  46'  I.elt.  b.  patr.,  p.  2. 

14.  24'  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 

15.  46'  Lell.  b.  patr.,  p.  4. 

16.  Ib.,  p.  5. 

17.  Les  Êtoiiff"  du  P.  Jean-Bart  bougrement  en  colère,  Bibl.  Nat.,  Le  2,  2477,  p.  2. 

18.  Ib.,  p.  6. 

19.  La  Trompette  du  P.  Ducli.,  n"  102,  p.  9. 

20.  Les  Étouffa  du  P.  Jean-Bart,  p.  2. 

21.  53'  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  Hébert  en  fait  autant.  Il  parle  de  cloches,  il  jure  :  nom  d'un 
carillon  sans  baptême  (Br.,   fasc.  V,  p.  403). 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN   «  GENRE  »  POLITIQUE  183 

verre  si  on  ^>oit  goutte  »  ^  Quand  il  en  a  aux  distributeurs  de  papiers  : 
«  Comment,  m'écriai-je,  vingt  mille  libelles  »  ^  !...  Qui  ne  voit  que  nous 
sommes  en  pleins  procédés  de  style  ? 

Hébert  et  ses  congénères  sont  des  garçons  qui  ont  des  lettres  et  le 
laissent  voir,  car  le  Père  Duchêne  cite  au  besoin  en  latin  :  «  M edice, 
cura  te  ipsum  »  ^.  Jumel  a  été  au  séminaire,  et  il  s'en  souvient  :  «  Les 
uns  te  comparent  à  Ulisse  le  pèlerin,  d'autres  à  Sinon  le  grec  ;  et 
enfin,   quelques-uns    à   Cromwell   le   magicien  »  *. 

Il  arrive  très  fréquemment  que  l'un  comme  l'autre  perde  de  vue 
qu'il  joue  un  personnage  ;  ils  ont  déposé  leur  masque  el  ne  s'en  doutent 
pas. 

Disparates  et  contrastes.  —  Ils  frappent  partout.  Un  jour  le 
Père  Duchesne  s'avise  de  proposer  —  singulier  patronage  !  —  l'abbé 
Grégoire  pour  l'évêché  de  Paris  : 

Il  nous  faut,  foiilre,  dit-il,  un  homme  à  bonnes  raisons,  à  bonnes  paroles  et  à 
bons  exemples;  je  ne  cloute  point  que  les  Electeurs  ne  se  fassent  autant  d'hon- 
neur par  le  choix  d'un  Evêque  que  par  celui  des  juges  qui  ont  été  pris  dans 
l'assemblée  nationale,  à  moins  qu'il  n'y  ait  quelques  bougres  de  Marguilliers  qui 
ne  soient  encore  trop  entichés  des  prêtres  qui  leur  ont  foutus  [sic]  de  l'encens  par 
le  nez  ^. 

Otez  deux  mots  qui  sont  là  pour  le  «  costume  »,  comme  disaient 
les  peintres,  rien  qui  soit  de  nature  à  choquer  même  une  dévote. 
Dans  ce  qui  suit,  il  n'y  a  plus  qu'un  juron  pour  faire  tache  : 

Allons  donc,  foutre,  il  ne  faut  pas  tant  crier  bravo  si  la  Convention  nationale 
a  fait  ce  qu'elle  ne  pouvoit  se  dispenser  de  faire.  Il  faut  que  le  peuple  prenne 
enfin  la  posture  qu'il  doit  avoir,  et  qu'il  cesse  de  flagorner  ses  représentans. 
Ayons  tous  les  yeux  fixés  sur  eux,  et  au  premier  faux  pas  qu'ils  feront,  arrêtons 
les  tout  court,  et  ne  les  laissons  pas  aller  plus  avant.  Quand  ils  se  conduiront 
bien,  il  faudra  froidement  approuver  leur  conduite  ;  s'ils  rendent  de  bons  décrets, 
ils  recevront  la  sanction  générale  du  peuple  souverain,  mais  il  ne  faut  pas  que 
ce  soit  sans  connoissance  de  cause  et  sans  un  mur  examen  ^. 

Dans  la  Grande  Conversation  de  M.  St  Dominique  et  de  M.  St 
Ignace  de  Loyola,  plus  rien  absolument  qui  sente  la  grossièreté  : 

Quel  beau  moment  à  saisir  pour  un  saint  de  génie  !  Ce  que  quatre-vingt  papes 
n'ont  pu  faire,  ce  que  le  fanatisme  dans  son  plus  grand  triomphe  n'a  pu  obtenir, 
ce  que  l'Espagne,  l'Italie,  toute  la  ligue,  et  cent  mille  moines  en  mousqueton  n'ont 

1.  60«  Lett.  b.  patr.,  p.  3. 

2.  142^  Lett.  b.  pnlr.,  p.  6. 

3.  Opin.  s.  les  prem.  décr,  c.  les  min.,  p.  2. 

4.  Réveillon  du  P.  Duch.,  p.  2. 

5.  Gr.  Joie  du  P.  Duch.  au  sujet  de  la  nomin.  de  l'abbé  Grégoire  à  la  place  de  Président 
de  VAss.  Nat.,  n"  15,  p.  5. 

6.  Héb.,  La  Gr.  joie  du  P.  Duch.  au  sujet  du  décret  qui  a  foutu  à  bas  la  royauté,  n°  172,  p.  5. 


184  HISTOIRE   DE   LA   LA>'GUE   FRANÇAISE 

pu  exécuter,  quel  plaisir  de  l'accomplir  dans  ce  siècle  si  fameux  par  ses  lumières, 
à  la  barbe  de  la  tolérance,  et  par  les  mains  de  ceux  qui  la  prêchent  !  quelle  volupté 
de  donner  un  si  beau  soufflet  à  cette  philosophie  orgueilleuse,  qui  a  tant  décrié 
Paul  IV,  Pie  V,  moi,  mes  enfants  et  mes  chers  auto-dafé  ^! 

Le  long  de  tout  un  pamphlet  :  Le  Grand  Discours  du  Père Duchesne 
aux  Grenadiers  et  à  la  Troupe  du  Centre,  le  Père  Duchesne  a  embouché 
la  trompette  et  vise  à  la  haute  éloquence.  Un  seul  /...  au  début,  en 
manière  de  signature,  et  le  ton  s'élève  : 

Née  avec  la  liberté...  elle  [la  Garde  Nationale]  en  a  environné  le  berceau  ; 
quand  nos  lois  ont  été  détruites,  quand  les  nuages  épais  de  l'anarchie  couvraient 
ce  brillant  empire,  sa  surveillance  nous  en  a  tenu  lieu  :  elle  a  servi  de  frein  aux 
méchants  et  de  protection  aux  bons.  C'est  elle  qui  a  fait  fuir  loin  de  nos  foyers 
les  brigands  qui  accouraient  en  foule  pour  les  dévaster... 

Il  n'est  pas  un  habitant  de  la  capitale,  un  habitant  de  cette  ville  immense,  où 
le  crime  est  d'autant  plus  audacieu.x  que  celui  qui  le  commet  a  plus  de  facilité 
pour  échapper  au  supplice  ;  il  n'est  pas,  dis-je,  un  seul  habitant  qui  ne  doive 
chaque  matin  rendre  grâces  à  la  garde  nationale  de  son  existence,  etc.,  etc..  ^. 

Veut-on  entendre  le  marchand  de  fourneaux  philosopher,  suivons- 
le  en  chaire  : 

Telles  étaient  mes  espérances  sur  le  compte  de  Lafayette,  tel  était  le  raisonne- 
ment que  je  faisais  à  des  bougres  qui,  alors  sans  raison,  étaient  ses  détracteurs. 
Sans  doute  mon  attente  et  celle  de  tous  les  patriotes  aurait  été  remplie,  si  Lafayette, 
livré  tout  entier  à  la  cause  qu'il  avait  embrassée,  n'eût  voulu  être  médiateur 
du  peuple  et  de  la  cour  ;  si,  pouvant  user  de  la  toute  puissance  que  la  confiance 
de  la  nation  lui  avait  déléguée,  il  s'en  fût  servi  pour  écraser  les  tyrans  ;  en  un 
mot  si,  au  lieu  de  réprimer  le  cours  trop  rapide  de  la  Révolution,  il  eût  au  con- 
traire secondé  l'explosion  du  caractère  français.  Pour  avoir  été  trop  prudent,  il 
a  peut-être  compromis  sa  gloire,  il  respira  l'air  empesté  de  la  cour  ;  il  osa  braver 
les  enchantements  d'Armide,  et,  foutre,  il  s'est  vu  comme  Renaud,  prêt  à  suc- 
comber ^. 

Les  premières  colères  d'Hébert  ne  sont  pas  vulgaires,  tant  s'en 
faut  : 

Flottant  entre  l'espérance  et  la  crainte,  en  proie  à  toutes  les  horreurs  d'un 
tel  doute,  je  déclare  qu'abîmé  dans  un  désespoir  qui  n'est  point  éteint,  ma  pensée 
se  glace  à  l'aspect  des  suites  affreuses  que  le  repas  doit  avoir.  Ici  (ô  ciel,  détourne 
le  présage  !),  je  vois  les  prêtres,  les  nobles  et  les  esclaves  réunis  autour  d'un  despote 
qui  ne  respecte  ni  ses  propres  serments  ni  le  vœu  de  son  peuple.  Là,  je  vois  ce 
même  peuple  qui  a  tant  souffert,  et  des  prospérités  de  la  cour  et  de  ses  propres 
triomphes,  invinciblement  dévoué  à  une  Constitution  dont  il  attend  à  juste 
titre  son  bonheur.  Je  vois,  dis-je,  ces  deux  partis  se  mesurant  des  yeux.  L'inso- 
lence, la  cruauté,  la  vengeance  brillent  dans  les  regards  des  uns,  les  regrets,  la 

1.  P.  7-8. 

2.  N»  XX,  Br.,  fasc.  IV,  pp.  337-339. 

3.  Le  P.  Duch.,  n»  XXII,  M.  de  Lafayette,  Br.,  fasc.  IV,  p.  346.  Cf.,  M.,  i^.,  p.  370. 


L  ORDURIER  DEVIENT  UN   «  GENRE  »  POLITIQUE  \m 

douleur  se  peignent  sur  le  visage  des  autres  ;  mais  une  majesté,  fruit  de  la  supé- 
riorité que  donnent  les  forces  et  le  bon  droit,  le  courage  qu'inspire  la  liberté  s'y 
expriment  également.  Tout  me  dit,  tout  m'assure  que  le  sang  va  couler...  ^. 

Pas  une  tache  dans  ce  morceau  de  rhétorique  où  l'hypotypose 
sévit  parmi  les  autres  figures,  où  les  citations  fidèlement  traduites 
rappellent  le  collège. 

Passons  à  la  critique  littéraire  à  intention  psychologique  : 

Il  y  a  des  mâtins  rendouhlés  qui  disent  tous  les  jours  que  tu  as  de  l'esprit,  de 
l'éloquence,  de  l'érudition.  Mais,  dis-moi  donc,  qu'est-ce  que  l'esprit  sans  un  bon 
jugement  ?  qu'est-ce  que  l'éloquence  sans  la  vérité  ?  Qu'est-ce  que  l'érudition 
sans  la  justesse  d'application  ?  du  joutu  galimathias.  Quand  tu  nous  feras  de  belles 
phrases  et  que  tu  nous  découvriras  un  mauvais  cœur  ;  quand  tu  encenseras  le 
vice  des  grands,  et  que  tu  dédaigneras  de  louer  et  d'encourager  les  vertus  du 
peuple,  crois-tu  que  nous  devons  t'écouter  ^  ? 

Il  faut  deviner  que  le  morceau  est  du  Père  Duchesne. 
Le  lyrisme  même,   un    lyrisme    boursouflé,   emphatique,   tel  qu'il 
était  alors  de  mode,  ne  lui  est  pas  étranger  : 

Rien  ne  pourra  détourner  entre  leurs  mains  le  glaive  de  la  justice,  et,  dignes 
de  la  place  auguste  qu'ils  occuperont,  ils  acquerront  tous  les  jours  de  nouveaux 
droits  à  notre  i-econnaissance  ^. 

Et  vous,  habitants  respectables  des  campagnes,  laboureurs  estimables  que 
les  valets  du  despotisme  appelaient  jadis  paysans,  vous  qui  recueillez  les  premiers 
fruits  de  la  liberté  et  des  sages  institutions  qu'elle  a  produites,  vous,  rappelés 
à  l'égalité  par  notre  Révolution,  laisserez-vous  abattre  son  temple  *  ? 

Comparez  : 

Rrissotins  et  Girondins.  Vous  aviez  des  langues  bien  dorées,  le  miel  était 
sur  vos  lèvres,  et  le  poison  dans  votre  cœur  ;  si  vous  n'y  aviez  pas  entendu 
finesse,  et  si  vous  aviez  tout  uniment  marché  dans  le  bon  chemin,  vous  seriez 
arrivés  au  port  ;  après  avoir  contribué  à  sauver  votre  patrie,  vous  auriez  été 
comblé  des  bénédictions  du  peuple  ;  votre  vieillesse  auroit  été  honorée  ;  les  Sans- 
Culottes,  devenus  libres  et  heureux,  vous  auroient  montré  à  leurs  enfans,  en 
leur  recommandant  de  suivre  votre  exemple  ;  voilà,  leur  auroient-ils  dit,  ceux 
qui  ont  fait  votre  bonheur  ;  si  vous  êtes  républicains,  mes  enfants,  rendez-en 
grâce  à  ces  vieillards  respectables  qui  siégeoient  au  haut  de  la  montagne  de  la 
Convention  ;  ce  sont  eux  qui  nous  ont  délivré  des  rois.  Souvenez-vous  à  jamais, 

1.  P.  Diich.,  Br.,  fasc.  V,  p.  442,  24  déc.  1790,  Gr.  Col.  s.  le  refus  du  Roi  de  sancl.'e 
décret  conc.  la  Con'ii^^  civ.  du  Clergé.  On  comparera  la  harangue  à  Lafayette  :  an  nom  de 
la  pairie,  que  tant  de  dangers  entourent,  imite  ton  roi  qui,  peu-  une  démarche  sublime,  a  fait  dis- 
paraître tous  les  soupçons  qu'on  formait  sur  ses  sentiments  secrets...  Montre-leur  l'autel  de  la 
patrie,  etc..  Toute  la  tirade  se  poursuit  sur  ce  ton,  sans  une  familiarité  (Ce  n'est  pasl; 
Pérou,  p.  6);  P.  Duch.,  Br.,  n"   XXVI,  fasc.  IV,  p.  370. 

2.  P.  Duch.,  Conf.  à  l'abbé  Maurg,  p.  6. 

3.  P.  Duch.,  Gr.  joie  sur  la  Suppr.  du  Chàtelet,  Br.,  n°  XI,  fasc.  IV,  p.  291. 

4.  Gr.  ribote  du  P.  Duch.  et  de  Jean-Bart,  Id.,  n»  XIV,  fasc.  IV,  p.  310. 


186  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

vous  et  les  autres,  des  services  qu'ils  nous  ont  rendus  ;  que  leur  mémoire  soit 
chérie  et  respectée  tant  qu'il  existera  sur  la  terre  des  hommes  libres  ^. 

Que  nous  importe  que  notre  Constitution  fasse  tellement  leur  désespoir,  qu'ils 
se  disposent  par  tous  les  moyens  à  en  ébranler  les  fondements.  Le  roc  qui 
élève  majestueusement  son  sommet  au-dessus  des  flots,  voit  sans  être,  ému  les 
vagues  impuissantes  et  redoublées  se  briser  contre  lui,  en  grondant  et  en  se  cou- 
vrant d'écume  ^. 

J'ai  cité  abondamment  pour  ne  pas  laisser  à  mon  lecteur  l'im- 
pression que  les  morceaux  en  style  noble  sont  exceptionnels  ^.  Mais, 
bien  entendu,  ce  sont  tout  de  même  les  productions  de  minutes  où 
il  arrive  à  cet  Homère  de  l'ordure,  de  dormir.  Il  a  quitté  son  fumier, 
vite  il  s'y  replonge  :  «  Depuis  que  l'infâme  Brissot  a  joué  à  la  main 
chaude,  ils  lui  jettent  le  chat  aux  jambes  ;  comme  si  Brissot  et  les 
autres  Jean-f  outres  qui  ont  été  raccourcis  a  voient  pu  seuls  embêter  la 
République  entière  de  leur  bougre  de  fédéralisme  »  *.  Tel  est  le  ton 
ordinaire  et  normal  de  ce  pamphlet. 

Lemaire  prête  aux  mêmes  observations.  —  Toutes  les  consta- 
tations que  je  viens  de  faire  s'appliquent  à  lui  aussi  bien  qu'à  Hébert. 
On  le  surprend  à  parler  comme  un  économiste  :  «  C'est  ainsi  qu'on 
épie  l'argent  dans  tous  les  canaux  de  la  circulation  »  ^. 

Il  a  en  effet  des  lectures  ;  il  possède  des  bribes  d'histoire  ecclésias- 
tique :  «  N'ai-je  pas  vu,  dans  un  vieux  bouquin,  que,  dans  le  Concile 
de  Carthage,  où  assista  un  brave  et  savant  personnage  nommé  Augus- 
tin.. .  ^  ?  Il  raisonne  et  philosophe  —  à  la  manière  de  Sganarelle  : 

Il  n'y  a  pas  d'argent  qu'on  donne  malheureusement  avec  plus  de  regret  que 
celui  des  impositions  ;  et  si  on  y  réfléchissoit  bien,  foutre,  il  n'y  en  auroit  pas  de 
donné,  de  dépensé  avec  plus  de  plaisir.  On  se  diroit  :  je  concours  pour  ma 
part  à  établir  l'ordre  dans  la  grande  famille  ;  je  travaille  pour  ma  part  à  faire 
voguer  tranquillement  le  grand  vaisseau.  Car,  enfin,  dans  un  navire,  si  la  moitié 
de  l'équipage  refusoit  le  service,  comment  pourroit-on  se  résoudre  à  traverser 
l'immensité  des  mers  ?  C'est  le  travail  de  tous,  c'est  la  manœuvre  qui  fait  affronter 
les  dangers,  et  qui  mène  glorieusement  au  port  '. 

La  haine  des  prêtres  semble  l'emporter  vers  les  régions  éthérées 
où  habite  l'Etre  Suprême  : 

Quoi,  le  Père  suprême,  qui  nous  a  tous  créés  libres,  et  devant  qui  nous  sommes 
tous  égaux,  contrarieroit  notre  liberté,  ce  bien  sacré  qui  vient  de  sa  bonté  sans 

1.  Héb.,  P.  Diich.,  n-  303,  p.  2-3. 

2.  Id.,  Gr.  Col.  c.  Condé,  p.  3. 

3.  Il  y  en  aurait  beaucoup  d'autres  à  alléguer.  Voir  Br.,  fasc.  IV,  p.  320. 

4.  Héb.,  P.  Duch.,  n"  312,  p.  6. 

5.  13G'  Lett.  b.  patr.,  p.  2. 

6.  iS"  I.ett.  b.  patr.,  p.  8.  Cf.  la  30'LeU.,  où  l'auteur  prouve  qu'il  a  travaillé  les  Conciles 
celui  d'Orléans,  de  Clcrmont,  de  Paris  (du  vi<=  s.). 

7.  52'  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 


L'ORDLRIER  DEVIENT  UN  «  GENRE  »   POLITIQUE  187 

bornes  !  Quoi  !  pour  des  prêtres,  qui  bien  loin  d'honorer  ses  autels,  scandalisoient 
par  leur  opulence  et  leurs  mœurs  corrompues  !  quoi,  pour  leur  conserver  des 
richesses  qu'il  a  toujours  blâmées,  il  auroit  jette  par  la  fenêtre  du  firmament 
tous  les  fléaux  ensemble  !  Non,  non,  au  contraire,  il  a  retiré  le  plus  grand  des 
fléaux  de  dessus  la  terre  ;  c'est  l'oppression,  c'est  l'orgueil  des  hommes  ambitieux 
qui,  recevant  comme  lui  l'encens  qui  n'appartient  qu'à  lui,  se  croyaient  faits 
pour  ne  jamais  rendre  compte  de  leurs   [sic]  conduite  aux  autres  hommes  ^... 

Le  morceau  continue  sur  ce  ton.  On  peut  comparer  à  ce  passage 
des  Lettres  un  bon  nombre  d'autres  tirades  ^ 

Voulez-vous  vous  édifier  ?  Écoutez  :  «  si  nous  avons  besoin  de  nous 
faire  une  vaste  idée  du  grand  être  que  nous  honorons,  levons  les 
yeux  et  comptons  les  étoiles  ;  il  n'existe  pas  de  plus  beaux  trésors  pour 
nous  annoncer  ce  qu'il  est  »  ^. 

La  religion  est  du  reste  présente  à  son  esprit,  assez  du  moins  pour 
que  son  enthousiasme  lui  emprunte  des  épithètes  :  «  Si,  comme  des 
insensés,  on  n'eût  pas  fait  parade  de  mépriser  la  divine  cocarde, 
signe  respectable  et  sacré  de  notre  rédemption  »  *. 

Lui  aussi  cultive  volontiers  l'éloquence  : 

Si  vous  nous  disiez  :  j'ai  fait  bâtir  des  cités  au  lieu  d'en  ravager  ;  j'ai  cultivé 
tant  d'arpens  de  terre,  au  lieu  d'y  détruire  les  récoltes  ;  j'ai  fait  construire  un 
vaisseau  à  mes  dépens,  qui  est  revenu  vainqueur  ou  chargé  de  bonnes  marchan- 
dises ;  j'ai  fait  venir  d'excellent  vin  pour  ranimer  et  pour  égayer  la  vie,  au  lieu 
de  faire  percer  à  grands  frais  des  jardins  anglais  où  il  ne  vient  que  de  l'herbe,  et 
où  l'on  ne  rencontre  que  des  ruines,  emblème  de  celles  dont  vous  avez  couvert  la 
patrie  ;  oh  !  voilà  des  titres  de  gloire  bien  préférables  à  ceux  qui  sont  les  vôtres  ^. 

La  loi  qui  tue  prêche  pour  ainsi  dire  le  meurtre  ;  car  elle  adoucit,  aux  yeux  du 
curieux  extravagant  qui  court  voir  expirer  son  semblable  dans  les  tourmens, 
l'horrible  idée  qu'elle  devroit  au  contraire  lui  inspirer  contre  l'assassinat  ®. 

1.  20'  Letl.  b.  pair.,  p.  4-5. 

2.  «  Foutu  coquin,  bougre  d'hipocrite,  comment  oses-tu  insulter  ainsi  le  véritable  sou- 
verain qui,  d'un  coup  de  poing,  t'étriperoit  ?  Les  forfaits  du  peuple  !  ...  tu  appelles  ainsi 
sa  juste  résistance  à  l'oppression.  Vil  flatteur,  si  les  tyrans  que  ta  patte  encense,  fussent 
restés  paisibles,  s'ils  n'eussent  pas  machiné  la  ruine  de  ce  peuple  que  tu  injurie  [sic]  basse- 
ment, et  dont  ils  ont  fatigué  la  patience  ;  si  eux-mêmes  depuis  un  temps  infini,  n'eussent 
pas  bu  le  sang  de  ce  malheureux  peuple,  auroit-il  jamais  songé  à  répan  Ire  le  leur  ?  Il  faut 
qu'il  soit  bien  bon,  bien  patient,  pour  te  laisser  ainsi  impunément  aboyer  contre  ses  vrais 
défenseurs,  qui  te  regar  lent  à  la  vérité,  avec  autant  de  dédain  qu'un  vil  roquet  qui  les  pour- 
suit dans  leur  marche  grave.  Il  a  raison  d'ailleurs,  tu  ne  dois  inspirer  que  son  profon  1  mépris, 
et  tu  ne  vaux  pas  la  peine  qu'il  se  venge  de  tes  diatribes,  autrement  qu'en  en  faisant  des 
serviettes  à  fesse.  Car,  enfin,  tu  es  décidément  fou,  quan  1  tu  nous  ils  que  nous  tous,  honnêtes 
citoyens,  sommes  payés  pour  taire  chorus  avec  le  côté  gauche  dans  les  tribunes  chaque 
jour  ;  comme  s'il  n'étoit  pas  permis  d'applaudir  ou  de  murmurer,  lorsqu'on  défend  ou 
qu'on  blesse  nos  intérêts,  sans  courir  les  risques  de  passer  pour  des  gredins  qui  trafiquemt 
leurs  suffrages.  Voudrois-tu,  dis,  singe  hideux,  et  grimacier,  que  nous  fussions  là  comme 
des  automates  ou  des  magots  de  cire,  quand  on  remporte  devant  nous  une  victoire  sur  les 
aristocrates,  comme  celle  des  assignats,  comme  celle  du  Chàtelet  ^il  (11'  Letl.  b.  pair.,  p.  4-5). 

3.  36'  Letl.  b.  pair.,  p.  5. 

4.  T  Letl.  b.  pair.,  p.  5. 

5.  14'  Letl.  b.  pair.,  p.  6. 

6.  89'Lelt.  b.  pair.,  p.  3. 


188  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Il  n'est  pas  difficile  de  démêler  que  Lemaire  a  fait  sa  rhétorique. 
Il  dit  au  Roi  :  «  Va(s)  trouver  une  armée  plus  fière...  Va(s)  t'entourer 
d'un  peuple...  plus  aimant...  Non,  non,  tu  resteras,  etc...»^  Toute  la 
lettre  est  une  Concion.  L'apostrophe  qui  suit  n'eût  pas  été  désa- 
vouée par  un  Poultier  : 

Ah,  mes  amis  !  ah  !  citoyens  !  quelle  situation  est  la  nôtre  !  mais  aussi  quelle 
confiance  vous  devez...  avoir  dans  votre  union  et  dans  vos  forces  !  C'est  pourquoi^ 
dans  l'amertume  de  mon  âme,  je  vous  invite,  au  nom  de  la  patrie  en  pleurs,  au 
nom  de  la  générosité  françoise,  au  nom  de  toutes  les  loix  de  l'humanité,  à  n'écou- 
ter le  juste  ressentiment  qui  vous  anime,  que  pour  vous  resserrer  davantage,  et 
pour  empêcher  les  scènes  de  sang  ^. 

J'ai  juste  retranché  le  mot  f...,  qui  figure  dans  le  texte  à  la  place 
des  points  de  suspension. 

Puis,  tout  soudain,  comme  Hébert,  Lemaire  reprend  la  carmagnole  : 

Les  mâtins  vous  jouiront  même  dans  la  patte  leur  argent  comme  des  jean-foutres 
aux  Thuileries,  ou  ailleurs,  pour  vous  faire  japper  à  l'unisson.  Prenez  toujours, 
foutez-vous  d'eux  et  rendez  justice  à  vos  vrais  amis.  Le  soupçon  vous  deshonore 
et  doit  les  indigner.  Par  exemple,  je  veux  que  le  plus  fort  diable  me  casse  un 
boisseau  de  noyaux  de  pêches  sur  la  nuque  du  col,  si  j'approuve  le  sacré  tapage, 
y  infiniment  chien  de  boucan  que  vous  faites  autour  de  l'Assemblée  ^. 

Je  serois  très-fâché...  qu'ils  eussent  la  gueule  cassée  dans  les  foutus  ambargos 
que  demandent  les  démoniaques  qui  voudroient  changer  la  France  en  fourneau, 
y  mettre  le  feu,  et  faire  rôtir  comme  des  côtelettes  tous  les  bons  enfans  bleus  *. 

La  séquelle.  —  S'il  s'agissait  de  caractériser  les  diverses  manières 
de  chacun  des  auteurs  du  genre,  il  faudrait  pousser  plus  avant,  faire 
des  dosages  et  des  pesées.  Le  Père  Duchêne  de  la  rue  Thibautodé  est 
à  peine  taché  de  grossièreté  ;  au  contraire  Jean-Bart  dépasse  de 
beaucoup  ses  congénères,  quoiqu'il  ait,  lui  aussi  des  inspirations 
pieuses  ^  : 

Je  voudrois  voir  dans  l'Assemblée  une  chapelle  comme  dans  nos  vaisseaux  ; 
et  voilà  quels  seroient  nos  aumôniers  :  l'évêque  d'Autun,  l'abbé  de  Montesquiou, 
l'abbé  Grégoire,  et  puis  ce  moine  chartreux,  qui  est  si  brave  homme  [dom  Gerle], 
j'y  servirois  la  ntiesse,  moi,  sabre  à  la  main,  pistolet  dans  la  gueule,  et  le  premier 
aristocrate  qui  aborderoit..  pan...  bougre,  allez,  monsieur  le  prêtre,  continuez 
de  prier  le  bon  Dieu,  je  viens  de  tuer  le  diable. 

N'ayez  pas  peur,  je  ne  prendrai  pas  l'abbé  Mauri  pour  rincer  les  burettes.  Au 
foutre  les  aristocrates  !  que  les  autres  en  fassent  ce  qu'ils  voudront,  pour  moi, 
je  m'en  fouts  *. 

1.  147'  Lett.  b.  pair.,  p.  6. 

2.  70'  Lett.  b.  pair.,  p.  7. 

3.  2'  Lett.  b.  pair.,  p.  6. 

4.  4'  l.etl.  b.  pair.,  p.  4. 

5.  Voir  le  n"  11,  Impr.  de  .Jean-Bart,  1790,  p.  6.  Dans  le  même  numéro,  l'auteur  cite  du 
latin. 

6.  P.  7. 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN  «  GENRE  »  POLITIQUE  189 

Remplaçons  gueule,  bougre,  foutre,  le  reste  ne  dépasserait  pas  le 
familier. 

Ajoutons  une  dernière  remarque.  C'est  que  les  écrivains  royalistes 
ne  savent  pas  mieux  garder  leur  masque.  Il  n'est  que  de  lire  l'orai- 
son funèbre  —  car  c'en  est  une,  le  titre  l'indique  et  il  est  juste  — 
consacrée  à  Mirabeau  ^  On  y  trouve  des  phrases  comme   celles-ci  : 

Je  me  fous  bien  que  tu  aies  eu  un  père  noble,  homme  d'esprit,  qui  ait  écrit  ce 
beau  livre  appelé  L'Ami  des  hommes  ;  ce  n'est  pas  son  livre  qui  fut  le  meilleur 
ami  des  hommes,  c'est  son  fds,  et  tu  es  le  plus  beau  livre  qu'il  ait  fait  pour  l'admi- 
ration du  sage,  pour  l'instruction  du  philosophe,  pour  l'étude  du  législateur  et 
pour  le  bonheur  de  l'humanité. 

Et  la  prière  qui  termine  est  à  l'avenant  : 

Puisse  le  père  éternel,  le  père  des  miséricordes,  en  faveur  de  son  culte  que  tu 
nous  as,  foutre,  rendu  tel  qu'il  sortit  de  la  bouche  sacrée  de  son  auguste  fils, 
t'admettre  dans  son  sein.  Oh  !  oui  ;  il  le  fera,  mon  ami  !  il  n'a  jamais  repoussé 
■ceux  que  les  bénédictions  du  peuple  accompagnent  devant  son  trône.  Tu  soutins 
notre  liberté  sur  la  terre,  prie-le,  ce  protecteur  des  nations,  de  nous  la  conserver. 

On  a  moins  cherché  l'unité  que  l'effet.  —  Assurément,  dans 
certaines  de  ces  élucubrations,  les  divers  éléments  sont  fondus,  vrais 
€t  faux,  hauts  et  bas,  avec  assez  d'habileté  pour  qu'on  ait  des  bouf- 
fonneries à  peu  près  homogènes  : 

Nous  n'avons  qu'une  demi-liberté,  chancelante,  foutre,  ...et  j'ai  bien  peur 
qu'après  avoir  monté  si  haut,  au  risque  de  nous  casser  le  col,  pour  dénicher  la 
liberté  sur  le  grand  arbre  de  la  raison,  j'ai  grand  peur,  dis-je,  qu'un  beau  matin 
«lie  ne  prenne  sa  volée,  et  que  nous  restions  sots  comme  des  colas  de  l'avoir 
élevée  pour  l'échapper  ^. 

Mais  pareilles  réussites  sont  rares,  et  le  lecteur  a  le  plus  souvent 
l'impression  d'éléments  plaqués  sur  un  fond.  Il  serait  curieux  de 
parvenir  à  savoir  ce  qui  était  rapporté,  le  fond  ou  l'ornementation. 
J'ai  l'impression  que  la  matière  était  celle  qui  est  écrite  en  style 
ordinaire,  puis,  qu'on  saupoudrait  et  poivrait  ensuite  cette  pâte  et 
qu'on  y  jetait  des  épices. 

Peu  importe  du  reste  à  cette  Histoire.  Le  souci  des  pamphlétaires 
était  non  de  faire  de  l'art,  mais  de  l'effet.  Or  ces  contrastes  étaient 
un  moyen  de  produire  de  la  surprise. 


1.  Vérit.  P.  Diich.,  pièce  24. 

2.  Lem.,  137^  Lett.  b.  patr.,  p.  5. 

Cf.  «  il  faut  que  la  loi  parle  avant  la  vengeance  du  peuple  irrité,  sans  cela  je  ne  vois  pas 
où  s'arrêteroit  la  grand'chambre  de  cassation,  le  tribunal  la  pique,  et  la  haute  cour  des 
bonnets  de  laine  ;  car  ces  bonnets  de  laine  convient  des  têtes  dures,  entreprenantes,  et 
sans  eux  il  y  a  long-tems  que  le  bonnet  de  la  liberté  seroit  le  bonnet  de  nuit  de  la  Consti- 
tution que  les  aristocrates  aiu-oient  envoyé  coucher  »  (Lem.,  87"  Lett.  b.  patr.,  p.  2-3). 


190  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

On  commence  :  «  moi,  foutre,  je  ne  suis  qu'un  bougre  qui  est  plus 
borgne  quun  curé  de  Vaugirard  »  ;  et  on  termine  :  «  quand  je  vois  la 
partialité  corrompre  la  plume  d'un  grand  nombre  d'écrivains  »  ^. 
Tête  et  queue  n'appartiennent  pas  à  la  même  bête.  Autre  exemple, 
plus  délicat.  Qu'on  considère  d'un  peu  près  le  commencement  et  la 
fin  de  cette  phrase  :  «  qui  sont  la  cause  qu'un  vieux  pénard  comme 
moi  me  suis  un  peu  déniaisé  »  ^.  Pénard  est  peuple  ;  l'accord  en  per- 
sonne dénonce  l'homme  instruit. 

Ailleurs  on  se  sert  de  la  forme  du  dialogue  ;  un  personnage 
emploie  la  langue  correcte,  un  autre  parle  peuple.  C'est  ainsi  qu'a  pro- 
cédé l'auteur  de  la  Grande  motion  des  Citoyennes  de  divers  marchés  '. 
M^^®  Javotte  tient  pour  la  Reine,  tandis  que  Marguerite,  Manon  la 
Rousse,  Pierrette  l'interpellent  : 

Marguerite.  — Voui,  faut  nous  établir  sur  le  comité  de  jurisprudence  civique  en 
manière  de  jury  de  liquidation  ;  hé!  père  La  Tuile,  arrivez  donc  par  ici  avec  l'eau 
de  Seine  sur  vos  flanchette  [sic]  :  Foutez-vous  là,  robinet  d'eau  de  puits  qu'vous 
nous  motionnez  pour  du  vin  d'rivière  courante,  vous  l'y  donnerez  les  douges  à  c'te 
pucelle  du  vêlais... 

Javotte.  —  C'est  contre  le  droit  des  gens. 

Manon  la  Rousse.  —  ...C'est  pas  l'embarras,  aile  payoit  parfois  le  rogome  à 
tout  chacun,  mais  c'etoit  ben  l'diable  qui  pissoit  dans  l'bénitier  pour  changer 
l'eau  en  tisanne  expectative.  Quand  elle  a  été  voir  le  Saint-Esprit  descendre  tout 
confit  dans  la  Sainte-Ampoule,  elle  disoit  c'est  bon  d'ia  salade...  mais  c'est  ben 
l'peuple  qui  payera  chopine  et  l'accomodage...  il  lui  faut  des  cervelas  gros  comme... 
saguernonl  comme  c'est  jolie,  ...dit  l'compère  Gode...  et  Jérôme  Miche  qui  faisoit 
les  almarhs  d'Liege  du  tems  de  la  survivance  d'Mathieu  l'ange  brette  matricien  ! 
et  voilà  que  j'mangions  les  cervelas  de  trois  sols...  et  puis  v'ià  qu'elle  en  mangeoit 
de  ben  plus  gros  avec  le  beau  Suédois....  eh  ha  !  fi  !  si  elle  avoit  évu  un  singe,  cette 
sacrée  Marsailline  auroit  pondu  un  magot. 

Je  serai  obligé  plus  loin  d'isoler  les  mots  et  de  les  considérer 
un  à  un.  Mais  mon  lecteur,  même  s'il  a  la  patience  de  lire  le  Réper- 
toire qui  suit,  n'aurait  pas  l'impression  juste  du  Père  Duchesne 
si  je  ne  lui  mettais  sous  les  yeux  un  ou  deux  morceaux  qui  lui  per- 
mettent de  juger  du  ton  général  et  de  constater  à  quel  niveau  on  avait 
pu  abaisser  la  langue  française.  Écoutons  le  Père  Duchesne  débla- 
térer contre  l'indissolubilité  du  mariage  :  «  D'autres  foutent  leurs 
femmes  à  l'ombre  dans  des  couvents  où  elles  deviennent  plus  garces 
qu'à  l'Opéra.  Elles  s'ennuyent,  elles  foutent  le  camp  avec  leurs  gre- 
luchonsl  Voilà  une  volée  de  putains  qui  se  joint  aux  autres...  »  *.  La 

1.  Jugement  de  Necker  par  le  P.  Duch.,  Héb.  (?),  Br.,  fasc.  III,  p.  204. 

2.  Lem.,  39'  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  Pénard  ou  peinard,  *A.  Oudin,  Curios.  franc.,  Ler.,  Bas- 
Long.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  -0-  Goug. 

S.  De  l'Impr.  des  Cif^"  du  marché  S'-Jean,  BibL  Nat.,  L  b*i  2307. 
4.  Br.,  fasc.  V,  p.  391. 


L'ORDURIER  DEVIENT  UN  «  GENRE  »  POLITIQUE  191 

Reine  excite  particulièrement  sa  bile.  On  sait  de  quelles  ignominies 
il  l'accusa  à  son  procès.  A  propos  d'elle,  il  ne  parle  que  de  greluchons 
et  de  tribades  ;  ailleurs  il  la  traite  de  grosse  vache  et  de  putain. 
L'oraison  funèbre  qu'il  en  fait  est  un  des  plus  honteux  morceaux  qui 
ait  souillé  la  langue  française  : 

La  tigresse  autrichienne  étoit  regardée  dans  toutes  les  cours  comme  la  plus 
misérable  prostituée  de  la  France.  On  l'accusoit  hautement  de  se  vautrer  dans  la 
fange  avec  des  valets,  et  on  étoit  embarrassé  de  distinguer  quel  étoit  le  gougeat 
qui  avoit  fabriqué  les  avortons  aclopés  [sic],  bossus,  gangrenés,  sortis  de  son 
ventre  ridé  à  triple  étage.  On  ne  parloit  par-tout  que  des  débauches  et  de  la  crapule 
de  toute  la  bougre  de  ménagerie  royale.  Jamais  Sodôme  ne  brava  autant  la  foudre 
du  ciel,  que  les  bordels  de  Trianon  et  de  Bagatelle  ^. 

1.  Br.,  n"  253,  fasc.  V,  p.  2-3. 


CHAPITRE    IV 

SUCCÈS  PASSAGER 


Dégoûtés  et  gobeurs.  —  Le  peuple  a  appris  de  nos  jours  à  se 
défier  des  démagogues  en  blouse,  une  certaine  tenue  ne  lui  déplaît 
pas,  car  il  s'en  trouve  honoré  ;  la  foule  de  l'époque  révolutionnaire, 
moins  avertie,  avait  peut-être  l'illusion  que  ceux  qui  lui  parlaient 
son  langage  étaient  des  siens. 

Nous  avons  pourtant  des  indices  qu'en  diverses  circonstances  et  en 
divers  endroits,  le  Père  Duchesne  se  heurta  à  des  répugnances.  Ainsi  le 
l^r  janvier  1793,  quand  Desfieux  proposa,  pour  lutter  contre  l'esprit 
brissotin,  que  les  Jacobins  répandissent  les  Lettres  du  Père  Duchêne 
municipal,  Dufourny  fit  observer  que  la  Société  se  compromettrait 
peut-être  si  elle  parlait  le  langage  du  Père  Duchêne.  Il  est  vrai  que 
l'observation  fut  accueillie  par  des  murmures  et  qu'on  adopta  la  pro- 
position ^. 

Le  21  ventôse  an  II  —  11  mars  1794,  il  y  eut  du  bruit  dans  la  sec- 
tion de  VHomme  Armé,  raconte  un  rapport  de  police.  Les  uns  vou- 
laient qu'on  reçût  chaque  décade  le  Père  Duchêne  ;  les  autres  ne  le 
voulaient  pas,  parce  que  les  mots  «  impropres  »  ^  dont  il  est  rempli 
choqueraient  les  oreilles  de  la  jeunesse. 

Il  en  était  de  même  dans  les  départements.  Aux  Jacobins  de  Ber- 
gerac, le  14  mars  1793,  on  lisait  un  discours  du  citoyen  Thémistocle 
Sépet  aux  soldats  français,  prononcé  dans  une  des  séances  de  la 
Société  des  Amis  de  la  Liberté  et  de  l'Égalité  de  Toulouse  ;  or  la  pièce 
était  dans  le  genre  du  Père  Duchêne  ^.  Quelques  membres  propo- 
sèrent qu'on  passât  sur  «  les  mots  non  usités  que  contient  ce  dis- 
cours ».  D'autres,  «  en  vrais  républicains  »,  demandèrent  qu'on  lût 
le  texte  tel  qu'il  était  ou  pas  du  tout,  et  leur  avis  l'emporta.  Est-ce 
que  la  majorité  ne  se  jugeait  pas  en  droit  de  corriger  une  pièce 
communiquée,  ou  bien  est-ce  que  la  verdeur  de  ce  style  ne  déplai- 
sait pas  ?  On  ne  sait  trop. 


1.  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  636. 

2.  Sit"  de  Paris  à  cette  date  (A.  Schmidt,  Tabl.  RévoL,   t.  II,  p.  145).  L'observateur  a 
sûrement  voulu  dire   malpropres. 

3.  Labroue,  La  Soc.  popul.  de  Bergerac,  Par.,  l'.)15,  p.  231. 


1 


SUCCES  PASSAGER  193 

Preuves  de  faveur.  —  En  général  ces  productions,  sans  peut-être 
plaire  à  tous,  paraissaient  utiles.  Je  voudrais  d'abord  apporter  quelques 
preuves  décisives.  Nous  savons  de  science  certaine  qu'Hébert  reçut 
de  grosses  sommes  en  rénumération  des  numéros  qu'on  envoyait  aux 
armées,  par  masses  considérables.  D'autre  part  un  mot  lâché  après 
Thermidor  en  dit  long  :  Bubarran,  au  nom  du  Comité  de  Sûreté 
générale,  parlant  d'Alard,  nous  dit  :  «  Quant  aux  reproches  d'avoir 
trempé  dans  la  conspiration  des  Hébertistes,  il  paraît  n'exister  que 
dans  la  lecture  qu'Alard  faisait  parfois  du  journal  d'Hébert  :  si  cette 
circonstance  est  décisive,  il  faut  mettre  en  accusation  deux  millions 
de  François  »  ^.  Qu'on  réfléchisse  à  ce  chiffre.  Même  s'il  est  exagéré, 
le  fait  qu'il  a  pu  être  donné  prouve  la  vogue  de  la  feuille  incriminée. 

Il  y  a  d'autres  indices  moins  nets  peut-être,  mais  qui  ont  aussi 
leur  valeur.  Le  premier,  c'est  la  midtiplicatlon  même  des  publica- 
tions faites  sous  le  titre  de  Père  Duchêne  ou  sous  un  titre  approchant. 
Elles  pullulaient,  donc  elles  réussissaient. 

Comment,  d'autre  part,  les  inventeurs  eussent-ils  défendu  leurs 
droits  avec  tant  d'âpreté,  s'ils  n'eussent  tiré  de  leurs  productions 
un  bénéfice  matériel  et  moral,  si  j'ose  employer  ce  mot?  Or  il  faut 
entendre  Lemaire  et  Hébert  revendiquer  la  propriété  de  leurs  élucu- 
brations.  La  colère  de  Lemaire,  qui  se  plaint  d'avoir  été  contrefait, 
va  jusqu'aux  dernières  injures  :  «  trop  méprisables  pour  que  je  rou- 
gisse même  d'être  en  concurrence  avec  leurs  charognes  empestées  »  ^  ; 
«  C'est  trop  d'honneur,  mille  zieux,  et  il  en  falloit  faire  des  mou- 
choirs à  cul,  car  ces  impitoyables  bougres  d'écrivassiers  exécrés  ne 
doivent   trouver   d'autres   bûchers    que   les   latrines  «  ^. 

Les  imitations.  —  Tout  ce  que  les  créateurs  eussent  pu  garantir 
et  breveter,  c'était  leur  titre,  non  leur  façon  de  sacrer  ou  leurs  mots. 
Les  imitateurs  pleuvaient  donc.  Il  y  eut  une  Mère  Duchêne,  un  Fils 
Duchêne,  etc.  Ajoutons  que  des  publications  qui  portent  des  noms 
bien  différents  sont  aussi  de  la  famille,  depuis  Le  dîner  du  Grenadier 
à  Brest  ^,   et  jusqu'au  Journal  de  la  Râpée  ou  de  Ça   ira  ^^. 

Une  de  ces  imitations  qui  méritent  le  plus  l'attention,  c'est  Le 
Rougrjff  ou  le  Frank  en  vedette  du  député  Guffroy,  créé  pour  défendre 

1.  Voir  Bull,  de  la  Conv.,  Suite  Séance  20  therni.  an  II,  col.  3. 

2.  13'  Lett.  b.  pair.,  en  tête.  Cf.  ib.,  p.  8. 

3.  2(5«  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 

4.  C'est  un  dialogue  patriotique  émaillé  de  b...  et  de  /...  où  on  trouve  quelques  mots  ou 
tours  populaires  :  ils  ont  dit  comme  ça  que,  etc.  (Bibl.  Nat.,  L  b^^  5350). 

5.  Publié  par  Et.  Languedoc,  Voir  Hat.,  Hist.  Presse,  t.  VI,  p.  542-543.  Citons-en  une 
phrase  :  Comme  je  ne  nous  estimons  pas  tant  seulement  foutu  pour  jaire  des  matelottes 
ousce  que,  dans  la  science  de  cette  caisine-là,  font  une  vogue  que  faut  y  voir,  mais  j' adon- 
nons aussi  notre  temps   à  instruire  le  public... 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  13 


194  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

les  idées  des  Indulgents.  Dans  le  premier  numéro,  un  sapeur  disait 
avec  Duchêne  :  «  Aux  diables  les  vieilles  breloques  de  la  royauté  ! 
foutons  tout  à  neuf  !  Le  cœur  sur  la  main,  les  discours  francs,  et  les 
actions  républicaines,  foutre  !  c'est  ça  un  cantique,  ah  !  bougre  »  ^. 
Le  ton  reproduit  souvent,  à  s'y  méprendre,  celui  du  marchand  de 
fourneaux   : 

Que  tous  les  ennemis  du  bonheur  se  gardent  de  nous  foutimasser,  car  le  peuple 
français  ne  se  gênera  pas  pour  les  foutre  à  la  crapaudine...  il  s'est  laissé  égorger 
comme  un  sacré  dindon...  ce  sont  ces  modérés,  ces  phrasiers,  ces  hypocrites  qui 
nous  ont  donné  la  guerre  civile  ^  ;  Toute  l'intrigue  Brissotine,  Rolandine,  Buzo- 
tine,  Louvetine,  Barbarousine,  Lanjuinienne,  est  à  cul  nu.  Ils  fdent,  filent,  filent  ; 
tiens,  tiens,  voilà  comme  ils  fouinent,  les  coquins  ^  ;  Je  l'ai  dit  à  ma  dernière 
garde,  ce  sont  des  verges  qu'il  faut  contre  ces  coquines  ;  des  verges,  des  seringues, 
des  baquets  pleins  d'eau  pour  y  tremper  le  cul  contre-révolutionnaire  de  ces  gre- 
dines  salariées  par  les  Brissotino-modérantino-royal-jean-foutres  ;  Parisiens,  soyez 
sans-culottes  aussi  ;  soyez  paisibles  et  foutez-moi  à  l'eau  tous  les  culs  de  femmes-de- 
chambre  de  ci-devant,  tous  les  culs  crottés  qui  courrent  de  porte  en  porte  exciter 
l'inquiétude  et  la  foule  chez  les  boulangers  :  haro  !  haro  !  fouettez  !  drelin  ! 
fouettez,  foutrel  faites  la  police  à  coups  de  verges,  puisqu'on  ne  veut  pas  la  faire 
à  coups  de  piques  *. 

Le  Rougyff  est  souvent  ordurier,  plus  souvent  encore  et  volon- 
tairement bas  et  vulgaire  : 

Il  faut  imiter  le  grand  dénicheur,  André  Dumont  ;  il  faut  qu'il  ne  reste  nulle 
part,  pas  même  la  queue  d'un  aristocrate,  car  c'est  presque  la  racine  du  diable  ; 
dès  qu'il  y  a  le  moindre  chicot,  en  moins  de  rien,  il  y  en  a  plein  le  jardin  ;  c'est 
aussi  pis  que  la  race  des  morp...,  des  poux,  qui,  dans  une  nuit,  comptent  leurs 
enfants    par    milliers  ^. 

Le  Rougyff  a  du  reste  tendu  la  main  au  Père  Duchesne,  dont  il 
invoque   le   patronage  : 

Comme  toi  je  foutrai  en  déroute  tous  les  triples  chats  qui  nous  égratignent, 
tous  les  tigres  qui  font  la  chatemitte.  Ah...  foutre,  mon  ami  Duchesne,  tu  parles 
d'une  espingole.  Si  un  bougre  tortigne  [tortille]  du  cul,  crack,  mon  bougre  est  à 
bas.  Apprends  et  dis  à  tous  que  j'ai  foutu  à  l'ombre  tous  ceux  que  j'ai  couché  en 
joue  alors  que  je  n'avais  encore  que  mon  fusil  de  cent  sous....  ^. 

Hors  de  Paris.  --Le  Père  Duchesne  a  aussi  fait  école  dans  les 
départements,  ainsi  à  Commune  Affranchie  ^  J'ai  trouvé  une  lettre 

1.  Ann.  Révol.,  1910,   III,  p.  332. 

2.  Voir  les  extraits  du  Journal  de  Guffroy,  Joseph  Lebon  à  la  Conv.  Nat.,  Paris,  Imp.  Nat., 
mess,  an  III,  p.  12,  n"  29.  Il  cite  pour  se  défendre. 

3.  Ib.,  n»  6. 

4.  Ib.,  n"  25;  ib.,  p.  15-16. 

5.  N»  37,  Biizot,  Menu,  P.  just.,  p.  355. 

6.  Bibl.  Nat.,  Le-  795,  dans  L.  .racob,  Le  Bon,  t.  II,  p.  234. 

7.  An  II.  Voir  Bibl.  Nat.,  L  c^  2588,  in-8«. 


SUCCES  PASSAGER  195 

au  rapporteur  d'un  décret  à  la  Convention,  visiblement  écrite  dans 
le  style  et  le  langage  du  maître  par  un  homme  en  possession  de  sa 
manière.  En  voici  les  passages  principaux  : 

Citoyen  Rapporteur, 

Suspens  un  instant  tes  travaux...  Mon  nom  est  Rulho,  nom,  j'ose  le  dire,  connu 
dans  les  fastes  du  patriotisme  Toulousain.  Longtemps  avant  la  réquisition,  je 
volai  aux  frontières,  je  m'y  suis  battu  en  enragé  :  j'ai  laissé  ma  mâchoire  infé- 
rieure sur  le  champ  de  bataille  !  Eh  bien  !  je  m'en  fous  !  Il  me  reste  encore  quelques 
dents,  je  les  réserve  pour  manger  un  Espagnol  ;  et  je  jure  par  ma  balafre  que  je 
le  mangerai,  fut-il  plus  coriace  qu'une  corneille  de  cent  ans...  J'avais  un  cousin 
excellent  patriote.  Du  temps  que  je  me  faisais  casser  la  gueule  pour  la  République, 
cet  honnête  cousin  s'est  endormi  pour  toujours  ;  mais  avant  de  se  coucher,  il 
m'a  donné  son  bien.  J'arrive  :  je  m'empare  des  noyeaux  ;  et  j'allais  joindre  nos 
ennemis  pour  les  sabrer  et  mes  camarades  pour  ribauler  avec  eux...  lorsqu'est 
venue  votre  loi  qui  casse  le  testament  comme  un  verre  :  et  puis  c'est  une  paire 
de  dévotes  et  un  reclus  incivique  qui  tendent  la  griffe  pour  me  happer  la  dépouille 
du  feu  cousin.  Eh  !  bien  :  voilà  encore  que  je  m'en  fous.  Je  n'ai  pas  besoin  d'être 
riche  pour  me  bien  battre.  Cependant  je  t'avouerai  qu'il  y  a  là-dedans  quelque 
chose  qui  me  foutimasse... 

L'auteur  explique  qu'il  voudrait  au  moins  un  sixième  pour 
s'équiper  et  pour  boire. 

Sans  cela  voilà  mes  foutus  aristocrates  bien  à  leur  aise  et  moi  sans  pain.  Il  n'y 
a  pas  là  d'égalité,  foutre  !  Et  puis  au  moment  où  j'y  penserai  le  moins,  ne  puis-je 
pas  me  trouver  le  père  d'une  douzaine  d'enfants,  car  ce  n'est  pas  ma  faute  s'il  n'y 
en  a  pas  davantage.  Si  je  meurs  au  camp  du  Boulou,  dis  à  ma  pauvre  postérité 
qu'elle  aille  demander  du  pain  à  leurs  sacrés  cousins  et  cousines  ;  à  coup  sûr, 
on  leur  foutra  de  la  pelle  au  cul,  car  leur  papa  était  un  mécréant...  Je  demande 
que  tu  examines  si  la  chose  que  je  propose  est  juste  en  général.  Si  tu  dis  non,  je 
serai  content.  Si  tu  dis  oui,  je  le  serai  encore  davantage.  Adieu,  Salut  et  fraternité  ^. 

Nous  qui  lisons  à  froid  ces  pages  salies  d'ordures,  nous  sommes 
portés,  tout  en  les  jugeant  très  sévèrement,  à  ne  pas  leur  attribuer 
grande  importance.  Les  grossièretés  et  les  vulgarités  n'y  sont  que 
des  manières  d'enseignes.  Elles  sont  accrochées  à  la  façon  de  gros 
numéros  sur  des  maisons,  habitées  aussi  convenablement  que  d'autres, 
quelquefois  mieux. 

En  effet,  l'étude  de  Braesch  est  suivie  d'un  appendice  où  au  cha- 
pitre X  sont  résumés  le  lexique  et  la  grammaire  d'LIébert  (p.  147). 
L'auteur  y  a  mis  pêle-mêle,  dans  le  désordre  alphabétique,  les  faits 
qu'il  a  recueillis  ;  c'était  peut-être  le  moyen  le  meilleur  pour  donner 
idée  des  éléments  composites  dont  est  fait  ce  langage.  La  boue  tire 
l'œil,  elle  n'y  tient  pas  grande  place.  L'ensemble  du  tableau  est 
«  bougrement  »  révélateur. 

1.  Arch.  Nat.,  A.  A.  56,  Plaq.  2.  Lettre  du  17  frim.  an  11-7  déc.  1793. 


CHAPITRE    V 

LA  CHUTE 

Résistances  et  réactions.  —  En  dehors  des  imitations  qu'il 
provoqua,  il  est  incontestable  que  l'exemple  d'Hébert  eut  une 
influence  :  «  Je  suis  d'une  joie  de  Père  Duchène,  foutre  »,  s'écrie  Bois- 
say  ^.  Lebon  aurait  dit  :  «  Les  hommes  sont  de  i^-ilains  bougres,  et  je  ne 
vois  plus  à  qui  me  lier...  ô  dictateur,  ô  Fayetistes,  ô  Brissotins  !  comme 
vous  me  foulez  Vâme  à  la  renverse  !  sacre'  mille  triple  gueux,  comme  je 
suis  en  colère  »  ^  !  Il  est  facile  de  voir  de  qui  s'inspire  l'auteur  de  ce 
propos. 

]y|me  Roland,  à  Sainte-Pélagie,  accusée  par  un  pamphlétaire, 
a  parlé  de  la  responsabiblité  de  ces  feuilles  du  Père  Duchêne,  «  sale 
écrit  dont  Hébert,  substitut  de  la  Commune  de  Paris,  empoisonne 
tous  les  matins  le  peuple  ignorant  qui  boit  comme  l'eau  la  calomnie  » 
...elle  ajoute  :«  Ce  conte  ridicule  était  assaisonné  de  tout  ce  qui  fait 
les  ornements  du  langage  du  Père  Duchêne  »  *. 

Révolte  de  i. 'esprit  de  dignité.  —  Mais  personne,  même  parmi 
les  adversaires  irréconciliables  de  la  Révolution,  ne  peut  songer  à 
soutenir  que  le  grand  nombre  de  ceux  qui  s'étaient  donné  yiour 
mission  soit  de  conduire  le  peuple,  soit  de  l'instruire,  se  soient  éga- 
rés dans  l'égout.  Ils  estimaient  qu'il  fallait  l'élever  non  l'abaisser. 

Les  «  bourgeois  »  du  Tiers  État  devenus  les  Constituants  ne  fai- 
saient qu'obéir  à  leurs  habitudes  et  à  leurs  goûts  de  dignité,  soit. 
Mais  quand  ils  eurent  cédé  la  place,  quand  la  République  fut  fon- 
dée, l'oubli  de  soi-même,  la  méconnaissance  de  la  dignité  du  souve- 
rain furent  condamnés  plus  sévèrement  encore.  La  Déclaration  des 
Devoirs  de  l'Homme  de  Lanthenas  établissait  la  théorie  :  «  la  mal- 
propreté... la  laideur  du  corps,  la  dépravation  des  traits,  la  gros- 
sièreté même  du  langage...  caractérisent  non  pas  le  pays,  ni  l'air,  ni 
les  eaux,  ni  telle  profession,  tel  degré  de  pauvreté  ou  d'aisance,  mais 
l'esclavage  »  *. 

1.  20  pluv.  an  II-8  fé>T.  1794,  Arch.  Nat.,  F^  4394,  plaq.  I,  p.  39. 

2.  Lecointre,  Les  Crimes  des  sept  Membr.,  p.  139. 

3.  Sec'''  Arrest",  2b  août  1793. 

4.  Paris,  I.  N.,  titre  II,  XI,  2  juill.  1793.  On  citerait  vingt  textes  oà  est  répudié  de 
même  la  grossiJreté  de  langage. 


LA  CHUTE  197 

Le  2  décembre  1792,  à  la  Convention,  Rabaud  Saint-Étienne  se 
refusait  même  à  nommer  «  certains  pamphlets  »  :  «  Je  parle  de  ces  titres 
orduriers  que  la  décence  m'empêche  de  rappeler  ici...  ».  Là-dessus, 
comme  un  inconnu  déclarait  que  les  titres  étaient  vraiment  indé- 
cents, mais  que  la  politesse  n'est  pas  une  vertu  républicaine.  Rewbel 
riposta  :  «  5i  la  politesse  n'est  pas  une  vertu  républicaine,  la  décence 
en  est  une,   car  il  faut  des  mœurs  dans  une  République  »  ^. 

l,e  représentant  Jean  Lebon  écrit  au  Comité  de  Salut  public, 
qu'un  nommé  Cochet...  a...  déclaré  qu'à  la  Société  populaire,  il  se  /... 
du  représentant  du  peuple  ^  ;  il  est  visiblement  aussi  scandalisé  de 
la  forme  que  du  fonds.  Grégoire  devait  à  son  caractère  de  protester 
fortement.  Il  le  fit  : 

Il  faut,  disait  il,  que  les  écrivains  qui  réunissent  le  talent  et  le  courage,  opposent 
une  digue  à  ce  débordement  de  pamphlets,  où  la  grossièreté,  j'ai  presque  dit 
l'infamie  du  style,  le  dispute  à  celle  des  sentimens.  Il  faut  qu'ils  luttent  contre 
cette  nullité  ambitieuse,  qui,  sans  respect  pour  le  goût  et  l'oreille,  confondant 
tous  les  genres  et  tous  les  styles,  déploie  tant  d'audace  pour  dominer  la  scène. 
Il  faut  qu'ils  tonnent  contre  cette  habitude  de  propos  immondes,  dont  la  conta- 
gion a  gagné  même  un  grand  nombre  de  femmes.  Comment  ne  pas  croire  à  leur 
dissolution,  lorsque  leurs  discours  annoncent  qu'ils  ont  secoué  jusqu'aux  signes 
extérieurs  de  cette  décence  qui  embellit  toutes  les  vertus  ? 

Cette  dégradation  du  langage,  du  goût  et  de  la  morale  est  vraiment  contre- 
révolutionnaire  ;  car  elle  tend  à  nous  flétrir  aux  yeux  des  étrangers.  Un  langage 
décent,  soigné,  est  seul  digne  des  sentimens  exquis  d'un  répubhcain.  Il  faut 
que  tout  ce  qui  est  beau,  tout  ce  qui  est  bon,  entre  dans  la  définition  du  sans- 
culotisme  '. 

L'apologétique  d'Hébert.  —  Hébert  se  f...  des  dégoûtés.  Il 
répondait  à  ses  censeurs  : 

...moi  aussi  je  sais  parler  latin  ;  mais  ma  langue  naturelle  est  celle  de  la  Sans- 
culotterie...  il  faut  jurer  avec  ceux  qui  jurent,  foutre.  Ma  rudesse,  quoiqu'on  en 
dise,  ne  déplaît  pas  autant  que  quelques  viédazes  le  prétendent.  Tous  ceux  qui 
aiment  la  franchise  et  la  probité  ne  s'effarouchent  pas  des  bougres  et  des  foutres 
dont  je  larde  par-ci  par-là  mes  joies  et  mes  colères  ;  les  oreilles  si  délicates  qui 
sont  déchirées  de  mes  expressions,  les  trouveraient  délicieuses,  si  je  voulais  être 
l'apôtre  de  l'aristocratie  *. 

Marat  lui  est  apparu  en  songe  et  lui  a  dit  :  «  Tu  parles  le  langage 
des   sans-culottes,   et   tes   bougreries  qui  donnent  des  vapeurs  aux 

1.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  pp.  170-174. 

2.  27  frim.  an  11-17  déc.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  470. 

3.  Bull.  Conv.  \ai.,  22  niv.  an  second  de  la  République.  C'est  peut-être  déjà  au  Père 
Duchne  qu'il  pensait  quand  il  disait  dans  son  Rapport  de  prairial  :  «Bientôt  seront  vouées 
au  ir.épris  ces  brochiu-es  souillées  de  lubricité  ou  d'imprécations  convulsives  -  (Voir  Lett.  à 
Grég.,  p.  306). 

4.  P.  Duch.,  n=  257,  p.  3. 


198  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

petites    maîtresses,    ronflent   agréablement  aux  oreilles  des  hommes 
libres  »  ^. 

Hébert   imagine   un   entretien  avec   le   Père   Gérard   : 

Le  p.  Gérard.  —  N'y  a  qu'une  chose  qui  m'a  un  p'tit  brin  offusqué. 

Le  p.  Duchesne.  —  Je  vous  entends.  Vous  voulez  dire  mes  foutres,  mes  bougres, 
les  sacredieux  et  d'autres  petites  foutaises. 

Le  p.  Gérard.  —  Juste.  En  lisant  vos  colères,  vos  joies,  j 'aurions  ben  voulu 
n'pas  trouver  tant  d'jurons  parmi  les  bonnes  vérités  que  vous  lâchez  de  temps 
en  temps. 

Le  p.  Duchesne.  —  Que  voulez-vous,  foutre,  c'est  une  habitude  de  jeunesse... 
Après  tout,  foutre,  ce  n'est  pas  pour  des  demoiselles  que  je  fous  mes  idées  sur  le 
papier  ^. 

Il  faut  jurer  avec  ceux  qui  jurent,  proclame-t-il  ailleurs,  dans  le 
numéro  où  il  reconnaît  que  le  Ministre  lui  a  payé  des  abonnements 
en  vue  de  distributions  dans  les    armées  ^. 

Lemaire  parlait  exactement  de  même  *.  Si  un  de  ces  numéros 
paraît  sans  ornements,  c'est  que  son  oncle  le  curé  a  passé  par  là, 
le  dimanche  de  Pâques,  mais  les  lecteurs  ne  perdront  rien  pour 
attendre  ^. 

Dans  la  Trompette  du  Père  Duchêne,  il  y  revient  en  gouaillant  : 

Je  jurerai,  sans  être  immoral  ou  indécent...  Les  f...  et  les  b...  me  sont  défendus 
par  la  sagesse,  qui  m'a  tiré  fortement  les  oreilles  pour  avoir  longtemps  con- 
servé cette  habitude  à  laquelle  je  n'attachois  pas  de  conséquence.  La  dame  d'un 
ton  sévère  m'a  rudement  gourmande  l'autre  jour  :  «  Apprends,  m'a-t-elle  dit,  que 
les  vertus  seules  doivent  maintenir  la  république,  et  que  pour  les  prêcher,  il  ne 
faut  plus  employer  le  langage  obscène  de  la  débauche  crapuleuse  et  des  vices  qui 
dégradent  l'homme  ». 

C'étoit  bon  sous  l'ancien  régime  qui  permettoit  la  grosse  joie  pour  dispenser 
d'avoir  des  mœurs.  Un  peuple  trivial  dans  son  langage,  et  sans  mœurs,  ne  peut 
être  longtemps  libre.  S'il  est  licencieux,  il  retombe  bientôt  dans  l'esclavage.  Ainsi, 
mon  vieil  ami,  griffonne  tant  que  tu  voudras,  mais  ménage  les  chastes  oreilles 
de  l'innocence,  en  lui  prêchant  une  morale  aimable  et  pure.  Parle  (s)  de  Bacchus 
et  de  tes  fredaines,  parle(s)  de  tes  fourneaux  et  débite(s)  tant  que  tu  voudras  des 

1.  Père  Duch.,  n"  2fi4,  p.  3. 

2.  Ib.y  n»  XII,  d.  Br.,  p.  29.5,  .31  oct.  1790. 

3.  Ib.,  n»  254,  p.  8. 

4.  «  Encore  des  b.,  des  f.  Ah,  le  grossier,  va  dire  le  mirlillore  à  la  violette  et  la  bégueule 
à  l'ambre.  Fi,  cet  homme  est  un  pacaux  qui  déchire  les  tympans  délicats  et  salit  les  bouches 
de  roses...  et  qu'est-ce  que  ça  me  fait  à  moi  qu'un  empesé  crie  contre  moi,  fasse  la  mine 
et  rechigne,  mon  rcfrein  est  pour  moi  une  seconde  nature  •  (2'  Lett.  b.  pair.,  p.  3). 

5.  Voir  la  72'  Lett.  b.  pair.,  dimanche  de  Pâques,  qui  contient  un  p.  s.  :  »  On  va  peut- 
être  s'étonner  de  ne  pas  voir  aujourd'hui  dimanche  de  Pâques,  une  seule  f...  ni  un  seul  b... 
Mais  mon  vieux  oncle  le  curé  s'est  avisé  d'entrer  aujourd'hui  dans  ma  boutique,  et  ayant 
lu  cette  lettre,  il  en  a  efTacé  tout  ce  qui  lui  paroissoit  trop  ronflant  pour  cette  bonne  fête, 
et  l'a  envoyée  à  l'impression.  Il  me  seroit  impossible  de  ne  pas  revenir  à  ma  manière 
j'aurois  trop  l'air  d'un  foutu  capon  ;  et  dans  ce  moment  il  est  des  animaux  à  qui  il  faut 
parler  dur  comme  à  des  chevaux,  encore  n'entendent-ils  pas  ». 


LA  CHUTE  199 

godandrioles  ;  mais  au  nom  de  la  patrie,  ne  parsème  pas  tes  agréables  folies  de 
trivialités  dégoûtantes...  Sois  l'écrivain  des  campagnes  et  du  peuple  ;  égaye-les, 
mais  ne  le  dégrade  (s)  pas...  il  étoit  bon  de  jeter  à  la  tête  couronnée  des  despotes 
quelques  gros  jurons,  pour  les  épouvanter  ;  mais  la  voix  tonnante  des  canons 
suffît  à  présent...  le  char  de  la  liberté  maintenant  débourbé  roulera,  sans  qu'on 
soit  obligé  de  jurer  comme  un  charretier  pour  qu'il  roule  majestueusement  pen- 
dant des  siècles. 

Et  puis  il  retourne  à  son  vomissement  K 

La  tenue  du  langage  et  le  terrorisme.  —  En  général,  les 
Robespierristes,  comme  leur  chef,  s'abstinrent  systématiquement 
de   se  souiller  ainsi  ^.  Saint- Just   a  expliqué  pourquoi   : 

Un  homme  révolutionnaire  est  plein  d'honneur  ;  il  est  policé  sans  fadeur,  mais 
par  franchise,  et  parce  qu'il  est  en  paix  avec  son  propre  cœur  ;  il  croit  que  la 
grossièreté  est  une  marque  de  tromperie  et  de  remords  et  qu'elle  déguise  la 
fausseté  sous  l'emportement  ^. 

1/ Adresse  de  la  Convention  au  peuple  français  à  propos  du  dis- 
cours de  Grégoire  s'inspirait  des  mêmes  principes  : 

Sous  le  despotisme,  le  langage  avait  le  caractère  de  la  bassesse  ;  c'était  le  jargon 
de  ceux  qu'on  nommait  gens  du  bon  ton,  et  qui  étaient  presque  toujours  l'op- 
probre des  mœurs  et  la  lie  de  l'humanité.  Le  langage  des  républicains  doit  être 
signalé  par  une  franchise,  une  dignité  également  éloignée  de  l'abjection  et  de  la 
rudesse.  Les  esprits  bornés  et  les  méchants  se  portent  toujours  aux  extrêmes  : 
ceux-là,  parce  qu'ils  ont  le  jugement  faux  ;  ceux-ci,  parce  qu'ils  sont  contre- 
révolutionnaires.  Il  est  sage,  sans  doute,  d'avoir  remis  en  honneur  le  tutoiement, 
qui  n'avait  été  exclu  du  discours  que  par  la  servitude,  et  qui  n'y  paraissait  plus 
guère  que  pour  outrager  l'égalité  ;  mais  la  grossièreté  du  style  et  du  caractère, 
qui  se  reproduit  d'une  manière  si  révoltante,  est  un  autre  excès... 

Le  nom  de  la  Divinité,  le  nom  de  la  Vertu  ne  doivent  être  prononcés  qu'avec 
respect  ;  et  par  quelle  fatalité,  chez  les  peuples  modernes,  s'est  introduit  cet 
usage  grossier  qui,  sous  le  nom  de  jurements,  ne  présente  jamais  que  les  images 
du  blasphème  ou  celles  de  l'obscénité  ?  Il  est  le  facile  et  méprisable  talent  de 
cacher  la  nullité  de  l'esprit  ou  de  donner  à  la  brutalité  un  accent  plus  féroce. 

Et  cependant,  tel  est  parmi  nous  le  langage  habituel  d'un  grand  nombre  de 
personnes,  même  dans  cette  autre  moitié  du  genre  humain  chez  qui  la  décence 
embellit  toutes  les  autres  qualités,  chez  qui  les  autres  qualités,  sans  la  décence, 
ne  sont  rien,  et  dont  la  moralité  extérieure  ne  tarde  pas  à  se  démentir,  si  le  sen- 
timent de  tout  ce  qui  est  honnête  n'est  profondément  gravé  dans  le  cœur.  Le 
style  grossier  était  celui  de  Capet  et  d'Hébert  ;  le  langage  d'un  tyran  et  d'un 


1.  N"  101,  p.  3,  1"  janv.  1793. 

2.  Je  ne  sais  où  Victor  Hugo  aurait  trouvé  l'indication  qu'on  lit  dans  les  Reliques  de 
1793  (Ed.  Nat''',  p.  398)  :  «Les  grossièretés  du  P.  Duchène,  disait  Piobespierre,  manquent 
de  respect  au  peuple  ».  Il  se  peut  qu'on  ait  attribué  à  Robespierre  les  phrases  qu'on  lira 
plus  loin  dans  V Adresse  de  la  Convention. 

3.  Œuv.,  t.  II,  p.  372,  Rapp.  s.  1.  Fol.  Générale. 


200  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

contre-révolutionnaire  doit-il  souiller  des  bouches  républicaines  ?  Tout  ce  qui 
tend  à  corrompre  la  morale  est  un  attentat  contre  la  majesté  du  peuple  français  ^. 

Mais  pareil  mal   ne  guérit  pas  en  un  jour. 

Sclimldt  a  inséré  un  rapport  de  police  où  sont  recueillis  des  pro- 
pos d'ouvriers  qui  s'étonnent  qu'on  ne  supprime  pas  la  feuille  d'un 
émule  d'Hébert   : 

«  Il  est  bien  étonnant,  disaient-ils,  qu'on  n'arrête  pas  le  journal  qui  peut  cor- 
rompre l'esprit  public  par  les  jurements  et  autres  vilains  mots  dont  il  est  rempli. 
—  Ne  perdons  pas  de  vue,  disait  un  sans-culotte  d'un  certain  âge,  que  pour  être 
véritablement  républicain,  il  faut  être  honnête  et  vertueux.  —  Vous  avez  bien 
raison  »,  s'est-on  écrié  de  toute  part  ^. 

Pourtant  j'ajoute  peu  de  foi,  je  l'avoue,  à  ce  rapport.  A  ce  moment 
Hébert  passe  devant  le  Tribunal  Révolutionnaire,  et  le  policier  — 
comme  la  plupart  de  ses  congénères  —  se  croit  sans  doute  obligé  de 
ramasser  —  ou  d'inventer  —  des  faits  qui  plairont  au  gouvernement, 
en  lui  laissant  croire  que  sa  politique  a  la  faveur  de  l'opinion. 

Hébert  pris  a  partie,  —  Au  moment  où  Hébert  fut  arrêté  (mai 
1793),  on  distinguait  deux  courants.  Les  uns,  comme  le  ministre  de 
l'Intérieur  Garât,  déclaraient  :  «j'ai  horreur  de  tous  les  écrits  qui 
ne  prêchent  pas  la  raison  et  la  morale  dans  le  langage  qui  leur  con- 
vient »  ^.  Les  autres  approuvaient  l'auteur  de  ce  journal  qui  ins- 
truit   le    peuple    en    parlant    son    langage  *. 

Parmi  les   censeurs   les   plus   âpres   était  Camille  Desmoulins  ^ 

Ne  sais-tu  pas,  malheureux,  objurguait-il,  que  ce  sont  des  lambeaux  de  tes 
feuilles  qu'ils  [les  ennemis]  insèrent  dans  leurs  gazettes  ?  Comme  si  le  peuple 
était  aussi  bête,  aussi  ignorant  que  tu  voudrais  le  faire  croire  à  M.  Pitt,  comme 
si  on  ne  pouvait  lui  parler  qu'un  langage  aussi  grossier,  comme  si  c'était  là  le 
langage  de  la  Convention  et  du  Comité  de  Salut  public  ;  comme  si  tes  saletés 
étaient  celles  de  la  nation,  comme  si  un  égout  de  Paris  était  la  Seine  ®. 

Après  Thermidor.  —  En  l'an  III,  on  voit  encore  des  chansons 
grivoises,  moitié  poissard,  moitié  Père  Duchêne,  s'intercaler  parmi 
les  chants  en  style  pompeux  admis  dans  l'Anthologie  patriotique  '. 

1.  Adr.,  Conv.,  16  prair.  an  II-4  Juin  1794,  Guill.,  Proc.-Verb.  Corn.  I.  P.,  Conv.,  t.  IV, 
p.  497. 

2.  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  II,  p.  177,  1"  germ.  an  11-21  mars  1794. 

3.  Conv.,  27  mai  1793,  Bucliez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  261. 
•1.  Terrasson,  Jacob.,  môme  jour,  Eid.,  ib.,  p.  275. 

5.  y-*  Cord.,  n°  V,  quintidi  niv.  an  II-l"'  déc.  1793. 

6.  Voir  liât.,  Hist.  Presse,  t.  VI,  p.  499-500.  Cf.  L'attention  et  le  silence  que  les  tribunes 
avoient  prêté  à  mes  numéros  IV  et  III,  ce  qui  prouve  que  les  oreilles  du  peuple  ne  sont 
pas  si  hcbcrtistes  qu'on  le  dit,  et  qu'il  aime  qu'on  lui  parle  un  autre  langage  et  qu'on 
lui  fasse  l'honneur  de  croire  qu'il  entend  le  français  »  (V^  Cord.,  n°  VI,  Ed.  Calvet,  p.  194). 

7.  Pougin,  in-18,  pp.  57  et  60  (Bibl.  Carnav.,  602123). 


LA  CHUTE  201 

Cependant,  le  dégoût  avait  suivi  rapidement  la  réaction  du  9  Ther- 
midor. Courtois,  dans  son  Rapport,  fait  injustement  grief  à  tous  les 
terroristes  de  leur  verbe  déhonté  :  «  Dans  un  temps,  dit-il,  où  la 
pudeur  du  langage,  comme  celle  de  l'âme,  est  impunément  violée  ; 
où  l'on  fait  parade  d'une  nudité  dégoûtante  d'expression  ;  où  un 
conspirateur  appelé  le  régénérateur  de  V Alsace,  parce  qu'il  la  plonge 
dans  un  bain  de  sang,  est  (dit-on),  un  maître  bougre  »  ^... 

Bientôt  un  peu  partout,  on  mettra  l'indécence  au  nombre  des 
hontes  du  passé.  On  lit,  dans  un  procès-verbal  du  Comité  de  Surveil- 
lance du  département  de  l'Ain  :  «  Le-dit  Dorfeuille,  se  disant  Père 
Duchêne  le  cadet,  a  empoisonné  ce  pays  d'écrits  sales  et  immoraux  »  ^. 

Ce  ne  fut  donc  qu'une  crise.  Mais  le  souvenir  et  le  modèle  restèrent. 
On  vit  reparaître  des  publications  analogues  ^.  Il  y  en  eut  sous  le  Direc- 
toire *.  Une  facétie  signalée  par  Hatin  se  rapporte  à  cette  résur- 
rection. C'est  un  nouvel  Arrêt  burlesque,  qui  prétend  donner  congé  à  la 
grossièreté  ^. 

On  a  réimprimé  récemment  une  chanson  de  l'an  VIII.  Elle  est  aussi 
sale  que  sotte  : 

Ventre  libre  ou  mourir 

L'étron   républicain 

M...  à  la  République  (cri  actuel  du  peuple  français)  '. 

1.  P.  22. 

2.  Com.  de  Surv.  Bou-g,  15  niv.  an  III-4  janv.  1795,  Arch.  de  l'Ain,  932,  pièce. 

3.  La  Bibl.  Nat.  donne  comme  postérieur  à  la  Terreur  le  Journal  de  Damaka  :  La  Résur- 
rection du  véritable  P.  Duchêne,  Tourn.,  t.  II,  11528  ;  le  Journal  de  Ballois  et  Caignard, 
Bibl.  Nat.,  L  c-  937,  in-S»  ;  le  Journal  de  R.  F.  Lebois,  ib.,  L  c^  2674,  in-S". 

4.  Citons  la  Lett.  de  la  Mère  Duchêne,  marchande  de  poissons  à  la  Halle.  Bibl.  Nat., 
L  c^  2717,  in-S".  Il  y  est  question  des  Cinq  Cents  (p.  2).  C'est  un  appel  à  la  concorde. 

5.  «  Le  grand  jugement  en  dernier  ressort  du  bureau  central,  section  de  la  politesse, 
qui  bannit  à  perpétuité  les  b...  et  les  f...  de  la  République. 

«  Sur  le  rapport  de  messires  Galopin  et  Craquefort...  A  été  remontré  que  de  tout  temps 
les  intendants  bonneaux  des  menus  plaisirs  de  toute  classe,  les  magistrats  furets  des  bou- 
doirs et  lycées  de  prostitution  publique,  avaient  dû  proscrire  les  b...  et  les  f...,  attendu  que 
la  chose  vaut  mieux  que  le  mot  ;  que  les  f...,  langage  du  peuple  en  humeur  grise,  sont  une 
preuve  palpable  d'une  tendance  à  l'anarchie  de  1793,  qu'il  faut  pulvériser  dans  l'alphabet... 

«  A  été  par  ensuite  dépapillotté  un  épouvantable  fagot  de  paperasses  en  rubans  roses 
enliassant  trois  cent  soixante  et  quinze  billets  en  prose  rimée  et  en  manière  de  dénoncia- 
tion de  tous  les  salons  dorés... 

«  Sur  quoi,  le  souverain  bureau  de  politesse,  crossant  aux  pieds  les  remontrances  tri- 
plement cuirassées  de  raison  d'un  de  ses  membres...,  a  opiné  pour  qu'il  fût  fabriqué  une 
simagrée  de  dictionnaire  à  l'usage  des  républicains  à  la  manière  de  Limodin,  permis  tou- 
tefois par  grâce  aux  seuls  porte-mousquets  à  poil  existant  aux  armées,  de  se  servir  de  b... 
et  f...  jusqu'à  nouvel  ordre  !... 

«  Et  a  décrété  que  le  Père  Duchêne  serait  pourchassé  comme  un  vaurien,  malgré  son 
costume  républicain  ;  qu'il  sera,  de  plus,  sans  broncher,  fait  un  message  au  conseil  des 
Cinq-Cents  à  l'effet  de  déclarer,  à  la  face  de  la  République,  que  les  b...  et  les  f...  mettaient 
la  patrie  en  danger,  et  qu'il  soit,  sans  plus  barguigner,  lancé  les  mille  millions  de  foudres 
législatives  contre  les  sacripans  de  b...  et  de  f...,  dont  le  gros  Père  Duchêne  écorche  mili- 
tairement les  oreilles  de  chien  de  tous  les  honnêtes  gens  des  galeries  du  Palais-Royal  (Hat., 
Hist.  Presse,  t.  VI,  pp.  546-548). 

6.  Cette  ordure  a  été  transmise  au  Directoire  par  le  C'«  Central  du  Loir-et-Cher  (Blois, 
1"  brum.  an  VIH,  Ann.  Révol.,  1922,  t.  XIV,  p.  337). 


202  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Après  le  coup  d'État,  la  police  fut  chargée  de  veiller  sur  la  décence 
comme  sur  le  reste.  Mais  la  veine  poissarde  n'était  pas  pour  cela  sté- 
rilisée. On  signale  une  Chanson  poissarde  en  F  honneur  de  Bonaparte, 
pleine  de  mots  grossiers  et  même  orduriers  ^. 

Conclusion.  —  Je  ne  voudrais  pas  trop  insister,  ni  faire  porter  à 
Hébert  et  à  ses  caudataires  une  responsabilité  exagérée.  Les  Père 
Duchêne  n'ont  jamais  été  qu'une  sentine,  un  moment  ouverte  et 
débordante,  mais  bientôt  refermée.  Si  on  a  vu,  plus  tard,  couler  de 
nouveau  le  fleuve  impur,  c'est  qu'il  ne  tarit  jamais.  A  la  Cour  de 
Napoléon,  nous  le  verrons  au  tome  suivant  de  cette  Histoire,  une 
étiquette  rigide  ne  parvenait  pas  à  contraindre  la  liberté  et  même 
la  licence  du  langage,  innée  chez  certains  grands  personnages.  Et, 
dans  le  camp  opposé,  la  langue  verte  avait  ses  habitués.  Un  Elzéar 
de  Sabran  écrivait  carrément  qu'il  ne  veut  pas  se  «  cochonner  » 
sous  le  joug  de  Bonaparte  ^. 

Dans  Germinal,  un  des  personnages  de  Zola,  la  Mouquette  relève 
sa  robe  et  montre  son  derrière  aux  gendarmes.  L'auteur  ajoute  :  Il 
n'était  pas  obscène,  il  était  farouche.  La  Muse  d'Hébert,  en  faisant 
le  même  geste,  n'effraie  pas,  elle  dégoûte. 

Le  moins  qu'on  puisse  dire  c'est  que  l'école  du  Père  Duchêne  a 
risqué  de  faire  un  tort  grave  à  la  langue  en  compromettant  sans  aucun 
avantage  des  résultats  acquis  au  prix  de  longs  efforts,  je  veux  dire 
une  décence  extérieure,  qui  n'est,  je  le  veux  bien,  qu'un  vêtement 
comme  les  autres,  mais  faute  duquel  la  France  eût  pu  perdre  la  figure 
qu'elle  avait  prise  aux  yeux  du  monde. 

Et  jamais  moment  ne  fut  plus  mal  choisi.  S'il  était  indifférent 
aux  écrivains  royalistes  de  compromettre  la  démocratie  ^,  des  répu- 
blicains auraient  dû  ne  pas  fournir  à  ces  détracteurs  un  prétexte 
pour  affirmer  qu'elle  est  soumise  à  une  loi  de  bassesse  innée,  qui  lui 
fait  salir  tout  ce  qui  entre  en  contact  avec  elle.  C'est,  aujourd'hui 
encore,  avec  des  citations  qu'on  emprunte  aux  pamphlets  d'Hébert 
et  C"',  qu'on  entend  prouver  que  la  Révolution  a  parlé  la  langue  de 
la  crapule. 

1.  La  Gaz.  de  Fr.  du  1<"  niv.  an  VIII-20  déc.  1799  la  désapprouve  (AuL,  Par...  Cons. 
t.   I,  p.  64). 

2.  Lett.  d'Elzéar  de  Sabran,  1799,  G.  Maugras,  Delph.  de  Sabran  (M"''  de  Custine), 
p.  363-364. 

Le  verbe  *Bas-Lang.  =  faire  salement  un  ouvrage.  Cf.  L.,  H.  D.  T.  Le  pronominal -0- 
tous  les  lexiques. 

3.  Quand  les  monarchicns  firent  contre  les  Jacobins  un  Véritable  Père  Duchêne,  ils  dépas- 
sèrent leurs  modèles.  «  La  forme,  dit  Braesch,  en  est  particulièrement  grossière  et  le  ton  plus 
canaille  encore  que  celui  des  Père  Duchêne  de  gauche  »  (fasc.  I,  p.  68).  La  remarque  en  avait 
été  faite  par  Louis  Blanc.  D'autre  part,  c'est  de  ce  côté  qu'on  inventa  la  Mère  Duchêne. 


CHAPITRE    VI 
RÉPERTOIRE 

I.  —  LES  MOTS  FAMILIERS,  VULGAIRES  OU  BAS 

Les  mots  de  métiers  et  d'arts.  —  Il  y  a  plusieurs  façons  pour  un 
mot  d'être  bas.  La  première  est  d'exprimer  des  choses  basses,  une 
autre  d'exprimer  bassement  des  choses  quelconques. 

Considérons  d'abord  la  première.  Les  choses  basses,  c'étaient  très 
souvent  les  choses  de  la  vie  ordinaire.  Au  beau  temps  de  la  hiérar- 
chie rigoureuse  des  mots,  les  termes  d'arts  et  de  métiers  avaient  été 
relégués  parmi  ceux  dont  il  n'était  pas  permis  à  un  écrivain  du  genre 
noble  ni  même  à  un  homme  de  qualité  de  se  servir. 

Après  ce  que  j'ai  dit  au  tome  VI  de  l'attention  dont  au  xviiii^  siècle 
tous  les  arts,  même  les  plus  humbles,  furent  l'objet  et  de  quelques 
essais  qui  avaient  même  été  tentés  pour  accommoder  les  mots  de  cette 
classe  à  la  poésie,  je  n'ai  pas  à  y  insister.  La  réhabilitation  était  com- 
plète en  théorie.  Delille,  le  Delille  des  Géorgiques,  vingt  ans  avant  la 
Révolution,  avait  lui-même  lancé  quelques  paradoxes  au  sujet  de 
l'égalité  des  droits  de  mots  comme  (^ache  ou  chou. 

Toutefois,  il  est  incontestable,  étant  donné  l'idée  nouvelle  qu'on  se 
faisait  de  la  Société  du  lendemain,  que  les  métiers  manuels  gagnèrent 
encore  en  dignité. 

Grégoire  avait  exposé,  à  la  Convention,  avec  l'emphase  de  l'époque, 
mais  non  sans  une  certaine  justesse,  ce  que  la  Révolution  allait  donner 
aux  noms  des  artisans  et  à  leur  technologie  d'estime  et  de  respect. 

L'insolence  féodale,  dit-il,  qui  flétrissoit  les  professions  utiles,  excluoit  du  lan- 
gage relevé  les  termes  qui  les  désignent. 

Elle  eût  sifflé  l'orateur  et  le  poëte  qui  auroient  parlé  de  cordonnier,  de  char- 
pentier, mais  la  raison  qui  classe  les  hommes  et  les  choses  suivant  leur  degré  d'uti- 
lité, doit  avoir  la  même  mesure  quand  elle  en  parle.  Et,  sans  doute,  il  approche 
le  moment  où  les  termes  de  vache  et  de  fumier,  par  exemple,  auront  dans  notre 
langage  républicain  une  valeur  correspondante  à  celle  que  ces  objets  ont  en 
réalité.  Tandis  qu'on  réléguera  dans  le  style  ridicule  et  abject  les  mots  de  prin- 
cesses et  de  courtisans,  le  vocabulaire  de  l'égalité  s'enrichira  en  élaguant  et  en 
ajoutant...  Ayons  toujours  des  idées  sublimes,  et  les  expressions  obéiront  à  la 
pensée.  Faisons  de  grandes  choses,  et  la  langue  s'élèvera  toujours  à  notre  niveau  ^. 

1.  Bull.  Conv.  Nat.,  22  niv.  an  11-11  janv.  1794. 


204  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Les  arts,  que  l'idiome  de  rAncien  Régime  avait  cru  avilir  en  les 
nommant  arts  mécaniques...,  reprendra  François  de  Neuf  château  en 
l'an  VI,  sont  pourtant  susceptibles    d'une  étude    profonde  ^. 

Ils  fournissent  des  images.  —  C'était  vrai,  et  peut-être  est-ce  à 
la  faveur  de  ces  idées  que  divers  mots  techniques  durent  de  péné- 
trer dans  la  langue  noble.  D'autres  obtinrent  plus  encore  ;  ils  four- 
nirent à  la  figuration  et  entrèrent  ainsi  dans  le  style.  J'en  donnerai 
pour  exemple  :  coup  de  collier  =  effort  :  «  encore  un  "  coup  de  collier  " 
et  la  république  sera  purgée  des  brigands  qui  l'infestent  »  ^. 

Parmi  les  emprunts  faits  aux  langages  techniques,  certains  sont 
faits  à  de  vrais  jargons,  qu'on  pourrait  appeler  des  argots  : 

...pour  que  cette  veuve  tendit  le  giron  de  sa  presse  au  barreau  ^  d'XXX,  et 
qu'elle  lui  donnât  le  bouffant  de  ses  balles  à  remanier,  il  faudrait  qu'elle  ne  se 
ressouvînt  plus  de  son  premier  mari.  Il  réussissait  à  lui  faire  assez  bien  fermer 
la  porte,  quand  du  pour  boire  des  pratiques,  il  lui  envoyait  quérir  du  vin  dans 
un  broc,  ou  du  fromage  dans  une  maculature. 

Le  plus  grand  nombre  des  mots  est  pris  à  des  langages  connus  et 
communs.  Je  citerai  arroser  :  «  on  trouvera  encore  d'autres  raisons 
pour  la  branche  des  Deux-Ponts  de  ménager  la  France,  et  pour 
celle-ci,  de  cultiver  et  d'  "  arroser  "  cette  branche   naissante  »  *. 

Maillocher  :  «  les  jeunes  gens  en  réquisition  sont  à  "  maillocher  " 
une  pétition  »  ^. 

En  dehors  des  mots  techniques.  —  En  ce  qui  concerne  les  mots 
non  techniques  qui  vont  du  familier  au  bas  et  au  vulgaire,  le  philo- 
logue éprouve  bien  des  incertitudes,  même  quand  il  peut  s'appuyer 
sur  des  appréciations  et  des  classifications  du  temps.  Tel  terme,  qui 
est  pour  une  femme  bien  élevée  d'une  bassesse  insupportable  et  froisse 


1.  3«  Complém.,  Rec.  des  Circul.,  t.  Il,  p.  295. 

2.  Rossignol,  Dépêche  au  Ministre,  déc.  1793,  Guerres  des  Vendéens  (Baudouin),  t.  Il, 
p.  413.  *L.  (collier),  s.  ex.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  ;■©■  Ler. 

3.  Le  texte  donne  en  note  :  «  barreau,  balles,  maculature  et  casse  sont  des  termes  typo- 
graphiques. Le  barreau  est  le  bras  nerveux,  qui  fait  descendre  la  presse  sur  la  forme.  Les 
balles  sont  des  boufTants  rembourés  de  laine,  qui  empreignent  les  caractères  d'encre.  Les 
maculatures  sont  des  papiers  salis,  qui  ont  servi  aux  épreuves...  Celui  qui  travaille  à  la 
casse,  compose,  on  l'appelle  Cassuiste.  Celui  qui  travaille  à  la  presse,  imprime,  on  l'appelle 
Pressier  ;  et  celui  qui  fait  les  deux  besognes,  peut  se  flatter  d'être  bon  au  poil  et  à  la  plume. 

'•  Fermer  la  porte,  en  terme  d'imprimerie,  veut  dire  ne  rien  rapporter  de  ce  qu'on  donne 
pour  aller  chercher  du  comestible.  Fermer  la  porte  ou  fondre  la  pièce  reviennent  au  même  ■> 
(L'auteur  et  la  Fortune,  pp.  52  et  49). 

4.  Conjccl.  raison.  [Favier],  Polit,  de  tous  les  Cabinets,  t.  II,  p.  107.  On  notera  le  jeu  de 
mots.  *  L.  :  fam'  arroser  ses  créanciers,  leur  distribuer  des  à-compte.  Cf.  H.  D.  T.,  Ler., 
Bas-Lang.  ;  ■©•  Oudin,  Desgr.,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

5.  Rapp.  Béraud,  24  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  180. ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Bas- 
Lang.,  Nizier  du  Puitspelu  ;  *  Sain.,  Lang.  par.  =  travailler. 


REPERTOIRE  205 

sa  délicatesse,  paraîtra  simplement  un  peu  risqué  à  un  homme  habitué 
par  ses  relations  d'affaires,  ses  fréquentations  extérieures,  à  entendre 
parler  toute  sorte  de  gens.  Et  même  tel  mot  est  bas  aux  yeux  d'un 
homme,  qui  paraît  à  un  autre  simplement  familier.  A  plus  forte  raison, 
n'avons-nous  à  distance  aucun  signe  qui  nous  permette  de  nous 
prononcer  avec  sûreté. 

D'abord  nous  courons  risque  de  nous  tromper  sur  le  sens  même 
du  mot  et  par  suite  sur  son  caractère.  Considérons  par  exemple  la 
locution  à  trois  poils,  si  chère  à  Hébert  :  un  bougre  à  trois  poils  (^  un 
gaillard  d'une  bravoure  éprouvée). 

Observons  avant  tout  qu'elle  n'est  nullement  particulière  à  Hébert  : 
«  Je  pense  qu'il  faudrait  qu'un  député  à  "  triple  poil  "  y  fît  une  ronde»  ^. 
On  pense  tout  de  suite  aux  poilus  et  au  rapport  que  le  vulgaire  a  établi 
depuis  longtemps  entre  le  développement  des  poils  et  la  force  de 
l'homme  ^.  Mais  il  faut  prendre  garde  à  la  présence  du  nom  de  nombre 
trois  qui  ne  cadre  pas  du  tout  avec  cette  explication  ;  le  h...  à  poil 
est  couvert  de  poils,  particulièrement  dans  certaines  parties  du 
corps,  mais  le  bougre  à  trois  poils  en  est  plutôt  dépourvu.  Un  homme 
qui  conserve  trois  poils  sur  la  tête  est  chauve. 

Ne  serions-nous  pas  en  présence  d'un  développement  de  sens  nou- 
veau d'une  expression  ancienne,  d'ordre  technique  ?  Il  y  avait  jadis 
des  étoffes  de  soie,  peluches  ou  velours  à  deux  poils,  d'après  des  lignes 
jaunes  marquées  sur  la  lisière,  celles  à  deux  poils  ^.  Les  bonnes 
étoffes,  solides,  étaient  à  trois  poils  *. 

Le  pis  est  que  je  ne  crois  pas,  même  s'il  était  établi  que  c'est  là 
l'origine  de  l'expression,  qu'Hébert  et  les  siens  l'entendaient  ainsi, 
ils  pensaient  plutôt  aux  compagnons  aux  bras  et  à  la  poitrine  velue  : 
on  les  considérait  vraisemblablement  dans  le  peuple  comme  très  forts  : 
b...  à  poils  et  b...  à  trois  poils  étaient  peut-être  tout  un. 

Il  y  a  un  pamphlet  d'Hébert  intitulé  Fais  beau  cul  ^.  Je  suis  per- 
suadé que  ce  titre  ne  scandalisait  personne.  Au  collège,  c'était  la  for- 
mule usitée  par  les  Pères  fouettards  avant  d'administrer  une  cor- 
rection. Si  le  patient  s'y  prêtait  je  n'ose  pas  dire  de  bonne  grâce,  mais 

1.  Carrier,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  23.  *  L.  :  flg.  et  fam.  :  un  brave  à  trois  poils, 
H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Long.  ;■©■  Oudin,  Goug.,  Sain.,  Long.  par.  et  Arg.  anc. 

2.  Nous  ne  manquerons  pas  de  "  bougres  â  poil  "  pour  nous  remplacer  (Hébert,  Père 
Duch.,  n"  195,  p.  7).  Cf.  ibid.,  n"- 190,  p.  7  et  191,  p.  1.  *  L.  :  gaillard  à  poil,  résolu,  H.  D.  T.  : 
énergique,  viril,  Bas-Lang.  :  luron  à  poil. 

Voir  sur  l'expression  "  à  poil  "  et  le  préjugé  qui  s'attache  aux  poils  comme  signe  de  virilité 
et  de  force  :  Sain.,  Lang.  par.,  p.  533. 

3.  Variétés  hist.  litt.,  t.  IX,  p.  160-161. 

4.  Voici  un  texte  curieux  de  Chapelain  :  «  Ceux  qui,  portans  des  souliers  soit  de  marro- 
quin  noir  ou  blanc,  soit  de  tripe  de  velours  verd  et  rouge,  prennent  l'un  des  pans  de  leur 
manteau  pour  en  essuyer  la  poussière, ...  nous  les  qualifions  sots  de  vache  parée,  ou  ils  sont 
gentilshommes  sots  en  velours  d  trois  poils  cramoisy  »  (Guzman  d'Alfaraclie,  t.  III,  p.  304). 

5.  Br.,  fasc.  IV,  p.  322. 


206  HISTOIRE   DE  LA   LA>.GUE   FRANÇAISE 

tendait  sans  résistance  ce  qu'on  lui  demandait,  on  lui  épargnait 
quelques  coups.  La  formule,  apprise  au  collège,  était  autant  dire 
classique,  de  sorte  que  les  gens  qui  avaient  de  l'éducation  étaient 
peut-être  les  moins  étonnés  par  ce  titre  mal  sonnant. 

Barrières  mobiles.  —  En  second  lieu,  les  limites  variaient.  Des 
mots  jadis  exclus  du  répertoire  noble  avaient  avant  1789  fini  leurs 
années  de  Purgatoire  et  étaient  relevés  de  leur  indignité.  Le  Diction- 
naire de  l'Académie,  dans  sa  V®  édition,  qui,  on  le  sait,  avait  été  pré- 
parée avant  la  crise,  enregistrait  comme  populaires  plus  de  deux 
cents  mots  nouveaux  et  transformait  d'autre  part  en  mots  «  fami- 
liers »,  nombre  de  mots  réputés  «  bas  »  dans  les  éditions  précédentes. 
Il  admettait  même  sans  réserve  des  termes  jusqu'alors  accompagnés 
d'une  épithète  dépréciative,  si  bien  qu  astuce,  benêt,  cagot,  coûteux, 
débarbouiller,  déraisonner,  échauboulure,  éconduire,  erater,  etc.,  ces- 
saient d'être  considérés  comme  bas  ou   populaires. 

Ce  n'est  pas  que  la  méthode  même  du  Dictionnaire  tendît  à  changer  ; 
l'Académie  ne  renonçait  pas  à  «  parquer  en  classes  »  les  mots  et  les 
expressions.  Non.  Son  principe  était  le  même  que  celui  de  Marmontel, 
ne  pas  supprimer  la  distinction  des  mots  nobles  et  des  mots  bas  ou 
populaires,  mais  retenir  le  plus  possible  de  ces  derniers,  les  arrêter  à 
temps  dans  leur  chute,  les  faire  même  remonter  quelque  peu  dans 
la  hiérarchie.  Pareille  fortune  pouvait  échoir  à  d'autres  mots,  les 
barrières  n'étaient  pas  infranchissables. 

II.  —  MOTS  BAS  CHEZ  HÉBERT,  LEMAIRE  ET  0« 

A.  Mots  qui  expriment  bassement  une  idée  quelconque.  — 
Avant  d'énumérer  des  mots  bas  qui  se  trouvent  dans  les  textes 
révolutionnaires  je  ferai  une  observation  importante. 

Un  très  grand  nombre  avaient  déjà  été  employés.  Ils  deviennent 
seulement  plus  fréquents,  ou  entrent  dans  des  genres  d'écrits  dont 
auparavant  ils  étaient  exclus.  Je  citerai  comme  type  "  empaumer  ", 
qui  est  dans  Molière,  dans  Saint-Simon  (Voir  Littré  et  H.D.T.,  Leroux 
cite  Th.  Corneille,  Le  partisan  dupé).  On  le  trouve  dans  un  Rapport  au 
Comité  de  Salut  public  :  «  Le  bon  Lequinio  s'est  laissé  "  empaumer  "»  ^. 

Voici  une  courte  liste  : 

accipcr  :  Quand  un  homme  ...  "  accipoit  "  un  coup  de  poing  par  le  bec  ^. 

1.  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  62.  -Q  Oudin,  Desgroiiais,  Bas-Lang.,  Mich., 
Roll.,  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  •  Boiste  :  s'emparer  de  l'esprit  de  ... 

2.  Lem.,  19'  Lett.  b.  pair.,  p.  .3.  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Desgr.,  Miciiel,  Roll.,  Goug.  ;  *  Ler., 
Boiste,  Bas-Long.,  Sain.,  Lang.  par.  :  prendre,  recevoir. 


REPERTOIRE  207 

apchards  :  regarder...  les  gardes  nationales  par  la  loi  comme  de  foutus  "  ap- 
chards  "  ^. 

argoté  (malin)  :  s'il  avoit  été  un  peu  "  argoté  "...  il  auroit  plumé  la  poule 
sans  la  faire  crier  ^. 

baboin  (visage)  :  Le  premier  ...  a  reçu  quelques  pommes  cuites  par  le  "  ba- 
bouin "  ^. 

bataclan  :  à  présent,  que  ça  va  comme  ça,  ils  voudraient  encore  culbuter 
tout  notre   "  bataclan  "  *. 

bâtine  :  baissant  tranquillement  l'échiné  sous  la  "  bâtine  "  que  nous 
portions  ^. 

baubi  ou  bobi  :  toutes  nos  vieilles   "  bobi  "   de  dévotes  ^. 

bec  (figure)  :  Voir  à  acciper  ''. 

bibus  :  Tous  ces  forfaits  ne  sont  encore  que  des  "  bibus  "  en  comparaison  ^. 

blouzer  (ou  se  blouser)  :  Il  faut  donc  ne  pas  écouter  la  passion,  car,  foutre,  on 
"  se  blouze  "  net  '. 

boîte  à  cailloux  :  s'ils  se  rassemblent  ...  pour  causer  de  la  fermentation,  on 

1.  Happe-chair  ?  record,  sergent. 

Voir  le  Monde  primitif  de  Court  de  Gebelin  cité  par  Delmotte,  Essai  d'un  glossaire  wallon. 
Un  rapport  du  20  sept.  1678,  dans  Hécart,  Dictionnaire  rouchi-wallon,  contient  une  série 
d'injures  «  coquin,  happecharre,  bourreau  ».  Dans  les  patois  du  Nord  de  la  France,  signifie 
aujourd'hui  goinfre,  goulu,  avide,  qui  veut  tout  attraper,  avare. 

2.  Hébert,  Père  Diich.,  n"  172,  p.  3.  Le  même  Hébert,  n"  177,  p.  5,  écrit  ergotlé.  -0-  L.  et 
H.  D.  T.  en  ce  sens  d'astucieux  ;  *Sain.,  Lang.  par.,  Bas-Long.,  cf.  Desgr.  d.  Goug.,p.  147. 

3.  Lem.,  26'  Lett.  b.  pair.,  p.  8.  Le  mot  est  vieux.  Il  s'employait  en  particulier  d'une 
figure  ridicule  que  les  solaats  dessinaient  sur  les  murs.  *  L.,  H.  D.  T.,  Ler.  :  visage,  Bas- 
Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  Il  identifie  babouine  et  babine  ;-©■  Desgr.  d.  Goug. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  16,  Br.,  fasc.  VI,  p.  539.  *  L.  H.  D.  T.  ;0  Sain.,  Lang.  par. 

5.  Lem.,  140'  Lett.  b.  patr.,  p.  6  (=  bât).  Cf.  pour  foutre  la  "  bâtine  "  sur  le  dos  des  autres 
pauvres  bougres  (Lem.,  23'  Lett.  b.  patr.,  p.  6).  *  L.  :  selle,  bât,  H.  D.  T.,  Boiste,  Wartb. 
(bastum)  ;  -0-  Ler.,  Bas-Long.,  Desgrouais,  Michel,  RolL,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang. 
par.  et  Arg.  onc. 

6.  Lem.,  65'  Lett.  b.  patr.,  p.  8  ;  cf.  pour  les  amoureuses  et  pour  les  mères  "  bobie  "  (Le 
Menteur,  n»  10,  dans  Gonc,  Soc.  fr.  s.  le  Direct.,  p.  320).  *  Wartb.,  t.  I,  192  b.  (bas),  babi, 
femme  simple  d'esprit,  Blomay,  Suisse.  Nombreuses  formes  analogues  ;  le  mot  a  dû  être 
assez  répandu.  Je  l'ai  encore  entendu  en  Lorraine. 

7.  *  L.  :  bouche,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Long.  par.  ;■©■  Boiste,  Roll.,  Desgr. 
d.  Goug. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  287,  p.  6.  *  L.  :  de  bibus,  sans  valeur,  H.  D.  T.  :  Scarron  ; 
■0-  Oudin,  Bas-Long.,  Desgr.  d.   Goug.,    Sain.,   Lang.   par.   Dans  la  langue  burlesque  du 

xvii<^  s.  de  bibus  =  de  rien,  était  un  qualificatif  courant  :  écrivain  de  bibus  (Scarr.  à 
M.  Beys),  un  terroir  de  bibus  (Bensser.,  Bail,  des  Am.  déguisez,  3'  Entrée).  La  Gazette  de 
Loret  en  fournit  d'innombrables  exemples. 

9.  Lem.,  116'  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  Cf.  Ils  "  se  fouloient  une  blouse  "  (Père  Duch.  (Royal). 
G^  Ëtonn'  sur  les  ontich.  républ.,  p.  6).  On  disait  "  se  mettre  dans  la  blouse  ".  *  L.  :  se 
tromper,  s'abuser,  H.  D.  T.,  Bas-Long.,  Boiste  ;  ■©■  Ler.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang. 
par. 


208  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

les  grippera,  et  paf  au  district  et  de  là,  à  la  "  boîte  à  cailloux  ",  et  de  là  à  la 
lanterne  de  la  loi  ^. 

boucaner  :  il  est  impossible  que  le  glaive  de  ces  loix  que  vous  avez  "  bouca- 
nées "  ne  s'appesantissent  pas  sur  vous  ^. 

boucaneurs  :  jamais  les  bougres  de  "  boucaneurs  "  n'ont  manqué  l'occasion...  '. 

bouffade  :  pour  donner  à  dîner,  à  vingt  sols,  à  tous  ces  bougres  de  va-nuds- 
pieds,  qui  n'aboyent  ainsi  que  pour  avoir  réellement  la  "  bouffade  "  *. 

bouffaille  :  c'était  au  moment  de  la  "  bouffaille  "  ^. 

bouffer  (manger)  :  lui  servir  bientôt  à  se  procurer  de  quoi  "  bouffer  "  ^  ;  bouffer 
signifiait  :  gonfler  les  joues,  voir  les  exemples  dans  L.  Quand  a-t-on  passé  au 
sens  spécial  de  :  les  gonfler  en  mangeant  ?   (cf.  se  caler  les  joues,  les  babines)  '. 

brin  (complétif  de  la  négation)  :  que  de  bons  religieux  elle  a  condamnés  au 
travail,  auquel  ils  n'étoient  "  brin  "  accoutumés  ^. 

caboche  :  s'ils  se  foutoient  une  bonne  fois  dans  la  "  caboche  "  ^. 

caler  :  non  seulement  je  te  payerai  le  vieux  dû,  mais  encore  tu  me  "  caleras  " 
à  neuf  du  plus  beau  veau  et  de  la  plus  belle  chèvre  ^^. 

1.  Lem.,  72«  Lett.  b.patr.,p.A.  *L.,  Ler.,  Bas-Long.,  Sain.,  Lang.  par.  :  prison ;■©■  Desgr.d. 
Goug.,  Roll.,  Boiste.  Oudin  donne  boîte  aux  cailloux.  C'est  aussi  la  forme  employée  par 
Chapel.  :  toutes  les  fois  qu'on  met  quelqu'un  dans  la  "  boîte  aux  cailloux  "  {Guzm.  d'Alfar., 
t.  IIL  p.  482). 

2.  Lem.,  12'  Lett.  b.  patr.,  p.  3.  Cf.  Si  vous  "  boucanez  "  le  genre  humain  (Lem.,  Let.  b.  pair, 
à  tous  les  soldats,  p.  3).  *  L.,  cf.  boucan  :  vacarme,  H.  D.  T.  :  vieux,  Bas-Lang.  :  gronder, 
réprimander,  Desgr.  d.  Goug.  :  faire  tapage.  Sain.,  Lang.  par.  ;-@-  Oud. 

3.  Lem.,  Ji.9«  Lett.  b.  patr.,  p.  l.-0^L.,  Bas-Lang.,  Desgr.d.  Goug.,  Sain.,  Long',  par. 

4.  Lem.,  ISS*^  Lett.  b.  patr.,  p.  6.-©^  tous  les  lexiques. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  199,  p.  4.-©-  tous  les  lexiques. 

6.  Lem.,  43'  Lett.  b.  patr.,  p.  8.  Il  est  très  commun  :  Le  bougre  [Louis  XVI],  qui  ne  perd 
jamais  l'apétit...  a  demandé  à  "  bouffer  "  (Hébert,  P.  Duch.,  n"  200,  p.  5)  ;  le  roi  de  Varennes 
qui  sait  qu'il  n'a  plus  que  quelques  jours  à  "  bouffer  "  et  à  pomper  (Id.,  Ib.,  n"  187,  p.  6).  On 
le  retrouve  dans  les  lettres  :  Après  avoir  bien  "  bouffé  "...  (i.ett  de  Demonchy,  cap.  four- 
rier, 4  oct.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nation,  p.  142).  Le  même  verbe  figure  dans 
une  lettre  de  Castas^nier  à  Carnot,  où  l'auteur  prône  le  projet  dégoûtant  d'envoyer  en 
ambassade  au  Dey  d'Alger  six  beaux  enfants  mâles  :  lorsqu'il  s'agit  d'avoir  de  quoi  "  bouf- 
fer "  (Corr.  Carnot,  t.  IV,  p.  251). 

7.  *  Goug.,  Boiste,  qui  donne  le  mot  comme  «  populaire  »,  Bas-Lang.,  Roll.,  Sain., 
Lang.  par. 

8.  Lem.,  162'  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  *  L.  3".  Le  sens  de  ce  mot  est  celui  des  mots  :  pas, 
point,  mie,  etc.,  joints  à  ne  négatif. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  244,  p.  2  et  souvent.  Cf.  ma  foutule]  "  caboche  "  échauffée 
(Lem.,  Sec.  lett.  b.  pair.,  p.  2). 

Les  exemples  anciens  sont  très  nombreux  :  D'Assoucy,  L'Ovide  en  belle  humeur, 
p.  117  ;  Saint-Amant,  Œuv.,  Bibl.  Elzév.,  t.  I,  p.  325.  *  L.,  11.  D.  T.  :  Mol.,  Ler.,  Bas-Lang.; 
O  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1216. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  202,  p.  3.  Le  sens  ici  est:tu  me  fourniras.  Mais  on  trouve  : 
s'il  faut  encore  une  révolution...  elle  sera  "  callée  ",  c.-à-d.  sérieuse,  chouette  (Ibid.,  n"  206, 
p.  7).  ■©•  Oud.,  Ler. 

•  L.  popul.  :  qui  a  quelque  aisance,  qui  est  en  bonne   position,   Bas-Lang.  :  Être  bien 


REPERTOIRE  209 

calément  :  Coco  Roland  ...  se  dédommage  "  calément  "  des  anciens  carêmes  ^. 

calibourgnon  :  Ce  petit  bougre  de  "  calibourgnon  "  en  sentinelle  avoit  vu 
commencer  l'insurrection  ^. 

câlin  :  faire  l'atroce  et  méprisable  métier  de  rebelles  et  de  foutus  "  câlins  " 
pour  qui  rien  n'est  sacré  '. 

caramboler  :  il  nous  "  carambolera  "  d'importance  *. 

catacoua  :  un  foutu  abbé  Ladreze,  et  grifîonneur,   trouvé   "  en   catacoua  "...  ^. 

chicot  (dent)  :  de  foutues  rosses  aristocratiques,  n'ayant  plus  qu'un  "  chicot  "  ^. 

chimer  :  Il  est  bien  étonnant  de  voir  tous  ces  gens-là  se  plaindre  et  "  chimer  "  ''. 

chiper   (ou  chipper)   :  alors  nous  "  chiperons  "  le  bon  vin  ^. 

cocote  (ou  cocotte)  :  Comment  saura-t-on,  ...  s'il  a  le  moyen  d'avoir  des 
laquais  et  d'entretenir  une  jolie  "cocotte"  '. 

coup  de  chien  :  chaque  jour  elle  imagine  quelque  nouveau  "  coup  de  chien"  ^*'. 

crânes  :  des   bougres  de  "  crânes  "  disposés  à    tout  ^^. 

ou  mal  calé,  signifie  être  bien  ou  mal  dans  ses  alTaires.  On  dit  aussi  d'un  homme  miséra- 
blement vêtu  qu'il  est  bien  mal  calé.  Se  caler  :  se  mettre  dans  ses  meubles,  sortir  de  l'état 
d'indigence  où  l'on  se  trouvoit,  Michel,  Sain.,  Lang.  par. 

1.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  199,  p.  4. -Q-L.,  Bns-LanQ.,  Ler.,  Desgrouais,  Michel,  Roll., 
Sain.,  Lang.  par. 

2.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  205,  p.  2.  -©■  l--.  H.  D.  T.,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.  ;  *  Sain., 
Lang.  par.  :  caliborgne  (calouche),  Desgr.  d.  Goug.  :  id. 

3.  Lem.,  126^  Lett.  b.  pair.,  p.  2.  Le  sens  est  :  mauvais  drôle.  *  L.  :  celui  ou  celle  qui  n'a  ni 
activité,  ni  intelligence.  Cf.  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  :  sobriquet  qu'on  donne  à  un  paysan  qui, 
sous  un  air  niais,  cache  beaucoup  de  finesse  et  d'industrie,  Boiste  :  indolent,  niais,  Roll.; 
-©■  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Tromp.  du  P.  Duch.  (=  tancer  ?),  101,  p.  8.  -0-  L.  et  à  tous  les  lex. 

5.  Lem.,  16»  Lelt.  b.  pair.,  p.  7.  Katakoue,  masc,  au  sens  de  queue  ;  *  Dottin,  Glossaire 
du  Bas-Maine,  p.  28  L  Les  hommes  portaient  souvent  au  xviii"'  siècle  une  tresse  de  che- 
veux qui  leur  pendait  dans  le  dos.  Quand  ils  s'habillaient,  ils  la  dissimulaient  sous  leurs 
vêtements.  Ici,  l'abbé  est  peut-être  en  négligé,  et  sa  queue  est  visible  ? 

6.  Lem.,  73"  Lelt.  b.  pair.,  p.  8.  *  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  Boiste  :  reste  d'une  chose 
rompue  ;  -0-  Ler.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

7.  Lem.,  2«  Lett.  b.  pair.,  p.  2  ;  L'on  pleura,  et  l'on  "  chima  ''  et  l'on  "  chime  "  encore 
(Id.,  126^  Lett.  b.  pair.,  p.  6)  ;  ...  qui  s'en  va  toujours  déchirant,  toujours  "  chimant  "  (Id., 
34^  Lett.  b.  pair.,  p.  3).  Cf.  Lett.  b.  patr.  ver.  P.  Duch.,  1°,  p.  2.  *  L.  S'  :  avoir  du  dépit 
et  l'exhaler  ;■©■  tous  les  autres  lexiques.  Faut-il  rapprocher  chemer  ?  fa  nous  chème  (Sarcel., 
p.  176),  et  se  chemer  :  dépérir  ?  Les  dial.  de  l'Est  ont  chigner  =  pleurer. 

8.  Lem.,  31«  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  *  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  Boiste,  Sain.,  Lang.  par. 
Voir  Goug. 

9.  Lem.,  164^  Lett.  b.  patr.,  p.  3-4.  Cf.  Id.,  167^  Lett.  b.  pair.,  p.  2,  note  1.  *L.  S'  :  fille 
galante,  H.  D.  T.  :  né,)l.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  ■©■  Ler.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  n'>  202,  p.  6.  *  L.  donne  le  qualificatif  de  chien  attaché  à  d'autres 
mots  (un  train  de  chien,  un  bruit  —  — ,  un  temps  —  — )  analogue  à  du  diable.  Cf.  Oud.  : 
appétit  de  chien.  Le  sens  premier  de  coup  de  chien  serait  donc  un  coup  extraordinaire  ;  •©■  Ler., 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

11.  Lem.,  41«  Lett.  b.  patr.,  p.  7.  *L.  :  homme  hardi  et  querelleur,  Bas-Long.,  Boiste. 
Sain.,  Lang.  par.  :  Féraud  =  fou,  écervelé  ; -Q- Desgr.  d.  Goug.  Voir  pour  les  crânes  dans 
les  armées  H.  L.,  t.  IX  -,  p.  1004. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  14 


210  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

crapaud  de  cave  (rat  de  — )  :  le  bon  vin  sur-tout,  sur  lequel  dans  peu  les  bougres 
de  "  crapauds  de  cave  "  ne  mettront  plus  guère  la  patte  ^. 

crapoucin   (ou  crapoussin)   :  Les  reproches   qu'écrit  un  aristocrate   au  "  cra- 
poucin  "  de  gazetier  ^. 

cruche  :  Attendez,  foutus  "  cruches  ",  je  m'en  vais  vous  répondre  ^. 

dandine  (^  rossée)  :  Croyez-vous,  si  l'on  ne  méprisoit  pas  souverainement  le 
singe  Durosoi,  qu'on  ne  lui  foutroit  pas  une  "  dandine  "  avec  un  fouet  de  poste  *. 

daron,  daronne  :  Je  me  suis  présenté  à  la  "  daronne  "  ^. 

débouler  [le  magistrat  de  Worms]   :   qui  assure   avoir   notifié  à  M.   Condé  et 
compagnie  de  "  débouler  "  grand  train  sans  trompettes  ®. 

déchauffer  :  si  ces  opérations  étaient  mauvaises,  on  ne  se  "  déchaufferait  "  pas 
pour  les  désapprouver  '. 

dégoisé  :  Le  premier  qui  fut  prêtre  étoit  un  bougre  un  peu  plus  "  dégoisé  "  que 
les  sauvages  avec  lesquels  il  vivait  ^. 

dégueuler  (vomir)  :  c'est  à  sept  ou  huit  mâtins,  sans  cesse  aboyant,  sans  cesse 
"  dégueulant  "  des  horreurs  que  vous  devez  vous  en  prendre  ^. 

détacher  [en  — )  :  Mirabeau,  ah  !  c'est  un  bougre  qui  "  en  détache  ",  celui-là  !  ^* 


1.  Lem.,  18'  Letl.  b.  pair.,  p.  3.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  500  :  Rat  de  cave. 

2.  Lem.,  183'  Leit.  b.  pair.,  p.  5.  *  L.,  H.  D.  T.,  A.  1762,  Bas-Lang.,  Boiste,  Desgr.  d  . 
Goug.  ;-©•  Oud.,  Sain.,  Lang.  par. 

3.  Lem.,  2"  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  Cf.  Une  femme  peut-elle  aimer  son  mari  bcte  ?  Il  faiidroit 
être  "  cruche  "  (Poisson,  Fem.  Coq.,  I,  1)  ;  le  cousin  me  connoit  !  Oh  !  Je  ne  suis  pas  "  cruche  " 
(Regnard,  Le  Bal,  VIII).  *  L.  :  personne  ignorante  et  stupide,  Ler.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug.  ; 
©■  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Lem.,  4'  Lett.  b.  pair.,  p.  6.  Cf.  33«  Lett.,  p.  5.-0-  L.,  H.  D.  T.,  Oud.  et  tous  les  lexiques, 
sauf  Sain.,  Lang.  par.  :  volée  de  coups. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  194,  p.  3.  Cf.  ...  Je  ne  me  suis  pas  permis  de  me  familiariser 
avec  le  "  daron  "  ...  à  cause  du  respect  qu'on  lui  doit  (Père  Duch.,  n"  45,  p.  2)  ;  fâcher  la 
"  Daronne  "  (Le  Père  Duch.  à  la  toilette  de  la  Reine,  Br.,  fasc.  IV,  p.  383).-©-  Oud.  ;  *  Leroux 
l'enregistrait  déjà  dans  le  sens  de  vieillard  rusé  ;  Sainéan  l'a  considéré  comme  apparte- 
nant à  l'argot,  mais  il  observe  avec  raison  qu'il  y  est  entré,  en  venant  du  langage  vulgaire. 
Littré  le  donnait  déjà  comme  \ieux  mot  resté  dans  l'argot.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1218,  n. 
Certains  dialectes  du  Centre  nomment  ainsi  un  vieillard  radoteur. 

6.  Lem.,  272'  Lett.  b.  pair.,  p.  5.  *  L.  S',  H.  D.  T.  ;  O  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Boiste, 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  fasc.  III,  p.  235.  O  L.,  H.  D.  T.,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang., 
Boiste,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  349,  p.  2.  Il  est  dans  tous  les  comiques  et  les  burlesques  du 
xvii"  s.-Q  Oud.  ;  *  Desgr.  d.  Goug.,  Boiste,  Bas-Lang. 

9.  Lem.,  18'  Lett.  b.  patr.,  p.  6.  Cf.  Ne  nous  "  dégueule  "  pas  au  nez  (Vadé,  Pipe  cass., 
p.  48).  *  L.,  II.  D.  T.,  Boiste,  Bas-Lang.,  Goug.  ;-©^  Oud.,  Ler.,  Sain.,  Lang.  par. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  fasc.  III,  p.  242  (1"  oct.  1790).  Cf.  Comment  se  fait-il  que  les 
bougres  à  poil  du  Calvados,  qui  "  en  détachent  "  pourtant...  (Id.,  ib.,  n"  190,  p.  7  ;  cf.  n"  191, 
p.  1)  ;  car  il  [Lamourette]  "  en  détache  "  (Lem.,  52'  Lett.  b.  patr.,  p.  7).  Le  mot  est  peut-être 
plus  technique  que  bas.  *  L.  S',  Boiste,  Bas-Lang.  :  ouvrier  qui  fait  beaucoup  de  besogne 
(cf.  en  aljattre),  Desgr.  d.  Goug.  •,-Q-  Oud.,  Ler.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  211 

dondon  :  Autant  de  maris  qu'on  enlevoit  à  de  bonnes   grosses    "  dondons  "  ^. 

emberlificoter  :  ils  ...  couperont  toutes  les  mailles,  tissues  par  l'ineptie,  dans 
lesquelles  tu  voudrois  les  "  emberlificoter  "  ^. 

empaffer  (s')   :  Le  bougre  ...  s'étoit  "  empafîé  "  de  trois  ou  quatre  bouteilles 
de  vin  pour  s'étourdir  ^. 

empâter  :  Quand  l'infâme  Capet  "  empâtoit  ",  avec  sa  liste  civile,  tant  de  bar- 
bouilleurs affamés  *. 

estoc  :  Quel  est  l'homme  qui  a  le  moindre  "  estoc  ",  et  qui  puisse  en  douter  ^. 

foncé  :  Quand  un  homme  n'est  pas  très  "  foncé  ",  le   pauvre  bougre  a   dans 
son  loyer  une  forte  charge  ®. 

foutimasser  :  Après  m'avoir  "  foutimissé  "  par  un  tas  de  calembredaines  aris- 
tocratiques '. 

frit  (être  — )  :  il  y  a  long-tems  que  nous  serions  "  fris  ",  comme  le  dit  mon  ami 
Gorsas  ^. 


1.  Lem.,  19'  Lett.  b.  patr.,  p.  3.  Cf.  C'était  une  grosse  "  dondon  ",  grasse,  vigoureuse, 
bien  saine  [Didon]  (Scarr.,  Virg.,  I,  63  ;  dans  le  t.  IV  de  l'édition  de  1786,  Paris,  Bastien, 
7  vol.  in-S")  ;  certaine  "  dondon  "  de  servante  (Loret,  15  mai  1660,  et  souv.)  Voir  H.  L.. 
t.  VI,  p.  1216.  *  L.,  Ler.,  Boiste,  Bas-Lang.,  RoU.  ; -0- Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Long,  parr 

2.  Lem.,  76''  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  On  disait  au  xyii*^  s.  embrelicoquer  :  A  quoi  bon  de  s'aller 
"  embrelicoquer  "  l'esprit  (Hauter.,  Crisp.  méd.,  III,  2)  ;  dans  cette  lettre  l'on  voyait...  Que 
Paris  "  embreliquoqué  "  De  se  treuver  ainsi  bloqué...  (Moreau,  Maz.  2,  Choix  de  Mazarinades, 
p.  90.  Paris,  1853,  2  vol.  in-8°).  Loret  l'emploie  très  souvent.  S'emberlucoquer  est  dans 
Fur.  (vulg.)  :  se  coiffer  d'une  opinion  comme  si  on  avait  la  berlue.  Emberlificoler  *  L.,  H. 
D.  T.  :  néol.  ;  -Q-  Ler.,  Desgrouais,  Boiste,  Bas-Lang.  ;  *  Sain.,  Lang.  par.  :  empêtrer, 
embarrasser,  entortiller. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  296,  p.  7.  Cf.  "  empaffez-vous  "  honnêtement  (Lem.,  75"  Lett. 
b.  patr.,  p.  4).  *  L.  S',  Bas-Lang.,  Michel,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr.  d.  Goug.  :  s'empiffrer. 
Sain.,  Lang.  par.,  p.  354,  signale  che^  Vadé  paf  dans  le  sens  de  mauvaise  eau-de-\ie.  II  y 
est  commun.  D'où  le  verbe.  Jaubert  l'a  noté  dans  les  patois  du  Centre. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  257,  p.  3.  Cf.  il  faut  pendant  deux  ou  trais  ans  ...  "  empâter  " 
avec  de  la  bouillie  le  monstre  orgueilleux  qui  s'appelle  homme  (Hébert,  Père  Duch.,  n"  297, 
p.  3).  Il  se  pourrait  qu'il  y  eût  ici  confusion  avec  appâter  (voir  à  la  Phonétique).  Ver- 
rier et  Onillon  l'ont  noté.  Mais  empâter  =  engraisser  est  également  de  mise  ici.  On  les 
traite  comme  des  volailles  à  l'engrais. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  203,  p.  2  ;  cf.  n"  206,  p.  4  :  j'ai  appris  à  avoir  un  peu  d'  "  estoc  " 
(Id.,  ibid.,  Br.,  fasc.  VI,  p.  566). -©■  1  •>  Oud.,  Ler.,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr.  d.  Goug.  Il 
se  dit  couramment  en  français  de  Lorraine. 

6.  Lem.,  164'  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  *  L.  ^  qui  a  un  certain  fonds  d'argent,  H.  D.  T.  :  vieilli, 
Ler.  Cf.  foncer,  être  en  fond,  Boiste,  Bas-Lang.  ;  ■©•  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Lem.,  4'  Lett.  b.  patr.,  p.  3.  Cf.  tant  que  nous  "  foutimasserons  "  avec  eux  en  verbiage 
(=  traîner  à  ne  rien  faire)  (Jumel,  Père  Duch.,  Mandement  de  toutes  les  tabagies  du 
Royaume,  p.  7).-©-  L.,  H.  D.  T.,  Desgrouais,  Michel,  Boiste,  RoU.  ;  *  Ler.,  Bas-Long.,  =  lam- 
biner, Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  :  foutimasserie.  Foutimassant  s'est  conservé  dans  le 
Centre  (Verrier  et  On.). 

8.  Lem.,  5"  Lett.  b.  patr.,  p.  6.  Cf.  Ainsi  voilà  ce  prince  "  frit  "  (Loret,  4  juil.  1654,  68, 
et  D'Assouc,  Ov.  en  b.  hum.,  in-4°,  p.  61).  *  L.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  : 
être  condamné,  perdu,  ruiné,  Oud.  :  cela  est  frit  (  =  perdu). 


212  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

fumer  :  les  aristocrates  en  "  fumeront  "  ^. 

galefâtre  :  Apprends,  sacré  "  galefâtre  "  qu'il  n'y  a  rien  de  méprisable  que 
tes  pareils  ^. 

galipia  :  On  eût  ma  foi  dit  que  les  foutus  "  galipias  "  vouloient  avaler  toute 
la  grappe  et  le  terrein  *. 

gargatte  :  pourquoi  n'entend-on  pas  ta  "  gargatte  "  *. 

girie  ou  gyrie  :  Oublions  toutes  ces   foutues  "  giries  "  d'évêque[s]  ^ 

gnole  (ou  niolle)  :  Il  s'embarrasse  du  Ciel  comme  de  la  plus  vieille  de  mes 
"  -noies  "  «. 

godan  (ou  godant,  godas)  :  les  Sans-Culottes  n'ont  pas  donné  dans  ce 
"  godan  "  ^. 

gogailler  :  quand  ledit  sieur  abbé  se  "  goga  illait  "  dans  son  palais  ®. 

goulu  :  Il  [un  soldat]  est  un  galapia  qui  songe  plus  à  son  ventre  qu'à  son 
cœur  quand  c'est  son  butin  [ses  bardes]  qu'il  vend  pour  bouffer  comme  un 
"  goulu  "  ®. 


1.  Journ.  Hall.,  n"  2,  p.  6.  *  L.,  H.  D.  T.  ;  -0-  autres  lex.  Mais  Oud.  donne  fumer  de 
colère.  On  a  sans  doute  abrégé  l'expression. 

2.  P.  Duch.  ci-dev.  r.  V-»  Col.,  n»  1  (sic),  p.  è.  d'une  nouv.  série,  p.  8.  Le  même  mot  pro- 
bablement que  gallefretier,  qui  est  dans  L.,  H.  D.  T.,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang. 

3.  Lem.,  49'  Lett.  h.  pair.,  p.  2,  galipia  -©•  tous  les  lexiques.  Galapiat  *  L.  S',  Sain., 
Lang.  par.  Mistral  :  galapia,  galipian  (  =  goinfre,  glouton,  garnement). 

4.  Jumel,  Père  Duch.,  Adr.  à  l'Ass.  Nat.,  p.  2.-©-  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  —  Gargudle 
(=  gorge)  *  Pirsoul,  Dictionnaire  namurois. 

Lorédan  Larchey  (Les  Excentricités  du  langage)  connaît  gargue,  d'où  dérivent  peut- 
ôtre  gargate,  et  gargoine,  gargamelle,  etc.  Tantôt  ces  mots  désignent  l'orifice  qui  sert  à 
•engloutir  la  nourriture,  tantôt,  comme  ici,  l'organe  de  la  parole. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  fasc.  VI,  p.  533.  Cf.  Id.,  ib.,  p.  562  ;  et  si  l'on  connaît  goutte 
aux  "  gyries  "  des  conimenderies  (Jean-Bart,  CIII,  p.  3,  le  mot  est  à  cent  autres  endroits). 
*  L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  Bas-Lang.,  Michel,  Verr.  Onill.  Suivant  Sain.,  Lang.  par.,  le  mot 
serait  une  forme  normande  ;  -Q-  Oud.,  Desgr.  d.  Goug. 

6.  41'  Lett.  b.  patr.,  p.  6.  Est-ce  le  même  que  gniole  =  gifle  ?  Et  vous  a  foutu  une  "  gniole  " 
au  catogan  de  Danton  (Père  Duch.  royal..  Lettre  s.  1.  tr.  vérit.  hist.  entre  Coll.  d'Herb.  et 
Danton,  p.  6).  Celui-là  est  ancien  :  Le  diable  me  caracole  si  je  ne  t'applique  une  "  gnole  " 
(Vadé,  Pipe  cass.,  ch.  III).  Mais  nous  sommes  plutôt  en  présence  d'un  normanisme  :  gniole 
=  niaiserie. 

7.  Hébert,  Père  Duch.,  n-"  201,  p.  2.  Cf.  gobas  :  Les  Rouennais,  qui  ont  le  nez  fia,  n'ont-ils 
pas  donné  dans  le  "  gobas  "  (Id.,  ib.,  n°  261,  p.  3).  "Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1216.  godan  est  com 
mun  dans  l'Ouest.  *  L.  :  conte,  tromperie,  donner  dans  le  godan  =  se  laisser  abuser,  H.  D 
T.  ;  -Q-  tous  les  autres  lexiques. 

8.  Lem.,  24'  Leit.  b.  pair.,  p.  5,  tiré  de  gogaille.  Le  substantif  est  ancien  :  J'en  aurai 
donc  le  démenti,  Cria-t-elle,  et  celte  gueusaille  A  ma  barbe  fera  "  gogaille  "  (Scarr.,  Virg.,  ï 
4).  *  L.  :  faire  gogaille  =  repas  joyeux,  Richel.,  Ler.,  Boiste,  Bas-Lang.  ;-0-  Sain.,  Lang 
par.,  Desgr.  d.  Goug. 

9.  Lem.,  15  7'  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Ler.  Cf.  gouliaffre,  ou  gouliaffe  *Boiste, 
Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  213 

gourer  (ou  gourrer)  :  on  s'y  laisse  quelquefois  "  gourrer  "  ^. 

grisbille  :  C'est  ...  le  plan  des  ennemis  de  la  patrie  de  foutre  en  "  grisbille  " 
le  peuple  avec  la  garde  ^. 

guenuche  :  Au  lieu  d'aller  faire  des  gambades  dans  le  boudoir  de  cette  "  gue- 
nuche  "  ^. 

gueule  :  Ces  beaux  esprits  avoient  toujours  dans  la  "  gueule  "  les  mots  de 
liberté  et  d'égalité  *. 

gueuler  :  Vous  qui  "  gueulez  "  à  tue-tête  ^. 

gueuleton  :  Ne  donnez  jamais  votre  voix  pour  des  "  gueuletons  "  *. 

gueusasses  :  J'irois  foutre  tout  par  écuelle  chez  les  "  gueusasses  "  qui  bravent 
ainsi  la  colère  ...  publique  ''. 

guignonnant  :  ce  qui  est  plus  "  guignonnant  "...  *. 

hôtel  des  haricots  (prison)  :  vous  envoie,  sans  autre  forme  de  procès,  à  i'"  hôtel 
des  haricots  "  ^. 

lamper  :  nous  "  lamperions  "  le  bon  vin  ^''. 

luron  d'affût  :  j'étois  avec  une  douzaine  de  "  lurons  d'afîut  "  ^^. 

mâchoires  :  Croient-ils,  ces  tristes  "  mâchoires  "  ^^. 

1.  Jean-Bart,  n"  XC,  p.  4.  Vieux  mot  autrefois  spécialisé  dans  le  sens  de  falsifier  les 
drogues.  *  L.  et  H.  D.  T.,  et  depuis  usité  au  sens  de  tromper.  Employé  dans  le  titre  d'une 
comédie  du  xvin«  s.  *  L.,  H.  D.  T.,  Boiste,  Bas-Lang.,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.,  rappelle  qu'il  est  dans  les  Ballades  en  jargon  de  Villon. 

2.  Lem.,  49«  Lelt.  b.  patr.,  p.  5.-©^  tous  les  lexiques.  Est-ce  le  même  que  bisbille?  qui  est 
dans  L.,  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  292,  p.  2.  Cf.  elle  grimpait  comme  une  "  guenuche  "  (Scarron, 
Virg.  trav.,  I,  359  ;  cf.  Richer,  Ov.  bouff., p.  287).  *  L.,  Bas-Lang.  ■,-Q- Desgr.  d.  Goug.,  Sain., 
Lang.  par.  Commun  d;ins  les  parlers  de  l'Est  sous  la  forme  gueniche,  qui  s'applique  à  des. 
jeunes  filles  de  conduite  légère. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  247,  p.  3.  Cf.  pour  leur  casser  la  "  gueule  "  (Lem.,  25'  Lelt.  b: 
pair.,  p.  6).  *  L.,  H.  D.  T.,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  ;■©■  Sain  .,  Lang.  par. 

5.  Lem.,  24^  Lelt.  b.  pair.,  p.  3.  Cf.  Regn.,  Le  Bal,  VI  ;  Richer,  Ou.  bouff.,  p.  412.  *  L., 
Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  •©■  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  163,  p.  7.  Cî.  Les  casernes  devinrent  des  tripots  et  des  guinguettes 
où  la  danse  suivait  les  "  gueuletons  "  <Marat,  Ami  du  Peuple,  440-442,  dans  Bûchez  et  Roux, 
t.  IX,  p.  429).  *  L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  Lor.  Larch.  :  Vadé,  Pipe  cassée,  ch.  II,  Desgr.  d.  Goug.» 
Sain.,  Lang.  par.  ;■©■  Boiste,  Bas-Lang.. 

7.  Lem.,  127<'  Lett.  b.  patr.,  p.  7.  O  L.,  Oudin,  Ler.,  Boiste,  Michel  ;  *  Bas-Lang.,  RolL 
Cf.  Queusaille,  gueusas,  gneusard. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  233,  p.  2.  *  L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  qui  porte  mauvaise  chance; 
•©•  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père  Duch-.,  n°  151,  p.  3.-0-  tous  les  lexiques. 

10.  Lem.,  75"  Lett.  b.  pair.,  p.  7  ;  cf.  Le  roi  aurait  été  dîner...  avec  ses  bonnes  carcasses  de 
lantps,  elles  Vauroient  fait  "  lamper  "  jusqu'à  la  brume  (Jumel,  Père  Duch.,  Gr.  Soupç.  c.  M.  de 
La  Fay.,  p.  5).  *L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Boiste,  Bas-Lang.,  Des  ït.  d.  Goug.  ;■©■  Sain.,  Lang.  par. 

11.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  284,  p.  4  (des  gars  d'attaque  ?).-©•  tous  les  lexiques. 

12.  Lem.,  IIO"  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  *L.  :  homme  d'esprit  lourd,  sans  intelligence,  sans  capa- 
cité, H.  D.  T.,  Boiste,  Bas-Lang.  i-Q-  Ler.,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 


214  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

mangeur  de  prunes  :  Si  tu  as  des  culottes,  qui  les  a  taillées  et  cousues,  n'est-ce 
pas  le  pauvre  "  mangeur  de  prunes  "  ^. 

morilloner  :  s'ils  vous  voyent  fermes  dans  la  loi,  comme  ça  leur  "  morillone  " 
le  nez  ^. 

mornifle  :  Si  quelqu'un  vous  fout  une  "  momifie   ",  n'avez-vous  pas    une  main 
au  bout  du  bras  '  ? 

nanan  :  d'autres  "  nanans  "  arrangés  précieusement  par  l'épouse  du  vertueux 
Roland  *. 

pacant  :  le  premier  "  pacant  "  venu,   n'a-t-il  pas  la   force  ou  l'adresse  d'en 
faire  autant  que  vous  ^  ? 

paf  :  s'ils  se  rassemblent  ...  pour  causer  de  la  fermentation,  on  les  grippera, 
et  "  paf  "  au  district,  et  de  là...  ^. 

patouiller  :  quand  je  suis  réduit,  moi  honnête  homme,  à  "  patouiller  "  la  terre 
de  mes  fourneaux  toute  la  vie  '. 

patouillis  :  Dans  quel  état  nous  avoit  laissé  le  Roi  ?  Dans  un  "  patouillis  " 
de  bougre  ^. 


1.  Hébert,  Père  Diich.,  n°  198,  p.  3  ;  cf.  en  Lorraine  cul  de  prune. -Q-  L.,  Leroux,  Bas- 
Lang.,  Michel,  Dcsgr.  d.  Gong.  ;  *Sain.,  Lang.  par.,  p.  406,  où  il  cite  Caylus. 

2.  P.  Duch.  Royal.,  Verte  sem.  à  la  Municip.,  p.  5.  ■©•  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  Mot 
sans  doute  dérivé  de  morion,  sorte  de  casque.  La  peine  du  morion  consistait  dans  un 
certain  nombre  de  coups  de  hallebarde  (Texte  de  Scarron,  dans  H.  D.  T.  ;  cf.  L.).  Ces  coups 
étaient-ils  donnés  effectivement  sur  le  morion,  ou  s'agissait-il  d'une  image  ?  Dans  la  Sixième 
conférence  en  patois  parisien,  1651,  d.  Rosset,  p.  4,  I.  19,  un  soldat  s'attend  à  recevoir 
"  le  morillon  "  ;  dans  la  seconde  conférence,  1649,  p.  7, 1.  16,  un  soldat  qui  a  subi  "  le  moril- 
lon ",  se  gratte  les  fesses  :  «  j'en  suis  encor  tout  équiné  »,  dit-il. 

Morumner  ou  morillonner  semble  donc  avoir  signifié  frapper  en  général.  Ici  comment 
interpréter  ?  de  les  voir  fermes  dans  la  loi,  est  peut-être  comme  si  on  leur  donnait  des 
nasardes  ? 

Il  semble  plus  simple  de  supposer  que  émerilloné  a  tout  simplement  donné  naissance  à  un 
verbe. 

3.  Lem.,  19'  Lett.  b.  pair.,  p.  2-3.  Cf.  plus  de  "  momifies  "  qu'un  évcque  de  déparlement 
n'en  pourrait  bénir  (Père  Duch.  Rogal.,  C^"  Col.  contre  l'arist.  Broglie,  p.  5).  *  L.,  H.  D.  T., 
Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  :  giflle.  Usuel  en  Lorraine. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  199,  p.  6.  *L.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang-.  par.;-Q-  H.  D.  T.,  Ler. 
Desgr.  d.  Goug. 

5.  Lem.,  14'  Lett.  b.  pair.,  p.  5.  *  L.  :  rustre,  Bas-Lang.,  Boiste  ;  ■©•  Oud.,  Ler.,  Desgr. 
d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Lem.,  72'  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  *  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc.  ;  ■©■  Ler., 
Boiste,  Roll.,  Desgr.,  Michel,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  Encore  usité  dans  beaucoup  de 
provinces. 

7.  Lem.,  41'  Lett.  b.  pair.,  p.  6.  Cf.  vous...  la  tordrez  avant  que  de  "  palouiller  "  (Del.  de  la 
Camp.,  1055,  p.  8).  .Autre  forme  :  patrouiller  :  elle  avise  un  corps  qui  palpite  .Se  vcautre  et 
"patrouille  "  en  son  .sang  (Uichcr,  Ou.  bouf/.,  p.  405  ;cL  p.  333,  etc.).  *L.,  H.D.T.,  Ler.,  Bas- 
Lang.  :  remuer,  manier  malproprement  des  choses  auxquelles  on  touche,  Desgr.  d.  Goug.  : 
patauger.  Voir  dans  \'err.  et  Onill.,  Dict.  Anjou,  un  long  article  sur  les  mots  de  cette  famille. 
•©•  Saii.,  Lang.  par. 

8.  Lem.,  116'  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  Autre  forme  :  patrouillis.  *L.  :  bourbier  où  l'on  patauge, 
H.  D.  T.  :  patrouillis,  Bas-Lang.  :  bourbier,  fange,  Desgr.  d.Goug.  ;OLer.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  215 

patraque  :  dans  le  moment  ...  de  l'organisation  de  toute  le  [sic]  "  patraque  " 
qu'il  faut  refaire  à  neuf  ^. 

peccata  :  Que  le  diable  emporte  le  mâtin  de  "  peccata  "  qui  vous  regrette  ^. 

peinard  :  qui  ...  sont  la  cause  qu'un  vieux  "  peinard  "  comme  moi  me  suis  un 
peu  déniaisé  ^. 

picaillon  :  Léopold,  accoutumé  à  recevoir  des  millions  de  sa  bien-aimée  sœur, 
pourrait  bien  recevoir  leurs  "  picaillons  "  et  leur  promettre  beaucoup  sans  rien 
faire  *. 

pomper  :  Les  houlans  ...  vont  bientôt  jouer  des  jambes  pour  venir  "  pomper  " 
avec  les  Français  ^. 

quitus  (espèces)  :  une  partie  du  "  quibus  ",  et  des  assignats  que  l'intendant 
Laporte  avoit  mis  dans  leurs  pattes  crochues  ®. 

raboter  :  Mort  de  ma  vie,  si  vraiment  on  nous  veut  "  raboter  ",  je  m'en  fous  ; 
j'ai  encore  une  vieille  rouillarde,  et  j'irai  de  là  '. 

rafiat  :  Arrêtez,  ...  leur  dis-je,  bande  de  "  rafiats  "  *. 

rebiffer  [se  — )  :  C'est  pour  mettre  fin  une  fois  pour  toutes  à  ce  désordre  que 
les  Sans-Culottes  se  sont  "  rebiffés  "  ^. 

recaler  :  C'étoit  autrefois  Madame  la  procureuse,  qui,  lorsque  quelque  jeune 
débarqué  lui  avoit  donné  dans  l'œil,  le  "  recaloit  de  la  tête  aux  pieds  "  ^''. 

reluquer  :  "  reluquer  "  les  femmes  ^^. 


1.  Lem.,  23^  Lett.  b.  pair.,  p.  5.  *L.,  Bas-Long.,  Sain.,  Lang.  par.  :  vieille  machine  déréglée  ; 
■©■  Oucl.,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug. 

2.  P.  Duch.  c.-dev.  V^  Col.,  Visite,  p.  5.  peccata  =  imbécile,  grossier  personnage.-©-  Oud.  ; 
*  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  A.  1798. 

3.  Lem.,  39^  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  Le  mot  est  tout  à  fait  commun  chez  les  burlesques  et  les 
comiques  du  xvii«  s.  Par  ex.  :  Que  je  serais  ravi  de  voir  ce  vieux  "  peinard  "  Sans  pain,  sans 
vin,  sans  feu,  sans  habit,  sans  un  liard  (Baron,  Éc.  des  pères,  V,  7).  *  L.,  Oudin  :  penard,  Ler., 
Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  ;-0-  Desgr.  d.  Goug. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n°ll,  fasc.  VI,p.  518.  Cf.  tant  qu'on  leur  enverra  des  "picaillons  " 
(Jumel,  Père  Duch.,  G''  Plainte  contre  les  Ministres).  *L.  S',  H.  D.  T.,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.  ;  -©•  Ler.,  Bas-Lang.,  Boiste. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  174,  p.  5.  *  L.,  H.  D.  T.,  en  ce  sens,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang., 
Roll.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug.  ;-0-  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  177,  p.  6.  Très  fréquent  chez  Hébert.  C'était  un  mot  des  bur- 
lesques :  Et  s'il  ne  tient  qu'à  la  clinquaille.  Nous  ferons  rouler  le  "  quibus  "  (Richer,  Ov.  bouff., 
p.  243).  *  L.,  Ler.,  Boiste,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.,  ex.  anc.  ;-0-  Desgr.  d.  Goug. 

7.  Lem.,  25^  Lett.  b.  patr.,  p.  5.-©-  tous  les  lexiques  en  ce  sens. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  281,  p.  4.  =  ruflian  ?■©•  tous  les  lexiques. 

9.  Id.,  ib.,  n°  272,  p.  3.  Vieux  mot  qui  est  dans  S'-Amant,  t.  I,  p.  39.  *L.,  H.  D.  T.,  Ler., 
Bas-Lang.  ;-©-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  pa-. 

10.  Id.,  ib.,  n"  237,  p.  4.  Voir  caler.  Le  sen    est  :  renippait. 

11.  Journ.  Hall..  n°  2.  p.  3.   *  L.  ;-©-  Bas-Lang.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  pp.  1216  et  1218. 


216  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

renarré  (fin  comme  renard)  :  Si  vous  êtes  un  peu  "  renarré  ",  après  vous  avoir 
laissé  sur  les  épines,  un  jour  ou  deux,  on  vous  relâche  ^ 

rincer  (quelqu'un)   :  le  battre,  lui  flanquer  une  "  rincée  "  ^. 

rognoner  (ou  rognonner)   :  le  vertueux  Roland  conduisoit  en  "  rognonnant 
la  députation  '. 

rondinée  :  Ce  discours,  suivi  d'une  bonne  "  rondinée  "  *. 

rondiner  :  vous  avez  de  bons  bras  et  des  gourdins  pour  les  "  rondiner  "  ^. 

roufjle  (rouffe)   :  louts  leur  une  bonne  "  rouffie  "  *. 

roupillard  :  par  un  généreux  effort  de  patriotisme  et  de  reconnaissance  pour 
ces  vieux  "  roupillards  "  ^. 

roupiller  (dormir)  :  tous  nos  juges  restent  sur  leurs  sièges  les  bras  croisés  et 
"  roupillant  "  tout  à  leur  aise  ®. 

sapin  (voiture  de  place)  :  Je  suis  mon  aristocrate  et  nous  entrons  ensemble 
dans  un  "  sapin  "  qui  l'attendoit  à  la  porte  ^. 

savon  :  qu'ensuite  nous  leur  foutions  un  si  bon  "  savon  "  que  les  bougres 
n'osent  plus  reparoître  ^^. 

tapé  {bien  — )  :  Qu'il  y  aura  un  monarque,  et  un  bon  décret  "  bien  tapé  "  ^^... 

tapin  :  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  reçu  le  "  tapin  "  par  le  bec  ^^. 

1.  Hébert,  Père  Dwc/i.,n>>  151,  p.  3  ;  cf.  n»  173,  p.  6.  *L.  ;■©■  tous  les  autres  lexiques. 

2.  La  Tromp.  du  P.  Duch.,  n°  101,  p.  6.  •©■  L.  en  ce  sens  de  battre  ;  ♦  Oud.,  Ler.,  Bas- 
Lang.,  Roll. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  199,  p.  6.  *  L.,  Richel.  :  terme  du  petit  p.  de  Paris,  Bas-Lang., 
Desgr.,  Sain.,  Lang.  par.  ;■©■  Desgr.  d.  Goug. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  177,  p.  4.  Voir  le  verbe  qui  suit. 

5.  irébcrt,  P^ie  Duch.,  n»  223,  p.  4.  Cf.  d  coups  de  nerf  de  bœuf,  vous  "  rondinerez  "  ces 
gueusards  de  ministre[s]  (Id.,  ib.,  n°  203,  p.  7).  *L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  Boiste  ;■©■  Ler., 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Jean-Bart,  n"  CXI,  p.  5.  *Sain.,  Lang.  par.,  p.  303.  Commun  en  Lorraine. -Q  Oud.,  Ler. 

7.  Leni.,  60^  Lett.  b.  patr.,  p.  4  ;  foi/ù  comme  moi,  vieux  "  roupillard  "  (Id.,  iifi"  Lett.  h. 
pair.,  p.  2).  O  tous  les  lex.  Ne  faut-il  pas  entendre  "  roupiard  ",  qui  a  la  goutte,  la  roupille 
au  nez  ?  Voir  Desgr.  d.  Goug.,  p.  141.  Roupieux  *H.  D.  T.  Ou  bien  roupillard,  est-il  tiré  de 
roupille  (guenille)  ? 

8.  Jumel,  Père  Duch.,  Ordonn.  du  P.  Duch.,  p.  6.  *  H.  D.  T.  :  trivial,  Boiste,  Bas-Lang., 
Desgr.  ci.  Goug.  :  sommeiller,  Sain.,  Lang.  par.  :  Existe  depuis  le  xviii"  s.  ;■©•  Ler.  Voir  H.  L., 
t.  VI,  p.  121G. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  336,  p.  6.  *L.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  :  Mercier, 
Tableau  ;-Q  Boiste,  Bas-Lang.,  H.  D.  T.,  Roll. 

10.  Lem.,  122'  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  Cf.  [Neptune]  après  avoir  "  lavé  la  trie  "  Aux  vents 
auteurs  de  la  tempête...  (Scarr.,  Virg.,  I,  p.  12).  *  L.  :  réprimander,  Desgr.  d.  Goug.  ;  ■©■  Oudin» 
Boiste,  Bas-Lang.,  Michel,  Roll.,  Sain.,  Lang.  par. 

11.  Lem.,  26'  Lett.  b.  patr.,  p.  2.0L.,  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug., 
Roll.;   *Michel  :  à  propos,  piquant,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 

12.  Id.,  119'  Lett.  b.  pair.,  p.  5  (  =  tape).  Cf.  La  vraie  gifle  ou  le  "  tai>in  "  qu'on  aura  reçu 
par  la  gueule  (Id.,  19<^  Lett.  b.  patr.,  p.  3).  -0-  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Desgrouais,  Boiste,  Bas- 
Lang.,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  217 

tauper  (et  toper)  :  malgré  mes  bons  avis,  vous  "  taupez  "  comme  des  buzes 
dans  les  paneaux  ^. 

tintoin  (ou  tintouin)  :  je  serois,  foutre,  affligé,  si  tu  lui  i'outois  du  "  tintoin  "  ^. 

toquante  (ou  tocante  =  montre)  :  il  y  a  toujours  un  secrétaire  au  bureau  qui 
tient  la  bougre  de  "  toquante  "  à  la  main  ^. 

torgnolle  (ou  torniolle  =  coup)  :  afin  d'avoir  le  droit,  si  nous  vous  foutons  des 
"  torgnolles  ",   de  nous   peindre  comme  des   tigres  *. 

tortiller  :  "  Il  n'y  a  pas  à  tortiller  "  ^ 

trantran  (ou  train-train)  :  Dans  l'ordre  ordinaire  du  "trantran"  de  nos  denrées  ®. 

trigaud  :  Je  vois  un  Phil.  d'Orléans...  se  comporter  comme  un  "  trigaud  "  '. 

turlupiner  :  Ce  bruit  d'enfer  ...  me  "  turlupine  "  bougrement  la  tête  *. 

ustubrelu  :  Tu  as  rencontré  sur  ton  passage  des  "  ustubrelus  "  ®. 

vaner  (ou  vanner)  :  les  contraindre  à  "  vaner  "  sur  le  champ  ^'^. 

1.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  222,  p.  2.  Cf.  tu  croyais  ...  qu'on  alloit  tout  de  suite  "  tauper  " 
là-dedans  (Id.,  ib.,  Gr.  colère  c.  l'abbé  Maury,  p.  1-2);  et  qu'on  les  accuse  d'avoir  "  taupe  " 
dans  le  tripotage  de  Brissot  (Id.,  ib.,  n°  304,  p.  4).  *L.  et  H.  D.  T.,  Ler.,  Boiste  :  toper  = 
consentir ;-0-  Bas-Lang.,  Michel,  RoU.  Il  n'y  a  là  peut-être  qu'un  seul  et  même  verbe:  toper 
(ou  tauper),  "  répondre  tope  à  qui  dit  masse  ".  Voir  au  xvii!'  s.  Baille-moy  donc  de  ce  vin 
vermeil  —  C'est  luy  seul  qui  me  fait  "  tauper  "  (Saint-Amant,  Œuvr.,  Bibl.  Elzév.,  t.  I,  p.  248)  ; 
Loin  de  blâmer  son  choix  vous  en  êtes  contente  —  Et  vous  "  topez  "  à  tout  en  fdle  obéissante  (Pois- 
son, Comédie  sans  titre,  III,  2).  Il  y  a  eu  un  double  développement  :  a.  rendre  santé  pour 
santé  ;  b.  convenir,  applaudir. 

2.  Lem.,  55^  Lett.  b.  patr.,  p.  8.  Cf.  Et  je  n'aurois  pas  de  "  tintoin  "  A  trouver  les  mots  au 
besoin  (IMoreau,  Maz.,  I,  p.  473)  ;  le  "  tintoin  "  des  reproches  de  Ronsard  (Gar.,  Rabel.  réf. y 
p.  125).  *  L.  :  embarras,  Oudin  :  ennui,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  :  inquiétude. 

3.  Père  Duch.  Royal.  Voilà  le  Père  Duch.  qui  rit  du  ridicule  de  t.  pi.  de  b.  de  bêtes,  p.  6. 
■*  L.  qui  cite  une  chanson  popul..  Sain.,  Arg.  anc.  ;  -0-  H.  D.  T.,  Leroux,  Bas-Lang.,  Desgr. 
d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Lem.,  76«  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  *  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  :  tape,  soufflets,  coups.  Sain., 
Lang.  par.  ;-0-  Oudin,  Ler.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  198,  p.  2.  *  L.,  H.  D.  T.  :  fam.,  Boiste  :  chercher  des  détours, 
Roll.  ;  cf.  tortilleur  =  chicaneur;-©-  Ler.,  Bas-Lang.  en  ce  sens,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain., 
Lang.  peu-. 

6.  Lem.,  49'  Lett.  b.  patr.,  p.  3.  Cf.  Vous  seriez  un  malencontreux  Si  le  "  fran  fran  "  de 
voslre  père  Vous  ne  suiviez  de  point  en  point  (Moreau,  Alaz.,  t.  II,  p.  442).  *L.  :  routine. 
Fur.,  Rich.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  :  manière  ordinaire  des  choses  ;  -Q-  Oudin, 
Desgr.  d.  Goug. 

7.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  30,  fasc.  V,  p.  385  (4  déc.  1790)  ;  cf.  les  bougres,  quoique 
tes  plus  foibles,  [seroient]  foutre  bien  les  plus  "  trigauds  "  (Lem.,  32'  Lett.  b.  pair.,  p.  5)  ;  cf. 
Mais  cet  époux  qui  doit...  —  C'est  un  "  trigaud  ".  Ce  matin  de  bailli  n'est  point  ce  qu'il  lui 
faut  (Montfleury,  Amb.  Com.,  3"  interm.,  17).  *L.  :  qui  use  de  détours,  de  mauvaises  finesses, 
Ler.  :  fourbe,  coquin,  frippon,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  -0-  Oudin,  Sain.,  Lang.  par. 
et  Arg.  anc.  Hébert  se  sert  aussi  de  trigauderie  {Père  Duch.,  Br.,  n"  30,  fasc.  V,  p.  388). 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  10,  fasc.  III,  p.  283,  24  oct.  1790.  *L.  H.  D.  T.  :  A.,  Ler., 
Boiste,  Bas-Lang.  ;-©-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  316,  p.  4.  *L.,  Bas-Lang.  (art.  hurluberlu),  Desgr.  d.  Goug.  ; 
■0-  H.  D.  T.,  Ler.,  Boiste,  Michel,  Roll. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  174,  p.  6.  Commun  dans  ce  texte  :  "  vannons  ",  disoit-il. 


1218  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

B.   Expressions  trouvées  dans  les  mêmes  textes  : 

aze  [V —  me  foute)  :  S'il  n'y  avoit  dans  la  république  que  des  Sans-Culottes, 
*'  l'aze  me  foute  "  si  on  accaparoit  les  subsistances  ^. 

baha  [rester  comme  — )  :  Voilà  mon  homme  qui  "  reste  comme  baba  "  ^. 

barbe  [faire  la  — )  :  ...  ne  se  laisseront  pas  "  faire  la  barbe  "  ^. 

barbe  [prendre  la  chèvre  par  la  — )  :  il  falloit  cacher  un  peu  votre  jeu  et  ne 
pas  "  prendre  la  chèvre  par  la  barbe  "  *. 

berniquet  [envoyer  au  - — )   :  Il  "  enverroit  au  berniquet  "  le  beau  faquin  ^. 

blé  [manger  le  — )  :  nous  verrons  après,  qui  d'eux  ou  de  nous   "  mangera  le 
bled  "  6. 

bosse  [donner  dans  la  — )  :  Rougissez  d'avoir  pu  "  donner  ainsi  dans  la  bosse  "  '. 

bricole   [imprimeur  de  — )    :    Depuis   quelques  jours,   on    fout  la    chasse   aux 
"  imprimeurs   de   bricolle  "  *. 

bringue  [mettre  en  — )  :  le  10  août,  nous  "  avons  mis  en  bringue  "  le  sceptre 
et  la  couronne  de  l'infâme  Capet  ®. 


■"  vannons  "  promptement  de  Paris  (n»  199,  p.  6).  -Q-  L.,  Ler.,  Desgrouais,  Boiste,  Michel, 
Roll.  ;  *Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  :  s'enfuir,  Sain.,  Arg.  anc.  :  s'en  aller.  Dans  Lang. 
par.,  il  rappelle  des  ex.  de  1791,  cités  par  Nisard,  Parisianismes.  Le  verbe  s'emploie  cou- 
ramment en  Lorraine. 

1.  Hébert,  Père  Dnch.,  n°  198,  p.  S.-Q  L.,  H.  D.  T.  ;  *Mistral  (ase),  Bas-Lang.  :  l'aze  me 
fiche  =  le  diable  m'emporte. 

2.  Jumel,  Père  Duch.,  G''"^  joie  au  sujet  de  la  saisie  du  trésor  du  club  monarch. -Q-  L., 
H.  D.  T.,  Oud.,  Ler.,  Boiste,  Roll.  ;  *Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr.  d.  Goug. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n^  HI,  fasc.  IH,  p.  243,  1"  oct.  1790.  *L.  :  faire  la  barbe  à 
quelqu'un  =  avoir  avantage  sur  lui,  Ler.  :  faire  la  barbe,  c'est  être  plus  fin  et  plus  rusé  qu'un 
autre,  le  tromper  lorsqu'il  en  veut  tromper  d'autres,  braver  quelqu'un,  etc.,  Oudin, 
Bas-Lang.  ;-Q-  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr.  d.  Goug. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  312,  p.  4  (=  attaquer  de  front).  L'expression  prendre  la  chèvre 
par  la  barbe  ne  figure  dans  aucun  des  dictionnaires  que  nous  citons  ;  prendre  la  chèvre 
(=  bouder,  se  fâcher)  est  très  fréquent  et  enregistré  partout.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1216. 

5.  La  Tromp.  P.  Duch.,  102,  p.  19.  Le  berniquet  est  une  sorte  de  huche.  L'expression 
signifie  réduire  à  la  mendicité.  *  Bas-Lang.,  L.  H.  D.  T.  :  être  au  barniquet  =  être  dans  le 
dernier  embarras.  Quoique  ancien  le  mot  ■©•  Oud. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  316,  p.  8.  Les  lexiques  ne  donnent  que  manger  son  bled  en 
herbe  =  dépenser  avec  prodigalité.  Manger  le  bled  =  attraper  le  bon  morceau  -Q-  tous  les 
lexiques. 

7.  Hébert,  Père  D«c7i.,  n<>221,p.  5;  cf.  Comment  foutre  aurois-tu  pu  ''  donner  dans  la  bosse  "? 
(Jumel,  Père  Duch.,  Réveillon  avec  Lafayette,  p.  7).  *  L.  :  être  dupe.  H.  D.  T.  :  tomber  dans 
la  bosse  =  faire  une  fausse  démarche  ;  Bas-Lang.  :  se  laisser  aller  à  des  paroles  artificieuses, 
être  pris  pour  dupe,  tomber  dans  un  piège  ;  ■©■  Oud.,  Ler.,  Boiste,  Michel,  Roll.,  Desgr. 
d.  Goug. 

8.  Lem.,  123'  Lett.  b.  patr.,  p.  1.  *L.  S'  :  faux,  postiche  ;  il  donne  une  autre  citation  du 
Père  Duch.  ;■©■  H.  D.  T.,  Oudin,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang-.  par.  ;  *  Bas-Lang.  :  subterfuge. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n«  233,  p.  4.  Cf.  Ma  pipe  "  est  en  bringue  "  (Vadé,  Pipe  cass., 
ch.  III).  Voir  foutre  en  bringue. 


REPERTOIRE  219 

casaquin  [travailler  le  — )  :  quand  serez-vous  donc  tranquille,  plutôt  de  vous 
faire  "  travailler  le  casaquin  "  ^. 

châtaigne  [mâcher  — )  :  aux  bougres  du  nouveau  comité  de  salut  public,  qui 
ne  savent  pas  "  mâcher  châtaigne  "  ^. 

colas  [bêtes  comme  — )  :  ne  soyons  plus  "  bêtes  comme  des  colas  "  ^. 

Cf.  pape-colas  :  Avant  cela  c'étoit  maître  Capet  qui  se  carroit  comme  un  "  pape- 
colas  "  sur  le  trône  *. 

Cologne  [niais  de  —  ou  de  Sologne]  :  prouvons  à  ces  financiers  que  nous  sommes 
des  "  niais  de  Cologne  "  ^. 

coude  [lever  le  - —  =  boire)  :  Les  bons  vivants  qui  "  aiment  un  peu  à  lever 
le  coude  "  ®. 

dent  [parler  de  la  grosse  —  =  menacer)  :  Je  veux  que  ...  si  je  ne  suis  pas  tenté 
d'aller  dans  cette  assemblée  électorale  "  parler  de  la  grosse  dent  "  à  ces  gaillards-là  ^. 

dindon  [se  laisser  brider  comme  un  — )  :  il  [Philippe  d'Orléans]  "  s'est  laissé 
brider  comme  un  dindon  "  ®. 

dix-huit  [être  sur  son  — )  :  Il  falloit  voir  alors  comme  "j'étois  sur  mon  dix- 
huit  "  9. 

dos  [scier  le  — )  :  Ca  me  "  scie  le  dos  "  de  voir  de  quelle  manière  se  font  les 
enrôlements  ^°. 

1.  Lem.,  62^  Lett.  b.  pair.,  p.  3.  Cf.  si  une  fois  on  "  tombe  sur  son  casaquin  "  (Jean-Bart, 
CXLV,  p.  3,  1791).  Il  est  ancien,  probablement.  *  L.  :  donner  sur  le  casaquin  à  quelqu'un  = 
le  battre,  H.  D.  T.,  Oudin  :  travailler,  tourmenter,  Bas-Lang.  ;  -Q-  Boiste,  Michel,  Roll., 
Desgr.  fl.  Goug. 

2.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  267,  p.  4.  -©-tous  les  lexiques,  y  compris  Mistral.  (=  tergiver- 
ser) ?  Le  sens  est  obscur.  Dans  beaucoup  de  contrées,  mâcher  se  dit  pour  défaire,  par  exemple 
en  parlant  du  chanvre  ?  ÎNIais  la  plu-ase  ne  peut  guère  signifier  ouvrir  les  bogues,  à  moins 
qu'on  ajoute  avec  précaution. 

3.  Lem.,  31<^  Lett.  b.  patr.,  p.  4  ;  cf.  se  laisser  séduire  par  de  belles  paroles,  comme  de  foutus 
"  coins  "  (Id.,  126''  Lett.  b.  patr.,  p.  2).  *  L.  :  homme  stupide.  Bas-Lang.  ;  ■©■  H.  D.  T., 
Ler.,  Boiste,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Lem.,  116''  Lett.  b.  patr.,  p.  4.-^  tous  les  lexiques. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n»  316,  p.  7.  (N»  332,  p.  7,  on  lit  Sologne).  *  L.  :  niais  de  Sologne, 
Oud.  :  un  finet,  qui  s'abuse  à  son  profit.  Ler.  :  id.,  Bas-Lang.  :  id.  :  homme  subtil  qui  se 
trompe  toujours  à  son  profit  ;-0-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  VII,  fasc.  III,  p.  266,  14  oct.  1790.  *L.,  H.  D.  T.,  Oud  : 
hausser  ou  plier  le  coude,  Ler.,  Bas-Lang.  ;■©-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Père  Duch.  r.  Thibautnd.,  n"  7,  Corresp"^  d.  les  Cours  étr.,  p.  3.  Cf.  Il  semble  que  tels 
accidents  Parlent  à  vous  des  "  grosses  dents  "  (Loret,  11  juin  1651, 111).-©-  L.,  H.  D.  T.  ;  *Oud., 
Ler.  :  des  grosses  dents  ;■©•  Sain.,  Lang.  par. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n»  XXX,  fasc.  V,  p.  388,  1790.  *L.,  H.  D.  T.,  Ler.  : 
La  bécasse  est  bridée,  se  dit  quand  on  a  engagé  quelqu'un  dans  une  méchante  affaire,  ou 
que  l'on  l'a  trompé.  Cf.  un  oison  bridé  =  un  sot.  Brider  Voie  =  tromper,  fourber,  filouter, 
déniaiser,  Bas-Lang.,  mêmes  ex.  ;-0-  Oudin,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n"^  284,  p.  5  (=  être,  se  mettre  sur  son  trente  et  un).  *L.  S'  : 
mettre  ses  plus  beaux  habits  ;■©■  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  *Bas-Lang.  : 
s'endimancher.  Sain.,  Lang.  par.  :  se  mettre  sur  son  dix-huit. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  223,  p.  2.  *L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  :  scie  =  ennuyeux,  pénible, 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  -0-  Oudin,  Ler. 


2-20  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE  FRANÇAISE 

droit  (charrier  — )  :  nous  avons,  à  présent,  à  la  tête  de  nos  affaires  des  mâtin? 
qui  les  feront  "  charrier  droit  "  ^. 

eau  rousse  {jusqu'à  V — )  :  un  procureur  tirant  jusqu'à  "  l'eau  rousse  "  à  iiit 
pauvre  diable  ^. 

enfant  de  chœur  (étouffer  un  —  =  boire  un  verre  de  vin  rouge)  :  avalant  un 
canon  ou  "  étouffant  un  enfant  de  cœur  "  ^  [sic], 

faire  ni  à  une  ni  à  deux  (n'en  — ■)  :  le  b...  sentit  où  le  bas  le  blaissoit,  mais  il 
n'  "  en   fit  ni  à  une,  ni  à  deux  "  *. 

finne  (ma  ■ — )  :  "  Ma  fmne  ",  s'il  n'y  en  avoit  pas  vingt-cinq,  il  y  en  avoit  tou- 
jours bien  un  ^. 

fromage  (manger  le  —  =  être  mécontent)  :  Ah  !  foutre,  "  quel  fromage  man 
geoit  "  le  renard  Brissotin  quand  il  a  vu  l'orateur  des  Sans-Culottes  éventer  la 
mèche  ^. 

gance  (lurons  de  la  — -)  :  Et  vous,  "  lurons  de  la  gance  ",  couple  intrépide,  Colot 
et  Fouché  qui  avez  été  envoyés  pour  détruire  les  cavernes  de  voleurs  des  galon- 
niers  de  Lyon  '. 

gant  (moule  de  — )  :  Je  lui  allonge  en  même  tems  une  douzaine  de  "  moule  [sic^ 
de  gand  "  sur  sa  face  platte  ®. 

goujon  (faire  avaler  le  — )  :  Carra,  qui  ...  voulut  "  faire  avaler  le  goujon  " 
aux  Jacobins  ®. 

1.  Hébert,  Père  Duclu,  Br.,  n"  XV,  fasc.  IV,  p.  314,  6  nov.  1790(0  Index  de  Braesch). 
*  L.,  H.  D.  T.  :  ne  pas  dévier,  faire  son  devoir,  Ler.  :  se  dit  à  une  personne  à  qui  on  donne  des 
remontrances  ;  signifie  faire  son  devoir,  prendre  garde  de  faire  quelque  faute,  se  comporter 
bien,  Bas-Lang.  ;-©'Desgrouais,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Long.  par.  L'expression 
est  très  répandue  en  Lorraine. 

2.  Père  Duch.,  Grande  joie  à  l'occasion  des  scellés,  1790.  Br.,  n"  VIII,  fasc.  III,  p.  273. 
■Q-  tous  les  recueils.  Le  sens  est-il  jusqu'au  sang  ? 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  194,  p.  2.  On  pourrait  ajouter  une  foule  d'autres  exemples  : 
Étouffer  un  enfant  de  chœur  (DJnonc"  contre  les  march.  de  m'n.Br.,  fasc.  III,  p.  266).  O  tous 
les  lexiques.  C'est  sûrement  d'après  ce  type  qu'on  a  formé  étrangler  un  perroquet  (boire 
une  absinthe.  Le  sens  est  hoire  un  verre  d;-  vin). 

4.  Père  Duch.,  Grand  Étonn'  du  Père  Duch.  dans  l'Embarras,  p.  6. 0  Ro^l-»  ^"*"-'^<ï"9'-> 
Desgr.  (i.  Goug.,  Sain.,  Long.  par.  On  dit  encore  dans  les  Vosges  ne  faire  ni  une  ni  deux. 

5.  Père  Duch.  Royal.,  Le  Père  Duch.  à  la  G.  Nat.,  p.  2.  *L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  :  par 
ma  finne  ;-©"  Ler.,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  181,  p.  6.  Cf.  Continuez  de  leur  faire  "  manger  du  fromage  ", 
demeurant  calmes  et  tranquilles  (Id.,  ibid.,  n°  206,  p.  7)  ;  Quel  "  fromage  ils  ont  mangé  "  en 
voyant  tout  le  peuple  tranquille  (Id.,  ibid.,  n"  200,  p.  3).  •  L.,  Bas-Lang.  ;■©■  H.  D.  T.,  Oud., 
Ler.,  Boiste,  HoU.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  320,  p.  7.  Cf.  Un  "  luron  de  la  ganse  ",  nommé  la  Tulipe,  m'écrit 
de  l'armée  de  la  Moselle  (Id.,  ib.,  n»  311,  p.  4)  ;  tandis  que  nous  autres,  "  lurons  de  la  ganse  ", 
nous  ferons  sauter  les  brocs  pour  vous  recevoir  (Id.,  ib.,  n°  290,  p.  6).  ■©"  tous  les  lexiques, 
sauf  Sain.,  Lang.  par.,  qui  explique  le  succès  de  ganse  dans  le  poissard.  Il  traduit  lurons 
de  la  ganse  (1764)  par  compagnons  de  la  bande,  filous.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1218,  n. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  205,  p.  8  et  à  cent  autres  endroits.  Cf.  quel  moule  de  gant  !  (Pois- 
son, Zig-zag,  se.  9).  *  L.  =  la  main,  coup  de  la  main  :  Boursault,  les  deux  Nicand.  H.  D.  T., 
Ler.  :  souITlet,  coup  de  poing  ;-©^  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  228,  p.  4.  Cf.  p.  238.  *  L.,  Bas-Lang.  :  duper  quelqu'un,  sur- 
prendre sa  bonne  foi,  le  contraindre  à  passer  par  où  l'on  désire,  H.  D.  T.  ;■©"  Oudin,  Ler. 
Boiste,  Koll.,  Michel,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  221 

Grenoble  [conduite  de  — )  :  ils  mériteraient  bien  qu'"on  leur  fît  la  conduite 
«le  Grenoble  "  ^. 

grenouille  [manger  la  — )  :  les  autres  "  ont  mangé  la  grenouille  "  ^. 

gros  [il  y  a  — ■)  :  comme  "  il  y  a  gros  "  que  les  chiens  ne  viendront  pas  ^. 

huile  de  cotrets  [donner  de  V — )  :  comme  je  cherchois  mon  bâton  pour  lui  "  don- 
ner de  l'huile  de  cotrets  ",  le  bougre  a  foutu  le  camp  *. 

jahot  [faire  — )  :  je  serois  tenté  de  "  faire  jabot  "  et  de  me  regarder  comme 
un  beau-fils  ^. 

jolivettes  [danser  les  — )  :  "  lui  faire  danser  les  jolivettes  "  aussi  facilement 
qu'à  Polichinelle  ^. 

lard  [manger  le  — )  :  nous  verrons  qui  des  Sans-Culottes  ou  de  la  noblesse 
*'  nîangera  le  lard  "  ^. 

linotte  [siffler  la  — )  :  dans  ce  lieu  où  ses  favoris  m'on  fait  sifler  la  linotte  ^. 

loup  [midi  de  — )  :  Tous  ces  viédases  vont  dans  un  "  midi  de  loup  "...  mettre 
la  clef  sous  la  porte  ®. 

main  [il  n'y  a  que  la  — )  :  entre  prophètes,  "  il  n'y  a  que  la  main  "  ^''. 

1.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  VIII,  fasc.  III,  p.  270, 17  cet.  1790.  «L.  S«  :  mauvais  accueil, 
mauvais  traitement  ;-0-  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  ;*Sain.,  Lang- 
par.  :  ciiasser  à  coup  de  bâtons. 

2.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  293,  p.  2.  Cf.  votre  sacré  Danton  qui...  nous  "  emportera  la 
grenouille  "  (  Jumel,  Père  Duch.,  Gr.  Colère  c.  les  Électeurs,  p.  5).  *L.  r  dérober  une  somme 
d'argent  qui  a  été  mise  en  réserve  par  une  association,  H.  D.  T.  ;-©-  Ler.,  Roll.,  Bas 
Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

3.  Lem.,  104'  Lett.  b.  pair.,  p.  6.-Q  L.,  Oudin,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  *H.  D.  T.  donne  : 
il  y  a  gros  [à  parier  que],  Bas-Lang.  :  certainement,  assurément,  il  n'y  a  pas  de  doute. 
Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1123. 

4.  P.  Duch.  r.  Thibautad.,  pièce  9,  Grande  Découv.,  p.  2.  -Q-  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang. 
par.  ;  *  Bas-Lang. 

5.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  319,  p.  6.  *L.  :  se  rengorger,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  :  faire  le 
vaniteux,  l'orgueilleux  ;  -©•  Oudin,  Fur.,  Ler.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Lem.,  37'  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  *  L.  S'  :  se  mouvoir  au  gré  d'un  autre,  comme  im  pantin  ; 
-©•  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

7.  Héb.,  Père  Duch.,  n°  190,  p.  3.  *  L.  :  gagner  la  partie  et  avoir  l'enjeu  ;■©■  tous  les 
autres  lexiques  en  ce  sens.  Cf.  plus  haut  :  manger  le  blé.  Oud.  enregistre  l'expression  au 
sens   de   être   coupable. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  248,  p.  5.  Très  commun  :  attendre,  poser.  *  L.  :  être  en  prison, 
Bas-Lang.  :  fai^e  attendre  quelqu'un  en  plein  air  ;  ■©•  Desgrouais,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.  Oud.  doiuie  le  sens  de  boire,  ivrogner  ;  Fur.,  Ler.,  H.  D.  T.  donnent  le 
môme  sens.  Mais  l'expression  a  bien  le  sens  d'attendre  dans  l'Ovide  bouffon  de  Richer  : 
Tu  peux  bien  "  siffler  la  linotte  ",  Répond  Aglaiire  Et  de  nostre  huis  Compter  les  doux  et 
les  perlais  (p.  255-256). 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  211,  p.  7.  ■©■  tous  les  lexiques,  y  compris  Mistral.  Le  sens 
est-il  minuit  ? 

10.  Lem.,  23'  Lett.  b.  pair.,  p.  3.  *  L.  :  se  dit  pour  exprimer  le  rapport  étroit  qui  existe 
entre  les  personnes  dont  on  parle,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Lang.  :  de  marchand  à  marchand,  il 
n'y  a  que  la  main  =  il  suffit  de  toucher  dans  la  main  entre  marchands  pour  conclure 
le  marché  ;  -Q-  Oudin,  Boiste,  Roll.,  Sain.,  Lang.  par. 


222  HISTOIRE  DE    LA   LANGUE   FRANÇAISE 

manche  {père  à  la  grande  — )  :  s'il  a  la  complaisance  de  vous  toucher  le  front 
de  sa  baguette,  ce  sera  un  "  père  à  la  grande  manche  "  ^. 

marmite  [renverser  la  — )  :  il  est  temps  de  "  renverser  une  bonne  fois  la  mar- 
mite "  des  gens  de  lois  ^. 

œil  {s'en  battre  V — )  :  Que  l'on  m'appelle  foux  [sic],  insensé,  "  je  m'en  bats  l'œil  "  *. 

pain  {perdre  le  goût  du  — )  :  quiconque  ...  ne  criera  pas,  vive  Roland  ...  "  per- 
dra le  goût  du  pain  "  *. 

peigne  [se  donner  un  coup  de  — )    :   qui  se  croient   déjà  à  Paris,  par  Calais, 
si  nous   "  nous  donnons  un  coup  de  peigne  "  ^. 

pied  de  veau  {faire  le  — )  :  c'est  là  que  certains  journalistes  viennent  "  faire 
le  pied  de  veau  "  ®. 

poing  {montrer  le  —  dans  sa  poche)  :  depuis  le  tems  qu'ils  "  montrent  leurs 
poings  dans  leur  poche  "  ''. 

pouf  {prendre  à  —  =  sans  payer)   :   Il  vous  faudra  payer  les  brocs  "  pris  à 
pouf  "  la  veille  ^. 

poussière  {faire  de  la  — )  :  Ces  députés  qui  en  arrivant  de  leur  département, 
"  faisoient  tant  de  poussière  "  ^ 


1.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  22,  fasc.  VI,  p.  561.  L'éditeur  rappelle.  Père  — ,  Confesseur 
—  =  peu  scrupuleux.  *L.  :  avoir  la  manche  large  se  dit  d'un  casuiste  ou  d'un  directeur 
relâché,  H.  D.  T.  a  pris  dans  Oudin  :  avoir  la  conscience  large  comme  la  manche  d'un 
cordeher  ;ODesgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

2.  Hébert,  Pire  Duch.,  n°  291,  p.  3.  Cf.  Cet  échec,  pauvres  hipocriles.  S'en  va  "  renverser  vos 
marmiles  "(Loret,  23  juin  1657,  165.  De  même  24  juil.  1655,  188).  *L.  H.  D.  T.  :  ruiner. 
Oudin,  Ler.,  Ba<!-Lang. 

3.  IIébert,PiVe  Dhc/(.,  n<'338,  p.  2.  Cî.  A-t-or  vu  rimer  de  cette  sorte.  Bourreau  7  —  "  Je  m'en 
bats  l'œil  ".  Suis-je  un  comédien  ?  Qu'un  autre  fasse  mieux  '...  (La  Fontaine  et  Champmeslé, 
Ragotin,  acte  IV,  se.  7)  ;  Morbleu  I  "  Je  me  bats  l'œil  "  de  Mercure  et  de  toi  (Poisson,  Com. 
s.  titre,  IV,  7).  Voir  H.  L.,  t.  VI,  pp.  1124,  1216.  *L.  :  ne  pas  s'en  soucier,  n'en  tenir  aucun 
compte,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Lang.  ;  -©■  Oudin,  Boiste,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain., 
Lang.  par. 

4.  Héliert,  Pire  Duch.,  n"  195,  p.  3.  Cf.  un  frère  Qui...  Fit  à  son  ennemi  "  perdre  le  goût  du 
pain  "  (Quinault,  Am.  indiscr.,  1654,  IV,  1).  *Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  cî.  faire  passer  le  goût  du 
pain.  Sain.,  Lang.  par.  =  mourir,  être  tué  :  Père  Peinard,  1889  ;-©-  Roll.,  Desgr.  d.  Goug. 

5.  Tromp.  P.  Duch.,  102,  p.  11.  *L.,  Bas-Lang.;  -©■  Roll.,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr. 
d.  Goug. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  202,  p.  5.  Cf.  Les  nouveaux  luimains  après  le  déluge  "  Feront 
bien  mieux  le  pied  de  veau  "  (D'Assoucy,  Ov.,  p.  62).  ♦  L.  :  révérences,  soumission,  com- 
plaisance ser^^les  (Sévignéi,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.  :  flatter,  caresser  ;  O  ^l'^hel,  Desgr. 
d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Lem.,  36'  Lett.  b.  pair.,  p.  7-8.  ■©■  tous  les  lexiques.  On  dit  en  Lorraine  :  faire  le 
poing  dans  sa  poche  avec  le  sens  de  menacer  en  cachette. 

8.  Père  Duch.  Royal.,  Sec.  avis  aux  B.  Cit.,  p.  6.  *  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.  ;0  Oud., 
Ler.,  Roll.,  Bas-Lang. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  204,  p.  2.  *  L.  :  se  pavaner  :  Voltaire,  Dict.  phil.,  H.  D.  T., 
Sain.,  Lang.  par.  :  faire  des  embarras,  mener  grand  train,  Bas-Lang.  :  faire  plus  de  dépenses 
qu'on  n'a  réellement  de  fortune  ;■©-  Oudin,  Ler.,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug. 


RÉPERTOIRE  22» 

poux  {chercher  des  — )  :  Lafayette  "  cherchoit  des  poux  "  à  tous  les  patriotes  ^. 

quatre  pelés  et  un  tondu  :  Ils  sont  là  "  quatre  pelés  et  un  tondu  "  ^. 

qui  pis  pis  {être  à  — )  :  Ces...  aristocrates  patriotes   "  sont,  je  le  crois,  à  qui 
pis  pis  "  ^. 

ratisse  {je  t'en  — )  :  aux  frontières,  il  faudra  lui  dire  :  "  je  t'en  ratisse  ",  de  ton 
droit  à  la  régence  ^. 

style  à  quinze  {faire  du  — )  :  quand  je  me  fous  dans  la  tête  de  faire  du  "  style 
à  quinze  "  ^. 

temps  {saisir  le  coup  de  — )   :  Nous  "  saisirons  ce  coup  de  tems  "  pour  plier 
bagage  ^. 

venture  {s'en  faire  une  — )  :  le  ministre  aima  mieux  "  s'en  faire  une  venture  ", 
que  de  le  punir  ''. 

vignes  {se  mettre  dans  les  — )  :  Vous  aurez  beau  vous  "  mettre  dans  les  vignes  "  ®. 


C.  Les  quolibets.  —  Il  faudrait  relever  aussi  les  quolibets  : 

apprendre  à  quelqu'un  que  son  chien  n'est  qu'une  bête  :  Il  est  temps  ...  que  nous 
leur  "  apprenions  que  leur  chien  n'est  qu'une  bête  "  *. 

avant  qu'il  soit  l'âge  d'un  petit  chien  :  "  Avant  qu'il  soit  l'âge  d'un  petit  chien  ", 
je  serai  plus  maître  en  France  que  jamais  roi  ne  l'a  été  ^''. 

1.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  179,  p.  6.  N'est-ce  pas  d'une  confusion  avec  chanter  pouilles 
qu'est  née  cette  expression  ?  Le  singulier  de  pou  était  autrefois  pouil.  *  L.,  Bas-Lang.  :  chi- 
caner, chercher  noise  ou  querelle  ;-0-  Oud.,  Ler.,  Desgrouais,  Michel,  RolL,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lang.  par. 

2.  Jean-Bart,  n"  CIII,  p.  4.  *  L.  :  peu  de  personnes  et  gens  peu  considérés,  Oudin  : 
trois  teigneux  et  un  pelé,  Ler.,  Bas-Lang.  ;-@-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

3.  Le  P.  Duchêne  aux  braves  Gardes  nationales,  p.  1.  Expression  exclue  depuis  le  xvii'  s. 

4.  Jumel,  Père  Duch.,  Ordre  à  l'Ass.  Xat.,  p.  289  (=  tu  n'en  auras  pas.  Cf.  Je  t'en  ponds, 
je  t'en  casse).  *  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.  ;-0-  Oud.,  Fur.,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang. 
par.  et  Arg.  anc. 

5.  Lem.,  2«  Lett.  b.  patr.,  p.  7.  L.  :  cela  vaut  quinze  =  cela  est  remarquable.  -©-  tous 
les  autres  lexiques.  N'est-ce  pas  l'analogue  de  l'expression  une  bouteille  à  quinze,  c.-à-d. 
chère  et  de  bonne  qualité. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  206,  p.  6.  *  L.  :  occasion  qui  passe  ^^te,  circonstance  inopinée, 
H.  D.  T.  ;  -0-  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  L'expression  est  encore  usitée. 

7.  Héb.,  Père  Duch.,  Gr.  Col.  contre  le  Clergé  et  le  Pape,  p.  6.-0-  L.,  H.  D.  T.,  Bas-Lang., 
Sain.,  Lang.  par. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  VII,  fasc.  III,  p.  268, 14  oct.  1790.  *  L.  :  être  iwe,  H.  D.  T., 
Leroux,  Bas-Lang.  Cf.  les  uignes  du  Seigneur  ;-0-  Oudin,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père Duc/î.,  Br.,  n»  II, fasc.  III,  p.  241.-0-L-.  H.D.  T.,  Oud.,  .Sain., Lan ff.  par.  ; 
Ler.  :  apprendre  à  quelqu'un  que  son  cheval  n'est  qu'une  bête  =  faire  connaître  à  quelqu'un 
son  ignorance  et  qu'il  n'est  rien  moins  que  spirituel,  sage,  prudent,  comme  il  le  veut 
paroître,  Bas-Lang.,  même  ex.  que  Leroux  :  convaincre  un  sot,  un  présomptueux  de 
son  ignorance  et  de  son  inhabileté. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  204,  p.  3  Expression  qui  re^^ent  constamment  dans  ce  texte. 
■©■  L.,  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Michel,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 


224  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

ni  vu,  ni  connu,  je  t'embrouille  :  afin  que  ça  ne  fût  "  ni  vu  ni  connu  je  t'em- 
brouille "  ^. 


III.  _   MOTS    BAS   ET    EXPRESSIONS    BASSES 
RELEVÉS   DANS    D'AUTRES  TEXTES 

arsouille  :  Il  y  avait  dans  le  parterre  plusieurs  souteneurs  de  tripots,  connus 
sous  le  nom  d'  "  arsouilles  "  ^. 

arsouiller  :  J'en  connais  quelques-uns  qui  prétendent  avoir  "  arsouille  "...  dans 
la  Révolution  ^. 

bouffer  :  On  m'accuse,  écrit  Isoré,  ...  d'  "  avoir  bouffé  "  à  Lille  chez  les  aris- 
tocrates ;  il  s'en  défend  :  quand  au  "  bouffage  "...  c'est  une  chose  absurde  à 
prononcer  *. 

housien  :  Une  foule  d'individus  ...  remplissent  les  "  bousiens  ",  les  cafés  borgnes 
et  les  tripots  ^ 

boyaux  :  les  égoïstes,  ces  gros  propriétaires  à  larges  "  boyaux  "  ®. 

butin  (le  bien  que  l'on  possède,  linge,  meubles,  etc.)  :  Pour  revenir  à  la  capi- 
tale, nous  louâmes  une  charrette  pour  y  mettre  notre  petit  "  butin  "  '. 

chambrer  :  ils  cherchent,  à  tous  risques,  à  nous  mettre  en  activité,  et,  pour 
trancher  le  mot,  à  nous  "  chambrer  "  ^. 

coup  (monter  un  — )  :  l'intention  des  muscadins  était  de  rester  à  Paris,  pour 
y  "  monter  un  coup  "  ®. 

1.  Père  Duch.  Royal.,  Second  a\is  du  Père  Duch.,  p.  5.  ■©"  L.,  H.  D.  T.,  Desgrouais 
Roll.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  *  Bas-Lang.  Phrase  courante  en  Lorraine. 

2.  Gorsas,  26  fév.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIII,  p.  231.  *  L.  S',  H.  D.  T.,  Desgr.d.Goug., 
Sain.,  Lang.  par.,  Arg.  anc.  ;  -Q-  Ler.,  Oud.,  Boiste,  Bas-Lang.,  Roll.,  Michel. 

3.  Suite  de  la  copie  dex  pièces  saisies  chez  Babeuf,  t.  II,  p.  106.  *  L.  S'  ;■©•  Oud.,  H.  D.  T., 
Ler.,  Bas-Lang.,  Roll.,  Sain.,  Arg'.  anc,  Desgr.  d.  Goug.  ;  *  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Arch.  Nat.,  F'  4773,  Liass.  G.  n"  42,  dans  L.  Jacob,  Le  Bon,  t.  I,  p.  261.  Pour  b  «iffer, 
voir  Sain.,  Lang.  par.,  p.  35.  Bouffage  est  probablement  un  mot  foigé  pour  la  circonstance. 

5.  Rapp.  de  Mercier,  19  niv.  an.  II-8  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.  255. 
-©■  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,   Oudin,  Desgr.  d.   Goug.  ;  *  Bas-Lang.  Probablement  le  même  que 

bousin  (mauvais  lieu).  Voir  von  Wartb.,  Fr.  Et.  W. 

6.  Mugnier,  Le  Club  des  Jacob,  de  Tlionon.p.  96. -0-  L.,  H.  1)  .  T.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain., 
Lang.  par.,  cf.  Oud.  :  gros  boyau  =  grand  mangeur. 

7.  Boutanquoi,  Souv.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  80  ;  cf.  tu  n'as  pas  besoin  de  tout  ce  "  butin  "- 
là  (Dépn  Gabrielle  Tissié  Frér.,  Mém.,  p.  164).  *  L.  :  popul.,  profit,  richesse  ;  O  H.  D.  T.  , 
Oud.,  Fur.,  Ler.,  Desgrouais,  Micliel,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  •  Bas-Lang.  : 
«  Il  y  a  du  butin  dans  cette  maison,  pour  dire  qu'une  maison  est  opulente,  qu'une 
famille  est  riche.  On  dit  plus  communément  dans  le  même  sens  :  Il  y  a  de  quoi  dans 
cette  maison  ».  Le  mot  est  courant  dans  le  parler  français  de  Lorraine. 

8.  Mirabeau,  Leit.  à  ses  commett.,  8,  9,  11  mai  1789.  Cf.  Au  moment  de  l'arrivée  des  députés, 
on  les  "  chambra  "  par  le  fait  (Id.,  Et.  Gén.,  5  juin  1780,  Arch.  Pari.,  1"  Scr.,  t.  VIII,  p.  70. 
col.  1).  Ce  mot  est  familier  à  Mirabeau  qui  l'emploie  en  pleine  Assemblée  (28  mai  1789), 
•  L.  :  Mirabeau,  H.  D.  T.  i-Q-  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Beaulieu,  Diurnal,  13  sept.  1793,  cite  Chabot,  Dauban,  Démagogie,  p.  385.  *  L.,  s.  ex.  ; 
■0-  tous  les  autres  lexiques. 


REPERTOIRE  225 

courante  :  ces  étapes  ont  donné  la  "  courante  "  à  nos  portefeuilles,  comme  elles 
l'avaient  donnée  à  nos  corps  ^. 

décaniller  :  Vous  les  faites  inutilement  "  décaniller  "  d'un  département  dans 
un  autre  ^. 

dégaine  (tournure,  allure)  :  les  spectateurs  se  mettent  à  rire  en  voyant  son 
costume  et  sa  "  déj^aîne  "  ^. 

démarrer  (changer  de  place)  :  Les  Commissaires  rendent  compte  de  leur  mis- 
sion :  on  exige  de  nous  de  pas  "  démarrer  "  (c'est  leur  terme)  que  nous  n'ayons 
signé  leur  taxe  *. 

demi-castor  :  ceux  que  le  peuple  appelle  les  "  demi-castors  "  et  les  métis  du 
Comité  de  Constitution  ^. 

embêter  (entortiller,  assoter)  :  En  voilà  un  qui  ne  cherche  pas  à  "embêter" 
son  monde  ®. 

emmuseler  :  ...  ils  vous  "  emmuselaient  "  en  vous  soutirant  jusqu'au  dernier 
extrait  votre  subsistance  ^. 

épicier  [être  un  cher  — )   :  il  est  derechef  dénoncé  de  faire  valoir  sa  place...  le 


1.  Let.  de  Combaud,  13  mess,  an  II-l"juil.  1794,  Picard,  AuSeri;.  de/a  iVa/.,  p.  212.  *L.: 
diarrhée  (il  cite  Scarron),  H.  D.  T.,  Oud.,  Fur.,  Ler.  ;-0-  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Long.  par. 

2.  Marat,  Conv.  Nat.,  24  cet.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU.  p.  65<S,  col.  2.  Cf.  C'est 
un  autre  chien  couchant  à  qui  Necker  en  "  décanillant  "  a  laissé  son  foutu  manteau  (  Jumel, 
Père  Duch.,  Le  P.  Duchesne  déguisé  en  calotin,  p.  5).  *  L.,  H.  D.  T.  :  néol.,  Desgr.  d. 
Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  ; -0- Oud.,  I^er.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Arg.  anc. 

3.  Boutanquoi,  Souv.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  85.  *  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Lan(7.,  Michel, 
Desgr.  d.  Goug.  :  A.  ;  ■©■  Oud.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Conv.,  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  433.  C'est  un  terme  de  marine,  appliqué 
anciennement  déjà  aux  mouvements  sur  terre.  *  L.,  Ler.,  Bas-Lang.  :  changer  de  place  ; 
-©•  Oud.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

5.  C.  Desmoul.,  n"  32,  Révol.  F.  Brab:,  III,  p.  361.  Voir  H.  L.,  t.  IV,  p.  470.  •  L.  :  homme 
suspect,  H.  D.  T.,  A.  1740,  Sav.  ; -Q  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang'.,  Mich., Roll.,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lant}.  par. 

6.  Curé  Brugière,  Appel,  p.  34.  Cf.  Les  tyrans  m'mes  n'y  sont  pas  étrangers,  et  Frédéric- 
Guillaume,  est  illuminé,  et  "  emb'té  "  par  cette  ridicule  secte  (Bull.  Conv.  Nat.,  Sec.  S'  à  la 
Séance  du  2  mess.,  an  11-20  juin  1794,  n"  6,  col.  2).  Le  25  pluv.  an  II,  l'Administration  du 
district  de  Cluses  répond  au  Conseil  g''  de  Passy  pour  lui  exprimer  son  étonnement  : 
Elle  réclame  des  charlatans,  tandis  que  les  autres  s'empressent  de  renvoyer  ceux  qui  les 
ont  "  embetté  "  (Arch.  mun.  de  Passy.  Délibérations)  ;  que  faire  pour  "  emb'ter  "  les  autres  '.' 
(Hébert,  Père  Duch.,  n°  307,  p.  4)  ;  vous  croyez  encore  nous  "  embêter  ",  en  nous  faisant 
cette  belle  annonce  (Id.,  ih..  n"  171,  p.  4).  Bourienne  (Mém.,  t.  III,  p.  74)  le  met  dans  la 
bouche  de  Bonaparte.  Le  XVIII  brumaire  il  lui  aurait  dit  :  «  Je  l'ai  "  embêté  "  [Ber- 
nadotte]  des  douceurs  de  la  vie  privée...  Je  lui  ai  fait  de  la  pastorale  ».  Cf.  embêtement  : 
Nous  venons  vous  le  dire,  législateurs.  Ce  n'est  pas  avec  "  embêtement  ",  mais  avec  des  vérités 
toutes  pures  (Pet.  Com.  S'-Martin-du-Tertre,  Part.  Biens  commun.,  p.  613).  *  L.  :  terme 
trivial,  H.  D.  1.  :  néol.,  trivial,  Bas-Lang.,  Roll.,  Sain.,  Lang.  par.,  Desgr.  d.  Goug.  :  Michel  ; 
■©•  Oudin,  Fur.,  Ler.,  Boiste. 

7.  Javogues,  21  frim.  an  11-11  déc.  1794,  Rev.  Univi'^  15  avril  1925,  art.  Marion.  *  L.  : 
Volt.,  H.  D.  T.  :  St-Simon  ;  ■©•  Oud.,  et  Fur.  en  ce  sens,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug., 
Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  15 


226  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

représentant  ...  désapprouve  lui-même  sa  cumulation  ...  les  uns  lui  ont  dit  qu'il 
était  un  agioteur,  d'autres  qu'il  était  "  un  cher  épicier  "  ^. 

éreinte  (à  toute  — )  :  ils  avaient  les  cheveux  noirs  [les  patriotes],  aujourd'hui 
ils  sont  frisés  "  à  toute  éreinte  "  (souligné)  ^. 

escarpin  (tirer  son  — )  :  Allons,  Messieurs  et  dames,  je  vous  "  tire  mon  escar- 
pin ",  comptez  toujours  sur  moi  et  je  compte  sur  vous  ^. 

flemme  (ou  flème)  :  malheureusement  pour  moi,  elle  avait  le  caractère 
"  flemme  "  *. 

garouage  [se  sentir  le  cœur  en  — )  :  Je  nous  sentons  le  cœur  en  "  garouage  " 
depuis  que  Louis  XVI  nous  appelle  tretous  aux  Etats-Généraux  ^. 

gaudriole  :  Voilà  mon  Osselin  qui  s'en  va  jouer  avec  les  guichetiers,  les  cajole, 
leur  conte  des  "  gaudrioles  "  ^. 

gigoter  (ou  gigotter]   :  il  "  gigottait  "  comme  un  diable  dans  un  bénitier  '. 

grabuge  :  C'est  la  coalition  qui  l'emporte  et  nous  aurons  du  "  grabuge  "  ^. 

gueule  [mettre  la  —  en  pantoufle]  :  Je  lui  foutrons  l'âme  en  l'envers  et  la  "  gueule 
en  pantoufle  "  ®. 

haria  (ou  harria  ou  aria  =  embarras,  tracas)  :  C'était  parbleu  bien  moi,  je 
croyais  que  vous  alliez  vous  fourrer  dans  le  "  haria  "  ^^. 

histoire  (difTiculté,  querelle)  :  Un  membre  a  raconté  une  "  histoire  "  qu'il  a 
eu[e]  avec  son  boucher  qui  avoit  voulu  lui  refuser  de  la  viande  au  maximum  ^^. 

1.  Jacob,  de  Colmar,  20  févr.  1794,  Leuillot,  o.  c,  p.  123.  *  L.  :  c'est  chère  épiée,  Bas- 
Lang.  :  une  chère  épice,  marchande  qui  vend  à  un  prix  exorbitant  ;  -©^  H-  D.  T.,  Oudin, 
Ler.,  Michel,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

2.  Collot  d'Herb.,  Jacob.,  fév.  1793,  Bucliez  et  Roux,    t.  XXIV,  p.  409.  L'expression 

*  Jaubert,  Glossaire  du  Centre,  Puitspelu,  Littré  de  la  Grand'Côte.  On  la  trouve  employée 
au  figuré  dans  l'Oraison  funèbre  de  Bricoll^au  (livret  populaire)  :  les  sons  mélodieux  du  cornet 
à  bouquin  dans  lequel  soufPoil  le  niailre  d'école  "  à  toute  éreinte  ". 

3.  Journ.  Hall.,  n°  1,  p.  5.  -©•  L.,  Roll.,  Sain.  ;  *Bas-Lang.  :  lever  l'escarpin.  Cf.  Oudin  : 
escarpiner  (=  fuir)  et  se  tirer  des  grègues,  des  pieds. 

4.  Boutanquoi,  Souv.  de  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  36.  -©^  L.,  H.  D.  T.,  Oudin,  Fur.,  Ler., 
Boiste,  Bas-Lang.  ;  *  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

5.  Trois  Poiss.,  p.  1.  (=  en  folie).  *L.  :  Leroux,  qui  cite  La  Fontaine;  •©•  tous  les  lex. 
God.  :  garouillage  =  lieu  de  débauche. 

6.  Beaulieu,  Diurnal,  déc.  1793,  Dauban,  Démagog.,  p.  548.  *  L.,  H.  D.  T.  :  1781,  fami- 
lier, iMercier,  Tableau,  t.  II,  p.  311,  A.  1835,  Bas-Lang.  ;  -©•  Oudin,  Boiste,  Leroux,  Desgr. 
d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

7.  Convoi  de   Toulon,  et  Berthier.  Pamphlet  cité  annexes  JiH;rn(i/ Bailly  (t.  II,  p.  419). 

*  L.  :  terme  pop.,  s.  ex.,  H.  D.  T.,  A.  1718  :  gigotter  ;  ■©•  Oudin,  Fur.,  Ler.,  Bas-Lang., 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

8.  M""  Roi.,  Lett.,  1. 11,453  (1791). •©•  L.,  H.  D.  T.  :  ex. du  xyih»  s.  Il  est  commun, clie}, 
les  burlesques  du  xvii'^  :  Qui  mit  tout  le  monde  en  "  grabuge  "  (Richer,  Oy.  bouff.,p  320). 

9.  Journ.  Hall.,  n"  1,  p.  5.  -©■  tous  les  lex. 

10.  Jourgniac  Saint-Méard,  Mon  agonie  de  trente-liuit  lieures.  Bûchez  et  Roux,  t.  XVIII, 
p.  129.  *  L.,  H.  D.  T.,  Michel  S',  Sain.,  Lang.  par.  ;  ■©  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug. 

11.  Begislres  de  la  Société  populaire  d'Amiens,  f  15  r",  18  prair.  an  II-6  juin  1794.  *  L., 
cf.  cela  a  fait  une  belle  "  tiistoire  "  =  cela  a  excité  beaucoup  de  rumeur,  de  colère,  de  scan- 
dale, etc.  ;  "  faire  des  Insloires  ù  quelqu'un  "  ;  *Bas-Lang.  :  bruit,  querelle  mal  fondée  ; 
•0-  Oudin,  Ler.  dans  ce  sens,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 


REPERTOIRE  227 

matelote  :  Le  programme  consistait  dans  un  énorme  plat  de  poisson,  ce  qu'on 
appelle  en  style  de  Râpée  une  "  matelote  "  ^. 

mitonner  :  C'est  lui  qui  "  mitonnait  "  mes  brigands  et  les  mettait  sous  la 
toile,  tandis  qu'il  laisse  nos  frères  d'armes  couchés  dans  la  boue...  ^. 

œil  [avoir  un  —  sur  le  dos)  :  le  soldat  qui  toujours  "  a  un  œil  sur  le  dos  ", 
s'apercevant  que  la  seconde  division  est  en  fuite,  s'ébranle  aussitôt  pour  la  suivre  *. 

œil  [à  V — ],  faire  la  guerre  à  V —  :  ma  position  exige  "  que  je  fasse  la  guerre 
à  l'œil  "  contre  ces  malveillants  *. 

paturons  :  je  fous  mes  "  paturons  "  dedans  ^. 

riboter  (ou  ribotter)  :  Ce  n'est  pas  là  ce  qu'on  appelle  "  riboter  "  ®. 

savonner  (blanchir)  :  Chabot  déclare  qu'on  ne  peut  "  savonner  "  le  pouvoir 
exécutif  '. 

taré  :  les  patriotes  "  tarés  "  ®. 

testament  :  Il  y  aurait  un  "  testament  "  à  faire  au  récit  de  cette  nature  ^. 

train  :  J'entends  dire  qu'on  s'attend  pour  le  lendemain  à  "  du  train  "  ^'•. 

violons  [se  donner  les  —  ^=  tirer  vanité)  :  Car  sans  vouloir  ici  nous  "  donner  les 
violons  ",  je  pouvons  bien  hazarder  de  dire  ^^. 

1.  Beugnot,  Mém.,  t.  II,  p.  248.  *  L.  :  Marmontel,  H.  D.  T.  :  1864  ;  ■©■  Oudin,  Ler., 
Desgr.  d.  Goug.,  Bas-Lang.,  Michel. 

2.  Hentz  et  Francastel  au  Com.  Sal.  p.,  25  avr.  1794,  Guerres  des  Vend.,  t.  III,  p.  435. 
*  L.  :  fig.  et  fam.,  H.  D.  T.  :  Sévigné  (=  entourer  de  soins),  Ler.,  Bas-Lang.  ;  •©•  Oudin, 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc. 

3.  Kléber,  cet.  1793,  Guerres  des  Vendéens  (Baudoin),  t.  II,  p.  303. 0  L.,  H.  D.  T.,  Ler., 
Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg.  anc.  Cf.  Oudin  :  avoir  un  œil  aux 
champs  et  Vautre  à  la  ville  =  prendre  garde  à  deux  choses  en  un  même  temps.  On  dit 
aujoiu'd'liui  dans  le  peuple  avoir  un  œil  derrière  la  tète. 

4.  Ysabeau,  de  Bayonne,  25  juin  1793,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  V,  p.  85.  *  L.  (guerre)  : 
observer  attentivement  les  démarches  de  l'ennemi  ;  observer  avec  soin  ce  qui  se  fait 
afin  de  profiter  des  conjonctures,  il  cite  Scarr.  et  Th.  Corneille,  H.  D.  T.  ;  vieilli  :  Regnard, 
Ler.  ;  -©•  Bas-Lang.  Cf.  avoir  à  l'œil. 

5.  Réft.  s.  l'esp.  pub.,  p.  6.  Richer  l'a  plusieurs  fois  employé  :  Que  de  crottes  ils  amassèrent .' 
Que  de  cloches  aux  "  paturons  "  !  (Ovide  bouffon,  p.  471)  ;  J'approchay,  je  me  déchaussay. 
Et  mes  "paturons  "  y  saussay  (Id.,  Ib.,  p.  606).  *  L.,  H.  D.  T.,  Boiste  et  Desgr.  d.  Goug., 
qui  donnent  ce  mot  comme  désignant  une  partie  de  la  jambe  du  cheval  ;  dans  aucun  dict., 
on  ne  dit  qu'il  peut  s'appliquer  à  l'homme  ;  -0-  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Lett.  de  Comb.  cadet,  13  mess,  an  II-l"*'  juil.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la 
Nat,  p.  212.  *  L.,  Boiste,  Michel,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.  :  Molard  ;-0-  Oud.,  Fur.,  Ler.,  Bas- 
Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 

7.  Chron.  du  Mois,  nov.  1792,  p.  9.  Cf.  Chabot,  Ass.  Lég.,  25  juil.  1792,  Bûchez  et  Roux, 
t.  XVI,  p.  461.  *  L.  :  Volt.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.  ;  -Q-  tous  les  autres  lexiques. 

8.  C.  Desmoul.,  V*  Cord.,  IV  (soulign.),  p.  68,  éd.  Baudouin.  *  L.  :  Mirabeau,  H.  D.  T., 
Roll.  ;  -Q-  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug. 

9.  A  Vag.  nat.  du  district,  Adhcr,  Subs.  Tout.,  p.  233  (4»  s.  cul.  an  11-20  sept.  1794). 
■©■  tous  les  lexiques. 

10.  M™"'  de  Rém.,  Mém.,  t.  I,  p.  269.  *  L.  ;0  H.  D.  T.  en  ce  sens,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang., 
Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

11.  Journ.  Hall.,  n°  2,  p.  4.  *  L.  ;  -Q-  Bas-Lang.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 
Ler.  :  donner  les  violons  au  sens  de  donner  le  bal. 


HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 


IV.  —  LES  MOTS  GROSSIERS  ET  SCATOLOGIQUES 

F...  ET  B...  —  Je  me  vois  obligé  de  mettre  en  titre  ces  deux  mots. 
Ils  sont  l'enseigne  de  la  boutique  à  Lemaire  et  à  Hébert.  Tout  le  monde 
sait  comment  le  premier  intitulait  ses  lettres.  Quant  au  second, 
ainsi  que  Braesch  l'a  remarqué,  il  avait  soin  de  placer  toujours  un  ou 
deux  f...  dans  les  premières  phrases,  comme  on  met  une  marque  de 
fabrique  sur  un  chef  de  pièce.  Cela  s'explique.  Le  vulgaire  avait 
toujours  le  mot  de  f...  à  la  bouche  ou  sous  la  plume.  Les  militaires 
d'abord  :  «Nous  les  "avons  foutus"  tous  en  déroute»^;  «l'état-major 
disait  hautement  que  les  Autrichiens  se  joindraient  à  eux  pour 
"  f...  le  tour  à  ces  f...  patriotes  "  »  2. 

Il  était  aussi  familier  aux  civils  :  «  Sacré  nom  de  Dieu.  Je  lui  "foutis 
une  bonne  accolade  "  »  ^  ;  «  il  faudroit  "  foutre  le  fouet"  à  toutes  ces 
garces-là  »  *.  Dans  le  grand  corps  de  garde,  à  la  Convention,  devant 
Letassey,  un  citoyen  disait  :  «  Eh  bien  !  vieux  bigot,  "  je  m'en  fous  ", 
mais  je  gage  que  cela  est  vrai  ;  tu  m'as  l'air  d'un  vieux  radoteur  qui 
tient  encore  à  l'ancien  régime.  Va,  ta  "  clique  est  foutue  "  »  ^.  «  Je 
lui  dis...  que  je  rendrais  compte  de  sa  conduite  au  Comité  de  Salut 
Public...  Il  me  dit  qu'il  "  s'en  foutait  "  »  ". 

Des  femmes  aussi  en  usaient.  L'agent  Bacon  a  entendu  une 
citoyenne  prendre  la  parole  :  «  Vous  verrez  que  tous  ces  bougres-là, 
tant  qu'ils  sont,  se  feront  "  foutre  à  la  lanterne  "  »  '. 

Dans  les  premiers  pamphlets  politiques,  on  imprimait  parfois  l'ini- 
tiale seule,  on  mettait  des  points,  que  suivait  un  autre  mot,  inattendu  : 
«  "  F...ourche,  f...ourche";  quand  je  vois...  cela  me  "  f...ournit  de 
l'humeur  "  »  *,  et  ainsi  de  suite.  Mais  bientôt  on  renonça  à  ce  petit  jeu 
des  surprises. 

J'ai  vainement  cherché  à  me  rendre  compte  pourquoi,  dans  cer- 
tains numéros  ou  dans  certains  passages,  le  mot  en  question  est 
relativement  rare,  pourquoi  dans  d'autres  il  se  multiplie  ^. 

1.  Sergent  Logé,  18  brum.  an  II 1-8  nov.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Service  de  la  Nat.,  p.  60. 

2.  Laurent,  adj.  au  Ministre  de  la  guerre  au  procès  Miranda,  Buciiez  et  Roux,  t.  XXVII, 
p.  45. 

3.  Bull.  Trih.  Réuol.,  n«  65,  p.  264. 

4.  Ib.,  n°  77,  p.  310. 

5.  Rapp.,  5  niv.  an  11-25  déc.  1793.  Caron,  Par.  Terr.,  t.  Il,  p.  402. 
b.  Rapp.  de  Delabarre,  1^.  Oaron,  Rapp.  Ag.  Intér.,  t.  I,  p.  235. 

7.  Rapp.  15  niv.  an  II-4  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.  165. 

8.  Colère  du  Père  Duchêne  ù  l'aspect  des  abus,  d'un  auteur  inconnu  (Hébert,  Père  Duch., 
Br.,  fasc.   II,  p.  105). 

9.  Que  peut-il  s'imaginer  qu'on  pense  de  lui,  ce  Philippe,  lorsqu'il  paraît  toujours  chamarré 
de  son  cordon  de  "  jean-joutre  "  et  de  ce  "  foutu  "  crachat  dont  les  rois  ont  toujours  décoré  teurs 
vils  flatteurs,  leurs  maquereaux  et  tous  les  "  jean-foutres  "  qui  opprimaient  leurs  peuples  ? 
(Héb.,  Père  Duch.,  Br.,  n"  30,  fasc.  V,  p.  388  [1790]). 


REPERTOIRE  229 

Le  sens  original  et  fondamental  se  conserve.  On  en  profite  même 
pour  faire  des  calembours  ^. 

Puis  on  prend  le  verbe  dans  le  sens  de  jeter,  lancer,  flaquer,  frapper  ^. 
Enfin  il  devient  un  simple  synonyme  de  mettre  :  «  Il  y  a  gros,  foutre, 
qu'il  ne  se  seroit  pas  mis  à  la  gueulle  du  canon,  s'il  avoit  prévu  qu'on 
y  "  foutit  la  mèche  "  »  *. 

On  l'emploie  aussi  comme  réfléchi  avec  la  valeur  de  se  donner, 
s'offrir,  d'où  "  se  foutre  le  ton  "  *,  "  se  foutre  de  bons  morceaux  "  ^. 

Comme  pronominal  enfin,  il  équivaut  à  se  moquer.  Innombrables  sont 
les  pages  où  on  en  trouve  des  exemples  ;  il  servait  même  de  titre  ou  de 
sous-titre  :  «Je  m'en  fouts.  Liberté,  libertas  »  ^ 

F...     DANS    LES    EXPRESSIONS     : 

/...  en  bringue  :  On  va  "  foutre  en  bringue  "  le  comité  militaire  '. 

/...  en  canelle  (cf.  mettre,  être  en  canelle)  :  je  veux  que  la  peste  m'étouffe,  s'ils 
ne  vous  "  foutoient  pas  tous  en  canelle  "  ^. 

/...  par  écuelle  :  "  foutez  tout  par  écuelle  ",  si  on  ne  veut  pas  que  vous  soyez 
sur  le  pied  du  soldat  français  '. 

/...  sur  le  nez  à  quelqu'un  :  Ce  bougre  de  Necker,  qui  nous  a  si  bien  "  foutu  sur 
le  nez  "  sans  que  nous  nous  en  apercevions  i**. 


1.  Je  connais  un  brave  canonnier  qui,  quand  sa  femme  veut  parler  sur  les  affaires  de  la 
Révolu:ion,  lui  dit  tout  uniment  :  «  Va  te  faire  "  foutre  "  >,  et  la  bougre  de  bête  a  encore  l'entê- 
tement de  ne  le  point  prendre  au  mot  (Hébert,  Père  Duch.,  B»-.,  n"  16,  f.  VI,  p.  540). 

2.  Les  voyageurs  auront  souvent  leurs  culs  "  foutus  "  dans  l'eau  (Hébert,  Père  Duch.,  Br., 
n"  20,  fasc.  VI,  p.  553)  ;  Si  je  pouvais  leur  "  foutre  sur  la  gueule  "  à  tous  (Lem.,  2«  Lett.  b. 
pair.,  p.  4). 

3.  Héb.,  Père  Duch.,  n°  122,  p.  5  ;  cf.  "  foutons  "  le  feu  aux  colonies  (Id.,  ib.,  n°  107, 
p.  5),  etc.,  etc. 

4.  Et  surtout  qu'il  [Le  Roux]  ne  "  se  foute  "  plus  le  ton  de  repousser  les  honm'tes  gens  qu'il 
doit  respecter  (Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  fasc.  V,  p.  387;. 

5.  Damnoient  sans  façon  le  pauvre  bougre  de  manœuvre,  pour  deux  sous  de  tripes,  quand 
ils  "  se  foutoient  ",  eux,  dans  le  jabeau,  la  fine  caille  (Lem.,  38"  Lett.  b.  pair.,  p.  3). 

6.  Voir  Tourn.,  Bibl.  Hist.  Par.,  Révol.  fr.,  t.  V,  p.  500,  coL  1. 

7.  Lem.,  44"  Lett.  b.  pair.,  p.  8.  Cf.  Père  Duch.  r.  Thibaut.,  Gr.  CoL,  p.  6.  *  L.,  Bas-Lang., 
RolL,  Sain.,  Lang.  par.  :  mettre  en  morceaux  ;-©•  Oudin,  Ler.,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug. 

8.  Lem.,  70"  Lett.  b.  pair.,  p.  3.  Cf.  Qu'a  servi  à  Thouret...  d'avoir  "  mis  la  Constitution  en 
canelle  "  (Hébert,  Père  Duch.,  n"  178,  p.  7)  ;  voilà  la  f...  voiture  "  en  cannelle  "  (Id.,  Fais 
beau  cul,  Br.,  fasc.  IV,  p.  324).  *  L.  :  réduire  en  canelle  =  metlt-e  en  morceaux,  H.  D.  T.  : 
vieilli,  Bas-Lang.  ;  -©■  Oudin,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Lem.,  125"  Lett.  b.  patr.,  p.  4.  Cf.  Le  digne  enfant  d'Apollon,  Qui  "  meitoit  là  tout  par 
écuelle  "  (D'Ass.,  Aventures,  p.  435).  *  L.,  H.  D.  T.,  Ler.  :  faire  une  grande  débauche, 
manger  tout  ce  qu'il  y  a,  Bas-Lang.  :  mettre  tout  par  écuelle  :  donner  un  repas  splen- 
dide,  ne  rien  épargner  pour  la  bâfre  ;  -0-  Oudin,  Boiste,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang. 
par. 

10.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,   n^  20,  fasc.  VI,  p.  552,  janv.  1791.  *  L.  :  frapper  sur  le  visage 
ou  tancer,  Ler.  :  soufïleter  ;■©-  Oudin,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par. 


230  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

/...  une  frottée^,  une  peignée  :  Un  autre  agent  a  entendu  dire...  qu'il  fallait  "  se 
f...  une  peignée  "  ^. 

/...  une  rincée  :  "  foutre  la  rincée  "  aux  écoliers  ^. 

/...  une  tournée  :  Depuis  que  vous  avez  "  foutu  une  si  bonne  tournée  "  à  tous 
les  brigands  *. 

s'en  f...  une  pille  (s'en  entonner  une  grande  quantité)  :  Depuis  que  Dumou- 
riez  "  s'en  est  foutu  une  pille  "  avec  le  roi  de  Berlin  ^ 

se  /...  les  tons  :  Quand  on  se  sera  encore  "  foutu  les  tons  "  de  provoquer  nos 
amis  les  patriotes  *. 

se  f...  des  bouteilles  sur  la  conscience  :  Après  "  m'étre  foutu  sur  la  conscience 
deux  bonnes  bouteilles  "...  '. 

se  f...  une  fiolle  par  le  ventre  (boire  une  fiole)  :  un  luron  qui  se  "  fout  sa  fiolle  par 
le  ventre  "  ®. 

Au  passif  :  être  f...  pour  être  fait,  bâti  pour  :  «  Quiconque  est 
capable  d'enlever  une  chemise  à  son  citoyen  n'"est  point  foutu,  pour 
servir  "  sa  patrie;  et  vous,  braves  soldats,  vous  n'  "êtes  point  foutus 
vous-mêmes  pour  obéir  "   aux  ordres   d'un  pareil   officier  »  ^. 

On  rencontre  le  substantif.  D'où  les  expressions  "  au  foutre,  à 
la  foutre  ",  qui  deviennent  des   espèces  de  jurons  ^o. 

Terminons  en  signalant  que  de  nombreux  dérivés  procèdent  du 
primitif,  d'abord  foutaises  :  "  rengainer  ses  foutaises  "  ^^  ;  foutument  : 

1.  Encore  blâmé  dans  Roll. 

2.  Rapp.  pol.,  12  niv.  an  III-l"  janv.  1795,  Au!.,  Par...  Therm.,  t.  I,p.  358.  Cf.  On  sait 
bien  que  dans  les  occasions  il  "  s'est  foutu  un  coup  de  peigne  "  (Hébert,  Père  Duch.,  Empris' 
du  S''  de  Castries,  p.  5).  *  L.  :  donner  un  coup  de  peigne  à  quelqu'un  :  le  battre,  H.  D.  T., 
Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.  ;-0-  Oudin,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug. 

3.  Père  Duch.  Royal.,  Voilà  le  P.  Duchesne,  p.  6.  Cf.  de  petites  espiègleries  capat>Ies  de 
leur  faire  "  foutre  une  bonne  rincée  "  (Lem.,  45<'  Lett.  b.  pair.,  p.  3).  *  L.,  Bas-Lang.  ;  ■©•  H. 
D.  T.,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

4.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  178,  p.  2.-Q-  tous  les  lexiques.  Est  resté  usuel. 

5.  Id.,  ih.,  n°  197,  p.  4.  ■©•  tous  les  lexiques. 

(t.  Lcm.,  76«  Lett.  b.  patr.,  p.  8.  Cf.  un  soi-disant  aide-de-camp  "  s'est  foutu  les  tons  " 
d'insulter...  (Hébert,  Père  Duch.,  n"  26,  Br.,  fasc.  IV,  p.  366.  Cf.  G''«  joie  sur  l'inst"  des 
nouveaux  juges,  p.  21,  n.  1).  *  L.  Rem.  :  se  donner  les  tons,  Gcnlis.  Il  le  considère  comme 
né  pendant  la  Révol.  ;  -©■  tous  les  autres  lexiques, 

7.  Hébert,  Père  Duch.,  n"  V,  Br.,  fasc.  HI,  p.  257,  oct.  1790,  et  souvent.  *  L.  :  mettre 
qq.  ch.  dans  son  estomac,  Oudin  :  mettre  qq.  ch.  sur  sa  conscience  :  boire  du  \'in  ;  -©■  Bns- 
Lung.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Long.  par. 

8.  Lcm.,  135'  Lett.  b.  pair.,  p.  1.  *  L.  :  vider  une  fiole  ;  boire  une  bouteille  de  vin,  Bas- 
Long.  :  fioler  =  boire  avec  excès  ;■©■  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Lang.  par. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  7,  fasc.  VI,  p.  501,  12  janv.  1791. 

10.  Neva  pas  nous  cliagriner  avec  tes  expressions'' à  la  foutre  "  (P.  Duch.  r.  Thibaut., p. 12, 
G'"''  Joie,  Attendriss.,  p.  8). 

11.  Cf.  J'enrage  que  pour  "  une  foutaise  "  comme  ça,  il  me  faille  aller  ci  l'h'pital  {Paroles 
d'un  cliasseur  du  7'  rég.,  Ann.  de  la  licvol.,  n"  58,  29  gcrm.  an  H,  p.  6).  O  L.,  H.  D.  T.; 
♦Lorédan  Larchey,  Dict.  Arg.  XIX',  Virmaitre,  etc..  Sain.,  Lang.  par.,  p.  413. 


REPERTOIRE  231 

«Voilà  "  infiniment  foutument  longtemps  "  »  ^  ;  foulard  :  «  tous  les  pro- 
jets iront  "  au  foutard  "  »  ^  ;  foutreau  (peur,  grabuge,  colère)  :  «  Ils  ont 
l'air  de  craindre  d'  "  avoir  le  foutreau  "  »  3;  «S'  "  il  y  a  du  foutreau  ", 
tombez  comme  la  grêle  sur  l'ennemi»  *  ;«  de  peur  que  dans  le  moment  où 
le  "foutreau"  lui  monte  à  la  tête,  il  ne  foute  en  pièces  son  adversaire»  ^. 

Bougre.  —  Le  sens  premier  n'était  pas  oublié,  mais  l'acceptiou 
ordinaire  du  mot  n'est  pas  celle  de  pédéraste.  On  peut  dire  qu'il 
sert  à  tout  et  à  rien.  Tantôt  il  qualifie  des  noms  :  a)  «  afin  qu'une 
grande  inasse  de  bons  "  bougres  "  de  sans-culottes  à  poils  écrasent... 
tous  les  contre-révolutionnaires»^;  tantôt  il  les  remplace  :  b)  «j'es- 
père conduire  à  Avignon  bon  nombre  de  ces  "  bougres-là  "  »  '. 

Tantôt  il  marque  une  sorte  d'admiration,  de  révérence  pour  ceux 
qui  ont  la  chance  de  mériter  cette  note.  Ils  ont  la  force,  la  foi,  les 
vertus  républicaines.  Tantôt,  au  contraire,  il  disqualifie  :  «  ce  "  bougre 
de  gueux  "  de  Cazalès  avait  attenté  aux  jours  du  jeune  Barnave  »  *; 
«  J'ai  encore  dans  ma  tête  une  "  bougre  de  cloche  "  »  ^. 

Dans  les  propos  échangés  un  accent  spécial  devait  marquer  ces 
différences  essentielles  d'appréciation.  Nous  nous  en  faisons  une  idée 
d'après  les  intonations  encore  en  usage  aujourd'hui. 

Inutile  d'ajouter  que  h...  lancé  en  juron  révélait  aussi  des  états 
d'âme,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  fort  différents. 

Autres  gentillesses  d'Hébert.  —  Pour  des  raisons  faciles  à 
comprendre,  je  ne  ferai  pas  ici  un  Giadus  ad  cloacam.  De  même 
qu'on  passe  par  des  transitions  insensibles  du  familier  au  bas,  de 
même  on  descend  par  degrés  du  bas  à  l'ordurier  et  à  l'obscène. 

Cocu'^'^,  cochon  ^^  étaient,  il  faut  bien  le  dire,  dans  la  tradition  fran- 


1.  Lem.,  33'  Lett.  b.  pair.,  p.  7. 

2.  Id.,  ib.  ;  cf.  leurs  bénéfices  qu'Us  ont  "  envoyés  an  foulard  "  avec  les  dîmes  (Id.,  13<^  Lelt. 
b.  pair.,  p.  3).-0-  L.,  H.  D.  T.,  Roll.,  Sain.,  Lang.  par. 

3.  Id.,  24'  Lelt.  b.  pair.,  p.  7. 

4.  IJ.,  84''  Lelt.  b.  pair.,  p.  7,  n.  1.  Cf.  le  décret  en  faveur  des  noirs  passera,  en  dépit  des 
blancs,  sans  trouble  et  sans  "  foutreau  "  (li.,  S6«  Lett.  b.  pair.,  p.  8). 

5.  Id.,  i.SJ"  Lett.  b.  pair.,  p.  2.-©-  tous  les  lexiques. 

6.  Legros,  La  Révol.  telle  qu'elle  est,  p.  290,  Carrier  et  PochoUe  au  Com.  Sal.  p.,  17  sept. 
1793. 

7.  Suchet,  soldat,  Aul.,  Ad.  Com.  Sal.,  p.,  t.   XllI,  p.  359. 

8.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  XXI,  fisc.  IV,  p.  342. 

9.  Id.,  ib.,  n°  XXXV,  fasc.  V,  p.  410. 

10.  Il  faut  que  tu  sautes  le  pas,  infâme  "  cocu  "  (Hébert,  Père  Duch.,  n°  199,  p.  2). 

11.  Le  Templier  [il  s'agit  bien  entendu  du  roi  enfermé  au  Temple]  est  un  "  cochon  ladre  " 
(Id.,  Titre  du  n°  186)  ;  cf.  Plusieurs  hommes  et  fenunes...  qui  se  disaient  des  ouvriers...  per- 
suadaient... qu'à  l'égard  des  marchands,  c'étaient  des  "  cochons  "  qu'il  faudrait  tuer,  lorsqu'ils 
seraient  engraissés  (Rapp.  PoL,  18  niv.  an  III-7  janv.  1795,  Aul.,  Par...  Therm.,  t.  I, 
p.  369). 


232  HISTOIRE    DE    LA   LANGUE   FRANÇAISE 

çaise,  voire  classique,  avant  les  épurations  de  l'époque  Louis  XIV. 
Et  quand  ils  furent  chassés  de  la  scène  ennoblie,  ils  restèrent  néan- 
moins  dans   les   coulisses.   On   les   retrouve. 

Je  placerais  ensuite  des  mots  comme  péter  ^  et  cul  ^  auxquels,  par- 
tout où  il  y  avait  la  moindre  trace  d'éducation,  on  avait  substitué  des 
synonvmes.  Ils  reparaissent,  mais  surtout,  semble-t-il,  dans  des 
expressions  toutes  faites,  proverbiales  ou  figurées. 

Descendons  encore  d'un  degré  :  couillon  ^,  couillonné  *,  garce  ^, 
putain,   çiédase  ^   ne  sont   pas  rares. 

Au-dessous  de  couilles  '',  de  greluchon  ",  de  tribade  ',  de  maca  ^°, 
de  miche  ",  et  tutti  quanti,  qui  sentent  les  plus  honteuses  mœurs,  il 
n'y   a   plus   rien. 

A  LA  MAISON  d'en  FACE.  —  Lcs  cxcmplcs  qui  précèdent  sont  pris  à  peu 
près  exclusivement  à  Hébert.  Le  vocabulaire  de  Lemaire  est  peut-être 
un  peu  moins  riche.  En  voici  un  aperçu  d'après  l'ordre  de  saleté  :  bubi  ^^, 


1.  .Son  fils,  bouffi  d'orgueil,  allait  "  peter  "  insolemment  sur  les  fleurs  de  lys  (cela  signifie  : 
être  magistrat.  Hébert,  Père  Diich.,  n°  236,  p.  2)  ;  cf.  nous  aurions  mieux  fait  de  ne  pas 
"  péter  plus  haut  que  le  cul  "  (Id.,  ib.,  n°  193,  p.  3).  L'expression  est  chez  Vadé  :  il  ne  faut  pas 
que  l'on  "  pète  Plus  z'haut  que  le  cul  "  (Pipe  cass.,  cli.  I).  Elle  veut  dire  :  prétendre  faire  ce 
dont  on  est  incapable. 

2.  Les  complices  de  Capet  et  de  Dumouriez  remuent  de  "  cul  et  de  tête  "  pour  allumer  la 
guerre  civile  (Hébert,  Père  Dtich.,  n°  239,  p.  2). 

3.  Le  "  couillon  "  d'archevique...  fut  assez  buse  pour  le  croire  (Colère  du  Père  Duch., 
6  sept.  1790,  Br.,  fasc.  lU,  p.  214);  cf.  ces  "  foutus  couillons  "  de  prêtres  (Id.,  ib.,  Br., 
n°  XXXIV,  fasc.  V,  p.  403,  A  bas  les  cloches,  13  déc.  1790). 

4.  foutons-nous  des  sacrés  gueux  de  noirs  qui  sont  encore  une  fois  "  couillonnés  "  (Id.,  ib., 
n»  III,  fasc.  III,  p.  245,  3  oct.  1790). 

5.  La  "  garce  "  qui  vient  de  commettre  ce  crime  (Héb.,  Père  Duch.,  n"  260,  p.  4).  Il  s'agit 
de  Charlotte  Corday  ! 

6.  Ce  nom,  d'origine  provençale,  à  peine  compris  du  lecteur  français,  passait  peut-être 
sans  choquer.  On  le  prenait  au  sens  vague  de  sot,  sans  rechercher  le  sens  propre.  Voir 
Hébert,  Père  Duch.,  n»  195,  p.  5,  et  dans  une  foule  d'autres  endroits  ;  cf.  Hébert  appelait 
Fréron  comme  il  m'appelle,  un  muscadin,  un  Sardanapale,  un  "  viédase  "  (C.  Desmoul., 
V*  Cord.,  V).  •  L.,  Ler.,  Bas-Lang.,  etc. 

7.  Je  m'en  foutrais  comme  des  "  couilles  "  du  Pape  (Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n°  IV, 
fasc.  III,  p.  251,  3  oct.  1790). 

8.  Les  Coquines  de  théâtre  dont  ils  étoient  les  "  greluchons  "  (Héb.,  Père  Duch.,  n"  224, 
p.  2).  ♦H.  D.  T.  :  xviii-^  s.,  Bas-Lang. 

9.  C'est  sous  la  figure  de  cette  "  tribade  "  [la  Polignac]  que  je  me  suis  présenté  à  elle  (Héb., 
Père  Duch.,  n»  194,  p.  4).  *  L.,  H.  D.  T. 

10.  Il  courut  la  prétentaine  avec  la  fille  de  "  Capet-bordel  ",  et  sa  "  maca  "  Genlis  (Héb., 
Père  Duch.,  n"  228,  p.  3).  *Bas-Lang.,  fém.  de  mac,  mec  d'après  Sainéan,  Lang.  par. 
p.  263.  Le  sens  est  :  entremetteuse. 

11.  Ce  jour-là,  je  fis  un  bon  "  miche  "  (Hébert,  Père  Duch.,  n°  284,  p.  5).  *  L.,  Sain.,  Arg. 
anc.  et  Lang.  par.  ;  ■©•  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug. 

12.  Ce  n'est  qu'en  cassant  des  gueules  édentées  d'un  ramas  de  "  bobis  ",  laides  comme 
des  culs,  que  vous  les  empêcherez  de  hurler  contre  la  raison  (88"  Lett.  b.  patr.,  p.  6). 
♦L.  .S'  :  terme  populaire  qui  n'est  plus  usité,  vieille  décrépite  ;  -©■  Oud.,  Ler.,  Bas- 
Lang. 


REPERTOIRE  23.'i 

saligot  ^,  cochon  ^,  péter  ^,  pisser-froid  *,  cul  ^,  foirer  ®,  foireux  ^,  chier  *. 
Mon  lecteur  aura  remarqué  qu'il  y  a  dans  l'usage  de  Lernaire  plus 
de  scatologie  que  de  pornographie.  Une  étude  détaillée  confirmerait 
sans  doute  cette  impression.  Une  autre  caractéristique  de  sa  manière, 
ce  sont  les  broderies  dont  il  entortille  ces  thèmes  grossiers.  Il 
ne  lâche  pas  ces  mots,  il  s'y  arrête,  s'y  complaît,  les  développe,  mélan- 
geant souvent  aux  crudités  des  mots  de  substitution  usités  dans  les 
milieux  polis,  entrelaçant  ordure  et  poésie  de  façon  à  faire  valoir 
le   contraste  : 

Je  voudrois  bien  lui  demander,  à  Royou,  s'il  approuve  que  vous  marty- 
risiez de  petits  culs  vierges,  embellis  par  les  roses  et  les  lys  du  patriotisme  le  mieux 
senti.  Je  commence  à  croire  que  nos  vieux  postérieurs  couleur  de  pain  d'épice 
ont  été  fouaillés  légalement.  Je  ne  vous  croyois  pas  aussi  coupables,  et  malgré 
toute  l'horreur  que  j'ai  pour  les  culs  ridés  comme  des  pommes  cuites,  ah!  foutre, 
je  crois  que  si  vous  aviez  étrillé  ma  petite  fille,  je  vous  aurois  fait  sauter  les  sept 
peaux  du  derrière  ®. 

Encore  certaines  périphrases  qui  se  jouent  autour  d'idées  de  cet 
ordre,  des  calembours  du  goût  le  plus  misérable,  choquent-ils  plus 
que  ne  font  les  mots  malpropres.  J'en  donnerai  pour  exemple  : 
«  Villequier,  descendant  des  mignons  de  Henri  III,  qui  sans  doute 
a  reçu  force  coups  de  pied  dans  la  partie  pécheresse  de  ces  illustres 
ancêtres  dont  il  tient  une  noblesse  qu'il  est  affreux  de  perdre,  quand 
elle   est,   foutre,   appuyée  sur  tant  de  fondemens  »  ^". 

Tristes  concurrences.  —  Le  Père  Duchesne  ci-devant  rue  du 
Vieux  Colombier,   est   également   friand   de   scatologie    : 

Au  lieu  de  son  cheval,  on  l'auroit  léché  lui-même  depuis  le  cul  jusqu'à  la  nuque. 


1.  Les  vils  et  dégoûtans  "  saligots  "  qui  s'' intitulent  Duclicne  (13"  Lett.  b.  patr.,  p.  1). 

2.  Celles  que  vous  ne  verrez  pas  imprimées  chez  Chalon...  seront  faites  par  les  "'cochons  " 
qui  courent  les  rues  (Achetez-çà  pour  deux  sous,  en  tête  de  la  3"  Lett.  b.  patr.).  Lemaire 
découvre  que  Derozoy,  de  la  Gazelle  de  Paris,  s'appelle  Cochon.  Il  part  là-dessus  (Voir 
5i«  Lett.  p.  7.) 

3.  Voilà  les  bons  apôtres  qui  ne  "  pettent  "  que  par  les  anges  et  les  séraphins  (20"  Lett.  b. 
patr.,  p.  6). 

4.  Des  hommes  intrépides  et  chauds,  ^^des  pisse-froid"  et  des  commères  (184"  Lett.  b.  pair., 
p.  2).-0-  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.par.Cf.je  ne  rencontre  que  des  bougres  qui  ''pissent  le  verglas  " 
dans  la  canicule  (Hébert,  Père  Duch.,  n°  235,  p.  2,  et  n»  239,  p.  7).  Ce  rajeunissement  de 
p...  froid  -Q-  aussi  aux  lexiques. 

5.  Choisis  comme  tous  les  autres,  foutre  pas  à  cause  de  la  calote  et  du  petit  rideau  qui  leur 
pend  au  "  cul  "  (23"  Lett.  b.  patr.,  p.  6).  Cf.  en  petit  gilet  de  faquins,  en  chapeau  rond  de  "  peigne- 
cul  "  (194"  Lett.  b.  patr.,  p.  6).  Ce  dernier  mot-0-  Bas-Lang. 

6.  Des  rosses  aristocrates  qui  "  foireront  "  dans  leurs  culottes  quand  nous  leur  montrerons 
nos  sapeurs  à  larges  moustaches  (44"  Lett.  b.  patr.,  p.  5). 

7.  On  le  dit  du  nombre  des  "  foireux  "  (13"  Lett.  b.  patr.,  p.  3). 

8.  Ils  se  mettent  à  l'abri  en  "  chiant  "  dessus  (16"  Lett.  b.  patr.,  p.  4). 

9.  67"  Lett.  b.  patr.,  p.  2. 
10.  51"  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 


234  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

et  tout  bon  François  se  seroit  fait  un  plaisir  de  porter  sur   soi  pour  reliques  un 
morceau  du  sucre-candi  de  son  pot  de  chambre  ^. 

Voici   un   autre   morceau   : 

Messieurs,  dit  un  troisième  moins  bête,  faisons  ce  cadeau  à  l'évêque  de  Lida, 
il  a  prêté  son  serment  de  bonne  grâce,  il  ne  s'est  jamais  assis  dans  le  cul-de-sac  ; 
il  n'a  jamais  bu  dans  le  verre  de  l'abbé  Mauri,  et  il  a  souvent  chié  dans  le  pot 
de  chambre  de  Barnave.  Pour  un  calotin,  il  est  moins  fripon  que  les  autres.  Fai- 
sons-le évêque  de  Paris.  A  cet  avis  l'Assemblée  électorale  ouvrit  de  larges  oreilles, 
et  consentit  que  l'évêque  de  Lida  fut  le  gros  cochon  à  mitre  que  l'on  entretien- 
droit  dans  Paris...  à  cinquante  mille  livres  de  rente.  O  toi  qui  porte  [à]  ta  cein- 
ture les  clefs  du  paradis,  chien  de  pape,  mord-toi  les  doigts,  gratte-toi  les  fesses, 
on  se  fout  de  toi  ^. 

Jean-Bart  renchérit  encore  sur  les  précédents  ;  il  imprime  tout 
crus  les  mots  les  plus  orduriers  :  putassier,  roupettes,  bordel,  enculer  ^, 
putains  qui  raccrochent  *,    etc.    Il   a   des    chansons    dans   le    goût   de 

celle-ci   : 

Mais  l'on  n'y  trouve  plus 
Ni  le  bœuf,  ni  Marie, 
Ni  l'âne,  ni  l'enfant  Jésus, 
Nos  gens  avaient  brûlé  le  cul 
A  l'aristocratie  ^  ! 

Jumel^  est  pire  encore,  s'il  se  peut  :  «  La  religion  n'est  pas  foutue 
pour  être  coefîée  comme  une  garce  »  ^  ;  «  si  l'Assemblée  nationale  ne 
tortilloit  pas  tant  des  fesses  pour  faire  foutre  à  terre  cette  grande 
muraille  »  ^  ;  «  la  calotte  de  son  vit  vaut  mieux  à  elle  seule  que  tous  les 
calolins  du  royaume  »  ^;  «  casser  la  cervelle  à  qui  voudroit  enlever  le 
pucelage  de  la  liberté  française  »  ^o. 


1.  P.  Duch.  ci-dev.  V*  Col.,  n»  1,  p.  4-5. 

2.  N"  16,  p.  3. 

3.  N»  LXXXV,  I  p.  4,  6. 

4.  N"  CI,  p.  7. 

5.  N»  CIX,  p.  6. 

6.  C'était  un  Parisien,  né  en  1751.  Aumônier  de  l'École  Militaire  en  1782,  il  fut  un  des 
héros  de  la  Bastille.  Il  vint  à  Tulle  en  qualité  de  vicaire  épiscopal  de  la  Corrèze  en  octobre 
1791.  Membre  influent  du  Club,  il  avait  fondé  un  journal  sous  le  titre  de  l'Observateur 
moniar/nard,  dans  lu  manière  d'Hébert.  On  y  lit  La  grande  colère  du  Père  Duchesne  contre 
la  grande  Assemblée  du  département  tenue  à  Tulle  le  12  ianvier  de  l'an  second,  etc. 

Plus  tard  il  enseigna  à  l'École  Centrale  de  la  Corrèze  (1798)  !  Il  quitta  Tulle  en  1803  et 
mourut  aux  environs  d'Avallon  en  1824  (Voir  Forot,  Le  Club  des  Jacobins  de  Tulle).  C'est 
un  plaisantin  qui  avait  composé  sur  le  mariage  de  l'évêque  constitutionnel  de  la  Dordogne 
un  épithalame  assez  drôle. 

7.  Décret  prop.  p.  le  Père  Duch.,  p.  5. 

8.  La  Heine  arr.  par  le  Père  Duch.,  p.  4. 

9.  Gr.  Col...  contre  les  Ëlect.  de  Paris,  p.  2. 
10.  Prom.  du  Roi,  p.  5. 


CHAPITRE  VII 
LA  PART  DE  L'ARGOT 


Est-il  entré  de  l'argot  dans  le  vocabulaire  des  Père  Duchesne  ?  Oui, 
mais  en  très  petite  quantité.  Un  peu  de  critique  met  vite  en  garde. 
Considérons  braise  :  Hébert  appelait  "  braise  "  de  son  fourneau  l'ar- 
gent de  sa  subvention  !  On  trouve  le  terme  repris  par  Camille  Des- 
moulins :  «  ...  en  faisant  chauffer  ta  cuisine  et  tes  fourneaux  de  calom- 
nies avec  les  cent  vingt  mille  francs  et  la  "  braise  "  de  Bouchotte» 
(soûl.)  K 

Passons  à  dégotter  (ou  dégoter  =  l'emporter  sur,  supplanter)  :  «  J'étois 
camarade  de  collège  de  Pétion  qui  me  "  dégotte  "  ...  en  fourberies  »  2. 

Il  semble  qu'on  soit  en  plein  argot,  quand  on  entend  accuser  Dan- 
ton de  «  vouloir  "  dégotter  "  Robespierre  dans  l'opinion  publique  »  ^. 
Vérification  faite,  rien  d'argotique  là-dedans.  Il  s'agit  là  simplement 
d'un  terme  de  jeu  d'écoliers  plus  ancien  dont  Sainéan  a  supérieure- 
ment  expliqué  le   développement  *. 

Jaspincr  (=  jaser)  :((il  n'y  a  foutre,  qu'à  lire,  quand  on  le  sait,  et 
puis   "  jaspiner  "  »  ^  ; 

jobe   :   «  pour  tromper  le   "  Jobe  "  »  ^. 

Malheureusement  on  ne  trouve  pas  toujours  à  se  renseigner  aussi 
exactement.  Ainsi  Marat  fait  allusion  aux  rapports  entre  les  tenan- 
ciers des  maisons  de  jeux  et  leurs  entraîneurs.  Ces  joueurs  y  sont 
appelés  "  nageurs  "  ^.  Quel  est  ce  mot,  qui  n'a  été  noté  en  ce  sens 
par  aucun   lexique  ? 

1.  F*  Cord.,  n"  V.  Éd.  Calvct,  p.  158-159.  Sainéan  (Arg.  anc,  p.  296)  cite  ce  mot  (Cf. 
Lang.  par.,  p.  369).  Il  est  avéré  d'antre  part  qne  L.,  H.  D.  T.,  Ondin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Desgr. 
d.  Gong,  ne  connaissent  pas  ce  sens  métapliorique.  Mais  le  Père  Duchesne  était  un  prétendu 
marchand  de  fourneaux  ;  la  métaphore  devait  lui  venir  à  l'esprit  spontanément  :  braise, 
aliment  du  poêle. 

2.  Hébert,  Père  Diich.,  n°  254,  p.  6.  *L.  :  A.  1835,  H.  D.  T.,  Bas-Lang.,  Roll.,  Boiste, 
Michel  S'  ;  -0-  Desgr.  d.  Goug.,  A.  1878  l'a  supprimé. 

3.  A.  Mathiez,  Proç.  des  Hébert.,  Ann.  Révol.,  t.  XI,  p.  26. 

4.  Lang.  par.,  pp.  61-63. 

5.  Père  Diich.  lioijal..  Verte  sem.  à  la  Munie,  p.  3.  Cf.  Elle  vouloit  toujours  "  jaspiner  '' 
(Bon  (jg  Montbas,  Au  Service  du  Roi...  Mémoires  inéd.  d'un  officier  de  Louis  XIV,  p.  298). 
-©■  H.  D.  T.,  Oudin  ;  *Ler.,  Bas-Lang.,  Boiste,  De  gr.  d.  Goug. 

6.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  284,  p.  4.  *  L.,  Oudin,  cf.  jobelin,  jobet  :  Noël  du  Fail=  sot, 
Ler.  ;  -0-  Bas-Lang.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  *Sain.,  Arg.  anc.=  sot,  niais.  Il  cite  Vidocq  et 
m.  fr.  jobe  (Cf.  jobari).  Job  est  encore  usuel  dans  le  français  de  Lorraine. 

7.  Ami  du  Peuple,  4  févr.  1791,  Bûchez  et  Roux,  t.  IX,  p.  87. 


23G  HISTOIRE  DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Quand  un  déséquilibré  dit  à  Sieyès  :  «  il  me  faut  de  l'argent,  quelque 
chose  ou  je  vous  "  brûle  "  »  S  à  première  vue  on  croit  avoir  affaire  à  un 
emploi  de  brûler  analogue  à  celui  qui  en  est  fait  de  nos  jours  par  les 
malfaiteurs  ;  il  faut  tenir  compte  que  le  geste  explique  le  mot,  le 
forcené  fouille  dans  son  gousset  ;  d'autre  part  l'expression  :  brûler 
la  cervelle  existe  et  peut  avoir  été  abrégée. 

Un  certain  nombre  de  mots  flottent  ainsi  entre  le  langage  populaire 
et  l'argot,  par  exemple  :  "  Godard  "  (père)  ^  ;  "  gonze  "  (individu)  ^  ; 
"  poussier  "  (argent)  *  ;  "  croc  "  (voleur)  ^  ;  "  solir  "  (vendre)  ®,  communs 
dans  le  poissard  ;  on  les  retrouvera  un  jour  ou  l'autre  dans  quelque 
pamphlet  politique,  comme  j'y  ai  trouvé  pwois  ',  rouscailler,  tronche  : 
Pwois  sans  lance  (=  du  vin  sans  eau)  :  «  se  rincer  son  gosier  de 
chien  avec  du  "  pivois  sans  lance  "  »  ^  ;  «  si  je  te  tenois,...  je  vou- 
drois  te  "  rouscailler  "  à  la  père  Duchêne  »  ^  ;  «  creusez-vous  bien  la 
"  tronche  "  »  ^". 

C'est  bien  entendu  les  termes  relatifs  au  crime,  aux  délits  et  à 
leur  répression  qui   dominent. 

Je  commencerais  volontiers  par  une  expression  de  la  police  : 
prendre  en  souricière  :  «  S.  M.  lui  recommande  de  chercher  à  enve- 
lopper les  patriotes  armés  et  de  les  "  prendre  en  souricière  ".  C'est 
son  mot  »  ^1. 

Peut-être  le  mot  de  ç>iolon,  dont  nous  avons  parlé  i^,  est-il  de  ceux 
que  bon  gré  mal  gré  beaucoup  de  citoyens  durent  apprendre  :  «  Sur 


1.  Voir  le  récit  de  Jean  S'-Martin,  son  attentat  contre  Sieyès,  Révol.  fr.,  1906,  t.  I,  p.  231. 
-©■  Sain.,  Arg.  anc.  ;  *Bas-Lang.  :  abréviation  de  brûler  la  cervelle  ? 

2.  ...  moi  si  j'étais  reine,  il  serait  "  godard"  dans  neuf  mois  (Vadé,  i"""  Bouq.  poiss.,  t.  III, 
p.  258).  *  Bas-Lang.  ;  ■©-  Fur.  Oud.  donne  le  proverbe  :  Servez  "  Godard  ",  sa  femme  est 
en  couche. 

3.  Allez,  "  gonze  "  .'  (Vadé,  4«  Bouq.  poiss.,  t.  III,  p.  254).  -Q  Oud.,  Fur.,  Bas-Lang.  Dauzat 
(Argots,  p.  44)  l'a  trouvé  dans  La  Font.,  Ragoiin,  act.  IV,  se.  I.  Il  nous  est  probablement 
venu  de  l'italien.  Cf.  Sain.,  Lang.  par.,  p.  512. 

4.  Partager  le  "  poussier  "  [l'argent]  (Vadé,  Pip.  cass.,  ch.  III).  ■©■  Oud.,  Fur.  ;  «Sain., 
Arg.  anc.  et  Lang.  par.,  p.  368,  n.  2. 

ti.  Ta  mère  était  une  voleuse  et  ton  père  un  "  croc  "  [escroc]  (Vadé,  Pip.  cass.,  ch.  II  et 
IV).  -©■  Sain.  ;  *Bas-Lang. 

6.  Faut  les  "  so/i>  "  cheux  Vtapissier  (Id.,  Ib.,  ch.  III).  *  Sain.,  Arg.  anc.  Voir  H.  L., 
t.  VI,  p.  1218,  Dauzat,  Argots,  p.  56.  C'est  une  autre  forme  de  soldre. 

7.  P.  Duch.  noyai.,  La  G''''  Menace  du  P.  Duch.,  p.  7.  Pivois  (=  vin).  *  L.  :  usité  déjà 
au  xvi«  s.  dans  l'argot  des  mattois  ;  voir  Sain.,  Arg.  anc.  :  Vadé,  Pip.  cass.,  ch.  II  ;  ■©• 
H.  D.  T.,  Oudin,  Bas-Long.,  Desgr.  d.  Goug. 

8.  Lance  (=  eau)  -Q-  L.,  H.  D.  1.,  Oudin,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug.  ;  *Sain.,  Lang. 
par.  et  Arg.  anc. 

9.  Lem.,  2'  Lett.  b.  pair.,  p.  5.  O  L.,  Ler.,  Gasc.  corr.,  Roll.,  Bas-Lang.,  Michel,  Boiste, 
Desgr.  d.  Goug.  ;  *Sain.,  Arg.  anc.  et  Lang.  par.  Je  l'ai  entendu  souvent  en  Lorraine. 

10.  P.  Duch.  lioijal.,  G'^"  Col.  c.  l'arist.  Broglie,  p.  2.  *L.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain.,  Arg.  anc. 
et  Lang.  par.  ;  ^  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Boiste. 

11.  C.  Desmoul.,  Révol.  fr.    Brab.,  n"  5,  p.  167.  *  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.  et  Arg. 
anc,  t.  II,  p.  451  ;■©■  Oudin,  Ler.,  Gasc.  corr.,  Holl.,  Bas-Lang.,  Michel,  Desgr.  d.  Goug. 

12.  Voir  H.  L.,  t.  IX^,  p.  800  et  note. 


LA  PART  DE  L'ARGOT  237 

un  soupçon,  la  moindre  patrouille  vous  emmenait  au    "  violon  "  »  ; 
«  on  le  conduisit  à  la  chambre  d'arrêt  de  sa  section,  dite  le  "  violon  "  »  ^. 
J'en   ai   trouvé    d'autres    : 

pègre  (ou  paigre)  :  Les  nouveaux  voleurs  ...  recommandent  ...  de  ne  pas  s'oc- 
cuper de  minuties,  comme  du  linge  et  autres  effets  ...  car,  disent-ils  entre  eux, 
il  faut  laisser  cela  aux  petits  "  paigres  ",  c'est-à-dire  aux  petits  voleurs  ^. 

manger  le  morceau  :  Ils  n'oublient  pas  de  faire  les  menaces  les,  plus  fortes  à 
celui  qui  seroit  assez  lâche  pour  "  manger  le  morceau  ",  c'est-à-dire  découvrir 
le  larcin  ^. 

lue  :  des  porte-feuilles  qu'ils  nomment  "  Lues  "  *. 

tapis  franc  :  Ils  ont  des  endroits  qu'ils  nomment  "  tapis  francs  ",  où  ils  par- 
tagent  le  fruit  de  leurs  travaux  ^. 


1.  Bull.  Trib.  RévoL,  n"  20,  p.  87.  Cf.  Je  préférai  d'i'tre  mis  dans  une  petite  prison  qu'on 
nommait  le  "  violon  "  (Relation  de  l'abbé  Sicard  s.  l.  dangers  qu'il  a  courus.  Bûchez  et  Roux, 
t.  XVIII,  p.  87).  *  L.,  H.  D.  T.,  s.  d.  en  ce  sens.  Sain.,  Lang.  par.,  Arg.  anc.,  t.  II,  p.  467, 
le  cite  d.  Vidoeq,  Mém.  Le  mot  est  commun  dans  ce  recueil  ;  mais  il  lui  est  antérieur.  ■©• 
Oudin,  Lcr.,  Bas-Lang.,  Desgr.  d.  Goug. 

2.  Mercier,  Nouv.  Par.,  t.  II,  p.  74.  *  Sain.,  Arg.  anc.,  t.  II,  p.  415,  qui  ne  l'a  pas  trouvé 
avant  Vidoeq. 

3.  Id.,  ib.,  i.  II,  p.  74.  *Sain.,  Arg.  anc,  t.  II,  p.  390,  qui  ne  l'a  relevé  qu'en  1800. 

4.  Id.,  (7;.,  t.  II,  p.  75.-0-  Sainéan,  mais  Mercier  s'est  peut-être  trompé  dans  l'interpré- 
tation et  a  fait  une  métonymie  involontaire.  A  luque  Sain,  note  le  sens  de  certificat, 
passeport  ;  c'est  sans  doute  le  même  mot,  le  nom  du  contenu  est  passé  au  contenant.  Si 
cel  1  est  vrai  lue  est  un  mot  attesté  depuis  le  xvii"  siècle. 

5.  Id.,  ib.,  t.  II,  p.  75.  C'est  un  café  borgne.  *Sain.,  Arg.  anc,  t.  II,  p.  454,  qui  le  cite 
seulement  au  xix"  siècle. 


SECTION   IV 

LE    CONTACT 
AVEC   LA   LANGUE   PAYSANNE 


LIVRE    PREMIER 
LES    SOURCES 


CHAPITRE   PREMIER 

ABONDANCE  ET  VARIÉTÉ 

Renseignements  épars  et  incomplets.  —  Que  de  fois,  une 
pièce  à  la  main,  on  voudrait  solliciter  l'auteur  de  nous  expliquer  ce 
qu'il  ne  fait  qu'indiquer,  et  de  nous  rapporter  intégralement,  sous 
leur  forme  exacte,  les  pro])Os  auxquels  il  fait  allusion  !  Ainsi  un 
observateur,  Dutard,  signale  à  Garât  parmi  les  orateurs  de  carre- 
fours le  C"  David,  un  des  commissaires  du  JO  août  : 

sans  esprit,  et  sans  moyens,  dit-il,  parlant  très-mal  le  français  et  l'écrivant 
encore  plus  mal,  [il]  est  toujours  à  la  tribune...  [Il]  a  un  certain  jargon,  des  expres- 
sions d'une  création  nouvelle,  qui,  si  elles  ne  tournent  au  bien  de  la  chose  publique, 
elles  emportent  toujours  au  moins  l'avantage  d'amuser  et  de  bien  faire  rire  les 
auditeurs.  C'est  lui  qui  disait  un  jour  de  Boucher-René  au  conseil  de  la  Commune  : 
«  Citoyens,  méfiez-vous  de  cet  homme,  notre  président  est  franc  du  collier  comme 
un  cheval  qui  recule  ».  C'est  aussi  lui  même  à  qui  la  défunte  commission  des  12 
a  reproché  d'avoir  dit  :  c  II  fallait  mettre  toutes  les  lois  dans  le  seau  »  ^. 

Ce  David  était,  sans  doute  quelque  plaisantin,  comme  il  s'en  ren- 
contre en  France  aux  heures  les  plus  graves,  qui,  avec  leurs  lazzis 
et  leurs  blagues,  font  cercle  autour  d'eux.  Leurs  facéties  leur  appar- 
tiennent, mais  elles  font  connaître  aussi  les  goûts  des  auditeurs  ^. 

A  quelques  indices  on  peut  juger  de  la  manière  qui  plaisait  alors  : 

A  propos  de  cela,  je  vais  vous  donner  un  échantillon  de  l'éloquence  de  nos 
braves  des  sections,  en  fait  de  loquèle. 

Un  citoyen  accusé...  monte  à  la  tribune  et  se  justifie  en  ces  termes  :  «  Citoyens, 


1.  16  juin  1793,  dans  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  II,  p.  55.  Franc  ou  collier  est  dans 
Oudin,  Car.  fr.,  mais  sans  la  comparaison.  Voir  L.  art.  collier. 

Pour  la  seconde  expression,  l'explication  est  douteuse.  L'orateur  joue-t-il  sur  le  mot  de 
seau  ?  Y  a-t-il  quelque  rapport  avec  bailler  les  seaux  :  faire  donner  du  cul  par  terre  (Oudin)  ? 
Sain.,  Lang.  par.,  p.  91,  cite  être  dans  le  seau  chez  nos  contemporains. 

2.  Un  de  ces  virtuoses  paya  de  sa  vie  ses  calembredaines.  C'est  Et.  P.  Gorneau,  commis 
au  Ministère  de  l'Intérieur. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  16 


242  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

s'écrie-t-il,  on  m'a  accusé  d'incivisme  (remarquez  ce  genre,  je  vous  prie)  :  eh  bien  ! 
pour  vous  prouver  que  je  suis  le  premier  sans-culotle  et  le  plus  bon  républicain 
du  royaume,  je  demande  le  massacre  des  trente-deux  membres  de  la  Commission 
des  12,  et  que  la  République  soit  nulle  et  invisible  »  ^. 

Si  notre  curiosité  est  à  chaque  instant  tenue  en  suspens  au 
moment  où  on  l'a  éveillée  et  piquée,  malgré  tout,  les  indications 
sont  loin  de  faire  absolument  défaut  à  celui  qui  cherche  à  retrou- 
ver la  physionomie  du  français  populaire  de  Paris  et  des  provinces. 
Les  événements  ont  donné  des  occasions  au  peuple,  —  trop  d'occa- 
sions de  se  manifester,  pour  qu'il  ne  nous  soit  pas  parvenu  des 
documents  révélateurs. 

Il  faudrait  d'abord  considérer  les  échantillons  d'expressions  qu'ont 
entendues  les  personnes  incarcérées,  telles  du  moins  qu'elles  ont  cru 
se  les  rappeler.  Ainsi  le  comte  Beugnot  prétend  avoir  gardé  tout  frais 
le  souvenir  des  visites  que  le  cordonnier  Vassot  faisait  aux  prisonniers  : 

Son  compliment,  dit-il,  était  toujours  le  même.  «  Eh  bien  !  citoyens,  comment 
ça  va-t-il  ?  L'appétit  es<-eiie  bonne  ^?  —  Oui,  citoyen  municipal  ;  mais  la  soupe  il 
est  mauvais.  —  Ah  dame  !  c'est  que  faut  pas  être  narheux  •^,  voyez-vous,  il  y  a 
encore  diablement  de  patriotes  qui  voudraient  en  avoir  leur  saoul  »  *. 

A  vrai  dire,  beaucoup  de  nobles  témoins  n'ont  pas  craint  de  souiller 
leurs  récits  de  paroles  malsonnantes  entendues  ici  ou  là. 

La  Vallette  rapporte  que  Barras  aurait  dit  à  Carnot  le  27  fructidor  : 
«  Tu  nés  quun  i^il  scélérat...  Infâme  brigand!  Alors,  je  me  suis  levé. 
//  ny  a  pas  un  pou  de  ton  corps  qui  ne  soit  en  droit  de  te  cracher 
au  visage  »  [sic)  ^. 

Les  gens  de  police  se  font  un  devoir,  pour  donner  à  leurs  rap- 
ports des  airs  d'authenticité,  de  relater  telles  quelles  des  conversa- 
tions qu'ils  ont  surprises  ou  de  les  restituer  dans  leur  propre  langage, 
qui  est  souvent  celui  des  personnes  du  commun  ^.  Elles  sont  émaillées 
de  b...  et  de  f...  Nous  y  reviendrons. 

1.  Voir  Wallon,  Trib.  révol.,  t.  II,  p.  189. 

2.  Les  dictionnaires  du  langage  vicieux  ne  mentionnent  pas  appétit  au  féminin.  Mais 
tous  les  mots  commençant  par  voyelle,  surtout  par  a,  tendaient  à  passer  à  ce  genre. 

3.  nactieux-Q-  L.,  Sain.,  Bas-Lang.,  et  autr.  Dict.  lang.  vie.  Rien,  semble-t-il,  de  commun 
avec  l'a.  fr.  nacheux  =  fessii. 

4.  Mém.  du  Comte  Beugnot  (17S3-1815),  par  le  Comte  Alb.  Beugnot,  son  petit-fils.  Paris, 
Dentu,  2  vol.  in-8°,  t.  I,  p.  294. 

5.  Bourrieimc,  Mém.,  t.  I,  p.  231.  Cf.  Un  fédéré  marseillais  ....  portait  dans  ses  yeux  la 
soif  du  carnage  et  disait  :  Triple  nom  d'un  D.....'  je  ne  suis  pas  venu  de  cent  quatre  vingts 
lieues  pour  ne  pas  f...  cent  quatre  vingts  têtes  au  bout  de  ma  pique  (^laton-de-la-Varenne, 
Ma  résurrection.  Bûchez  et  Roux,  t.  XVIII,  p.  137). 

6.  Caron  nous  a  donné  des  renseignements  biographiques  détaillés  sur  le  personnel  poli- 
cier, auteur  des  rapports  qu'il  publie  :  Pourvoyeur  était  peintre.  Mercier  garçon  épicier, 
Monic,  originaire  de  Lourdes,  tenait  un  magasin  de  bijouterie,  Prévost  était  caporal-four- 
rier écrivain  aux  gardes  françaises,  Rolin  avait  été  commis  d'architecte,  mais  ayant  acquis 
quelque  instruction,  il  était  devenu  maître  de  pension,  Rousseville  était  prêtre  (Paris... 
Terreur,  Inlr.). 


ABONDANCE  ET  VARIETE  243 

A  TRAVERS  LES  PIECES  OFFICIELLES.  —  Mais  il  y  a  mîeux  que  ces 
données  fragmentaires,  c'est  l'immense  amas  des  écrits  de  l'époque, 
les  lettres  d'abord,  qui  toutes  ne  sont  pas  publiées,  tant  s'en  faut. 
Parmi  celles  qu'on  nous  a  données  et  qui  émanent  de  volontaires,  il  y 
en  a  qui  «  sentent  la  rudesse  des  camps  )>. 

On  trouve  jusque  dans  les  correspondances  officielles  et  adminis- 
tratives du  butin  à  ramasser.  Un  représentant  du  peuple  écrira  : 
«  La  garnison...  a  sorti  pour  les  attendre...  les  canons...  parmi  lesquels 
sont  des  pièces  très  conséquentes  de  quatre,  de  huit  et  au  dessus... 
Ce  coup  a  été  frappé  à  propos,  et  tous  les  autres  doivent  se  porter 
de  suite  »  ^. 

Si  beaucoup  de  pétitions  et  adresses  affectent  des  airs  convenus, 
d'autres  sont  d'un  langage  naïf  et  sans  apprêt,  ainsi  un  écrit  du  nommé 
Hubert-Guillain- Joseph  Guibbon,  qui  cependant  avait  été  maître 
d'école  sous  l'Ancien  Régime. 

J'ai,  écrit-il,  l'honneur  de  vous  représenter  qu'ayant  exercé  à  l'école  domi- 
nicale de  la  ci-devant  paroisse  de  Saint-Nicolas  pendant  l'espace  de  trois  ans, 
donl  sa  résidence  était  au  séminaire  de  la  Motte,  dont  c'était  votre  personne  qui 
a  servi  de  père  à  sa  famille,  étant  son  administrateur,  a  donc  été  déchu  de  sa  place, 
n'en  ayant  plus  que  deux  qui  ont  resté  par  une  loi  qui  a  prononcé  qu'il  ne  fallait 
plus  que  deux  instituteur,  depuis  lors  sa  famille  gémit  ^. 

Les  «  bons  cytoiains  du  distrique  de  Gré  »  écrivent  le  4  décembre 
1792,  à  propos  des  bois  : 

Tous  les  ans  au  moment  de  la  distribution,  tout  les  communautez  sont  an  dife- 
raiis,  on  cunnois  dans  ces  momans  ny  parants  ny  amy... 

C'est  sur  quoy  nous  vous  solisitons  de  faire  des  serieuze  reflections  que  vous 
vous  laiscres,  est  serez  toucheez  des  opressions  des  pauvres  citoians  est  pour  le 
bhonneur  est  la  tranquillités  de  la  Replubique  française  ^. 

Il  faut  parmi  les  pièces  faire  une  place  particulière  aux  pièces  judi- 
ciaires. Des  hommes  et  des  femmes  étaient  poursuivis  pour  injure  à  la 
Convention,  à  la  Montagne,  etc.  Force  était  bien  de  rapporter  les  propos 
incriminés.  Qu'on  se  reporte  par  exemple  à  l'affaire  de  Désiré-Charles 
Mingot,  cocher  de  place,  telle  qu'elle  est  donnée  dans  le  Bulletin  du 
Tribunal  Réçolutionnaire  :  «  qu'il  chioit  sur  elle  [la  nation],  que  les 
gardes  nationaux  étoient  des  /.  /...,  que  si  on  le  guillotine,  il  s'en 
fout,  etc.  »*. 

Tourtier,  lui,  est  accusé  d'avoir  dit  que  «  la  Convention  nationale 


1.  Auguis,  de  Fonten.-le-Peuple,  16  mai  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IV,  p.  195. 

2.  La  lUvol.  fr.,  1882,  p.  969. 

3.  Au  Prés,  de  l'Ass.  Nat.,  Arch.  Nat.,  F  "  III,  H'=-Saône,  11. 

4.  N°  20,  p.  87.  Cf.  Bûchez  et  Roux,  avr.  1793,  t.  XXVI,  p.  183. 


244  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

étoit  une  guenillerie,  une  saloprie...  que  ces   chiffons  [les  assignats] 
n'étoient  bons  qu'à  torcher  le  derrière  »  ^. 

Voici  quelques  extraits  des  dépositions  savoureuses  du  procès 
Babeuf  : 

Citoyens  jurés,  je  vais  vous  prouver  un  mensonge  tout  de  suite  i>is-à-i^is  le 
témoin.  Rappelez-vous  qu'il  a  dit  dans  sa  longue  déposition  que  je  devois  ma 
liberté  aux  bons  services  de  Babœuf,  que  j'avais  connu  dans  les  prisons  d'Arras. 
Une  preuve  comme  c'est  une  invention  de  la  part  du  témoin,  c'est  que  voilà  copie 
de  ma  mise  en  liberté  comme  quoi  je  suis  sorti  conformément  à  la  loi  du  4  bru- 
maire ^. 

Le  procès-verbal  de  l'interrogatoire  d'André  Chénier  mérite  d'être 
cité  tout  au  long  : 

Le  18  vantes  l'an  second...  En  vertu  d'une  ordre  du  comité  de  sûreté  générale 
du  quatorze  vantose  qu'il  nous  a  présenté  le  dix  sept  de  la  même  année  dont  le 
citoyen  Guenot  est  porteur  de  laditte  ordre,  apprest  avoir  requis  le  membre  du 
Comité  révolution  et  de  surveillance  de  laditte  commune  de  Passy  les  Paris... 
nous  nous  sommes  transportés,  maison  quaucupe  la  citoyene  Piscatory  ou  nous 
avons  trouvé  un  particulier  à  qui  nous  avons  mandé  qui  il  étoit  et  le  suject  qui 
l'avoit  conduit  dans  cette  maison,  il  nous  a  exhibée  sa  carte  de  la  section  de 
Brutus  en  nous  disant  qu'il  retournait  apparis,  et  qu'il  étoit  Bon  citoyen,  et 
que  cetoit  la  première  foy  qu'il  venoit  dans  cette  maison,  qu'il  étoit  a  conipa- 
gnier  d'une  citoyene  de  Versaille  dont  il  devoit  la  conduire  audit  Versaille  apprest 
avoir  pris  une  voiture  au  bureaux  du  cauche;  il  nous  a  fait  cette  de  clara- 
tion  a  dix  heure  moins  un  quard  du  soir  a  la  porte  du  bois  de  Boulogne  en  face 
du  ci-devant  châteaux  de  La  Muette,  et  apprest  lui  avoir  fait  la  demande  de 
sa  démarche,  nous  ayant  pas  répondu  positivement,  nous  avons  décidé  qu'il  seroit 
en  arestation  dans  la  ditte  maison  jusqua  que  ledit  ordre...  ne  soit  remplie  mais  ne 
trouvant  pas  la  personne  denomé  dans  ledit  ordre,  nous  lavons  gardé  jusqua  ce 
jourdhuy  dix  huit.  Et  appres  les  réponse  des  ciloyent  Pastourel  et  Piscatory,  nous 
avons  présumé  que  le  citoyent  devoit  estre  interrogés  et  apprest  son  interrogation 
estre  conduit  apparis  pour  y  estre  détenue  par  mesure  de  surette  générale  et  de 
suitte  avons  interpellé  le  citoyen  Chenier  denous  dire  cest  nomd  et  surnomd  âges 
et  payi  de  naissance,  demeure  qualité  et  moyen  de  subssittée...  A  lui  représenté  qu'il 
n'est  pas  juste  dans  faire  réponse,  dautant  plus  que  des  lettres  personnelle  doive 
se  conserver  pour  la  justification  de  celui  qui  a  Envoyé  les  effet  comme  pour  celui 
qui  les  à  reçue. 

A  repondu  qu'il  persiste  à  pensé  quand  des  parlicullier  qui  ne  mettre  pas  tant 
dexactitude  que  des  maison  de  commerce  lorsque  la  réception  des  fait  demandé  est 
accusé,  toute  la  correspondance  devient  inustile  et  quil  croit  que  la  plus  part  des 
particuliers  en  use  insy. 

A  lui  représenté  que  nous  ne  fond  {)as  de  demande  de  commerce  sommé  à  lui 
ne  nous  répondre  sur  les  motifes  de  son  arrestation  qui  ne  sont  pas  affaire  de  com- 
merce. 

A  repondu  quil  en  ignorest  du  faite. 


1.  Bull.  Trib.  RévoL,  n»  79,  p.  318. 

2.  Proc.  Babeuf,  t.  III,  p.  37,  Dép.  Xayez. 


ABONDANCE  ET  VARIETE  245 

A  lui  demandé  pourquoy  il  nous  cherche  des  frase  et  surqiioy  il  nous  repond 
cathe^oriquement. 

A  dit  avoir  repondue  avec  toute  la  simplicité  possible  et  que  ses  réponse  con- 
tiene  l'ej:atte  i'erillé. 

A  lui  demande  s'il  y  à  longtemps  qiiil  conoit  les  citoyent  ou  nous  l'avons  aresté 
sommé  à  lui  de  nous  dire  depuis  quel  temps. 

A  repondu  quil  les  connaissoit  depuis  quatre  ou  cinqt  ans. 

A  lui  demandé  comment  il  les  avoit  conu. 

A  repondu  qu'il  croit  les  avoir  connu  pour  la  première  fois  chez  la  citoyenne 
Trudenne. 

A  lui  demandé  quel  rue  elle  demeuroit  alors. 

A  repondu  sur  la  place  de  la  Révolution  la  maison  à  Collée. 

A  lui  demandé  comment  il  connoit  la  maison  à  Cottée  et  les  citoyens  quil  demeu- 
roit alors. 

A  repondu  quil  est  leiire  amie  de  Vanfance. 

A  lui  represanté  quil  n'est  [tas  juste  dans  sa  réponse  attendue  que  place  de  la 
Révolution  il  ny  a  pas  de  maison  qui  se  nome  la  maison  à  Cottée  donc  il  vien  de 
nous  déclarés. 

A  repondue  qu'il  entendoit  la  maison  voisine  du  citoyent  Letems. 

A  lui  représentes  quil  nous  fait  des  frase  attandue  quil  nous  a  repettes  deux  foie 
la  maison  à  Cottée. 

A  repondue  quil  a  dit  la  vérité  ^. 

Si  on  réfléchit  quel  est  celui  que  l'on  interroge  et  quels  sont  les 
enquêteurs,  ce  texte  met  mieux  qu'aucun  autre  dans  une  lumière 
crue  l'opposition  entre  les  deux  classes  et  entre  les  deux  langages 
qui  étaient  aux  prises. 

Les  pièces  politiques  et  administratives.  —  Elles  remplissent 
dans  les  Archives  Nationales  et  les  Archives  des  Départements  des 
kilomètres  de  cartons  et  de  registres  où  on  peut  puiser  sans  fin.  Au 
premier  rang  se  placent  les  Cahiers  de  Doléances  d'une  foule  de  bail- 
liages et  de  sénéchaussées.  Il  est  à  peu  près  impossible  d'en  ouvrir 
un  sans  y  trouver  quelque  particularité  linguistique  à  signaler. 

Prenons  au  hasard  le  Cahier  de  la  paroisse  de  Freulleville  (aujour- 
d'hui Seine- Inférieure),  pages  227  et  suivantes  : 

Art.  5.  —  Par  le  passé,  les  habitants...  avaient  la  satisfaction  d'aller  dans  la 
forêt  prendre  du  bois  sec  et  des  vieilles  souches  pourries.  Cela  donnait  un  soula- 
gement au  menu  peuple,  que  leurs  moyens  ne  permettaient  point  d'acheter  du 
bois  pour  sa  chauffe  ",  et  même  y  prenait  des  branches  pour  la  cuitture  ^  de  leurs 
pains....  La  garde  de  la  forêt  s'est  approprié  seul  le  pouvoir  de  faire  arracher  ces 
souches  sèches  et  a  jusqu'à  dix  ou  huit  ouvriers  pour  y  travailler  *. 


1.  André  Chénier,  Œuvres  en  prose,  éd.  Becq  de  Fouquières,  1881,  p.  liii-liv. 

2.  *L. 

3.  *G. 

4.  Le  Parquier,  Dol.  Baill.  d'Arqués,  p.  229. 


246  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Le  Cahier  de  Manéhouville  est  plus  riche  encore  : 

Dieu  ayant  donné,  l'année  dernière,  des  temps  bien  fâcheux,  que  l'on  a  eu  beau- 
coup de  peine  à  ensemencer  les  blés,  rapport  à  l'abondance  des  eaux,  et,  quand  les 
blés  sont  venus  à  monter,  la  grande  abondance  de  pluie  et  des  orages  les  ont  rom- 
pus et  empêchés  de  venir  en  maturité,  comme  à  l'ordinaire,  ce  qui  a  rendu  la 
récolte  très-légère  et  mal  grenue,  gui  met  beaucoup  de  personnes  dans  la  nécessité 
d'en  acheter,  dojit  le  prix,  où  il  est  monté,  met  une  infinité  de  personnes  dans  la 
nécessité  de  mendier,  outre  les  pauvres  ordinaires  ^... 

Passons  dans  l'Est.  Nous  voici  en  Franche-Comté  : 

Que  cette  communauté  n'a  que  très  peu  de  bois,  dont  elle  est  obligée  de  l'acheter 
totalement  tant  pour  les  entretiens  de  leurs  harnois  que  j)our  se  chauffer  et  cuire 
leur  pain,  et  même  bien  cher  ^... 

Que  le  seigneur  de  ce  lieu  voudrait  obliger  les  habitants  de  Larians  à  lui  entre- 
tenir une  chaussée,  qu'il  y  a  dans  un  bout  de  ladite  chaussée  cinq  vides  [?]  et  très 
coûteux  à  entretenir,  qui  ne  sert  en  aucune  chose  auxdits  habitants...  de  même 
que  pour  amenisions  [?]  pour  l'entretien  des  fourneaux  de  Larians  et  celui  de 
Loulans. 

Et  ainsi  de  suite,  où  qu'on  s'arrête,  de  Dunkerque  aux  Pyrénées  *^. 

Il  n'est  pas  rare  de  trouver  des  grossièretés  dans  certains  de  ces 
Cahiers  :  Jean  Colomer  ...  lors  de  l'assemblée  primaire  tenue  à  Mon- 
taut,  criait  qu'il  fallait  pendre  les  prêtres  et  les  nobles.  Quelqu'un 
ayant  voulu  lui  imposer  silence  :  vous  êtes  aussi  /...  /...  que  ces  ban- 
dits, répondit-il. 

Quand  on  en  arrive  aux  procès-verbaux  des  sociétés  populaires,  la 
moisson  s'augmente  considérablement.  Ils  fourmillent  de  faits  lin- 
guistiques curieux.  A  Amiens,  Louis  Venet,  «  cytoyen  de  la  7®  sec- 
tion »,  au  nom  de  la  classe  indigente,  prend  la  parole  le  10  nivôse 
an  II  : 

Il  est  nécessaire,  estime-t-il,  qu'il  [le  décret  du  26  juillet]  soit  exécuté  avec  toute 
la  sévérité  que  la  loye  exige  et  sans  aucune  tolérance  contre  les  contrevenants... 
il  est  bien  desgratieux  pour  nous  qu'après  nous  avoir  enlei-és  nos  enfants  pour  la 
defence  de  la  patrie  et  le  soutient  de  la  republique,  l'on  nous  laisse  manquer  de 
feu...  et  ceux...  qui  s'y  conforment  [au  maximum]  ils  n'ont  rien  pour  eux  *... 

Un  recueil  de  choix.  Le  partage  des  biens  communaux.  — 
Aucun  recueil  publié  ne  donne  mieux  une  idée  de  la  langue  parlée 
et  écrite  dans  les  villages.  Non  seulement  les  mots  locaux  y  abondent, 
mais  l'inhabileté  à  manier  le  français  y  éclate. 


1.  Dol.  de  la  paroisse  de  Manéhouville,  Le  Parquier,  o.  c,  p.  319. 

2.  M.  Godani  et  Léon  Abensour,  Dol.  Bailliage  d'Amont,  t.  II,  pp.  81  et  82.  Larians  et 
Munans  (aujourd'hui    ll'f'-Saône). 

3.  Doléances  du  s'  J.  A.  Houilhac,  1790,  Com.  Droits  féod.,  p.  396. 

4.  Reg.  de  la  Soc.  pop.  (à  la  date). 


ABONDANCE  ET  VARIETE  247 

Une  pétition  de  la  Société  des  Amis  de  la  liberté  et  de  l'égalité  de 
Maine-et-Loire,  dont  les  auteurs,  n'avaient  guère  besoin  d'ajouter  : 
«  Nous  ne  sommes  point  orateurs,  nous  sommes  de  simples  patriotes 
de  la  campagne  »,  fourmille  de  particularités  de  langage  : 

la  coutume...  est  qu'ils  soient  en  vagal  pendant  une  partie  de  l'année  ^  ;  lesdits 
biens  ont  été  émis  en  lotage,  plusieurs  fois...  ^ 

Surtout  devraient  être  émis  au  partage  ceux  restés  en  friche  ^. 
il  y  a  eu  des  vcnditioiis  *. 

Certains  passages  sont  purement  incompréhensibles  :  «  A  présent 
les  voir  partager  ?  terroir  [sic]  quelqu'un  aussi  considérer  comme 
son  propre  bien  »  ^. 

Qu'est-ce  que  signifie  :  «  établir  la  plus  régulière  mendadité  \_sic\  »  ®  ? 
Est-ce  modalité  ? 

Je  serais  presque  tenté  de  donner  aux  chercheurs  le  conseil  de  ne 
pas  choisir,  tant  les  chances  de  trouver  un  gibier  abondant  sont  nom- 
breuses, où  qu'on  se  tourne. 

Dans  des  propositions  relatives  à  l'ordre  du  travail  du  Comité  de 
Mendicité  (pp.  3  et  suiv.),une  pièce  présente  à  elle  seule  toutes  sortes 
de  mots  et  de  tours  étrangers  au  bon  usage  : 

Les  mêmes  personnes  peuvent  travailler  à  différentes  sections,  selon  aon  goût 
pour  le  travail  (p.  4).  Une  autre  grande  question  à  traiter  antérieurement  à  tout 
travail  encore,  c'est  celle  sur  les  fonds  (ib.)...  Cette  question  est  importante  à  décider, 
au  moins  A  convenir  entre  nous  ^. 

Il  n'y  a  pas  à  s'étonner  que  la  langue  parlée  ait  ainsi  filtré  par- 
tout. Il  ne  suffisait  pas  en  effet  de  s'adresser  à  un  curé  ou  à  un  pra- 
ticien pour  qu'un  écrit  fût  en  règle  avec  les  règles.  La  lettre  suivante 
a  passé  par  les  mains  d'un  homme  de  loi  ;  les  iceux  de  ladite  en  tra- 
hissent la  provenance,  or  on  va  pouvoir  juger  de  la  pureté  du  fran- 
çais du  rédacteur  : 

nous  sommes  habitants  dans  chaque  village  d'une  commune  dudit  dépar- 
tement ou  nous  avons  quelques  peut  de  communaux...  sans  que  nos  concitoyens 
qui  les  travaillent...  ne  deignent  de  nous  endonner  la  portion  qu'il  nous  revient 
sur  ceux,  comme  propriétaire. 

...voicy  des  disputes  innevitahle  qui  entretiendront  les  citoyens  dans  la  haine 
et  lanimosité,  qui  peutetre  en  résultera  des  suittes  funestes  *. 

1.  Part.  Biens  comm.,  pp.  507  et  suiv.,  Arch.  Nat.,  F'",  333,  15  nov.  1789.  Cf.  Ces  com- 
munes exactement  "  vagal  "  (p.  509).  Cf.  plus  loin  vagalité.-Q-  Laurière,  God.,  L.,  Verr.  Onill. 

2.  //'.,  p.   508.  O  Laurière,  God.,  L.,  Verr.  Onill. 

3.  Ib.  Cf.  p.  509.-0-  Laurière.  L.  note  que  le  verbe  émettre  n'est  entré  dans  A.  qu'en  1835. 

4.  Ib.,  p.  508.  *  Laurière,  L.,  Verr.  Onill. 

5.  Ib.,  p.  508. 

6.  Ib.,  p.  507. 

7.  Sans  nom,  Arch.  Nat.,  F'"'  936,  copie. 

8.  Part.  Biens  comm.,  p.  565-566.  Pét°°  d'habitants  (Collationné  à  l'original  Arch.  Nat., 
F^o  333). 


248  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Un  des  confrères  du  précédent  scribe  écrira  : 

Lannée  passé,  nous  avons  envoyé  paitre  notre  bestialle  sur  les  friches  et  sur 
les  commune  de  la  parroisse  de  Châtenay  ;  la  municipalité  nous  ont  en  péché  de  y 
aller...  Il  est  bon  de  vous  dire  que  dans  notre  hameau  il  y  a  quatre  ferme  qui  font 
le  la  bourage  de  huit  charrue  et  dans  les  ferme  auquel  il  devroit  avoir  des  bete  au- 
maille  une  certaine  quantité,  ils  sont  obligé  a  ne  plus  en  pouvoir  avoir  et  a  ne  plus 
pouvoir  fumer  nos  terre,  puisse  que  même  ils  nous  enpeche  daller  dans  nos  prayris, 
même  auquelle  elles  sont  enclavée  dans  tout  letandue  de  la  municipalité  et  que  nous 
ne  pouvons  point  aller  paitre  sitr  notre  terrain  sans  que  nous  ne  passions  sur  leur 
commune... 

Ce  considéré,  M.  M.,  il  vous  plaise,  vu  l'égard  à  l'exposé  ci-dessus,  per- 
mettre ...  ^. 

Le  mélange  des  formes  praticiennes  et  des  formes  populaires  est 
très  caractéristique  dans  ces  quelques  lignes  ^. 
Un  député  à  la  Convention  a  signé  ce  qui  suit  : 

...  les  pauvres  habitants,  quoique  ensevelis  sous  les  ruines  d'une  triste  mise 
[misère  ?],  ne  manquent  point  d'être  assalliz  par  des  exécutions  par  saisies  du  petit 
peu  des  meubles  quilz  peuvent  avoir  en  leur  pouvoir,  sous  prétexte  du  payement 
des  fermes  d'un  bien-fonds  patrimonial  qui  se  trouve  dans  la  commune  dudit 
Villeton,  dont  lesdits  parprenanis  ont  le  droit  de  le  vendre  et  aliéner,  et  en  un  mot 
en  faire  ce  que  bon  leur  sembleroit  :  c'est  ainsi  que  les  clauses  ci  dessus  sont 
exprimées  par  la  transaction  du  3  août  1591,  homologue  au  cidevant  parlement 
de  Bordeaux.  En  conséquence  et  par  considération  dece,  il  plaira  de  vos  grâces, 
législateurs,  accorder  aux  representents  le  droit  de  l'homme  (titre  à  propriété 
et  propriété  à  titre),  après  leur  titre  justificatif,  si  le  règlement  de  partage  na  point 
encore  lieu  dans  son  envoi,  réintégrer  lesdits  habitants,  et  parprenanis  de  la  com- 
mune de  Villeton,  dans  leur  propriété,  d'après  les  offres  et  soumissions  qu'ils  ont 
faits  à  leur  corps  municipal  de  satisfaire  à  la  première  réquisition  a  la  contribution 
foncière,  du  moment  qu'ils  seront  revêtus  de  leur  propriétés  mentionnées  par  ladite 
transaction  du  3  août  1591,  dont  coppie  vous  a  été  adressée  il  y  à  environ  deux 
ans  avec  coppie  de  la  procuration  de  tous  les  habitants  prétendants  en  leur  demande 
que  trop  légitime  ^. 

Dans  une  même  pièce  il  arrive  qu'on  trouve  deux  orthographes, 
deux  styles,  deux  syntaxes.  A  la  suite  d'une  pétition  très  correcte 
émanant  de  Béziers,  on  a  ajouté  : 

...nous  sommes  dans  un  temps  très  mauvais  que  bien  souvent  la  pluie  et  la  neige 

1.  Plécy  du  Bunois,  S.-et-M.,  18  juin  1792,  Pari.  Biens  commun.,  p.  225-226  (Coll.  à  l'ori- 
ginal, Arch.  Nat.,  Fi",  330). 

2.  Cf.  Le  total  des  impositions  de  "  lad  "  paroisse  en  taille  et  siiile  d'  "  icelle  "...  se  monte  à 
la  somme  de  8.173  I.  16  s.  11  d.,  somme  terrible  pour  une  petite  parois.se  qui  ne  possède  qu'tm 
mauvais  terrain,  [la]  plus  qrande  partie  de  terres  de  marne,  dans  des  coleau.v  rapides  el  infruc- 
tueux et  autre  partie  "  endommageable  ",  par  les  débordements  des  eaux,  et  par  des  sources, 
qui  s'élèvent  en  "  icelles  "  terres  dans  les  années  pluvieuses  (Le  Parqiiier,  o.  c,  p.  231). 

3.  Doc.  inéd.  sur  IHist.  Ëcon.  de  la  Révol.  fr..  Part.  Biens  commun.,  2'  Pétition  d'un  repré- 
sentant à  la  Convention,  Villeton,  p.  506.  Cf.  Ce  qu'attendant  votre  bonne  justice,  nous  per- 
sistons avec  les  sentiments  de  vrais  "  républicains  qu'ils  "  lurent  une  haine  éternelle  à  tous  les 
"  tyrants  ",  et  cdn  pour  a  jamais  virrp  dans  l'egidilé  el  liberté  (Collât,  à  l'orip^nal,  Arch. 
Nat.,  Pio  329). 


ABONDANCE   ET   VARIETE  249 

nous  rend  ferme  dedans  nos  niaisons  et  que  les  maîtres  ne  nous  donnent  point  de 
l'ouvrage. 

...et  si  le  mode  du  partage  étoit  fait...  nous  cultiverions  chacun  ces  terres,  et 
cet  le  propre  intérêt  de  la  nation  qu'au  plutôt  rapporteront  et  plutôt  payeront  les 
contributions  ^. 

1.  Part,  des  biens  comm.,  p.  489.  Collât,  à  l'original,  Arch.  Nat.,  F^"  330. 


CHAPITRE    II 
OBSERVATIONS  CRITIQUES 

Documents  en  forme  inauthentique.  —  Mes  recherches  m'ont 
montré  que  malheureusement  les  textes  qu'on  a  publiés  jusqu'à  pré- 
sent ont  été  très  souvent  altérés  par  système. 

Pour  toutes  sortes  de  raisons,  bonnes  et  mauvaises,  on  a  adultéré 
les  phrases,  édulcoré  les  mots,  rectifié  les  formes  et  la  graphie.  Non 
seulement  les  débats  des  Assemblées,  mais  les  discussions  des  Clubs, 
tout  a  été  embelli  et  corrigé.  Les  preuves  formelles  abondent.  Un 
jour,  aux  Sans-Culottes  de  Bourg,  des  membres  avaient  présenté 
une  demande.  Ne  se  sentant  pas  orateurs,  ils  eussent  voulu  ne  pas 
être  nommément  désignés  au  procès-verbal  où  seraient  enregistrées 
leurs  observations.  L'assemblée  refusa,  chacun  devant  être  res- 
ponsable de  ses  paroles  et  la  certitude  que  leurs  noms  ne  figureraient 
pas  au  procès-verbal  pouvant  inciter  des  orateurs  à  se  permettre 
des  écarts.  Voilà  qui  est  net  et  on  doit  trouver  dans  le  procès-verbal 
les  paroles  textuelles  de  ceux  qui  se  faisaient  ces  scrupules.  Or 
elles  ont  été  ou  supprimées  ou  arrangées  ^.  C'est  là  un  accident.  Il 
y  a  plus  grave.  Souvent  la  plume  était  tenue  par  des  gens  cultivés, 
écrivains  professionnels,  bourgeois,  praticiens.  Même  quand  le  vrai 
peuple  entra  dans  les  Sociétés,  les  secrétaires  continuèrent  à  se  recru- 
ter dans  les  mêmes  groupes  sociaux. 

Sans  doute  on  constate  des  différences  entre  le  style,  le  vocabulaire, 
l'orthographe  des  Fr.-.  et  Amis  de  1789  et  de  ceux  de  l'an  IL  Elles  ne 
sont  pas  considérables,  parce  qu'à  une  date  ou  à  l'autre,  quelquefois 
à  l'une  et  à  l'autre  la  physionomie  des  discussions  a  été  faussée  ^, 
ceux  qui  tenaient  la  plume  répugnant  à  inscrire  telles  quelles  les 
phrases  qu'ils  entendaient. 

L'éditeur   des   Cahiers   du   Cotentin   a   montré   avec  beaucoup   de 

1.  VoirReg.  S.-Cul.  de  Bourg-Régénéré,  ou  Épi  d'Ain,  5  prair.  an  11-24  mai  1794,  Arch. 
dép.  Ain,  934,  f^  8  r". 

2.  Parfois  entre  l'ancien  et  le  nouveau  secrétaire,  la  plume  passe  à  un  secrétaire  inté- 
rimaire de  séance,  qui  n'a  pas  l'habileté  nécessaire.  Ainsi  au  Comité  Révolutionnaire  de 
Gex,  le  12  thermidor  an  11-30  juil.  1794  :  le  tlmrme  du  présidans  [précédent]  secrétaire  étens 
espire,  le  présidons  a  procesder  an  renouvailement  du  buraux  en  consescence  nous  avon  pro- 
cesdé  à  la  nomination  du  praisidans  et  secrétaire  les  vois  reculli  il  en  resuite  que  le  citoyen 
Morail  a  obetenu  la  praisidense  et  Finier  secrétaire.  Signé  Castillan,  Mermillen  (Arch.  Départ. 
Ain,  n»  938). 


OBSERVATIONS  CRITIQUES  251 

justesse  les  efforts  faits  par  le  reviseur  pour  expurger  les  textes  qui 
lui  étaient  soumis  : 

Les  cahiers,  dit-il,  sont  bien  mal  écrits.  Orthographe  grossière  de  paysans, 
style  incorrect,  tournures  lourdes  et  malhabiles.  Peut-on  décemment  imprimer 
de  telles  choses  ?  Non,  évidemmeiit,  et  notre  copiste,  épris  de  beau  style,  a  dû 
refaire  les  cahiers  !... 

...II  a  la  haine  du  mot  propre  et  bas.  Peut-on  souffrir  que  les  habitants  de  Fier- 
ville  se  plaignent  du  man  ou  ta  ^,  qui  dévore  les  blés  jusqu'à  la  racine  ?  Il  convient 
de  paraphraser  académiquement,  de  mettre  «  qu'un  fléau  dévore  les  productions  »... 
En  style  noble,  les  «  hordiers  des  rivières»  deviendront  des  <iriverains  de  l'eau»  ^  ; 
<(  les  corneilles  qui  désumencent  les  blés  »  ^  deviennent  «  des  volatiles  malfaisants 
qui  font  du  tort  aux  moissons  ».  Il  est  plus  noble,  paraît-il,  de  dire  que  les  habi- 
tants de  Senoville  travaillent  «  à  la  sueur  de  leur  front  »  qu'  «  à  la  peine  de  leurs 
bras»...  Les  marins  ne  seront  point  «péris  en  mer»  ils  seront  perdus^;  les  pigeons 
ne  mangeront  point,  suivant  la  forte  expression  des  paysans,  la  «  substance  »  du 
laboureur,  mais  sa  subsistance  ^. 

Souvent,  à  la  vérité,  ce  sont  les  auteurs  eux-mêmes  qui  ont  pris 
soin  de  déguiser  leur  langage  ordinaire.  Les  Dames  de  la  Halle, 
quand  elles  se  rendaient  à  l'Assemblée  pour  y  porter  une  pétition 
ou  une  adresse,  mettaient  leurs  atours.  Le  papier  qu'elles  tenaient  à 
la  main  était  agrémenté  avec  autant  de  soins  que  leur  tête,  il  avait 
été  rédigé,  tout  au  inoins  corrigé,  par  un  homme  de  métier  ;  ce  ne 
serait  pas  assez  de  dire  qu'elles  mettaient  leurs  falbalas  du  dimanche, 
elles  avaient  passé  au  «  décrochez-moi  ça  ». 

Les  hommes  se  mettaient  à  l'unisson,  même  dans  les  Sociétés  fra- 
ternelles ^.  Ceux  qui  ne  savaient  pas  écrire,  et  même  ceux  qui  savaient 
—  entendez  écrire  dans  tous  les  sens  —  se  faisaient  aider. 

On  avait  son  amour-propre  ^. 

Après  le  maître  écrivain,  le  maître  éditeur.  —  S'il  en  est 
ains'  des  manuscrits,  on  devine  à  quelle  distance  les  textes  imprimés 
se  trouvent  trop  souvent  des  originaux. 

1.  Sur  man  voir  Guerlin  de  Guer,  L"  pari,  popiil.  de  Thoron  (Calvados).  Paris,  1901,  p.  387. 

2.  Ne  pas  confondre  avec  les  teneurs  de  bordes,  les  métayers.  Bordier,  au  sens  de  riverain, 
*],.,  H.  D.  1.  :  1532. 

3.  Désiiinencer  et  même  des?nsemencer  -Q-  L.,  H.  D.  T.  Guerl.  de  Guer,  o.  c.  Le  sens  est 
^les'nselnencer  ? 

4.  *L.,  H.  D.  T.  :  vieilli. 

5.  Cailler  des  Doléances  du  bailliai:;e  de  Cotentin,  publ.  par  Ém.  Bridrey,  P.  Leroux, 
1907,  Introduction,  p.  52-53. 

6.  Voir  dans  Sigism.  Lacroix  (Actes  de  la  C'"',  t.  II,  p.  570)  le  Discours  apporté  par  une 
députation  de  la  Société  fraternelle  (14  févr.  1791). 

7.  Citons,  parmi  cent  autres,  une  adresse  des  citoyens  composant  la  Société  fraternelle 
des  Halles,  dans  le  n"  IX  de  l'Ami  des  Citoyens,  2  nov.  1791,  t.  I,  p.  131.  Elle  débute  ainsi  : 
L'immortelle  et  sublime  déclaration  ayant  reconnu  les  droits  naturels  et  imprescriptibles  de 
l'homme,  que  son  énergie  lui  a  jait  recouvrer,  a  fait  naître  en  lui  cet  esprit  de  liberté  qui,  de 
tous  les  françois  ne  formant  qu'une  seule  famille,  ne  connolt  d'autres  bornes  que  celles  que  le 
bien  public  et  le  grand  intérêt  de  la  patrie  exigent  qu'ils  y  mettent...  Le  reste  est  à  l'avenant. 
On  est  allé  chez  un  spécialiste  qui  tenait  boutique  de  ces  belles  choses. 


252  HISTOIRE  DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

En  mars  1791,  vin  grenadier  écrit  au  Moniteur.  Le  Moniteur  publie 
sa  lettre  «  après  l'avoir  purgée  de  toutes  les  expressions  que  le  gre- 
nadier a  écrites  avec  de  l'encre  de  corps  de  garde  »  ^.  On  ne  veut  pas 
rendre  ridicule  ce  «  guerrier  ». 

Desmoulins,  le  plus  spirituellement  du  monde,  nous  conte  comment 
et  pourquoi  il  a  cru  devoir  transposer  en  style  convenable  un  entre- 
tien avec  Legendre  : 

Je  sens,  dit-il,  que  j'affaiblis  le  dialogue,  et  que  dépouiller  la  partition  de 
Legendre  de  ses  juremens,  et  de  ses  gestes  colériques,  c'est  ôter  le  nerf  de  son 
discours...,  mais  nous  ne  sommes  pas  encore  assez  républicains,  pour  que  la  presse 
souffre  certaines  expressions.  Un  présage  heureux  cependant  que  nos  mœurs 
changeront,  et  la  preuve  qu'elles  ont  déjà  pris  un  caractère  républicain,  c'est  que 
la  conversation  supporte  froidement  ces  explications,  et  que  nous  nous  ache- 
minions tranquillement,  en  nous  disant  ces  douceurs  comme  les  deux  consuls, 
Cicéron  et  Antoine,  s'en  disaient  au  sortir  du  Sénat.  Jusqu'à  ce  que  notre  langue 
se  soit  faite  à  cette  effronterie  romaine,  je  ne  puis  rendre  fidèlentent  que  la  partie 
du  ridicule  dans  le  discours  de  Legendre  ^. 

Legendre  aurait  dit  aux  femmes  de  Lyon  en  leur  montrant  ses 
culottes  :  «  Mesdames  !  nous  ne  sommes  pas  comme  ces  muscadins, 
nous  autres  cordeliers  ;  vous  verrez  que  nous  avons  des  c...  et  vous 
serez  contentes  de  nos  mesures  »  ^. 

Après  les  événements,  ce  fut  pis  encore.  Il  semblerait  qu'on  n'osât 
plus  reproduire  dans  sa  crudité  le  style  des  terribles  années  qu"'on 
venait  de  passer  *. 

Les  Mémoires  de  Michelot  Moulin,  publiés  par  la  Société  d'Histoire 
contemporaine^,  sont  complètement  inutilisables.  Tout  a  été  contrefait- 
On  publie  les  lettres  de  Launes  à  Pouzols.  L'orthographe  en  était 
fantaisiste.  L'éditeur  ne  croit  même  pas  devoir  en  donner  un  échan- 
tillon 6. 

En  tête  des  Souvenirs  d'une  femme  du  peuple,  Marie- Victoire 
Monnard,  de  Criel,  une  note  3  nous  avertit  :  le  manque  absolu  d'or- 
thographe et  de  ponctuation  en  rend  la  lecture  extrêmement  pénible. 
Nous  avons  cru  devoir  rétablir  l'une  et  l'autre,  tout  en  respectant 
scrupuleusement  la  rédaction. 

Les   Mémoires   de   François    Lavaux,    publiés    par    Alf.    DarimoU;, 

1.  Dans  Bûchez  et  Roux,  t.   IX,  p.  142. 

2.  Eid.,  t.  XXVIII,  p.  284. 

3.  Id.,  ib.,  p.  285. 

4.  On  a  fait  disparaître  de  cet  ouvrage  quelques  incorrections  choquantes,  des  expres- 
sions basses  et  quelquefois  obscènes  (Sénart,  Méin.,  notice,  f.  viii). 

5.  Paris,  Picard,  1893,  in-8".  Voir  l'Avertissement  p.  xiv  :  «  Nous  avons  reconnu  bien 
vite  que  rien  n'était  plus  facile  que  de  mettre  le  langage  de  Moulin  en  état  d'être  accueilli  ». 
Suit  l'exposé  des  falsifications  auxquelles  l'éditeur  s'est  livré  «  en  donnant  à  ses  paroles 
une  correction  approximative   ». 

6.  La  Révol.  fr.,  1900,  t.  XXXVIII,  p.  65. 


OBSERVATIONS  CRITIQUES  233 

sont  aussi  «  corrigés  ».  L'éditeur  l'avoue  et  donne  même  un  spécimen 
du  style  et  de  l'orthographe  authentique  du  personnage.  Ce  spéci- 
men est  tout  à  fait  savoureux  ^. 

Regrets  des  philologues.  — •  Nous  pouvions  espérer  mieux  des 
publications  de  l'école  d'Aulard.  Mais  un  mot  d'ordre  fâcheux  a  été 
donné  par  le  maître.  Pour  simplifier  et  unifier,  et  dans  l'intention 
louable  de  ne  pas  arrêter  le  lecteur  par  des  difTicultés  de  forme,  il  a 
été  prescrit  de  ramener  l'orthographe  des  documents  à  l'uniformité 
et  à  la  correction. 

Je  sais  bien  que  l'orthographe  seule  devait  être  rajeunie.  On  n'a 
pas  fait  attention  que  les  historiens  de  l'école,  si  éminents  et  si  atten- 
tifs qu'ils  fussent,  étaient  quelquefois  mal  préparés  à  distinguer  le 
fait  orthographique  du  fait  morphologique.  On  a  oublié  aussi  que  ces 
deux  ordres  de  faits  étaient  souvent  inséparables. 

Disons  que  certains  textes,  en  particulier  les  Cahiers  de  la  Flandre 
maritime,  édités  en  dehors  de  cette  collection  par  A.  de  Saint-Léger 
et  Sagnac,  ont  heureusement  échappé  à  cette  consigne  et  que  l'or- 
thographe comme  la  langue  y  ont  été  respectées  ^. 

Il  est  résulté  de  la  façon  de  faire  adoptée  que  le  linguiste  reste 
souvent  dans  la  perplexité.  J'en  donnerai  quelques  preuves,  parmi 
l)eaucoup.  Dans  la  phrase  :  «  Faites-nous  donc  cet  honneur  de  répondre 
à  la  présente,  quoiqu'elle  ne  fût  point  arrangée  de  la  manière  hono- 
rable qu'elle  doive  l'être  envers  Vos  Grandeurs  »  ^,  les  signataires 
ont-ils  vraiment  employé  l'imparfait  du  subjonctif  fût,  comme  l'in- 
diquerait l'accent  circonflexe  ?  Le  manuscrit  ne  porte  pas  cet  accent. 
Ne  sommes-nous  pas  en  présence  d'un  des  cas  très  nombreux  où 
quoique  a  été  employé  avec  l'indicatif  ? 

Dans  une  pétition  d'un  groupe  d'habitants  de  Charentonnay 
(Cher),  on  a  imprimé  :  «  Quand  quelques-uns  vont  dans  ses  fausses  pro- 
priétés, il  les  introduit  devant  le  juge  de  paix  »  *.  L'original  porte 
quelqu'un.  C'est  un  emploi  populaire  de  la  forme  du  singulier  avec  la 
valeur  du  pluriel,  qui  est  très  répandu. 

1.  Malgré  les  corrections  on  relève  beaucoup  de  faits  de  langue  intéressants.  C'est  pour  le 
coup  qu'il  fallait  i»oir  (Lavaux,  p.  134).  Le  tour  est  très  usité  en  Lorraine  :  «  C'est  pour  le 
coup  qu'il  a  été  à  la  bête  >•  ;  «  Il  fallait  que  je  parle  »  (p.  834).  Au  contraire  ailleurs  l'imparfait 
du  subjonctif  reparaît.  Corrections  de  l'éditeur  ? 

Cf.  Je  laissai  Colombe  libre  de  ses  intentions,  puisque  je  voyais  que  la  mère  ne  consentirait 
jamais  à  ce  que  je  l'épouse,  malgré  que  c'était  elle  qui  m'avait  sollicité  d'en  faire  ma  maîtresse 
et  qu'elle  m'avait  juré  que  jamais  d'autre  ne  la  verrait  que  moi  (p.  66)  ;  Il  me  dit  qu'elle  était 
partie  pour  dépenser  plus  qu'il  ne  gagnerait  (p.  63^. 

2.  Voir  Av. -propos,  p.  i\. 

3.  Lett.  citée  plus  loin,  du  Maire  et  Juge  de  Paix  de  Falaise,  1790,  Com.  Droits  féod., 
p.  554  (Arch.  Nat.,  D.  XIV,  2). 

4.  Part.  Biens  com.,  p.  439  (Arch.  Nat.,  F.  10,  329). 


254  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Comparez  : 

Les  suppliants  ont  l'honneur  de  représenter  au  Roi  que  le  sel...  est  à  un  prix  ^  que 
la  plupart  ne  peuvent  le  soutenir.  Les  gens  de  nos  campagnes  qui  ^  sont  très 
altérés  par  les  impôts  et  grosse  famille  à  élever^  qu'ils  périssent  faute  de  sou- 
lagement, même  le  Roi  avait  rejeté  ce  mot  de  gabelle  qui  certainement  est  infâme*. 

Ces  restitutions  inopportunes  et  souvent  injustifiées  foisonnent. 
On  en  juge  déjà  d'après  le  morceau  ci-dessus.  Comparez  : 

Rien  de  plus  fâcheux  encore  que  devoir  le  pauvre  berger,  toujours  sur  le  qui- 
vive,  et  [qui]  malgré  sa  prévoyance  se  voit  tous  les  jours  [exposé  à  perdre] 
son  pauvre  [petit]  agneau  [et  ses]  brebis  [qui  sont]  emportés  et  dévorés  par  les 
loups  ^. 

Encore  ici  l'éditeur  a-t-il  pris  le  soin  de  mettre  entre  crochets  les 
postiches  à  l'aide  desquels  il  croyait  devoir  réparer  les  mots  et  les 
propositions. 

A  plusieurs  endroits,  au  lieu  de  donner  telles  quelles  des  phrases 
ou  même  des  alinéas,  on  s'est  contenté  d'une  mention  sommaire, 
telle  que  :  «  fin  de  phrase  inintelligible  ^  ».  Le  lecteur  aurait  aimé 
pouvoir  en  décider  par  lui-même. 

Pour  qu'on  puisse  prendre  une  idée  de  la  hardiesse  avec  laquelle 
les  textes  ont  été  restitués  dans  leur  beauté,  je  donnerai  ci-dessous 
quelques  morceaux  avant  et  après  la  restauration.  Ils  sont  mar- 
qués :  les  premiers  A  (Authentique),  les  seconds  R  (Revisés). 

A  (TEXTE   AUTHENTIQUE).  R   (ÉDITION), 

Aux  Sitoyen.  J'ais  receus  Le  Code  Aux  citoyens,  j'ai  reçu  le  code  que 
que  vous  Mavé  anvoiyé  pour  prandre  vous  m'avez  envoyé,  pour  prendre  des 
Dais  santiment  pour  pousvoire  Nous  sentiments  pour  pouvoir  nous  délivrer 
délivré  des  Mains  Dait  tirans  qui  nous  des  inains  des  tyrans  qui  nous  persé- 
perçéqute  tous  les  jours  :  p  :  :  Vous  cutent  tous  les  jours.  Vous  me  dites, 
Meux  dit  Dans  le  gaude  que  Nomé  par  dans  le  code  que,  nommé  par  les  ha- 
ies habitant  que  dun  porsion  De  bitants  que  d'une  portion  de  notre 
Notre  teritoirre,  je  vous  pris  de  faire  territoire,  je  vous  prie  de  faire  sortir 
sortire  un  Decrait  pour  pouvoire  Le  un  décret  pour  pouvoir  le  faire  ar- 
faire  arpantere  quart  je  vois  bien  de  penter,  car  je  vois  bien  de  l'abus  j)our 
a  bu  pour  le  pauvre  qui  son  dans  La  le    pauvre   qui    sont   dans   la    gène    à 


1.  L'éditeur  ajoute  à  tort  lel. 

2.  L'éditeur  supprime  qui. 

3.  L'éditeur  sous-enlend  an  point. 

4.  Cah.  Dol.  Bourges,  p.  85-86. 

.0.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  86  (Villers  en  Hois). 
6.  Dol.  Neuchàt.-en-Br.,  p.  29  ;  cf.  p.  124,  etc. 


OBSERVATIONS  CRITIQUES 


255 


jeain  à  Lé  su  ^,  du  tiran  qui  ontoujure 
tiré  sur  seux  pauvre  Misérable  quart 
sais  toujoure  anpartis  Lui  qui  a  payé 
pour  les  hainpaucysions  pour  le  main- 
tien de  la  Traiicese  ^. 

Je  mé  présanté  à  lasamblé  gênerai 
de  notre  Coniune  dont  je  Expose  a 
Notre  Maire  et  aux  ofissié  du  dit  Cort 
delasanible  plussieur  Monrepondu  qua 
ladementdelarpantage  que  je  propausé 
De  le  faire  arpentere  que  saitais  trau- 
couteur.  Je  répondu  que  pour  randre 
justisse  quil  Ne  falais  pas  prandre 
quarde  au  coutange  que  seux  quinon 
poin  Déclaré  juste  seurais  coupasble 
dudoniage  De  laintairais.  Je  né  poin 
ancore  \û  tous  les  Decrais  quart  je 
sui  Nomé  y  la  anviron  Deux  Moy  que 
jcsui  antre  ancharge  de  procqureur  de 
la  commune  troisemenl  je  vous  de- 
mande an  partiqulié  que  veuxdire 
Le  Mode  pour  quoit  quil  Nous  am- 
paiclie  de  partagé  Naux  usage  quart 
un  partis  de  Notre  Commune  manveu 
a  quause  du  Mande  et  quil  ne  save  pas 
se  que  veux  dire  se  mode.  Je  vous  fais 
mais  exquse  si  je  faute  dans  mond 
dicté  et  dans  mon  Ecriture.  An  finis- 
sans... 

Je  sui...  ^. 


Voici  une  autre  pièce. 


l'insu  du  tyran  qui  ont  toujours  tiré 
sur  ces  pauvres  misérables,  car  c'est 
toujours  en  partie  lui  qui  a  payé  pour 
les  impositions  pour  le  maintien  de  la 
France. 

Je  me  présente  à  l'assemblée  générale 
de  notre  commune,  dont  j'expose  à 
notre  maire  et  aux  officiers  dudit 
corps  de  l'assemblée.  Plusieurs  m'ont 
répondu  que  la  demande  de  l'ar- 
pentage que  j'ai  proposé  de  le  faire 
arpenter  tjue  c'était  très  coûteux.  J'ai 
répondu  que  pour  rendre  justice, 
qu'il  ne  fallait  pas  prendre  garde  au 
coûtage  que  ceux  qui  n'ont  point  dé- 
claré juste  seraient  coupables  du  dom- 
mage de  l'intérêt.  Je  n'ai  point  encore 
vu  tous  les  décrets,  car  je  suis  nommé  il 
y  a  environ  deux  mois  que  je  suis  entré 
à  la  cliarge  de  procureur  de  la  commune. 

Troisièmement,  je  voias  demande  au- 
quel parti  je  veux  dire  le  mode  pour- 
quoi qu'il  nous  empêche  de  partager 
nos  usages,  car  un  parti  de  notre  com- 
mune m'en  veut  à  cause  du  mode  et 
qu'ils  ne  savent  pas  ce  que  veut  dire 
ce  mode.  Je  vous  fais  mes  excuses  si 
je  faute  dans  ma  dictée  et  dans  mon 
écriture...  ajoute-t-il  prudemment.... 
Augustin-François  de  Harlin,  proc"" 
de  la    C"",  garçon. 


A   (TEXTE   AUTHENTIQUE). 

Nous  vous  suplion  quil  vous  plaise 
cclaircire  nos  douttes  cest  en  consé- 
quence de  larret  de  1769  qui  permet 
a  tous  propriétaire  d'entourer  ces 
prez  soit  par  fossez,  haye  vive  ou 
morte  afin  de  ce  procurer  des  régains 
chacun  sur  sa  proprietté.  ditte  nous 
donc,  nous  vous  prions,  n'est-ils  point 
intervenus  dez  D'Ecret  du  Roy,  notre 


R  (ÉDITION). 

Nous  vous  supplions  qu'il  vous 
plaise  éclaircir  nos  doutes.  C'est  en 
conséquence  de  l'arrêt  de  1769  qui 
permet  à  tout  propriétaire  d'entourer 
ses  prés,  soit  par  fossés,  haie  vive  ou 
morte,  afin  de  se  procurer  des  regains, 
chacun  sur  sa  propriété.  Dites-nous 
donc,  nous  vous  ])rions,  n'est-il  point 
intervenu    des     décrets    du    roi    notre 


1.  Je  ne  sais  trop  ce  que  le  signataire  a  voiilu  dire  :  au  seu  ?  en  tous  cas  pas  à  Vinsu,  qui 
fait  contresens. 

2.  Franchise  ?  en  tous  cas  pas  France. 

3.  Arch.  Nat.  F^o,  333.  Part.  Biens  commun.,  p.  516-517. 

4.  Pét.  du  procur.  de  la  Com"'^  de  Tours-sur-Marne,  Part,  des  Biens  commun,,    p.   516. 


256 


HISTOIRE   DE   LA   L ANC. LE   FRANÇAISE 


bon  sire,  et  de  LAssemblez  nalionnal, 
qui  abolisse  le  privilège  dentourer  les 
prez  pour  la  deuxième  herbe  et  qui 
casse  Larret  de  1769,  il  nous  a  été 
envoyez  un  décret  du  Roy  notre  Sire 
et  de  lassaniblé  national  en  datte  du 

qui  interdit  tout  parcours  et  autre 

droit  et  ne  setand  point  jusquau  eri- 
tourement  des  près  pour  la  deuxième 
herbe,   d'ailleurs  que   ces   décrets   sex- 
plique  avec  tant  de  délicatesse  que  les 
paysant   de    la    campagne    sont    dans 
limpuisance  de  les  comprendre,  ce  qui 
t'ait  que  plusieurs  ce  propose  dentou- 
rer  leurs    prez,    cherche    en    outre    le 
moyen    de    salier    avec    quantitée    de 
forin  pour    de   concert   avec    eux    en- 
tourer,   et    par    ce    moyen    vont    dé- 
truire  la    vaine    pâture    et    obliger   le 
bestial  a   un   extrême   disette,  ce   qui 
oteras    aux    Laboureur    qui    naurons 
que  peu  de  fond  a  céder  a  leurs  etât 
et    par    ce    moyen    lagriculture    de    la 
terre    vas     être    négligez    et    presque 
rendue  impossible,   priveras   en   outre 
quantité   de   manœuvres   de   pouvoire 
nourir  leurs  vaches,  ce  qui  les  soulages 
dans    leurs    besoins    pressant    de    leur 
propre  vie,  et  que  si  ces  entouremens 
ont  encore  lieu,  ils  seront  obligez  de  ce 
defïaire    de    ce    qui    apportoit   à    leurs 
famille    un    soulagement    dans    leurs 
peine  et  vas  plonger  ces  dernière  dans 
une   extrême   misère,   car   depuis   (jue 
les  entourement  existe,  il  a  fallut  par 
force  que  tout  ceux  qui  navois  point 
de  prez  ce  prive  de  nourir  du  bestial 
et  la  deffaite   que   sela  a   cosé   a  fait 
augmenter    le    prix    de    la    viande    au 
double  et  a  trij)lez  le  prix  du  heure. 
Il  est  donc  certain  que  lavidité  de  ceux 
qui  croye  avoir  le  droit  dentourer  les 
presse  a  faire  toule  préparations  pour 
y    reussire,    mais    que    le    nombre    de 
ceux  qui  nont  point  de  j»rez  a  entourer 
étant    beaucoup    plus    considérable    se 
])repare  a  leur  porter  obstacles  et  les 
empêcher  en  disant  quil  nest  plus  de 
privilèges    pour    personnes  ;    il    est    a 
croire   que   cela  vas  causer  des  revo- 


bon  sire  et  de  l'Assemblée  nationale 
qui  abolissent  !e  privilège  d'entourer 
les  j)rés  pour  la  deuxième  herbe  et  qui 
cassent  l'arrêt  de  1769  ?  Il  nous  a  été 
envoyé  un  décret  du  roi  notre  sire  et 
de  l'Assemblée   nationale   en   date  du 

qui  interdit  tout  parcours  et  autre 

droit    et    ne    s'étend    point    jusqu'au 
entourement    (sic)    des    prés    pour    la 
deuxième    herbe.    D'ailleurs,    que    ces 
décrets     s'expliquent     avec     tant     de 
délicatesse  que  les  paysans  de  la  cam- 
pagne sont  dans  l'impuissance  de  les 
comprendre,  ce  qui  fait  que  plusieurs 
se    proposent    d'entourer    leurs    prés, 
cherchent  en  outre  le  moyen  de  s'al- 
lier avec  quantité  de  forains  pour,  de 
concert  avec  eux,  entourer,  et  par  ce 
moyen  vont  détruire  la  vaine  pâture 
et  obliger    le   bestial    à    une   extrême 
disette,  ce  qui    ôtera    aux   laboureurs 
qui  n'auront  que  peu  de  fonds  à  céder  à 
leur     état,  et  par  ce  moyen  l'agrieul- 
1ure    de   la    terre   va    être    négligée    et 
presque    rendue    impossible  ;    privera, 
en  outre,   quantité   de  manœuvres   de 
pouvoir   nourrir  leurs   vaches,    ce    qui 
les    soulage    dans   leurs    besoins    pres- 
sants de  leur  propre  vie,  et  que  si  ces 
entourements  ont  encore  lieu  ils  seront 
obligés  de  se  défaire  de  ce  qui  apportait 
à   leur   famille   un   soulagement   dans 
leurs   peines,    et   va    plonger   ces   der- 
niers dans  une    extrême    misère.    Car 
depuis  que  les  entourements  existent, 
il  a  fallu  par  force  que  tous  ceux  qui 
n'avaient  point  de  prés  se  privent  de 
nourrir  du  bestial,  et  la  disette  qu'elle 
a  causée  a  fait  augmenter  le   prix  de 
la    viande    au    double    et    a    triplé    le 
prix  du  beurre.  Il  est  donc  certain  que 
l'avidité    de    ceux    qui     croient    avoir 
le  droit    d'entourer  les  presse    à    faire 
toutes    préparations    pour    y     réussir, 
mais     que    le    nombre    de    ceu.x     qui 
n'ont  point   de    prés  à  entourer  étant 
beaucoup    plus    considérable,    se    pré- 
parent   à    leur   porter    obstacle    et    les 
empêcher    en    disant    qu'il    n'est    plus 
de    privilèges    pour    personne  ;    il    est 


OBSERVATIONS  CRITIQUES  237 

lutions  considérable  dont  notre  muni-  à  croire  que  cela  va  causer  des  ré- 
cipalité  ne  put  contenir  sans  l'honneur  volutions  considérables  dont  notre 
de  votre  reponce,  ce  qui  poura  arrêter  municipalité  ne  peut  contenir  sans 
le  tumulte  et  faire  rentrer  chacujis  l'honneur  de  votre  réponse,  ce  qui 
dans  son  devoir,  sans  quoi  il  ne  ce  put  pourra  arrêter  le  tumulte  et  faire 
quil  n'en  resuite  de  fâcheuse  suite.  rentrer  chacun  dans  son  devoir  ; 
faite  nous  donc  cet  honneur  de  repondre  sans  quoi  il  se  peut  qu'il  en  résulte 
a  la  présente  quoi  quel  ne  fut  point  de  fâcheuses  suites.  Faites-nous  donc 
arrangez  de  la  manière  honnable  cet  honneur  de  répondre  à  la  pré- 
quelle doive  letre  envers  vos  grandeurs  sente,  quoi  qu'elle  ne  fût  point  ar- 
en  attendant  Ihonneur  de  votre  re-  rangée  de  la  manière  honorable  qu'elle 
ponce,  demeurons  avec  la  soumission  doive  l'être  envers  Vos  Grandeurs. 
la  plus  respectueuse.  En  attendant,  l'honneur  de  votre  ré- 

de  vostres  humble  et  très  obéissant  ponse,  demeurons  avec  la  soumission 

serviteurs.  la  plus  respectueuse,   etc.^. 

Marey,   juge   de   paix.    Jean    Darcq 
maire   de    Falaize. 

Falaize,  ce  19  juin  1790  i. 

Il  est  extrêmement  regrettable  que  les  textes  mis  à  la  disposition 
des  observateurs  ne  se  présentent  pas  sous  leur  forme  véritable.  Tou- 
tefois on  n'y  a  ajouté  aucune  particularité  linguistique,  on  en  a 
seulement  retranché.  C'était  en  diminuer  l'intérêt,  ce  n'était  pas 
obliger  les  philologues   à  les  écarter  ^. 

J'ajoute  que,  même  si  nous  avions  une  édition  complète  et 
rigoureusement  exacte  des  textes  dont  je  viens  de  parler,  nous  n'y 
trouverions  pas  un  miroir  fidèle  des  parlers  français  de  France. 

Certains  d'entre  eux  sont  des  traductions  :  on  avait  parlé  fla- 
mand ou  breton  *,  basque  ou  allemand  dans  certaines  paroisses  ; 
dans  un  bien  plus  grand  nombre  on  avait  discuté  dans  le  dialecte 
roman  du  pays  :  des  rédacteurs  avaient  mis  en  français  les  articles 
délibérés.  Un  très  grand  nombre  étaient  des  gens  de  loi,  habitués 
à  ces  transpositions  ^.  C'est  leur  texte  que  nous  avons.  Si  fautif 
qu'il  soit,  il  est  beaucoup  plus  proche  du  français  normal  que  ne 
l'eût  été  le   texte   paysan  tout  cru.  On  peut  néanmoins  s'en  servir. 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  2. 

2.  Com.  Droits  féodaux,  p.  553-554. 

3.  Ajoutons  qu'à  la  suite  d'une  lettre  adressée  à  M.  Barthou,  président  de  la  Commission 
des  publications,  il  a  été  décidé  que  désormais  tous  les  textes  seraient  publiés  tels  qu'ils  sont. 

4.  Voir  Dol.  Sén.  Qiiimper  et  Concarneau,  p.  170  (par.  de  Loctudy). 

5.  Quand  les  rédacteurs  n'ont  pas  décliné  leur  qualité  de  légistes,  ils  se  sont  décelés 
tout  de  même  par  leurs  iceux,  ou  bien  par  le  conditionnel  des  sergents  :  De  quoi  nous  aurions 
dressé  le  présent  procès-verbal  que  nous  aurions  clos  et  achevé  de  retour  à  Vie  (Com.  Dr.  féod., 
p.  568,  Proc.-Verb.  visite  bois  St-Quirin,  1790). 


Histoire  de  la  Langue  française.  X.  17 


LIVRE   II 

LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE 


J'ai  parlé  dans  le  tome  VI  du  poissard  au  xviii^  siècle.  C'était 
une  forme  affectée  à  un  grand  nombre  de  «  genres  »  :  lettres,  chansons, 
vaudevilles,  parades,  etc.  Dancourt,  Dufrény,  Vadé,  Lécluse  et 
d'autres  avaient  employé  cette  forme  conventionnelle,  ou  dans  des 
morceaux,  ou  même  dans  des  pièces  entières  ^. 

Quand  survint  la  Révolution,  le  poissard  était  depuis  longtemps 
établi  et  consacré.  Il  était  impossible  qu'un  langage  qui  avait  servi 
aux  controverses  dès  le  temps  des  Mazarinades,  dont  les  polémistes 
avaient  fait  usage  jusque  dans  les  discussions  religieuses  entre 
jésuites  et  jansénistes,  à  l'époque  des  Sarcelades  de  Jouin  (1730- 
1754)  et  depuis,  ne  fût  pas  utilisé  dans  la  bataille  révolutionnaire. 
C'était  un  style,  comme  par  ailleurs  le  style  marotique. 

On  cite  des  pièces  politiques  en  poissard  dès  l'ouverture  des  Ëtats- 
Généraux,  ainsi,  [Ant.  Estienne]  M.  Josse  :  Cahier  des  plaintes  et 
doléances  des  dames  de  la  halle  et  des  marchés  de  Paris,  rédigé  an  grand 
salon  des  Porcherons,  le  premier  dimanche  de  mai,  pour  être  présenté 


1.  Donnons  comme  éch;intillon  un  extrait  de  Jérôme  et  Fanchonnette  (Vadé,  t.  II, 
p.  138)  : 

Cadet  :  Parle  donc,  Jérôme,  est-ce  que  j'suis  un  cliien  moi  là-d'sus,  tu  crois  p'têtre  que 
j'ten  r'cède... 

Jerosme  :  Hé,  fois  s'que  tu  voudras  ;  chacun  pour  soi  dans  s'moment-ci,  je  me  frois 
guilloclier  pour  l'emporter  sur  vous  tous  en  cas  d'ça. 

Fanchonnette  (piquée)  :  C'est  donc  à  dire  moi  que  je  surfais  ces  belles  Dames  et  ces 
Messieux  quand  j'dis  que  j'suis  la  plus  reconnaissante  de  toutes  leux  gracieusetés  ?  Monsieux 
mon  Amant  '?  vous  voulez  m'donner  du  d'sous  de  s'côté-ci  ?  Fort  peu  d'ça.  Et  si  vous  croyez 
avoir  plus  de  distingation  qu'moi  pour  ce  qui  est  de  mes  sentimens  pour  la  Copsgnie,  j'vous 
l'dis,  j'vous  donne  votre  sac  et  vos  quilles. 

Jerosme  :  Hé  ben,  donnez  ;  l'amiquié  du  Purblic  vaut  ben  amour. 

Fanchonnette  :  J'savons  ben  qu'son  amiqi;ié  est  la  plus  belle  rose  d'vote  chapeau  ; 
mais  sçachez  qu'vote  chapeau  est  l'couverque  d'un  butor. 

Jerosme  (fâché)  :  Manzelle  Fanchonnette  ! 

Fanchonnette  (se  moquant  de  lui)  :  Monsieux  Jérôme  ! 

Jerosme  :  Prenez  garde  à  ce  qu'vous  dites  au  moins. 

Cadet  (les  séparant)  :  Quoi  qu'c'est  donc  qu'ça,  v'ià  un  biau  commencement  de  ménage  ? 

Fanchonnette  :  Mais  c  est  vrai,  t'nez,  m'ostiner  qu'y  froit  plus  d'effort  que  moi  pour 
m  ériter  la  bonté  du  public. 


260  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

à  MM.  les  Etats- Généraux  ^.   J'en   donnerai   un  passage  à  titre  de 
spécimen  : 

J'avons  2  envoyé  cherche  M.  Josse  à  cet  effet  ;  c'est  un  garçon  d'esprit;  il  fait 
nos  comptes,  il  écrit  nos  lettres,  nos  mémoires  tout  courant  ;  c'est  lui  qui  nous 
dresse  la  plainte  que  yai>ons  l'honneur  de  vous  faire  et  vous  porter. 

Il  nous  a  donc  fait  la  triaille  ^  de  cette  fourmillière  de  livres,  et  nous  a  débrouillé 
dans  toute  cette  écriture,  que  la  robinaille  '',  la  finance,  les  calotins  et  les  talons 
rouges  vouliont,  en  manière  de  persévérance,  faire  toujours  endever  ^  les  pauvres 
gens  qu'ils  appellont,  par  dérision,  le  tiers-état,  et  leux  ®  mettre,  comme  de  cou- 
tume; le  pied  sur  le  col.  Mais  j'a^'ons  aussi  appris  que  notre  bourgeois  de  Versailles 
n'entend  pas  ça...  C'est  tout  justement  pour  en  venir  à  bout,  que  ]  allons  vous 
décharger  notre  rate  ',  sans  craindre  ni  mouchards,  ni  lieutenant  de  police,  ni 
commissaire,  encore  moins  les  trist'à  pâtes  ^.  Où  y  a  de  la  gêne  n'y  a  point  de 
plaisir  ^ 

Prédilection  des  royalistes  pour  ce  genre.  —  Les  Actes  des 
Apôtres  aiment  et  affectent  ce  déguisement.  Voici  un  fragment  de  la 


1.  Bibl.  Nat.  L.  b^»  1666.  Cf.  2^  éd.,  déc.  1789,  Cahier  des  Daines  de  la  Halle,  seconde 
impression,  ravaudée  et  repassée  de  son  mieux,  pour  afin  de  le  rendre  plus  long  et  mieux 
torché  (Tourneux,   t.    I,  p.    145). 

Sur  l'auteur,  voii  Ann.  RéuoL,  t.  I,  p.  576,  Tourneux,  /.  c,  signale  d'autres  pièces 
analogues. 

2.  Ces  formes  sont  une  des  caractéristiques  de  la  langue  poissarde.  Citons  d'abord  des 
l'«5  pers""'  régulières  (avons)  ou  refaites  sur  la  3"  (ons),  les  unes  et  les  autres  avec  un  sujet 
singulier  :  j'ons,  j'avons  :  Croyez-vous  qu'  "  j'ons  "  des  pieds  d'cire  (Yadé,  Pipe  cass.,  ch.  IV)  ; 
je  te  "  louons  "  sur  ta  parure  (Id.,  Ib.,  ch.  Il),  etc.  Cf.  "je  l'ons  "  vu  (Sarc.,  p.  115);  "  je 
ne  sons  "  pas  plus  qu'un  Farmier  {Ib.,  p.  59). 

De  même  à  l'interrogatif  :  "  Avons-je  "  pas  une  salade  (Vadé,  Pipe  cass.,  ch.  II);  qu'en 
"  ferons- je  "  donc  (Id.,  ib.,  ch.  II). 

Au  futur  :  "  je  s'ront  "...  plus  de  cent  mille  (Impromptu  du  cœur,  t.  IV,  p.  60). 

Ensuite  des  3^^  pcrs"»^  en  ont  au  lieu  de  ent  :  quatre  cliiens  d'enfants  Qui  "  mangeont  " 
(Vadé,  Pip.  cass.,  t.  III,  p.  221)  ;  les  Bergers  qui  "  voijonl  "  qu'on  m'emmcne  (Nouv.  Barb., 
IX). 

Ces  formes  abondent  dans  les  Snrcelades  :  "  craignant  ^^-ils,  "  apprenant  ^'-ils  (p.  13)  ;  ces  gar- 
çons "  allant  "  danser  (p.  18)  ;  les  saraitenrs  qui  "  devant  "se  faire  aux  himeurs  (p.  21),  etc. 

On  les  trouve  au  subjonctif  :  jusqu'à  tant  "  qu'ils  saïont"  éclas  (p.  41),  pour  "  qu'ils  sagont" 
honnêtes  gens  (Vadé,  Pipe  cass.,  ch.  IV)  ;  j'uoudrais  "  qu'il  fussiont  "  d'argent  massif  (Id., 
La  Grenouillère,  t.  III,  p.  273). 

De  même  au  conditionnel  :  je  ^\serions"  (S.,  p.  17),  Rosset  les  a  relevées  dans  les  Canf<^^', 
o.  c,  p.   385. 

C'étaient  des  formes  stéréotypées.  Chaque  fois  qu'on  veut  rapporter  une  phrase  paysanne, 
elles  entrent  en  jeu  :  Un  citoyen  leur  dit  :  «  Que  demandez-vous  ?  Je  ''^voulons"  parler  à  la 
Convention  ».  (Rapp.  de  pol.,  Letassey,  14  niv.  an  II-3  janv.  1794,  Caron,  Paris  ...  Terreur, 
t.  II,  p.  159).  «  Et  nous,  je  ''sommes"  de  dix-huit,  dit  un  autre»  (Id.,21  niv.  an  11-10  janv. 
1794  ;  Id.,  ib.,  t.  II,  p.  287). 

3.  ■©■  God.  L.  le  donne  comme  terme  de  carticr.  Blâmé  par  Roll.  au  sens  concret  d'épluchure. 

4.  Nous  avons  parlé  de  ce  mot   t.   IX,  p.   1027. 

5.  Endèver  *  L.,  qui  rapporte  le  blâme  de  de  Caillères.  C'est  le  type  du  mot  vulgaire. 
Leroux  le  cite  dans  Scarron.  *  Bas-Lang.,  *  Desg.  d.  Goug.  ; -0- Roll.,  Sain.,  Lang.  par. 

6.  Voir  Ross.,  o.  <■.,  p.  263,  L.,  Thur.,  t.  II,  p.  170.  C'est  une  prononciation  ancienne,  qui 
se    retrouve  en  poissard. 

7.  L'expression  est  seulement  familière.  Mol.,  Fem.  sav.,  II,  7. 

8.  Les  gens  de  police.  ■©■  Oud.,  L.,  Ler.,  Roll.,  Sain.,  Lang.  par.,  Arg.  anc. 

9.  P.  4-5. 


LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE  261 

Version  première  (Paris,  An  de  la  liberté  O  [lire  zéro],  chap.  XV, 
p.  237)  :  «  Vous  i^'nez  ^  encore  membrelificoter  ^  avec  pof'  ^  veto, 
avec  du  latin,  on  ]  nentendons  goutte',  T^nez,  voisin,  réfléchissez  donc 
que  quand  i  *  voudroient  faire  queuques  ^  gueuseries  de  décrets  ;  i 
n'auroient  qu'à  s'entendre  deux  cents  enragés  ^  quand  i  gnia  ''  qu'eux 
à  la  salle,  ou  que  j'sommes  ». 

Qu'on  se  reporte  à  la  suite  de  ce  Dialogue  de  MM.  Gérard,  Floch 
et  le  capitaine  La  Roche,  aux  Tuileries  (p.  238),  on  y  lit  : 

Nous  auV peuple  j'sonimes  la  friture  ;  les  grands,  les  riches,  les  nobles  sont  les 
œufs  et  les  fines  herbes.  Quand  ysomrnes  tous  seuls,  je  crions,  je  bouillonons,  je 
prenons  feu,  ]' allons  par  dessus  les  bords  ;  pan,  on  flanque  les  œufs  dans  la  sauce, 
ça  ne  crie  plus,  ça  se  fond  l'un  dans  l'autre,  ça  vous  prend  une  couleur  ben  ®  dorée, 
ben  appétissante  :  stila  ^  qui  tient  la  queue  de  la  poêle  n'a  pu^^  qu'un  p'tit  coup 
à  donner,  et  puis  c'est  un  morceau  de  roi. 

Les  Sabats  Jacobites  plaisantent  aussi  dans  ce  style  le  P.  Gérard 
et  la  Fédération  : 


1.  Ces  crases  sont  traditionnelles  et  communes  dans  la  langue  parlée.  Voir  plus  haut, 
p.  98. 

2.  *L.    :  terme   popul. 

3.  Même  observation  que  plus  haut. 

4.  Vieille  prononciation,  restée  usuelle  dans  le  langage  courant.  Commun  au  poissard 
et  à  la  langue  populaire  (Rosset,  o.  c,  p.  255). 

5.  Le  P.  Duchesne  Royaliste  change  de  même  e[/]  en  eu.  Il  dit  queuque,  qiieu,  pour  quelque 
quel.  Par  "  queu  "  malin  de  desseins  (Père  Duch.  Royal.,  Il  ne  badine  pas  le  P.  D.,  p.  6)  ; 
j'aurons  "  queuque  "  bonne  platine  en  plein  vent,  pour  dire  qu'il  faut  une  loi  pour  empêcher 
notre  commis  de  voyager  (Ib.,  Conseil  pacif.,  p.  2).  C'était  classique,  si  je  puis  dire,  dans  les 
textes  paysannisés  (Voir  Rosset,  o.  c,  p.  309-310).  On  comparera  Vadé  :  A  "  queu  "  point 
donc  est  c'que  j'en  sommes  (RacroL,  II)  ;  "  Queu  "  façon(3'  Bouq.poiss.,  t.  III,  p.  262)  ;  C'est 
le  fds  de  "  queuques  "  vitriers  (4'  Bouq.  poiss.,  p.  265)  ;  Il  y  a  "  queuqu'zun  "  qui  t'a  soufflé  ta 
maîtresse  (Imprompt,  du  canir,  t.  IV,  p.  59)  ;  Pourquoi  ça,  dira  "  queuq'zuns  "?  (Jér.  et  Fan- 
chonn.,  II)  ;  Toutefois  on  trouve  chez  Vadé  que  et  en  liaison  queul  :  S'il  est  pressé,  "  quéqui  " 
l'empêche  de  fouiner  ?  (4"  Bouq.  poiss.,  p.  265)  ;  Vous  allez  p'têtre  me  d'mander  "  Queul  " 
état  qu'i'ai  (Chansons,  t.  IV,  p.  195).  Cf.  Rosset,  o.  c,  p.  309-310. 

6.  Cette  syntaxe  paraît  populaire.  Voir  plus  loin  Formes  et  Synt.  :  Le  sujet. 

7.  Sans  aucun  doute,  ignia  =  il  n'y  a.  On  comparera  les  Sarcelades  :  gn'en  aura  guère 
(p.  27)  ;  ignut  (p.  20)  ;  ignavoit  point  de  fin  (p.  18). 

Mais  il  faut  prendre  garde  que  cette  graphie  (ou  même  il  n'y  a)  peut  représenter  aussi  il 
y  a.  En  voici  un  exemple  :  Dans  beaucoup  d'endroits,  tous  les  communaux  sont  déjà  partagés 
sans  aucune  exception,  une  partie  de  ses  habitants  aurait  voulu  qu'  "  il  n'y  en  "  restât  (Part. 
Biens  comm.,  p.  527).  L'original  porte  bien  :  quil  ni  en  restât  une  partie.  Le  sens  est  évi- 
demment positif.  A'a/ia,  à  Xirocourt,  d'oii  vient  cette  pétition,  comme  dans  toute  la  Lorraine 
=  il  y  en  a.  Vadé  fournit  de  nombreux  exemples  :  Quoi-qu'  "  i  gn'a  ",  mes  amours  (t.  II,  Jér. 
et  Fanchonn.,  VII).  Cf.   Impr.  du  cccur,  t.   IV,  p.  60  etc. 

En  Maurienne  Féaz  écrit  de  même  :  "  il  n'i  en  a  "  partis  une  huitaine  ;  le  bruit  court  qu'il 
ni  en  a  environ  3.000  de  morts  (Journ.,  p.  425)  ;  cf.  "  il  n'i  en  avoit  "  115  hommes  (p.  430)  ;  "  il 
n'i  en  avait  "  deux  rangs  (p.  434).  On  trouve  même  dans  ce  texte  :  toujours  "  il  n'en  "  passe 
des  troupes  (p.  430). 

8.  Les  Conférences  donnent  ban  (Rosset,  o.  c,  p.  197).  Vadé  écrit  ben  du  contraire  (Nicaise, 
VI)  ;  en  via  très-ben  (Pipe  cass.,  ch.  II).  A  la  fois  populaire  et  poissard. 

9.  Vieille  forme  (=  celui-là)  (Voir  Rosset,  o.  c,  p.  383-384).  Elle  est  dans  les  Con/'f»  et 
dans  le  poissard.  Vadé  écrit  stila  (Chansons,  t.  IV,  p.  147);  s' t' ici  (Pipe  cass.,  ch.  IV);  c'tella 
(Jér.  et  Fanchonn.,  VI)  ;  et  même  s'talla  (Pipe  cass.,  ch.  II,  p.  33). 

10.  Populaire  et  poissard. 


262  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Falloit    voir   nos   députés 
Dont  queuq'z'uns  faisionl  la  moue, 
C'étoient    de    vrais    culs    crottés 
Oui  se  trainionl  dans  la  houe... 

Ah  !  grand  Dieu  !  comm'  c'étoit  biaa  ^  ! 
Queu  jur'ment  et  queu  vacarme  ! 
Que  de  coups  d'épé  dans  Viau, 
Quand  chacun   tiroit  son  arme. 

Il  y  a   l'iin'chos'   sapendant 
Qui    m'afflige    et    qui    m'oppresse, 
Ça   fait  du  tort  au  serment 
C'est  rijoîtcux  qu'a  dit  la  messe  ^... 

VHà  ce  qui  s^est  dit...  à  la  Halle  est  encore  un  dialogue  royaliste  ^  : 

Commère  Luge  :  Je  l'crois  du  moins,  une  marque  d'ça,  c'est  que  du  d'puis  *, 
nous  sommes  devenus  pis  ^  qudes  démons... 

]V[me  Patureau  :  Est-ce  ({ue  j'nou.t  étions  pas  ezigoués  de  ce  Mirabeau  qu'est 
mort  comme  un  chien,  et  de  d'quoi  encore  ? 

Commère  Luce  :  C'est  c'])endant  lui  qui  a  inventé  ces  assassinats  [assignats]. 

]yjme  Patureau  :...  Ils  payeront  ça  !  c'est  moi  qui  vous  l'dit,  y'en  a  pus  d'un  qui 
la  dansront... 

Commère  Marie  :  Les  coquins  ils  n'ont  pas  voulu  tant  seulement  qu'nous 
allissions  présenter  un  bouquet  à  not'hon  roi  et  not'grande  reine,  la  veuille  ® 
d'ieux  '  fêtes. 

]\Ime  Patureau  :  Rien  qu'ça  montre  bien  qu'ils  ne  valont  pas  la  corde  pour  les 
pendre... 

Rivarol,  dans  son  mépris  d'aristocrate,  feignit  de  protester,  au  nom 
de  la  dignité  des  Halles,  contre  la  confusion  qui  tendait  à  nommer  de 
ce  nom  de  poissardes  les  femmes  mêlées  au  mouvement  révolution- 
naire :  «  On  désigne  toujours  par  le  nom  de  poissardes  les  femmes  qui 
sont  allées  de  Paris  à  Versailles.  C'est  un  malheur  pour  celles  qui 
débitent  les  poissons  »  ^. 


1.  lau  n'était  pas  propre  au  picard.  Il  avait  existé  à  Paris,  où  il  se  perpétua  jusqu'au 
xviii"'  s.  (Rossct,  o.  c,  p.  204.  et  Th.,  t.  I,  p.  512).  Il  est  naturellement  de  règle  dans  les  Sar- 
celadcs.  Le  poissard  l'accueillit.  On  trouve  chez  Vadé  biau  (Chanson,  t.  IV,  p.  147),  iau 
(Poirier,  t.  I,  p.  140),  chapian,  cluitiau  (6«  Bon/,  poiss.,  t.  III,  p.  256). 

2.  I,  188.  Cette  chanson  fut  saisie  chez  M.  Quatresole,  Wallon,  Trib.  Révol.,  t.  II,  p.  184. 

3.  Bib.  Nat.,  L  b.  39,  5296,  pp.  11-13. 

4.  Archaïsme  condamné  par  Malh.  Voir  Brun.,  Doclr.,  p.  461.  (Conservé  en  poissard. 

5.  C'est  la  confusion  de  pis  et  de  pire  dont  nous  parlerons. 

6.  La  confusion  de  eil  et  ciiil  semble  avoir  pris  fin  au  ww  s.  Voir  Rosset,  o.  c,  p.  191. 
Vadé  a  bienvciiillance  {Grenouillère,  t.  III,  p.  274).  !\hiis  il  faut  penser  aux  formes  en  veiiil 
veu,  qui  exercent  leur  analofiic. 

7.  leux  =  leur.  A-t-on  passé  par  lieux  ? 

8.  Mém.,  p.  263,  note. 


r 


LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE  263 

On  adopte  le  poissard  dans  tous  les  partis.  —  Dans  un  pays 
où  le  ridicule  passe  pour  meurtrier,  les  hommes  de  gauche  ne  pouvaient 
négliger  pareille  arme.  Marat  lui-inême  s'en  est  servi.  Un  jour  il  imagine 
une  prétendue  lettre  du  général  La  Pique  ^  :  «  L'apres  dinée,  nous  avon 
sété  voir  la  petite  guerre,  autre  surprisse  en  voian  tous  ces  petits 
officiers  d'infanterie,  musqué  comme  des  filles  de  chambres.  ... 
ils  demandent  à  leur  sergent  Langue  de  bis^,  de  quel  coûté  quil  faut 
aller?  » 

Dans  un  autre  numéro,  il  revient  à  la  même  manière  :  «  .Je  i^ous 
prions  en  grâce  d'avertir  tous  les  parisiens  de  navoir  plus  peur  des 
voleurs.  J'allons  faire  ensorte  qui  soyent  tous  conus,  pour  cet  effet, 
a  mesure  que  jan  prendrons  un,  je  lui  couperons   laureille   droite  »  ^. 

Le  Père  Duchesne  aussi  s'essaye  à  attraper  les  façons  paysannes.  Il 
a  reçu  une  lettre  d'un  neveu  de  Sologne,  mais  ce  neveu  est  un  patoi- 
sant plus  que  médiocre  : 

Il  fait  quelques  crases  qui  se  faisaient  à  Paris  :  j'prends,  d'ma,  par 
c'qui  rn  disait,  je  suis  i>''nu  et  me  i>'là. 

On  retrouve  chez  lui  des  liaisons  comme  :  que  /'ai  i^u  zà  la  bataille, 
nous  donner  za  boire,  j'ai  zété,  coulât  zà  fond  *.  Ajoutez-y  :  j'ieux 
réponds,  qu  était  hen  belle,  itou  ^,  et  c'est  là  tout,  au  milieu  des  formes 
françaises  les  plus  correctes. 

Dans  deux  pages  de  la  Grande  Dénonciation  faite  à  V Assemblée... 
par  le  véritable  Père  Duchesne  ®,  je  relève  :  il  fume  cheux  lui  comme 
cheux  les  autres...  il  travaille  pour  queuques-uns  d'entre  vous...  il 
aura  entendu  dire  comme  çà...  à  quelque  grosse  tète  à  perruque... 
ceux  qui  ne  i^oulons  pas  revenir...  stilà  qui  en  a  fait  la  motion...  tous 
ces  biaux  parleurs...  queu  nouvelle  ? 

Ailleurs  Hébert  conte  une  histoire  campagnarde,  en  essayant  de 
figurer  tant  bien  que  mal  l'accent  des  environs  de  Caen.  On  va  pou- 
voir juger  avec  quel  succès  : 

Le  Père  La  Joie,  vieux  riboteur,  l'ermier  du  même  canton  et  leur  ami  commun, 
s'aperçoit  de  leur  emljarras,  et  quoiqu'il  fût  déjà  dans  une  petite  pointe  de  vin, 
il  entreprend  de  les  raccommoder.  «  Colas,  Matliurin,  leur  dit-il,  est-ce  que  vous 
in'tais  '  la  clef  sous  la  porte  tous  les  deux  ?  Où  portez-vous  donc  toute  votre  basse- 
tour  ?  V'n'ai  ez,  à  c'qui  ni'semble,  laissé  à  la  farrne  *  que  la  charrue  !  Ah.  ah,  ah, 

1.  Ami  du  Peuple,  126,  7  juin  1790. 

2.  -0-  L.,  Oud.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lmg.  par.,  Arg.  anc. 

3.  Ami  du  Peuple,  167,  27  mai  1790. 

4.  Sur  ces  liaisons,  voir  plus  haut,  p.  100.  Elles  étaient  naturellement  plus  fréquentes  dans 
les  fantaisies  poissardes  que  dans  la  réalité,  quoique  le  langage  populaire  en  fùi  coutumier. 

5.  Cette  vieille  forme  d'itel  est  populaire  aussi  bien  que  poissarde. 

6.  P.    3-4. 

7.  Sur  cet  ai  voir  Rosset,  o.  c,  p.  115.  Il  s'était  conservé  dans  la  petite  bourgeoisie  de 
Paris  en  plein  xviii"  siècle. 

S.   Sur  ar  (et  er)  voir  plus  haut,  p.  94. 


264  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

j'vous  comprends.  V'allais  graisser  la  patte  d\'os  procideus  ^,  d'vos  avocats  et  du 
baillv.  Croyez-moi,  mes  amis,  arrangeons  c'f'alîaire  an  cabaret  ;  v'nais  choquer 
ensemble  et  rebroussons  chemin.  —  J'sis  -  honnête  homme,  dit  Mathurin,  —  et  moi 
itou,  répond  Colas  ;  —  eh,  foutre,  qu'est-ce  qu'en  doute,  s'écrie  le  père  La  Joie.  Tout 
un  chacun  dans  le  village  vous  aime  et  vous  estime,  ça  nous  saigneroit  le  cœur  à 
iretous  d' vous  \ OIT  plus  long-temps  en  bisbilles.  Tout  le  grimoire  du  bailly  ne  saura 
vous  arracher  un  poil».  Mathurin  et  Colas  croient  le  père  La  Joie  ;  ils  s'embrassent 
et  le  procès  est  fini  ^. 

Ailleurs  : 

Toutes  les  commères  du  quartier  en  passant  devant  moi  m'asticotoient  chacune 
en  leur  manière  :  ...Qu'eu  bonne  nouvelle  ?  J'ons  donc  à  la  fin  du  pain  malgré  les 
Brissottins  :  Dieu  soit  loué  et  notre  brave  maire.  C'est  un  véritable  Sans-Culotte 
celui-là  ;  Vian  a  qui  font  pus  de  bruit  que  de  besogne,  mais  lui,  c'est  tout  le  con- 
traire... Il  va,  il  vient...  non  pas  pour  faire  les  beaux  bras  *  comme  cet  engueuseur 
de  Petion  qui  avoit  toujours  l'air  de  sortir  d'une  boîte,  et  qui  étoit  reliché  ^  et 
retappé  comme  tous  les  farauts  de  l'ancien  régime...  Père  Duchesne,  ce  qui  me 
refoutoit  le  plus,  c'est  que  queucsuns  à  qui  je  fis  voir  ce  foutu  gâchis  me  dirent 
comme  ça  que  ^  le  jean-foutre  qui  l'avoit  griffonné  passoit  autrefois  pour  la  perle 
des  patriotes...  Oh,  père,  c'est  un  foutu  nom  de  sac  et  de  corde,  Gor...  Gor...  Gorsas, 
n'est-il  pas  vrai,  commère  ?  Tout  juste.  L'iazune  chanson  qui  dit  qu'il  n'avoit 
que  trois  chemises  bises...  '. 

Tous  les  Père  Duchesne  copient  cet  exemple.  Et  d'abord  le  Père 
Duchêne  Royaliste,  qui  affecte,  lui  aussi,  de  temps  à  autre,  les  airs 
ruraux,  sauf  à  oublier  un  moment  j'aimons  et  faimerions,  auxquels 
il  revient  par  à-coups  : 

Quand  je  vous  disons  que  l'état  est  en  danger  et  que  les  monarchistes  en  sont 
cause...  est-ce  que  je  nai'ons  pas  raison  ?  Vous  voyez  ben...  ®. 

j'aimerois,  foutre,  autant  qu'on  me  payll,  qu'on  me  foutît,  et  qu'on  me  ren- 
voyil  ®. 


1.  Cf.  colidor. 

2.  Comparez  pis    pour  puis. 

3.  Pire  Ditch.,  n»  291,  p.  6-7. 

4.  *L.  =  se  donner  de  grands  airs. 

5.  Léché  ■©■  L.,  Oud.,  L,cr.,  Bas-Lang.,  RolL,  Des5?r.  d.  Gout^. 

6.  Forme  populaire  pour  introduire  le  complément  d'objet  conjonctionnel.  Voir  dans 
Formes  et  synt.,  chap.   Objet. 

7.  Hébert,  Pire  Duch.,  n"  230,  p.  2-3. 

8.  Conseil  pacif.,  p.  3. 

9.  Ib.,  p.  4.  Ces  imparfaits  du  subj.  en  il,  comme  les  passés  correspondants  qu'on  trouve 
dans  la  suite  de  ce  texte,  sont  très  communs  dans  les  Conf"'  (Voir  Rossct,  o.  c,  p.  388).  Les 
Sarcelades  aussi  sont  farcies  des  uns  et  des  autres  :  qu'arrivil-il  ?  (p.  16)  ;  Renconirit 
la  fille  à  Martin,  il  voiilit  hj  prendre  la  main  (p.  15)  ;  Vadé  aussi  les  emploie  couramment  : 
J'm'enfoncis  (.Jir.  cl  I''anch(>nn.,  VI)  :  j'I'y  montri.^  votre...  lettre  (Grenouillère,  t.  III,  p.  289). 

D'où  je  me  pass'iais  d'Iout  pour  quin'manquît  de  ritn  ( JtT.  et  Fanchonn.,  VI)  •,iu  voudrais 
que  je  t'écoulisse  c'n'est  pas  que  j'men  saucisse  (Ib.,  X).  Cf.  au  contraire  qu'elle  languissât 
davantage  (Poirier,  t.  I,  p.  59).  J'ai  parlé  de  ces  formes  au  xvi'' s.  (H.  L.,  t.  II,  p.  339).  Elles 
étaient  tombées  en  désuétude  à  Paris. 


LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE  2G5 

je  vous  avons  crus,  et  pour  que  la  bougre  de  galimafrée  tomhît  de  plus  haut,  je 
sommes  montés  sur  les  tours  de  la  bastille  pour  la  foutre  dans  les  fossés  ^. 

Dans  Jean-Bart,  c'est  une  soi-disant  Manon  Lardée,  qui  joue  le 
rôle  de  poissarde.  Elle  écrit  ou  bien  Jean-Bart  lui  écrit  ^  : 

Faut  d'abord  que  vous  sachiés  qujalions  porter  tous  les  matins  /lot'niarchandise 
à  la  halle.  Ma  fille  Jeannette,  qu'est  mon  aînée,  porte  la  hotte,  moi,  deux  paniers  : 
et  i'revenons  chez  nous,  quand  j 'avons  fini  Vzafjaires.  Hyer  matin  bon  jour,  bonne 
œuvre  ^,  ]  entrions  par  le  grand  Vaugirard,  comme  à  l'ordinaire.  Sans  y  prendre 
garde,  je  laisse  tomber  un  de  mes  paniers,  qu  était  *  vide,  et  v'ia  un  espèce  ^  de 
monsieur  qui  ramasse  le  panier,  et  me  le  rend.  Bien  obligé,  celui  fis-je  ®,  vous  êtes 
ben   honnête...  ^. 

On  comparera  le  véritable  Père  Duchesne  ^.  Ne  voyez-vous  pas 
quous  leur  faites  bouillir  du  lait  [Conseil  pac,  p.  3)  ;  Quand  je  vous 
disons  (Ib.)  ;  Vous  voyez  ben  [Ib.)  ;  Stila  qui  a  dit  [Ib.)  ;  j'aimerois 
f.  autant  qu'on  me  payît,  qu'on  me  foutît  [Ib.,  p.  4)  ;  vous  êtes  qiieuques 
uns  (Ib.),  il  y  aura  un  queuques  uns  [Ib.,  p.  5)  *. 

Est-ce  que  je  sommes  en  temps  de  vendanges  {Coni>ers.  cwec  le 
Roi,  p.  4)  ;  s' fis-je  [Ib.,  p.  5)  ;  ils  ne  çouliont  donc  pas  vous  enlever 
[Ib.,  p.  7)  ;  ils  m'en  auriont  dit  queuque  chose  [Ih.)  ;  dis-lui  donc... 
quai  ne  vous  rudoie  pas  comme  cela  le  pauvre  monde  [Ib.,  p.  8),  etc. 

Attrapes  ?  —  La  Convention  a-t-elle  été  dupe  de  ce  déguisement  ? 
A-t-elle  vraiment  cru  être  en  présence  de  gens  qui  n'en  savaient  pas 
plus  et  s'exprimaient  comme  ils  pouvaient,  quand  elle  accorda  les 
honneurs  du  Bulletin  à  une  pétition  en  langage  visiblement  contre- 
fait ? 

Tant  y  a  qu'une  députation  de  la  Commune  d'Orgeville,  district 
d'Evreux,  se  présenta  à  la  barre,  et  s'exprima  en  ces  termes  : 

Représentans,  —  Et  nous  aussi,  je  voulons  bien  mériter  de  la  patrie  ;  c'est  lui 
rendre  service  que  de  la  purger  des  mauvaises  bêtes  qui  l'empoisonnent.  J'en 
avons  une  dans  not  commune  d'une  espèce  bien  dangereuse  ;  ça  vous  tourmente  le 
pauvre  monde  de  toutes  les  manières,  ça  fait  enrager  les  vivans,  ça  s'acharne 

1.  G^  Reproche  à  V Académie,  p.  5. 

2.  N"   L,   p.   5. 

3.  *  Oud.  :  se  dit  quand  on  fait  une  mauvaise  action  un  jour  de  feste  remarquable,  vulg.  ; 
Cf.  Ler.  :  c'est-à-dire  que  les  méchans  prennent  occasion  de  bonnes  fêtes  pour  faire  leurs 
crimes  lorsqu'on  s'en  défie  le  moins. 

4.  L'auteur  s'oublie.  Cf.  plus  loin  :  j'allais  chez  nous,  à  une  lieue  d'ici. 

5.  On  ne  sait  s'il  s'agit  d'un  fait  phonétique  ou  si,  comme  aujourd'hui,  après  espèce  de, 
c'est  le  mot  qui  suit  qui  détermine  le  genre  de  l'article. 

6.  Lire  ce  lui  fis-je.  Le  ce  avait  déjà  été  blâmé  par  Vaug.,  voir  H.  L.,  t.  III,  p.  499. 

7.  L'imitation  est  très  grossière.  Cf.  n»  LXXI.  Il  se  peut  pourtant  que  certains  faits  soient 
justement  observés,  ainsi   istocrate  pour  aristocrate. 

8.  Bibl.  Nat.,  Lc^  522. 

9.  Je  ne  cite  qu'une  fois  les  mots  et  les  formes  qui  se  rencontrent  à  plusieurs  reprises. 


2C)(j  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

jiisques  sur  leurs  cadavres.  Si  y  a  des  diables  dans  l'enfer,  comme  je  le  croyons 
bien,  c'iila  s'en  est  échappé  pour  notre  malheur  à  tertous  ;  il  a  pourtant  i'ace 
humaine,  mais  le  cœur  d'im  vrai  démon,  et  l'ame  aussi  noire  que  sa  fiougiienille  ^  : 
c't  animal  là  s'appelle  un  curai,  ou  bien  M.  Flichy.  Eh  bien  !  je  vous  déclarons 
que  je  ne  voulons  pas  de  ce  M.  Flichy,  ni  de  son  eau  bénite  ;  il  y  a  trop  long-temps 
qu'il  nous  tait  croire  que  des  vessies  sont  des  lanternes  ;  qu'il  aille  conter  à  d'autres 
ses  fariboles,  et  qu'il  nous  tourne  les  talons  grand  train.  Mais  comme  il  ne  veut 
pas  nous  croire,  je  vous  prions,  législateurs,  de  vouloir  bien  li  signifier  ça  de  notre 
part,  par  un  petit  bout  de  décret  ;  ça  fait  douze  bons  cents  francs  dont  je  faisons 
cadeau  à  la  République,  et  c'est  douze  cent  mille  fois  plus  qu'il  ne  vaut.  Je  vous 
enverrions  bien  le  calice  et  le  ciboire  ;  mais  excusez,  c'est  que  depuis  qu'il  est 
dans  not  commune,  çà  nous  a  été  volé.  Adieu  nos  braves  législateurs  :  tenez  ferme, 
vous  y  faites  merveilles  ;  je  vous  soutiendrons,  et  ça  ira,  ou  le  diable  nous  empor- 
tera tous. 

Mention  honorable,  insertion  au  Bulletin  ^. 

Encouragée,  la  commune  d'Orgeville  recommença  : 

Justice,  nos  bons  législateurs,  vous  nous  l'avez  déjà  rendue  :  f  venons  de  voir 
dans  le  bultin  comme  vous  avez  reçu  not  pétition  des  vérités  que  j'vous  avons 
dites  sur  le  compte  de  not  hypocrite  de  curai  Flichy  :  c'est  trop  d'honneur  pour  nous 
que  d' faire  mention  honorable  de  ce  que  nous  vous  demandons,  mais  ça  prouve 
qu'voiis  aimés  la  véritai  toute  crue  et  toute  franche  ;  eh  ben,  j'allons  encore  vous  la 
dire  :  vous  ne  croyez  pas  que  c'te  vilaine  bête  dont  j'vous  avons  parlé  trouve  des 
protecteurs,  et  dans  qui  ?  dans  un  président  du  Comité  d'Evreux.  V'ia-t-il  pas  que 
le  président  s'donne  les  airs  d'écrire  à  not  comité, mais  dam  sur  un  ton...  Vraiment 
c'mousieur-là  prcnt  des  petits  airs  de  despote  ;  j' avons  ma  foi  cru  d'abord  que  le 
roi  Buzot  étoit  resuscitai,  car  il  nous  parle  comme  les  rois  parlions  à  leurs  esclaves. 

II  est  bon  de  vous  dire  que  j'avons  itout  un  comité  d'surveillance  qui  va  renioii- 
ver  les  aristocrates,  les  fédéralistes  et  tous  les  animaux  de  ce  poil-là,  dam  faut 
voir.  V'ia-t-il  pas  que  ci'animal  de  Flichy  a  eu  peur  que  je  li  ferrions  les  pouces  ; 
il  a  été  trouvai  et  Huttot  qui  s'dit  président  du  conriité  du  département  de  l'Eure  : 
il  Zi  a  fait  sûrement  cent  menteries  sur  not  commune,  et  pis  M.  Huttot  nous  écrit 
que  j'somnies  ben  hardis  d'avoir  fait  un  comité  sans  sa  permission,  et  que  j'ne  nous 
avisions  pas  de  faire  arrêter  personne  sans  y  demander  avis.  Nota  que  not  com- 
mune est  à  trois  lieues  et  demie  d'Evreux,  et  que  j'n'avons  rien  à  démêler  avec 
celle  d'Evreux.  Es'que  ça  seroit  encore  comme  par  le  passay,  que  les  gros  mangiont 
les  petits  ?  Es'que  j'n'avons  pas  les  mêmes  droits  trelous  ?  Es'que  j'avons  con- 
trôlai ce  monsieur  Huttot  dans  ses  opérations  ?  Le  bon  Guieu  sait  comment  et 
pourquoi  ce  monsieur  Huttot  s'donne  les  airs  d'nous  menacer  comme  si  j'étions 
de  la  canaille.  Ah  mais  dam  !  j'vous  disons  franchement  qu'la  moutarde  nous 
monte  au  nez,  et  qu'il  faut  que  ça  finisse  :  j'somnies  de  bons  sans-culottes  cam- 
pagnards ;  mais,  entendais  vous,  j'avons  not  comité,  suivant  la  loi  ;  j'en  voulons 
jouir,  et  j' n' entendons  pas  qu'Huttot  mette  son  nez  dans  nos  affaires.  On  dit 
comçà  que  c'Flichy,  not  ci-devant  curé,  est  son  parent:  ah  boi  !  il  est  diablement 
encanaillé,  j'ii  en  faisons  not  compliment,  mais  il  ne  faut  pas  moins  qu'il  déloge 
de  cheux  nous,  ou  on  li  flcheroit  le  tour.  Quand  il  sera  sorti  de  sa  tanière,  j'sonimes 
ben  d'avis,  pour  la  purifier,  d'en  faire  not  maison  commune,  comité  de   surveil- 

1.  Voir  plus  haut,  p.  145. 

2.  Proc.-Verb.  Conv.  Nat.,  t.  XXIV,  p.  191-192. 


LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE  267 

lance  et  assemblée  populaire  ;  j'I'ai'ons  bâtie  de  nos  deniers,  c'est  ben  juste  que 
j'en  jouissions  :  j\'oyons  ben  (jue  poms  jious  refuserez  pas  ça,  c'est  pourquoi  j'vous 
le  demandons.  Adieu,  bons  législateurs  :  Guieu  confonde  vos  ennemis  qui  sont 
aussi  les  nôtres.  Dites,  j'vous  en  prions,  à  M.  Huttot,  président  du  Comité 
d'Evreux,  qu'il  ait  la  bontai  de  nous  laisser  les  maîtres  cheux  nous,  et  de  ne  pas 
se  déclarer  le  protecteur  des  coquins  et  des  hypocrites. 

J'vous  demandons  le  bulletin,  comme  vous  l'envoyais  aux  autres  assemblées 
populaires,  adressé  au  comité  de  surveillance  de  la  commune  d'Orgeville,  par 
Pacy-sur-Eure  ^. 

Le  document  que  je  viens  de  rapporter  n'est  pas  unique.  J'en 
citerai  ici  un  autre  —  en  l'abrégeant  —  :  c'est  une  adresse  de  la 
«  Société  populaire  et  tous  les  Sans-Culottes  de  la  commune  de 
Boulens,  canton  de  Crécy  (Seine-et-Marne)  aux  Sans-Culottes  députés 
de  la  Montagne  réunis  à  la  Convention  ».  On  écrit  ^  : 

C'est  à  vous  que  j'devons  la  découverte  de  cette  horrible  conspiration...  c'est 
donc  à  vous  que  j'en  rendons  grâces,  puisque  sans  vous  j'serions  tous  perdus... 

Quand  j' pensons  que  ce  père  Duchène  qu'on  nommoit  Hébert,  et  bien  d'autres 
que  je  ne  connoissons  pas,  ont  voulu  vous  assassiner  tous,  et  nous  faire  périr  avec 
vous,  en  ne  se  réservant  que  les  aristocrates...  J'avons  bien  été  trompés  par  ces 
gueux-là.  J'enlendions  crier,  la  grande  colère  du  père  Duchêne  ;  je  le  croi/ons  bon 
patriote  ;  j'nous  écrasions  pour  acheter  et  lire  ses  papiers,  avec  ses  B...  ses  i... 
il  nous  jetoit  de  la  jioussière  aux  yeux... 

Et  on  termine  :  «  Leurs  noms  nous  sont  odieux  ;  l'idée  seule  nous 
en  fait  horreur  ;  il  faut  les  vouer  à  une  éternelle  exécration  ».  Ces 
quelques  ligues  emphatiques  en  disent  long  sur  la  qualité  des  gens 
qui  ont  fabriqué  la  lettre. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  patois  là-dedans  que  dans  la  phrase  envoyée 
le  26  avril  1808,  par  un  paysan  de  Ploermel  à  son  préfet  :  «  Du  depé 
la  gracieuseté  de  votre  visite,  je  ne  suis  tarabusté  la  caboche  à  cette  fin 
d'y  trouver  queuque  ressouvenance  »  ^,  Interrogé,  il  cherchait  à  con- 
denser tout  ce  qu'il  trouvait  de  plus  caractéristique  et  peut-être  le 
plus  comique  dans  le  parler  local. 

Je  ne  connais  pas  de  texte  de  ce  goût  qui  soit  sincère. 

La  terrible  Assemblée  s'est-elle  laissé  tromper  ou  bien  a-t-elle 
voulu,  comme  cela  lui  arrivait  parfois,  donner  un  peu  de  variété 
à  son  Bulletin,  en  amuser  un  moment  les  lecteurs,  tout  en  faisant 
plaisir  à   ses  correspondants  ? 

Vogue  persistante.  —  Ajoutons,  pour  en  finir  avec  ce  sujet, 
qu'en  l'an  V,  la  vogue  du  genre  n'avait  pas  cessé. 

1.  Second  Suppl.  au  Bulletin  de  la  Conv.  Nat.,  séance  du  3  frim.  de  l'an  second  de  la 
République,  23  nov.   1793. 

2.  Bull"  de  la  Conv^,  3=  j.  de  la  2'  déc.  du  7=  mois  de  l'an  II  (13  germ.) 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  N.  acq.  5911,  p.  356. 


268  HISTOIRE   DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

Dans  Honorine  ^,  Zago  parle  nègre,  le  jardinier  Mathurin  parle 
rustique  : 

Imagine-toi  que  des  héritiers  qu'ils  appelliont,  j'crois...  des  cola.  —  Des  colas  ? 
—  Non,  des  colatoraux...  ces  colatoraux  ont  eu  souvenance  que  j'avions  touché 
d'ma  défunte  une  dot  de  six  cent[s]  livres...  (a.  I,  se.  2). 

Louise,  quoique  ^  vous  avez  donc  ?  (a.  I,  se.  7)...  Si  j'avois  [l'auteur  s'oublie, 
il  faudrait  j'avions]  une  femme  pareille  à  la  tienne,  faudroit,  morgue  !  qu'ail 
obeissît  ou  qu'aW  disît  pourquoi  (Ib.). 

Blaise  (paysan)  :  j'sommes  dans  un  ravissement...  qufavons-là  comme  une  joie 
qu'est  un  plaisir  qui...  Mais  vous  savez  c'qui  en  est,  et  j'suis  sûr  qu'au  vis  à  vis  ^ 
de  Madame  vot'épouse...  (a.  II,  se.  11). 

Mais  l'exemple  le  plus  typique  est  fourni  par  le  cycle  de  M"^®  Angot. 
Voir  Mad.  Angot  ou  la  poissarde  -parvenue  (Paris,  Barba,  an  V,  acte  I, 
scène  xi). 

]Vjme  Angot  :  Monsieur,  quand  on  est  sur  le  pied  ou  c'que  j'en  sommes,  on  peut 
venir  cheux  *  le  monde,  quand  bon  vous  semble  ;  voilà  ma  fille  et  mon  gendre. 
M.  et  M™"  Dutaillis  que  j'ai  la  valicence  ^  de  vous  présenter... 

Nicolas  :  M°ie  Angot,  v'ia  quecq'zun  de  vos  parens,  qui  se  dit  de  la  famille. 
Faut-il  le  faire  entrer,  ou  bien  le  garder  dans  la  boutique  ? 

jVlme  Dutaillis  :  Eh,  bon  dieu,  ma  chère  maman,  vous  devriez  bien  expulser 
de  chez  vous  ce  mot  Boutique. 

Mme  Angot  :  C'est  c't  animal  qui  ne  sait  pas  parler.  Va-t-en,  boutique,  et  fais 
entrer.  C'est  sûrement  qucuq' pavent  de  M.  de  la  Génardière  ;  faut  -z-aller  au  devant  ® 
(a.  II,  se.  VI). 

Dans  Joseph  ou  la  fin  tragique  de  Marne  Angot,  les  auteurs  (Favart 
fils  et  Mulot)  s'amusent  à  l'opposition  du  langage  maniéré  et  du  lan- 
gage trivial. 

Conclusion.  —  Dans  certains  documents,  il  semble  qu'à  l'analyse 
on  parvient  parfois  à  distinguer  à  peu  près  les  vulgarismes  et  les 
formes  traditionnelles  du  poissard. 

Dans  le  Petit  coup  de  rogome  ou  le  déjeûner  du  Père  Duchesne,  avec 


1.  J.  B.  Radet,  Honorine  ou /a /emme  d(/7îci7e  à  i;i(;re,  an  V,  1797.  Représentée  le  25  pluv. 
an   III-13  févr.   1795. 

2.  Voir  p.  .'507  :  Que  parasite. 

3.  Sur  ce  dcveloppement  d-i  sens  de  vis  à  vis,  voir  Formes  et  Syntaxe  P^ép"^ 

4.  Cheux  n'avait  pu  être  déraciné  du  parler  de  Paris  au  xvii«  siècle.  11  avait  pu  y  vivre 
obscurément  aussi  bien  qu'à  la  campagne  (Voir  Rosset,  o.  c,  p.  189,  et  Th.,  t.  I,  407). 

5.  Ce  mot  est  nettement  poissard  :  environ  la  valissance  d'huiljnurs  (Vadé,  La  Grenouill., 
t.  111,  p.  280  ;cf.  p.  271).  lia  une  foule  d'analogues  :  commitniqiiance  (t.  111,  p.  299)  ;  con.soZance 
(Grenouill.,  t.  III,  p.  276);  permettance  {Cadet  et  Fanchonn.,  compliment).  Les  Sarcelades  pré- 
sentent aussi  des  noms  de  ce  type. 

6.  Toutes  les  pièces  sont  réunies  dans  un  volume  de  la  Bibliothèque  Carnavalet  :  611134. 
On  peut  comparer  les  indications  données  par  Jauffret,  Théâtre  révol.,  pp.  413  et  425. 


LE  POISSARD  DANS  LA  POLITIQUE  269 

le  Père  Gérard,  le  Père  Gérard  parle  paysan  :  j^sommes  vieux,  fons 
besoin,  Via  des  choses,  vs  êtes  si  jovial,  itout,  si  v  connaissiez,  etc. 
Duchesne  jure  et  sacre,  mais  rien  qui  rassemble  au  parler  de  son 
interlocuteur  ^. 

Mais  ailleurs  bien  des  éléments  sont  communs  au  langage  populaire 
d'une  part,  et  de  l'autre  à  ce  langage  dont  partie  vient  de  banlieue, 
dont  le  reste  est  pris  au  milieu  des  marchandes  des  Halles  ou  des 
ouvriers  des  faubourgs,  faux  patois,  dont  la  convention  et  la  tradi- 
tion avaient  fini  par  faire  un  jargon  presque  réglé.  Si  imparfaites 
que  soient  les  discriminations,  elles  suffisent  pour  avertir  les  lec- 
teurs de  se  tenir  sur  leurs  gardes. 

Nos  deux  conclusions  sont  les  suivantes.  Le  populaire  n'est  pas  le 
poissard.  Le  poissard  ne  se  confond  avec  le  patois  d'aucun  pays  ^. 

Certes  je  ne  me  flatte  pas  d'avoir  lu  toutes  ces  rapsodies,  en  tous 
cas  dans  aucune  je  n'ai  trouvé,  comme  on  disait  alors,  de  «  localités  » 
véritables.  Le  langage  des  personnages  qu'on  met  en  scène  manque 
totalement  d'authenticité.  C'est  de  l'article  de  Paris,  fabriqué  de 
toutes  pièces  avec  des  éléments  toujours  pareils,  des  j'ons,  des 
j' avions,  et  quelques  mots  assez  peu  variés. 

Les  Brigands  de  la  Vendée  ont,  certes,  un  titre  prometteur.  Impos- 
sible d'y  découvrir  la  moindre  trace  du  langage  vendéen. 

Pourquoi  donc  nous  en  veulent-ils,  demande  Louise  à  sa  sœur,  à  nous  qui  n'en 
voulons  à  personne  ? 

—  C'est  parce  qu'ils  aimeriont  ben  à  voir  revenir  l'ancien  régime,  répond  Geor- 
gette. 

—  C'est  à  dire  qu'ils  voudriont  nous  rebailler  les  seigneurs  d'autrefois,  avec  leurs 
procureurs  fiscals  qui  ne  cherchiont  qu'à  nous  ruiner,  et  leurs  chiens  de  chasse  qui 
détruisiont  nos  moissons  *. 

Les  pamphlets  politiques  sont  encore  plus  pauvres  en  langage 
paysan  d'un  pays  particulier  que  les  facéties  ordinaires  ou  les  pièces 
de  théâtre,  ce  qui  s'explique  par  la  difficulté  même  de  traiter  dans 
ce  jargon  les  questions  à  l'ordre  du  jour.  On  y  lâche  de  temps  en 
temps  un  mot  —  je  n'ose  dire  du  cru  —  car  les  auteurs  sont  coutu- 
miers  des  coupages,  mais  de  la  campagne.  Voici  la  Motion  du  Père 
Gérard  (avril  1790).  J'y  relève  :  «  N'ayez  pas  peur  brave  homme,  ce  me 

1.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n°  IV,  pp.  292  et  suiv.  Comparez  G^'  colère  contre  l'abbé  Maury, 
p.  4  ;  Hébert  fait  parler  le  P.  Duchesne  :  pas  pus  de  sarimonie  avec  moi  que  j'en  ai  fait  avec 
vous,  un  p'tit  coup  de  rogome  v'ià  tout  c'que  j'prendrai. 

2.  Les  notes  que  nous  avons  mises  aux  mots  et  aux  formes  dignes  de  remarque  distin- 
gueront, en  attendant  les  études  critiques  et  comparatives  qui  doivent  un  jour  être  faites, 
ce  qu'on  peut  considérer  comme  populaire  et  qu'on  retrouve  ailleurs,  de  ce  qui  semble  pure- 
ment   poissard. 

3.  Boullault,  Les  Brig.  de  la  Vendée,  opéra  vaudev.,  3  oct.  1793,  dans  Jauffret,  Théâtre 
révol.,   p.    249. 


270  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

fit-ily>  (p.  64)  ;  «je  vois  que  tous  les  esprits  se  &ougrîVié'/7Ï  depuis  quelques 
semaines  »  (p.  73)  ^.  C'est,  je  crois,  à  peu  près  tout.  Quel  philologue 
trouverait  là  le  moyen  de  dire  où  était  né  le  P.  Gérard  ? 

Au  reste,  à  y  réfléchir,  puisque  le  patois  servait  à  provoquer  le 
rire,  il  est  bien  évident  que  les  auteurs  qui  l'introduisaient  ne  pou- 
vaient avoir  aucune  intention  de  l'appeler  à  étendre  ou  à  rénover  la 
langue  :  Qui  eût  voulu  ressembler  à  des  grotesques  ?  A  vrai  dire 
même,  rien  ne  devait  contribuer  plus  puissamment  que  les  paysan- 
neries à  garder  les  gens  de  tout  ordre  de  la  rusticité.  Toujours  la 
leçon  de  l'ilote  ivre. 

En  faisant  parler  les  nourrices,  les  porteurs  d'eau,  etc.,  avec  leur 
accent  local,  alsacien,  auvergnat,  comme  ils  l'ont  fait  si  souvent,  no& 
vaudevillistes  du  xix®  siècle  ne  se  proposaient  certes  aucunement  de 
régénérer  le  français  par  le  régionalisme.  Leurs  devanciers  ont  fait 
comme  eux.  Ils  amusaient,  et,  dans  quelques  occasions,  piquaient  la 
curiosité,  sans  plus. 

1.  Aul.,  Jacobins,  t.  I,  pp.  63  et  suiv.  -Q-  L.,  H.  D.  T.,  Sain.,  Lang.  par.,  Bas-Lang. 


LIVRE  III 

EN  DEHORS  DES  INVENTIONS  LITTÉRAIRES 
L  AFFLEUREMENT  DES  PATOIS 
ET   DES   PARLERS   RÉGIONAUX 


CHAPITRE  PREMIER 

LE  DOGME  DE  L'UNITÉ  DE  LA  LANGUE  NATIONALE 
ET  LES  PARLERS  RÉGIONAUX 

On  a  vu,  dans  le  tome  IX  de  cette  Histoire,  les  efforts  faits  par 
les  patriotes  pour  unifier  le  langage  de  la  France.  Le  désir  de  par- 
venir à  ce  résultat  était  ardent  chez  plusieurs  ;  chez  beaucoup,  il 
s'accordait  avec  l'ensemble  des  idées  politiques  du  temps.  Un  fédé- 
ralisme linguistique  aurait  eu  toute  chance  non  seulement  de  se  heur- 
ter au  dédain  des  Parisiens-nés,  mais  de  menacer  un  des  articles  fon- 
damentaux du  Credo  révolutionnaire. 

On  n'aurait  pas  admis  non  plus  que,  sur  les  ruines  des  patois  et 
des  idiomes,  s'installât  un  bariolage  de  variétés  locales  du  français ^ 
reconnues  et  autorisées.  Avi  lieu  du  français  un  et  indivisible  comme 
l'État,  c'eût  été  de  nouveau  le  morcellement  et  l'anarchie,  avec  toutes 
leurs  conséquences. 

Se  servir  de  mots  propres  à  un  certain  groupe,  inconnu  des  autres, 
c'était  s'exposer  à  être  peu  ou  mal  compris.  Il  va  sans  dire  que 
l'inconvénient  était  aussi  grand,  plus  peut-être  parce  qu'il  était  moins 
apparent,  si  les  gens  d'un  département,  en  usant  du  français  comme 
leurs  voisins  d'un  autre  département,  donnaient  aux  mots  un  autre 
sens.  Un  homme  câlin,  c'est,  à  Paris,  un  homme  caressant.  Quelle 
jeune  fdle  aurait  soupçonné  que,  si  cet  homme  était  belge  et  qu'un 
compatriote  le  qualifiât  ainsi,  il  le  considérait  comme  un  gars  dan- 
gereux, dont  il  y  avait  lieu  de  se  méfier  ? 

Dans  certains  ordres  d'idées,  ces  méprises  étaient  inévitables,  par 
exemple  quand  il  s'agissait  de  boisseaux,  de  cordes,  de  mesures  de 
toute  espèce. 


272  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

L'uniformisation  du  langage  n'était  donc  pas  une  pure  question 
de  métaphysique  politique,  elle  était  aussi  une  question  d'intérêt 
pratique. 

Ceux  qui  étaient  le  plus  près  des  paysans,  les  agronomes,  voyant 
les  inconvénients  des  bigarrures,  étaient  ceux  qui  souhaitaient  le 
plus  vivement  que  le  langage  fût  assez  uniforme,  pour  que  le  progrès 
fût  assuré  dans  chacun  des  domaines  de  la  vie  rustique.  N'était-il 
pas  opportun  et  souhaitable  que  tout  le  reste  fût  à  l'avenant  unifié  ? 
Il  y  avait  là  un  obstacle  qui  entravait  ou  pour  mieux  dire  empêchait 
la  formation  de  l'unité  nationale. 

Je  ne  voudrais  point  mêler  les  époques,  mais,  si  j'apporte  en  preuve 
des  textes  dont  la  plupart  sont  de  l'an  VI  ou  de  l'an  VII,  on  voudra 
bien  considérer  que  l'esprit  qui  les  a  dictés  n'était  pas  né  subitement  ^, 
et  qu'en  l'an  II  ou  en  l'an  III,  il  se  serait  exprimé  sans  doute,  avec 
plus  de  chaleur  encore,  si  on  avait  eu  le  loisir  de  se  poser  semblables 
questions. 

Il  n'est  pas  impossible  du  reste  de  citer  des  témoignages  de  ces 
aspirations,  en  pleine  année  1793.  Ainsi  le  curé  de  Betignicourt  écrit 
à  La  Feuille  du  Cultwateur,  en  date  du  7  septembre,  pour  deman- 
der que  le  journal  invite  ses  abonnés,  «lorsqu'ils  indiquent  quelques 
plantes  ou  quelques  mesures,  à  employer  les  noms  les  plus  connus 
et  non  pas  seulement  les  noms  triviaux  de  leur  pays  ».  Il  ne  com- 
prend pas  ce  que  Fr.  de  Neufchâteau  entend  par  gerbes  :  «  Quel  en 
est  le  poids,  le  volume  »  ^  ? 

En  face  des  preuves  nombreuses  que  l'on  peut  réunir  d'une  pous- 
sée générale  vers  l'assimilation  du  langage,  il  n'existe  à  ma  con- 
naissance, aucune  trace  d'un  particularisme  linguistique  conscient, 
voulu,  à  tendances  quelconques. 

Accumulerait-on  par  milliers  des  traits  de  français  local,  comme 
ceux  que  je  rapporterai  dans  l'étude  qui  suit,  trouvât-on  en  plus 
grand  nombre  des  pièces  intégralement  rédigées  en  français  régional, 
il  n'y  aurait  là  aucune  preuve  que  les  gens  de  l'époque  résistaient  à 
la  poussée  formidable  qui  entraînait  la  France  à  l'uniformisation  du 
langage,  aussi  bien  que  des  lois,  des  coutumes,  des  mœurs,  de  la 
pensée,  d'un  bout  à  l'autre  du  territoire. 

Etant  donné  ces  dispositions  des  esprits,  pour  que  des  expressions 
des  parlers  locaux  eussent  chance  de  se  faire  admettre,  il  fallait  ou 
bien  qu'ils  désignassent  des  choses  locales  qui  s'imposaient  à  l'atten- 

1.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  208,  les  plaintes  d'un  Sutières-Sarcey. 

2.  Feuill.  du  Cttlliv.,  25  sept.  1793,  t.  III,  p.  324.  Voici  la  phrase  qu'il  rapporte  :  «  On  a 
une  petite  échelle  pour  les  monter  [les  sacs]  sur  la  charrette.  On  y  en  met  une  douzaine,  sans 
que  le  char  soit  trop  chargé  et  ce  char  équivaut  à  une  douzaine  de  gerbes  ». 


L'UNITE  DE  LA  LAÎsGUE  ET  LES  PARLERS  REGIONAUX  -iT^ 

lion  générale,  ou  qu'ils  se  rapportassent  directement  à  des  idées  com- 
munes à  tout  l'empire. 

On  en  trouve,  à  vrai  dire,  quelques-uns  de  la  première  catégorie  : 
barbets,  matheçons,  chouans,  dont  il  a  été  traité  ailleurs. 

Ceux  de  la  seconde  sont  tout  à  fait  exceptionnels.  Je  citerai,  parmi 
les  rares  exemples  qu'on  peut  produire,  muscadin^.  La  vérité  est  que 
que  le  courant  d'idées  venait  de  Paris  et  inondait  les  départements. 
L'inverse  s'est  rarement  produit.  La  force  qui  poussait  le  mouvement 
révolutionnaire  était  centrifuge,  non  centripète. 

Ceci  dit,  il  n'en  reste  pas  moins  qu'un  philologue  a  le  droit  et  le 
devoir  de  noter  les  apparitions  de  français  local  que  rendait  iné- 
vitables la  vie  de  cette  époque  fiévreuse,  où  tout  était  remué  jusqu'au 
tréfond. 

1.  Voir  ir.  L.,  t.   IX,  pp.  714.  715,  820,  83fi,  837. 


Histoire  de  la  Langue  française.  X.  18 


CHAPITRE    II 
PRÉCAUTIONS  NÉCESSAIRES  DANS  L'OBSERVATION 


A.  Provincialismes  ou  archaïsmes  ?  —  Une  difTiculté  assez 
sérieuse  se  présente  lorsqu'il  s'agit  de  donner  à  certains  mots  qu'on 
rencontre  dans  les  textes  leur  caractère  véritable. 

Tel  usage,  perdu  à  Paris,  s'était  conservé  en  province.  Je  ne 
m'attarderai  pas  à  démontrer  qu'en  une  foule  de  cas  un  mot,  un 
tour  apparaissent  au  premier  abord  comme  archaïques,  alors  qu'ils 
étaient  en  plein  usage  au  xviii^  siècle,  et  qu'ils  n'ont  vieilli  que 
depuis.  Je  me  suis  efforcé  de  ne  pas  m'y  tromper.  Citons  en  exemple  : 
"  épiloguer  quelque  chose  "  :  «  Ce  n'est  jamais  sur  une  exécution  de 
détail  qu'  "  on  les  épilogue  "  »  (Necker,  Pouvoir  exécutif,  t.  VIII,  p.  165). 
Le  tour  est  dans  Bossuet.  A.  1762  l'enregistre.  Il  n'y  a,  suivant  moi, 
pas  lieu  d'en  tenir  compte  parmi  les  provincialismes  ^. 

Si  on  trouve  trace  dans  un  texte  d'une  particularité,  et  qu'on  ne 
puisse  pas  soupçonner  l'auteur  d'avoir  écrit  de  parti-pris  à  la  vieille 
mode,  on  peut,  sans  grand  risque,  classer  le  fait  parmi  les  provincia- 
lismes. Perdu  à  Paris,  le  mot  ou  le  tour  s'était  conservé  en  province. 
Voici  quelques  exemples. 

apprécis  :  les  autres  seigneurs  se  règlent  sur  *'  l'apprécis  "  royal  ^  ; 

aumaille  :  les  bêtes  appelées  ordinairement  bêtes  "  aumailles  "  ^  ;  élever  du 
"bétail  aumaille"  *. 

blaterie  :  avoir  chez  soi  une  meule  à  bras  pour  moudre  ses  menus  "  blateries  *'  '  ; 


1.  Cf.  "  S'abonner  pour  "  :  un  chirurgien  et  un  curé  de  village  "  se  sont  abonnés  pour  "  le 
journal  de  Brissot  [le  Patriote  fr.]  (M""-  Roi.,  1  e!l.,  t.  II,  328  ;  1789)  ;  —  "  être  après  à,  après 
de  "  :  "  Je  suis  après  à  surveiller  "  l'exécution  (Servière,  De  Montpellier,  7  sept.  1793,  Aul.,  Act. 
Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  349)  ;  cf.  "  nous  sommes  après  examiner  "  les  nouvelles  pièces  (Bou- 
ret,  Leyris,  2  j.  s.  ciilott.  an  II,  Id.,  ib.,  t.  XVI,  p.  783)  ;  "  nous  sommes  après  de  recueillir  "  tout 
ce  qui  peut  jeter  le  plus  grand  jour  sur  les  manœuvres  (Id., 14  yendém.  an  III,  IJ.,  Ib.,  t.  XVII, 
p.  215).  Féraud  a  donne  tout  un  historique  de  cette  tournure. 

2.  Dol.  EJaill.  Cotentin,  t.  I,  p.  555  (S'-Jean-des-Champs).  *God.  qui  cite  Cotgr.  :  La 
Coût,  de  Bretagne,  et  apporte  un  texte  de  la  mairie  de  Caen  (1872i  où  le  mot  est  féminisé. 

3.  Dol.  Baill.  Blois,  p.  68  (Fontaines  en  Sologne).  Cf.  Ib.,  p.  88.  Ce  vieux  mot  conservé 
on  divers  endroit  est  généralement  un  nom. 

1.   Dol.   Sén.   N'iort   et   Saint-.AUiixcnt,  p.   164  (Ménigoute). 

5.  Dol.  lîvèch.  Hennés,  t.  I,  p.  461  (Visseiche).  Cf.  p.  304  (Chatillon-en-Vend.).  *  God.,qui 
le  signale  comme  usité  en  Bretagne. 


PRECAUTIONS  NECESSAIRES  DANS  L'OBSERVATION  -27.% 

contrariété  (contradiction)  :  il  désire  seulement  lui  soumettre  fraternellement 
ses  doutes  sur  quelques  "  contrariétés  "  qui  existent  entre  ses  Procès  verbaux  et 
le  bultin  de  la  Convention  nationale  ^. 

cotise  :  que  ses  revenus  trop  modiques,  exposent  souvent  à  "  faire  des  cotises  " 
pour  supporter  ses  charges  '^. 

côtoyer  (ou  costoyer,  costéer)  :  dans  la  forêt  de  Mgr  le  duc  de  Brissac  qui  "  costée  " 
nostre  paroisse  '*. 

coûlageux  :  La  multiplicité  "  coùLagouse  "  des  juridictions  *. 

d'abondant  (=  au  surplus)  :  ils   donnent   "'d'abondant"  au  député  pouvoir''  ; 

despectueux  :  On  a  dénoncé  le  sieur  Streicher  pour  avoir  tenu  des  propos  "  des- 
pectueux  "    contre    la    Société  ". 

élés^'e/nent  :  le  sol  des  terres  est  malheureusement  peu  projjre  pour  "'  relèvement  " 
du    bétail  ^. 

emplacer  :  que  les  tribunaux  de  la  justice  soient  "  emplacés  "  à  la  portée  des 
justiciables  *. 

expertage  :  Un  citoyen  de  la  société  ayant  été  nommé  pour  un  ''  expertagc  " 
a  reçu  trois  livres  d'honoraires  ^. 

fur  :  se  retrouve  sous  des  formes  diverses  dans  de  nombreux  Cahierà.  N'étant 
plus  conservé  que  dans  les  locutions  an  (à)  fur  et  à  mesure,  il  peut  apparaître 
comme  dialectal.  C'est   un   archaïsme  ^*'. 

jachérer  :  Les  cultivateurs  sont  obligés  de  "  jachérer  "  une  grande  partie  de 
leurs  exploitations  tous  les  trois  à  quatre  ans  ;  par  ainsi  c'est  une  récolte  de 
moins  que  dans  les  autres  endroits...  ^^. 

jnridiciable  :  Les  "  juridiciables  "  du  baillage  [de  Mirecourt],  considérant..  .^^. 

maltraitement  :  Les  "  maltraitements  "  qu'ils  ont  reçus  les  conduisent  au  tom- 
beau ^•'. 

1.  Reg.  Soc.  pop.  d'Amiens,  t°  28,  v".  *L. 

2.  Dol.  Sén.Bi;^orre,p.  118  (Azereix).  Cf.  p.  156 (Bénac),  etc.-Q-L.,  God.,  Mistral,  Lauricre. 

3.  Dol.  Son.  An<;ers,  t.  II,  p.  710  (Par.  Les  AUeuds). 

4.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  563  (St-Louet-sur-Sienne).  *  God. 

5.  Cah.  Dol.  Marne,  p.  p.  G.  Laurent,  p.  451.  Voir  dans  H.  L.  (t.  III,  pp.  13  et  356)  les 
condamnations  qui  avaient  atteint  cet  adverbe  au  xvii«  siècle. 

6.  Poulet,  L'esprit  public  à  Thann,  p.  82,  16  mai  1793.  *  L.  :  Mirabeau,  God.  ;^H.D.  T., 
Féraud,  A.  1798,  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

7.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  29  (Château-Gainicr).  *God.  :  Olivier  de  Serres. 

8.  Cah.  Dol.  Cotentin,  t.  II,  p.  725.  *God.,  L.  :  Montaigne.  Cf.  emplacement. 

9.  Reg.  Soc.  pop.  d'Amiens,  î"  7  r",  9  prair.  an  11-28  mai  1794  (Voir  II.  L.,  t.  VI,  p.  363). 

10.  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  538  (Saint-Melaine). 

11.  Rapsody  d'obserV",  dans  Lefebvre,  Quest.  agraires,  p.  176.  *  L. 

12.  Martin,  Doléances  Mirée.,  p.  251   (Cahier  du  Tiers-État).  *  God. 

13.  Lett.  Hardy  et  Tessier  (nov.    1792).  Berland,   Domm.  Valmij,  p.  387.  *  God.,  L.  :i'X. 
Cour  des  Aid.  Rouen,  1716. 


270  HISTOIRE    DE   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

monte  :  non  contents  d'un  droit  de  "  monte  "  assez  considérable  ^. 

miU{c)té  :  sous  peine  d'être  "  multés  "  d'une  amende  considérable  ^. 

mulon  :  il  c'est  vu  plus  d'une  fois  les  "muions"  [petites  meules]  de  foin  sub- 
mergés par  les  flots  ^. 

ramier  (bois)  :  la  majeure  partie  des  terres  labourables,  vignes,  prés  et  "  ramiers" 
qui  la   composent  ''. 

rebâtisse  :  leur  église  même,  dans  le  cas  d'une  "  rebâtisse  ",  l'a  été  en  partie 
par  les  deniers  provenant  de  ces  réserves  ^. 

revertir  :  Plaise  à  Sa  Majesté  de  réduire  les  sieurs  curés  à  une  pension  congrue 
e  t  faire  "  revertir  "  le  surplus  du  bénéfice  au  soulagement  des  pauvres  de  la 
paroisse  *. 

riez  :  Les  communes  ainsi  que  les  bruyères  et  "  riez.  "  seront  également  imposés 
au  rôle  de  cotisation  ". 

rudeté  :  sa  "  rudeté  "  a  repousser  les  réclamations  des  citoyens  ^. 

i'ain-paturer  :  la  facidté  de  faire  "  vain-pâturer  "  ses  bestiaux  [aux  usagers]  ®. 

verlir  :  Que...  le  surplus  "  vertisse  "  à  la  reconstruction  de  notre  presbytère  i". 

viron  :  il  s'y  est  depuis  "  viron  "  deux  ans  ^^. 

vierschaeres  (ou  vierschaires)  :  Que  toutes  les  "  vierschaeres  "  réunies  à  la  Cour 
de  Cassel  soient  rétablies  ^^. 

Une  observation  sur  les  acceptions  des  mots.  —  Il  fau- 
drait considérer  aussi  le  sens  donné  à  certains  mots.  Voici  "  mas- 
sacre "  dans  l'acception  d'abatage  de  bestiaux  ;  c'est  une  significa- 
tion  ancienne   du   mot.   elle   constitue    une    particularité   amiénoise 

1.  Uol.  lîlv.  Rennes,  t.  I,  p.  454  (Retiers).  Cf.  Monteaux,  p.  47!).  *  God.  :  moite. 

2.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.   136  (Barry),  *  God.,  L.  :  Monl. 

3.  Dol.  Sén.  d'Angers,  t.  II,  p.  344  (Lire).  *  God. 

4.  Dol.  Sén.  Toulouse,  p.  59  (Saint-Jory). 

5.  Martin,  Dol.  Mirée,  p.  95.  *  God.  ;■©■  L.,  Michel. 

6.  Dol.  Baill.  Cotciitiii,  t.  I,  p.  263  (Champrepiis).  Cf.  Jb.,  p.  560.  *   God. 

7.  Dol.  Pas-de-Calais,  t.   I,  p.  129  (Sénéch.  S'-Pol).  *God.,  avec  une   foule  d'exemples. 

8.  L'orateur  de  la  députation  d'Orléans,  Conv.,  22  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX, 
p.  22.-0-  L.,  H.  D.  T.,  Gohin,  Ranft,  Fr.,  Jaubert,  Verr.  &  Onill.  ;  *God. 

9.  Com.  dr.  féod.,  p.  521  (Délibcr.  de  la  Comm.  de  Villey-S'-liltienne,  ÎNIeurthc).  Voir 
God.  :  coutume  de  Chaume  en  Bassigny,  1494.  Cf.  Cotit.  Lnrr.,  rubr.  24,  art.  6,  dans  le  Réper- 
toire de  Guyot. 

10.  Dol.  Év.  Rcnn.,  p.  596  (Corps-Xuds).  *  God. 

11.  Le  Parquier,  Dol.  Neuf  chai. -e.-Br.,  p.  33  (Beoussault).  Voir  God. 

12.  Zercle  dit  Zcren,  Si-Léger  et  Sagnac,  Dol.  Fland.  Mar"",  t.  I,  p.  86  et  souvent  (tribu- 
naux spéciaux  à  la  Chàtellenie  de  Cassel).  *  God.  avec  une  foule  d'ex. 


PRECAUTIONS  NECESSAIRES  DANS  L'OBSERVATION  277 

dans  le  texte  suivant  :  «  Le  citoyen  Picard  fils  annonce  que  ses  affaires 
l'ont  enpeché  d'assister  au  "  massacre  "  des  Bestiaux  pour  lesquels 
il  avoit  été  nommé  commissaire  »  ^. 

On  rencontre  "  tarde  "  à  Toulouse  comme  féminin  de  l'adjectif  : 
«  des  heures  "  tardes  "  »  -.  Cet  adjectif  était  usuel  en  vieux  françias. 
Peiresc  l'emploie  encore,  mais  il  était  depuis  devenu  particulier  au 
Midi.  Dans  le  texte  que  nous  citons,  c'est  sans  aucun  doute  un  pro- 
vençalisme  ^. 

Enfin  il  y  aurait  lieu  de  retenir  certaines  formes  et  tours  syn- 
taxiques :  «  Les  pigeons  font  un  dégât  considérable  au  blé  et  autres 
grains  ;  "  pourquoi  "  les  cultivateurs  demandent  qu'ils  soient  suppri- 
més »  *  ;  «  six  pieds  de  cette  plante  si  utile  pour  "  reinédier  nos  bes- 
tiaux "  »  '". 

J'ai  noté  quelques-unes  de  ces  particularités  de  grammaire  dans 
le  livre  Formes  et  Syntaxe. 

Incertitudes.  —  Inutile  de  dire  qu'on  reste  parfois  assez  indécis 
en  présence  de  ces  particularités.  Ainsi  le  représentant  Fabre  écrit  : 
«  La  confiance  publique,  sans  laquelle  le  fonctionnaire  public  n'est 
rien,  ne  "  réside  "  plus  sur  lui  »  ^.  Résider  sur  était  classique,  dans  le 
sens  de  reposer  ''.  Où  Fabre  l'a-t-il  pris  ?  Dans  quelque  dialecte  obscur 
ou  dans  ses  lectures  ? 

Quand  le  dragon  Marquant  écrit  :  «  des  cahutes...  qu'ils  couvraient 

prodigalement  "  ^  avec  du  blé  en  épi  »,  on  ne  sait  non  plus  trop  que 
penser.  Cet  adverbe  ne  s'est  éteint  qu'au  xviii®  siècle  ;  toute  précision 
faisant  défaut,  il  serait  bien  risqué  de  décider  si  l'auteur  l'a  pris  dans 
le  parler  général  ou  dans  le  parler  de  son  endroit. 

Pour  achever  de  montrer  quelles  réserves  s'imposent,  j'ajouterai 
que  parfois  on  ne  peut  pas  s'en  fier  aux  indications  fournies  par  l'écri- 
vain lui-même.  Il  arrive  qu'il  s'accuse  d'avoir  péché  et  il  estinnocenf. 
Ainsi  Fauvellil,  écrit  au  «  citoyen  camarade  »  Payan  et  lui  dit  : 
«  Roman-Fonrosa  et  moi  sommes  ce  quon  appelle  vulgairement  chez 
nous  les  "  bardos  "  de  la  commission  »  ®.  Or  ce  mot  bardos,  que  l'auteur 

1.  Reg.  Soc.  pop.  d'Amiens,  f"  9  v»,  12  prair.  an  11-31  mai  1794.  De  même,  i°  10  r°, 
14  prair. 

2.  Délib.  Cens.  G"'  de  Toulouse,  28  tlierm.  an  II,  Adlier,  Siibs.  Toulouse,  p.  386. -G"  Tous 
les  dict.  lang.  vie,  et  à  Mistral. 

3.  -0-  IMistral. 

4.  Le  Parq.,  Dol.  Neufchai.-e.-Br.,  p.  223  (Parfondeval). 

.").  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  722  (Vauchrétien).  Verrier  et  Onillon  font  mention  de  cette 
construction  et  citent  avec  raison  Froissart. 

6.  Let.  Perpig.,  8  sept.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  VI,  p.  371. 

7.  Il  n'en  est  question  ni  dans  les  Gasc.  corr.,  ni  dans  Rolland,  ni  dans  INIistral. 

8.  Carn.  d'élapes,  p.  167.  Le  mot  *  L.,  H.  D.  T. 

9.  9  mess,  an  II,  dans  Rapport  de  la  Commission  des  vingt-un,  fait  le  12  ventôse,  par 
Saladin,  p.  53. 


■nx  HISTOIRE   DK   LA   LA.NGIE    KRANÇAISK 

croit  "  provençal  ",  qu'il  emploie  comme  tel,  était  usité  en  France 
même,  au  sens  figuré  de  souffre-douleur,  homme  qu'on  accable  de 
charges  ^.  Il  est  provençal  par  intention. 

J'ai  tranché  pourtant,  il  le  fallait,  en  ce  qui  concerne  un  certain 
nombre  de  vieux  mots  qu'on  trouvera  plus  loin,  et  qui  m'ont  paru 
s'être  introduits  dans  les  textes  non  pas  comme  des  restes  de  l'ancienne 
langue,  mais  comme  des  mots  conservés  dans  les  parlers  locaux. 
Dès  lors  ils  leur  appartiennent,  tels  casse,  chacun  (adjectif),  conten- 
danccy  recroît,  sollicitude  (besoin,  misère,  angoisse),  vendition,  etc. 

B.  Provincialismes  ou  néologismes  ?  ^ — ^  Je  voudrais  ajouter 
que  les  incertitudes  ne  sont  pas  moins  grandes  quand  il  faut  pronon- 
cer sur  certains  mots  qui  peuvent  être  soit  des  particularismes,  soil 
des  nouveautés.  J'inclinerais  par  exemple  à  croire  qu'  "  imprécau- 
tion ",  si  naturellement  opposé  à  précaution,  a  dû  se  dire  et  s'écrire. 
Parce  qu'on  le  relève  dans  un  cahier  de  l'Ouest,  est-on  en  droit  de 
le  considérer  comme  un  terme  du  langage  local  ^  ?  Le  silence  des 
lexiques  à  ce  sujet  est  loin  d'être  une  preuve  décisive  ^. 

On  se  sent  un  peu  moins  timide  en  présence  de  "  manœuvreries  "  *. 
En  effet,  si  le  mot  n'a  pas  été  recueilli  ailleurs  *,  le  Supplément  de 
Littré  note  :  nom  donné  dans  la  Puisaye  à  une  habitation  isolée. 
Le  texte  étant  de  ce  pays-là,  le  mot  appartient  probablement  au  dia- 
lecte local. 

C.  Provincialismes  ou  MOTS  TECHNIQUES  ?  —  Enfin  il  est  des 
mots  dont  on  ne  saurait  trop  dire  s'ils  sont  patois  ou  techniques. 
Exemple  :  "  texturie  "  des  toiles  ®. 

D.  La  localisation  des  mots.  —  Les  difficultés  ne  s'arrêtent 
pas  là.  En  effet,  alors  qu'on  se  trouve  en  présence  d'un  provincia- 
lisme assuré,  il  est  singulièrement  périlleux  de  le  rapporter  à  un 
pays  en  particulier.  L'état  de  nos  connaissances  n'y  autorise  guère. 

Imposible  "  figure  dans  les  Cahiers  du  Cotentin  ''. 

C'est  un  mot  du  cru,  mais  quelle  est  son  aire  ?  L'Atlas  linguistique 

1.  Voir  les  ex.  de  Littré. 

2.  L'  "  imprécaulion  "  du  chasseur  nccasioruic  inlailliblement  des  ravages  (Cali.  l)ol.  du 
Cotentin,   t.    II,   p.    305). 

3.  Imprdcaulion  ^  L.,  H.  D.  T.,  Lcr.,  Bas-Lan(j.,  Desgrouais,  Fr. 

4.  Trois  domaines  qui  ont  élé  réduits  en  simples  "  innna'iirrerifs  "  (l'roc.-Vcrb.  Coni.  Agr. 
el  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  331,  0  juin  1790). 

5.  ■©■  God.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Gasc.  corr. 

6.  Slal.  an  V,  p.  169,  Pas-de-Calais.^  partout. 

7.  Que  tous  soient  imposés  et  "  imposibles  "  au  mrme  rôle  (t.  II,  p.  156)  ;  et  que  les  biens 
ecclésiastiques,  nobles  et  roturiers,  soient  également  "  imposibles  "  el  imposés  (Ib.,  p.  47'.',). -Q- 1>., 
H.  D.  T. 


PRECAUTIONS  NECESSAIRES  DANS  L'OBSERVATION  270 

permettrait  à  peine  d'en  juger,  s'il  y  figurait,  et  il  n'y  a  pas  d'Atlas 
linguistique  du  xviii®  siècle,  ni  rien  qui  puisse  en  tenir  lieu.  On  ne 
s'étonnera  donc  pas  que  j'attribue  les  faits  à  des  régions  plutôt  qu'à 
des  lieux  déterminés. 

Encore  ces  localisations  n'ont-elles  dans  ma  pensée  rien  de 
rigoureux,  et  on  pourrait  presque  dire  de  certains  mots  qu'ils  sont 
de  partout.    Je  citerai  "  chétif  "  ^,  "  débagager  "   (=  déménager)  ^, 

rester  "  (=  habiter,  demeurer)  ^. 

Pour  la  région  parisienne  en  particulier,  il  nie  paraîtrait  d'une 
singulière  témérité  de  vouloir  tracer  une  démarcation  entre  les  formes 
de  langage  que  des  gens  de  Vaugirard  ou  de  Montmartre,  voire  de 
plus  loin,  apportaient  tous  les  jours  aux  Halles  et  l'usage  des  milieux 
populaires  en  rapport  avec  cette  banlieue.  Assurément,  telle  dame 
de  la  Halle  se  fût  indignée  si  on  l'eût  traitée  de  paysanne.  Mais  nous 
manquons  des  critériums  nécessaires  pour  mettre  à  part  ce  qui  dans 
son  langage  lui  était  propre  et  ce  qui  venait  de  ses  fournisseurs. 

1.  La  qualité  "  clwtivr  "  du  pain  (Extr.  du  Registre  des  dclib.  du  (Ions,  génér.  de  la  Com- 
inuue  d'Amiens,  2  pluv.  an  11-21  janv.  1794).  *  L.  :  qui  manque  de  qualité,  de  force; 
-©■  H.  D.  T.  en  ce  sens  ;  *  Jaub.,  Verr.-Onill.  Ce  mot,  usité  partout,  manque  pourtant  avec 
cette  signification  dans  Ler.,  Uesgiouais,  Bas-Lang.,  Sain.,  Lang.  par.,  Michel,  Desgr.  d. 
Gougen. 

2.  Les  habitants  "  débagageoient  "  leurs  maisons  (Compte  rendu  de  la  miss.  Casanyès, 
p.  25).-©-  L.,  H.  D.  T.,  Ler.,  Bas-Lang.  ;  *  Roll.,  Express  vie,  sans  désignation  de  province. 
Usuel  encore  en  Lorraine. 

3.  An  citoyen  Valeyre,  tourneur  "  restant  "  A  Jiioni,  en  Auvergne  (Let.  du  chass.  Valeyre, 
18  juin  1793,  Em.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  14).  *  L.  Rem.  II,  H.  D.  T.,  Roll.  :  rester 
pour  loger,  demeurer,  impropriété  ;-©•  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Michel.  Encore  courant  dans 
plusieurs  régions. 


CHAPITRE  III 
LES  MOTS  DU  DROIT  ABOLI 


Les  documents  législatifs  fournissent  en  abondance  des  mots  de 
français  dialectal.  Mais  toute  une  portion  de  ces  mots  peut  être  négli- 
gée, ce  sont  ceux  de  l'ancien  droit  ou  de  l'ancienne  administration. 
On  les  écrit,  on  les  prononce,  mais  pour  les  écarter  à  toujours,  comme 
les  choses  qu'ils  représentent. 

Par  exemple,  combien  ont  subsisté  des  noms  de  redevances  dont 
les  Cahiers  demandaient  l'allégement  ou  la  suppression  ?  A  peu  près 
aucun.  Leurs  noms  forment  une  masse  considérable. 

Il  en  est  de  même  des  termes  qui  désignaient  des  magistrats  pro- 
vinciaux. 

Naturellement,  l'ancienne  nomenclature  ne  pouvait  pas  s'éteindre 
brusquement,  comme  un  flambeau  que  l'on  souffle.  Au  cours  des 
débats  des  années  1789,  J790,  1791,  après  le  grand  massacre  d'insti- 
tutions du  4  août,  le  passé  reparaît  ;  on  essaie  même  de  le  rétablir.  Il 
y  a  des  droits  féodaux  déclarés  "rachetables  ",  et  derrière  cet  adjectif, 
on  s'abrite,  on  chamaille,  on  résiste.  Le  Comité  des  Droits  féodaux 
est  le  champ  clos.  Dans  ses  papiers,  on  retrouve  en  grand  nombre 
les  termes  de  l'ancien  droit,  "  arban  "  ^  "  bouade  "  -,  "  gélinage"  "'. 
Comparez  "  glaine  "  :  «  que  la  "  glaine  "  des  vicaires  soit  défendue  »  *  ; 
"  mise  de  fait  "  :  «  établir  un  meilleur  ordre  dans  la  province  d'Artois 
sur  les  "  mises  de  fait  "  »  ^  ;  "  non-voisin  "  ®,  dont  on  se  servait  en 
Béarn  ;  "  pagesie  "  :  «  On  observe  encore  que  le  remboursement  des 
"  pagegies  "  [sic,  lire  pagezie]  et  solidarité    n'est   point   parfait   s'il 


1.  Corvée  que  l'on  nomme  dans  cette  coutume  arbaud  (Coin.  Dr.  féod.,  p.  102).  Cf.  Pour 
revenir  aux  arbauds  (Ih.).  L'éditeur  a  mal  lu  :  arbauds,  au  lieu  de  arbands.  *  Laurière  : 
arban,  God.,  qui  le  dit  encore  usité  dans  la  Creuse  ;■©•  L.,  Mistral. 

2.  Ib.  *  Laurière  :  botade  ;  ■©■  L.,  Mistral. 

3.  Il  ne  fut  rien  ilmngé  au  droit  de  "r/clinage"  (Ib.,  p.  74).  *God.,  L.  ;  -©■  Laurière, 
Mistral. 

4.  Dol.  Sén.  Antîers,  t.  II,  p.  768  (Saint-Erblon-sur-Araizc)    *  God.  au  mot  géline. 

5.  H.  I.oriquct,  Cah.  de  Doléances  de  1789,  dép'  Pas-de-Calais,  Arras,  1891,  t.  1,  n"  12.j. 
Forme  de  droit  coutumier  particulier  à  l'Artois,  la  Flandre  et  la  Picardie,  désignant  la 
prise  de  possession  judiciaire  d'un  bien.  *  God. 

6.  Il  est  appelé  "  non-voisin  "  expression  qui  équivaut  à  celle  de  bâtard  de  la  nation  (Petit, 
des  non-voisins  du  Béarn,  Com.  Dr.  féod.,  p.  148).  *  Laurière  :  Coût,  de  St-Sever. 


LES  MOTS  DU  DROIT  ABOLI  281 

est  "  dividuel  "  [sic]  et  par  cote  »  ^  ;  "  vaclage  "  :  «  le  droit  de  "  vaclage  " 
et  sortie  »  '-. 

Je  voudrais,  avant  de  clore  cette  liste,  y  ajouter  "  bientenant  "  : 
«  inutiles  au  corps  des  habitants  et  "  bien  tenants  "  des  communautés 
voisines  »  ^.  C'est  un  type  sur  lequel  un  certain  nombre  d'analogues 
avaient  été  faits  :  "  part  prenant  ",  "  fruit  prenant  ",  "  hors-tenant  ". 
On  les  retrouve  dans  les  papiers  du  temps. 

Il  y  a  des  mots  du  même  genre  bien  aillevirs,  tels  "  chefïrentes  ", 
usité  en  Normandie  *  ;  "  occupeurs  "  (de  terre),  qui  est  de  la  région  du 
Nord  ^;  "  ouelaide  "  (oelhade)  :  «  que  le  droit  d'  "  ouelaide  "  soit  sup- 
primé »  ®;  "  perprise  "  ',  qui  était  des  Landes  ;  "  stirpé  "  qui  se  disait 
en  Bigorre  ^;  "  tâchéable  "  ',  employé  dans  l'Ain  ;  "  vinade  "  ^°,  qui 
vient  de  la  Haute-Marche  (Creuse). 

L'Assemblée  avait  jeté  tout  cela  au  gouffre.  Souvent,  craignant 
d'oublier  quelques-uns  des  termes  sous  lesquels  les  chicaneurs  eussent 
pu  s'abriter,  sous  prétexte  que  le  décret  ne  les  visait  pas  expressément 
et  nommément,  aux  énumérations  elle  ajoutait  une  formule  générale 
du  genre  de  celle-ci  :  «  et  autres,  sous  quelque  dénomination  que  ce 
soit  ».  Ainsi  le  coup  de  faulx  ne  laissait  pas  une  herbe  debout. 

Dès  lors  on  pourra,  on  devra  même  relever  et  réunir  tous  les  élé- 
ments lexicologiques  de  cet  ordre  fournis  par  les  documents.  Mais, 
dans  ce  livre,  je  n'ai  pas  à  en  tenir  compte.  Leur  destinée  était  fmie. 
Loin  qu'ils  fussent  appelés  à  prendre  racine  dans  le  français,  ils 
étaient  mis  à  néant,  et  souvent  les  parlers  locaux  eux-mêmes  allaient 

les  abandonner.  Ils  n'entraient  pas  dans  l'usage,  ils  en  sortaient. 

• 

1.  Coin.  dr.  féod.,  p.  277  (observations  d'habitants  du  Bas-Limousin).  Le  mot  est  cité  et 
expliqué  par  Laurière  :  chacun  des  détenteurs  du  fonds  est  tenu  solidairement  au  cens  et 
redevances,  sans  que  le  seigneur  soit  tenu  de  diviser,  ni  de  s'addresserà  tousles  détenteurs. 

2.  S'-Lég.  et  Sagnac,  Cah.  FI.  Mar»>e  1906,  t.  L  p.  24  (Wemaers  Capelle).-©- God.,  L., 
Dict.  pat. 

3.  Dol.  Sén.  Toulouse,  p.  62  (Saint- Joi  y).  *  God. 

1.  Supprimer  entièrement  les  "  cheffrentes  "  (Dol.  Sén.  Quimper,  p.  125),  rentes  seigneu- 
riales opposées  aux  rentes  foncières. 

5.  Ofliciers  Municip.  d'Honschoote  à  ceux  de  Bergues  (G.  Lefebvre,  Doc.  District  de 
Bergues,  t.  I,  p.  32).  L.  cite  un  édit  de  1715  qui  se  rapporte  au  Hainaut. 

6.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  160  (Bemac-Debat).  Cif.  Autist,  p.  59,  n.  1.  Redevance  d'une  brebis 
(oelhade).-©-  L.,  God.,  Laurière. 

7.  Plusieurs  communes  s'accusent  mutuellement  de  "  perprises  "  (Direct,  des  Landes,  Part. 
Biens  Commun.,  p.  494).  *  Laurière  :  perprendre,  perprinse,  pcrprison,  God.  :  perprise, 
au  sens  d'étendue,  tandis  que  parprendre  =  s'emparer  de.  Le  vrai  sens  est  attribué  par 
l'auteur  à  parprison  ;-0-  L. 

8.  Fonds  qui  a  été  "  stirpé  ",  moyennant  une  mesure  de  grains  par  journal  (Dol.  Sén.  Bigorre, 
p.  160),  le  sens  est  concédé  en  censive. -©- God.,  Laurière. 

9.  Terres  dites  làchéables  (=  sujettes  au  droit  de  champart,  appelé  tâche),  Extr.  délib. 
munie.  Loyette,  Ain,  Com.  Dr.  féod.,  p.  585.  Laurière  :  tàchible  (  =  sujette  au  droit  de  charaart)  ; 
de  même  God.  ;  •©-  L. 

10.   =  corvée  de  vendange.  Ib.,  p.  102.  *  Laurière,  JNlistral  ;-©-  L. 


CHAPITRE  IV 
MOTS  DIVERS  ÉPARS  DANS  LES  CAHIERS 


Certains  Cahiers,  nous  l'avons  dit  plus  haut,  ont  été  écrits 
d'abord  en  flamand  ^  ou  en  allemand.  Il  n'est  pas  certain  qu'aucun 
ait  été  écrit  dans  un  patois,  ce  qui  ne  veut  nullement  dire  qu'on 
n'en  ait  pas  discuté  en  patois  les  articles. 

Les  Cahiers  de  toutes  les  régions  fournissent  leur  contingent  de 
mots  locaux.  En  voici  quelques  échantillons,  classés  par  régions  : 


Région  du  Nord. 

becqtte  :  la  visite  des  chemins  et  "  becques  "  (ruisseaux)  ^. 

hitnont  :  leur  remettre  les  monts,  "  bimonts  "...  ou  dit  bruyères  de  Récourt  ^. 

carrosse  d'eau  :  les  loyers  du  "  carrosse  d'eau  "  et  de  la  pêche  *. 

censeletle    :     l'incorporation    des    petites     "  censelettes  "    dans    les     grandes 
fermes  ^ 

déroddé  :  les  terres  appellé[e]s  "  déroddées  "  ^. 

épilier  :  en  donnant  par  "  épilier  "  une  partie  de  ces  marchés  '. 

koerbroederschnp  :  Les  bourgeoisies,  "  ceurbroederschap  "    et   droits  d'écart  *. 

inainque  :  pour  que  le  "  mainque  du  trais  péché  "  y  soit  rétabli  '. 


1.  Voir  p.  ex.  Do!.  Tl.  Mar"-,  t.  II,  p.  231. 

2.  Dol.  l'I.  Mar"'%  t.   1,  p.  263  (Blaringliem-Flandres). 

3.  IJol.  l'as-de-Calais,  t.  I,  p.  465  (Récourt). -©-L..  God.  et  Dict.  de  pat.  wallon  et  picard. 

4.  Dol.  1"1.  Mar-i's  t.  II,  p.  331  (LefTrinkhouchc-Branche). 

5.  Ib.,  t.  II,  p.  199  (Warhem). 

6.  Ib.,  l.  1,  p.  326  (La  Motte  au  Bois).  Cf.  p.  451  (Steenvverck). -©■  God..  L.  ;  *  Ilécart  : 
iléfrichcr  un  bois. 

7.  Dol.  l>as-(lo-(.al;iis,  t.  I,  p.  208  (Bethonsart)  ;  c'est  une  forme  de  location.-©-  L.  ; 
*  God.  :  séparer  (texte  de  Lille).  Cf.  R.  Legrand  :  vendre  une  ferme  à  l'épilier,  c'est  démem- 
brer une  exploitation  rurale. 

8.  Dol.  FI.  M;ir«>%  p.   265. 

9.  Ib.,  p.  401  (Gravelines)  mol  encore  usité  à  Calais  p.  ex.  On  intervient  à  l'enchère  du 
marché  en  criant  :  mainque. 


MOTS  DIVERS  ÉPARS  DANS  LES  CAHIERS  283 

inanhour  :  une  des  quatre  composantes  la  généralilc...  nomme  les  "  manbours  "  ^ . 

nez  :  1800  mesures  de  terres,  manoirs  et  prés  parmi  cent  mesures  de  bois  et 
"  riotz  "  ^. 

Région   de  l'Est. 

dessaller  :  Qu'il  soit  permis  aux  habitants  de  "  dessalter  (défricher)  les  brous- 
sailles "  et  genièvres,  qui  empêchent  l'agriculture  du  labourage,  attendu  qu'il 
y  a  beaucoup  de  termes  inutiles  (pièces  non  défrichées)  sur  le  terroir  "'. 

pay  :  Le  "  pay  "  des  tailles  est  trop  rude  *. 

paUotie:  Le  fourrage  est  totalement  perdu  parleurs"  pattoties"  (leurs  foulées)  ^. 

finerot  (=  de  limites)  :  Ils  demandent  qu'il  soit  rendu  aux  chemins  "finerots"... 
leur  étendue  légitime  ^. 

tjotal:  sans  que  ces  chemins  puissent  être  défrichés,  non  plus  que  les  "  cotats  " 
du  pays  '. 

bois  de  souille  :  presque  plus  de  "  bois  de  souille  "  ®. 

boin>erel  :  il  jouit  aussi  d'un  "  bouveret  "  de  trente  huit  jours  ®. 

grenotte  :  deux  boisseaux  de  blé  appelé  vulgairement  "  grenotte  "  ^'*. 

paisseau  :  il  faut  un  tiers  de  "  paisseaux  "  (échalas)  et  un  tiers  de  façon  de 
moins  ^^. 

transfiner  :  Les  mêmes  habitants  feront  encore  observer  qu'ils  sont  obligés  de 
"  transfiner  "  pour  la  culture  des  terres  ^-. 

meia:  :  plusieurs  "  meix  "  des  villages  qui  ne  payaient  que  cinq  boisseaux  par 


1.  Dol.  FI.  :Mar°'%  t.  I,  p.  439  (Steenwerck). 

2.  terres  en  friche,  pâturages,  Dol.  FI.  ÎNIar""'-,  t.  I,  p.  291  (Boeseghem). 

3.  Dol.  Baill.  Châlons-s.-Marne,  p.  483  (Nuisement-sur-Coole).  Terme  =  territoire  *  God.  ; 
dessalter  -Q-  God. 

4.  Dol.  Marne,  t.  I,  p.  115  (Bussy  Lettrée).  Ce  masculin  de  paije-Q-  L.,  God. 

5.  Ib.,  t.  II,  p.  194  (Chichey).O  God.,  L.,  Guinard,  Pal.  Coiirtisols. Tiré  de  patte  ?  Cf.  en 
Norni.  patocher. 

6.  Dol.  Baill.  Bar-s. -Seine,  p.  283  (Bourguignons  et  Foolz).  *  God. 

7.  Ib. 

8.  Dol.  Mirccourt.p.  147(Mattaincourt);  cf.  p.  199  (Repel).O  God.,  L.,  en  ce  sens,  Michel  ; 
*  Adam,  Pat.  loi:,  p.  287. 

9.  Ib.,  p.  223  (They-sous-:Montfort).  -0-  God.,  L.,  Mich. 

lu.    Ib.,  p.  104  (Frenelle-la-Petite).  *  God.,  Zelikson  :  grenatte. 

11.  Ib.,  p.  183  (Puzieux).  *  Mich.,  Zelikson.  Cf.  H.  L.,  t.  VI,  p.  298. 

12.  Ib.,  p.  46  (Chef-Haut). ■©■  God.,  L.  ;  le  mot,  demi-savant,  avait  dû  être  importé. 

13.  Dol.  Baill.  d'Amont,  p.  81    (Larians  et  Munans).  *  God.  :  mes,  clos,  espace,  limite, 
ferme,  demeure.  Mot  très  commun  dans  la  topographie  de  la  région  :  Étang  de  La  Maix. 


281  HISTOIRE    DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 


Région   du  Midi. 

La  cueillette  qu'on  peut  faire  dans  cette  région  est  particulière- 
ment abondante.  Le  seul  Cahier  de  Doléances  de  la  Sénéchaussée  de 
Nîmes  fournit  beaucoup  :  «  est  de  pacte  que  le  "  crompadour  "  ^  (adju- 
dicataire du  droit  de  vingtain)  sera  tenu  de  tenir  la  main  aux  mou- 
lins où  se  déferont  les  olives  pour  mesurer  1'  "  oly  "  ^  tenir  le  compte 
du  susdit  vingtain  fait,  s'il  s'en  peut  "  deguiner  "»  ^. 

Sans  sortir  de  ce  recueil,  on  relèverait  beaucoup  d'autres  pro- 
vençalismes  ;  "  dédier  "  ^  ;  "  ribeirier  "  ^  ;  "  ménager  "  «  ;  "  cabaux  "  ", 
"  imprecarier  "  ^. 

chatagnial  :  le  restant  consiste  en  terres  labourables,  taillis  ou  "  chatagnial  "  ". 

avalluissement  :  Plus  elle  demande  la  "  valluissenient  "  (lire  V avalluisseineiit] 
de  tous  droits  de  chasse  et  poissaze  [sic]  ^^. 

caneller  :  au  printemps  lorsque  les  grains  commencent  à  "  canellcr  "  ^^. 

compezié  :  il  serait  de  toute  justice  qu'il  [le  domaine  'de  la  communauté]  fut 
"  compezié  "  relativement  à  la  nature  et  valeur  ^'^. 

lai^ange  :  les  grandes  quantités  de  neige  qui  y  tombent,  rendent  les  "  lavanges  " 
très   fréquentes  ^^. 


1.  T.  I,  p.  293.  *  Mistral  :  croiimpadoii  (acheteur). 

2.  *   Mistral. 

3.  -0-  Tous  les  Dict.  fr.  de  Trévoux  à  H.  D.  T.  Mistral  :  desguaina  financer. 

4.  Dol.  de  la  Scnéch.  de  Nîmes,  t.  I,  p.  107  (Beaucaire,  Bligny-Bondurand).  Clédier  =  ici 
fabricant  de  claies.  *Mistral,  avec  le  sens  d'homme  chargé  de  transporter  au  séchoir 
(cledo)  les  châtaignes  de  la  récolte  ;  -©•  L. 

5.  Ib.,  p.  108.  *  Mistral  :  homme  de  peine  qui  travaille  sur  les  quais,  portefaix.  Ici  voi- 
turier  par  eau  ;  -Q-  L. 

6.  Ib.,  p.  108.  Cultivateurs  travaillant  sur  leurs  fonds.  L.  (S') discute  un  vers  de  Racaii, 
où  Delb.  a  trouvé  ménager  employé  comme  en  Normandie,  au  sens  de  fermier. 

7.  Ib.,  p.  215  (Ccndras)  (=  bestiaux).  *  Mistral  ;  ■©•  !'• 
S.  Hypothéquer,  Ib.,  p.  284.  *  Mistral  ;  O  L- 

9.  Châtaigneraies.  Dol.  Sén.  Cahors,  p.  356  (Vire).  *Mistral  :  Quercy  et  Rouergue. 
1(1.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  182  (Bouilh-Devant).  O  L.,  God.  Voir  Mistral  :  avali  (détruire). 
Pour  poissaze  ne  s'agirait-il  pas  d'une  forme  de  péchage  plutôt  que  de  passage,  comme  le 
propose    l'éditeur  ? 

11.  Ib.,  p.  502  (Préchac).  *Mistral  :  s'élever  en  tuyau,  monter  eu  tige,  L.  :  Ronsard. 

12.  Ib.,  p.  38  (Andrest)  d'un  verbe  fait  sur  compost,  compos,  comprois:  état,  cadastre, 
qui  est  l'objet  d'un  long  article  de  God.  *  L.  avec  +  :  dans  certaines  provinces  du  Midi, 
répartition  des  impositions  sur  les  fonds  d'une  communauté,  et  rôle  de  cette  réparti- 
tion. 

13.  Ib.,  p.  84  (Arrens).  Cf.  Il  y  a  encore  beaucoup  d'éboulis  du  mur  de  revêtement,  et  une 
"  lavange  "  considérable  au  pas  de  Fabrèges  (Lozère,  p.  207).  *  Mistral,  V°  Avalanco  ; 
Constantin  et  Désormeaux,  L.  :  se  dit  dans  les  Alpes  et  les  Pyrénées,  des  torrent  de  bouc  et 
de  pierre  qui  souvent,  après  de  violents  orages,  coulent  du  flanc  des  montagnes. 


MOTS  DIVERS  EPARS  DANS  LES  CAHIERS  285 

leguemage  :  Qu'on  dispense  les  possesseurs  de  biens-fonds  de  payer  la  dîme  des 
semences,  de  même  que  celle  des  carnaux  et  des  "  leguemages  "  ^. 

moulande  :  ils  sont  astreints  à  déposer  et  laisser  leurs  grains  vingt  quatre  heures 
avant  la  "  moulande  "  ^. 

pougnère  :   nous  avions  anciennement  la  "  pougnère  "  de  vingt-quatre  ^. 

Région  de  l'Ouest. 

agatis  (dégâts)  :  pour  éviter  les  procès  qui  naisent  entre  voisins,  relative- 
ment à  des  "  agatis  "  et  injures  verbales  *. 

bians  (droit  seigneurial)  :  que  les  corvées  et  les  "  bians  "   soient  supprimés  ^. 

calinage  (mendicité)  :  Qu'on  donne  des  moyens  pour  détruire  le  "  calinage  " 
qui  ne  fournit  que  des  fainéants  et  des  voleurs  ®. 

étot  (rejet)  :  dans  un  des  pays  qui  n'ont  d'autre  chauffage  cjue  les  "  étôts  " 
sur  les  bords  des  chemins  '. 

haltères  :  réduits  à  coucher  sur  de  pauvres  "  balières  "  *. 

bétins  :  qu'à  l'avenir  on  n'y  jette  plus  aucune  espèce  de  gravois,  "  bétins  " 
et  émondices  '. 

chirons  :  Ces  dites  terres  sont...  remplies  de  "  chirons  "  (gros  tas  de  pierres) 
et  de  rochers  ^^. 

coulollage  :  la  majeure  partie  du  terrain  ne  consiste  qu'en  nappe  d'eau,  bocage 
et   "  coutoslage  "  ^^. 

garobe  :  On  ne  peut  sauver  en  partie  les  blés  que  l'on  sème,  principalement  les 
"  garobes  ",  pois  et  chanvre,  qui  forment  les  princijiales  denrées  ^'. 

1.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  409  (Mansan).  *  God.  au  mot  leunage  ; -0-  Mistr. 

2.  Ib.,  p.  105  (Aureilhan).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  God.,  Mistral,  Laurière,  où  on  trouve  des 
formes  approchantes  =  moulée,  moulage. 

3.  Ib.,  p.  263  (Fréchou-Fréchet),  et  plusieurs  fois  dans  ce  recueil.  Voir  Mistral  :  pougnado, 
mesure  de  grain. -Q-  L.  ;  *God.  :  poignère. 

4.  Dol.  Sén.  An^oiilème,  p.  359  (Rougnac).  Voir  God  :  agastir. 

5.  Ib.,  p.  172  (RouUet).  *  God.  :  sorte  de  corvée,  tant  d'hommes  que  de  bctes. 

6.  Ib.,  p.  429  (Pioussay).  Verrière-Onill.  traduisent  câlin  par  patelin. 

7.  Ib.,  p.  338  (S'-Amant-de-Bonnicure). 

8.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  346.  Dol.  des  menuisiers.  =  paillasse  faite  de  balle. 
*  God.,  qui  le  cite  depuis  le  xiv=  et  le  dit  particulièrement  usité  dans  la  Vienne  et  les  Deux- 
Sèvres. 

9.  Ib.,  p.  267  (Corp.  de  la  ville  de  Niort),  mélange  de  terre  et  de  petites  pierres.  Autre 
forme  de  bétiin,  béton.  *  Reauchet-Filleau. 

10.  Ib.,  p.  254  (Sainte-Iîanne).  *  God. 

11.  Ib.,  p.  152  (Clavé).  O  L-.  God.,  Jaubert. 

12.  Ib.,  p.  18  (Souche).  *  L.  :  garoiibe,  et  jarosse  mot  de  Poitou  et  de  Vendée. 


286  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

groie  :  Notre  paroisse  est  composée  :  la  moitié  en  bois  et  bocage,  et  le  quart  en 
petite  "  groie  "  ^. 

pourrin  :  dégrainée  par  les  ravins  <jui  entraînent  les  "  pourriiis  "  et  la  bonne 
terre  ^. 

touche  :  dans  les  paroisses  où  il  y  a  des  "  touches  "  et  grands  bois  de  futaies  '. 

frèche  :  Chaque  seigneur  a  soin  de  réunir  tous  ses  vassaux  par  plusieurs 
"  frèches  "  *. 

froux  :  Les  prix  exorbitants  des  devoirs...  joints  au  coût  des  clôtures  et  des 
"  froux  ",   empêchent   le   produit  ^. 

murailler  :  ainsi  que  d'enjoindre  aux  seigneurs  de  faire  "  muraillcr  "  leurs  pré- 
tendues garennes  ^. 

prenable  :  la  nation  ne  se  reconnaîtra  garante  et  "  prenable  "  d'aucun  emprunt  '. 

seiglier  :  Plus  de  la  moitié  du  reste  de  cette  paroisse  n'est  autre  chose  qu'un 
mauvais  "  seiglier  "  ^. 

vertir  :  que  la  suppression  des  communautés...  "  vertisse  "  au  soulagement  de 
l'État  9. 

man  :  il  y  a  un  insecte  appelé  "  mans  "  qui,  depuis  plusieurs  années,  dévaste  les 
grains  ^^.  Cf.  les  "  tats  ou  mans  "  dont  nous  avons  essuyé  une  triste  récolte  pen- 
dant l'année  1785  ^^. 

morvin  :  est  occassionné  par  les  sources  et  "  morvins  "  (petites  sources)  qui  y 
règne  annuellement  ^2. 


1.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  198  (Soudan)  ;  cf.  Ib.,p.  254  (S'»-Eanne).  =  ter- 
rain léger  rempli  de  petites  pierres.  -^  L.,  God.  Cf.  H.  L.,  t.  VI,  p.  252. 

2.  Ib.,  p.  180  (Saint-Projet),  p.  c.  apparenté  à  purin.  OL.  God.,  Joubert,  O.  Bloch 
pense  que  purin  est  venu  de  norm.  tardivement  en  fr. 

3.  Ib.,  p.  338  (Pressines). -©■  Ose.  Bloch;  *  .Jaubert  :  touché,  bois  de  haute  futaie,  for- 
mant généralement  un  bouquet  isolé,  God.  :  nombr.  ex.  tosche,  tousche. 

4.  Dol.  Corp.  Angers,  t.  II,  p.  739  (Par.  S'-Michel-du-Bois  et  Chauveaux).  *  Jaubert, 
qui  le  dit  contracté  de  frerêche,  pour  signifier  une  certaine  étendue  de  terre  originairement 
partagée  entre  les  membres  d'une  même  famille. 

5.  Ib.,  p.  740.  *Verr.-Onill.  :  terre  nouvellement  cultivée,  Favre  :  terre  inculte,  Beauchet, 
même  sens. 

6.  Do).  Sén.  Angers,  t.  I,  p.  446  (Montcarville).  *  God. 

7.  Ib.,  t.  II,  p.  18  (Valognes).  *  L.  :  xiv=  siècle,  God.  ;  ■©•  Dict.  norm. 

8.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  117  (IVIairé  Levescault).  ■©■  L.,  Bloch,  God.  et  S',  Jaubert. 
Cf.  M»»  de  la  Seiglière. 

9.  Dol.  Sén.  Civray,  t.  Il,  p.  150  (Bricquebecq). Vertir  n'a  plus  aucun  usage  que  chez  les 
Normands  (Trév.).  Mot  ancien,  que  God.  signale  comme  conservé  dans  les  principaux 
dialectes.  *  L.  Supp'  :  1812.  Cf.  plus  haut  revertisse. 

10.  Dol.  Neufch.-cn-Hray,  p.  253  (S'-Maurice).  «L.,  Dubois  et  Travers  :  larve  de  hanneton. 
Ed.  d.  Duméril  :  mant  môme  sens  ;-@-  God.  Voir  plus  haut,  p.  251. 

11.  Cah.  Dol.  Cotcntin,  t.   1,  p.  4tj(j  (Montciiit). 

12.  Ib.,  p.  256  (S'-Michel  d'Halescourt).-©-  Dubois  et  Travers,  Ed.  du  Méril,  God. 


i 


MOTS  DIVERS  EPARS  DANS  LES  CAHIERS  287 

lanfeuil  :  Les  pigeons...  ravagent  ses  grains  montants  et  graines  de  "  lanfeuil  " 
à  la  maturité  ^. 

abienner  :   Que  les   communes   se  partagent,   et    qu'un   chacun    ait    le    droit 
d'  "  abienner  "  sa  portion  ^. 


Région   du  Centre. 

nowrage  :  n'étant  point  un  pays  de  "  nourrage  "  (=  nourrissage),  on  ne  peut 
améliorer  les  terres  ^. 

rauche  :  Ce  mauvais  air  occasionné  par  tous  les  marais  et  bois  de  cette  paroisse, 
qui  en  font  une  très  grande  partie,  n'ayant  presque  rien  que  ces  marais  pour  prés 
et  la  nourriture  de  leurs  bestiaux,  quoi  qu'ils  ne  produisent  que  des  "  rauches  ", 
"  cannettes  "   et  joncs  *. 

regeaure  :  la  rivière  de  Chambord  cause  un  "  rcgeaure  "  ". 

vassiveaux  :  Souvent  le  terrain  de  Sollogne  est  fort  fertile  en  bruères,  augeon  et 
fougère...  Il  y  a  cependant  en  Sollogne  des  moutons,  brebis  et  "  vassiveaux 
(=bête,  et  le  plus  souvent,  agneaux  âgés  de  plus  d'un  an)  ^. 

vesceriaux  :  D'ailleurs,  les  blés  qu'elles  produisent  sont...  remplis  de  rougeoles, 
"  vesceriaux  "  (=  espèce  de  vesce),  et  autres  mauvaises  graines  '. 

ouche  :   excepté  les   "  ouches  "  ^. 

pierdeur  :  d'autres...  font  des  "  pierdeurs  "  (=  vagabonds),  souvent  tournent 
mal  *. 

Les  documents  provenant  des  régions  qui  passent  pour  être  le 
Conservatoire  de  la  langue  ne  sont  pas  exempts  de  ces  particularités. 
Voici  qui  provient  du  Bailliage  de  Blois  : 

carabins  :  Les  récoltes  ne  consistent  que  en  seigles,  "carabins  "  et  peu  d'orges  '". 


1.  Dol.  Sén.  Rennes,  t.  I,  p.  330  (Brielles)  ;  cf.  p.  339  (Gennes).  Voir  God.  :  lanfeis. 

2.  Cah.  Dol.  Cotentin,  t.  II,  p.  278  (Fresville).  *God.  =  améliorer,  mettre  à  profit  ;  obirn- 
neur,  en  Bretagne  ;  =  commissaires,  séquestres,  ou  dépositaires  d'un  fonds  saisi.  Edel.  et 
A.  Duméril,  Travers. 

3.  Cati.  Dol.  Bourges,  p.  302.  *Verr.-OnilI.  :  nourrain  =  fourrage  vert;  Jaub.  inourriagc. 
Le  verbe  est  nourrer. 

4.  Ib.,  p.  119  (Feux).  *  Jaubert  :  espèce  de  roseau  graminée  et  principalement  cypéracécs 
des  marécages,  laiches  et  diverses  espèces  de  carex.  Il  donne  "  canneau  "  et  "  ganniaux  ", 
roseaux. 

5.  =  regorgement.  Baill.  Orléans,  p.  476  (Toury  en  Sologne).  *Jaub.  :  regona,  reinoii, 
reflux.  Verr.-OniUon  :  regoumi  (adj.).  Voir  God.  :  regort. 

6.  Cah.  Dol.  Bourges,  p.  255  (Neuvj--sur-Barangeon). 

7.  Ib.,  p.  302  (Rians).  Verr.-Oiiillon  :  vesceaux. 

8.  Dol.  Baill.  Orléans,  p.  89  (Terminiers).  Terrains  clos  de  fossés  et  de  haies.  *  Jaubert, 
enclos,  verger,  terre  labourable  attenant  à  la  maison  et  entourée  de  haies. 

9.  Dol.  Bourges,  p.  273  (Osmoy).  *  Jaubert  :  pillardeux,  piardeux,  pierdeux. 

10.  Dol.  Baill.  Blois,  t.   II,  p.  53  (Soings).-©- God.  ;  Jaubert.  =  sarazin  ?  *.Ménière  :  pour 
sarrazin,  ou  bled  et  nais  pour  blé  noir. 


288  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

case  :  les  bras  manquent  dans  les  campagnes,  leur  "  case  "  (leur   placement) 
commence  à  être  plus  chère  que  celle  des  villes  ^. 

couri'oyer  :  ce  qui  en  dérangeant  les  parties  les  "  courvoit  "  d'une  manière  des 
plus  dispendieuses  ^. 


1.  DoL  Baill.  Blois,  p.  113  (S'-Viatre).  L'éditeur  traduit  placement. -0  God.,  Jaubert. 

2.  lb.,p.  119  (Selles-S '-Denis)  (=  charge,  harasse  corvoie).-Q  Cod.,  qui  cite  corvoiement 
dans  Bersuirc.-©^  Jaubert.  Dérive  de  corvée  ?  Mérière  :  corveiller. 


CHAPITRE    V 
A  TRAVERS  LES  DOCUMENTS  DIVERS 


L'usage  ne  pouvait  pas,  bien  entendu,  s'épurer,  quelque  désir 
qu'on  pût  avoir  «  d'être  à  la  hauteur  »  d'un  langage  désormais  un  et 
indivisible. 

On  rencontre  des  éléments  des  parlers  locaux  d'abord  dans  des 
papiers  administratifs  ou  autres,  qui  n'étaient  pas  destinés  à  être 
envoyés  à  Paris,  là  où  l'affectation  d'un  langage  correct  n'était  pas 
de   mise. 

Je  passerai  très  rapidement  sur  les  documents  de  cette  catégorie. 
Ils  ne  pouvaient  pas  faire  exemple  : 

affachoir  :  faire  venir  des  veaux  à  charge  de  les  faire  égorger  à  1'  "  afîachoir  " 
{abattoir)  ^. 

bois  de  pagelle  (=  bois  moulé)  '^, 

branquette  :  douze  mille  [fagots],  moitié  "  branquette  "...  ^. 

marécage  (marée,  poisson  d'étang)  :  toute  vente  de  poisson  ou  de  "  marécage  " 
sera  faite  à  la  halle  au  poisson  *. 

solalier,  estibandier,  métivier  :  Le  Comité  des  Subsistances  de  Toulouse  demande 
au  représentant  Dartigoeyte  :  que  tout  "  solatier  ",  "estibandier",  "  métivier  " 
ou  autre  entrepreneur,  sous  quelque  dénomination  que  ce  soit,  seront  tenus  de  se 
conformer  aux  conventions  des  années  antérieures  ^. 

suh'ier  :  le  produit  du  grain  n'a  pas  pu  "  subvier  "  au  besoin  de  chaque  par- 
ticulier ®. 

vessaille  :  moitié  "  vessaille  "  ^. 


1.  Adher,  Com.  Siibs.  ToiiL,  4  mess,   an  11-22  juin  1794,  p.  139.   *  Mistr.  :  afacha. 

2.  Id.,  ib.,  p.  149.  La  pagelle  était  à  Toulouse  de  1  m.  25.  *MistraI  :  pagela,  paiera.  Des- 
i^rouais  conte  des  histoires  de  Toulousains  gouailles  à  Paris  pour  avoir  employé  ce  terme. 

3.  Id.,  ib.,  p.  312,  Délib.  19  frim.  an  III-5  déc.  1794.  *Mistr.  ; -0-  L.,  H.  D.  T. 

4.  Id.,  ib.,  p.  379  (Cons.  G^  de  la  C""  de  Toul.,  12  therm.  an  11-30  juil.  1794). -Q"  Mistral 
■en   ce   sens. 

5.  Id.,  ib.,  p.  91,  29  flor.  an  11-18  mai  1794.  Une  note  explique  :  les  deux  premiers  noms 
•désignent  des  moissonneurs.  Voir  Mistral  :  soulalié,  estivadou.  Desgrouais  blâme  estivandiers, 
pour  batteurs. 

6.  Reg.  Délib.  €"■■  de  Passy  (ms.),  f  18,  9  nor.  an  III-29  avr.  1793.  -©-L.,  God.,  Mistral. 
A-t-on,  écorché  subvenir  ?  Désormaux  et  Constantin  ne  connaissent  pas  ce  mot. 

7.  Adher,  o.  c,  p.  312,  en  note  :  vessaille,  vaissaillo  (bachaillo),  terme  local  ;  c'est  le 
résultat  de  la  coupe  du  sous-bois,  vaisso  baissa.   *Mistral. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  19 


290  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Papiers  destinés  a  Paris.  —  Des  mots  locaux  émaillent  aussi 
les  papiers  qu'on  envoie  à  Paris.  Il  n'est  que  de  parcourir  les  Procès- 
Verbaux  du  Comité  des  Droits  féodaux  ou  le  Partage  des  Biens  commu- 
naux. 

Dans  certains  cas  on  n'a  pas  pu  traduire.  Ainsi,  «on  observe, dit  un 
texte  limousin,  que  le  remboursement  des  "  pagezies  "  et  solidité 
n'est  point  parfait,  s'il  est  dividuel  et  par  cote  »  ^  ;  cf.  «  ils  les  attaquent 
en  "  pagezie  "  »  ^. 

Ailleurs,  la  nécessité  de  se  servir  du  mot  local  était  moins  impé- 
rieuse ;  il  était  possible  de  trouver  un  équivalent  ;  la  tendance  à  user 
du  terme  du  pays  l'a  emporté  chez  les  rédacteurs,  et  cela  est  signi- 
ficatif. Citons  à  titre  d'exemples  :  "  négooiale  "  (taille)  ^  ;  "  péré- 
quaire  "  *.  On  n'a  pas  cherché  plus  loin. 

Les  Procès-  Verbaux  du  Comité  d"  Agriculture  et  Commerce  présentent 
un   assez   grand   nombre   de   termes   locaux   ou    régionaux.    Ainsi   : 

rnaqiiignage  (tractations,  tripotages)  :  En  les  rendant  cultivateurs  [les  Juifs], 
on  allégerait  la  nation  de  l'onéreux  fardeau  dont  ils  la  grèvent,  n'ayant  de  res- 
sources que  l'usure  et  des  "  maquignages  "  {sic)  ruineux  ^. 

marquairie  :  Ils  se  plaignent  de  ce  que  trois  bergeries  et  une  "  marquairie  "... 
ravagent  entièrement  la  pâture  de  cette  communauté  ®. 

Les  papiers  du  Comité  des  Droits  féodaux  sont  aussi  assez  riches, 
mais  les  mots  de  droit  y  sont  les  plus  nombreux.  On  en  trouve 
cependant  d'autres  : 

billière  :  c'est  l'écluse  ou  "  billière  "  de  Veilledrais  '. 

1.  Com.  Droits  féod.,  p.  277.  Observ.  d'habitants  du  Bas-Limousin,  1790.  L'éditeur, 
comme  nous  l'avons  déjà  noté,  a  lu  à  tort  papegie,  alors  que  la  vraie  forme  apparaît  dans 
un  autre  document.  Voir  plus  haut,  p.  281. 

2.  Ib.,  p.  537,  Mém.  de  Vayron  cadet  à  S'-Flour  (Cantal).  Le  mot  *  God.,  Mistral  ; 
■©^  L.  Quant  à  solidité,  voir  H.  L.,  t.  VL  PP-  372  et  496.  L'éditeur  a  eu  tort  de  substituer 
solidarité,  solidité  était  d'usage  général. 

3.  Rép.  El.  Gap  aux  États  du  Daiiphiné,  Guillestre,  p.  213.  *  L.  S',  God.  :  Bourgogne  ; 
-0-  H.  D.  T. 

4.  La.  commune  a  été  allivrée  dans  le  "  péréquaire  "  général  un  quart  de  Jeux  taillables  (Rép. 
El.  Gap  aux  États  du  Dauphiné,  Chaudun,  p.  137).  ■©■  L.,  H.  D.  T.,  Trév.,  Lauricre.  Péré- 
quateur  *  Trév.  et  God. 

5.  Texte  d'une  lettre  de  M.  Rosman,  ancien  doyen  du  Cons.  du  roi  au  prés'  de  Mirecourt, 
habitant  Lunéville.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  702,  n.  2,  10  déc.  1790. 
■©■  L.,  Ler.,  Bas-Lang.,  Adam,  Pat.  lorr.,  Haillant,  Pat.  vosg.  ;  maquigner  est  très  usuel  dans 
la  conversation.  II  paraît  plus  en  rapport  avec  maquignon  qu'avec  maquiller. 

6.  Proc.-\'erb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  305,  26  mai  1790.  Ailleurs  mar- 
quairerie  ou  marcairerie.  Voir  Cah.  Par?y-sous-Montfort,  Do).  Baill.  IVlirec,  p.  176. 
Ce  mot  tiré  de  l'allemand  melkerei  est  déjà  dans  Rozier  :  On  fait  le  fromage  cuit  dans  des 
cliaumes  construites  sur  les  sommets...  Une  chaumière  destinée  au  logement  des  "  markaires  " 
et  de  leurs  vaches...  a  donné  le  nom  à  ces  chaumes.  Le  terme  de  "  merkaire  "  est  consacré  pour 
indiquer  les  p<itrcs  qui  ont  soin  des  vaches  et  qui  préparent  le  fromage  (o.  c,  V,  73,  art.  Fro- 
ma^-'C,  d'après  le  Dict.  Encyclop.).-^  L.,  Adam,  Pat.  lorr.,  Haillant,  Pat.  vosg.;  «Michel. 

7.  Com.  Droits  féod.,  p.  237,  Dol.  de  Redon,  Bains,  etc.-©-  God.  ;  L.  donne  :  billeur,  billard, 
(pilotage). 


A  TRAVERS  LES  DOCUMENTS  DIVERS  291 

brière  (terrain  marécageux  en  forêt)  :  un  moyen  quelconque...  de  me  rendre 
ce  que  je  perds,  et  surtout  par  l'usage  d'une  "  brière  "  ou  commune,  utile  à 
mes  paroissiens  ^. 

regards   (=  bêtes  à  laine)  :  ne  pas  payer  la  dîme  de  ceux  appelés  "  regords  "  ^. 

warichais  :  les  arbres  qui  croissent  dans  les  chemins  et  les  "  warichais  "  ^. 

Les  documents  que  Lefebvre  a  réunis,  dans  son  beau  recueil  inti- 
tulé Questions  agraires,  sont  également  à  étudier  :  les  mots  de  cam- 
pagne y  abondent  —  naturellement  : 

emboucheurs  :  une  vingtaine  de  gros  marchands,  appelés  "  emboucheurs  de 
bœufs  "  *. 

locateries  :  plusieurs  fermiers  de  domaines  et  "  locateries  "  exigent  des  droits 
onéreux  ^. 

sole  :  Celle-ci  [la  grande  culture]  divise  la  terre  en  trois  "  soles  "  parce  qu'il  lui 
faut  de  l'avoine   (blé,  avoine,  sombre)  ''. 

siirvine  :  l'obligation  de  fournir  une  quantité  de  gros  blé  pour  gain  de  "  sur- 
vine  "  '. 

Des  grandes  collections  dont  il  vient  d'être  parlé  on  peut  rappro- 
cher les  réponses  à  la  circulaire  de  François  de  Neufchâteau  en  l'an  V. 
Il  n'est  pas  rare  d'y  trouver  des  termes  curieux  :  «  la  libre  importation 
des  cendres  de  potasse,  dites  "  casaudes  "  »  ®  ;  «  jamais,  sans  le  voisinage 
de  la  blanchisserie,  la  "  musquinerie  "  ne  parviendra  au  degré  de 
prospérité...  «  "  ;  «  les  sources  les  plus  abondantes  offrent  à  l'entrepre- 
neur les  moyens  de  "  repaurer"  i"  et  d'"  ayaïer  "  les  toiles  ^^  dans  les 
eaux  les  plus  pures»;  "  étilles  "i^. 

1.  Com.  Dr.  féod.,  p.  158  (Plainte  du  C""  Germiny  à  S'-Christophe-le-Jajolet,  Orne). 
Voir    God. 

2.  Com.  Dr.  féod.,  p.  61,  S"^-EuiaIie-de-Larzac,  Aveyron.-Q-  L.  ;  *  Mistr.  :  record,  agneau 
d'arrière-saison. 

3.  Ib.,  p.  215,  Feignies  1790.  *God.  :  warescais  —  terre  vague,  pâture  ;-0- L.  ;  *Vermesse: 
waréchais  et  warischaux  warisquaiix  =  vaine  pâture. 

4.  Pét»°  de  S'-Jul.-de-Civry,  Lefebv.  Quest.  aqr.,  p.  200,  Arr'  Charolles. 

5.  Doléances  de  met.  et  vignerons  de  Billy,  il  142,  an"  La  Palisse.  Id.,  i&.-Q-L.,  God.,  qui 
a  locateur. 

6.  Mém.  du  C"  Buisson,  près  de  Troyes,  Lefebv.  Quest.  agr.,  p.  145. ■©■  L.  ;  *God.  :  jachère 
ou  terre  qui  n'a  reçu  qu'un  premier  labour. 

7.  Dol.  des  métayers  et  vigner.  de  Billy,  Id.,  i&.,  p.  142,  arr' La  Paiice.-0-L.,  qui  donne  sur- 
vîner  un  vin.  God.  a  surviniage,  redevance  sur  les  vignes. 

8.  Statist.  an  V,  p.  133.  Valenciennes.-Q-  L.,  H.  D.  T.  ;  *Hécart  :  casa»/e,  sorte  de  potasse 
de  Saxe,  dure,  à  l'usage  des  blanchisseries  de  toiles. 

9.  Ib.,  p.  147,  Arras.  -Q-  L.  :  qui  donne  musquinier  =  ouvrier  toilier  ;  *Hécart,  qui 
renvoie  à  murquenier,  ouvrier  en  batiste. 

10.  Ib.,  p.  147.  Je  pense  qu'il  faut  lire  repaumer.  Repopier  la  buée  signifie  à  Béthune 
rincer  :  rincer  la  lessive.  *Hécart  :  rincer  les  verres,  même  le  linge.  En  Lorraine  erpàmé. 
Wallon  rlspdmé. 

11.  -Q-  Hccart  et  aux  autres  Dict.  Il  s'agit  peut-être  de  quelque  dérivé  du  wallon  aiiw  (eau). 

12.  Métiers  à  faire  la  batiste  cambrai  ou  lalenciennes  (Statist.  an  V,  p.  190,  Grévillers).  *  L. 


292  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Au  HASARD  DES  LECTURES.  —  Pour  faire  un  relevé  sinon  complet 
du  moins  qui  donne  une  idée  à  peu  près  exacte  de  la  place  que  tient 
le  vocabulaire  des  provinces  dans  les  écrits  du  temps,  il  ne  faudrait 
négliger  aucune  source.  Il  y  en  a  des  traces  dans  des  Mémoires,  dans 
des  lettres,  publiques  et  privées  :  Citons  "  frapouille  "  ^  ;  "gloriette"  ^; 
"  laver"  ^  (=  vendre)  ;  "  pétrat  "  ou  "  pétras  "  :  «  je  me  trouve  cent 
fois  plus  heureux  que  d'être  avec  tous  ces  "  pétrats  "  de  volontaires  »  *. 
«  "  Chambonnage  "  se  rencontre  dans  un  Rapport  de  Police  ^  en  com- 
pagnie  de  "  varenne  "  »  ^. 

Avant  d'arrêter  notre  exposé  sommaire,  ajoutons  encore  quelques 
mots  cueillis  de  l'Est  au  Midi,  du  Midi  au  Nord  et  du  Nord  à  l'Ouest  : 
"  colline  "  (=  fond  d'une  vallée  en  pente,  où  descend  le  ruisseau)  "^  ; 
"  mas  de  terre  "  (=  étendue  de  terrain)  ^  ;  "  retrouve  "  ^. 

Cailhava,  en  sa  qualité   d'homme  de   lettres,   aimait   visiblement 
l'observation    pittoresque.    Devenu    Jacobin,    il    fut    envoyé    par 
Garât    en    qualité    d'observateur    dans    le    Midi.    Un    de    ses    rap- 
ports, daté  de   Narbonne,  septembre  (?)   1793,  est  émaillé  de  mots  - 
du  crû  : 

L'instrument  aratoire  est...  composé...  d'un  "  aroire  "  sans  roue,  d'une  "  reille  " 


1.  Volé  par  ces  agents  infidèles  qui...  n'ont  versé  dans  les  magasins  que  "  frapouilles  "  et 
des  objets  qui  ne  valaifnt  pas  les  frais  de  voiture  (Baudot,  à  la  Conv.,  Mon.,  Réimp.,  t.  XXIV, 
p.  683)  ;  =  guenille. -©-L.,  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Bas-Lang.,  Roll.,  Desgr.  d.  Goug.,  Sain., 
Long,  par.,  et  Arg.  Ane.  ;  *  Michel  :  haillons,  vieux  drapeaux,  etc.  Cf.  Haillant,  Pat.  vosg.  : 
frapouye. 

2.  Les  haies  des  jardins  de  la  ville  ont  été  coupées...  les  baraques  et  "  gloriettes  "abattues 
(Lett.  de  Metzinger  au  député  Couturier,  23  août  1792,  d.  Chuquel,  Letl..  p.  92).  Ce  mot  très 
ancien  *  God.  ;  il  s'était  conservé  au  sens  de  cabinet  de  verdure,  logette  dans  un  jardin, 
surtout  en  Alsace  et  en  Belgique.  -0-  Michel,  Bas-Lang.  ;  *  L. 

3.  J'ai  encore  "  lavé  "  mon  havresac  d'une  calotte  de  la  nation  toute  délabrée  8  l.  (Let.  de 
Combaud  fils,  25  flor.  an  11-14  mai  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  204).  Serait-ce 
notre  mot  de  jargon  laver  =  vendre  ?  (l'auteur  est  provençal,  et  ^listral  donne  lava  :  manger 
tout  son  bien).  *  L.,  Bas-Lang.  :  vendre,  se  défaire  de  ses  effets,  bijoux,  Francisque-Michel, 
Argot,  Sain.,  Lang.  par.  i-Q-  H.  D.  T.,  Oudin,  Ler.,  Desgr.  d.  Goug. 

4.  Leit.  d'un  cap.  fourr.  Bern.  Saint-Michel,  Wallon,  Trib.  révol.,  TV,  p.  66.  *Bas-Lang.  : 
mot  vulgaire  et  trivial  qui  signifie  balourd,  ignorant,  grossier  personnage  ;-0- tous  les  lexiques, 
cependant  comme  il  est  commun  dans  les  patois  du  Centre  et  de  l'Ouest,  il  est  probable  qu'il 
est  ancien. 

5.  Garnier,  Rapport,  29  juin  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Aoents...  Inlér.,  t.  I,  p.  415;  on  dis- 
tingue quatre  espèces  de  terres  :  le  "  chambonnage  ",  la  "  varenne  ",  les  sables  et  le  cail- 
loutage,  et  la  terre  à  bois  (terre  forte  qui  se  laboure  avec  la  charrue  à  bêche  horizontale). 
*  L.  S». 

6.  Voir  le  texte  cité  dans  la  note  précédente  =  terre  inculte  à  peine  propre  au  pâturage. 
*L. 

7.  Les  villages  sont  placés  dans  les  ''  collines  "  le  long  des  ruisseaux  qui  g  coulent  (Part. 
Biens  Comm.,  p.  312). -©■  Adam,  Haillant,  C'est  un  sens  que  fréquemment  les  paysans  des 
Vosges  donnent  à  ce  mot. 

8.  Faire  rendre  tant  les  usages  que  "  mas  de  terre  "  qu'il  a  anticipés  (Pét""  groupe  d'hî  b. 
Charentonnay,  Cher,  Part.  Biens  Comm.,  p.  439).  *Mistral,  L.,  qui  le  donne  comme  d'Avignon 
et  au  sens  de  maison.  Il  est  usuel  dans  tout  le  Midi. 

9.  La  "  retrouve  "  à  la  campagne  chez  les  fermiers  est  presque  achevée  (Lefebvre,  Doc.  Subs, 
Reri/ues,  t.  I,  p.  69).-©-  God.,  L.,  Corblet,  Gloss.  Pic,  Reraàcle,  Wall,  fr.,  Vermesse. 


A  TRAVERS  LES  DOCUMENTS  DIVERS  293 

qui   fend  la  terre,  d'un  couteau   qui    coupe  la  racine,    et   d'un    versoir   en   bois 
appelé   "  mousseau  ". 

Dans  chaque  paragraphe,  on  relève  un  met  intéressant,  souvent 
plusieurs  : 

lin  chef  se  loue  ordinairement  avec  30,  40  de  ses  camarades.  Un  "  repond  "  leur 
fait  la  part  aux  heures  du  manger...  En  arrivant  aux  champs,  "  lou  tua  dal  ver  ", 
la  mort  du  ver,  ail,  oignon,  pain...  Sur  les  deux  heures  "  leva  de  l'egue  ",  c'est-à- 
dire  lever  de  la  mule  :  salade  d'oignon  ou  de  laitue,  etc.. 

La  production  du  grain,  ainsi  attaqué,  est  presque  réduite  à  zéro,  parce  que 
l'essentiel  n'est  pas  la  tige  principale,  mais  les  tiges  accessoires,  appelées  les 
"  pages  "   etc..  ^. 

Dans  son  réalisme,  GufTroy  emploie  du  patois  pour  donner  à  son 
récit  une  couleur  authentique  ^. 

Il  pouvait  arriver  que  tel  ou  tel  de  ces  mots  fût  cité  expressément 
dans  une  revue,  ou  même  un  journal,  et  recommandé  pour  ainsi 
dire.  Le  G"  Mourgue,  traitant  de  l'influence  des  labours  sur  la  végé- 
tation, cite  V expression  heureuse  du  Midi,  pour  indiquer  l'instant 
où  un  champ  a  besoin  d'être  labouré  de  nouveau  :  "  il  a  mangé  son 
gueret  ".  Le  même  estime  que  de  trop  fréquents  labours  "  désai- 
sonnent  "  souvent  les  terres,  en  ramenant  à  la  surface  les  terres  crues 
du  fond  ^. 

Remarque.  —  Il  va  sans  dire  qu'il  faut  aux  mots  ajouter  les 
expressions,  telles  que  "  pour  jour  et  jamais  "  (=  à  toujours)  *  ;  "  ils  ne 
font  ni  une  ni  deux  "  ^  ;  "  être   à  rien  "  ®  ;  "  vendre  à  la  bloque  "  ''. 

Elles  sont  souvent  difficiles  à  expliquer  et  même  à  remarquer,  parce 
qu'elles  se  composent  de  mots  usuels.  Mais  je  dois  en  venir  à  des 
éléments  linguistiques  d'une  toute  autre  nature. 

1.  P.Caron, -Ropp.  Agents...  Intér.,t.  I,pp.  136-138.  Dans  un  rapport  qui  suit,  le  même  nous 
parle  du  vent  nommé  cers  (N.-O.),  des  diiïérertes  espèces  d'oliviers,  oliviùre,  sergie,  mou- 
raude,  ou  nicraude  et  piccolinc. 

2.  Un  juré  de  Le  Bon  rencontre  une  femme  de  paysan  rentrée  pour  allaiter  son  enfant. 
Elle  n'a  pas  de  cocarde.  Le  juré  la  traite  de  «  foutue  aristocrate  ».  La  femme  répond  :  «  Je 
viens  d'che  camp,  j'ai  mi  bson  d'cocarde  »,  le  juré  la  menace  de  la  guillotine.  La  femme 
répond  :  «  si  lu  me  fais  guillotiner  pour  cha,  on  a  bien  raison  d'dire  qu'on  en  guillotine  à 
Arras  qui  sont  aussi  mocheux  que  ch'mocheux  que  je  tiens  dans  mes  bras  »  (dans  L.  Jacob, 
Le  Bon,  t.  II,  p.  297).  On  remarquera  sans  peine  que  ce  patois  manque  d'authenticité. 

3.  Feuill.  du  Cultiu.,  17  therm.  an  IV-4  août  1796,  t.  VI,  p.  262-263, 

4.  Des  possessions...  deviennent  de  vrais  titres,  et  perdent  ''  pour  jour  "[sic]  et  jamais  l'espérance 
d'en  être  délibérés  (Reg.  des  hab.  de  Filstrofï,  Moselle,  Com.  Dr.  féod.,  p.  313).  L'expression 
a  embarrassé  l'éditeur.  Elle  est  très  usuelle  en  Lorraine.  •©■  Michel. 

5.  Chatton,  Cah.,  p.  47.  Également  usuel  en  Lorraine 

6.  Le  défaut  de  travail  fait  que  400  pères  de  famille  sont  "  à  rien  "  {Statist.  an  V,  p.  121, 
Maubeuge)  ;  cf.  200  pères  de  famille  "  à  rien  "  et  très  indigents  (Ib.,  p.  122). 

7.  Les  marchands  de  Bourg  ne  "  vendent  plus  qu'à  la  bloque  "  (=  en  bloc)  (Com.  de  Sur- 
ueiZZ.,  Bourg,  2  frim.  an  III,  Arch.  de  l'Ain,  932,  pièce).  L'emploi  des  substantifs  verbaux 
ainsi  construits  est  commun  dans  le  pays,  m'écrit  M.  Durrafour,  prof"^  à  l'U.  de  Grenoble, 
qui,  du  reste,  n'a  pas  entendu  l'expression  à  la  bloque. -Q-  tous  les  Dictionnaires. 


CHAPITRE    VI 

AUTRES  ÉLÉMENTS  LINGUISTIQUES  D'ORIGINE  PROVINCIALE 

I.  Phonétique.  —  Nous  n'avons  pas,  à  vrai  dire,  beaucoup  de 
témoignages  directs  et  précis  sur  ces  accents  provinciaux  qu'on 
tenait  tant  à  détruire.  Personne  môme  n'a  eu  l'idée  de  faire  un  baron 
de  Foeneste  ^ 

Notre  seule  ressource  est  d'imaginer,  d'après  les  accents  d'aujour- 
d'hui ;  ils  nous  enseignent  du  reste  avec  une  quasi  certitude  ce 
qu'ont  pu  être  ceux  du  passé. 

Il  arrive  quelquefois  qu'on  peut  interroger  l'orthographe  des  manu- 
scrits, mais  à  condition  qu'on  ne  la  considère  pas  comme  un  témoin 
très  fidèle.  Elle  cache  si  souvent  la  prononciation  normale,  qu'elle 
ne  peut  pas  reproduire  non  plus  bien  exactement  un  parler  fautif. 

Malgré  cela  il  ne  faut  pas  pousser  trop  loin  le  scepticisme.  Quand, 
dans  une  seule  et  môme  lettre  on  rencontre  Kombanie,  Badeljon, 
Paderjotismus,  Maier  (Maire),  Wollendehr  (Volontaire),  Garnisohn, 
Munizipalitaet,  Fuderaschsack  (sac  à  fourrage,  musette),  il  n'est 
pas  besoin  de  chercher  longtemps  de    quel    pays  est    celui    qui    l'a 

1.  D'après  les  Gasconismes  corrigés  (pp.  396  et  saiv.),les  principales  fautes  des  Gascons 
sont  : 

Altérations  de  voyelles  : 

eij  pour  ai  (é)  :  j'ey  pour  j'ai. 

ai  ou  e  pour  é  (e)  :  dussai-je  pour  dussé-je. 

expliquai-je  pour  expliqué- je. 

Altérations  de  consonnes  : 

te  pour  ce  :  alsent,   etsprès,    flutsion,   etsat, 
etsccllent. 

t  pour  s  :  factieux. 

c  pour  ce  :  acent  pour  accent. 
Suppression  de  consonnes   : 
Savier  pour  Xavier. 

g  :  alimentation  pour  augmentation. 

h  (init.)  :  auteur  pour  hauteur. 

h  (médial)  :  enarnaché  pour  enharnaché. 

p  :  sétembre  pour  septembre. 
Substitution  de  voyelles  : 

ce  pour  u  :  je  feus  (foe)  pour  je  fus. 
Diérèse  : 

m  pour  toi  :  oui  (ill)  pour  oui  (wi). 
Allongement,  doublement  de  consonnes 

r  :  pajToisse  pour  paroisse. 


AUTRES  ÉLÉMENTS  LINGUISTIQUES  D'ORIGINE  PROVINCIALE  295 

écrite  ^,  et  on  sait  à  peu  près  sûrement  comment  il  entendait  et  pro- 
nonçait les  sourdes  t  et  les  sonores  d,  j  et  z,  etc..  Voici  qui  est 
moins  net,  mais  où  l'auvergnat  transparaît  tout  de  même  :  «  Si  tu 
n'est  pas  toute  seulle  et  que  le  compagnion  soit  à  trai^alier,  tu  peus, 
ma  chaire  amie,  venir  voir  jugé  24  mesieurs  tous  si  deçen  président 
ou  conselier  au  parlement  de  Paris  et  de  Toulouse.  Je  X'ainvite  à 
prendre  quelque  choge  aven  de  venir  parche  que  nous  naurons  pas 
fini  de  3  hures.  Je  t'embrase  ma  chaire  amie  et  epouge  »  ^. 

On  réunit  ainsi,  à  force  de  lectures,  quelques  traits  épars.  Marquant 
nous  renseignera  sur  le  traitement  des  sonores  finales  dans  les  dépar- 
tements de  l'Est  et  du  Nord-Est  où  il  ne  reste  plus  trace  de  l'e  sourd, 
qui  suit  la  consonne.  Il  écrit  :  «  ils  se  trouvent  entre  deux  alternaii/s  en 
même  temps  inévitables  et  terribles  s'ils  retournent...  s'ils  restent»  ^. 
Malheureusement,  dans  la  plupart  des  cas,  les  faits  qu'on  observe 
à  travers  des  orthographes  irrégulières,  laissent  entrevoir  plutôt  que 
constater  la  réalité  phonétique. 

On  est  également  en  droit  de  faire  état  des  observations  des  théo- 
riciens qui  se  sont  appliqués  à  l'époque  à  corriger  les  défauts  de  leurs 
provinces.  Rolland  en  est  un  exemple.  Quoique  ses  observations  ne 
portent  pas  seulement  sur  le  français  parlé  dans  la  région  de  Gap 
—  et  peut-être  à  cause  de  cela  —  elles  nous  renseignent  sur  des  par- 
ticularités de  langage  de  la  France  méridionale.  Une  des  fautes  prin- 
cipales qui,  suivant  lui,  gâtent  le  langage  de  ses  compatriotes,  c'est 
l'habitude  qu'ils  ont  d'abréger  les  longues  à  la  pénultième,  de  dire 
âge,  pâte,  coté,  hete,  gite,  trône,  au  lieu  de  âge,  pâte,  côté,  etc.  Il  y 
insiste  dans  son  Supplément.  Il  relève  encore  d'autres  faits  :  la  pro- 
nonciation en  e  fermé  de  e  dans  palais,  français,  etc. 

Toutefois  l'insuffisance  des  transcriptions  nous  rend  souvent  diffi- 
cilement  compréhensibles   les   observations  un  peu  délicates. 

Prenons  un  exemple  qui  suffira  à  montrer  la  complexité  des 
problèmes. 

Le  volontaire  Munerot  écrit  Vinnemi  [Lett.  I,  p.  91;  cf.  Lett.  V, 
p.  94),  la  pinne  (la  peine,  Lett.  II,  p.  92)  et  aussi  dingnez  (Ib.),  min 
(la  main,  Ib.).  Il  semble  que  chez  lui  e  devant  nasale  tend  vers  un  i. 
Quel  peut  être  cet  i  ?  Est-il  nasal  ? 

Son  è  [e  nasal),  s'il  faut  en  croire  l'orthographe,  suit  la  inême  voie. 

Dans  la  région  du  Nord-Est,  c'était  l'inverse  qui  se  produisait. 

Les  Sarcelades  nous  donnent  chopeine  (p.  13),  la  fremme  =  la  frime 

1.  Lettre  du  volontaire  national  Johann  Jacob  Haberlin  à  la  Municipalité  de  Strasbourg, 
datée  de  Franckendahl,  12  janv.  1793.  Le  signataire  demandait  à  être  libéré  du  service 

2.  Juré  Trinchart,  floréal  an  II,  Wallon,  Trib.  révol.,  t.  III,  p.  287. 

3.  Corn,  d'étapes,  p.  226. 


296  HISTOIRE  DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

{Ib.),  daigne  (=  digne,  p.  66),  champaignons  (p.  14)  ^.  Où  était  la 
démarcation  entre  les  deux  aires  ? 

Le  même  Munerot  écrit  cinquime.  Est-ce  la  réduction  lorraine  de 
ye  à  yi  :  les  pyi,  comme  on  l'entend  aujourd'hui  encore  dans  toute  une 
région,  et  que  Michel  a  constatée  :  papii,  tablii  {papier,  tablier)  ? 
Mais  Munerot  écrit  ailleurs  troisième. 

On  voit  encore  le  même  Munerot  écrire  filiciter  ^,  comme  Vadé 
écrit  pricaution  ^,  comme  les  Sarcelades  écrivaient  inorme,  liger  \  Il 
est  peu  vraisemblable  que  Ve  atone  ait  eu  sur  un  terrain  aussi  étendu 
et  varié  la  même  tendance  à  passer  à  i  ^.  D'autre  part  on  trouve 
cette  confusion  bien  loin  de  là,  dans  le  Sud-Est.  Rolland  blâme  gisier, 
pipie,  moriginer,  ^isicatoire  et  inversement  élexir,  démissoire,  gérofle  *. 

On  a  publié  récemment  trois  lettres  du  caporal-fourrier  Dupont- 
Ferrier,  originaire  de  Crolles  (Isère),  et  écrites  de  l'armée  des  Alpes, 
ans  IV,  V  et  VI.  Elles  donnent  lieu  à  de  curieuses  observations. 
Je  commencerai  par  l'addition  de  r  finale.  En  voici  des  exemples  : 
i^eur  (I,  p.  136)  ;  mar  place  (=  ma  place,  Ib.)  ;  toir  (I,  p.  137)  ;  que 
Marquin  m'ar  aporté  (II,  p.  137  ;  cf.  p.  138)  ;  nous  somme  étée 
quar  une  portée  de  fusil  (=  nous  avons  été  qu'à  [seulement  à]  une 
portée  de  fusil,  Ib.)  ;  saviont  par  quoir  dire  (nous  ne  savions  pas 
quoi  dire,  III,  p.  140)  ;  on  n'ar  commencé  le  jeur  à  huit  heures  (Ib.)  ; 
un  peur  (Ib.)  '. 

Inversement  la  suppression  de  r  finale  est  commune  :  le  plessy 
(I,  p.  136)  ;  la  finit  (=  finir,  Ib.)  ;  sont  été  aubligé  de  nous  noury 
(II,  p.  138)  ;  les  transsepos  (transports,  Ib.)  ;  aie  ouvry  le  chemin  (Ib.)  ; 
nous  devons  parti  (II,  p.  139;  cf.  III,  p.  141). 

Notons  aussi  la  chute  de  s  devant  une  sourde  à  l'intérieur  des 
mots  :  nous  reteront  (I,  p.  136)  ;  eperont  (espérons,  Ib.). 

L  suivi  de  e  sourd  donne  naissance  à  une  syllabe  ier  :  bouteille  > 
boutaillier  (bouteille,  I,  p.  136;  cf.  III,  p.  141).  De  même  dans 
la  montagnier  (II,  p.  138)  ;  une  pareillier  afaire  (III,  p.  140)  ^. 

Ailleurs  i  se  réduit  à  /  :  un  parel  (II, p.  138),  ledetal  {=  détails,  Ib.). 

Vraisemblablement,  si  dans  certains  milieux  le  caractère  phonétique 
des  divers  parlers  devait  être  assez  marqué,  il  se  peut  bien  que  dans 


1.  Vadé  a  chagraine,  Claudaine  (Poirier,  t.  1,  p.  .39). 

2.  Lett.  I,  p.  92. 

3.  Vadé,  La  Grenouill.,  t.  III,  p.  273. 

4.  1"  Part.,  pp.  23  et  33. 

5.  Vadé  a  du  reste  c'est  eniitile  {Pipe  cass.,  t.  III,  p.  242). 

6.  Voir  Rosset,  o.  c,  pp.   159  et  suiv.  Les  Gascons,  suivant  Dumas,  disaient  rédicule, 
iglise  (Ih.,  t.  I,  p.  222). 

7.  On  trouve  ce  r  à  l'intérieur  des  mots  :  Vous  m'arprené  (III,  p.  141)  ;  peiirtaltre  (II, 
p.  139;  cf.  p.  141). 

8.  Cf.  cunipagnie  (=   campagne,   I,  p.  136). 


AUTRES  ELEMENTS  LINGUISTIQUES  DORIGINE  PROVINCIALE  297 

d'autres  les  caractéristiques  locales  aient  tendu  à  s'efîacer,  ainsi  dans 
les  armées,  quand  d'amalgame  en  amalgame,  les  contingents  de  volon- 
taires ou  de  réquisitionnaires  fournis  par  chaque  département, 
se  fondirent  dans  une  masse  homogène,  où  les  gens  des  diverses 
régions  se  coudoyaient,  vivaient  et...  se  blaguaient  les  uns  les 
autres.  C'étaient  là  des  conditions  extraordinairement  favorables  à 
une  fusion  linguistique.  Mais  nous  manquons  des  documents  néces- 
saires pour  l'observer. 

L'armée  n'était  pas  le  seul  milieu  où  les  accents  provinciaux  se 
confrontaient.  Pour  la  première  fois  depuis  près  de  deux  siècles 
délibéraient  ensemble  des  Bretons  et  des  Provençaux.  Jamais  Alsa- 
ciens ou  Lorrains  n'avaient  formé  une  Assemblée  avec  des  Borde- 
lais. Dans  les  Assemblées  révolutionnaires,  surtout  à  la  Convention, 
les  accents  les  plus  divers  se  faisaient  entendre.  On  le  nota  ^,  mais 
la  rencontre  eut  l'effet  qu'elle  devait  avoir  au  temps  où  on  ne  rêvait 
que  d'unification.  Elle  incita  à  chercher  les  moyens  d'effacer  à  tout 
prix  les  discordances. 

S'il  était  impossible  d'y  réussir  pour  le  présent,  on  ne  désespérait 
pas  de  l'avenir.  Deleyre  demandait  qu'  «  afin  de  répandre  dans  toute 
la  République  la  pureté  de  la  langue  française,  tant  pour  la  diction 
que  pour  la  prononciation,  on  envoyât  les  enfants  du  Midi  dans  les 
gymnases  du  Nord  où  l'on  parle  le  mieux,  et  les  enfants  du  Nord  dans 
les  gymnases  du  Midi  pour  y  porter  le  bon  usage  »  ^.  Simplement  ! 

Au  fond,  Grégoire  avait  dû  faire  des  rêves  analogues  :  «  L'accent, 
disait-il,  n'est  pas  plus  irréformable  que  les  mots  »  ^.  Domergue 
proposait  de  mettre  au  service  de  l'orthoépie  la  puissance  publique  : 

Aux  Bouches  du  Rhône,  dit-il,  le  sillon  de  la  palatale  r  est  dans  le  gosier  :  le 
sillon  prosodique,  presque  toujours  l'inverse  du  sillon  de  Paris.  Rompons  les 
sillons  des  dialectes  féodaux  et  traçons  avec  courage  ceux  où  doit  fleurir  la  pro- 
nonciation pure  de  la  langue  de  la  liberté.  L'abolition  des  jargons  est  la  première 
façon  qu'il  faut  donner  au  champ  de  la  parole  ;  la  seconde  je  la  donne  dans  cet 
ouvrage...  Le  gouvernement  n'a  qu'à  vouloir  d'une  volonté  active,  éclairée,  cons- 
tante, et  dans  peu,  les  rives  de  la  Garonne  ou  du  Var  seront  frappées  des  mêmes 
sons  que  les  bords  de  la  Seine.  Le  sage  législateur  a  dit  :  il  n'y  a  plus  de  provinces, 
l'homme  instruit  dans  sa  langue  dira  :  il  n'y  a  plus  d'accent  gascon  *  ! 

II.  Formes  grammaticales.  —  Beaucoup  des  représentants 
avaient  assez  de  monde  pour  avoir  corrigé,  partiellement  du  moins, 


1.  A  la  Convention  Nationale,  dit  Grégoire  dans  son  Rapport  de  prairial,  on  retrouve  les 
inflexions  et  les  accents  de  toute  la  France  (LeM.  à  Grég.,  p.  310). 

2.  Idées  sur  l'édiic.  nation.,  dans  Guill.,  Proc.-Verb.  Com.  I.  p.,  Conv.,  t.  1,  p.  667. 

3.  Rapp.  de  prair.,  Lelt.  à  Grég.,  p.  310. 

4.  Pron.  franc.,  p.  43-44. 


298  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

les  provincialismes  de  leur  vocabulaire.  Les  fédérés  envoyés  en  délé- 
gation, les  comités  ou  les  sociétés  se  surveillaient  autant  qu'ils  pou- 
vaient. Admettons-le.  Mais,  si  l'on  châtie  assez  facilement  son  lexique, 
il  est  fort  difficile  de  rectifier  sa  grammaire,  je  veux  dire  les  formes 
et  la  syntaxe  dont  on  a  l'habitude  d'user,  et  qui  sont,  avec  l'accent, 
les  caractéristiques  les  plus  marquées  d'un  langage. 

Naturellement  les  formes  qu'on  rencontre  dans  les  textes  peuvent 
être,  comme  les  mots,  des  archaïsmes.  D^abord  que  avait  été  con- 
damné à  Paris.  Féraud  le  disait  hors  d'usage.  En  admettant 
qu'une  locution  dont  Bossuet  et  Molière  s'étaient  servis  pouvait 
expliquer  l'usage  que  certains  en  faisaient,  il  reste  probable  que  là 
où  j'ai  rencontré  cette  locution  pendant  la  Révolution,  il  ne  s'agit 
pas  d'une  réminiscence  classique,  mais  d'un  provincialisme.  Les 
exemples  en  sont  nombreux  :  «  "  d'abord  que  "  (=  aussitôt  que)  nous 
serons  arrivés  à  Besançon  »  ^. 

Je  lis  dans  une  pièce  du  Lot  :  «  son  fds  qui  est  "  du  depuis  "  décédé  »  ^. 
Du  depuis  avait  été  condamné  par  Malherbe  ^.  Ce  sont  là  des 
archaïsmes  devenus  provincialismes. 

Les  éléments  morphologiques,  appartenant  proprement  aux 
divers  français  locaux,  ne  manquent  pas  dans  les  textes  :  «  Le  dépo- 
sant ayant  eu  affaire  chez  sa  "  brasseresse  "  «  *.  On  a  noté  plus  haut 
les  principaux  faits  de  ce  genre. 

Bien  paysannes  étaient  les  formes  des  Sarcelades  :  je  seriemmes 
(p.  12)  ;  j'auriemes  (p.  172)  ;  je  mentiriemmes  (p.  256)  ;  quand  j'al- 
liemes  dans  sa  maison  (p.  13)  ;  aussitôt  qu'il  eut  entendu  Que  notre 
curé  je  raviemmes  Que  drei  le  soûar  je  V entendiemmes  (p.  261).  On 
rencontre  même  je  foinmes  {=  nous  faisons,  pp.  18  et  34).  Je  n'ai  pas 
trouvé  d'exemples  analogues  dans  les  écrits  révolutionnaires.  Cer- 
taines pièces  d'allure  poissarde  seules  reproduisent  les  j'iui  criâin  ^. 
C'est  là  pure   imitation. 

Dans  la  plupart  des  cas,  il  serait  très  périlleux  de  trop  localiser 
les  faits  relevés.  Voici  par  exemple  un  volontaire  du  Lot  qui,  dans 
la  conjugaison,  se  sert  de  l'auxiliaire  être  au  lieu  d'ai^oir  :  «  Je  vous 
dirai  que  "  nous  sommes  été  bloqués  "  pendant  l'espace  de  six  mois... 
nous  avons  bien  souffert,  "  nous  sonmies  été  obligés  "  de  manger  du 

1.  .\ul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  II,  p.  476.  Cf.  "  d'abord  que  "  j'aurai  fait  le  travail  pour  con- 
naître le  résultat  des  recensements  (dWlbi,  5  flor.  an  II,  Id.,  ib.,  t.  XIII  p.  41)  ;  "  d'abord 
que  "  nous  les  aurons  reçus  officiellement,  je  l'en  ferai  part  (Cap"'  Lacombe,  3=  bal.  Dordogne, 
28  juil.  1793,  dans  De  Cardenal.  Recrut.  Armée,  p.  416). 

2.  Com.  Dr.  féod.,  p.  8.5.  Habit,  de  la  Capelle  Cabanac. 

3.  Brunot,  Doctr.,  p.  461.  Il  est  blûmé  par  RoU.,  V  depuis. 

4.  Desglants,  ancien  maire  de  Vazcix,  près  de  Lille,  Procès  Miacinski,  mai  1793,  Bûchez 
et  Roux,  t.  XXVII,  p.  108. 

5.  Chans.  de  Girey-Dupré,  La  Révol.  fr.,  1901,  t.  XLI,  p.  112. 


AUTRES  ÉLÉMENTS  LINGUISTIQUES  D'ORIGINE  PROVINCIALE  299 

•cheval,  nous  avions  plus  de  vivres  »  ^  ;  «  "  je  suis  été  nommé  "  caporal  »  ^. 

On  a  conjugué  ainsi  dans  beaucoup  de  pays,  et  aujourd'hui  encore 
des  gens  de  partout  font  de  même. 

Savoir,  avec  la  valeur  de  poiwoir,  porte  la  marque  du  Nord.  Le 
conditionnel  s'emploie  encore  en  français.  On  dirait  peut-être  : 
«  parce  que,  disaient-ils,  s'ils  attendaient  plus  longtemps,  il  serait 
tellement  durci  par  la  gelée  qu'ils  ne  sauraient   plus   le  manger  »  ^. 

Mais  aucun  Français  de  France  n'eût  plus  écrit  au  xviii®  siècle  : 
«  l'officier  que  nous  avions  sauvé  "  ne  savait  rien  dire  ",  il  était  trop 
affecté  »,  ou  bien  :  «  l'artillerie  que  les  chevaux  "  ne  savaient  plus 
traîner  "  »  *. 

J'ai  trouvé  dans  les  registres  communaux  de  Passy  (H*®-Savoie), 
"  rière  "  à  la  place  de  dans  ^  :  «  "  rière  "  cette  commune  figure  à  toutes 
les  pages  des  registres  ».  Mais  cet  emploi  se  retrouve  dans  une  aire 
très  étendue. 

III  .  Syntaxe.  —  On  rencontre  aussi  des  faits  de  syntaxe  qui 
sentent  leur  lieu  d'origine  et  qu'on  peut  à  peu  près  sûrement  attri- 
buer au  français  de  provinces  particulières.  Par  exemple  l'emploi 
du  possessif  de  l'unité  au  lieu  du  possessif  de  la  pluralité,  comme 
chez  Montaigne  :  «  les  Avignonois  ont  passé  ici  devant  Monteux  avec 
*'  ses  trouppe  "  artilerie  et  équipage  »  ^. 

L'emploi  de  l'article  au  lieu  d'un  possessif  est  caractéristique  du 
Midi  :  «  Adieu,  ma  chère  sœur,  assure  la  maman  de  mon  respect  »  ''. 

Voici  deux  faits  que  je  crois  lorrains  : 

A.  leurs  remplace  eux  :  «  Je  suis,  entre  leurs  quatre,  emmené  en  ville  »  *  ; 

B.  Un  attribut  adjectif  est  joint  au  verbe  avoir,  comme  dans  : 
vous  avez  bien  aisé  de,  dans  le  sens  de  il  vous  est  bien  facile  :  «  Notre 
guide...  nous  fit  prendre  une  direction  par  où,  nous  disait-il, 
"  nous  aurions  plus  court  "  »  ^. 

Le  complément  de  même  avait  été  autrefois  construit  avec  de,  et 
cet  usage  s'était  conservé  dans  le  Midi  i".  On  trouve  des  survivances 


1.  Jean  Tullat,  Lett.  5  germ.  an  11-26  mars  1794,  Ern.  Picard,  An  Serv.de  la  Mat.,  p.  37 
(l'auteur  est  du  Puy-de-Dôme). 

2.  Id.,  ib.,  p.  39. 

3.  Bourgogne,  Mém.,  p.  78.  L'auteur  est  de  Condé-sur-Escaut  (Nord). 

4.  Id.,  Ib.,  pp.  81  et  205. 

5.  *  God.  Comp". 

6.  Paulin  de  Monteux,  Joiirn.,  p.  136  ;  cf.  les  Carpentrassien  son  sortg  avec  "  sa  troupe  " 
de  cavaillier  (Id.,  Ib.,  p.   139). 

7.  Cap.  Doat,  de  la  2"'  du  3  de  la  Dordogne,  9  juin  1793,  dans  De  Cardenal,  Recrut.  Armée, 
p.  414. 

8.  Chatton,  Cahier,  p.  62.  -Q-  Michel. 

9.  Bourgogne,  Mém.,  p.  217. 
10.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  473. 


300  HISTOIRE    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

dans  des  textes  de  la  région  :  «  "  que  nous  ne  payions  le  droit  de  mou- 
ture que  "sur  le  môme  taux  des  habitants"  de  la  ville  «i.  Comparez  : 
«  un  terme  qui  ne  serait  "  ni  plus  éloigné  de  cinq  ans  "  ni  "  plus  rap- 
proché de  trois  "  »  ^. 

Mais  je  serais  moins  affirmatif  au  sujet  d'autres  cas  où  le  tour  se 
rencontre,  par  exemple  dans  les  Observations  sur  le  régime  des  Incu- 
rables (Tuetey,  Assistance  publique,  t,  I,  p.  165)  :  «  nous  ne  sçavons 
pourquoi  ils  ne  peuvent  point  se  contenter  "  du  même  bouillon  des 
pensionnaires  "  ».  La  pièce  est  écrite  à  Paris,  et  rien  n'autorise  à  penser 
qu'un  homme  du  Midi  a  tenu  la  plume.  C'est  possible  pourtant. 

Incomber  sur  est  mis  à  la  place  de  tomber  dessus  par  des  officiers 
de  la  garde  nationale  de  Nancy  introduits  à  la  barre  :  «  On  a  armé  vingt 
spadassins,  disent-ils,  pour  "  incomber  sur  ces  jeunes  gens  "  »  ^.  Incom- 
ber sur  est  peut-être  un  lotharingisme  • —  Michel  le  considère  comme 
tel  —  on  ne  saurait  l'affirmer  positivement. 

Subvenir  de  semble  venir  du  Midi  :  «  Il  y  a  des  ressources  infinies 
pour  "  subvenir  de  l'État  "  »  *. 

Jouir  est  employé  avec  un  objet  direct.  Des  exemples  se  trouvent 
dans  tous  les  Cahiers  du  Midi. 

Conclusions.  —  On  pourrait  mener  cette  enquête  beaucoup  plus 
loin  que  je  ne  l'ai  fait.  Elle  ferait  découvrir  toutes  sortes  de  faits, 
très  intéressants  pour  le  dialectologue,  occupé  soit  des  patois,  soit 
des  diversités  locales  du  français.  Il  y  a,  sous  l'influence  des  événe- 
ments, affleurement  du  fleuve  souterrain  qui  coulait  sous  la  glace 
de  la  langue  écrite. 

Bien  entendu,  aucun  de  mes  lecteurs  n'ira  s'imaginer  que  ce  que  je 
viens  de  lui  mettre  sous  les  yeux  était  la  façon  ordinaire  d'écrire  des 
provinciaux.  Pour  trouver  de  semblables  échantillons  de  toutes  les 
erreurs,  il  a  fallu  longtemps  chercher  et  choisir  avec  soin.  J'ai  donné 
ce  qui  s'écartait  le  plus  de  l'usage  normal. 

Pourtant  il  existait  dans  les  campagnes  et  dans  les  villes  même  des 
gens  encore  moins  lettrés  que  ces  illettrés,  c'étaient  ceux  qui  n'au- 
raient pas    même    été   capables    de   faire    des   fautes,    puisqu'ils    ne 


1.  Coin.  Dr.  féod.,  p.  213  ;  lorsque  l'accusateur  public  vint  me  montrer  un  registre  des  déli- 
bérations sectionnaires  dans  hsquelles  le  Comité  des  subsistances,  "  le  même  d'aujourd'hui  ", 
avait  assisté,  je  lui  dis  de  les  (aire  arrêter  (Rie.  !«'  pluv.  an  11-20  janv.  1794,  .4c/.  Com.  Sal. 
p.,  t.  X,  p.  354). 

2.  Dol.  Son.  Toul.  et  Comminges,  p.  186  (Saint-Béat). 

3.  Bûchez  et  Roux,  t.  VII,  p.  136,  août  1790. ■©•  L.,  H.  D.  T.,  Fr.,  Bas-Lang.,  Goug.  ; 
♦Michel  :  incomber  sur  quelqu'un  n'est  pas  français.  On  l'emploie  improprement  pour  signi- 
fier :  dire  de  quelqu'un  des  choses  dures  et  désobligeantes,  soit  en  sa  présence,  soit  en  son 
absence.  Tomber  sur  quelqu'un,  lui  tomber  rudement  sur  le  corps. 

4.  Dol.  Sén.  Angoul.,  p.  362  (CouUonge). 


AUTRES  ÉLÉMENTS  LINGUISTIQUES  D'ORIGINE  PROVINCIALE  301 

•savaient  pas  écrire  du  tout.  Et  le  nombre  en  était  grand,  comme  le 
prouvent  les  procès-verbaux  des  assemblées  où  se  sont  préparés  les 
Cahiers.  Partout  une  quantité  de  citoyens  ont  déclaré  être  inca- 
pables de  signer.  Il  y  a  des  sindics  et  même  des  gresfiés  qui  ne  savent 
pas  orthographier  le  nom  de  leur  charge  ^.  Si  la  rédaction  n'a  pas 
été  remise  à  des  gens  un  peu  plus  instruits,  c'est  —  en  partie  au 
moins  —  parce  qu'il  ne  s'en  trouvait  pas  dans  la  paroisse. 

Resterait  à  se  demander  quelle  influence  les  pièces  où  s'étalent  cette 
ignorance  de  la  langue  ont  pu  avoir  sur  la  langue  nationale.  J'estime 
qu'elle  a  été  extrêmement  faible.  Le  contact  ne  contamine  pas  toujours. 

A  aucun  moment  les  provincialismes  —  je  devrais  dire  sous  peine 
d'être  «  suspect  »  les  départementalismes  —  n'ont  menacé  de  sub- 
merger Paris  ni  même  de  le  pénétrer.  Amassât-on  cent  fois  autant  de 
remarques  que  j'en  ai  donné,  l'influence  des  dialectes  sur  la  langue  cen- 
trale pourrait  encore  être  considérée  comme  nulle.  L'apparition  d'élé- 
ments provinciaux  est  à  noter,  mais  pour  leur  histoire  plutôt  que 
pour  l'histoire  de  la  langue  française.  Ils  ne  l'ont  jamais  troublée 
ni  même  menacée  de  trouble.  Des  ignorances,  des  inadvertances 
n'établissent  pas  des  intentions.  Pour  que  les  langages  locaux 
retrouvent,  non  la  vie,  mais  la  vogue  qu'ils  n'ont  jamais  perdue, 
.  pour  qu'on  s'intéresse,  qu'on  se  passionne  en  faveur  de  leur  salut  et 
de  leur  développement,  il  faudra  attendre  le  xix®  siècle.  Un  Raynouard 
annonce  l'avenir,  il  n'en  fait  pas  le  présent.  Les  manquements  à 
l'usage  commun  du  français  ne  l'auraient  pas  réjoui,  mais  scanda- 
lisé comme  autant  de  fautes  et  de  barbarismes. 

Les  gens  en  possession  de  bien  parler  et  de  bien  écrire  n'eussent 
rien  gagné  à  patoiser  peu  ou  prou.  Paris,  les  pouvoirs  publics,  les 
Assemblées,  les  journaux  même  n'accordaient  au  langage  des  cam- 
pagnes, nous  l'avons  vu,  aucune  sympathie.  Quand  ils  n'accusèrent 
plus  les  idiomes  de  fédéralisme,  ils  ne  leur  témoignèrent  qu'un  peu 
de  curiosité,  très  mesurée. 

Il  n'était  pas  sans  importance  pourtant  que  le  langage  des  cam- 
pagnes manifestât  son  existence.  Il  n'avait  aucune  chance  de  plaire, 
soit  !  Mais  il  pouvait  du  moins  agir  par  répulsion,  je  veux  dire  en 
faisant  sentir  davantage  la  nécessité  de  nationaliser  le  langage.  Si  on 
ne  fit  pour  cela  aucun  effort  véritable,  ainsi  que  nous  l'avons  vu,  les 
inconvénients  de  l'état  de  choses  existant  apparurent  du  moins 
avec  plus  de  netteté  et  dès  lors  se  développa  obscurément  l'idée  que 
l'État  avait  le  devoir  d'enseigner  et  de  propager  le  français  dans  tout 
l'Empire. 

1.  Voir  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  636  (Le  Puiset  Doré). 


SECTION  V 
FORMES  ET   SYNTAXE 


LIVRE  PREMIER 
LA    PHRASE    SIMPLE 


C'est  dans  les  formes  données  aux  mots  et  dans  la  façon  d'établir 
les  rapports  entre  eux  que  se  manifestent  surtout  les  effets  de  la 
Révolution. 

Il  ne  me  sera  pas  possible  toutefois  de  donner  un  tableau  un  peu 
complet  des  nouveautés.  Il  n'eût  guère  été  possible  non  plus  de 
les  classer  suivant  l'origine  de  chacune,  je  veux  dire  de  mettre  à 
part  faits  populaires,  faits  dialectaux,  etc.  Même,  si  j'avais  pu  me 
flatter  d'y  réussir,  l'exposé  ainsi  divisé  eût  été  trop  fragmentaire, 
trop  décousu.  En  outre,  il  eût  fait  apparaître,  comme  agissant  à  part 
les  unes  des  autres,  des  influences  perturbatrices  qui  en  réalité  se  con- 
fondaient. 

Personne  ne  s'étonnera  qu'au  lieu  de  suivre  la  vieille  division  aris- 
totélicienne des  «  parties  du  discours  »,  j'aie  classé  les  faits,  comme 
dans  mon  livre  La  Pensée  et  la  Langue,  d'après  les  idées  exprimées. 
Le  propre  des  événements  linguistiques  que  je  vais  exposer  est 
précisément  d'être  une  réaction  du  sens  profond  des  incultes  ou  des 
demi-cultivés    contre  la  scolastique  grammaticale. 

Je  voudrais,  avant  d'exposer  en  détail  le  trouble  apporté  dans  la 
grammaire  de  nos  textes,  me  défendre  et  défendre  mon  lecteur  de  la 
tentation  d'exagérer  le  désordre  de  la  morphologie.  Les  confusions 
amenées  par  l'absence  d'orthographe  en  grandissent  l'impression  jus- 
qu'il la  démesure. 

Voici  est  pour  et,  ou  bien  et  pour  est,  est  pour  ait  ou  inv^ersement. 
Mais,  dans  la  langue  parlée  correctement,  il  n'y  a  en  réalité  qu'un 
son  è  pour  chacune  de  ces  formes,  et  ceci  n'empêche  en  aucune 
façon  de  se  comprendre. 

De  même  pour  ce  et  se,  pour  ces  et  ses,  et  ainsi  de  suite.  L'intelli- 
gence en  paroles  n'a  pas  pour  condition  les  distinctions  auxquelles 
l'orthographe  nous  a  habitués. 


Histoire  de  la  langue  française.  X.  20 


CHAPITRE  PREMIER 
LES   ÊTRES,    LES   CHOSES,    LES   IDÉES   ET   LEURS   NOMS 

NOMS  PROPRES 

Il  arrive  qu'on  trouve,  au  lieu  d'un  nom  désignant  les  habitants 
d'un  pays,  d'une  ville,  etc.,  le  nom  de  la  ville  précédé  de  l'article 
au  pluriel.  A  côté  de  Les  Carpentr  as  siens,  Paulin  (de  Monteux)  dira  : 
«  les  "  Carpentras  "  ^  Ion  tué  ».  C'est  une  façon  de  s'exprimer  encore 
très  usuelle  aujourd'hui,  même  quand  le  nom  ethnique  serait  facile  à 
former.  On  pourrait  dire  dans  la  vallée  de  la  Meurthe,  les  Raonnais 
(les  gens  de  Raon-l'Étape),  on  dira  "  les  Raon  ". 

NOMS  COMMUNS 

Les  Genres.  —  Les  confusions  sont  nombreuses,  mais  rien  n'y 
indique  des  tendances  qu'on  puisse  rapporter  aux  circonstances. 

Passage  au  féminin.  —  Ce  sont  d'abord,  comme  toujours,  des 
mots  à  initiale  vocalique  précédée  ou  non  dans  l'écriture  d'une  h 
muette  :  épisode,  espace,  éteignoir,  éventail,  hospice-,  qui  sont  employés 
comme  féminins.  Citons  :  tous  les  jean-foutre  de  "  la  même  acabie  "  ^  ; 
notre  "  amalgame  s'était  effectuée  "  *  ;  le  sceau  de  la  liberté  apposé 
sur  les  portes  de  ces  "  antres  odieuses  "  ^  ;  "  une  amphythéâtre  "  de 
carabins  ^  ;  cette  nuée  de  sauterelles  rongeantes  et  d'"  insectes  veni- 
meuses "  '  ;  sous  leurs  "  ongles  crochues  "  *  ;  "  une  oremus  "  *. 

Comparez  :  aimant  beaucoup  mieux  "  l'ouvrage  faites  que  celles  " 
qui  est  à  faire  ^". 

Les  exemples  sont  naturellement  très  fréquents  dans  des   textes 

1.  Journ.,  p.  139  ;  cf.  ib.  :  pour  empêcher  que  "  les  Carpentras  "  ne  viennent  pas  pour 
prendre  les  foin  des  prêt  des  Poyaque. 

2.  Voir  P.  et  L.,  p.  92,  et  un  bon  chapitre  de  Goug.,  o.  c,  pp.  87  et  suiv.  Roll.  blâme 
l'emploi  au  féminin  de  nombreux  mots  :  écrevisse,  écritoire,  écumoire,  encrier,  etc. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  n°  211,  p.  8.  *Desgr.  d.  Goug.,  p.  88  ;■©■  tous  les  autres  dict.  VoirL. 

4.  Scrg.  maj.  Plazanet  du  2«  bat.  de  la  Dordogne,  Lettre  27  sept.  1793,  dans  De  Car- 
denal.  Recrut,  armée,  p.  418. 

5.  Hébert  P.  Duch.,  Br.,  n»  VIII,  fasc.  III,  p.  273  (17  oct.  1790).  O  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

6.  Lett.  Mère  Duch.,  p.  2.  *  Desgr.  d.  Goug.,  p.  89  ;  -Q-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

7.  Lem.,  17'^  Lett.  b.  patr.,  p.  5.  ■©•  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

8.  Id,  4â'  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  *  Desgr.  d.  Goug.,  Michel,  Roll.  Cf.   H.  L.,  t.  III,  p.  443. 

9.  Ponsignon,  Apologie  de  l'usaye  de  la  l.  fr.,  p.  15.  Suivant  A.  1762,  le  mot  était  familier. 
Pas  d'observations  dans  les  dict.  du  lang.  vie. 

10.  Observ.  sur  le  reg.  des  Incurables  (luetey.  Assis/.  pwW.,  t.  I,  p.  162).  *  Desgr.  d.  Goug., 
p.  94. 


LES  ÊTRES,  LES  CHOSES,  LES  IDÉES  ET  LEURS  NOMS  307 

non  imprimés   :   "  une  incendie  "  ^  ;    "  cette    hospice  "  ^  ;    "  ladite 
ordre  "  ^  ;  pour  aller  "  à  la  deuxième  étage  "  *. 

Il  y  a  d'autres  méprises  qu'on  ne  peut  expliquer,  celles-là,  par 
la  phonétique,  les  noms  commençant  par  une  consonne  '  :  «  oui, 
mes  camarades,  vous  braverez  "  la  malaise  "  »  ^. 

Passage  au  masculin.  — Inversement,  quelques  mots  féminins  sont 
masculinisés  ou  paraissent  l'être  :  «  Je  vais  faire  de  toi  "  un  enclume  "  de 
maréchal  »  ''.  Comment  l'auteur  prononçait-il  un  :  œn  ou  bien  un  (u  +  n)  ? 

(c ...  on  date  "  du  nouvel  ère  ",  sans  aucunement  y  accoler  l'ancien  »  ^  ; 
«  Il  accepta  1'  "  offre  généreux  "  de  son  bienfaiteur  »  ^. 

Sentinelle  est  employé  au  masculin,  comme  trompette,  l'idée 
entraînant  le  changement  du  genre  :  «  les  "  sentinelles  vigilans  "  qu'on 
ne  peut  surprendre  »  ^°. 

On  trouve  de  même  :  «  j'eus  "  un  ordonnance  "  tué  près  de  moi  ». 

L'idée  de  l'être  qui  exerce  la  fonction  domine  l'autre. 

Voici  au  contraire  la  garde  employé  pour  le  garde  :  "  la  garde  " 
de  la  forêt  ^^. 

En  espagnol  disparate  est  masculin.  Est-ce  pour  cela  qu'on  lui 
donne  ce  genre  dans  le  Sud-Ouest  :  «  on  ne  verra  pas  "  du  disparate  "  »  ^^  ? 

Comme  on  ne  voit  aucune  raison  vraisemblable  qui  explique  pour- 
quoi on  fait  d'épigraphe  un  masculin,  et  de  monopole  un  féminin,  il 
est  probable  que  c'est  l'ignorance  de  ces  mots  savants  qui  a  causé 
l'erreur  :  «  son  "  épigraphe  mystérieux  "  »  ^^  ;  «  si  nous  laissons  "  cette 
monopole  "  encore  impunie,  on  en  imaginera  encore  une  autre  »  ^*. 

1.  Ce  n'est  qu'un  feu  de  paille,  qui  peut  causer  "  «ne  incendie  "  (Lem.,  131''  Lett.  b.  pair., 
p.  4)  ;  et  Royou  mettre  le  feu  à  ses  allumettes,  et  souffler  comme  un  beau  diable  pour  faire  "  une 
incendie  "  (Id.,52«  Lett.  b.  pair.,  p.  4).  *  Dcssr.  d.  Gong.,  p.  93  :  Molard,  Michel,  RolL 

2.  En  sortant  de  "  cette  hospice  "  (Plan  d'un  hospice  d'éduc,  par  M™"  Vve  Amiard,  dans 
Tuetey,  Ass.  publ.,  t.  I,  p.  81  ;  cf.  p.  82  :  cet  hospice). -Q-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

3.  Proc.-Verb.  Interr.  A.  Chénier,  cité  plus  haut.  Le  mot  est  au  masc.  dans  la  même 
page.  -Q-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

4.  Chatton,  Cahiers,  p.  46.  *  Michel  ;-0-  autres  dict. 

5.  Voir  Roll.,  qui  blâme  légume  au  féminin. 

6.  Lem.,  22^  Lett.  b.  pair.,  p.  4.  *  Desgr.  d.  Goug.,  p.  100  ;-0-  tous  les  autres  lexiques.  Cf. 
H.L.,  t.  III,  p.  445.  On  a  peut-être  transporté  le  genre  du  simple  oiseau  composé. 

7.  Jumel,  Père  Duch.,  l'abbé  Maury,  cond.  à  Bicètre,  p.  5.  Cf.  Id.,  Ib.,  Renc.  du  Père 
Duch.  avec  Mirabeau,  p.  4.  Au  contraire  :  qui  bat  quelquefois  des  deux  mains  sur  deux 
"  enclumes  différentes  "  (Suite  du  Catéchisme,  p.  7).  *  Roll.  ;-0-.toiis  les  autres  dict. 

8.  Rapp.  Pol.,  Aiilard,  Paris...  Therm.,  t.  V,  p.  326.-©-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

9.  Père  Duchesne,  Br.  n"  24,  fasc.  VI,  p.  568.  *  Michel,  Roll.  ;-©•  tous  les  autres  dict. 

10.  Lem.,  50«  Lett.  b.  patr.,  p.  2.  Cf.  Les  Grégoire,  les  Péthion,  toujours"  sentinelles  vigi- 
lans "  (Id.,  144^  Lett.  b.  pair.,  p.  2-3)  :  Nous  voyons  des  "  sentinelles  épars  "  sur  les  toits 
(Dép"  de  Paris,  dans  Fréron,  Mém.,  p.  143).  *  Desgr.  d.  Goug.,  p.  98.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  450. 

11.  Le  Parquier,  Dol.  du  Baill.  d'Arqués,  p.  227,  art.  S.-©-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

12.  Au  Représ.  Dartigoyte,  25  prair.  an  11-13  juin  1794,  Adher,  Subs.  Tout.,  p.  130.-©- 
tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

13.  N.  de  B.,  Chrnn.  du  Mois,  sept.  1792,  n.  4.-0-  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

14.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  14,  fasc.  VI,  p.  531.-©-  tous  les  dict.  lang.  vie. 


308  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Formes  du  féminin.  —  Les  noms  employés  en  manière  d'adjec- 
tif tendent  à  prendre  la  forme  féminine  :  «  La  nation  est  "  brigande  " 
et  voleuse  quand  elle  ne  paie  pas  »  ^. 

En  revanche,  au  Tribunal  révolutionnaire,  une  femme  qui  venait 
déposer  était  communément  appelée  "  la  témoin  "  :  a  l'accusé  inter- 
pellé de  déclarer  quelle  est  la  liste  qu'il  a  montrée  à  "  la  témoin  "  »  ^. 

Soit  chez  Lemaire,  soit  chez  Hébert,  il  y  a  une  hésitation  visible 
quand  bougre  se  trouve  joint  à  un  nom  féminin.  Tantôt  ils  disent  : 
cette  bougre  de,  tantôt  :  cette  bougresse  de.  Comparez  :  "  cette  bougre 
de  chanson-là  "  ^,  et  Revenons   à  "  notre  bougresse  d'aventure  "  *. 

Le  féminin  semble  beaucoup  plus  rare,  comme  si  bougre  de  for- 
mait une  sorte  de  formule  ne  varietur. 

On  sait  combien  la  langue  a  répugné  longtemps  à  adopter  les 
féminins  savants  en  triée.  Il  s'en  trouve,  mais  non  dans  les  textes 
populaires  :  «  Le  grand  amas  de  souscripteurs  et  de  "  souscriptrices  " 
au  Cercle  social  »  ^.  Dans  le  peuple  on  disait  :  "  orateur  femme  "  ou 

femelle  ",  non  oratrice  ^.  Cf.  aujourd'hui  femme-peintre. 

Etudiante  apparaît  '. 

Formes  du  genre  dans  les  adjectifs.  —  Il  est  à  noter  que 
tricolor  est  resté  longtemps  avec  cette  forme  unique  pour  le  féminin 
comme  pour  le  masculin  :  porter  des  cocardes  "  tricolor  "  de  soie,  de 
coton  ou  de  laine  ^. 

Le  neutre  pis  cède  à  pire  ^  :  «  Je  ne  connais  "  rien  de  pire  "  que 
d'avoir  affaire  à  un  fou  »  ^*'. 

Nous  ne  sommes  pas  à  même  de  savoir  si  amie  cesse  alors  d'être 
distinct  de  ami.  La  différence  tend  en  tous  cas  à  s'effacer  ^^ 


1.  Mirabeau,  3  déc.  1790.  *  L.  ;0  H.  D.  T.,  Fér.,  tous  les  dict.  du  lang.  \ic. 

2.  Bull.   Trib.  Révol.,  n"   12,  p.  47.  Nombreux  autres  exemples  dans  la  même  page.  Cf. 
pp.  79,  268,  etc. 

3.  Lem.,  23»  Lett.  b.  pair.,  p.  3. 

4.  Hébert,  Père  Diich.,  Br.,  n°  8,  fasc.  VI,  p.  504.  Cf.  "  bougresse  "-là,  n»  20,  ib.,  p.  553.  Roll. 
blâme  pauvresse. 

5.  DÉb.  sur  le  Cercle  soc.,  Aul.,  Jacob.,  t.  I,  396.  Cf.  principes  qui  peuvent  donner  lieu  à 
des  interprétations  "  énervatrices  "  (Aul.,  .4c  .  Com.  Sal.  p.,  t.  XI,  p.  375). 

6.  Rapp.  Merc,  1"  niv.  an  II-21déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  I,  p.  315. 

7.  Décade,  an  III,  2*  trim.,  p.  43 

8.  Clvon.  du  Mois,  nov.  1792,  p.  13.  Voir  L.  :  Delille. 

9.  Cf.  P.  et  L.,  p.  728. 

10.  M"'<"  Roi.,  Mém.,  p.  173.  Cf.  Tout  ce  que  je  lui  reproche  de  "  pire  ",  c'est  d'avoir  donné 
des  épaulettes  à  une  foule  d'escrocs  (  Jumel,  Père  Ducli.,  Renc.  du  Père  Duch.  avec  INIirab., 
p.  6)  ;  Tout  va  "  de  pire  en  pire  "  ici  (Procéd.  c.  Langeac,  Let.  du  conc,  dans  Bull,  départ. 
des  Vosges,  p.  164)  ;  M.  de  Jonzac  ne  va  "  ni  pire  ni  mieux  "  (Ib.,  p.  165).  Voir  une  longue 
observation  dans  Féraud.  Cf.  Desgr.  d.  Goug.,  p.  107,  Michel,  Bas-Lang.,  L.  et  Allas  Ling., 
carte  1021. 

11.  Rolland  essaie  de  maintenir  la  longue  devant  œ  final  :  la  rue,  la  joie. 


CHAPITRE    II 
NOMINAUX 


Altération  de  forme  des  personnels.  —  Te  analogique  de  je 
se  substitue  à  tu  et  s'élide  devant  une  voyelle  :  "  t'es  "  sage.  Thurot 
(t.  I,  p.  279)  donne  un  témoignage  sur  l'usage  de  cette  prononciation 
dans  le  Hainaut.  Elle  était  devenue  courante  à  Paris.  Les  exemples 
fourmillent  dans  le  poissard  :  «  Quand  "  t'auras  passé  "  »  (Vadé,  Pipe 
cass.,  t.  III,  p.  243)  ;  «  "  t'as  menti  "  »  (Id.,  ib.,  p.  122),  etc.  On  compa- 
rera :  «"  moi  qu'étoit  "  avec  du  sesque  »  (Id.,  Chans.,  t.  IV,  p.  267). 

Ous,  ou  (=vous)  est  au  moins  aussi  ancien.  Il  était  d'origine  net- 
tement paysanne.  Molière,  après  les  Conférences,  l'avait  prêté  à  des 
ruraux  ^.  On  le  retrouve  :  «  ils  font  si  bien  qu'ils  vous  chasseront,  et 
puis  ils  diront  après  qu'  "  ous  "  êtes  tous  morts  de  la  clavelée  »  ^. 

Le  changement  de  lui  en  li  était,  depuis  longtemps,  extrêmement 
commun.  Était-ce  une  ancienne  forme  française  conservée  ou  bien 
une  réduction  phonétique  de  lui  ^  ?  Peu  importe  ici.  Tous  les  textes 
à  la  Vadé  l'affectent,  d'après  le  maître.  Ils  écrivent  souvent  "  l'y  "  *. 

C'est  là  sans  doute  que  l'a  pris  le  Père  Duchêne  Royaliste  qui  écrit  : 
«  "  l'y  "  oteriez-vous  sa  soupe,  foutre  «  ^  ? 

y  était  aussi  substitué  à  lui,  ou  plutôt  a  li,  si  voisin  dans  la  pro- 
nonciation. Desgrouais  l'avait  blâmé  (p.  510)  ;  Rolland  le  condamne 
aussi  (p.  347).  Les  exemples  imprimés  sont  assez  rares,  sauf  dans  les 
Père  Duchesne  :  a  ils  eussent  ameuté  le  peuple,  la  bête  de  garde  natio- 
nale "  y  "  seroit  tombée  dessus  «  ^. 

Desgrouais  n'avait  pas  manqué  de  noter  que,  dans  certains  pays, 
y  en  arrivait  à  remplacer  leur  :  «  la  municipalité  [ils]  y  sont  venu  au 
devant  "  y  "  présenter  les  cle  [aux  commissaires]  »  ''.  Nous  sommes 
ainsi  au  bout  d'une  évolution  où  y  tend  à  être  l'unique  forme  de 
l'objet  second,  soit  au  singulier,  soit  au  pluriel. 


1.  Rosset,  o.  c,  p.  215. 

2.  Père  Duch.  Royal.,  Conseil  pacif.,  p.  4.  C'est  la  vieille  excuse  du  berger  de  Pathelin. 

3.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  289. 

4.  ça  "  l'y  "  port'rait  bonheur,  ça  "  y  "  attirerait  des  pratiques  (Vadé,  Raccol.,  se.   II)  ;on 
l'  "  y  "  rendra  (Id.,  Bouq.  poiss.,  t.  III,  p.  256).  Cf.  Rosset,  o.  c,  p.  483. 

5.  Réfl.  s.  le  Clermon.,  p.  7. 

6.  P.  Duch.  ci-dev.  V  Colomb.,  n°  8,  p.  5. 

7.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  141. 


310  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Il  est  probable  que  des  recherches  le  feraient  découvrir  dans  le 
rôle  d'objet  direct,  où  on  le  trouve  universellement  employé,  de  la 
Nièvre  à  la  Suisse  et  de  Besançon  à  la  vallée  inférieure  du  Rhône  : 
"  j'y  ferme  "  et  "  j'y  cloue  "  =  je  le  ferme  et  je  le  cloue. 

Sti-là  remplace  souvent  celui,  sans  avoir  de  valeur  emphatique 
spéciale.  M°^®  de  Genlis  cite  une  chanson  sur  le  maréchal  de  Loeven- 

dal  : 

"  Sti-là  "  qui  pinça  Berg-op-Zoom 
Est  un  vrai  moule  à  Te  Deum  ^, 

Un  nouveau  nominal.  —  Quiconque,  tout  en  restant  conjonctif, 
prend  le  sens  de  n  importe  qui,  et  devient  un  nominal  indéterminé  ^  : 
«  600  hommes  au  moins  s'empareraient  de  la  salle  des  Jacobins  et  en 
défendraient  l'approche  à  "  quiconque  "  »  ^  ;  «  Je  défie  "  quiconque  " 
de  nier  ces  faits  »  *. 

Nominaux  et  noms.  —  Ceux,  considéré  comme  une  sorte  de 
nom  véritable,  est,  comme  un  nom,  accompagné  de  l'article  défini 
ainsi  qu'il  arrivait  autrefois  :  «  Ce  considéré,  citoyen,  il  vous  plaise 
ordonner  que  "  les  ceux  "  en  possession  et  même  "  les  ceux  "  qui 
ne  le  sont  pas,  aient  le  pouvoir  de  leur  faire  réintégrer  chacun  en 
droit  soi  »  ^. 

Un  queuques  uns,  au  sens  de  quelquun,  quelques  uns,  où  un  est 
venu  s'ajouter  à  l'expression  nominale,  est  à  peu  près  du  même 
ordre  :  «  il  y  aura  "  un  queuques  uns  "  »  ^.  C'est  un  emprunt  au  jargon 
de  Vadé. 

Cependant  on  trouve  cet  un  quelquun  dans  des  Cahiers  du  Midi  : 
«  "  un  quelqu'un  "  a-t-il  le  malheur  de  perdre  une  bête  de  mort...  »  ^ 

1.  Mém.,  p.  7. 

H.  Cf.  P.  et  L.,  p.  138.-0-  L.  et  tous  les  dict.  du  lang.  vie. 

3.  Dutardà  Garât,  20  mai  1793,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  I,  p.  261. 

4.  Grég.,  Mém.,  t.  I,  p.  444.  Dans  la  phrase  qui  suit,  y  a-t-il  simplement  introduction 
d'un  qui  superflu,  ou  bien  faut-il  traduire  quiconque  par  un  quelconque  :  Non,  foutre,  mais 
bien  contre  "  quiconque  "  de  ses  ministres,  qui  oserait  encore  se  servir  du  nom  du  roi  (Jcan- 
Bart,  n°  XXVI)  ? 

5.  La  Portelette,  Somme,  Part.  Biens  commun.,  p.  620. 

6.  Père  Duch.  Royal.,  Cons.  pacif.,  p.  5  ;cf.  C'est  donc  "  un  queuques-uns  "  qu'on  ne  voit 
foutre  pas  {Avis  du  Père  Duch.,  p.  5). 

7.  Dol,  Sén.  Bigorre,  p.  168  (Boo-Silhen). 


CHAPITRE    III 
LA  QUANTITÉ 


Les  nombres.  — Les  choses  non  nombrables  et  le  pluriel.  — 
Les  pluriels  des  noms  abstraits  sont  fréquents  ^  ;  ils  n'ont  rien  de 
populaire  :  «  Ce  sont  "  des  spiritualités  "  trop  déliées  pour  supporter 
le  choc  des  discussions  »  ^  ;  «  Les  nations  libres  aspirent  à  un  autre  genre 
de  magnificence.  Leur  luxe,  c'est  "  les  grandes  utilités  "  >)  ^. 

Formes  du  pluriel  dans  les  noms.  —  L'hésitation  est  grande 
sur  les  rapports  du  singulier  en  al  et  du  pluriel  en  aux  ;  on  sent  que 
l'analogie  pousse  à  la  destruction  de  l'ancienne  morphologie  :  «  Les 
bouchers  ont  fermé  leurs  "  étals  "  ce  matin  »  *. 

Jean-Bart  affecte  les  pluriels  en  als  :  «  il  faudra  de  nouveaux 
"  municipals  "  »  ^. 

Marg.  Buffet  admettait  encore  bestial  et  bétail.  On  retrouve  la 
forme  bestial  qui  s'est  conservée  dans  plusieurs  dialectes.  Archaïsme 
ou  analogie  ?  Je  penche  pour  la  première  hypothèse  :  «  par  ce  moyen 
vont  détruire  la  vaine  pâture  et  obliger  "  le  bestial  "  à  une  extrême 
disette  »  ®.  «  Nous  avons  envoyé  paître  notre  "  bestialle  "  sur  les 
friches  »  ^. 

L'analogie  a  fait  du  reste  apparaître  bestiau  :  «  défendu  à  quiconque 
n'aurait  pas  de  propriété  de  pouvoir  tenir  "  aucun  bestiau  "  »  ^. 

Expressions  de  quantité.  —  Mille  se  rencontre  multiplié  par 
un  nombre  indéterminé,  comme  il  l'est  par  un  nombre  précis  dans 
dix  mille  ou  douze  mille  :  «  il  fournit,  dès  le  moment,  le  moyen  d'occuper 
""  plusieurs  mille  "  ouvriers  »  ^. 


1.  Cf.  P.  et  L.,  p.  96,  et  H.  L.,  t.  III,  p.  461. 

2.  Necker,  Poiw.  exéc,  t.  VIII,  p.  450. 

3.  Clavière,  Conv.  Nat.,  5  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  360,  col.  1. 

4.  Rapp.  de  Letassey,  23  niv.  an  11-12  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  Il,  p.  323. 

5.  N"  LUI,  p.  4. 

6.  Let.  Maire  et  J.  de  Paix  de  Falaise,  Calvados,  Com.  Droits  féod.,  p.  553. 

7.  Plécy  du  Bunois,  S.-et-M.,  18  juin  1792,  Part.  Biens  commun.,  p.  225. 

8.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  121  (Mairé-Lévescault).  Cf.  P.  et  L.,  p.  102  :  bestiau. 

9.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Gonst.,  t.  I,  p.  395,  21  juil.  1790. 


312  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

La  forme  un  petit  peu  s'écrit  :  «  par  saisies  "  du  petit  peu  "  des 
meubles  qu'ils  peuvent  avoir  en  leur  pouvoir  »  ^. 

Rolland  blâme  tout  plein  de. 

Divers  adverbes  sont,  comme  en  tous  temps,  employés  pour  mar- 
quer les  grandes  quantités  :  «  il  s'est  fait  "  considérablement  d'af- 
faires "  à  terme  »  ^  ;  «  les  banquiers...  ont  "  immensément  de  livres  " 
en  gage  ou  en  dépôt  »  ^. 

J'ai  rencontré  fort  peu  précédé  de  si  :  «  "  si  fort  peu  "  que  le  prix 
du  rachat  soit  fixé  »  *. 

La  quantité  indéfinie  et  l'article  indéfini  pluriel.  —  Dans 
la  plupart  des  provinces  et  aussi  à  Paris,  on  semble  ignorer  non 
seulement  les  règles  concernant  les  formes  de  de  employé  comme 
indéfini,  pluriel  de  un,  mais  même  la  distinction  réelle  et  fondamen- 
tale entre  la  préposition  de  et  les  formes  de  l'article. 

Considérons  d'abord  des  pour  de  :  «  trop  onéreux  pour  "  des  pauvres 
communautés  "  »  (Gassin,  p.  253)  ;  «  ce  qui  évitera  "  des  grands  incon- 
vénients "  »  (Grimaud,  p.  257)  ;  «  une  infinité  de  charges...  sont  deve- 
nues "  des  vains  titres  "  »  (Le  Luc,  p.  291)  ;  «  Daignez,  citoyens  col- 
lègues, employer  tous  les  moyens  que  les  localités  pourront  vous 
fournir  pour  en  avoir  "  des  vieux  "  que  vous  feriez  réparer  de  suite  «  ^  ; 
«  il  fallait  faire  "  des  petits  ponts  "  sur  "  des  grands  fossés  "  »  ®. 

On  notera  particulièrement  des  avec  autres  :  «  il  se  trouve  des  jeunes 
gens  de  la  première  réquisition,  "  des  autres  "  qui  n'avaient  point 
de  cartes  de  sûreté  »  ''. 

En  particulier,  un  nom  au  positif  précédé  de  l'article  indéfini  des 
tend  à  garder,  alors  qu'on  introduit  une  négative,  le  même  article. 
C'est  un  vieil  usage  *  :  «  On  visitait...  toutes  les  voitures...  pour  voir 
s'il  n'y  avait  "  point  des  armes  "  »  *  ;  Dartigoyte  :  «  Louis  Capet  est 
notoirement  coupable,  il  ne  faut  donc  "  pas  des  formalités  "...  Ceux 
qui  aujourd'hui  ne  veulent  pas  "  des  formes  ",  vous  reprocheraient 
demain  votre  précipitation  »  ^°  ;  «  nous  sommes  dans  un  temps  très 
mauvais...  que  les  maîtres  ne  nous  donnent  "  point  de  l'ouvrage  "  »  ^^. 

1.  Vallelon,  Lot-et-Gar.,  Part.  Biens  commun.,  p.  506.  Censuré  dans  Rolland,  art.  un 
petit  peu.  On  remarquera  que  petit  peu  est  suivi  de  des,  non  de  de,  11  n'a  pourtant  pas  une 
valeur  partitive. 

2.  Aul.,  Paris...  Emf).,t.  I,p.  536, 25  niv.  an  XIII-15  janv.  1805.  Cf.  Id.,  /fr.,pp.  174et  suiv. 

3.  Id.,  Jb.,  t.  I,  p.  732,  30  {^erm.  an  XIII-20  avr.  1805. 

4.  Req.  de  la  Mun.  de  S'-Felix  de  Pommiers,  Gironde,  Com.  Dr.  féod.,  p.  94. 

5.  Com.  Sal.  p.  à  div.  repr.,  5  juin  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  IV,  p.  45). 

6.  Cap.  Coignet,  p.  88. 

7.  Rapp.  Charmont,  6  niv.  an  11-26  déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.  5. 

8.  Roll.  blâme  :  Nous  n'avons  point  "  du  vin  "  (Art.  de,  p.  91). 

9.  Hébert,  Père  Ducli.,  Br.,  n"  20,  fasc.  VI,  p.  554.  Cf.  F.  lîrunot,  Doctr.  Malh.,  p.  346. 

10.  Conv.,  15  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXI,  p.  330-331. 

11.  Pét""  d'Agric.  de  Béziers,  Part.  Biens  commun.,  p.  489. 


LA  QUANTITE  313 

Personne  n'a  ignoré  l'usage  du  simple  de  comme  le  Savoisien  Féaz 
dans  son  Journal.  Il  écrit  :  "  une  grande  quantité  des  soldats  "  (p.  415)  ; 
ils  n'avaient  "  point  de  la  troupe  "  à  Saint-Michel  (p.  418)  ;  tout  le 
monde  tremblait  "  de  la  frayeur  "  (p,  424)  ;  "  beaucoup  du  monde  " 
(ib.)  ;  il  a  renversé  "  beaucoup  de  la  vigne  "  (p.  466)  ;  donc  on  la 
rempli  "  du  foin  "  et  d'avoine  (p.  427)  ;  dans  le  mois  d'octobre  il  a 
point  fait  "  de  la  pluie  "  (p.  450)  ^. 

On  trouve  du  reste  aussi  de  pour  des,  mais  c'est  beaucoup  plus 
rare  :  «  Ce  qui  éviterait  "  bien  d'abus  "  »  (Ramatuelle)  ;  «  de  nouveaux 
juges...  auxquels  il  sera  payé  "  de  gages  "  »  ^.  La  langue  libre  tend 
visiblement  à  généraliser  la  forme  des.  Le  dernier  fait  cité  ne  montre 
qu'une  survivance  régionale  particulière  de  la  forme  de. 

Choses  non  nombrables.  Partitifs.  — ■  Le  désordre  est  le  même 
dans  l'emploi  du  partitif  de  quand  il  s'agit  de  matières  partageables. 
Opposer  :  «  Sous  cette  condition  que  les  habitants  n'avaient  que  la 
faculté  d'y  faire  "  de  blé  "  »  ^,  et  :  «  On  trouve  "  de  la  bonne  viande  " 
à  une  livre  »  *. 

Il  est  à  noter  qu'on  avait  tendance  à  mettre  le  partitif  derrière 
des  adverbes  de  quantité,  à  dire,  par  exemple  :  "  suffisamment  de 
l'eau  ",  au  lieu  de  suffisamment  d'eau  ^. 

Partitif  et  défini.  —  Est-ce  une  simple  omission  ou  l)ien  le 
volontaire  Denis  ne  faisait-il  pas  de  différence  entre  la  et  de  la.  II 
écrit  :  «  Si  je  n'ai  pas  répondu  de  suite  à  votre  première  lettre,  ne 
croyez  pas  à  la  négligence  »  ^. 

DES  emphatique.  ■ —  On  rencontre  communément  des  quand  le 
sujet  parlant  éprouve  de  la  surprise  relativement  à  la  quantité  : 
«  il  tiendra  ces  vendeurs  "  des  deux  ou  trois  ans  "  sans  leur  rendre 
compte  ))  ■'.  Rien  d'absolument  nouveau  ni  de  caractéristique  là  dedans. 


1.  Cf.  Divisée  en  "  une  quantité  excessive  des  juridictions  "  (Mireiir,  Sénéch.  de  Dragui- 
gnan,  Roquebrune,  p.  379)  ;  "  quel  surcroît  des  maux  "  pour  vos  sujets  (Id.,  Ib.,  S'«-Maxime, 
p.  416). 

2.  Mireiir,  o.  c,  pp.  358  et  490. 

3.  Curé  de  la  Cavalerie,  Aveyron,  Part.  Biens  commun.,  p.  432.  Autres  exemples  dans 
le  même  texte. 

4.  Rapp.  Grivel,  13  sept.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  I,  p.  87. 

5.  Roll.  blâme  cet  usage. 

6.  Lett.  18  prair.  an  II-6  juin  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  43.  A-t-on  omis 
d',  ou  bien,  comme  dans  les  pays  de  l'Est,  de  la  s'est-il  contracté  en  da  ida  bonne  viande  ; 
est-ce  da  qu'on  a  voulu  écrire,  ou  enfin  la  est-il  pour  dla  =  de  la  ? 

7.  Cali.  d'Haumeville.  Cf.  Estienne,  Cah.  Gén.  Metz  et  Nancy,  t.  III,  p.  196  et  Nous  nous 
plaignons  d'avoir  en  Bretagne  "  des  quatre  et  cinq  "  degrés  de  juridiction  (Cah.  Sén.  Rennes, 
p.  588,  Domloup). 


314  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Pour  donner  une  idée  de  la  confusion  qui  pouvait  exister  dans 
certains  esprits,  je  rapporterai  un  fait  où  elle  se  marque  brutale- 
ment. Par  une  crase  semblable  à  celle  du  moyen  âge  on  trouve 
des  =  de  +  les  (objet  pronom)  :  «  qui,  très  souvent,  se  trouvant 
désœuvrés,  l'on  est  obligé  "  des  nourrir  "  et  leurs  enfants,  et 
"  des  "  imposer  au  bas  du  rôle  »  ^. 

DisTRiBUTiFs.  —  Dans  beaucoup  de  pays,  la  répartition  de  fonc- 
tions entre  chaque  et  chacun  n'a  pas  eu  lieu.  Chacun  continue  à  s'em- 
ployer comme  adjectif  :  «  faire  à  son  seigneur  "  chacune  semaine  " 
une  corvée  »  ^. 

Il  faudrait  rechercher  si  on  ne  trouve  pas  déjà  fréquemment 
chaque  pour  chacun  :  à  trois  francs  "  chaque  ".  En  voici  en  tout  cas 
un  exemple  :  «  laissant  environ  600  hommes  à  "  chaque  "  »  ^. 

1.  Estienne,  Cah.  Gén.  Metz  et  Nancij,  t.  III,  p.  178,  Goviller. 

2.  Remontr.  labour,  et  cultiv.  H'«-Marche,  Creuse,  Com.  Dr.  féod.,  p.  102.  Voir  H.  L., 
t.  II,  p.  320,  et  t.  III,  p.  520. 

3.  Hoche,  17  brum.  an  II-7  nov.  1793,  Carnot,  Corr.,  t.  IV,  p.  49. 


CHAPITRE    IV 

REPRÉSENTANTS  ET  REPRÉSENTÉS 


Rapports  entre  les  idées  et  rapports  entre  les  mots.  — 
Établir  exactement  les  rapports  entre  les  idées  est  une  opération 
logique  et  naturelle  de  l'esprit  ;  établir  les  rapports  entre  les  mots 
€st  une  règle  de  grammaire.  Dans  la  langue  populaire,  on  observe 
un  peu  partout  une  tendance  à  établir  les  rapports  plutôt  avec  les 
idées  qu'avec  les  mots.  Ceci  se  voit  très  nettement  dans  la  représen- 
tation. 

On  trouve  très  souvent  ils  se  rapportant  à  un  antécédent  mal 
déterminé,  ou  même  sans  antécédent  ^  :  «  on  propose  une  souscription 
à  laquelle  prend  part  qui  veut,  sans  même  qu'  "  ils  se  connaissent  "  «  ^  ; 
Ils  renvoie  à  ceux  qui  veulent  impliqué  dans  qui  veut. 

«  Que  demain  le  peuple  se  conduise  envers  l'Assemblée  Nationale 
comme  depuis  huit  jours  "  ils  "  se  conduisent  à  l'égard  du  chef  du 
pouvoir  exécutif  »  ^  ;  «  retirer  ces  fusils  de  l'étranger,  afin  de  diminuer 
les  moyens  qu'  "  ils  "  ont  de  continuer  la  guerre  »  ^  ;  «  Dans  la  nuit  du  27 
au  28,  l'Espagnol  attaqua  nos  batteries...  "ils  "  étaient  passés  à  côté 
de  nos  avant-postes  »  ^  ;  «  Le  patriotisme  de  cette  partie  de  nos  côtes 
n'est  pas  douteux  ;  "  ils  "  brûlent  tous  du  désir  de  combattre  les 
ennemis  extérieurs  »  ®. 

Dans  son  langage  rustique,  un  Savoisien  écrira  :  «  "  la  France  nas- 
sionale  il  sont  "  venu  pour  les  chacher  [chasser]  »  '.  Cf.  «  Je  terminerai 
par  vous  observer  que,  de  jour  en  jour,  les  travaux  près  les  armées 
deviennent  plus  importants,  que  les  circonstances  "  les  "  forcent  à 
prendre  des  mesures  vigoureuses  »  ^. 

"  Les  "  comme  "  ils  "  se  rapporte  à  un  pluriel  qui  est  dans  l'esprit. 
,Les  exemples   sont  nombreux  :  «  Si  le  mode  du  partage   était   fait, 


1.  Cf.  P.  etL.,  p.  275. 

2.  Merlin,  19  août  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  222. 

3.  Jacob.,  6  août  1792,  Aul.,  Jacob.,  t.  IV,  p.  187. 

4.  Barère,  Carnot,  24  Mm.  an  11-14  déc.  1793,  Aul.,  Ad.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  390. 

5.  Repr.  ;.  l'armée  d.  Pyr.-Or.,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  687. 

6.  J.  B.  S<-André,  22  frim.  an  11-12  déc.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  IX,  p.  359. 

7.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  144. 

8.  Lacoste,  4 flor.  an  II,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  20. 


316  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

les   communes  "  les  "  auraient   distribués  [entendez  les  biens  com- 
munaux] »  ^. 

Leur  représente  de  même  l'idée  plurielle  contenue  dans  un  nom^ 
singulier  :  «  Ce  Bonnin  [ouvrier  imprimeur]  ne  cessoit  de  calomnier  la 
convention  nationale,  de  "  leur  "  prodiguer  les  qualifications  les  plus 
révoltantes  »  ^  ;  «  on  avait  effrayé  le  peuple  en  "  leur  "  disant  qu'on  venait 
les  égorger  »  ^  ;  «  Le  bataillon  que  nous  avons  remplacé  était  à  la  merci 
parce  qu'il...  avait  été  entièrement  oublié  par  "  leur  "  département  »  *. 

Enfin,  on  trouve  eux-mêmes  ajouté   pour   insister    sur   ce  pluriel 
virtuel  :  «  Elles   accusoient    le    gouvernement  d'être  "  eux-mêmes 
accapareurs  »  ^. 

Ce  qui  se  produit  pour  le  nombre  se  produit  aussi  pour  le  genre. 
Un  représentant  masculin  remplace  un  féminin  quand  on  a  en  vue 
des  hommes  :  «  pressez  les  administrations  qu'  "  ils  "  emploient  tous 
les  bras,  ceux  des  femmes,  des  filles  »  ^.  Ils  veut  dire,  à  proprement 
parler,  les  gens  qui  en  font  partie.  Cf.  «  Que  les  communautés  aient 
l'administration  des  eaux  minérales,  qu'  "  ils  "  aient  le  droit  d'en 
employer  le  revenu  »  ''. 

L'idée  du  nombre  et  l'emploi  des  possessifs.  —  L'emploi  des 
possessifs  se  ressent  de  cette  propension  à  substituer  le  pluriel  au 
singulier.  Le  possessif  de  la  pluralité  prend  la  place  de  son  dans  les 
inêmes  cas  où  nous  avons  vu  le  verbe  se  mettre  au  pluriel. 

«  Le  peuple  se  jetait  sous  l'échafaud  pour  éponger  le  sang  qui  cou- 
lait avec  "leur"  mouchoir  ou  une  partie  de  "leur"  chemise»  ®  ;  «  c'est 
la  promenade  favorite  du  haut  clergé  et  je  ne  saurais  aller  sur 
"  leurs  "  brisées  »  ^  ;  «  Notre  cavalerie  a  amené  "  leurs  "  chevaux  »  ^°  ; 
«  une  certaine  section  de  notre  paroisse  fit  le  partage  de  "  leurs 
communes,  il  y  a  quelque  temps  »  ^^  ;  «  la  troupe  de  ligne  vendait  les  gros 
sols  de  "  leur  "  paye  »  ^^  ;«  elle  est  obligée  de  l'acheter  totalement,  tant 
pour  les  entretiens  de  "  leurs  "  harnois  que  pour  se  chauffer  »  ^^  ; 
«  le  parti  qui  faisait  mouvoir  sa  langue  pour  mettre  "  leur  "  scéléra- 

1.  Part,  des  Biens  commun.,  p.  489.  • 

2.  Bull.  Trib.  Bévol.,  IV«  partie,  n°  51,  p.  203. 

3.  Rapport  Delabarre,  12  août  1793,  P.  Caron,  Bapp.  Ag.  Intér.,  t.  I,  p.  232. 

4.  Lett.  Command.  Virideau,  24  oct.  1792,  De  Carden  il,  Becrul.  Armée,  p.  410. 

5.  Rapp.  de  Pol.,  29  therm.  an  III-16  août  1795,  Aulard,  Paris...  Therm.,  t.  II,  p.  170. 

6.  Saunier  et  Adant  au  Min.  Intér.,  sept.  1793,  P.  Caron,  Bapp.  représ.  Départ.,  p.  20. 

7.  Ool.  Sén.  Riftorre,  p.  256  (Esquièze). 

8.  Routanquoi,  Souven.  Alar.-Vict.  Monnard,  p.  50. 

9.  Hébert,  Père  Duch.,  Rr.,  n"  8,  fasc.  VI,  p.  507. 

10.  Renard,  Lett.  .Saum.,  2  sept.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  23. 

11.  La  Mun.  de  Cliambon,  M'i^-Loire,  1"'  mars  1792,  Part.  Biens  Commun.,  p.  119. 

12.  Rapp.  Pol.,  20  therm.  an  III-7  août  1795,  Aul.,  Paris...  Therm.,  t.  II,  p.  144. 

13.  DjL  de  la  par.  de  Maneliouville,  cité  plus  haut. 


REPRÉSENTANTS  ET  REPRÉSENTÉS  317 

tesse  [celle  des  gens  du  parti]  à  l'abri  de  l'innocence  »  ^  ;  a  La  Sûreté 
générale  exigeant  qu'aucune  des  pièces  envoyées  à  la  Convention 
ne  soient  arrettees  dans  "  leur  "  route  »  ^  ;  «  chacun  courait  les  prendre 
[les  armes]  dans  "  leur  "  district  «  ^. 

Le  pluriel  prévaut  tout  naturellement  aussi  dans  des   cas  où  le 
singulier  est  un   singulier  d'espèce  :  «  dans  ces   clos  il  [l'habitant  : 
entendez  les  habitants]  coupe  le  premier  foin  ;  après  cela,  "  leurs 
vaches  y  restent  jusqu'à  l'hiver  »  *. 

A  on  indéfini  on  rapporte  des  pronoms  ou  des  adjectifs  à  personne 
déterminée  :  «  on  n'en  connaît  le  prix  que  lorsqu'  "  on  "  est  assuré  de 
trouver  de  la  consolation  dans  "  nos  "  peines  »  ^. 

Quelquefois  il  faut  vraiment  chercher  assez  loin  le  pluriel  logique 
qui  commande  :  «  le  décret  qui  ordonne  la  levée  en  masse  de  la  nation 
ne  pourvoit  point  à  "  leur  "  subsistance  »  ®,  est-ce  que  leur  se  rapporte 
à  nation  ou  à  lei^ée  en  masse,  le  rapport  est  grammaticalement 
irrégulier.  «  Le  départ  de  l'escadre  anglaise  de  la  rade  d'Hyères,  les 
renseignements  que  nous  avons  reçus  qu'elle  a  ordre  de  s'emparer 
de  l'île  de  Corse,  pour  donner  au  moins  en  Angleterre  le  change  à 
l'opinion  publique  sur  "  leur  "  défaite  à  Toulon,  a  fait  redoubler 
nos  efforts  »  '. 

Quand  au  contraire  il  y  a  une  idée  de  distribution,  même  si  chacun 
ne  se  trouve  pas  dans  la  phrase,  il  arrive  que  son  remplace  leur  :  «  les 
mêmes  personnes  peuvent  travailler  à  différentes  sections,  selon 
"  son  "  goût  »  ®. 

Concurrence  des  possessifs  et  de  en.  —  La  règle  classique 
n'est  bien  entendu  pas  observée  :  «  On  s'occupe  de  continuer  "  sa 
construction  "  [de  la  route]  »  ^,  et  non  pas  :  d'en  continuer. 

1.  Rapp.  de  Perrière,  8  sept.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  I,  p.  36. 

2.  Reg.  Soc.  pop.  d'Amiens,  f"  12  v»,  15  prair.  an  II-3  juin  1794  (Lett.  à  Gérard  Scellier). 

3.  Boutanquoi,  Soiw.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  42. 

4.  Lett.  du  vol.  Brault,  11  sept.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  134.  Cf.  l'en- 
nemi n'avait  pas  encore  tiré  un  coup  de  canon  sur  la  ville,  mais  "  Lurs  "  retranchements  étaient 
faits  (Fricasse,  p.  22). 

5.  Houchard,  Lett.  à  sa  belle-sœur,  III,  Chuquet,  Lett.  de  1793,  p.  213. 

6.  Aul.,  .Jacob.,  t.  V,  p.  357. 

7.  Moltedo,  Saliceti,  Port  de  la  ^lontagne,  9  pluv.  an  II,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  X, 
p.  502. 

8.  Com.  de  Mendie,  Arch.  Nat.,  F''^  936,  cité  plus  haut. 

9.  P.  Caron,  L'enq.  s.  les  routes,  p.  357  (Yonne).  Le  rapport  n'est  pas  signé  de  l'ingénieur. 


CHAPITRE    V 

LA  DÉTERMINATION 


Détermination  pah  adjectifs.  —  On  voit  se  répandre  l'usage 
de  remplacer  par  un  adjectif  le  nom  construit  avec  une  préposition  ^  : 
«Chaque  "  chef  régimentaire  "  sera  en  correspondance  avec  le  district 
principal  »  ^  ;  «  Sur  la  proposition  du  "  colonel  légionnaire  "  »  ^. 

Double  détermination.  —  Les  exemples  sont  nombreux  dans 
l'ancienne  langue.  Voici  qui  rappelle  l'usage  du  moyen  âge  :  «le  citoyen 
Brémont,  "  dont  son  habitation  "  est  hors  du  village  »  *. 

Formes  de  l'article  dit  défini.  —  On  voit  paraître  en  le  et  en 
les  à  la  place  des  anciennes  formes  contractées. 

Le  premier  se  rencontre  dans  les  textes  de  la  région  de  la  Loire  : 
«  quoique  nous  ayons  été  "  en  le  "  plus  grand  danger  »  ^. 

Voici  le  second  :  «  les  matériaux  qui  étaient  "  en  la  "  paille  et  "  les  "^ 
branchages  »  ^.  Il  est  vrai  que  les  est  séparé  de  en  par  un  premier 
complément  dont  la  forme  n'a  jamais  été  contractée  :  en  la. 

L'usage  de  faire  suivre  celui,  ceux  d'une  détermination  était  depuis 
longtemps  beaucoup  plus  étendu  que  ne  le  laisseraient  supposer  les 
règles  ''. 

A  l'époque  révolutionnaire  les  exemples  foisonnent  :  «  "  celui  sur 
les  subsistances  "  [le  décret]  »  ^  ;  «  "  Celle  [l'urne]  à  droite  "  porte  cette 
inscription  sur  son  piédestal  »  ^. 

Dans  les  écrits  où  on  afîecte  ou  bien  dans  ceux  où  on  emploie  la 
langue  parlée  par  le  peuple,  celui  suivi  d'une  détermination  non 
autorisée  ou  d'une  qualification  se  rencontre  à  toutes  les  pages. 

1.  Cf.  P.  et  L.,  p.  160. 

2.  Ass.  Nat.,  23  sept.  1789,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  IX,  p.  131,  coL  2.  Régimentaire  *L.  s.  d. 

3.  Loi  du  8  sept.  1792,  art.  V,  Coll.  Lois,  t.  XI,  p.  257. 

4.  Pétition  à  la  (Convention  de  deux  habit,  de  Poix,  12  janv.  1790,  Berland,  Domm. 
Valmy,  p.  403. 

5.  LcU.  du  vol.  Brault,  de  Mayenne,  14  nov.  1792,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  119. 

6.  LpII.  de  Combaud  cadet,  13  mess,  an  II-l"  juil.  1794,  id.,  ih.,  p.  209. 

7.  Voir  II.  L.,  t.  VI,  p.  1642. 

8.  M">-  Roi.,  Mém.,  p.  187. 

9.  Monit.,  16  prair.  an  II,  Aulard,  Orat.  Révol.,  Législ.  et  Conv.,  t.  I,  p.  39.  Cf.  la  plus 
perfide  [des  inculpations]  est  sans  contredit  "  celle  relative  "  au  rapport  que  tu  as  fait  sur  mon 
compte...  (Le  Bon,  Lett.  à  Barère  8  vent,  an  II,  dans  L.  Jacob,  Le  Bon,  t.  1 1,  p.  325). 


LA  DETERMINATION  319 

Babeuf  en  fait  un  usage  constant  et  très  hardi  :«  Je  déclare  d'avance... 
que  je  renonce  à  toutes  "  celles  [les  magistratures]  pratiques  "  qu'on 
pourrait  croire  qui  me  seraient  offertes...  »  ^. 

Citons  les  Procès-verbaux  de  la  Société  populaire  de  Dreux  ;  on  y 
lit  :  «  "  ceux  désignés  "  »  (p.  131)  ;  «  "  celui  dénoncé  "  dans  la  séance 
précédente  »  (p.  89)  ;  «  "  celles  voisines  "  «  (p.  26)  ;  «  "  ceux  suspects  "  » 
(p.  142)  ;  «  "  celles  blanches  "  »  (p.  236). 

Dans  les  délibérations  des  mines  d'Aniche  on  lit  :  «  leurs  distances 
respectives  de  "  ceux  anciens  submergés  "  »,  entendez  :  des  travaux 
anciens  aujourd'hui  submergés.  Il  y  a  double  qualification  de  ceux  ^. 

Indécision  dans  l'emploi.  —  Il  est  à  remarquer  que  la  présence 
d'une  locution  telle  que  ce  grand  escogriffe  de,  cet  insolent  de  n'empêche 
point  l'article  de  demeurer,  lorsqu'il  fait  partie  d'un  nom  propre  : 
«  "  ce  ...jean-foutre  de  l'abbé  Maury  "  a  vomi...  des  sottises  aristo- 
cratiques »^.  L'Abbé  ioue  près  de  Maury  le  rôle  d'une  sorte  de  prénom, 
et  fait  corps  avec  le  nom. 

Au  contraire  à  remplace  souvent  au  dans  diverses  locutions  :  a  "  A 
revoir  ",  Monsieur  le  Curé  »  *  ;  «  Il  [un  membre]  demande  qu'il  soit 
écrit  à  la  Commission  qui  remplace  le  Ministre  de  la  Guerre  pour 
l'inviter  à  les  [les  prisonniers]  faire  évacuer  "  à  fur  et  mesure  "  qu'ils 
arrivent  »  ^. 

Un  emploi  notable  de  l'article.  —  Comme  on  dit  prendre  le 
café,  le  thé,  et  aussi  aujourd'hui,  hélas  !  /'apéritif,  on  rencontre  : 
«  M.  Voltaire...  qui  y  prit  souvent  le  petit  verre  de  Malaga  »  ^.  Cela 
n'était  pas  nouveau,  mais  ce  le  se  rencontre  plus  particulièrement 
dans  les  textes  populaires,  où  les  exemples  foisonnent. 

1.  Trib.  du  Peuple,  n"  23  (14  vendém.  an  III),  Dommanget,  Pages  cft.  de  Babeuf,  p.  171 

2.  Anz.  et  Aniche,  t.  II,  p.  188. 

3.  Hébert,  Père  Duch.,  Br.,  n"  11,  fasc.  IV,  p.  291. 

4.  Jean-Bart  ou  Suite  de  Je  m'en  fous,  n°  V,  p.  5.  Cette  formule  est  très  nouvelle  dans 
l'Est. 

5.  Reg.  Soc.  pop.  d'Amiens,  f"  8,  v°,  12  prair.  an  II.  RoU.  accepte  également  au  fur  et  à 
mesure  et  à  fur  et  à  mesure. 

6.  Lem.,  76«  Lett.  b.  patr.,  p.  6. 


CHAPITRE    VI 
LA  CARACTÉRISATION 

Les  caractères  qu'on  attribue  soit  aux  individus,  à  leurs  faits  et 
gestes,  soit  aux  choses  de  toutes  sortes,  se  marquent  d'abord  natu- 
rellement par  les  noms  qu'on  leur  donne  ou  les  verbes  qu'on  emploie 
pour  désigner  leurs  actes.  Un  "  journailleur  ",  mot  formé  d'après 
écrwailleur,  pour  flétrir  un  journaliste,  est  le  type  du  nom  de  cette 
catégorie  comme  écrivailler  est  le  type  du  verbe  ^.  Comparez  "  jour- 
naillon  "  ^.  On  a  vu  des  exemples  en  abondance  dans  les  chapitres 
concernant  le  lexique. 

Les  caractérisations  comme  les  déterminations  peuvent  porter 
sur  le  nominal  celui,  ceux.  Il  faut  prendre  garde  pourtant  que,  si  on 
trouve  fréquemment  des  exemples  comme  celle  grise  où  un  sujet 
est  distingué  par  sa  couleur,  ce  qui  est  proprement  une  détermina- 
tion, on  rencontre  peu  de  cas  où  l'adjectif  sert  uniquement  de  qua- 
lification. 

L'article  péjoratif.  —  Il  est  extrêmement  commun  :  a  Pour  en 
revenir  "  au  Danton  "  »  ^  ;  «  A  Dimanche,  dis-je  à  mon  voisin,  nous 
entendrons  "  le  Laclos  "...  "  le  Mirabeau  "  lui-même  nous  a  trahis»  *  ; 
«  la  conspiration  qui  voulait  enlever  "  la  Capet  "  )>  ^. 

Hauts  degrés.  —  Je  pense  que  Vadé  reprenait  un  tour  populaire 
quand  il  écrivait  :  «  Vous  êtes  "  beaucoup  belle  "  »  ®.  En  tous  cas,  ce 
n'est  pas  chez  lui  que  des  gens  comme  Fricasse  vont  chercher 
l'exemple.  Or,  le  sergent  écrit  couramment  ainsi  :  «  les  maisons  ne  sont 
pas  "  beaucoup  hautes  "  »  '.  Il  y  a  des  exemples  de  cette  forme  dans 
les  Cahiers  :  «  la  mendicité  qui  est  "  beaucoup  fréquente  "  »  ^. 

Il  me  semble  qu'il  n'y  a  plus  lieu  ici  de  traiter  du  paroxysme  de 
l'expression.  Ce  n'est  pas  là  un  simple  phénomène  grammatical, 
mais  une  caractéristique  du  style  et  de  la  pensée  d'alors,  j'en  ai 
parlé  plus  haut,  à  propos  des  violences  et  des  outrances  de  toute  sorte. 

1.  Jean-Bart,  n"  V,  p.  .5. 

2.  Mercier,  Noiw.  Par.,  chap.  CCLIII. 

3.  [  JumelJ  Père  Diich.,  Gr.  Colère  c.  les  Électeurs,  p.  4. 

4.  La  Jacobinière,  Aul.,  Jacob.,  t.  II,  p.  123-124. 

5.  Rapp.   Pourvoyeur,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  400. 
(i.  La  Grenouill.,  t.  III,  p.  277. 

7.  P.  81  et  pass. 

8.  DdI.  Sén.  Niort  et  Sainl-Maixent,  p.  195  (Exlreuil);  autre  exemple  dans  la  même  page. 


CHAPITRE    VII 

L'ACTION 

Les  formes  verbales.  Progrès  de  l'inchoative.  —  Le  trouble 
dans  les  formes  des  diverses  conjugaisons  n'est  pas  particulièrement 
remarquable.  L'analogie  ne  semble  exercer  qu'une  action  relative- 
ment assez  faible. 

Cependant  les  progrès  de  l'inchoative  continuent  ^  :  «  Camille  a 
prouvé  qu'il  ne  se  "  départissait  "  pas  de  son  système  »  -. 

Vêtissait  était  déjà  dans  Montesquieu  ^.  On  le  retrouve  :  «  La  fausse 
pudeur  qui  autrefois  "  vêtissait  "  les  femmes  »  *. 

•J'ai  relevé  renforcir,  tiré  d'un  simple,  jadis  très  usuel  :  u  Cela 
va  "  ranforcir  "  notre  armée  »  '"'. 

Extension  de  la  première  conjugaison.  — Elle  attire  quelques 
verbes,  on  leur  prête  des  formes.  Ainsi  Requérir  prend  un  passé  de  la 
P^®  :  «  Ce  fut  moi-même  qui  "  requéras  "  l'ordre  du  jour  »  ^.  Dans  les 
verbes  qui  lui  appartiennent,  la  confusion  des  personnes  est  commune. 

Brigue,  envoyé  à  Ville  Affranchie,  comme  juge  au  tribunal 
populaire,  écrit  :  «  Je  y  "  arriva  ",  je  me  "  transporta  "  »  ". 

Radicaux.  —  Dans  les  conjugaisons  mortes  on  note  des  formes 
inusitées,  mais  qui  sont  plutôt  des  archaïsmes  que  des  nouveautés  : 
«  ils  se  "  dissoudent  "  aussitôt  que  l'on  paraît  vouloir  se  mêler  de 
la  conversation  »  ^  ;  cf.  «  les  habitants  paraissent  "  résous  "  à  tous 
les   sacrifices  possibles  »  ^. 

1.  Cf.  P.  et  L.,  p.  24'.). 

2.  Rapp.  de  Charmont,  21  niv.  an  11-10  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II, 
p.  281.  L.  ne  t'ait  pas  allusion  à  cette  manière  de  conjuguer. 

3.  Voir  H.  L.,  t.  VI,  p.  1459. 

4.  Rapp.  Pol.,  14  fruct.  an  VII-31  août  1799,  Aul.,  Paris...  Tlierrn.,  t.  V,  p.710.  Blâmé 
par  RoU.  Voir  L.  Aux  exemples  qu'il  donne,  on  peut  ajouter  Diderot  :  A  sa  robe  de  chambre . 

5.  Munerot,  Lett.  Réuol.  Aube,  V,  p.  94.  Goug.  signale  les  censures  du  Bas-Lang.  et  de 
Desgranges  (p.  112).  L.  accepte  cette  forme  composée  d'après  enforcir. 

6.  Bull.  Trib.  Révol.,  n"  69,  p.  277. 

7.  29  vend,  an  11-20  oct.  1793.  Arch.  Nat.,  F  4394-  Plaq.  1,  pièce  15.  Suivant  Roll.,  c'est 
une  faute  grossière  que  de  dire  :  j'arriva,  je  chanta.  Rosset  l'a  signalée  dans  les  Conférences, 
o.  c,  p.  387. 

8.  Rapp.  Pourvoyeur,  13  niv.  an  II-2  janv.  1791,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  11,  p.  117. 
Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  313.  *  L.  :  barbar. 

9.  Rapp.  Charmont,  6  niv.  an  11-26  déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  l'erreur,  t.  II,  p.  6.  Voir 
L.  qui  admet  résous  ou  résolu,  «  suivant  le  sens  ». 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  21 


322  histoire:  de  i.a  langue  française 

Gir  ou  ^ire  tend  à  se  substituer  à  gésir  :  «  Ce  bataillon  n'eût  pas 
éprouvé  autant  de  pertes  s'il  n'avoit  pas  fait  "  gir  "  le  vrai  courage 
dans  la  témérité  »  ^ 

Le  futur  étant  désormais,  à  la  première  conjugaison,  formé  sur 
l'indicatif  présent,  l'indicatif  de  son  côté  tend  à  prendre  le  radical 
du  futur  :  d'où  j'épouste  au  lieu  de  j^époussète  :  «  Ne  sais-tu  pas  que 
la  cour  dont  tu  "  épouste  "  des  ordures  »  -?  Il  est  bien  entendu  que 
futur  et  infinitif  unissent  leur  action. 

L'extension  analogique  de  en.  — -  L'analogie  qui  avait  amené 
en  à  faire  corps  avec  certains  verbes  continue-t-elle  à  s'exercer  ? 
On  dit  en  agir  comme  en  user  :  «  ce  qui  forcerait...  la  majorité  des  habi- 
tants à  "  en  agir  "  de  la  sorte  »  ^,  Mais  cela  n'était  pas  nouveau.  On 
trouve  trace  de  ny  en  pour  en  :  ghann  =^  il  y  en  a  :  «  une  partie  de  ses 
habitants  aurait  voulu  qu'il  "  n'y  en  restât  "  une  partie  sans  être 
partagée  (entendez  qiCil  y  en  restât)  »  *. 

Futurs.  —  C'est  dans  les  formes  de  ce  temps  qu'apparaissent  les 
faits  les  plus  dignes  d'être  signalés  ^.  Le  futur  archaïque  fairai,  faira. 
se  retrouve  :  «  Les  roches  de  Bonnieux  qui  "  fairont  "  retentir  au  loin 
par  leurs  échos  ton  nom  si  cher  à  tous  les  amis  de  la  liberté  et  de 
l'humanité  »  ®.  Cf.  «  on  ne  pourrait  leur  ôter  de  la  tette  [sic)  qu'on 
les  "  faira  "  égorger  »  '. 

Noter  aussi  siserez  :  «  vous  vous  "  siserez  "  [soirez]  en  attendant  »  *. 

En  revanche,  je  n'ai  pas  rencontré  trace  des  futurs  venrai  ou 
vanrai,  si  communs  en  poissard. 

Pour  l'intercalation  d'un  e,  il  y  a  souvent  doute.  Depuis  longtemps  *, 
on  la  rencontrait  entre  les  deux  portions  d'une  consonne  double  ou 
longue  :  L'e  [œ  plein  ou  œ  dit  muet)  vient  la  diviser  :  «jamais  tu  ne 
r  "  acquéreras  "  »  i°  ;  «  le  châtiment  que  vous  "  encoureriez  "  »  ^^. 

1.  Les  fr.  Fav.,  p.  55. 0  L.  ;  *Roll.  qui  l'admet  à  côté  de  gésir. 

2.  Jiimel,  Père  Duch.,  G'''"  plainte  c.  les  val.  de  eh.  du  roi,  p.  3. 

3.  Châteaudouble  (Var),  Part.  Biens  Commun.,  p.  620.  Voir  L.,  Rem.  1.  La  .  faute  »  avait 
«'•te  relevée  par  Bouhours.  Rolland  la  blâme  à  son  tour  (v°  agir). 

4.  Pétition  du  maire  de  Xirocourt,  M.-et-M.,  Part,  des  B.  Commun.,  p.  527.  L'original 
porte  bien  :  qu'il  n'i  en  restât.  Voir  plus  haut,  p.  261,  n.  7. 

5.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  335. 

6.  Rovère  à  Goupilleau,  24  brum.  an  VI,  Corr.  intime  (Jouve  et  Giraud-Mangin,  Nîmes. 
1U09),  p.  166.  C'est  une  façon  constante  d'écrire  chez  l'auteur.  Voir  p.  168,  etc. 

7.  Lett.  du  Cit.  Benoit,  brig.  fourr.  l*'  corps  huss.  de  la  Liberté,  Arcli.  Nat.,  F^  4439-. 
On  comparera  une  Lettre  de  Quatre!,  de  Laroquette,  dans  Révol.  fr.,  1886,  t.  XI,  p.  74. 

8.  Père  Duch.  Royal.,  G''  Étonnement  sur  les  Antichambres  républicaines,  p.  5. 

9.  Cf.  H.  L.,  t.  III,  p.  360. 

1  0.  .Jumel,  P.  Duch.,  Rencontre  du  Père  Duch.  avec  .Mirabeau,  p.  8  ;  vous  "  acquércrez  " 
est  dans  une  lett.  de  Lindet  du  22  mai  1793  (Arm.  Montier,  Lindet,  p.  69). 

11.  Père  Duch.,  Gr.  Joie  sur  le  décret  <fui  obi.  r.\rchev.  à  rentrer  à  Paris,  Br.,  n"  28, 
fasc.  IV,  p.  378. 


L'ACTION  :{-23 

L'e  s'introduit  aussi  dans  les  groupes  de  consonnes  :  «  Vous  "  per- 
deriez  "  le  fruit  »  ^.  Sans  doute  il  s'agit  là  d'un  fait  phonétique  ;  mais 
les  conséquences  morphologiques  en  ont  été  importantes.  Le  futur 
des  verbes  à  infinitif  en  r[e)  tendait  par  là  à  s'assimiler  à  celui  des  verbes 
de  la  l''^  :  perderai  comme  chercherai. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  exemples  analogues  à  ceux  que  nous  venons 
de  citer  abondent  dans  les  textes  populaires  :  «  vous  "  vouderez  " 
bien  lui  faire  passer  »  "^  ;  «  il  vous  "  remètera  "  un  paquet  «^  ;  «  vous 
le  "  prinderez  "  avec  ce  que  jes  laisser  en  la  maison  »  *. 

Mais  voici  un  fait  incontestablement  dû  à  l'influence  de  l'analogie  : 
"  courirai  "  ■',  fait  sur  bénirai,  obéirai,  apparaît. 

lont,  désinence  de  la  3®  personne  de  l'imparfait,  est  importé  des 
patois  :  «  Les  généraus  ne  "  saviont  "  par  quoir  dire  n  «  ;  «  ils  "  étion  " 
sis  nombreux  »  ". 

Formes  composées,  les  auxiliaires.  —  La  grammaire  classique 
admettait  un  certain  flottement.  Quoiqu'on  n'eût  pas  compris  où 
tendait  la  langue  en  remplaçant  être  par  at^oir  dans  la  conjugaison 
des  intransitifs,  on  s'était  résigné  à  permettre  dans  certains  verbes 
l'emploi  de  l'un  et  de  l'autre  auxiliaire  :  je  suis  resté  et  j^ai  resté.  Mais 
avec  quelle  parcimonie  étaient  accordées  les  tolérances  !  Féraud 
admettait  il  ne  lui  a  resté  que  V espérance,  «  parce  que  le  verbe  est  là 
impersonnel  et  que  V espérance  est  régime  direct  »  !  Encore,  après 
avoir  observé  que  plusieurs  le  condamnent,  se  reprend-il  :  «  Car,  à 
le  bien  envisager,  dit-il,  Vespérance  n'est  pas  à  l'accusatif,  mais  au 
nominatif...  Ainsi  le  prétexte  d'employer  l'auxiliaire  avoir...  n'a 
point  de  fondement  ». 

A  l'époque  de  la  Révolution,  on  se  moque  bien  de  ces  subtilités, 
qu'on  ignore  du  reste  :  J^ai  resté  à  la.  porte  est  une  forme  de  langage 
dont  on  retrouverait  des  milliers  d'exemples  et  dans  les  manuscrits 
et  même  dans  les  imprimés.  Donnons-en  quelques-uns  :  «  pendant 
le  temps  qu'il  "  a  resté  "  chez  moi,  il  "  a  peu  sorti  "  »  ^  ;  «la  commune 
"  a  donc  resté  "  jusqu'à  ce  moment  asservie  contre  les  règles  déloyales 
de  la  servitude  »  ®  ;  «  Les  Parisiens  qui  auroient  dû  se  borner  à  protéger 
en  masse  la  représentation  nationale,  n'  "  ont  pas  resté  "  au  poste 

1.  Héb.,  Père  Duch.,  n°  206,  p.  3. 

2.  Munerot,  Lelt.  Uévol.  Aube,  p.  71. 
:5.   Ib. 

1.  Ib. 

ô.  Il  est  blâmé  par  Roll.  comme  trouverai. 

6.  Dup.-Ferr.,  Lett.  III,  p.  140. 

7.  Ib.  Voir  plus  haut,  livre  II,  Le  poissard  dans  la  politique. 
S.  BuUet.  Trib.  Révol.,  n°  75,  p.  303. 

1».  Délib.  Cons.  Gén.  Gomm.  Montferrat,  16  mai  1790,  Corn.  Droits  féod.,  p.  257. 


324  HISTOIRE    1)K    I.A    LANCilK    FHANÇAISK 

que  leur  avoit  assigné  la  confiance  publique  »  ^  ;  «  dix  mille  quintaux... 
"  avoient  resté  "  oubliés  chez  les  émigrés  »  -. 

J'ai  trouvé  clans  un  Cahier  d'une  rédaction  très  fruste  mourir 
conjugué  (si  l'on  peut  ainsi  parler)  avec  cu'oir  :  a  si  ce  n'était  les  bonnes 
âmes  charitables,  tout  ce  peuple  "  aurait  mourut  "  de  faim  »  -K 

Desgrouais  tolérait  m'oir  lonihé,  et  Féraud  disait  :  quelques-uns, 
ou  par  ignorance  ou  |)ai'  inadvertance,  disent  j'ai  parti  au  lieu  de 
]c  suis  parti. 

On  trouve  ces  formes  :  a  après  "  avoir  tombé  "  plusieui's  fois...  j'ar- 
rivai près  de  la  porte  »  ■'  ;  «  une  nuée  de  Cosaques  étant  arrivée,  "  avoit 
tombé  "  sur  les  traînards  »  ^  ;  «  le  canton  florissant  "  a  dégénéré  et 
tombé  "  dans  la  misère  »  •*  ;  «  "  j'ai  reparti  "  pour  le  Vaudreuil  ;  j(> 
n'  "  ai  point  retourné  "  à  Gambais  »  ^. 

Cette  même  tendance  amène  "  a  arrivé  "  ^  :  «  sela  "  ma  arivez  "  le 
jour  dés  roy  »  ®  ;  «  l'année  1792  "  il  y  a  arrivez  "  une  grande  guerre 
entre  la  France  et  la  Savose  »  ^"  :  «  le  général  en  chef  "  a-t-arrivé  "  »  ^'. 

Bien  entendu  ai>oir  se  trouve  aux  autres  temps,  particulièrement 
à  l'éventuel  passé  :  «  ils  "  auraient  entré  "  dans  une  cave  »  ^^  ;  «  je 
"  naurais  pas  party  "  ci   subbitement  »  ^^. 

Sans  doute  ces  vulgarismes,  qui  n'étaient  pas  nouveaux,  avaient 
été  compromis  par  l'usage  que  le  poissard  en  avait  fait  ^*.  Ils  n'en 
constituaient  pas  moins  une  précieuse  ressource  pour  la  langue,  à 
laquelle  ils  permettaient  de  se  refaire  des  formes  exprimant  pure- 
ment et  simplement  le  passé,  à  côté  de  celles  qui  exprimaient  l'aspect 
accompli.  Rolland  n'y  comprit  rien,  tout  comme  ses  prédécesseurs^''. 

D'une  lettre  d'un  volontaire  lorrain,  j'extrais  cette  phrase  :«  de  là 

nous  avons  venu  "  au  blocus  de  Luxembourg,  "  nous  y  avons  resté 
deux  mois,  et  puis  elle  "  s'a  rendue  "  aux  Français  ».  L'auxiliaire  avoir 
y  est  plusieurs  fois  employé  pour  être. 

Très  intéressant  est   cet   emploi   d\ivoir  dans   la   conjugaison   des 


1.  Arrêté  Cous.  Gén.  de  l'.^iii,  1!)  juin  IT'.K),  ;iii  II  Uép.  l'nmç. 

2.  Lacoste,  De  Metz,  -tflor.  an  II,  Aul.,  .1(7.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIII,  p.  Kl. 

3.  Dol.  Son.  C.ixray,  p.  113  (Pliboux). 
1.  Bourg.,  Mém.,  p.  88. 

Ti.   Id.,  ib.,  p.  130. 

0.   Com.  Droits  féoiL,  p.  598. 

7.  Rapp.  Delabarro,  2  sept.  171)3,  1'.  (laroii,  lUip/).  -If/...   Intér.,  t.   I,  p.  233. 

S.  Bull.  Trib.  Hévol.,  n"  100,  p.  397,  Suite. 

9.   Munerot,  Lett.  Hévol.  Aube,  I.clt.  III,  p.  93. 

10.  Féaz,  Journ.  po.(/s.  Mdiir.,  p.  11.'>. 

11.  Dup.-1'err.,  Leil.  IIJ,  p.  110. 

12.  16  therm.  an  II-3  août  1791,  .\ul.,  Par...  Therm.,  l.  1,  p.  If.. 

13.  Munerot,  Letl.  livvol.  Aube,  Lett.  Vl,  p.  9.'). 

14.  Par  exemple:  au  mnnc  lieu  qu' vous  "'  avez  venu  "  (\'aclé,  La   GrenouilL,  t.  III,  p.  271). 

15.  Voir  aux  mots  entrer,    monter,  tomber.  Uolland    n'admettrait  pas   les  deux  formes  si 
Clistinctes  pourtant  :  il  est  grandi,  et  i7  a  grandi. 


L'ACTION  :?2ri 

réfléchis,  des  réciproques  :«  c'est  toi.  Beloque  ?  Oui,  me  répondit-il,  et 
"  nous  ayant  reconnus  "  l'un  et  l'autre...»  ^.  On  comprend  très  bien 
toutefois  qu'un  verbe  objectif  garde  sa  forme  quand  l'action  retourne 
sur  le  sujet.  Il  en  est  tout  autrement  quand  il  s'agit  de  pronominaux 
comme  s'empresser,  s'emparer  :  «  sy  se  nés  tais  pas  un  peutit  acsidans 
que  je  eus,  "  je  m'aurais  empressés  "  de  vous  le  faire  passer»  ^;  «"les 
biens  qu'ils  s'avaient  emparés  "»^;  avoir  ne  peut  être  amené  là  que 
par  un  fait  d'analogie.  Il  est  commun  dans  les  parlers  français  de 
l'Est,  mais  il  faudrait  en  déterminer  l'aire. 

L'inverse,  à  savoir  la  substitution  de  l'auxiliaire  être  à  avoir  dans 
des  passés  aoristiques  est  plus  que  rare,  l'instinct  populaire  ne  pousse 
pas  de  ce  côté  *. 

Il  n'y  a  guère  que  le  verbe  être  qui  continue  à  prendre  l'auxiliaire 
être  :  «  nous  y  "  sommes  été  "  quarante  huit  hœur  »,  écrit  Munerot  ^  : 
cf.  «  les  Avignonois  "  sont  été  "  vainqueur  »  *>  ;  «  nous  "  sommes 
été  "  quar  une  porté  de  fusil  »  ". 

Ajoutons  qu'on  se  sert  aussi  bien  de  suis  été,  quand  il  s'agit  de 
conjuguer  au  passif  :  «  "  je  suis  été  récouvert  "  d'un  assignat  de 
dix  livre  »  ^  ;  «  le  maire  et  le  procureur  "  sont  été  élu  "  »  ^. 

1.  Bourg.,  ."V/e'/j!.,  p.  y". 

2.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  Lclt.  111,  p.  9.3.  Desgr.iiigcs  condamnera  :  je  "  m'en  avais 
bien  douté  "  (Goug.,  p.  115). 

3.  Deux  hab.  du  ham.  de  Beslival  (Oise)  à  la  Conv.,  Part,  dps  biens  commun.,  p.  511. 

4.  En  voici  un  exemple  :  Leurs  persécuteurs  [des  soldats  de  Ciiâteau\ieux]  "  sont  échap- 
pés "  au  glaive  de  la  loi,  mais  non  pas  à  l'ignominie  (Petit"  du  24  mars  1792  à  la  Commune 
de  Paris).  ]\Iais  ce  n'est  pas  là  du  style  populaire.  Parmi  les  signataires  sont  M.-J.  Chénier, 
Théroigne,  Da\id,  etc.  Voir  Maindron,  Ch.  de  Mars,  p.  55. 

5.  Lett.  Révol.  Aube,  Lclt.  VII,  p.  96.  Cf.  nous  "  sommes  été  "  pandan  des  huit  jours  (Ib., 
p.  91).  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  345,  Desgrouais,  Gns'-an.,  p.  25,  Roll.,  p.  126,  Desgr.  <1.  Goug., 
p.  114-115. 

6.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  135. 

7.  Dup.-Ferr.,  Lett.  Il,  p.  139. 

8.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  Lett.  III,  p.  93;  cf.  je  "  suis  été  fait  sergent  "...  je  "suis 
été  soisîj  "  (Id.,  Ib.,  Lett.  /T,  p.  94). 

9.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  142. 


CHAPITRE    VIII 

L'ACTION  ET  SON  AUTEUR 


Les  phrases  impersonnelles.  — -  Il  y  en  a  parfois  d'inattendues. 
Il  est  possible  qu'on  ait  voulu  mettre  en  lumière  tout  de  suite  l'idée 
contenue  dans  le  verbe  :  «  M.  Delorme  y  a  représenté  que,  depuis  de? 
siècles,  "  il  leur  appartenait  un  terrain  "  situé  en  la  paroisse  »  ^.  Ce 
qui  domine  la  pensée,  c'est  l'aflirmation  d'un  droit  de  propriété  : 
cf.  «  "  Il  déserte  aussi  "  quelques  dragons»  -.  L'affaire,  avant  tout,  c'est 
de  noter  qu'il  y  a  des  désertions,  etc.  Ce  est  fort  souvent  remplacé  par 
il  :  «  "  il  n'est  pas  croyable  les  histoires  "  que  l'on  raconte  sur  beaucoup 
d'arrestations  »  ^  ;  «  "  il  est  incroyable  la  rapidité  "  avec  laquelle  la 
besogne  avance  »  *  ;  «  "  il  est  incroyable  le  monde  "  qui  le  lisait  »  ^  ; 
«  "  il  est  inconcevable  "  tout  ce  qu'on  a  trouvé  d'armes  »  ®.  C'est, 
du  reste,  un  fait  ancien. 

On  pourrait  supposer  qu'il  n'y  a  pas  là  autre  chose  que  la  confusion 
de  ce  et  de  il,  dont  il  existe  d'autres  preuves,  ainsi  :  «  "  Ce  serait  en 
vain  de  renvoyer  "  cette  affaire  par  devant  la  justice  »^  On  brouille 
visiblement  il  serait  vain  de  et  ce  serait  en  vain  que. 

L'infinitif  sans  sujet  déterminé.  -  C'est  un  des  points  où  les 
textes  populaires  s'écartent  le  plus  délibérément  des  règles  de  la 
langue  écrite.  Voici  un  cas  où  l'infinitif  a  tout  au  moins  pour  sujet 
un  mot  contenu  dans  un  complément  :  «  La  Société  arrête  qu'elle 
[la  lettre]  sera  renvoyée  à  son  Comité  des  29  "  pour  y  repondre  "»  ^  : 
voici  qui  est  bien  plus  hardi  :  «  des  bataillons  des  gardes  natio- 
naux soldés...  se  trouvaient  sans  fusils,  au  moins  la  plus  grande 
partie  "  sans  être  en  état  "  »  ^  (ce  sont  bien  entendu  les  fusils  qui  ne 
sont  pas  en  état)  ;  «  le  reste  du  régiment...  était  occupé  à  maîtriser 


1.  Dclib.  IMiiii.  Loyette,  .\in,  Com.  Droits  /éod.,  p.  583. 

2.  Rapp.  Bottu,  11  juil.  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Ag...  Intér.,  t.  I,  p.  97. 

.3.  Rapp.  Mercier,  1 1  vent,  an  11-31  déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terr..  t.  II,  p.  100. 

4.  Lem.,  169''  Lett.  h.  pair.,  p.  7. 

5.  Rapp.  Charmonl,  Il  niv.  an  11-31  déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  H,  p.  107. 

6.  Rapport  Desrenaudes,  24  ocl.  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Ai/...  Intér.,  t.  I,  p.  243. 

7.  Suppl.  des  Habit.  Maunr.isson,  Loire-Infér.,  Com.  Droits  féod.,  p.  582. 
S.  ReQ.  de  la  Société  popiil.  d'Amiens,  {"  31  r''  (6  mess,  an  II). 

9.  Lett.  de  la  Mimicip.  Valenciennes,  mai  1792,  Bûchez  et  Houx,  t.  XIV,  p.  220. 


L'ACTION  ET  SON   AUTEUR  .{-27 

le  feu  dans  les  environs  du  Kremlin,  l'on  en  vint  à  bout  pour  un 
moment,"  mais  pour  recommencer"  ensuite  plus  fort  que  jamais  »  ^, 
entendez  :  mais  pour  que  le  feu  recommençât. 

Dans  certaines  phrases  on  hésite  réellement  pour  savoir  quel  est 
le  sujet.  «  On  nous  a  enlevé  un  prisonnier  "  pour  aller  au  tribunal  révo- 
lutionnaire "  »  2  (c'est  naturellement  le  prisonnier  qui  devait  aller, 
mais  rien  ne  l'indique). 

Parfois,  si  les  verbes  n'ont  pas  de  sujet  exprimé,  c'est  que  ce  sujet 
est  indéfini  :  «  aussitôt  qu'il  y  a  "  quelques  revenus  à  profiter  ",  ce 
n'est  pas  pour  l'ouvrier  »  ^,  entendez  :  dont  on  peut  profiter,  dont 
quelqu'un  peut  profiter.  Ces  sortes  de  constructions  se  sont  multi- 
pliées dans  la  langue  populaire  —  et  commerciale  —  actuelle. 

On  compterait  quantité  d'infinitifs  construits  aussi  librement  :  «  ils 
nous  ont  pris  tous  nos  canons,  sans  en  réchapper  un  seul  »  *  ;  «  cette 
question  est  importante  à  décider,  au  moins  "  à  convenir  entre 
nous  "  »  ^. 

Voici  l'exemple  le  plus  caractéristique  que  j'aie  rencontré  :  «  les 
malades  ...  qui  ont  été  guérie  [sic]  en  un  mois  sans  douleur  ni  "  en- 
dommagé la  peau  "  »  ®  (entendez  :  sans  éprouver  de  douleur  et  sans 
qu'on  ait  endommagé  la  peau).  Douleur  a  pour  sujet  le  patient  et 
endommagé,   V opérateur. 

1.  Bourg.,  Mém.,  p.  24. 

2.  Maison  d'arr.  de  Port-Libre,  Mém.  s.  les  prisons,  t.  II,  p.  84. 

3.  Un  représentant  des  pauvres  de  Landretiiun,  Pas-de-Calais,  Part.  Biens  Commun.. 
p.  557.  Dans  un  autre  exemple,  s'occuper  est  construit  hardiment,  mais  il  a  son  sujet  bien 
net  :  Non,  citoyen,  "  j'avois  assez  de  choses  à  m'occuper  "  avec  mon  ami  (Blondeau,  Procès- 
Babeuf,  t.  II,  p.  47S). 

4.  Chatton,  Cah.,  p.  84. 

5.  Corn,  de  Mendie.,  Arch.  Nat.,  F'"^,  936. 

6.  Req.  de  M.  Longuet  d'Hauteville  à  M.  Bailly,  5  juin  1791,  Tuetey,  Assist.  puhl.,  t.  I, 
p.  88.  On  comparera  une  construction  participiale  également  très  libre:  le  marquis  d'Ambly, 
député  de  la  noblesse  du  bailliage  de  Reims,  déclare  que  les  cahiers  lui  enjoignent  d'opiner 
par  ordre  :  ...  "  ne  pouvant  prendre  part  "  aux  délibérations  des  États  généraux  que  les  com- 
mettons n'aye  à  le  convoquer  et  n'aye  donner  de  nouveaux  pouvoirs...  (Arch.  Nat.,  Ba  71,  dans 
Gust.  Laurent,  Reims,  CCCLXVII). 


CHAPITRE    IX 
L'IDÉE  DE  QUANTITÉ  ET  LE  NOMBRE  DU  VERBE 


On  ne  peut  pas  dire  que  le  sentiment  du  rapport  entre  le  sujet 
et  le  verbe  soit  perdu.  L'accord  continue  à  se  faire  ;  il  est  inutile 
d'en  donner  des  exemples. 

Mais  là  où  la  différence  de  forme  entre  pluriel  et  singulier  n'existe 
pas  pour  l'oreille,  comme  dans  il  aime,  ils  aiment,  il  voit,  ils  i^oient, 
les  formes  sont  confondues. 

Je  voudrais  en  outre  montrer  d'ensemble,  à  propos  des  nombres, 
comment  l'instinct  profond  qui  pousse  à  représenter  l'idée  plutôt 
que  le  mot  qui  l'exprime  se  donne  libre  carrière. 

Il  est  des  cas  très  simples,  comme  le  suivant  :  «  cet  excès  de  popu- 
lation est  tel  que,  quand  la  marine  royale  ou  marchande  sont  dans 
l'inaction,  il  survient  des  engorgements...  «  ^  Le  fait  se  produit  dans  les 
deux  cas,  ou  n'exclut  pas,  il  additionne. 

1°  Il  suffit  qu'à  un  sujet  au  singulier  soit  joint  un  autre  sujet 
rattaché  au  premier  par  ai'ec  pour  que  le  verbe  soit  au  pluriel  :  «  ce 
même  inspecteur,  avec  plusieurs  de  ses  collègues,  vont  s'occuper 
sérieusement  de  cette  recherche  «  -.  Comparez  le  cas  où  ce  sujet  au  sin- 
gulier est  suivi  de  plusieurs  compléments  précédés  de  la  préposition 
de  et  reliés  par  et  :  a  "  la  tête  du  roi  Georges-Dandin  et  de  son  porte- 
esprit  ne  pèseront  "  pas  une  once  »  ^  ;  «  "  Le  sort  de  Condé,  Valenciennes 
et  Le  Quesnoy  doivent  "  vous  faire  voir  la  nécessité  d'un  secours 
très  prompt  »  *. 

2°  Je  passe  rapidement  sur  le  cas  où  un  sujet  singulier  qui  éveille 
une  idée  collective  est  suivi  d'un  complément  au  pluriel  :  «  une  infinité 
de  rebelles  se  sont  échappés  ».  Ceci  est  à  {)eu  près  classique  :  «  il  annonce 
"  qu'un  reste  de  rebelles  de  la  Vendée  ont  mis  en  déroute  "  une  partie 
des  troupes  que  nous  avions  près  de  cette  île  »  ^  ;  «  "  Une  considérable 
partie   des   dîmes   appartiennent  "    aux   chanoines  de  Coutances  »  ®  ; 


1.  Dol.  Sén.  Rennes,  p.  492. 

2.  Rapp.Pol.,  26  vend,  an  111-16  oct.  17'.J1,  Aul.,  Pfiris...  Tlierm.,  t.  I,  p.  17i». 

3.  Hébert,  Père  Duclu,  n"  320,  p.  8. 

1.  Conseil  de  Guerre  d'Avesnes  à  Bouchotte,  1"  oct.  1793,  d.  Chuquet,  Letl.  1793,  p.  227. 

5.  7  fruct.  an  11-24  août  1794,  Aul.,  Paris...  Therm.,  t.  I,  p.  58. 

6.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  419  (Mesnil  Aubert). 


L'IDÉE  DE  QUANTITÉ  ET  LE  NOMBRE  DU  VERBE  320 

«  "  un  club  de  six  cents  aristocrates  ont  si  bien  manœuvré  qu'ils  ont 
excité  "  le  peuple  contre  eux  »  ^. 

Comparez    : 

«  La  grande  rue  de  Belley,  presque  toute  composée  d'habitants  à 
porte-cochère  sont  arrêtés  »  ^. 

Voici  qui  est  singulièrement  différent  :  «  "  L'abondance  des  pluies 
ont  engendré  "  une  quantité  de  folle  avoine  »  ^.  Cf.  «  "  si  le  fruit  de  nos 
durs  travaux  n'étaient  employés  "  que  pour  cet  effet  »  *  ;  «  "  le  contin- 
gent  des  réquisitions  ne  sont  "  point  suffisantes  »  ^. 

Il  semblerait  que  dans  la  première  phrase  l'idée  de  l'abondance, 
dans  l'autre  l'idée  de  contingent  aurait  dû  dominer  ;  il  n'en  est  rien  ; 
c'est  sur  les  pluies  et  les  réquisitions  que  l'esprit  s'est  arrêté. 

3*^  Le  sujet  grammatical  est  accompagné  d'un  complément  au  sin- 
gulier, mais  qui  éveille  une  idée  de  pluralité  : 

«  "  Quantité  de  monde  aujourd'hui  rapportèrent  "  plusieurs  faits  à 
ce  sujet  1)*;  «  le  pain...  est  exécrable,  au  point  que  "  bien  du  monde 
en  sont  malades  "  »  ";  «  "  Tout  ce  que  nous  avons  vu  dans  les  armées 
de  Cherbourg  et  de  l'Ouest  nous  ont  fait  juger  de  l'importance  "  »  ^. 

4^  Le  nom  sujet  n'est  pas  accompagné,  mais  il  éveille  l'idée  d'une 
collectivité  :  «  "  Cette  secte  nouvelle,  héritière  des  factions  punies 
qui,  affectant  un  zèle  immodéré  pour  les  intérêts  du  peuple,  sont  " 
les  premiers  à  l'alarmer  »  ^  ;  «  "  la  municipalité  nous  ont  empêchés  "  »  ^°  ; 
«  "  La  troupe  de  Carpentras  ont  repoussé  "  les  Avignonois  »  ^^ 

5°  Le   sujet   est   un   singulier    d'espèce  :  «  "  le   pauvre    qui  sont 
dans  la  gêne  »  ;  «  à  l'insu  "  du  tyran  qui  ont  "  toujours  tiré  sur  ces 
pauvres  misérables  »  ^^. 

Il  est  extrêmement  commun  que,  dans  les  textes  législatifs  ou 
administratifs,  qui  prescrivent  pour  tout  le  monde,  se  rencontrent 
des  pluriels  : 

1^  Quand  il  y  a  un  nom  au  singulier  précédé  de  tout  : 

«  "  Tout  agent  du  gouvernement  "  pour  l'approvisionnement,  ... 


1.  Hébert,  Père  Diich.,  Br.,  n"  XXXIX,  fasc.  V,  p.  436-437. 

2.  Méaulle,  de  Bourg,  23  nor.  an  11-12  mai  1794,  Aul.,  Act.Com.  Sal.  p.,t-  XIII,  p.  177. 

3.  Lett.  au  Com.  Sal.  p.,  Adher,  Siibsisf.  Toulouse,  p.  156. 

4.  Dol.  Sén.  CiNTay,  p.  37  (Saint-Romain-sur-Chail). 

5.  Délib.  Com.  Subsist.  Toul.,  1"  fruct.  an  11-18  août  1794,  Adher,  o.  c,  p.  204. 

6.  Rapp.  Pourvoyeur,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.40O. 

7.  Rapp.  de  Charmont,  11  niv.  an  11-31  déc.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.  99. 

8.  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XVII,  p.  184. 

9.  Le  Gén.  Feraud  au  Com.  Sal.  p.,  12  flor.  an  II-l"  mai  1794,  Courr.  Égalité,  n"  625. 

10.  Plécy  du  Bunois,  S.-et-M.,   18  juin   1792,  Part.  Biens  commun.,  p.  225.  Desgranges 
blâme  :  «  que  de  monde  qui  vont  par  là  »  (Goug.,  p.  115). 

11.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  135. 

12.  I>.  Harlin,  procur.   de  la  Com.  Tours-sur-Marne,  4  févr.  1793,  Par/.  Biens  commun., 
p.  516. 


330  HISTOIRE   DE    [.A   LANGUE    FRANÇAISE 

tout  commissionnaire  "  de  grains...  "  seront  assujettis  "  aux  mêmes 
formalités  »  ^. 

En  cas  de  présence  d'un  distributif  dans  la  phrase,  le  choix  du 
possessif  était  épineux.  Les  discussions  sur  chacun  son  chapeau  ou 
chacun  leur  chapeau  sont  connues. 

Les  rédacteurs  de  pièces  y  vont  à  l'aveuglette  :  «  Votent  aussi  pour 
que  chaque  paroisse  soit  tenue  de  nourrir  "  leurs  pauvres  "  »  ^. 

2°  Quand  le  sujet  est  un  singulier  accompagné  d'aucun,  ce  qui 
équivaut,  sous  une  forme  négative,  à  un  nom  avec  tout  au 
positif  : 

«  "  Aucun  maître  ou  compagnon  employés  "  à  la  fabrication  des 
armes  ou  outils  de  guerre...  "  ne  pourront  "  quitter  la  manufacture  »  ^  ; 
«  Après  la  publication  du  présent  décret,  "  aucun  bataillon  ou  com- 
pagnie ne  pourront  "  être  retirés  du  département  où  il  en  aura  été 
formé  »  *  ;  «  jamais  "  aucun  ministre  des  ci-devant  rois  "  n'ont  été  plus 
hautains  »  ^  ;  «  il  n'est  pas  même  venu  à  notre  connaissance  qu'  "  aucun 
ouvrier  et  journalier  aient  cherché  "  à  se  soustraire  à  une  taxe  qui...  »  *. 

Avec  des  superlatifs  relatifs,  l'idée  qui  domine  est  celle  de  celui 
qu'on  distingue  plutôt  que  celle  des  personnes  à  qui  on  le  compare. 
Aussi,  dans  "  l'un  des  monuments  les  plus  élevé  "  de  l'Europe,  on 
accorde  élevés  non  pas  avec  monuments,  mais  avec  l'un.  Voici  un 
exemple  type  :  «c'était  "  l'une  des  femmes  jacobines  la  plus  exagérée 
et  la  moins  éclairée  "  »  '^. 

Lorsqu'on  se  sert  d'un  de  ceux,  comme  ce  qu'on  a  en  vue,  c'est 
surtout  celui  qui  s'est  distingué  des  autres,  le  singulier  prévaut  : 
u  II  est  regardé  comme  "  un  de  ceux  qui  s'est  \sic'\  le  plus  conservé 
au  parti  du  yirétendant  "  »  ^. 

Influence  de  l'ordre  des  mots  sur  l'accord.  —  Si  le  verbe 
précède  un  sujet  pluriel,  il  n'est  pas  rare  que  l'accord  soit  négligé  : 
«  pour  la  communauté...  où  "  est  situé  lesdits   biens   communs  "  »  *. 

Ce  fait  n'est  aucunement  opposé  aux  faits  dont  je  A'iens  de  parler. 
Comme  en  ancien  français,  l'inversion  a  empêché  de  faire  l'accord. 


1 .  Décret  sur  le  Maximum,  3  mai  1793,  Bûchez  et  lloux,  t.  XXVI,  p.  346. 

2.  Dol.  Son.  Civray,  p.  193  (Chail). 

3.  Loi  du  19  août  1792,  art.  XXIX,  Coll.  Lois,  t.  X,  p.  505. 

4.  Loi  12  sept.  1792,  art  1",  Coll.  Lois,  t.  XI,  p.  330.  CI.  "  Aucune  municipalité,  aucune 
administration  de  district  "  on  de  département  "  ne  pourront  "  prohiber  la  perception  (Loi  de 
mars  1790,  til.  III,  art.  5,  Bull.  Lois,  t.  I,  p.  641). 

5.  Miranda,  Procès  M...,  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVH,  p.  45. 

6.  Sal.  Agric,  p.  398  (Loir-et-Cher). 

7.  Boutanquoi,  Souven.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  56. 

8.  Rapp.  21  prair.  an  XIII-10  juin  1805,  Au!.,  Paris...  Emp.,  t.  I,  p.  834. 

9.  Maine-et-Loire,  Part.  Biens  commun.,  p.  508. 


L'IDEE  DE   QUANTITE  ET  LE  NOMBRE  DU   VERBE  331 

On  rencontre  des  participes  pris  pour  des  adjectifs  verbaux  et 
accordés  :  «  "  sa  vie  durante  "  »  ^.  On  comparera  durant  sa  vie,  où 
durant  est  devenu  préposition. 

On  se  fonde  sur  la  quantité  contenue  dans  un  nominal 
PERSONNEL.  —  Il  arrive  assez  souvent  qu'on  rencontre  un  nom  mar- 
quant et  précisant  la  quantité  contenue  dans  un  personnel  au  plu- 
riel :  «  "  Nous  sommes  sortis  un  bataillon  "  de  la  ville  »  ^  ;  «  "  ils  sont  venus 
une  colonne  "  w^;  «  "  nous  nous  sommes  ensuite  associés  sept  ou  huit 
camarades  "  et  nous  avons  travaillé  à  la  fabrication  d'une  baraque  »  *  ; 
«  "  Nous  avons  passé  plus  de  cent  mille  "  hommes  »  ^  ;  «  "  nous  y  restâmes 
trois  bataillons  "  pour  y  monter  à  bras  tout  le  parc  d'artillerie  «  ^. 

L'addition  contenant  la  détermination  quantitative  peut  être  rat- 
tachée par  toute  espèce  de  ligatures  :  «  nous  sommes  dans  un  fort  que 

nous  avont  prie  antre  quatre  compagnie  "  »  '. 

Vadé  disait  déjà  :  «  "  J'ai  dansé  nous  deux  vote  mère  "  »  •*. 

Il  arrive  qu'un  adverbe  marquant  la  quantité  est  construit  en  attri- 
but direct  :  «  Nous  sommes  à  la  Vendée  pour  exterminer  tous  ces  gens 
de  brigands  où  "  ils  se  sont  rassemblés  beaucoup  "  »  '.  Ce  n'est  pas 
du  tout  la  même  chose  que  où  beaucoup  se  sont  rassemblés,  mais  bien 
plutôt  où  ils  se  sont  rassemblés  en  grand  nombre. 

.J'ajoute  ici,  pour  ne  pas  revenir  à  cette  question,  qui,  après  tout, 
se  rattache  à  l'étude  du  rôle  de  la  quantité,  que  toutes  ces  construc- 
tions, loin  d'être  particulières  au  sujet,  se  rencontrent  à  l'objet  : 
«  "  On  nous  envoya  un  détachement  de  vingt  hommes  "  éclairer  un 
pet't  village  «  i». 

1.  Anzin  et  Aniclie,  p.  450. 

2.  Fricasse,  p.  142. 

3.  Id.,  p.  145. 

I.  Lett.  de  Combaut  cadet,  13  mess,  an  II-l<^'juil.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  ilelaNat., 
p.  209. 

5.  Serg.-maj.  Plazanet,  du  2'  de  la  Dordogne,  Let.  27  sept.  1793,  De  Cardenal,  Recrut. 
Armée,  p.  418. 

6.  C"<=  Robinaux,  Journal  de  roule,  p.  35. 

On  rapprochera  des  tours  comme  :  "  il  devrait  y  avoir  des  bâtes  aumailles  une  certaine 
quantité  ",  où  une  addition  vient  expliquer  ce  que  contient  le  pluriel  de  l'article  indéfini 
des  (Plécy  du  Bunois,  S.-et-M.,  18  juin  1792,  Part.  Biens  com.,  p.  225).  J'ai  parlé  plus  haut 
de  phrases  poissardes  :  "  ils  n'auront  qu'à  s'entendre  deux  cents  enragés  "  (Art.  des  Apot.). 

7.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  Letl.   VIII,  p.  96. 

8.  La  Grenouill.,  t.  III,  p.  276. 

9.  Bénard,  Lett.  2  sept.  1792,  Ern.  Picard,  Au  Seru.  de  la  Nat.,  p.  22. 
10.  Marchand,  Carnet  d'étap.,  p.  166. 


CHAPITRE    X 
LES  PERSONNES 


Verbes  impersonnels.  —  Je  ne  m'arrêterai  pas  à  des  archaïsmes 
comme  faut  pour  il  faut  :  «  faut  le  tuer  »  ^,  restés  dans  le  parler  vulgaire. 

Je  n'attribue  pas  plus  d'importance  aux  formes  il  a,  y  a,  pour  il 
y  a^.  L'orthographe  n'était  pas  assez  précise  pour  qu'on  distinguât  y 
en  eut  de  i{l)  y  en  eut,  qui{l)  y  eût  de  qui  y  eût:  «  Qu'il  croyoit  avoir 
vu  que  l'opinion  générale  étoit  d'avoir  un  chef  "  pour  qu'il  eut  " 
(entendez  sans  doute  qu'il  y  eût)  un  bon  ordre  de  choses  »^. 

Autour  des  formes  personnelles.  — Rolland  a  blâmé  la  phrase 
nous  s'en  irons.  Il  ne  l'a  pas  imaginée.  On  rencontre  l'équivalent  en 
poissard  :  «  Vous  "  s'moquez  de  moi  ",  Mansell'  Fanchon  »  *.  Je 
n'ai  rien  remarqué  de  ce  genre  dans  les  textes  révolutionnaires. 

On  trouverait  à  Paris  même  des  fautes  dans  la  distinction  des 
diverses  formes  personnelles  :  «  a  lui  représenté  que  "  nous  ne  fond 
pas  "  de  demande  »  ^.  Ici  c'est  moins  la  forme  donnée  au  verbe  qui 
me  paraît  digne  de  remarque  que  la  perte  du  sens  de  l'accord  en 
personne.  Jusqu'où  allait-elle  ? 

Pour  prétendre  que  la  notion  de  personne  est  en  voie  de  dispari- 
tion, on  ne  saurait  alléguer  des  phrases  comme  :  «  "  on  ne  reçoit  "  plus 
"  nos  "  dînes  (^=  nous  ne  recevons  plus)  »  ^.  Nous  y  avons  fait  allusion 
plus  haut.  On  est  substitué  à  nous  et  il  entraîne  la  troisième  personne 
dans  le  verbe,  mais  il  faut  pour  cela  que  l'idée  de  la  personne,  quoi- 
qu'elle ait  été  transportée  non  seulement  hors  du  verbe,  mais  hors 
du  nominal  sujet,  reste  présente.  Dans  la  phrase  citée,  l'idée  per- 
sonnelle est  impliquée  dans  le  possessif  nos. 

Le  développement  de  on,  aux  dépens  des  personnels,  entraîne 
d'autres   conséquences.    La   langue   populaire   substitue   aujourd'hui 

1.  Bull.  Trib.  Révol.,  n"  67,  p.  271. 

2.  Je  vous  dirai  qu'  "  il  a  "  sans  exagérer  plus  de  six  mois  qu'aucun  de  nous  ne  s'est  désha- 
billé (Lett.  du  sergent  Lagô,  .30  mess,  an  11-18  jiiil.  1794,  Ern.  Picard,  ,4m  Serv.  de  la  Nat., 
p.  57). 

3.  Interr.  Le  Melletier,  Wallon,  Trib.  Rctml.,  t.  III,  p.  ,361.  L'éditeur  a  rétabli  y  :  il  y 

(Ùl. 

4.  Vadé,  Jér.  et  Fanchonn.,  se.  3. 

5.  Proc.-\'crb.  Inlerr.  André  Chénier. 

6.  Dépos.  de  Paris  d'Arles,  dans  Frér.,  \Iém.,  p.  140. 


I 


LES   PERSONNES  3:^5 

volontiers  on  aux  personnels  pluriels  nous,  vous,  qui  devraient 
reprendre  ou  annoncer  soit  deux  sujets  soit  un  sujet  pluriel  :  on  est 
parti,  ma  sœur  et  moi.  Un  tour  très  analogue  se  rencontre  déjà  à 
l'époque  révolutionnaire  :  «  "  tous  les  soldats  "  qu'ils  y  étaient  dans 
les  parroisses  voisines,  "  on  a  tous  décampez  "  dans  le  Piedmont  »  ^. 
Ailleurs  on  a  commencé  par  nous,  on  continue  par  on  :  «  "  Nous  " , 
pour  les  prendre,  "  on  mettait  "  le  feu  dans  leurs  villages  »  "-.  Même 
substitution  d'une  personne  à  l'autre  et  de  l'indéfini  au  personnel, 
quand  on  remplace  un  deuxième  sujet  par  un  complément  qu'in- 
troduit avec.  On  trouve  :  «  "  on  se  souhaitait  le  bonjour  à  coups  de 
fusil  avec  les  postes  autrichiens  "  »  ^,  ce  qui  veut  dire  :  nous  et  les 
postes  autrichiens,  nous  nous  souhaitions  le  bonjour  à  coups  de  fusil. 
Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  rapprocher  de  ces  phrases  :  «  "  Tous  en 
tirailleurs,  on  a  fait  "  un  feu  d'enfer  ))*.  On  peut  considérer  en  effet 
tous  en  tirailleurs  comme  une  apposition  ordinaire  au  sujet. 

Un  autre  fait  peut  être  rapproché  de  ceux  qui  précèdent.  On  a 
souvent  cité  la  phrase  de  la  Maréchale  Lefebvre  :  «"  c'est  nous  qui 
sont  "  les  princesses  ».  Historiquement  authentique  ou  non,  elle  n'en 
représente  pas  moins  une  forme  de  parler  très  ordinaire  dans  le 
peuple,  chez  qui  la  règle  toute  logique,  suivant  laquelle  après  un 
qui  l'accord  du  verbe  devait  se  faire  avec  l'antécédent,  n'avait  jamais 
prévalu  ^.  Les  écrits  populaires  présentent  d'assez  nombreux  exemples 
analogues  :  «  "  moi  qui  a  sorti  "  comme  un  ingrat  de  votre  service  »  ®; 
«  ce  n'est  pas  "  moi  qui  a  dit  "  :  marche  »  '. 

Je  ne  considère  pas  qu'il  y  a  hésitation  dans  une  phrase  comme 
celle-ci  :  «  moi  "  qui  suis  un  bougre  qui  est  connu  "  de  tous  les 
bons  patriotes  ))^.  C'est  à  bougre  que  se  rapporte  qui  est  connu;  le  moi 
est  perdu  de  vue.  Rolland  blâme  naturellement  :  moi  qui  a  fait  cela. 
Domergue,  dans  un  article  où  il  confirme  la  règle  classique,  raconte  : 
«  Je  demandai  un  jour  à  un  chanteur  de  Lyon  pourquoi  il  disoit  : 
Il  n'est  que  moi  qui  s' intéresse.  C'est  qu'à  Paris,  me  répondit-il,  on 
ne  dit  pas  autrement  »  ^. 

1.  Féaz,  Joiirn.  d'un  pays.  Maur.,  p.  416. 

2.  Chatton,   Cah.,  p.  34. 

3.  Fricasse,  p.  20. 

4.  Lelt.  Serg.  Barrault,  8  prair.  an  11-27  mai  1704. 

5.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  535-536. 

6.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  Lelt.  II,  p.  92. 

7.  AfT.  Léonard  Bourdon,  Bull.  Trib.  Révol.,  n"  65,  p.  263. 

8.  Père  Duch.,  Br.,  n"  19,  fasc.  VI,  p.  549. 

9.  Granim.  anal.,  p.  307. 


CHAPITRE  XI 
LA  PORTÉE  DE  L'ACTION 

Objet  des  locutions  verbales  et  des  noms.  —  J'ai  essayé  de 
marquer  ailleurs  quels  sont  les  divers  éléments  de  langage  auxquels 
peut  se  rattacher  un  objet  ^.  Je  n'insisterai  pas  sur  les  verbes.  Mais 
je  dois  faire  mention  des  locutions  verbales  dont  le  sens  correspond 
à  celui  d'un  verbe,  existant  ou  non.  Corneille  écrivait  :  donnez  ordre 
qiiil  règne,  tout  comme  ordonnez  quil  règne.  Naturellement  cette 
construction  et  les  analogues  se  rencontrent  :  «  Veuillez  "  donner  vos 
ordres  qu'il  se  rende  "  demain  matin  au  corps  de  garde  un  piquet  »  "-. 
On  voit  par  l'exemple  que  l'analogie  a  étendu  le  tour  au  cas  où  le 
verbe  composé  donner  ordre  a  cédé  la  place  à  un  groupe  ordinaire. 
Faut-il  considérer  le  complément  comme  dépendant  d'ordres  tout 
seul  ou  bien  de  donnez  fos  ordres  ?  C'est  la  seconde  interprétation 
qui  me  paraît  la  bonne. 

On  comparera  une  autre  phrase  toute  semblable  :  «  "  Nous  sommes 
dans  l'attente  que  nous  recevrons  "  des  nouvelles  de  la  Convention  »  ^. 

Peu  à  peu  la  hardiesse  va  croissant.  D'après  être  d'avis  que,  on 
dit  "  l'avis  que  "  ;  d'après  être  dans  le  doute,  on  dit  "  dans  le  doute 
({ue  "  :  «  "  Sur  l'avis  "  des  inspecteurs  des  halles,  "  que  beaucoup  de 
gens  "  voulaient  exiger  le  double  d'avoine,  il  a  été  envoyé  des  citoyens 
pour  y  rétablir  l'ordre  »  *.  Cf.  «  "  dans  le  doute  si  le  bateau  que  je 
dépêche  serait  pris  ",  je  vous  envoirai  ma  lettre  en  double  »^ 

Voici  maintenant  des  noms  suivis  de  compléments  d'objet,  sans 
qu'aucune  locution  verbale  exerce  son  influence  analogique  :  «  "  la 
frayeur  que  l'on  me  soupçonnât  "  d'être  dans  les  cas  de  révéler  cela  »  ®  : 
«  Le  commandant  de  la  place  de  Condé,  après  "  une  sommation  que 
si  la  garnison  ne  se  rendait  pas  sous  vingt-quatre  heures,  on  n'en 
épargnerait  pas  un  seul  "...  »  '  ;  «  Ledit  Saintignon  nous  a  signifié  une 

1.  P.  et  L.,  pp.  .304  et  suiv. 

2.  A.  Dubreuil,  chef  de  l'État-Major,  21  oct.  1793,  .\dher,  Subsisl.  Toiil.,  p.  21.  L'éditeur 
a  introduit  à  tort  pour  :  [pour]  qu'il  se  rende. 

3.  liobesp.  jeune,  2«  jour  de  la  2"  décade  du  2"^  mois  de  l'.an  II-2  nov.  179.3,  Aul.,  Ad.  com. 
.Soi.  p.,  t.  VIII,  p.  195. 

4.  Aul.,  Par...  l'herm.,  t.  I,  p.  13,  1"  août  1794. 

5.  Lacombe  S.  Michel,  15  sept.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VI,  p.  511. 

6.  Proc.  Babeuf,  t.  III,  p.  197,  Dépos.  Pillé. 

7.  Lett.  d.  sold.  Brault,  12  therm.  an  11-30  juil.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Malion, 
p.  166. 


LA  PORTEE  DE   L'ACTION  335 

"  assignation  le  7  avril  1790,  pourquoi  que  nous  empêchons  "  l'en- 
trepreneur à  exploiter  »  ^  ;  «  Sur  la  pétition  du  C"  Dosne,  "  s'il  faut 
recevoir  le  dépôt  "  »  ^. 

Remarque.  —  Je  ne  me  suis  attaché  jusqu'ici  qu'à  des  complé- 
ments d'objet  conjonctionnels,  mais  il  convient  de  noter  aussi  le  res- 
pect à  au  lieu  de  le  respect  de,  sous  l'influence  de  porter  respect  à  : 
«  des  bons  citoyens  qui  veulent  le  "  respect  aux  lois,  aux  propriétés, 
aux  personnes  "  »  ^. 

Objet  des  adjectifs  *.  — Ce  sont,  à  proprement  parler,  des  com- 
pléments d'objet  que  les  compléments  introduits  par  de  qui  suivent 
ces  adjectifs  :  «  "  expositif  de  leurs  vues  "  »  ^  ;  «  ces  principes  sont  "  éver- 
sifs  des  gouvernements  "  corrompus  »  *  ;  «  nous  demander  des  faits 
"  démonstratifs  de  la  conjuration  "  »  ^. 

Derrière  des  adjectifs  d'action  comme  les  précédents,  il  est  fré- 
quent de  rencontrer  une  proposition  complétive  :  «  lecture  d'un 
mémoire  "  expositif  que  les  marchandes  de  marée  vont  ",  au  mépris  des 
lois,  acheter  à  l'avance  la  marée  dans  la  Plaine  Saint-Denis  »  ^;  «  Péti- 
tion du  citoyen  Gueron  "  expoèitive  que  ...  il  a  été  condamné  "  par 
l'un  des  juges  de  paix  de  la  commune  d'Auxerre  »  ". 

Comparez  :  «  il  sont  "  inquiette  sy  tu  as   reçue   leurs   lettre  "  »  ^'*. 

Après  les  adjectifs  verbaux.  -  La  distinction,  si  fragile,  des 
adjectifs  verbaux  et  des  participes,  n'est  naturellement  pas  obser- 
vée. Ne  parlons  pas  d'archaïsmes  tels  que  tendante  à.  Mais  on  trou- 
vera :  «  des  probabilités,  des  vraisemblances  "  résultantes  "  de  notre 
position  devant  l'ennemi  «i^.  Il  en  résulte  que  ces  adjectifs  sont  parfois 

1.  Suppl.  Comm.  Riedinji;  et  Kich,  Meurthe,  Coin.  Droits  l-'Oml.,  p.  .561. 

2.  Supp.  Bull.  Conv.  Nat.,  Suite  séance  7  mess,  an  II,  n"  7,  col.  1. 

3.  Chambon,  Conv.,  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  161.  J'ai  des  doutes  sur 
la  raison  pour  laquelle  on  est  venu  à  dire  manufacture  en  draps  au  lieu  de  manufacture  de 
draps  (Proc.-Verb.  Com.  Agricult.  Comm.,  Conv.,  t.  III,  p.  129,  16  juil.  1793).  Cf.  Étal  des 
fabriques  et  "  manufactures  en  étoffes  de  laine  "  (Stal.  industr.  Mos.,  p.  4G).  H  se  peut  (pic 
en  exprime  ici  la  matière  (cf.  bijoutier  en  faux  t. 

4.  Voir  P.  et  L.,  p.  307. 

5.  Roi.,  Corr.,  Lett.,  19  juil.  1792,  Tuetey,  p.  415.  Cf.  Adresse  du  Boulay-la-Société 
"  expositive  qu'il  existe  encore  dans  la  commune  "...  (G.  Champ.,  Soc.  pop.  Dreux,  p.  267).  Le 
mot  *  L.  S'.  Le  tour  y  est  signalé. 

6.  Rapp.  de  S'-Just,  8  vent,  an  11-26  févr.  1794,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXI,  p.  308.  Cf. 
les  maximes  "  éversiues  de  tout  ordre  social  "  (Vergniaud,  Conv.,  31  déc.  1792,  Bûchez  et 
Roux,  t.  XXII,  p.  147).  Le  mot  et  le  tour  ont  été  recueillis  par  L. 

7.  C.  Desmoul.,  Hist.  Brissot.,  Eid.,  t.  XXYI,  p.  268.  Aucun  ex.  de  ce  tour  dans  L. 

8.  3  mai  1790,  Proc.-T'er/).  Com.  Agricult.  Conun.,  Const.,  t.  I,  p.  2.5t.  L'adjectif  avait 
été  créé  au  xviii"  s.  Voir  Goh.,  p.  277. 

9.  Proc.-Verb.  Com.  Agricult.  Comm.,  Conv.,  p.  255  ;  cf.  pp.  259  et  331. 

10.  Lett..  d'Auvray  père,  Paris,  21  mess,  an  II,  Arch.  Nat.,  F'  4583,  pièce  37.0  L. 

11.  Bull.  Tribun.  Révol.,  IV--  p.,  n»  33,  p.  132. 


'SM  HISTOIRE   DE    LA   LANGUE   FRANÇAISE 

suivis  d'un  objet  :  «  Un  certain  Helilligenthal  (Heiligenthal)  a  parcouru 
les  communes  "  environnantes  Landau  "  »  ^ 

I!  arrive  qu'un  verbe  est  suivi  d'un  infinitif  et  d'une  complétive 
qui  n'en  peut  dépendre  qu'à  la  condition  qu'on  donne  au  verbe  un 
sens  différent  de  celui  qu'il  a  ;  c'est  là  une  sorte  de  syllepse  plutôt 
(|u'une  nouveauté  syntaxique  :  «  Nous  nous  sommes  transportés  dans 
ledit  Eicherbusch  pour  "  défendre  aux  ouvriers  de  travailler,  que  ce 
bois  reste  sur  pied  "  jusqu'à  ledit  Sainctignon  nous  produise  le  pied 
terrier  du  ban» 2.  Il  faut  entendre  :  et  commander  que  le  bois  reste, 
c'est-à-dire  tout  le  contraire  ;  l'idée  générale  d'ordre  domine  toute 
la  phrase. 

Les  verbes  objectifs.  —  Tous  les  intransitifs  français,  même 
niuKi'ir,  sont  susceptibles  de  prendre  la  valeur  transitive  ou  l'ont 
]>rise.  Si  de  prétendus  grammairiens  d'aujourd'hui  maintiennent 
encore  qu'il  y  a  manquement  à  l'usage,  chaque  fois  qu'on  fait  pas- 
ser un  verbe  de  l'emploi  intransitif  à  l'emploi  transitif,  c'est  qu'ils 
prennent  pour  règle  leur  pauvre  petite  routine  personnelle,  ou  qu'ils 
s'en  fient  aux  ukases  des  faiseurs  de  «  Dites,  ne  dites  pas  »,  qui  se 
recopient  depuis  tantôt  deux  siècles.  Il  est  très  compréhensible  que 
des  gens  qui  n'avaient  pas  appris  ces  classifications  artificielles  n'aient 
obéi  qu'à  l'instinct  naturel  et  héréditaire  de  la  langue  et  qu'ils  aient 
donné  aux  verbes  une  syntaxe  qu'ils  étaient  réputés  ne  pouvoir 
prendre. 

1*^  Les  intransitifs  prennent  une  valeur  factitive  :  a  Hentz,  l'un  de 
nous,  vous  donnera  des  renseignements  sur  lui  et  sur  d'autres  "  qu'il 
faut  avancer  "  à  la  place  d'hommes  ineptes  »  ^. 

Vaugelas  avait  voulu  sinon  interdire  d'employer  sortir  transitive- 
ment, du  inoins  limiter  le  nombre  des  cas.  M°^^  Roland  elle-même, 
s'est  émancipée  de  ces  règles  restrictives  :  «  iVdieu,  peu  de  jours  encore 
jetteront  de  grandes  lumières  sur  le  sort  de  la  capitale,  d'où  la  sagesse 
voudrait  peut-être  qu'on  "  sortît  le  gouvernement  ",  mais  il  est  déjà 
trop  tard  »  ^. 

Nous  parlerons  d^obseri^er  que  dans  un  autre  volume,  en  traitant 
de  la  langue  judiciaire.  Il  est  certain  qu'en  plusieurs  cas  cet  usage 
créait  des  ambiguïtés.  Il  sufïit  de  considérer  cette  phrase  d'un  procès- 
verbal  :  «  Un  membre  ayant  observé  que...  un  spectateur  a  donné 


1.  lieckcr,  Conv.,  24  prair.  an  III,  Monil.,  2(5  prair.-14  juin  1795. 

2.  Siipp.  Coinm.  Rieding  et  I-;ich,  Mciirthc,  Coin.  Droits  féod.,  p.  561.  Les  signataires  sont 
visiljlement  des  apprentis  en  langue  française. 

.3.  13  brum.  an  II-3  nov.  1793,  Aul.,  .4c/.  Coin.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  206. 
4.  Lett.,  i.  II,  497  (1792).  *  L.  29,  H.  D.  T.  :  familier. 


LA  PORTEE  DE  L'ACTION  337 

un  démenti  formel  »...  Seul  le  contexte  précise  qu'il  faut  entendre  : 
ayant  fait  l'observation  que  ^. 

On  trouve  "  pacager  des  bestiaux  "  :  «Que  ...  il  ne  leur  fut  pas  per- 
mis de  "  les  nourrir  et  pacager  "  au  préjudice  de  qui  que  ce  soit  »  ^. 

TP  Des  verbes  s'emploient  transitivement  sans  aucune  valeur  fac- 
titive  '.  On  lit  dans  un  message  du  Directoire  :  «  Les  Français  ne 
sont  pas  des  marchands.  Bien  loin  de  "  commercer  les  peuples  ",  ils 
en  sont  les  libérateurs  »  *.  Et  on  ne  peut  se  défendre  d'admirer  cette 
expression  si  brève  et  si  pleine  de  sens.  Interpeller  quelqu'un  d'une 
chose  était  ancien  ;  on  rencontre  interpeller  avec  pour  objet  un  nom 
de  chose  :  «  les  vues  de  l'administration  qui  "  interpelle  sur  ces  péti- 
tions l'avis  et  les  lumières  "  de  la  Société  »  ^.  L'expression  est  peu  heu- 
reuse. 

Préluder  a  aussi  un  objet  dans  :  «  elle  [l'armée  du  Rhin]  n'emploie 
ses  loisirs  qu'à  "  préluder  la  victoire  "  »  ®. 

Citons  enfin  :  «  Vers  les  quatre  heures  du  matin,  l'ennemi  nous  a 
"  riposté  plusieurs  coups  de  canon  "  »  '. 

Répondre  une  lettre  était  assez  répandu  :  «  afin  de  "  répondre  les  péti- 
tions "  qui  nous  sont  présentées  ))^. 

Il  faut  prendre  garde  de  vouloir  faire  trop  longue  la  liste  des  tran- 
sitives de  cette  époque,  d'y  mettre  par  exemple  invectwer  :  «  c'est  tou- 
jours lui  qui...   venoit  dans  les  cachots  provoquer   les  prisonniers, 

les  invectiver  "  »  ^.  Il  se  trouve  déjà  dans  Diderot,  où  L.  l'a  noté. 

Opter  :  «  Le  ministre  de  l'Intérieur  a  écrit  à  l'Assemblée  qu'il  "  optait 
les  fonctions  "  de  représentant  du  peuple»^". 

Prévaloir  :  «  dans  nos  quartiers,  le  dimanche  "  prévaut  beaucoup 
la   décade  "  »  ^^ 

1.  G.  Champ.,  Soc.  popul.  Dreux,  p.  43. 

2.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  121  (Mainé-Lévescault). 

3.  Pour  jouir,  voir  le  chapitre  XII,  p.  339. 

4.  13  vent,  an  VI,  dans  Sciout,  Directoire,  t.  III,  p.  285. 

5.  Reg.  Soc.  popul.  d'Amiens,  t°  21  r",  26  prair.  an  11-12  juin  1794. 

6.  Lett.  de  Beaudot  et  Lac.,  2  vent,  an  II,  Courr.  de  l'Égalité,  n"  556. 

7.  Fricasse,  p.  84. 

8.  Com.  Dr.  féod.,  p.  195  (Requête  du  direct,  de  la  Corrèze). 

9.  Dépos.  Ripert  et  autres,  Fréron,  Méin.,  p.  159.  Rolland  le  blâme,  quoique  la  construc- 
tion soit  assez  fréquente. 

10.  Couthon,  Conv.,  29  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  139.  C'est  une  ancienne 
construction,  dont  on  trouve  des  exemples  du  xvi»  s.  dans  L. 

11.  Prnc.  Babeuf,  t.  III,  p.  317,  Moroj'.  L.  cite  des  exemples  anciens. 

Parmi  les  verbes  ainsi  employés  antérieurement  et  qu'on  retrouve,  citons  encore  parer  : 
J'ai  donné  les  ordres  nécessaires  pour  "  parer  les  événements  "  (Miranda  à  son  procès,  mai 
1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  55).  *  L. 

militer  :  Ils  sollicitent  la  justice  de  l'Assemblée  pour  une  indemnité  "  que  militent  "'  en  leur 
faveur  les  avances  considérables  qu'ils  ont  été  forcés  de  faire  (Proc.-Verb.  Com.  Agricult. 
Comm.,  Législ.,  t.  II,  p.  764,  23  mai  1792).  Le  sens  est  réclamer  impérieusement. 

pérorer  :  des  gens  apostés  et  gagés,  qui  montaient  sur  des  chaises,  d'oii  ils  "  péroraient  le 
public  "  (Besenval,  Mém.,  t.  II,  p.  348)  ;  cet  emploi  est  fort  commun  à  l'époque  :  le  sieur 
Histoire  de  la  Langue  française.  X.  22 


338  HISTOIRE   DE    I.A   LANGUE   FRANÇAISE 

Très  populaire  est  le  tour  parler  que,  qui  s'est  conservé  depuis  : 
«  l'on  "  parle  que  l'armée  va  partir  "  pour  aller  du  côté  de  Valen- 
ciennes  «^  ;  «  l'on  "  parle  que  l'armée  d'Italie  remporte  "  tous  les  jours 
des  victoires  »  '.  L'analogie  de  dire  est  visible. 

Complément  d'objet  après  passif.  —  Je  signale  comme  parti- 
culièrement à  noter  qu'on  trouve  des  passifs  suivis  de  compléments 
d'objet  conjonctionnels  :  «  Le  public  est  "  imbu  que  des  citoyens  de 
Nantes  sont  venus  "...  pour  dénoncer  Rovère,   Boissy  d'Anglas  »  ^... 

Legendre,  marchand  boucher,  lequel  "  pérorait  une  assez  grande  quantité  de  monde  "  (Inform. 
secr.  s.  l'affaire  du  Champ  de  Mars,  3  août  1790,  Mathiez,  Cordel.,  p.  271)  ;  "j'ai  péroré  les 
compagnies  "  (Général  Duhoiix,  Conv.,  10  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1"  Sér.,  t.  LU,  p.  442, 
coL  1)  ;  je  descends,  je  me  jette  au  milieu  d'eux,  "  je  les  pérore  "  (Lett.  Général  Chazot,  7  oct. 
1792,  Chassin  et  Hcnnet,  Les  Volont.  nation.,  t.  II,  p.  571).  L.  cite  Babeuf. 

Cet  emploi  se  prolongea  longtemps  :  encore  que  sa  blessure  à  la  bouche  lui  permette  à  peine 
d'articuler  quelques  mois,  "  i7  les  pérore  "  (G'  Thiéb.,  Além.,  t.  II,  p.  375). 

1.  Lett.  Canonn.  Marin,  29  sept.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Service  de  la  Xation,  p.  139. 

2.  Lett.  Louis  Pillant,  7  fruct.  an  IV-24  août  1796.  Id.,  Ib.,  p.  181.  Le  tour  est  blâmé 
par  Rolland. 

3.  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  II,  p.  510  (14  frim.  an  IV).  Voir  P.  et  L.,  p.  374. 
Quant  au  sens  de  imbu  pour  informé,  nous  l'avons  déjà  noté  au  chapitre  du  Lexique. 

Rolland  blâme  semblable  construction  après  des  pronominaux  à  valeur  passive  :  "  i7 
.se  voit  bien  que  vous  ignorez  "  ce  qui  s'est  passé. 


CHAPITRE  XII 
STRUCTURE  D£  L'OBJET 

Transitifs  directs  et  Iindirects.  — ■  Des  verbes  objectifs,  d'oi- 
dinaire  indirects,  se  construisent  directement.  Montaigne  en  usail 
ainsi  pour  jouir.  Il  est  constant  dans  des  textes  qui  proviennent  du 
Midi  :  «il  est  arrivé  dans  cette  paroisse  que  certains  particuliers  ayant 
acquis  des  biens-fonds  en  corps  de  métairie,  ou  autrement,  et  "  les 
ayant  jouis  "  pendant  plus  de  vingt  ans  »  ^..  ;  «  ceux  qui  "  les  jouissent  " 
actuellement  »  '-.  Usage  régional,  soit  !  Mais  on  rencontre  le  même  tour 
dans  d'autres  pays  :  «  au  préjudice  de  ceux  qui  "  l'ont  toujours  joui  "  «  •'. 

On  est  un  peu  moins  sûr  d'être  en  présence  d'un  objet  quand  le 
complément  de  jouir  est  un  que,  qui  peut  être  là  pour  dont  :  «  nous 
faire  restituer  la  moitié  de  notre  même  marais  "  que  jouit  "  actuelle- 
ment la  communauté  d'Haubourdin  »  *  ;  «  les  avantages  de  toutes 
façons  "  que  les  seigneurs  ont  joui  "  jusqu'à  présent  »  ^. 

Malgré  tout,  il  semble  bien  que  jouir  soit  passé  à  l'état  de  transitif 
direct  dans  une  grande  partie  du  pays.  Ce  qui  mérite  une  attention 
particulière,  c'est  que  ce  verbe  se  trouve  au  passif  :  «ces  terrains  "  ont 
été  jouis  "  de  temps  immémorial  par  des  bourgs,  villes  et  villages  »  ^; 
«  elles  pourront  pareillement  déterminer  qu'un  bien  communal  conti- 
nuera à  "  être  joui  "  en  commun  »  ^  ;  «  une  autre  grande  partie  "  est 
jouie  noblement  ",  ou  prétendue  telle  »  **. 

On  comparera  :  «  Je  vous  soumets  ces  observations,  avec  prière 
de  les  "  réfléchir  "  »  ". 

Inversement  des  verbes  de  construction  directe  se  rencontrent  avec 
la  construction  indirecte.  Ils  sont  nombreux  :  «  Jugez,  Messieurs,  si  un 
père  de  famille  doit  "  subir  à  une  pareille  aristocratie  "  »  i"  ;  «  Il  répondit  : 


1.  Req.  de  la  Commune  de  Birac,  Lot-et-Garonne,  Coin.  Droits  féod.,  p.  98. 

2.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  143  (Bazillac). 

3.  Réclani.  des  propr.  d'Indevillcrs,  Doubs,  Part.  Biens  Comiiuin.,  p.  446. 

4.  Req.  JMun.  d'Emmerin,  Nord,  Com.  Droits  féod.,  p.  146. 

.5.  Royère,  juge  de  Soumensac,  Agenais,  24  fcvr.  1790,  Com.  Droits  féod.,  p.  14. 

6.  S'-Just-en-Chevalet,  Loire,  20  fé\T.  1793,  Part.  Biens  commun.,  p.  496. 

7.  Rapp.  de  Souhait,  des  Vosges,  Ib.,  p.  716. 

8.  Dol.  Sén.  Cahors,  p.  299  (Saint-Médard). 

9.  Dartigoeyte,  Lett.,  11  sept.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sa/,   p.,  t.  VI,   p.    435.    Cet   usage 
n'était  pas  absolument  nouveau,  Féraud  le  discutait  déjà  et  estimait  qu'il  ne  durerait  pas. 

10.   Suppliq.  Dupuy,  de  Vilkrs-Goltcrets,  Com.  Droits  féod.,  p.  52. 


aiO  HISTOIRE   DE   LA   LANCiUE    FRANÇAISE 

Je  "  défie  au  Directoire  "  exécutif  de  les  faire  guillotiner  i>^  ;  «  Nous 
vous  prions...  de  "  prévoir  à  toutes  les  difficultés  "  qui  puissent  s'éle- 
ver ))  2. 

Celui  de  ces  verbes  qui  a  le  plus  appelé  l'attention  et  soulevé  la 
critique,  c'est  se  rappeler  de.  Le  nombre  des  exemples  où,  par  l'ana- 
logie de  se  soui^enir,  il  prend  la  préposition,  est  extrêmement  consi- 
dérable. Le  Roi  lui-même,  s'il  faut  en  croire  la  relation  do  son  procès, 
en  usait  ainsi  : 

uLe  président.  —  Quels  sont  ceux  qui  vous  ont  présenté  ces  projets? 

«Louis.  —  Ils  étaient  si  vagues  que  "  je  ne  m'en  rappelle  pas  "  en 
ce  moment  »  ^. 

IjCs  imprimés  présentent  des  exemples  très  nombreux.  «  A  répondu, 
"  je  ne  m'en  rappelle  pas  "  »  *  est  une  formule  qu'on  trouve  à  chaque 
page  du  Bulletin  du  Tribunal  Révolutionnaire. 

Comme  son  époux,  la  «  veuve  Capet  »  répondait  de  la  sorte  ^•'. 

En  feuilletant  le  Moniteur,  on  relève  le  tour  dans  les  «  Opinions  ». 

Les  journaux  en  usent  couramment  :  «  en  "  se  rappelant  d'eux  ", 
le  gouvernement  montrerait  plus  de  bonté  que  de  grandeur  »  *  ; 
«"je  ne  me  rappelle  pas  du  nom"  de  l'auteur»'. 

Je  renonce  à  apporter  des  exemples  pris  aux  textes  qui  n'onl 
été  imprimés  que  de  nos  jours  *.  Tout  prouve  surabondamment 
que  l'usage  de  cette  syntaxe  était  universel. 

Il  est  plus  intéressant  de  noter  ici  que  se  rappeler  se  faisait  aussi 
suivre  de  la  préposition  quand  l'objet,  au  lieu  d'être  un  nom  ou 
quelque  personnel,  était  un  infinitif  :  «  Je  crois  "  me  rappeler  d'avoir 
dit  "...  qu'il  falloit  bien  se  garder  de  confondre  l'esprit  révolutionnaire 
avec  l'esprit  constitutionnel  »  ®;  «  je  ne  "  me  rappelais  pas  d'avoir  cor- 

1.  Proc.  Babeuf,  t.  III,  p.  35.  Cf.  je  "  défie  à  tous  les  foutus  despotes  "...  (Leni.,  127'  Lett.  l>. 
pair.,  p.  5). 

2.  Port-le-Grand,  Somme,  Part.  Biens  Commun.,  p.  620.  N'a-t-on  pas  voulu  étrirc 
pourvoir  ? 

3.  Feuille  villag.,  IIP  année,  n"  12,  20  déc.  1792. 

4.  Suit.  Interrog.  Rouxel-BIanchelainde,  n"  6,  p.  21,  et  à  ime  foule  d'endroits. 

5.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIX,  p.  3-19,  et  vingt  autres  passages. 

6.  Gaz.  de  France,  16  pluv.  an  VIII,  Aul.,  Paris...  Cons.,  p.  111. 

7.  Lett.  du  C  Mulotaiu,  Journ.  Arts  Man.,  t.  III,  p.  302. 

S.  Les  membres  de  l'Administration  du  Département  me  firent  part,  autant  que  je  puis 
"  m'en  rappeler  ",  de  leur  peine  (Lett.  Ricord  au  Com.  Sal.  p.,  l^^  pluv.  an  II,  Aul.,  Act. 
Com.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  354)  ;  son  successeur,  qui  a  connaissance  du  fait,  "  s'en  rappelle  " 
assez  pour  me  renvoyer...  à  la  nouvelle  Commission  (Deltufo,  dans  Guill.,  Proc-  Verb.  Com.  I.  P., 
Conv.,  t.  III,  p.  214)  ;  je  luii  aij  tenu  une  conversation  "  dont  il  se  rappellera  "  sans  doute 
(Prem.  Mém.  de  Fouq.-Tlnviile,  Fleischmann,  Requis,  de  Fouq.-Tinv.,  p.  192),  etc.,   etc. 

Comme  Féraud  avait  condamné  ce  gasconisme,  oublié  par  Desgrouais,  Rolland  et  consorts 
ont  renouvelé  la  censure.  D'où  l'interdit  maintenu  jusqu'à  nos  jours  par  les  puristes,  dont 
il  est  un  des  shibboleths.  On  les  embarrasserait  sans  doute  beaucoup  en  li'ur  demandant 
comment  on  pourrait  construire  je  me  rappelle  avec  vous  ou  eux  pour  objet  :  je  me  rappelle 
eux,  je  me  vous  rappelle  ? 

9.   .4f7ii  des  Patriotes,  n»  IX,  3  déc.  1791,  IV,  p.  237. 


STRUCTURE  DE  L'OBJET  341 

respondu  "  avec  qui  que  ce  soit  des  prétendus  conspirateurs  »  ^  ;  «les 
plus  anciens  habitants  du  faubourg  ne  "  se  rappellent  pas  d'avoir 
vus  "  une  aussi  éclatante  démonstration  »  2. 

L'Académie  acceptera  ce  tour  en  1835. 

Enfin  on  a  été  jusqu'à  dire  rappeler  quelqu'un  d'une  chose  :  «c'est 
lui  qui  "  m'en  a  rappelé  "  »  ^.  Mais  je  n'ai  pas  rencontré  cette  con- 
struction ailleurs  que  dans  l'emploi  donné  ici. 

Objet  i>jfi>itif.  —  Un  certain  nombre  de  verbes  commencent  à 
se  faire  suivre  d'un  infinitif  avec  sujet  exprimé  :  «  J'ai  "  aperçu  le 
royalisme  exciter  "  dans  cette  Assemblée  des  divisions  »  *  ;  «  Il  ne  sera 
pas  dit,  chers  collègues,  que  vous  "  souffrirez  les  ennemis  conserver  " 
un  pied  sur  notre  territoire  -»  ^.  Le  latin  est  sans  doute  pour  quelque 
chose  dans  ces  nouveautés. 

Objet  conjonctio.nnel.  —  On  rencontre  des  phrases  où  un  verbe, 
généraleinent  suivi  d'un  objet-nom,  reçoit  un  objet-conjonctionnel  : 
«  je  n'ignore  pas  que  les  gens  qui  les  répandent  [ces  imputations] 
"  font  circuler  en  ce  moment  même  au  sein  de  cette  Assemblée,  que 
je  suis  l'instigateur  "  des  troubles  de  Marseille  »  ®. 

Devant  l'objet  second  l'objet  premier  est  souvent  omis,  comme  dans 
la  langue  parlée  d'aujourd'hui  :  «  Ladite  paroisse  payant  la  taille  de 
50  acres  de  bois...  vous  supplie  de  "  leur  ôter  "  »  ^. 

Changements  dans  les  conjonctions  qui  introduisent  la 
PROPOSITION  OBJECTIVE.  —  A  la  conjonctiou  que  se  substituent  des 
locutions  conjonctives  :  à  ce  que,  de  ce  que  ^.  On  dit  s'étonner  dun 
échec  ;  l'analogie  amène  s^ étonner  de  ce  quil  a  échoué  :  «  un  secrétaire 
"  s'étonne  de  ce  que  le  secrétaire  n'a  pas  rapporté  "  la  proposition 
faite  par  un  Cordelier  »  ^. 

Il  est  régulier  de  dire  demander  à  voir  une  pièce  ;  l'analogie  amène  : 
demander  à  ce  que  la  pièce  soit  communiquée  :  «  Les  habitants 
"  demandent...  à  ce  que  "  les  traites  et  aides  soient   supprimés  »  ^'*. 


1.  Prnc.  Babeuf,  t.  III,  p.  224,  Morel. 

2.  Les  maire  et  adj.  du  VIII«  au  Préfet,  14  mess,  an  VIII-3  juiU.  1800,  AuL,  Par...  Cons., 
t.  L  p.  478. 

3.  Froc.  Babeuf,  t.  III,  p.  525,  Clerex. 

4.  Guill.,  Proc.-Verb.  Corn.  I.  P.,  t.  V,  p.  401. 

5.  AuL,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XVIII,  p.  145. 

6.  Mirabeau,  12  mai  1790. 

7.  Le  Parq.,  Dol.  Neufchat.  c.  Br.,  p.  203  (Mortemer). 

8.  Voir  P.  et  L.,  p.  340. 

9.  SU.  du  2  germinal  an  111-22  mars  1794,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  II,  p.  180. 
10.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  209  (Tillou). 


aw  HISTOIRE   DK   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Cf.  «  il  a  "  demandé  à  ce  que  son  mémoire  fût  reçu  "  »  ^  «  Faut-il 
"  demander  à  ce  qu'il  soit  nommé  une  commission  "  »-;  «  Le  f.  Neu- 
mann  "  a  demandé  à  ce  que  les  ouvriers  "  qui  ne  peuvent  quitter  »3...  '■> 
«  La  pénurie  du  suif  force  un  membre  à  "  demander  à  ce  qu'il  soit 
défendu  "  à  ceux  qui  ont  des  billards  de  donner  à  jouer  à  la  chandelle»*. 

A  ce  que  se  rencontre  derrière  d'autres  verbes  :  «  il  y  a  des  placards 
qui  "  défendent  si  formellement  à  ce  qu'elles  soient  taxées  "  autre- 
ment »  '^. 

D'autres  verbes  sont  suivis  de  la  conjonction  de  ce  que  :  «  On  "  l'e- 
proche  à  Allard  de  ce  que  la  force  révolutionnaire  mise  à  ses  ordres  a 
donné  la  mort  "  à  un  enfant»®;  «On  a  guillotiné  huit  assassins...  le 
peuple  "  a  trouvé  fort  mauvais  de  ce  qu'on  a  voilé  "  ces  huit  crimi- 
nels »  '. 

Comme  ça.  Cette  locution,  après  avoir  été  longtemps  une  sorte  de 
détour  pour  présenter  un  fait  avec  embarras,  était  devenue  après 
addition  de  que,  une  locution  conjonctive  sans  presque  aucun  sens 
propre,  usuelle  dans  la  langue  populaire  :  «  "  On  m'a  dit  comme  ça 
que  c'était  "  pour  une  société  politique  »  *. 

Décomposition  de  la  propositioin  objective.  —  Comme  il  était 
naturel,  la  jjroposition  objective,  ainsi  que  les  autres,  tendait  à  perdre 
sa  composition.  Au  lieu  de  :  je  lui  ai  avoué  de  quelle  part  je  le  savais, 
on  dira  :  «  je  ne  lui  ai  pas  "  fait  savoir  de  la  part  que  je  le  savais  "  »  ^■ 
Ici  il  y  a  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  interrogation  indirecte  ;  au 
sens  positif  le  même  tour  se  rencontre. 

li'accoRD  AVEC  l'objet.  —  Étant  donné  l'ignorance  générale  de 
l'orthographe,  il  n'est  guère  facile  de  deviner  ce  que  signifient  au 
juste  les  irrégularités  qu'on  rencontre  dans  l'application  de  la  règle 
d'accord  du  participe. 

Il  semble  bien  qu'il  y  ait  une  tendance  instinctive  à  accorder  avec 
leur  sujet  les  participes  conjugués  à  l'aide  d'rt<^o/V  :  «Ces  derniers  ont 
quasi  tous  "  fermés  "  leurs  boutiques  »  ^°  ;  «  l'orateur  annonce  que  "  cette 

1.  J'ruc.-Wrb.  Coiu.  Agr.  el  Comm.,  Consl.,  t.  I,  p.  582,  13  oct.  1790. 

2.  3  niv.  an  II,  Jacob,  de  Colmar,  Lcuillot,  o.  c,  p.  85.  Cf.  ib.,  p.  221. 

3.  Soc.  dfs  Jacob.  deTIianii,  29  frim.  an  II,  dans  Poulet,  L'Espr.  piibl.  à  Tliaim,  p.  131. 
L'iisafîc  est   d'orit^ine  judicinirc. 

4.  Anzin  Aniche,  1.  II,  p.  188. 

5.  S '-Léger  et  Saf,Minc,  Dol.  FI.  M(u>"%  t.  II,  p.  332  (Leffiink-Houcke-Branche). 

6.  Rapp.  de  Dnbairan,  au  nom  du  Com.  Sur.  ■;énérale,  Sec^  Bullei.  Ctinv.,  Séance 
20  therm.  an  II-7  août  1794,  coL  1. 

7.  Rapp.  Monic,  27  sept.  1793,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  I,  p.  212. 
S.  La  Mère  Duch.,  p.  3. 

9.  Lett.  de  Renard,  2  sept.  1793,  F.rn.  Picard,  .1»  Serv.  de  la  Sal.,  p.  20.  Cf.  plus  loin, 
La  décomposition  des  proposition  conjonctives. 
10.  I-c1t.  Serti. -Maj.  Leclcrc,  22  prair.  an  II.  Eni.  Picard,  Au  Serv.  de  In  .Vo^,  p.  17. 


STRUCTIRE   DE   L'OBJET  343 

dernière  lettre  auroit  pleinement  satisfaite  "  la  Société  de  Vallery  »  ^. 
Mais   il   serait   téméraire   de   rien   affirmer.    Il   faudrait   beaucoup 
d'exemples    concordants   et    émanant    de    personnes    et   de   localités 
diverses. 

L'objet  second.  —  Je  mentionne  à  peine  le  fait  que  les  objets 
pronoms,  le,  la,  les,  se  suppriment  devant  l'objet  indirect  :  «  Qu'on  ne 
s'imagine  pas...  que  ce  soit  pour  engager  le  peuple  à  pendre  tout 
de  bon  ce  pauvre  bougre  que  "  je  lui  découvre  "  aujourd'hui  ),  ^.  C'est 
là  un  vieil  usage  de  l'âge  classique,  que  les  grammairiens  n'étaient 
pas  parvenus  à  abolir.  C'est  par  erreur  que  les  éditeurs  modernes 
ont  rétabli  partout  l'objet  direct  dans  les  textes. 

Je  signalerai  aussi  un  fait  très  important,  c'est  qu'il  se  produit 
une  interversion  des  deux  objets,  ainsi  :  «  peu  satisfaits  de  "  lui  spolier 
les  héritages  de  ses  pères  "  »  ^  ;  «  pour  "  faciliter  l'autre  à  se  sauver  "  »  *. 

Aucune  tendance  nette  ne  s'affirme  du  reste,  tantôt  c'est  la  per- 
sonne, tantôt  c'est  la  chose  dont  on  fait  l'objet  principal. 

L'ordre  des  pronoms  subit  aussi  un  changement.  Il  devient  de  plus 
en  plus  ordinaire  de  dire,  au  lieu  de  donne-le-moi,  "  donne-moi  le  "... 
La  Correspondance  de  Carnot  en  particulier  fourmille  d'exemples  ^. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  faille  rapprocher  des  phrases  qui  précèdent  un 
cas  comme  le  suivant  :  c  "  Pour  en  empêcher",  il  a  donc  fallu  sauver 
ce  conspirateur  »  ^.  Suivant  moi,  le  verbe  objectif  est  ici  employé  sans 
objet  déterminé,  comme  il  arrive  à  toutes  sortes  de  verbes  objectifs. 


1.  Reg.  Soc.  Popul.  Amiens,  î"  30  v,  6  mess,  an  11-24  juin  1794. 

2.  Père  Duch.,  Grande  découv.  du  P.  Duch.,  1790,  Br.,  n"  II,  fasc.  III,  p.  238  ;  cf.  si  ce  jean- 
foiitre  a  reçu  l'honneur  de  la  médaille,  "qu'on  [la]  lui  ôte  "  sur-le-champ  (Id.,  ib.,  Br.,  n°  VII, 
fasc.  VI, p.  501)  ;  il  vaut  mieux  "leur  laisser  "  (P.  Caron,  Rapp.  Ag.  Intér.,  t.  I,  p.  223),  etc. 

3.  Suze-la-Rousse,  Drôrae,  Part.  Biens  Commun.,  p.  454. 

4.  Rapp.  Jarousseau,  25  niv.  an  11-14  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  360. 

5.  Roll.  blâmera  prêtez-moi  le,  rendez-moi  les. 

6.  Père  Duch.,  Gr.   Découv.  du  P.  Duch..  1790,  Br.,  n»  II,  fasc.  III,  p.  239. 


CHAPITRE  XIII 
L'ACTION   RÉFLÉCHIE 


Retranchement  du  se  pronominat..  —  Les  verbes  intransitifs, 
une  fois  devenus  transitifs,  peuvent  naturellement  faire  porter  leur 
action  sur  le  sujet.  Ainsi  périr  deviendra  réfléchi  :  «  le  déclarant  lui  a 
observé  qu'elle  avoit  tort  de  vouloir  "  se  périr  "  »  ^.  Il  y  a  ici  une 
influence  de  l'analogie  de  se  tuer. 

Un  verbe  intransitif  conjugué  avec  ai'oir  remplace  un  réfléchi  : 
«  il  y  avoit  près  de  quatre  mois  que  notre  compagnie  "  n'avait  désha- 
billé "  ))  2. 

Décadence  de  soi.  —  Le  réfléchi  soi  précipite  sa  décadence  ;  il  est 
souvent  remplacé  par  lui-même  :  Cela  tombe  "  de  lui-même  "  :  «Com- 
ment voulez-vous  que  j'en  parle  à  une  personne  que  je  ne  connais 
pas  »  3  ? 

De  plus,  comme  ailleurs  et  d'après  la  tendance  que  nous  avons 
signalée  plus  haut,  le  rapport  s'établissant  avec  l'idée,  on  trouve  eux- 
mêmes  employé  là  où  l'idée  est  plurielle  :  «  La  force  armée  requise  pour 
maintenir  l'ordre...  l'a  au  contraire  troublé  en  voulant  avoir  des  pré- 
férences pour  "  eux-mêmes  "  »  *. 

Le  se  tend  de  plus  en  plus  à  se  maintenir  à  l'infinitif,  même  quand 
celui-ci  est  complément  d'un  verbe  tel  que  laisser,  voir,  etc.  On  le 
trouve  même  après  faire  :  «  ayant  enveloppé  notre  avant-garde,  il 
"  l'a  fait  se  replier  "  avec  trop  de  précipitation  »  ®  ;  «  elles  "  l'ont  fait 
se  jeter  "  sur  nous  au  centre  «  ^ 

Il  est  sensible  que  la  forme  se  -\-  verbe  infinitif  tend  à  devenir  sté- 
réotypée et  indéfaisable. 

1.  Proc.-Verb.  Com.  Révol^'  de  la  Maison  Commune,  Wall.,   Trib.   BévoV,  t.  IV,  p.  59. 

2.  Lett.  vol"'  Brault,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  137. 

3.  Proc.  Babeuf,  t.  III,  p.  508  (Thierry). 

4.  18  therm.  an  II-5  août  1794,  Aul.,  Par....  Tlierm.,  t.  I,  p.  20. 

5.  Turreau,  3  frim.  an  11-23  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  654. 

6.  Fricasse,  p.  24. 


CHAPITRE  XIV 
L'ACTION  SUBIE.  LE  PASSIF 

Dans  les  adjectifs.  —  Nous  avons  noté,  et  cela  est  tout  à  fait 
remarquable,  que  le  sens  passif  s'efface  dans  certains  adjectifs  en 
ible  au  point  qu'on  peut  leur  donner  un  complément  d'actif  ^.  Com- 
parez :  «  une  coalition  "  subversive  de  principes  "  »  ^  ;  à  :  «  cette 
mesure  "  subversible  de  tout  gouvernement  "  »  ^,  ou  bien  :  «  cette 
autorisation  étoit  "  subversible  de  tous  les  principes  "  «  *. 

Destructible  est,  comme  on  pense,  un  mot  assez  répandu  à  l'époque  ; 
il  n'est  pas  rare  qu'il  ait  le  sens  actif  :  «  l'amendement  est  "  destruc- 
tible  des  principes"  adoptés  par  l'Assemblée»^.  D'autres  adjectifs 
du  même  type  ont  la  même  construction  :  «  un  moyen  de  supprimer  la 
mendicité,  de  donner  des  "  valeurs  productibles  "  à  la  République  »  ^. 

Des  hommes  instruits  eux  mêmes  emploient  productible  au  sens  de 
productif,  ainsi  Rougier-Labergerie  :  ;da  disposer  [la  terre]  à  être  fer- 
tile ou  "  productible  "  »  '  ;  «  Les  îles  n'ont  été  formées  que  dans  du 
terrain  où  les  fleuves  ont  été  ravagés  et  dont  ils  ont  submergé  la 
majeure  partie  du  "  sol  productible  "  »  ^. 

On  rencontre  aussi  "  répressible  "  confondu  avec  répressif  :  «  Les  me- 
sures "  répressibles  "  sont  les  seules  qui  puissent  opérer  ce  changement  »'. 

L'inverse,  savoir  l'emploi  d'adjectifs  en  if,  dans  le  sens  passif,  m'a 
paru  beaucoup  plus  rare  :  «  un  rayon  administratif  immense,  ...  des 
surfaces  morales  "  inadaptives  "  par  la  variété  des  langues,  des  cli- 
mats, des  caractères,  des  préjugés  semblent  devoir  effrayer  »  ^°. 

Comment  peut  s'expliquer  semblable  confusion  ?  Il  est  certain  que, 
par  suite  de  la  réduction  de  ble  à  be  dans  la  langue  populaire,  il  y  a 

1.  Voir  plus  haut,  p.  335. 

2.  Buzot,  Conv.  Nat.,  25  oct.  1792,  Arch.  Pari.,  1^-  Sér.,  t.  LU,  p.  665,  col.  2.  *H.  D.  T.  : 
Moz.,  1812,  A.  1835. 

3.  M"»'  Roi.,  Lett.,  19  sept.  1792,  Ib.,  p.  141,  col.  1. 

4.  Courr.  Égalité,  n»  542,  p.  334. 

5.  Mirabeau,  3  déc.  1790.  *  L.,  H.  D.  T.,  non  avec  cette  valeur. 

6.  Pari.  Biens  Comm.,  p.  632,  Orches  (Vienne). 

7.  Traité  d'Agriculture,  p.  108.  Cf.  Avesnes  et  ses  environs,  fixés  sur  un  sol  peu  "  produc- 
tible "  (Statist.  an  V,  Nord,  p.  82). 

8.  Direct.  District  Belley,  Part.  Biens  Comni.,  p.  5. 

9.  Un  représent,  chargé  de  la  levée  en  masse  dans  la  Haute-Loire,  23  sept.  1793,  Aul., 
.4c/.  Com.  Sal.  p.,  t.  VII,  p.  26.  *  Fr.,  p.  205. 

10.  [P.  Gadollel,  La  fortune  publique  assurée  par  V amalgame  de  la  Belgique  avec  la  France 
(Impr.  Gufiroy,  s.  d.,  Bibl.  Soc.  Amis  Port-Royal,  Révol.,  t.  277,  pièce  1,  p.  11).  Le  mot-0  L. 


;54r.  HiSTOinE  de  la  langue  française 

quelque  ressemblance  entre  productibe  et  productwe ;  mais  on  est  loin 
d'une  parfaite  identité.  Faut-il  donc  se  tourner  d'un  autre  côté  et 
considérer  que  ni  les  mots  en  able  ni  les  mots  en  ible  n'ont  invaria- 
blement le  sens  passif  ?  Il  suffit  de  penser  à  semblable,  agréable,  pas- 
sable, et  d'autre  part  à  paisible  et  nuisible.  Je  dirai  plus.  Même  les 
substantifs  abstraits  en  ibilité  ne  sont  pas  toujours  de  signification 
passive.  J'ai  rencontré  la  phrase  suivante  :  «  un  citoyen  dont  la  con- 
duite ne  présentait  aucun  caractère  de  "  nocibilité  "  m^.  Le  sens  esl 
évidemment  celui  de  «  nocivité  ». 

Sans  être  afïirmatif ,  j'inclinerais  donc  à  croire  qu'il  y  a  dans  le  fait  que 
nous  étudions  un  abus  analogique  plutôt  qu'une  confusion  phonétique. 
Il  n'en  reste  pas  moins  vrai  que  les  suffixes  à  voyelle  i  étaient  peu  dis- 
tincts pour  le  commun.  Je  n'en  donnerai  plus  qu'une  preuve,  c'est  if 
en  place  de  ile  :  «  Rien  de  plus  léger,  de  plus  "  versatif  "  que  l'opinion  »  ^. 

Dans  les  verbes.  —  Là  il  ne  peut  être  question  d'un  affaiblisse- 
ment du  sentiment  de  la  voix  passive,  du  moins  de  ce  qui  en  subsis- 
tait en  français.  Tout  au  contraire,  on  voit  des  verbes,  pour  intransl- 
tifs  qu'ils  soient,  passer  au  passif  :  «  Maintenant  que  la  plupart  des 
terres  "  ont  été  emparées  "  par  les  propriétaires  »  ^. 

Des  factitifs  sont  mis  au  passif.  C'est  là  un  vieil  usage  que  Vau- 
gelas  avait  blâmé  et  qui  obscurément  avait  survécu  :  «  les  rebelles 
qui,  dit-on,  doivent  "  être  faits  mourir  "  par  le  canon  »  *.  On  peut  citer 
des  tours  autrement  libres  :  «  le  décret  qui  "  a  été  renvoyé  à  pronon- 
cer "  à  cette  législature  »  ^.  Le  tour  est,  je  crois,  d'origine  praticienne. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  le  verbe  jouir  qu'on  trouve  à  l'actif 
avec  un  objet  direct  se  met  au  passif  *. 

Passif  et  actif  a  l'infinitif  '.  — Chez  les  gens  cultivés  on  trouve 
naturellement  des  infinitifs  passifs  :  «  Avec  cette  sensibilité  qui  rend 
les  impressions  si  profondes  et  qui  fait  être  frappé  de  tant  de  choses  »  *. 

Mais  il  est  extrêmement  visible  que,  dans  les  textes  négligés, 
l'actif  tend  à  se  substituer  au  passif:  «  ils  sont  tous  dans  les  mains  du 

1.  Pachc,  i"  Mém.,  p.  45. 

2.  Rapp.  PoL,  22  flor.  an  IV-11  mai  1796,  AuL,  Par...  Therm.,  t.  III,  p.  181. 

3.  Délib.  des  habitants  de  Gère-Belestin  (Bass.-Pyrén.),  Corn.  Droits  fvod.,  p.  153.  Je 
n  '  voudrais  pas  faire  entrer  en  ligne  de  compte  (Ire  messe,  car  on  dit  messer  les  gens  :  la 
persécution  et  l'intolérance  contre  ceux  qui  voudroient  "  messer  et  'Jtre  messes  "  (C.  Desmoul.. 
V^  Coril.,  n°  II,  20  frim.  an  11-10  déc.  1793).  I/expression  a  fait  fortune  un  temps. 

4.  Rapp.  Mercier,  21  niv.  an  11-10  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  291. 
Desgranges  trouve  cette  forme  ridicule  (Goug.,  p.  116-117). 

5.  Pcwt.  Biens  Conunun.,  ^Martel,  I.ot,  oct.  1793,  p.  505.  Je  connais  une  dame  d'une  fort 
belle  éducation  qui  dit  :  Au  moins  l'étoffe  n'a  pas  été  "  pleurée  pour  avoir  ". 

6.  Voir  plus  haut,  p.  339. 

7.  P.  et  L.,  p.  367. 

8.  M»"'  Roi.,  Mém.,  p.  57. 


I/AGTIOX  SUBIE.   LE  PASSIF  347 

district  et  du  maire,  qui  ne  "  valent  pas  à  jeter  au  feu  "  »  i,  entendez  : 
qui  ne  valent  pas  être  jetés  au  feu  ;  «  le  choix  du  tribunal  qui  doit 
juger  l'appel  fait  un  incident  qui  "  pend  à  juger  "  dans  ce  moment  »  -. 

Il  va  sans  dire  qu'il  ne  faut  pas  faire  à  ce  propos  comme  les  gram- 
mairiens logiciens,  qui  «analysaient»  par  des  passifs  les  infinitifs 
actifs  que  présentaient  les  textes.  J'en  donnerai  pour  type  :  «le  village 
d'Oelleville  est  renommé  pour  la  beauté  du  blé  ou  froment,  mais 
pénible  "  pour  le  cultiver  "  puisqu'il  faut  huit  chevaux  à  la  char- 
rue »  ^  ;  ou  bien  encore  :  «  Je  ne  manque  jamais  de  placer  d'intervalle 
en  intervalle  des  arbres  à  fruits  sauvageons  pour  greffer  »  *.  Greffer 
ne  tient  pas  la  ]>lace  de  être  greffés.  C'est  un  de  ces  infinitifs  à  sujet 
non  exprimé  dont  nous  avons  parlé  dans  un  chapitre  précédent. 
Comparez  :  «  être  réduit  à  me  faire  à  tant  de  choses  qui  me  sont  un 
peu  difficiles  à  accoutumer  »  ^. 

De  Lignières,  qui  était  de  Ham,  écrit,  comme  les  gens  de  l'Est 
et  du  Nord-Est  :  «  il  y  avait  des  tables  par  compagnie,  "  pour  les 
soldats  manger  "  »  «. 

Voici  un  cas  curieux  et  rare,  où  un  infinitif  actif  tient  lieu  d'un 
pronominal  à  sens  passif  :  «  L'on  agite  de  nouvelles  craintes  au  sujet 
de  l'argent  que  "  l'on  s'aperçoit  vendre  "  »  '.  Le  sens  est  :  que  l'on 
s'aperçoit  qui  se  vend. 

Représentation  de  l'idée  verbale.  —  Il  est  à  peine  besoin 
de  noter  qu'étant  donné  les  confusions  entre  actif  et  passif,  l'idée  se 
trouve  représentée  par  le,  quelle  que  soit  la  voix  du  verbe  :  «  Je 
demande,  citoyen,  si  on  a  arrêté  la  femme  du  charron.  —  Non, 
citoyen,  "  elle  ne  l'a  pas  été  "  »  *;  «  Dumouriez...  les  culbuta,  et  "  le  fut  " 
lui-même  par  la  Cour,  alarmée  de  son  ambition»  ^  ;  «  Marseille  qui  a 
aboli  la  royauté  quatre  mois  avant  qu'elle  "  ne  le  fut  ici  "  »  ^°;  «  une 
année  qu'il  gela  beaucoup,  "  les  pommes  de  terre  le  furent  "  »  ^^  ;  «  Si 
l'on  punit  des  traîtres,  vous  devriez  "  l'être  les  premiers  "  »  ^-  ;  «  en 
continuant  de  paver  le  chemin  de  Maubeuge  à  Philippeville  dont  il  n'y 
a  que  la  moitié  "  qui  l'est  "  »  ".  Les  textes  fourmillent  d'exemples. 

1.  Le  Hodey,  Rupp.  de  Caen,  6  août  1793,  P.  Caron,  Rapp.  ag.  Intér.,  t.  II,  p.  215. 

2.  Petit"  Labour.  S'-Jory  (Haute-Garonne),  Part.  Biens  Commun.,  p.  480. 

3.  Martin,  Dol.  Mirée,  p.  163. 

4.  Rougier-Laberg.,  Tr.  d'Agricidt.,  p.  68. 

5.  Marty  (volontaire)  au  c"  Jean  Bussière,  14  nov.  1793,  De  C^ardL'nal,  Recrut.  Armée,  p.  419. 

6.  Souven.  Gr.  Armée,  p.  51. 

7.  Rapp.  Jarousseau,  25  niv.  an  11-14  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II, p.  361. 

8.  Proc.  Babeuf,  t.   II,  p.  412. 

9.  Barbar.,  Mim.,  p.  30,  eh.  IV. 

10.  Id.,  Conv.,  24  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  73. 

11.  Feuille  du  Culliv.,  17  fruct.  an  III,  t.  V,  p.  52. 

12.  Hébert,  Père  Ducli.,  Br.,  n»  XIV,  fasc.  VI,  p.  530. 

13.  Statist.  an  V,  Nord,  p.  85. 


CHAPITRE  XV 
LACTION  INTRANSITIVE 


Pronominaux  et  intransitifs  V  —  Comme  à  toutes  les  époques 
de  la  langue,  verbes  simples  et  verbes  pronominaux  tendent  h 
s'échanger  dans  les  cas  où  les  verbes  sont  employés  intransitivement  : 
«  Dans  un  moment...  que  les  différentes  administrations  "  se  disputent 
de  zèle  "  pour  établir  un  ordre  simple  «  ^  ;  «  N'auroient-ils  pas  mieux 
fait  de  rester  chez  eux....  que  de  venir  "  se  lutter  "  contre  une  majo- 
rité bougrement  imposante  »  ^  ?  «  ces  plaintes  "  se  sont  puUulées  "  dans 
les  Sociétés  particulières  «  *  ;  «  "  intriguons  nous  ",  accaparons  les 
suffrages,  et,  bien  loin  d'être  incarcérés,  nous  incarcérerons  les 
autres  »  ^  ;  «  Autrefois  MM.  les  Généraux  "  se  déclamaient  "  à  la  journée 
contre  les  soldats  »  ®  ;  «  beaucoup  de  négociants...  de  Valenciennes 
"  se  sont  émigrés  "  »  ^. 

L'exemple  suivant  est  douteux  :  «  il  est  arrivé  4  médiateur  de  pais 
député  de  Paris,  ils...  "  se  sont  parlé  avec  le  gênerai  "  et  avec  la 
municipalité  »  *.  On  peut  entendre  ou  bien  :  ont  parlé  avec,  ou  bien 
le  général  et  eux  se  sont  parlé. 

L'inverse  est  beaucoup  plus  rare  ;  on  trouve  pourtant  :  «il  ne  faut 
pas  croire  que  le  peuple  "  insurge  "  légèrement  à  la  voix  des  agita- 
teurs »  ^  ;  «  il  a  été  reconnus  que  Joseph  Vulliet  "  a  absenter  "  une 
séance  »  ^"  ;  a  le  dit  bataillon  "  repliait  "  »  ^i. 

L'attribut  des  intransitifs.  —  Là  où  l'action  du  verbe  est 
d'attribuer  une  caractéristique  au  sujet  au  moyen  d'un  adjectif,  il 

1.  Voir  P.  et  L.,  p.  297.  Roll.  blûine  i7  "  s'est  tombé  ",  ce  puits  ne  "  se  tarit  "  jamais  el 
même  je  "  me  meurs  ". 

2.  Séance  Comm.,  16  llor.  an  II-5  mai  1794,  Courr.  Égalité,  n°  627. 

3.  Lem.,  27«  Lett.  b.  patr.,  p.  4. 

4.  Trahison  contre  l'État,  juin  1790,  Aul.,  Jacob.,  t.  I,  p.  191. 

5.  Rapp.  Béraud,  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  347. 

6.  Cellier,  agent  du  P.  exécut.,  20  oct.  1793,  Chuquet,  Lett.  1793,  p.  247. 

7.  Staiist.  an  V,  p.  123,  Le  Quesnoy.  Cette  forme  s'émigrer  est  extrêmement  comnume. 

8.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  140. 

».  Ann.  patr.,  7  janv.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXIII,  p.  8. 

10.  Relevé  des  séances  du  Comité  de  Surveillance  du  canton  de  Trefïort,3brum.  an  III- 
29  oct.  1794,  Arch.  de  l'Ain,  932,  pièce.  L.,  en  citant  cette  locution  vicieuse,  dit  qu'elle 
s'emploie  à  Genève. 

11.  Desenfans,  Chuquet,  Lett.  1793,  p.  243. 


FRACTION  INTRANSITIVE  349 

ne  semble  pas  qu'il  y  ait  une  hésitation  quelconque  à  marquer  par 
la  variation  de  l'adjectif  le  rapport  de  cet  adjectif  au  sujet  :  «  Cette 
jeune  fille  (lésaient  grande)).  L'analogie  tend  même  à  donner  également 
une  forme  variable  à  des  mots  qui  semblent  jouer  le  rôle  d'adjectifs  : 
«  la  viande  va  "  revenir  encore  plus  chère  "  qu'elle  n'était  avant  le 
maximum  »  ^.  Simple  faute  d'orthographe  ?  Non.  Il  semble  qu'on 
est  en  droit  de  considérer  que  l'on  a  traité  cher  après  le  verbe  rei^e- 
nir  comme  on  l'eût  traité  après  devenir,  quoiqu'il  eût  le  sens  qu'a 
revient  dans  prix  de  revient.  Je  n'oserais  pas  affirmer  qu'en  disant  : 
«  Les  officiers  "  se  trouvent  excédens  "  »  2,  Lacombe  S.  Michel  ait 
voulu  substituer  l'adjectif  à  la  locution  adverbiale  en  excédent,  tou- 
tefois la  chose  est  possible. 

1.  Rapp.  Charmont,  12  niv.  an  11-1"=^  janv.  1794,  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  115. 

2.  Coiirr.  de  l'Égalité,  13  vent,  an  II-3  mars  1794,  n"  562. 


CHAPITRE  XVI 
LES  RAPPORTS  AVEC  DES  TERMES  AUTRES  QUE  L'OEJET 

Les  prépositions  et  les  rapports.  —  Dans  une  langue  comme 
la  nôtre,  où  les  rapports  entre  les  termes  se  marquent  par  des  pré- 
positions, rien  n'est  plus  important  que  les  changements  qui  se 
produisent  dans  l'emploi  de  ces  outils  essentiels. 

Il  est  d'abord  naturel  qu'un  même  rapport  se  marque  partout 
de  la  même  façon,  sans  qu'on  tienne  compte  du  caractère  gramma- 
tical des  mots  qu'il  joint.  On  dit  une  plainte  contre  ,  il  est  naturel 
qu'on  dise  aussi  se  plaindre  contre.  C'est  chose  qui  n'a  pas  manqué 
de  se  produire  :  «  On  "  se  plaint  contre  les  marchands  "  de  bois  »  ^. 

C'est  un  premier  point.  Mais  il  y  a  plus.  Au  lieu  de  s'en  tenir  à 
la  préposition  usuelle,  on  a  tendance  à  lui  substituer  une  autre  préposi- 
tion, qui  paraît  mieux  adaptée  au  rapport  à  exprimer.  Il  se  produit 
alors  quelque  chose  qui  rappelle  ce  qui  s'est  déjà  produit  pour  les  cas  : 
des  instruments  insuffisants  sont  remplacés  par  d'autres,  meilleurs. 

Voici  toute  une  série  de  phrases  où  l'idée  qui  domine  est  celle 
d'une  opposition  ;  contre  s'y  introduit,  en  dépit  de  tous  les  usages  : 
«  "  revenir  contre  les  inesures  "  qu'elle  a  prises  »  ^  ;  «  l'agriculteur  ... 
étant  toujours  dans  "  la  crainte  contre  quelque  mauvais  temps  "  »  '  ; 
«  sans  aucune  tolérance  "  contre  les  contrevenants  "  »  *. 

Passons  à  l'idée  de  cause  :  Par  remplace  à  :  «  Le  sang...  des  femmes, 
des  enfants  égorgés  "  par  l'instigation  "  de  ces  traîtres  »  *. 

Ailleurs  on  a  en  vue  un  résultat  à  atteindre  ;  pour  entre  en  jeu  : 
«  ()uelle  que  soit  la  détermination  de  l'ennemi,  nous  sommes  "  en 
mesure  pour  l'arrêter  "  dans  sa  marche  »  «.  A  la  guerre  il  se  produit 
ai^ec  l'ennemi  des  contacts,  des  rencontres  ;  les  soldats  finissent  par 
dire  aussi  qu'ils  ont  des  attaques  avec  lui  :  «.  Nous  avons  tous  les  jours 
"  des  attaques  avec  l'ennemi  "  »  '. 


1.  I  frim.  au  III-24  nov.  1794,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.,  /r.,  t.  II,  p.  248. 

2.  .Jacob.,  11  nov.  1793,  Aul.,  Jacob.,  t.  V,  p.  507. 

3.  Aux  Admin.  District  de  Toul.,  Adher,  Siibsis.  Tout.,  p.  159  (22  mess,  an  11-10  juil. 
1794). 

4.  licg.  Soc.  Pop.  Amiens,  cité  plus  haut. 

5.  Collot,  Conv.,  30  sept.  1792,  Bucliez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  156. 

6.  Bourbotte,  Turreau,  Francastel,  17  bruni,  an  II-7  nov.  1793,  Aul.,   Ad.   Com.  Sal. 
p.,  t.  VIII,  p.  278. 

7.  Lett.  di  Chasseur  Valyre,  18  juin  1793,  Ern.  Picard,  .lu  Scrv.  de  la  Nat.,  p.  15. 


LES  RAPPORTS  AVEC  DES    TERMES  AUTRES  QUE  L'OBJET  .{.'il 

Toutefois,  il  faut  bien  le  dire,  on  est  loin  de  pouvoir  justifiei^  tous 
les  emplois  nouveaux  des  prépositions  par  des  besoins  véritables  ou 
conformes  à  un  instinct.  Des  analogies  aveugles  mettent  certaines 
prépositions  à  la  mode,  et  elles  gagnent  de  proche  en  proche,  grâce, 
moins  à  leur  valeur  qu'à  l'effacement  progressif  de  cette  valeur. 
Tel  est  le  cas  de  après.  Il  était  usuel  de  dire  attendre  après  ^  ;  une 
foule  d'autres  verbes  prennent  des  compléments  construits  de  la 
même  manière  :  «  des  portières  et  des  cuisinières...  étaient  rassemblées 
et  "  criaient  après  des  bouchers  "  »  ^  ;  «  nous  vîmes  une  estafette  arriver 
à  franc  étrier,  "  demandant  après  l'Empereur  "  n^;  «après  que  je  me 
fus  reposé...  je  me  disposai...  à  "  chercher  après  un  de  mes  amis  "  )>*. 

On  trouve  :  «  "  je  n'espère  qu'après  "  une  paix  heureuse  pour  retour- 
ner dans  nos  foyers  o  ^. 

Ailleurs  le  sens  propre  d'après  paraît  encore  plus  complètement 
oublié  :  «  je  guide  mes  pas  du  côté  de  la  porte  de  la  ville...  croyant 
descendre  et  monter  "  après  "  les  jambages  »  ^  ;  c  en  cas  qu'  "  il  vienne 
après  moi  "  pour  m'attaquer  »  '  ;  «  j'ai  vu  avec  plaisir  ce  brave  général 
ainsi  que  notre  chef  de  brigade,  qui  "  emploient  tous  leurs  soins 
après  moi  "  >;  ^  ;  «  c'est-à-dire  "  le  mal  que  vous  eûtes  après  nous  "  n  '. 
Il  n'est  pas  une  de  ces  constructions  qui  se  soit  perdue. 

De  se  substitue  à  à  ou  inversement  :  «  le  citoyen  Lakanal...  sera  prié 
de  se  transporter...  chez  le  ministre  des  impositions,  pour  "  voir  de 
lever  "  les  difficultés  »  ". 

Inviter  est  suivi  d'un  infinitif  construit  tantôt  avec  de,  tantôt  avec 
à,  de  même  engager  :  «  les  délinquants  seraient  "  invités  de  venir  "  à 
la  prochaine  séance  »  ;  cf.  «  que  la  municipalité  fût  "  invitée  à  le  faire  " 
partir  de  suite  «i^;  «L'adjoint...  promet...  et  "  engage  la  Société  de 
lui  dénoncer  "  les  autres  abus  »  ^"^  ;  «  Mrs.  Estoret  père  et  fils  "  sont 
autorisés  de  faire  "  un  emprunt  »  ^^. 

Il  faut  dire  aussi,  cela  est  visible,  que  les  prépositions  et  les  complé- 

1.  Vadé  présente  de  nombreux  exemples  de  ctre  après  :  "J'étais  après  "  à  lire  voira  letlre 
{La  GrenouilL,  t.  III,  p.  282).  La  locution  passa. 

2.  Rapp.  liacon,  23  niv.  an  11-12  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  U,  p.  .315. 

3.  Bourg.,  Mém.,  p.  67.  L.  v"  après,  accepte  cette  construction  et  fait  remarquer  qu'elle 
est  ancienne. 

4.  Id.,  ib.,  p.  87. 

5.  Louis  Pillant,  Lett.,  4  flor.  an  IV-23  avr.  1796,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  177. 

6.  Chatton,  Cah.,  p.  50. 

7.  Id.,  ib.,  p.  53. 

8.  Lett.  Drouant,  o[î%  10  germ.  an  V-30  mars  1797,  Ern.  Picard,  An  Service  de  la  Nal., 
p.  235. 

9.  Boutanquoi,  Soiiv.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  6. 

10.  Guill.,  Proc.-Verb.  Com.  Instr.  P.,  Conv.,  t.  II,  137. 

11.  Soc.  popul.  Dreux,  pp.  117  et  212. 

12.  Ib.,  p.  136. 

13.  Anzin  et  Aniche,  t.  II,  p.  218. 


352  HISTOIRE   DE   LA   LANClUË    FRANÇAISE 

ments  qu'elles  introduisent  sont  employés  avec  peu  de  précision  :  Au 
lieu  de  en  raison  de,  un  simple  par  ;  au  lieu  de  pour,  à,  etc.  :  «  Le  citoyen 
Desmarest  fait  hommage  de  trois  échantillons  d'une  chaussure  "  facile 
à  la  marche  "  par  son  élasticité  »  ^. 

En  terminant  ce  chapitre,  je  voudrais  noter  l'existence  de  complé- 
ments qui  annoncent  la  langue  commerciale  du  xix®  siècle  ;  je  fais 
allusion  à  des  phrases  comme  celle-ci  :  «  manufacture  de  métaux  pla- 
qués en  argent  "  façon  anglaise  "  dans  la  perfection  »  '\  L'usage  de 
cette  formule  fut  du  reste  interdit  en  1812,  comme  nous  l'avons  noté 
ailleurs  ^. 

Infinitifs  et  gérondifs  dans  les  compléments  de  manière.  — 
De  l'ancienne  construction  des  infinitifs  avec  prépositions,  il  était 
resté  certains  vestiges  :  finir  par,  et,  par  analogie,  terminer  par  :  «  Le 
président  du  Tribunal  a  prononcé  son  arrêt,  "  en  terminant  par  dire  ", 
que,  si  sa  vie  avait  été  funeste  à  sa  patrie,  il  la  servît  du  moins  par 
l'exemple  de  sa  mort  «  *. 

On  écrira  de  même  :  «  la  convention  nationale...  doit  marquer  les 
premiers  instants  de  son  existence  politique  "  par  déclarer  "  d'abord 
que  tous  les  pouvoirs  sont  destitués  »  '. 

Ebranlement  de  la  distinction  entre  adverbes  et  préposi- 
tions.—  \°  La  distinction  que  Vaugelas  avait  prétendu  établir  entre 
adverbes  et  prépositions,  contraire  aux  forces  intérieures  qui  dirigent 
l'évolution  des  langues,  n'avait  pu  être  respectée  même  par  la  langue 
écrite.  A  plus  forte  raison  la  langue  parlée  l'ignorait-elle.  On  conti- 
nuait à  dire  :  «qu'il  l'attende  dessous  l'orme  »  ®.  Ce  n'est  pas  seulement  le 
Père  Duchêne  qui  en  use  ainsi,  mais  un  peu  tout  le  monde  :  «  je  vous  écris 
"  dedans  mon  lit  "  »  ^  ;  «  nous  frapperons  "  dessus  vos  suppôts  "  comme 
sur  des  sourds»  ®.  Outre  est  remplacé  par  en  outre  :  «  condamnés...  en  une 

1.  Proc.-Verb.  Coin.  Agr.  et  Comm.,  Conv.,  III,  p.  496,  23  prair.  an  III. 

2.  Proc.-Verb.  Corn.  Agric.  Comm.,  Const.,  p.  137,  1"  avr.  1791. 

3.  Voir  II.  L.,  t.  IX,  2"  part.^p.  1196. 

4.  Chron.  de  Paris,  CCL,  août  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XVII,  p.  213.  Cf.  La  lettre  du 
district  respire  la  plus  active  sollicitude  :  elle  tone  fortement  contre  les  menés  et  la  malversation 
des  boulangers  et  "  termine  par  recommander  "  à  la  Municipalitée  les  soins  les  plus  actifs  et 
les  mesures  les  plus  sévères  (Reg.  .Soc.  Pop.  d'Amiens,  î°  28  V,  2  mess,  an  II). 

5.  Math.,  Conv.,  21  sept.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XIX,  p.  10. 

6.  Père  Duch.,  Br.,  Pendez-moi  ce  j.-f.-là,  13  sept.  1790,  fasc.  III,  p.  229.  Voir  sur  cette 
règle,  H.  L.,  t.  III,  p.  626.  En  poissard,  autant  qu'on  en  peut  juger  à  travers  l'écriture, 
on  rencontre  aussi  la  confusion  inverse  :  pcw  sous  la  table  (Vadé,  liaccaleurs,  XVII,  t.  III, 
p.  41). 

7.  Boursault,  vendém.  an  III,  Aul.,  Ad.  Com.  Sal.  p.,  t.  XVII,  p.  391.  Ici  on  pourrait 
couper  :  de  dans,  mais  c'est  impossible  dans  un  exemple  comme  le  suivant  :  Nous  sommes 
"  dedans  "  un  mauvais  pays  {Letl.  du  Cliass.  Fr.  Faivre,  du  distr.  de  Troyes,  La  Révol.  d. 
l'Aube,  1911,  p.  82. 

8.  Héb.,  Père  nucli.,  Br.,  n"  XIV,  fasc.  VI,  p.  531. 


LES  RAPPORTS  AVEC  DES  TERMES  AUTRES  QUE  L'OBJET  353 

amende...  "en  outre  le  payement"  de  ce  qu'ils  auraient  dû  payer»  ^. 

D'autres  cas  sont  douteux.  On  lit  par  exemple  dans  la  lettre  d'un 
officier  —  mais  les  officiers  de  volontaires  n'étaient  souvent  pas  plus 
instruits  que  les  hommes  :  «"  dessus  les  hauteurs  "  que  nous  occupons, 
nous  pouvons  leur  rendre  la  pareille  »  ^.  L'auteur  a-t-il  vraiment 
employé  l'adverbe  dessus  ou  entendait-il  dire  de  su[v]  les   hauteurs  ? 

Ailleurs  on  a  nettement,  en  beaucoup  de  cas,  usé  des  adverbes  en 
manière  de  prépositions,  en  y  ajoutant  ou  non  un  de  :  «  on  mangeait 
cela  "  auparavant  d'aller  "  à  sa  journée  »  =*  ;  «  "  auparavant  de  faire  "  le 
siège  de  Namur,  il  faut  que  nous  assiégions  Charleroi  »  *  ;  «  "  soudain  son 
installation  ",  la  nouvelle  municipalité  s'est  empressée  de  les  offrir 
[les  calices  et  joujoux  d'argent]  w^;  «puisque  "  de  suite  l'avoir  reçu", 
nous  prîmes  un  arrêté  »  *;  «  "  tout  de  suite  votre  lettre  reçue  ",  j'y 
réponds  avec  empressement  »  '  ;  «  tu  me  foras  réponse  "  tout  de  suite 
la  présente  reçue  "  »  ^. 

En  retard  reçoit  un  complément  précédé  de  de  :  «  les  contribuables 

en  retard  de  payer  "  »  ^. 

2*^  De  même  que  les  adverbes  s'emploient  en  qualité  de  préposi- 
tions sans  qu'il  soit  possible  à  aucun  théoricien  de  les  en  empêcher, 
de  même  les  prépositions  s'emploient  comme  adverbes  en  dépit  de 
toutes  les  règles  ^''. 

Je  signalerai  sans  et  pour  :  «  Les  autres  "  sont  sans  "  actuellement 
[entendez  sans  souliers]  »  ^^  ;  «  Il  y  en  a  tant  qui  crient  contre  la  prise 
des  biens  de  la  calotte,  qu'il  faut  bien  "  parler  pour  "  »  ^^  ;  «  En  parlant 
contre  la  chose  publique,  il  [l'abbé  Maury]  lui  fait  plus  de  bien  que 
ceux  qui  "  parlent  pour  "  «  ^^. 

En  opposition  à  pour,  on  se  sert  de  contre  :  «  je  ne  vous  cache  pas 
que  d'avoir  été  imprimé  à  Lausanne  sera  peut-être  une  "  prévention 
contre  "  à  leurs  yeux  »  ^*. 

1.  Dol.  Cotentin,  t.  I,  p.  311  (Gavray). 

2.  S.-Lieut.  Michel,  28  mess,  an  111-16  juil.  1798,  Km.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nation,  p.  80. 
.3.  Proc.  Bab.,  t.  III,  p.  297  (Moroy). 

4.  Lett.  G.  Rouget,  16  prair.  an  II-4  juin  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  152. 
.î.  Lett.  Bernard,  30  niv.  an  11-19  janv.  1794,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  329. 

6.  Lett,  Distr.  Villefranche  à  Admin.  Dép.  H'«-Garonne,  Adher,  Subs.  Tout,  p.  27. 

7.  Lett.  Serg.-maj.  Leclerc  (Riom),  Strasbourg,  22  prair.  an  11-10  juin  1794,  Em.  Picard, 
Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  46. 

5.  Lett.  Auvray,  serg.-maj.,  20  mess,   an   II-8  juil.  1794,  Arch.  Nat.,  F'  4583.  Plaq.  4. 
9.  Décret  8  mess,  an  IV,  art.  13.  Duverg.,  t.  IX,  p.  114. 

10.  Rolland  blâme  :  vous  me  marchez  dessus,  il  lui  est  allé  au  devant,  etc. 

11.  Le  Cons.  d' Admin.  de  la  179%  Laval,  29  vent. an  III  (Sabretache,  1925,  t.  III,  p. 478). 

12.  Lem.,  JS«  Lett.  b.  pair.,  p.  5. 

13.  Menou,  Ass.  Nat.,  28  nov.  1790,  Bûchez  et  Roux,  t.  VIII,  p.  136.  On  notera  que  dans 
les  deux  derniers  exemples  pour  est  opposé  à  contre,  employé  régulièrement  comme  prépo- 
sition, et  que,  dans  ce  cas,  Vaugelas  lui-même  acceptait  que  les  distinctions  qu'il  faisait 
devaient  perdre  de  leur  rigueur,  pour  éviter  de  lourdes  répétitions.  Voir  P.  et  L.,  p.  411. 

14.  Benj.  Const.,  Lett.  à  Sam.  de  Const.,  17  pluv.  an  VII-5  févr.  1799  (Lett.,  p.  159). 
Histoire  de  la  Langue  française.  X.  23 


354  HISTOIRE   DE    LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Compléments  d'adverbes.  —  Sans  devenir  aucunement  prépo- 
sitions, des  adverbes  prennent  des  compléments.  Tout  comme  propor- 
tionnellement à,  on  dit,  avec  un  adverbe  nouvellement  formé  additioir 
nellemenl  à  :  «  C'est  cette  somme  |qu'il  faut  imposer  "  additionnelle - 
ment  aux  deux  contributions  "  »  ^.  Voici  qui  est  plus  inattendu  : 
«  tous  les  citoyens  mariés,  "  indistinctement  de  rangs  ou  places  '  . 
tireront  au  sort  »  ^  ;  «  L'Assemblée  Nationale  met  lesdits  citoyens  sous 
la  sauvegarde  delà  loi,  "  également  que  tous  les  autres  citoyens  "  »  '. 

Dans  le  premier  cas,  l'adverbe  est  rattaché  au  nom  par  une  prépo- 
sition, dans  l'espèce  à  ;  dans  le  second  cas  il  forme  avec  que  une  locu- 
tion conjonctive-adverbiale,  analogue  à  d'autres. 

Un  mot  seulement  sur  la  forme  de  certaines  prépositions.  Les  fra- 
giles distinctions  entre  à  travers  et  au  travers  ne  pouvaient  naturelle- 
ment être  respectées  :  «  un  autre  vient  de  prendre  "  au  travers  du 
corps  "  le  comimissaire  pour  faciliter  l'autre  à  se  sauver  »  *  ;  «  les 
citoyens  employés  à  la  tour  peuvent  communiquer  avec  Tison  "  à 
travers  d'une  porte  "  »  ^. 

La  confusion  est  telle  qu'on  trouve  au  travers  sans  de  :  «  L'armée 
a  fait  détours  à  gauche  "  au  travers  les  champs  "  »  *. 

Vis  à  vis  se  fait  précéder  d'un  article  et  suivre  de  de  :  «  "  au  vis  au 
vis  "  [lire  au  vis  à  vis]  de  ses  sujets  »  '. 

Naturellement  il  arrive  sans  cesse  qu'une  préposition  est  employée 
pour  une  autre  :  «la  gabelle,  si  désastreuse  "  dans  tous  ses  rapports  "  »  *. 
Simple  confusion  qui  ne  marque  aucun  empiétement  de  dans  sur 
sous.  Il  arrive  aussi  qu'on  trouve  des  compléments  de  temps  et  de 
lieu  construits  sans  préposition,  du  type  de  "  le  plus  tard  dans  trois 
jours  "  ^. 

Un  tour  bien  populaire  consiste  à  remplacer  pour  par  à  dans  des 
phrases  où  on  marque  le  nombre  de  gens  qui  ont  fait  une  chose  :  il 
s'en  est  trouvé  deux  pour  refuser  devient  il  s'en  est  trouvé  deux  à  accep- 
ter :  «  il  y  aurait  un  tiers  de  l'armée  à  tomber  malade  »  i». 

1.  Loi  du  23  déc.  1798,  Doc.  Hist.  Révol.,  Conlr.  Dir.,^.  867. 

2.  L'Orat.  du  Faub.  S'-Antoine,  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  316. 

3.  Loi  du  12  août  1792,  Coll.  Lois,  t.  X,  p.  210. 

4.  Rapp.  Jarousseau,  25  niv.  an  11-14  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  l.  IL  p.  360  ; 
cf.  tel  .<iera  toujours  notre  seul  cri  "  au  travers  des  neiges  "  (Cap.  Frenaye,  Lctt.,  3  niv.  an  III- 
23  déc.  1794,  Ern.  Picard,  o.  c,  p.  63). 

5.  Courr.  de  l'Égalité,  n»  559,  p.  470,  10  vent.  1794  ;  cf.  Ils  ne  peuvent  se  faire  jour  '■  à 
travers  de  la  val-taille  "  (Héb.,  Père  Duch.,  n"  190,  p.  5). 

6.  Les  Fr.  Favicr,  p.  43. 

7.  Dol.  Sénéch.  Toul.  et  Comminges,  p.  197  (Arnaud-Giiillieni).  \i>ir  plus  hauL  p.    V2'.K 

8.  Dol.  Son.  Anjîeip,  t.  II,  p.  695  (Pellouailles). 

9.  Pour  le  faire  remettre,  "  le  plus  tard  dans  trois  jours  ",  entre  les  mains  des  tribunaux,  Dol. 
Sénéch.  Toul.  et  Conimin^cs,  p.  197  (Arnaud-Guilhem). 

10.  Lett.  du  vol"  Brault,  15  frim.  an  II-5  déc.  1794,  E.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Va/.,  p.  173. 


CHAPITRE   XVII 
LES  CIRCONSTANCES.  TEMPS    ET  ASPECTS 

Les  temps  surcomposés,  si  longtemps  réputés  populaires,  devaient 
apparaître  en  abondance  ;  en  effet,  ils  se  trouvent  partout.  Ce  sont 
—  ou  bien  des  indicatifs  :  «  Nous  nous  sommes  retirés  que  quand  nous 
leur  "  avons  eu  mis  "  leur  armée  en  déroute  »  ^  ;  —  ou  bien  des  éven- 
tuels :  «si  l'événement  n'avoit  pas  manqué,  "  j'aurois  bientôt  été  sorti  " 
de  prison  «  -.  Il  n'est  bien  entendu  pas  question  ici  d'un  passif,  nous 
sommes  en  présence  d'une  forme  où  être  marque  l'état  résultant  d'une 
action  accomplie,  c'est  un  parfait  éventuel  irréel. 

Aucune  réserve  n'est  plus  apportée  à  l'emploi  de  sortir  de  :  «  Tous 
ses  officiers  "  sortaient  d'être  pages  "  de  M.  de  Condé  «  ^.  C'est  une 
forme  de  passé  récent  comme  venait  de. 

Formation  d'un  nouvel  aoriste  ^.  —  On  doit  ici  prendre  garde 
aux  conséquences  de  la  tendance  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  qui  pousse 
à  conjuguer  les  intransitifs  avec  avoir.  Le  même  qui  écrit  :  V argent 
est  tout-à-fait  disparu  écrira  la  veille  que  j'ai  tombé  malade  ^  ;  «  "  j'ai 
sorti  "  pour  la  première  fois  lundi  dernier  »  ^  Comparez  ailleurs  :  «  "  j'ai 
parti  "^  avant-hier  de  Landau  »  ^.  Le  procès  Babeuf  offre  des  centaines 
d'exemples  analogues.  Il  n'y  a  pas  de  doute  suivant  moi.  Un  instinct 
pousse  la  langue  à  opposer  d'une  part  le  simple  passé,  de  l'autre  un 
passé  dont  les  conséquences  présentes  se  font  sentir,  autrement  dit 
l'aoriste  et  le  parfait,  le  premier  conjugué  avec  avoir,  le  second  a^  oc 
être. 

Extinction  du  passé  simple.  —  Il  faut  constater  aussi  que  le 
passé  simple  cède  la  place,  même  dans  de  longs  récits,  au  passé  com- 

1.  Lett.  canonn.  Mai-tin,  29  sep".  1793,  Ern.  Picard,  o.  c,  p.  139.  Cf.  lorsque  nous  "avons 
eu  repassé  "  le  Rhin,  nous  avons  été  nous  reposer  (Fricasse,  p.  108). 

2.  Proc.  Babeuf,  t.  III,  p.  35  (Martin). 

3.  Custine  à  Pache,  dans  Chuquet,  Lett.  1792,  p.  369.  L.  voudrait  encore  restreindre 
l'usage  de  sortir  de  au  cas  où  il  y  a  réellement  sortie  d'un  lieu.  Voir  Goug.,  Les  péripfir.  verb., 
p.  128. 

4.  Voir  P.  et  L.,  pp.  458  et  472. 

5.  Procéd.  c.  M.  De  Langeac,  Lett.  du  Conc,  mai  1791,  dans  Bull,  départ,  des  Vosges, 
pp.  162  et  163. 

6.  Ib.,  p.  133. 

7.  Duroy,  Aul.,  Ad.  Coin.  Sal.  p.,  t.  XIV,  p.  166. 


356  HISTOIRE   DE    LA   LAMiUE   FRANÇAISE 

posé  1.    Voici  deux  passages   de   Fricasse   auxquels   on    en    pourrait 
comparer  beaucoup  d'autres  : 

Lorsqu'ils  ont  été  repoussés  hors  de  leurs  villages,  nous  sommes  revenus  prendre 
une  position  en  arrière.  Peut-être  une  heure  après,  ils  sont  i'enus  une  colonne  d'en- 
viron quinze  cents  hommes  avec  deux  pièces  de  canon,  et  ont  tiré  deux  coups  qui 
n'ont  pas  fait  d'effet.  Il  nous  est  aussi  i^enu  du  renfort...  Réunis  tous  ensemhle  à 
l'entrée  de  la  nuit,  nous  les  avons  mis  en  déroute  et  nous  aidons  été  maîtres  de  nos 
cantonnements,  où  nous  avons  bivouaqué  -... 

Nous  leur  avons  pris  quatre  pièces  de  canon  et  leurs  caissons,  plusieurs  prison- 
niers et  beaucoup  de  tués.  Nous  les  avons  poursuivi  pendant  une  demi  heure,  ils 
ont  atteint  un  village  derrière  lequel  ils  ont  pris  position,  ...  ce  qui  nous  a  tenu  en 
échec...  On  s'est  mis  en  bataille  devant  le  village  et  on  a  envoyé  une  grande  quan- 
tité de  tirailleurs  qui  ont  de  premier  abord  enlevé  le  village  ;  il  leur  a  été  repris  : 
derechef  ils  y  ont  rentré,  mais  venant  à  bord  de  l'autre  côté,  des  pièces  à  mitraille 
ont  développé  leur  feu  sur  eux,  il  était  impossible  de  passer  outre.  Pendant  huit 
heures,  le  feu  na  pas  cessé  d'un  côté  à  l'autre.  Le  soir  venu,  les  munitions  ont 
manqué,  nous  avons  été  obligés  de  leur  abandonner  notre  position  et  de  repasser 
la  Sambre.   Nous  avons  perdu  assez  de  monde  ^. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'étudier  les  raisons  de  cette  décadence. 
Signalons  tout  de  même  que  l'ignorance  des  formes  normales  y 
est  pour  quelque  chose,  Danton,  dans  sa  défense,  a  dit  :  «  Un  huissier 
vint  pour  mettre  le  décret  à  exécution;  je  "  fuyai  "  donc  et  le  peuple 
voulut  en  faire  justice  »  '. 

Lequel  eût  paru  le  plus  fâcheux  aux  puristes,  la  disparition  du 
passé  ou  son  maintien  sous  des  formes  barbares  ? 

1.  Voir  p.  et  L.,  p.  476. 

2.  Fricasse,  p.  145. 

3.  Ib.,  p.  25. 

4.  Disc,  p.  257.  Cf.  plus  haut  :  je  rvituvrai. 


CHAPITRE  XVIII 
DEUX  MODALITÉS  ESSENTIELLES 

A.  LA  NÉGATION 

La  négation  pas  devient  la  négation  véritable.  —  Ce  chan- 
gement, qui  se  préparait  depuis  longtemps,  est  tout  à  fait  réalisé 
dans  la  langue  vulgaire  d'alors.  On  le  voit  à  différents  indices. 

l^  Pas  est  pour  ainsi  dire  régulier  avec  ni  :  «  "  Ni  le  département 
ni  le  pouvoir  exécutif  "  ne  pouvaient  pas  "  se  refuser  de  lui  accorder»  ^  ; 
«  "  le  blé  ni  la  farine  ne  manquaient  pas  "  »  ^  ;  «  "  la  municipalité  ni  le 
commissaire  des  guerres  n'avaient  pas  opéré  "  régulièrement  à  cet 
égard  »  ^  ;  «  M.  du  Muy  ..."  n'avait  pas  ...  ni  rejoint  son  poste  ni  donné 
de  ses  nouvelles  "  »  *. 

2°  On  «  fait  la  récidive  »  de  pas  avec  rien,  nul  et  tous  les  mots  de  cette 
sorte,  c'est  la  syntaxe  de  Martine  :  «  L'ordonnance  "  n'astreint  même 
pas  "  les  fermiers  de  ces  droits  intolérables  "  à  nul  traitement  "  avec 
les  municipalités  »  ^  ;  «  le  Clergé  et  la  Noblesse,...  qui  "  ne  payent 
pas  presque  aucune  "  de  ces  impositions  »  ®. 

3°  Depuis  Vaugelas  (voir  t.  TV,  p.  1042),  il  était  prescrit  de  ne 
pas  compléter  ne  après  défendre,  empêcher,  etc.  Tout  le  Sud-Est  avait 
continué  à  suivre  l'analogie  et  à  ajouter  pas  pour  bien  marquer  le 
désir  négatif  du  sujet  :  «  pour  empêcher  que  les  vivres  "  n'y  aillent 
pas  "  à  Carpentras  »  '. 

Disparition  de  ne.  —  Il  serait  très  intéressant  de  découvrir  où 
et  quand  ce  phénomène  a  commencé.  Il  est  certain  qu'il  est  parti- 
culièrement commun  dans  la  région  du  Centre.  Le  Français  du 
Canada  le  présente,  et  il  est  peu  vraisemblable  qu'il  s'y  soit  développé 
spontanément  ;  il  a  dû  être  importé  par  des  colons  dont  la  plupart 
venaient  de  l'Ouest  et  du  Centre. 

1.  Adr.  Parroy  (Meurthe),  Com.  Dr.  jéod.,  p.  616. 

2.  Bull.  Trib.  RévoL.  n°  70.  p.  281. 

3.  Lett.  Com.  Législ.,  10  sept.,  Chuquet,  Lett.  1792,  p.  186. 

4.  Lett.  Coramiss.  à  l'armée  du  Midi,  Chuquet,  o.  c,  p.  93. 

5.  Mém.  anoii.  (:Meurthe),  1791,  Com.  Droits  féod.,  p.  611.  Cf.  AU  "  n'est  pas  guère  "  à 
sa  gloire  (Vadé,  Pipe  cass.,  t.  III,  p.  223). 

6.  Dol.  Sén.  BigoiTe,  p.  101  (Aucun). 

7.  Paulin  (de  Monteux),  Journ.,  p.  139. 


358  HISTOIRE   DE    I.A   LANGUE    FRANÇAISE 

On  peut  se  demander,  en  présence  de  certains  exemples,  s'il  ne  s'agit 
pas  d'une  simple  erreur  graphique.  «  "  L'on  [n'Jignore  pas  "  que  c'est 
un  corps  nombreux  »  ^  ;  «  "  qu'on  [n'Joublie  pas  "  surtout  »  -. 

Mais  il  y  a  des  exemples  plus  sûrs  :  «  Si  nous  sommes  accablés  de 
cette  manière,  "  nous  le  sommes  pas  moins  d'un  autre  côté  "  »  ^. 

Le  volontaire  Jean  Tullat,  qui  est  du  Puy-de-Dôme,  écrit  :  «  "  nous 
avions  plus  de  vivres  "  ...si  "  vous  recevez  pas  "  mes  lettres,  ... 
"  nous  passons  pas  "  de  jour  qu'on  nous  tue  autant  d'une  part  que 
d'autre...  si  le  général  Dumouriez  "  nous  avait  pas  trahis  ",  "  nous 
serions  pas  si  à  plaindre  "...  ils  "  seraient  pas  bloqués  "  »  *. 

Plusieurs  de  ses  compatriotes  font  comme  lui  :  «  depuis  si  longtemps 
que  "  je  vous  ai  pas  écrit  "  «  ;  «  "  Dieu  le  bénira  pas  "  »  ;  «  nous  "  pou- 
vions pas  sortir  "  seulement  trente  pas  de  la  ville  »  ;  encore  «  "  nous 
en  pouvions  pas  avoir  assez  "  »  ^.  «  "  Je  pleure  pas  facilement  "  ; 
niais,  si  vous  l'eussiez  connue,  "  vous  ...m'auriez  pas  fait  l'injus- 
tice "  de  croire  que  c'était  une  fille  prostituée  »  ^.  Mais  on  se  trom- 
perait du  tout  au  tout  en  se  figurant  que  nous  sommes  là  en  pré- 
sence d'un  français  à  l'usage  des  seuls  Auvergnats. 

On  pourrait  citer  d'abord  des  textes  provenant  des  régions  envi- 
ronnantes :  "  li'ennemi  est  beaucoup  en  forces  devant  nous,  mais 
"  nous  les  craignons  pas  "  beaucoup  »  ^  ;  «  "  Je  puis  pas  "  vous  en  don- 
ner» ^  ;  «  Nous  sommes  "  on  peut  pas  plus  malheureux  "  »  ®.  Mais  à  quoi 
bon  ?  Féaz,  au  fond  de  la  Maurienne,  n'écrit  pas  autrement  i",  et  loin 
de  là  des  Francs-Comtois  ^^  ou  des  Champenois  lui  font  écho.  Quand 
Munerot  écrit  :  «  Nous  sommes  à  trante  lieu  d' Amesterdam,  c'est-à-dire 
"  plus  louens  "  »  ^^,  il  veut  dire  :  ce  n'est  plus  loin,  nous  ne  sommes  plus 
loin. 

Bref,  cette  façon  de  parler  se  rencontre  un  peu  partout  :  «  On  exige  de 


1.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  26  (Chàteau-Garnier). 

2.  Ib.,  p.  243  (Secondigné). 

3.  Ib.,  p.  119  (Mairé-Lcvescaul). 

4.  Lett.,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nation,  pp.  37,  9-11. 

5.  Lett.  deBénard,  du  Puy-de-Dôme,  Id.,  Ib.,  pp.  20-22. 

6.  Lett.  de  Jabouille,  du  même  département,  Id.,  Ib.,  p.  146. 

7.  Lett.  du  canorinier  JMîtrtin,  29  septembre  1793,  Bataill.  de  la  ("rcusc,  Id.,  //>., 
p.  138. 

8.  Lett.  de  Gagneux,  natif  d'Indre-et-Loire,  Id.,  Ib.,  p.  168. 

9.  Lett.  S.-lieuten.  Michel,  5  prair.  an  III  24  mai  1795,  Id.,  Ib.,  p.  83. 

10.  On  l'a  tous  mis  en  morceaux  pour  les  vendre  afin  que  les  prêtres piedmontais  "en  eussent 
pas  "  le  profit  (Journ.,  p.  456). 

1 1.  On  "  connais  dans  ces  momans  mj  parents  ny  ami/  "  (.Vu  Prés,  de  l'Ass.  Nat.,  F"'  111, 
ll'^-Saônc,  11). 

Je  ne  suis  pas  bien  sûr  qu'on  se  trouve  en  présence  du  môme  fait  dans  la  phrase  suivante, 
l'idée  essentielle  étant  positive  :  nous  vous  en  estimons  davantage,  et  "  vous  en  sommes  que 
plus  attachés  "  (Scrg. -major  Plazanet  du  2''  bal.  de  la  Dordogne,  dans  De  Cardenal,  Bccrnt. 
Armée,  p.  418). 

12.  Lett.  Révol.  Aube,  lett.  VIII,  p.  97. 


DEUX  MODALITES  ESSENTIELLES  359 

nous  de  "  pas  démarrer  "  »  ^  ;  «  je  vois  clair  comme  le  jour  que  "  s'il  nous 
arme  pas  ",  c'est  pour  profiter  de  ceux  qui  périront  à  la  première 
attaque»  ^;  Vadé,  d'origine  picarde,  qui  est  censé  reproduire  le  parler 
de  Paris,  écrivait  de  même  :  «  Bachot  "  fait  semblant  de  rien  "  »  ^,  mais 
l'exemple  laisse  des  doutes.  Hébert,  lui,  supprime  franchement  le  }ie, 
quoique    assez  rarement  :  «  celui-ci  le  conduisit  dans  un  endroit  oii 

■  on  lui  refusait  jamais  rien  "  »  K 

J'estime  qu'on  parlait  ainsi  à  Paris.  liCS  gens  qui  procèdent  à  l'in- 
terrogatoire d'André  Chénier  écrivent  dans  leur  Procès- Verbal  : 
«  "  nous  ayant  pas  répondu  "  positivement  »  ^. 

NE  —  QUE  RÉDUIT  A  QUE.  —  Le  caporal  fourrier  Dupont-Ferrier 
écrit  ainsi  ®  :  «  dont  "  nous  serons  que  "  six  compagnie  »  [Lett.  I, 
p.  436)  ;  «  "  nous  reteront  que  "  quatre  a  cinqt  jours  »  ;  «  d'onze 
bataillon,  on  vas  "  en  faire  que  trois  "  »  {Lett.  II,  p.  138)  '  ;  «  nous 

■  somme  de  la  demi-brigade  que  moi  et  Brevet  "  »  [Lett.  III,  p.  141). 

Comparez  :  «  On  écartera  les  actions  en  nombre  que  cela  occasionne 
surtout  chez  ceux  qui  débitent  du  vin,  les  réduisant  à  la  mendi- 
cité, ce  qui  [ne]  peut  être  qu'un  grand  soulagement  pour  le  peuple  »  ^. 

Ai  —  PAS.  —  Pas  complète  le  verbe  d'une  proposition  déjà  rendue 
négative  par  ?ii  :  «  "  ni  le  département  ni  le  pouvoir  exécutif  ne 
pouvaient  pas  se  refuser  "  de  lui  accorder  »  *. 

PAS   NIE    UNE    PHRASE  RESTRICTIVE    oÙ    ENTRE  NI?   Qt/JS  1°.  ThoUTCt 

a  dit  à  la  Constituante  :  «  "  il  n'y  a  pas  que  "  représentans  de  bailliages 
ou  de  provinces,  il  n'y  a  que  des  représentans  de  la  nation  »  ^^  On 
trouve  en  nombre  assez  restreint  des  exemples  de  cette  nou- 
veauté :  «  Ce  qui  m'importe  ...c'est  "  qu'il  n'y  ait  pas  toujours  qu'un 
avis  "  sur  tous  les  décrets»  ^^■,  «il  "  ne  faut  pas  compter  que  cette  classe- 
là  "  [les  financiers]  car  il  reste  à  Paris  des  ci-devant  nobles  de  toutes 


1.  Conv.,  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  433. 

2.  Arch.  Nat.,  F",  44392.  Lett.  du  C.  Benoît,  brigad.   fourr.,   1"  corps  des  huss.  de  la 
Liberté. 

3.  Pip.  Cass.,  t.  III,  p.  224. 

4.  Père  Ditch.,  Br.,  n°  XXIV,  fasc.  VI,  p.  568.  L'éditeur  rétablit  à  tort  le  ne. 

5.  Voir  plus  haut,  p.  244. 
0.   Il  était  dauphinois. 

7.  Ne  n'est  pas  supprimé  ailleiu-s.  Voir  cependant  :  "on  sept  pas  "  (Letl.  II,  p.  139,  à  côté 
de  je  ne  sept  pas,  ib.)  ;  "  on  leur  laisse  "  rien  (ib.).  L'auteur  prononçait  peut-être  ô-n. 

8.  Uol.  Scnéch.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  12  (Sainte-Pezenne). 

9.  Com.  Dr.  féod.,  p.  616,  commune  de  Parrot,  Meurthc. 

10.  Voir  P.  et  L.,  p.  498. 

11.  3  nov.  1789,  Bûchez  et  Roux,  t.  III,  p.  259. 

12.  Chabot  à  la  Conv.,  dans  Mathiez,  Révol.  fr.,  t.  HT,  p.  112. 


360  HISTOIRE  DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

espèces,  pages  et  autres  »  ^;  «Probablement  Jérôme  "  n'avait  pas  que 
sou  grade  "  d'enseigne  de  vaisseau  »  -. 

Quand  la  phrase  est  interrogative,  on  arrive  à  une  construction 
d'effet  étrange  et  qui  fait  hésiter  :  «  Les  ennemis  du  dedans  "  ne 
sont-ils  pas  qu'étourdis  "  »  ?  Le  sens  est  comme  jadis,  ne  sont-ils 
pas  seulement  étourdis,  sont-ils  autre  chose  qu  étourdis  ? 

Une  idée  négative  implicite  tend  a  se  marquer  explicite- 
ment. —  La  négation  qui  est  contenue  dans  sans  se  projette  au  dehors 
et  se  complète  par  ne  ^.  Signalons  d'abord  des  phrases  comme  celle- 
ci  :  «  Les  procureurs,  qui  sont  presque  toujours  à  la  campagne,  des 
hommes  illettrés  et  "  sans  pas  une  connaissance  "  des  lois  »  *.  On  peut 
admettre  que  nous  avons  ici  pas  un  comme  équivalent  de  aucun. 

Comparez  :  «  D'abord  j'ai  toujours  marché  sans  m'arrêter  trois 
jours  de  suite  dans  "  pas  un  lieu  "  »  \ 

Mais  voici  autre  chose  :  «  "  sans  que  cette  vaste  démolition  de  l'ordre 
de  choses  existant  n'ait  été  funeste  "  à  quelqu'un  »  *,  «  si  d'aussi  cou- 
pables propos  ...  eussent  été  révélés  au  chef  de  l'État  "  sans  que  le 
chef  de  la  police  n'en  eût  aucun  indice  "  »  '  ;  «  sans  que  nos  concitoyens 
qui  les  travaillent  ...ne  deignent  de  nous  endonner  la  portion  qu'ils 
nous  doivent  »  ^ 

De  la  forme  :  n'ayant  pris  qu'une  tasse  de  café,  on  en  arrive  à  dire 
«  "  sans  n'avoir  pris  "  qu'une  tasse  de  café  »  ^. 

Après  les  verbes  signifiant  défense.  — Le  ne,  qui  depuis  long- 
temps s'était  introduit  à  la  suite  des  verbes  signifiant  défendre,  empê- 
cher ^°,  en  arrive  à  se  compléter  par  un  pas  :  «  cette  femme  avait  coopéré 
de  tout  son  pouvoir  à  détourner  les  prêtres  de  Saint-Leu,  qu'elle  con- 
naissait, "  de  ne  pas  prêter  leur  serment  "  »  ^^  On  comparera  :  «  Que 
Sa  Majesté  s'interdise  la  liberté  de  "  ne  porter  aucune  nouvelle 
loi"...  sans  le  concours...  de  la  Nation»  ^2. 

1.  Rapp.  Letassey,27  vent,  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terreur,  t.  II,  p.  397. 

2.  Boutanquoi,  Souven.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  90. 

3.  Voir  P.  et  L.,  p.  498.  Roll.  (p.  292)  blâme  sans  que  ne. 

4.  Xot.  d'un  curé  de  camp.,  Com.  Dr.  féod.,  p.  6. 

5.  laillefer,  21  brum.  an  11-11  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  347.  Cf. 
L'ordonnance  n'astreint  même  pas  les  fermiers  de  ces  droits  intolérables  à  "  nul  "  traitement 
avec  les  municipalités  (Com.  Dr.  féod.,  p.  610,  Mém.  rel.  aux  v.  pat.  Meurthe,  1791). 

6.  Danton,  Conv.,  29  cet.  1792,  Disc,  p.  67. 

7.  Fouché,  Mém.,  t.  I,  p.  272. 

8.  Petit"  Puy-de-Dôme  à  la  Conv.,  Part.  Biens  Comm.,  p.  565. 

9.  Les  Fr.  Favier,  p.  34.  Le  sens  est  :  sans  avoir  rien  pris  qu'une  tasse  ae  café. 

10.  Cette  épidémie  ...  empêche  que  la  dissolution  du  tan  "  ne  pénètre  "  la  paie  (Journ.  Arts 
Man.,  t.   m,  p.  79). 

11.  Rapp.  Monic,  20  niv.  an  II-9  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris  ...   Terr.,  t.  II,  p.  273. 

12.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  138  (Blarge). 


DEUX   MODALITES   ESSENTIELLES  3fil 

Autres  développements  de  ne.  —  On  rencontre  un  ne  pas  après 
jusque,  comme  si  l'idée  dominante  était  celle  que  la  chose  qui  se  pro- 
duira n'existe  pas  encore  :  «  nous  avons  décidé  qu'il  seroit  en  aresta- 
tion  ...  "jusqu'à  que  ledit  ordre  ...  n'aura  pas  été  rempli  "»  i.  C'est 
comme  si  l'on  disait  :  tant  qu'il  ne  sera  pas  rempli.  Soit  !  Mais  il  y  a 
des  phrases  où  le  ne  fait  véritablement  contre  sens  :  «  Il  a  été  statué 
de  surseoir  à  la  délibération  d'une  nouvelle  mise  "  jusqu'à  ce  que  les 
associés  qui  sont  en  retard  de  faire  leur  mise  n'aient  été  constitués 
en  demeure...  et  qu'il  n'ait  été  justifié  des  poursuites  faites  pour  le 
recouvrement  "  »  ^.  Comparez  :  «  très  souvent  il  perd  le  fruit  de  ses 
travaux  pénibles  et  même  "  l'espérance  de  ne  plus  y  en  recueillir  "  »^. 

Voici  encore  un  fait  du  même  ordre,  tout  à  fait  surprenant  :  Ne 
apparaît  auprès  du  verbe  sitôt  qu'une  idée  négative,  restrictive 
même,  flotte  dans  la  phrase  :  «  "  Il  ne  serait  encore  nécessaire  de  ne 
laisser  aux  curés  aucune  autre  propriété  que...  "»  ^;  «  "  Il  ne  faudrait 
dans  chaque  arrondissement  qu'il  n'y  eût  qu'un  receveur  général  "  «  ^. 

B.    L'INTERROGATION 

Les  questions.  —  .Je  ne  sais  si  je  dois  mentionner  la  substitution 
de  quoi  à  que  dans  des  interrogations  comme  :  Quoi  faire  ?  Quoi  deve- 
nir *  ?  Elle  n'avait  rien  de  très  nouveau. 

Dans  une  phrase  comme  :  «  nous  les  interrogeâmes  "  pourquoi  ils 
n'avaient  point  de  canons  "  »  ',  il  y  a  tout  simplement  extension  au 
verbe  interroger  d'une  construction  de  complément  qui  est  usuelle 
avec  demander. 

Formes  périphrastiques  d'interrogation  *.  —  En  dépit  de 
toutes  les  prescriptions  des  puristes,  ces  formes  gagnaient  du  terrain 
dans  la  langue  écrite,  à  plus  forte  raison  étaient-elles  communes,  on 
pourrait  dire  normales,  dans  la  langue  parlée.  Je  ne  donnerai  pas 
d'exemples  de  qui  est-ce  que  ou  de  quest  ce  que  ;  mais  en  voici  de  d'où 
est-ce  que,  de  pourquoi  est-ce  que,  de  quand  est-ce  que  :  «  "  d'où  est-ce  que 


1.  Interrog.  André  Chénier,  cité  plus  haut. 

2.  Anzin  et  Atiiche,  t.  II,  p.  205.  Cf.  il  seroit  préjudiciable...  de  vendre  ce  charbon  "  tant  que 
les  travaux  ne  soient  mieux  réglés  "  (Ib.,  p.  230). 

3.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  251  (Escots). 

4.  Dol.  de  Baugy,  dans  Cah.  des  Doléances  de  Bourges,  p.  43.  L'éditeur  a  mis  ne  entre 
crochets. 

5.  Ib.,  p.  44. 

6.  Chatton,  Cah.,  p.  75. 

7.  Lett.  Volont.  Brault,  14  nov.  1792,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nation,  p.  12'J. 

8.  Voir  P.  et  L.,  p.  491-492. 


:n\'>  HISTOIRK   DE    I.A    I.ANGUE    FRANÇAISE 

ça  l'y  vient  "  donc  ce  vertigo  ?  »  ^  ;  «  on  demande  "  pourquoi  est-ce  que  " 
le  Tribunal  révolutionnaire  ne  nous  débarrasse  pas  de  ces  scélérats  »  ^  ; 
«  Partout  on  demande  "  quand  est-ce  que  l'on  fera  "  le  rapport  sur 
l'affaire  de  Chabot  »  ^  ;  «  On  demandait  ce  soir  "  quand  est-ce  que 
la  Madame  Elisabeth  passerait  "  aussi  au  Tribunal  »  *. 

Plus  populaires  encore  sont  les  tours  conservés  de  l'ancien  usage 
où  l'ordre  des  mots  reste  normal,  type  :  "  A  quoi  que  ça  vous  sert  "  ^  ? 
«  "  Quoique  c'est  donc  "  que  toutes  ces  affaires  »  ^  ?  «  Je  demande  ... 
"  si  c'est  qu'on  veut  faire  "  du  Louvre  une  ménagerie  »  ^ 

Rien  ne  montre  mieux  comment  les  règles  qui  enchaînaient  la 
langue  écrite  restaient  alors  étrangères  à  l'usage  courant.  Il  y  avait 
des  siècles  que  ces  expressions  s'étaient  formées.  On  les  trouve  au 
xvi®,  dans  la  haute  poésie  elle-même  :  «  Où  c'est,  helas  !  "  Où  c'est 
que  je  voy  "  nos  tyrans  »  ^  ;  «  Si  scauray-je  par  force,  où  "  c'est  qu'ils 
sont  mussez"»®.  Condamnées,  ces  périphrases  vécurent  «en  marge»; 
le  poissard  ne  manqua  pas  de  s'en  servir  :  «  "  quoiqu'  tout  ça  veut 
dire  "  »  ?  «  "  quoi  qu'i  me  d'mande  "  »  i"  ? 

On  notera  que  ces  formules  s'étendent  à  des  phrases  où  il  n'y  a 
aucune  nuance  interrogative  et  que  les  périphrases  y  deviennent  par 
conséquent  de  purs  conjonctifs  :  «il  falloit  bien  au  moins  nous  montrer 
"  où  ce  qu'étoit  "  cette  maison  »  ^^  ;  «  ce  fameux  manège,  "  ousqu'il  avait 
autrefois  "  de  si  beaux  chevaux  »  ^'K  Desgranges  a  relevé  des  phrases 
semblables  :  «  là  "  ous'  qui  gnia  "  le  restaurateur  du   Soleil  d'Or  »  ". 

1.  p.  Diich.  liofiul.,  Tr.  h.  tr.  piiiss.  tr.  sr.  col.  du  P.  D.  contre  Prudhomme,  p.  5.  Cf.  Vadé  : 
et  "  où  est  ce  qu'est  "  le  profit  1  (RaccoL,  V).  Là-dessus,  voir  Goug.,  p.  127. 

2.  Rapp. Charmoiit,  24  niv.  an  11-13  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...   Terreur,  t.  II,  p.  334. 

3.  Ib.,  11  niv.  an  11-31  déc.  1793.  Id..  Ib.,  t.  II,  p.  101. 

4.  Ib.,  15  niv.  an  II-4  janv.  1794,  Id.,  Ib.,  t.   II.  p.   168. 

5.  Père  Ducli.  Royal.,  Avis  du  P.  Duch.,  p.  3. 

6.  Lett.  Mère  Duch.,  p.  3. 

7.  Jean-Bart,   IX.  p.  5. 

8.  Garnier,  Porcie,  act.  II.  La  Nourrice. 

9.  .1.  de  la  Taille,  Gabéon.,  1.573,  f«  20  v". 

10.  Vadé,  La  GrenmilL,  t.  III,  p.  291  ;  4'  Bouq.  poiss.,  Ib.,  p.  265. 

11.  Père  Duch.  Royal.,  Gr.  Repr.  à  l'Académie,  p.  5. 

12.  Lctt.  Mère  Duch.,  p.  3. 

13.  Goug.,  p.  127.  Elles   étaient  coninnines    chez  Vadé  :  j'ai  reçu  vote  Lettre  "  là  oit  ce 
que  l'ai  lu"  l'écriture  qu'était  dedans  (La  Grenouill.,  t.  III,  p.  272). 


CHAPITRE  XIX 
LES  MODALITÉS  ET  LES  MODES  OU  TEMPS  A  VALEUR  MODALE 

Il  n'y  a  dans  toute  la  syntaxe  aucun  chapitre  où  on  constate  une 
plus  puissante  résistance  aux  mécanismes  grammaticaux  que  celui 
de  l'emploi  des  formes  modales.  Un  besoin  instinctif  et  incoercible  de 
présenter  l'idée  telle  que  l'esprit  en  considère  l'accomplissement,  telle 
que  le  sentiment  la  désire  ou  l'appréhende,  telle  que  la  volonté  la  com- 
mande ou  la  repousse,  en  somme  de  la  rendre  sous  son  véritable 
aspect  psychologique,  domine  toutes  les  contraintes  grammaticales 
et  amène  d'instinct  le  sujet  parlant  à  s'en  émanciper. 

Je  crois  peu  aux  déficiences  des  formes  ;  si  les  unes  manquezit,  on 
n'a  pas  de  peine  à  s'en  fournir  :  d'autres  viennent,  à  point  nommé, 
jouer  le  rôle.  Pourtant,  à  une  époque  comme  celle  dont  nous  traitons, 
l'indépendance  ordinaire  ne  pouvait  qu'être  accrue  ^ 

Futurs  de  probabilité.  —  On  rencontre  naturellement  partout 
lo  futur  composé  avec  son  sens  particulier  de  positif  de  probabilité  : 
'<-  il  "  aura  eu  "  le  bonheur  de  trouver  de  la  farine,  et  en  attendant 
que  nous  fussions  arrivés,  il  "  aura  fait  "  de  la  galette  »  ^. 

Mais  on  trouve  aussi  le  futur  simple  dans  cet  emploi  modal,  comme 
aujourd'hui  dans  le  Midi  :  «  Je  ne  sais  comment  ils  l'ont  été  [tués], 
ce  "  sera  sûrement  "  quand  ils  ont  pris  la  fuite  »  ^. 

Le  subjonctif.  —  On  ne  peut  parler  d'une  décadence  générale 
du  subjonctif.  Au  contraire  on  le  rencontre  sous  la  plume  de  gens  fort 
peu  lettrés,  il  est  amené  par  des  nuances  assez  fines  de  la  pensée.  Ainsi 
on  trouvera  :  «  Je  vois  avec  bien  de  la  peine,...  que  "  ton  mari  soit  " 
toujours  absent  «  *.  Açec  bien  de  la  peine  introduit  un  sentiment. 

De  même  quand  apparaît  une  nuance  de  potentiel  :  «  il  a  aussi  de 
superbes  parcs  ...  où  il  y  a  toutes  sortes  d'animaux  "  que  l'on  puisse 
imaginer  "  »  ^. 

1.  Isoré  n'était  pas  un  puriste,  il  n'en  avait  pas  le  moyen,  ne  sachant  ni  beaucoup  de 
liiaminaire  ni  beaucoup  d'orthographe.  Il  écrit  :  Je  ne  voudrais  cependant  pas  le  garantir, 
liu  contraire,  je  désirerai  que  Je  ministre  Je  changea  pour  qu'on  ne  s'occupe  plui  de  lui  (Arch. 
Nat.,  F^  4773,  lias.  G,  p.  41,  Jacob,  Le  Bon,  t.  I,  p.  202).  Simples  erreurs  orthographiques. 

2.  Boni.,  Mém.,  p.  68. 

3.  Lelt.  vol"  Braull,  14  nov.  1792,  Ern.  Picard,  o.  c,  p.  129. 

4.  Cap'ie  Doat,  du  3=  bat.  de  la  Dordogne,  9  juin  1793,  De  Cardenal,  Recrut.  Année, 
p.  414.  Le  même  écrit  :  //  pourrait  se  faire  "  qu'il  n'est  "  que  prisonnier  (Ib.). 

5.  Fricasse,  p.  93. 


364  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

En  revanche,  chaque  fois  que  l'idée  d'un  fait  positif  veut  s'affir- 
mer, on  ne  se  préoccupe  aucunement  si  des  servitudes  grammati- 
cales devraient  amener  un  subjonctif,  et  l'indicatif  prend  sa  place. 
Je  vais  le  montrer  dans  des  cas  assez  différents  : 

1°  Après  une  principale  négative  :  «  Nous  ne  pouvons  pas  com- 
prendre qu'une  vilUe  comme  la  nôtre  "  est  exceptée  "  »  ^. 

2°  Après  un  verbe  de  sentiment  :  «  Je  suis  charmée  que  ma  sœur 
"  ay  "  [est]  à  votre  service  »  ^  ;  «  il  se  plaint  amèrement  que  sa  cor- 
respondance "  est  interceptée  "  »  ^ 

3°  Voici  un  subjonctif  visiblement  destiné  à  marquer  une  possi- 
bilité après  un  verbe  afTirmatif  :  «  "  Il  est  "  des  individus,  parmi  les 
infortunés  "  qui  puissent  réunir  "  chez  eux  les  deux  qualités  de  pré- 
férence de  posséder  des  vertus  et  du  talent,  de  même  que  ceux  qui 
vivent  dans  l'aisance  »  *. 

L'imparfait  du  mode  subjonctif  en  voie  de  perdition.  — 
D'abord  les  formes  n'en  sont  plus  distinctes  ;  il  se  confond  avec  le 
passé  simple  de  l'indicatif.  On  trouve  d'un  côté  :  «  ce  dernier  vint,  les 
"  abordât  "  de  la  manière  la  plus  affectueuse  »  ^  ;  de  l'autre  :  «  il  ne 
faudrait  pas  que  cela  "  dura  "  longtemps  »  *. 

En  outre  on  ne  conjugue  plus  en  personnes,  même  là  où  la  pronon- 
ciation rendrait  les  formes  distinctes,  on  brouille  eusse  et  eût,  fusse  et 
fût  :  «si,  comme  vous  vous  l'imaginiez,  "  j'eus  consommé  "  le  mariage 
avant  de  chercher  à  l'épouser  »  '. 

Pourtant  la  résistance  est  encore  très  forte.  Il  se  rencontre  une  foule 
d'imparfaits  et  aussi  de  plus-que-parfaits  régulièrement  employés^. 

Ce  qui  me  paraît  plus  important  à  noter,  c'est  que  tel,  qui  remplace 
l'imparfait  par  un  présent  après  un  passé,  le  garde  si  la  principale 
est  à  l'éventuel.  Pourvoyeur  écrira  :  «  elle  disait  qu'il  n'y  avait  qu'un 
royaliste  qui  "  puisse  "  parler  de  la  sorte  »,  et  à  la  page  suivante  :  «  L'on 
désirerait  que  les  portes  des  barrières  "  fussent  "un  peu  mieux  armées  »  '. 

1.  Lett.  aiLX  Maire  et  off.  mun.  de  Caraman,  2.3  déc.  1793,  Adher,  Subs.  TouL,  p.  ,33. 

2.  Munerot,  Lell.  Révol.  Aube,  Ictt.  IX,  p.  97. 

3.  Reg.  Soc.  pop.  Amiens,  f»  16  r»,  19  prair.  an  II.  Le  fait  peut  être  ici  dialectal.  On  sait 
la  profonde  décadence  du  subjonctif  dans  le  français  du  N.-E. 

-1.  Pet»  de  la  Soc.  popul.  Bouloy-la-Société  (arr.  Dreux),    Lefevb.,  Quest.  agr.,  p.  156. 

5.  Ballet.   Trib.  Révol.,  TV'  part.,  n"  34,  p.  135. 

6.  Gillet,  lieuten.  79'  d'infant.,  dans  Ann.  Révol.  fr.,  VP  année,  n»  1,  p.  65. 

7.  Jabouille,  de  Pionsat  (Auvergne),  Lett.  20  oct.  an  II,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la 
Nat.,  p.  146. 

8.  Il  eût  été  bien  à  désirer  qu'elles  "  eussent  été  commandées  "  pour  aller  au  secours  de  leurs 
frères...  Il  eût  été  aussi  à  désirer  que  les  quinze  bataillons  qui  composaient  ces  trois  divisions 
"  eussent  été  moins  disséminés  "  (Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  XIV,  p.  124);  "  J'aurois  désiré  " 
que  nos  législateurs  "  eussent  invité  "  nos  académies  ...  à  leur  présenter  un  plan  d'études 
complet  (Barrucl,  Plan  d'éd"  nationale,  p.  2),  etc.,  etc. 

9.  Rapp.  21  niv.  an  II-2  janv.  1794,  P.  Caron,  Paris...  Terr.,  t.  II,  p.  29.3-294. 


LES  MODALITÉS  Eï   LES  MODES  OU  TEMPS  A   VALEUR  MODALE  365 

Simples  fluctuations  ?  Ou  bien  l'imparfait  du  subjonctif  modal  a-t-il 
plus  de  vitalité  que  l'imparfait  du  subjonctif  temporel  ?  Cette  inter- 
prétation aurait  en  sa  faveur  bien  des  phrases  où  la  forme  se  ren- 
contre en  dépendance  d'un  principal  au  présent  marquant  désir, 
volonté  :  «  je  "  désire  que  ce  fût  moi  "  qui  vous  apprenne  cette  nou- 
velle si  importante  »  ^  ;  «  que  la  Convention  "  décrète  qu'il  fût 
défendu  "  d'occuper  plus  d'une  ferme  à  tout  propriétaire  ou  fermier 
qui  exploiteroit  un  fond  de  plus  »  ^. 

On  rencontre  beaucoup  d'analogues  :  «Un  autre...  "  demande  qu'ils 
fussent  conservés  "  intacts  comme  pièces  à  conviction  »  '^  ;  «  ledit 
caissier  "  demande  que...  il  fut  pris  "  par  les  citoyens  directeurs  un 
parti  convenable  »  *  ;  «  il  est  à  désirer  que  ceux  qui  ont  droit  d'en 
avoir  "  renfermassent  "  leurs  pigeons  pendant  le  temps  de  la  ré- 
colte »  ^. 

Il  importe  de  signaler  que  fort  souvent  imparfait  et  présent 
alternent  :  «  "  Il  serait  aussi  à  désirer  "  "  que  l'on  établisse  "  des 
caisses  provinciales...  et  "  qu'elles  fussent  régies  "  alternativement  »  ^. 

L'imparfait  est  remplacé  par  le  présent  après  un  éventuel  mar- 
quant désir,  volonté  atténuée,  etc.  J'en  donnerai  comme  type  :  «  je 
voudrais  bien  que  vous  "  m'envoyiez  "  un  livre  »  ''.  On  trouve  cela 
dans  des  Correspondances  ofTicielles  :  «  Je  désirerais  bien  que  la  Con- 
vention ne  "  trouve  "  pas  mauvais  que  je  lui  fasse  une  petite  gratifi- 
cation »  *. 

Les  rapports  de  police  présentés  par  des  gens  du  peuple  four- 
nissent un  nombre  considérable  d'exemples  :  «  il  "  seroit  à  souhaiter 
que  cet  arrêté  se  répète  "  dans  toutes  les  autres  sections  «  *  ;  «  On 
"  voudrait  qu'il  soit  fait  "  un  scrutin  épuratoire  »  ^^  ;  «  Tous  les  bons 
citoyens  "  désireraient  que  la  farine  soit  transportée  "  chez  les  bou- 
langers avant  six  heures  du  soir  »  ^^ 

On  remarquera  le  même  présent  quand  l'idée  d'éventuel  est  con- 
tenue dans  une  formule  périphrastique,  ou  dans  un  imparfait  employé 


1.  Lient.  Drouault,  Lett.  30  germ.  an  V-19  avr.  1797,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat., 
p.  237. 

2.  Pet"  des  s.  ciiL  de  la  com.  d'Haussez  (arr'  de  Neufchâtel),  pluv.  an  H. 

3.  Soc.  popul.  Dreux,  p.  232. 

4.  Anzin  et  Aniche,  t.  II,  p.  233. 

5.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  232  (Caillebot  la  Salle). 

6.  Le  Parq.,  Dol.  Neufchdt.-e.-Br.,  p.  190  (Ménerval). 

7.  Lett.  Vol.  1792,  p.  34. 

8.  Couturier,  5  frim.  an  11-25  nov.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  694. 

9.  Dutard  à  Garât,  6  mai  1793,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  fr.,  t.  I,  p.  191. 

10.  Rapp.    Gharmont,   24   niv.    aa    11-13   janv.    1794,    P.    Caron,    Paris...    Terr.,   t.    II, 
p.  .333. 

11.  Rapp.    Pol.,    28    ventôse  an   III-18    mars    1795,    Aul.,    Paris    ...    Thermidor,    t.    I, 
p.  573. 


.%t)  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

en  qualité  d'éventuel  :  «  Je  ne  finirais  ])as  "  s'il  fallait  que  je  i)arle  " 
de  tous  les  bons  évoques  »  ^ 


Conditionnel  remplaçant  lr  subjonctif  imparfait  -.  —  Il  est 
probable  qu'en  étudiant  des  textes  de  la  région  de  la  Loire,  on  y  con;?- 
taterait  assez  anciennement  ce  phénomène.  En  tous  cas,  à  l'époque 
révolutionnaire,  il  y  est  fréquent  :  «dans  les  pays  vignobles,  il  "  serait 
à  souhaiter  que  le  vin  se  pourrait  transporter  "  dans  tout  le  royaume  »  ^  ; 
«  à  cet  efTet  ils  "  désireraient  [les  gens  de  la  campagne]  que  la  vente 
du  sel  venant  [=  devenant]  libre,  qu'il  serait  "  à  l'inspection  de  ia 
police  dans  chaque  justice  »  *  ;  il  "  pourrait  arriver  qu'on  passerait  "  le 
Rhin»^  ;  «il  "pourrait  bien  se  faire  que  mes  lettres  ne  vous  parvien- 
draient pas  "  »  *  ;  «  je  "  voudrais  qu'il  serait  "  avec  nous  »  ^. 

Desgranges  blâme  cette  syntaxe  comme  tourangelle  ^  ;  mais  on  ht 
rencontre  ailleurs  aussi  :  «  "  seroit-il  possible  que  le  seul  décret  favo- 
rable aux  pauvres  resterait  "  sans  effet  »  ®  ? 

Il  est  à  noter  que  Colbert,  qui  était  de  Reims,  a  employé  bien 
auparavant  ce  conditionnel,  si  toutefois  la  lettre  n'est  pas  d'un 
commis  natif  de  quelque  pays  où  cette  syntaxe  avait  cours.  «  Il  se 

pourroit  qu'il  y  auroit  "  des  emballeurs  publics  qui  prendroieut 
quelques  droits  »  ^^. 

Comparez  dans  l'Ouest  :  «  Que  les  impositions  sont  trop  coûteuses 
à  répartir...  qu'il  "  seroit  nécessaire  que  la  taille,  taillon  et  capitation 
ne  seroient  "  qu'une  seule  cote  »  "  ;  «qu'il  "  serait  nécessaire  qu'il  y 
aurait  "   une  réforme   dans   l'administration  de  la    Justice  »  ^-. 

En  pays  de  langue  germanique  le  même  emploi  est  pour  ainsi  dire 
de  règle  :  «  supplier  le  Roy  que  la  province  de  Flandre  "  seroit  en  pays 
d'Etat  "  ))  ^3  ;  <(  Il  "  seroit  à  souhaiter  qu'il  viendroit  "  du  charbon  de 
terre  d'Angleterre  »  i*. 


1.  Act.  Ap.,  p.  211,  p.  5. 

2.  Voir  P.  et  L.,  p.  518. 

:5.  Le  Moy,  CaJi.  Dol.   Ville  d'Angers  et  par.  de  la  Sénéchaussée,  t.  II,  p.  725  (S'-Satiir- 
niii-s.-Loire). 

4.  Id.,  il}.,  p.  74. 

5.  Lett.  de  Michel  (d'Angers),  26  germ.  an  III-15  avr.  1795,  Ilrn.  Picard,  Au  Scrv.  de 
In  Nat.,  p.  77. 

6.  Lett.  du  même,  5  prair.  an  III-24  mai  1795,  Id..  Ib.,  ]i.  83. 

7.  Lett.  vol"'*'  Brault,  né  à  IMayenne.  Id.,  ib.,  p.  117. 
S.  Goug.,  p.  116. 

9.  Part.  Biens  Commun.,  p    536,  Bulles,  Oise. 

10.  Lett.  Colbert  à  Le  Peilet.  de  Souzy,  24  janv.  1670,  Clément,  t.  Il,  p.  514. 

11.  Dol.  Baill.  Colentin,  t.  I,  p.  560  (Saint-Léger). 

12.  Id.,  ib.,  p.  423  (Mcsnil-Honnaul). 

13.  Dol.  FI.  mar°'%  t.  I,  p.  51  Oxelaere. 

11.  Cah.  de  Beuvrequen,    Loriquet,    Cali.    Dol.    Pas-de-Calais,    t.   II,  p.  192.  On  trouve 
d'autres  exemples  dans  la  même  région  :  Il  "  serait  à  souhaiter  ...  que  tous  les  habilanls  de  la 


LES  MODALITES  ET  LES   MODES  OU  TEMPS  A   VALEUR  MODALE  3()7 

Je  n'ai  pas  voulu  joindre  aux  exemples  qui  précèdent  le  suivant 
que  j'ai  relevé  chez  Danton  :  «  Je  penserais  donc  qu'il  serait  utile  que 
la  Convention  fît  une  adresse  «  ^.  Il  me  semble  en  effet  que  le  condi- 
tionnel de  la  principale  n'a  pas  une  valeur  d'éventuel,  mais  qu'il  atté- 
nue une  affirmation  positive  :  je  suis  enclin  à  penser. 

Pour  me  résumer  et  présenter  en  raccourci,  dans  une  seule  phrase, 
les  hésitations  de  la  syntaxe,  je  citerai  ce  qui  suit  :  «  Il  "  serait  "  juste... 
que  ces  propriétés  ne  "  puissent  "  être  vendues,  qu'elles  "  restassent  " 
à  la  famille,  qui  resterait  dans  le  village  ci-devant  propriétaire,  qu'à 
l'extinction  de  cette  famille,  la  municipalité  en  "  investirait  "  une 
nouvelle  »  ^. 

Le  cas  que  nous  venons  d'examiner  n'est  pas  le  seul  où  la  langue 
populaire  remplace  l'imparfait  du  subjonctif  par  un  éventuel.  Quand, 
dans  un  système  hypothétique,  après  un  si,  qui  ne  peut  pas  être  suivi 
d'un  conditionnel,  une  deuxième  proposition  suit,  introduite  par  que, 
l'imparfait  du  subjonctif  est  remplacé  par  un  conditionnel  :  «  Si  la  paix 
venait  à  se  conclure,  "  que  l'argent  baisr.erait  et  viendrait  à  un  prix 
convenable  ",  on  pourrait  en  faire  acheter  à  Paris  «  ^.  Baisserait  et 
idendrait  seraient  remplacés  par  vînt  et  baissât,  dans  une  phrase  cons- 
truite et  régulière.  Mais  ici  il  y  a  une  sorte  d'interruption,  un  relâche- 
ment dans  la  suite  logique. 

campagne  auraient  "  l'exploitation  de  quelques  arpents  (Rhapsody  de  Cappellebour'^,   arr. 
Dunkerque,  Lefebvre,  Quest.  agr.,  p.  173);  cf.  d'autres  exemples  dans  le  même  texte. 

1.  Conv.,  30  nov.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XX,  p.  438. 

2.  Part.  Biens  commun.,  p.  327,  Auxerrc.  11  n'est  pas  certain  du  reste  que  la  troisième 
proposition  soit  rattachée  à  la  principale  par  le  même  rapport  que  les  deux  précédentes. 
Comparez  :  Nous  proposons  donc,  ou  que  cet  imptt  "  soit  "  personnel,  st  par  tête,  afin  que  nul 
ne  "  pût  "  s'y  soustraire,  ou  qu'il  "  fût  prélevé  "  sur  les  boissons...  (Dol.  Sénéch.  Rennes, 
p.  406,  Brie). 

3.  Lett.  de  Michel  d'Angers,  5  prair.  an  III-24  mai  179.5,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la 
Nation,  p.  82. 


LIVRE  II 
LA    PHRASE    COMPOSÉE 


CHAPITRE   PREMIER 
RAPPORTS  NON  LOGIQUES 

A.  COMPARAISONS 

Ressemblances.  — On  dit  dans  certaines  provinces  :  il  ira  la  même 
chose.  La  locution  équivaut  à  tout  pareillement.  Suivie  de  que,  elle 
devient  équivalente  à  comme,  ainsi  que.  Voici  des  exemples  :  «  ils  sont 
partis  "  tout  la  même  chose  "  »  ^  ;  «  il  se  trouve  qu'un  marché  [se] 
tient  "  la  même  chose  un  jour  de  décade  comme  un  autre  jour  "  »  ^. 

Dissemblances.  Affaiblissement  des  comparatifs  synthé- 
tiques ^.  —  Majeur  se  renforce  d'un  mot  comme  très  :  «  représen- 
tant la  "  très  majeure  partie  "  des  Français  dans  l'Assemblée  Natio- 
nale »  *.  Cela  n'indique-t-il  pas  que  son  sens  de  comparatif  s'affaiblit, 
ou  veut-on  dire  très  grande  majorité  ?  En  tout  cas  il  y  a  des  phrases 
où  ce  sens  relatif  est  complètement  perdu  de  vue  et  où  majeur  équivaut 
à  considérable  :  «  les  opérations...  sont  "  d'une  importance  assez 
majeure  "  pour  exiger  un  plan  de  travail  »  ^.  On  a  pu  entendre 
d'abord  :  qui  dépassent  assez  V importance  ordinaire  ;  mais  peu  à  peu 
toute  idée  de  comparaison  avait  disparu. 

On  rapprochera  l'usage  qui  est  fait  de  postérieur,  de  meilleur,  de 
pire  :  «  des  comparaisons,  encore  "  plus  postérieures  "  »  ^  ;  «  le  pain  est 

1.  Lett.  voK^'  Braiilt,  20  vent,  an  11-10  mars  1794,  Ern.  Picard,  An  Serv.  de  la  Nat.,  p.  149  : 
ils  se  sont  rendus  appelants  au  district  ;  ils  y  ont  été  "  la  même  chose  "  condamnés  (Petit" 
munie.  Arjuzaux,  arr.  Mont-de-Marsan,  Lefeb.,  Quest.  agr.,  p.  163). 

2.  Rapp.  de  Charmont,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Peu-...  Terr.,  t.  II,  p.  392. 
Cf.  Il  ne  fallait  point  sonner  tes  cloches  la  nuit  et  défendu  d'aller  à  Icglise,  et  "  la  même  chose  " 
le  jour  de  Noël  défendu  de  faire  faite  (Féaz,   Journ.,  p.  451). 

3.  P.  et  L.,  p.  728. 

4.  Titre  proposé  pour  l'Assemblée  Nationale  par  Barère  ;  voir  Bailly,  Mém.,  14  juin  1 789, 
t.   Il,  p.  147. 

5.  Ichon,  Tours,  8  pluv.  an  11-27  janv.  1794,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  485. 

6.  Bab.,  Le  Trib.  du  Peuple,  n"  32,  p.  324. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  24 


370  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

"  lui  ])eu  plus  meilleur  "  qu'il  ne  l'était  hier  »  ^  ;  «  dont  "  la  plus  majeure 
partie  "  ne  peuvent  s'en  ])rocurer  »  ^  ;  «  sujets  au  "  plus  moindre  "oura- 
gan »  ';  «  sabrer  des  gens  c'est  encore  "  plus  pire  "  »  *.  On  trouve  pii'e 
employé  dans  des  comparaisons  d'égalité  et  de  ressemblance:  «on  nous 
dit  que  les  Chouans  sont  "  aussi  pires  "  qu'au  commencement  »  ^. 

Les  adjectifs,  les  adverbes  qui  rapportent  une  quantité  à  un  effet 
à  produire,  se  font  volontiers  accompagner  d'un  adverbe  :  «  cette  gen- 
darmerie... n'est  pas  "  assez  suffisante  ni  assez  payée  "  pour  faire  un 
service  utile  »  ®. 

Structure  des  compléments.  —  D'après  l'analogie  d^autre  que, 
on  construit  différente  que  :  «  les  uns,...  croyaient  que  c'était  un  être 
d'une  espèce  "  différente  que  les  autres  hommes  "  »  '. 

De  même  pour  l'adverbe  différemment  :  «  outre  ce  que  les  papiers 
publics  ont  transmis,  et  peut-être  "  différemment  que  la  tradition  '\ 
le  tableau  de  l'observateur  portait...  »  ^  ;  «  les  peuples  chez  lesquels  nous 
allons  traitent  les  femmes  "  différemmment  que  nous  "))*;  «parce  que 
nous  étions  costumés  "  différemment  qu'eux  "  »  i". 

Comme  l'a  très  justement  noté  Littré,  davantage  que  a  été  usité 
à  l'époque  classique,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  le  trouve  dans 
les  écrits  populaires  :  «  "  Bien  que  mon  caractère  avait  quelque 
analogie  avec  le  sien,  il  me  corrigeait  "  davantage  que  ses  autres 
enfants  "  »^^. 

Dans  les  comparatifs  d'égalité,  également  se  construit  avec  que  : 
«  les  fers  de  cet  établissement  pourront  "  également  que  ceux  de  Mes- 
sarges  "  être  transportés  »  ^^. 

Voici  le  vieux  comme  au  lieu  de  que  :  «  elle  [la  réunion]  n'a  pas  été 

1.  Kapp.  de  Charmont,  13  niv.  an  II-2  janv.  1791,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  Il,  p.  1.30. 
Dans  les  Sarcelades,  on  trouvait  déjà  "  plus  moindre  "  (p.  43)  ;  et  chez  Vadé  "plus  meil- 
leur "  (Nicaise,  VI,  Chans.,  t.  IV,  p.  273);  "  plus  mieux  "  {Impromptu  du  cœur,  t.  IV,  p.  61). 

2.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  279  (Lt  Colombe). 

3.  Dol.  Sén.  Cahors,  p.  32  (Bronelles). 

4.  Jean-Bart,  n"  LUI,  p.  6. 

5.  Lett.  de  J.  Gagneux,  vol"',  l.î  fnict.  an  IV-l'"'  sept.  1796,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de 
la  Nat.,  p.  94.  Cf.  Vadé  :  c'est  "  aussi  pire  que  vous  "  (La  GrenouilL,  t.  III,  p.  278). 

6.  Drouet  à  Carnet,  Mém.  justif.  de  Drouet,  21  flor.  an  IV-10  mai  1791,  p.  48. 

7.  Hébert,  Pire  Duch.,  Br.,  n"  IV,  fasc.  VI,  p.  489  (1791). 

8.  Senart,  Mém.,  p.  256. 

9.  Bonaparte,  Proclam.  d'Alexandrie. 

10.  I-ricassc,  p.  111. -Q^L.,  Bas-Lang.,  Roll.,  Desgranges  d.  Goiis. 

11.  Boutanquoi,  Souv.  de  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  19.  Cf.  H.  L.,  t.  III,  p.  028-629,  Molard. 
)).  87-88,  IMichel,  p.  60,  et  Desgranges  d.  (ioug.,  p.  120. 

12.  Happ.  Garnier,  30  brum.  an  11-20  nov.  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Ag.  intér.,  t.  I,  p.  459. 
Cf.  Le  Tiers-État  demande  qu'il  puisse  être  représente  "  en  nombre  égal  que  1 1  Noblesse  et  le 
Clergé  "  (Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  410,  Mansan)  ;  ces  jeunes  gens...  prenaient  "  également  qu'eux  " 
le  parti  de  In  mer  (Dol.  Baill.  Cotentin,  p.  583,  Saint-Pair);  Que  le  clergé  et  la  noblesse,  qui 
depuis  environ  trente  ans,  n'ont  contribué  en  rien  à  la  corvée,  quoiqu'ils  en  aient  "  également 
profité  que  '"  le  tien  état  (II).,  p.  415,  !Mesnil  Amand). 


RAPPORTS    NON   LOGIQUES  :m 

"  aussi  nombreuse  comme  il  y  avait  lieu  de  l'espérer  "  »  '.  Archaïsme 
ou  fait  dialectal  ? 

Que  de  ce  que  est  en  progrès.  Néanmoins  il  demeure  assez  rare.  Ou 
se  sert  encore  de  que  si  :  «  il  vaut  "  mieux  tuer  le  diable  que  si  "  le 
diable  vous  tue  »  -. 

Dans  les  phrases  exprimant  la  préférence,  à  plutôt  que  de,  on  subs- 
titue plutôt  de  :  «  quand  serez-vous  donc  tranquille,  "  plutôt  de  vous 
faire  travailler  le  casaquin  "  »  »  ? 

Disparition  de  ne  dans  la  rROPOsrrioN  comparative.  ■ —  Le  ne 
(le  la  proposition  qui  suit  un  comparatif  tombe  assez  souvent  :«  nous 
n'y  verrons  "  pas  plus  clair  que  nous  avons  vu  "  jusqu'à  présent  »  *. 

Coaiparaisons  raccourcies.  —  Il  a  toujours  été  impossible  aux 
grammairiens  d'en  déraciner  l'usage.  On  en  retrouve  :  «  Les  excès  où 
se  sont  portés  une  certaine  partie  de  nos  troupes,  qui  sont  dans  beau- 
coup d'endroits  "  aussi  criants  que  les  rebelles  "  »  ^,  entendez  :  que 
ceux  des  rebelles. 


R.  EXCEPTIONS  ET  RESTRICTIONS 

siNO\  QUE.  — Au  xvi^  siècle  on  trouve  déjà  des  exemples  où  si  non 
et  que  s'agglomèrent  en  sinon  que.  Cette  forme  se  lit  dans  divers  écrits 
de  l'époque  révolutionnaire  :  «  Devez-vous  autre  chose  au  roi,  "  sinon 
que  l'obéissance  "  au  nom  de  la  loi  »  ®. 

Comment  faut-il  expliquer  une  phrase  telle  que  la  suivante  :  «  "  nous 
avons  qu'emporté  "  nos  fusils  et  nos  gibernes,  mais  point  de  car- 
touches ))  ^  A  mon  avis  il  n'y  a  là  qu'un  déplacement  du  que  restrictif, 
mis  en  tête  de  la  phrase  pour  mieux  marquer  l'opposition. 

TANT  QU'A.  — Tant  quà  est  confondu  avec  quanta:  i(  "  tant  qu'au 
surplus  "  des  autres  circonstances  à  traiter  »  *. 


1.  l'uipp.  Delabane,  12  août  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Ag.  Inlcr.,  t.  I,  p.  232. 

2.  Blâmé  par  Roll.,  v  diable. 

3.  Lem.,  62^  lelt.  b.  pair.,  p.  3. 

4.  Héb.,  Père  Diich.,  Br.,  n°  XX,  fasc.  VI,  p.  553,  janv.  1791.  Cf.  Vadé  :  j'ons  peut  ilre 
plus  d' inspériance  dans  la  vérité  "  qii'non  pas  "'  un  habile  homme  (La  GrenonilL,  t.  IIJ, 
p.  273).  C'est  le  phénomène  contraire  ;  la  négation  se  renforce.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  619. 

5.  Rapp.  de  Bodson,  P.  Caron,  Rapp.  Arj.  Intér.,  p.  92.  L'éditeur  supplée  à  tort  :  que 
ceux  commis  par. 

6.  Lem.,  113"  letl.  b.  pair.,  p.  5. 

7.  Lett.,  Benard,  sold.  (Riom),  2  sept.    1793,   Ern.    Picard,  Au  Seru.  de  la  Nul.,  p.  22. 

8.  Dol.  Sén.  Niort  et  S'-Maix.,  p.  174  (Champeaux). 


372  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 


C.  CHRONOLOGIE  RELATIVE 


Ruine  de  l'i.mpark\it  du  subjonctif  comme  temps  ^  —  Cet 
imparfait  va  se  ])erdant  aussi  bien  comme  temps  que  comme  mode. 

Dans  la  complétive  et  les  autres  propositions,  il  est  remplacé  par 
le  présent,  sans  souci  de  l'abandon  du  rapport  temporel,  après  une 
principale  avec  verbe  au  passé.  Peu  importe  quel  est  le  temps  passé 
de  la  principale,  passé  simple,  composé  ou  imparfait. 

10  APRÈS  PASSÉ  COMPOSÉ.--  «  "  Il  a  fallu...  qu'elles  fassent"  bien  du 
chemin,  puisqu'elles  sont  parvenues  jusqu'à  moi  »  ^  ;  «  Aussitôt  que  le 
Roi  sut  que  le  Père  Duchesne  désirait  le  voir...  "  il  a  commandé  qu'on 
ouvre  "  les  battants  »  ';  «  Avec  la  puissance  invincible  de  la  vérité,  "  il 
s'en  est  fallu  de  peu  que  vous  ne  gagniez  "  votre  procès  »  *  ;  «  ce  n'est 
point  par  haine  que  "  j'ai  demandé  que  Nay  sorte  "  de  ma  maison  »  ^  ; 
«  je  n'ai  commencé  à  communiquer  avec  les  détenus  que  "  quand  il  a 
fallu  que  je  me  présente  "  au  tribunal  »*;  «  Les  représentants  "  ont 
désiré  que  je  reste  "  à  Baveux  >>  ^  ;  «  les  premiers  fondateurs  "  ont 
bien  voulu  qu'il  se  joigne  "  à  eux  des  personnes  bienfaisantes  »  **  ; 
«  "  tu  n'as  pas  craint  que  je  révèle  "  les  attentats  inouïs  de  ta  pre- 
mière mission  »  *  :  «  l'éloignement  fait  que  "  je  ne  suis  pas  arrivé 
assez  tôt  pour  que  je  les  entende  "  »  ^^  ;  «  "  il  a  donné  des  ordres  pour 
que  notre  colonne  se  rende  "  à  l'instant  de  son  arrivée  à...  »  ^^ 

2°  APRÈS  IMPARFAIT.  —  «  Elle  a  été  applaudie  par  une  portion  de 
citoyens  qui  "  voulaient  que  le  président  mette  "  aux  voix  l'adhésion 
sur  le  champ  »  ^^  ;  «  Il  a  été  répondu  qu'  "  il  fallait  que  MJVI.  les  adminis- 
trateurs de  ce  district  fassent  présenter  "...  cette  adresse  »  ^^  ;  «  "  je  vou- 
lais en  même  temps  que  les  aristocrates  partent  "  »  ^*  ;  «  "  il  fallait  que 
les  Jacobins  sautent  "  »  ^^  :  «"  on  ne  connaissait  avant  la  Révolution 


1.  Voir  P.  et  L.,  p.  784. 

2.  lléb..  Pure  Diich.,  Br.,  n"  IV,  lise.  VI.  p.   190  (1791). 

3.  Id.,  Le  P.  Ditch.  à  S'-Cloiul,  Br.,  n"  I,  fasc.  III,  p.  23.3  (1790). 

i.  Carnot,  Lett.  à  Montalembert,  1"'  mai  1793,  II.  Carn.,  Mém.  s.  La-.  Carnol,  1.  I,  p.  1,')7. 

5.  Proc.  Bab.,  t.  III,  p.  38  (DuvaL. 

6.  Port  Libre,  d.  Mém.  s.  l.  pris.,  t.  II,  p.  72. 

7.  Heiidier,  Baveux,  11  sept.  1793,  P.  Caron,  Rapp.  au  Min"  de  l'Intér.,  t.  II,  p.  2(1. 

8.  Observ.  s.  l.  régime  ...  des   Incurables,  ...  par  les  pensionnaires,  Tiietey,  Ass.  publ., 
t.  I,  pp.  150,  60. 

9.  Isnard  à  Fréroii,  Paris,  an   1\',  p.  3. 

10.  Journ.  Bourg.,  p.  74. 

11.  Lett.  de  Sonrier  à  Dist.  Bruyères,  Bull.  dé/t.  Tosycs,  p.  7.3. 

12.  Tabl.,  21  pluv.  au  III-9  févr.  1794,  A.  Schniidl,  Tubt.  Rénol.  /r.,  t.   II,  p.  283. 

13.  Com.  de  Mendie.,  12  févr.  1791,  p.  239. 

H.  Dutard  à  Garât,  3  mai  1793,  A.  Schmidt,  Tabl.  Réuol.  fr.,  t.  I,  p.  17.'>. 

1.").  Id.,  fi  mii.  Id.,  Ib.,  p.  191. 


RAPPORTS  ISON   LOGIQUES  ;{73 

aucune  fabrique  do  laine  qui  puissent  "  rivaliser  avec  Metz  que  celles 
de  Verviers  »  ^. 

30  APRÈS  PLUS-QUE-PARFAIT.  — Dans  la  procédure  contre  M.  de  Lan- 
geac  se  trouvent  des  lettres  d'un  concierge.  Il  ignore  totalement  l'im- 
parfait du  subjonctif,  même  quand  dans  la  })rincipale  se  trouve  un 
|)lus-que-parfait.  Bien  d'autres  sont  dans  le  même  cas  :  «  "  J'avais  bien 
recommandé  que  l'on  en  demande  "  le  poids  »...  «  "  Vous  m'aviez  écrit 
que  je  m'informe  "  chez  l'Ami  du  Roi  »  -. 

40  APRÈS  ÉVENTUEL  AU  PASSÉ.  —  Il  y  aurait  eu  ici  double  raison 
pour  qu'on  employât  le  subjonctif  imparfait.  On  trouve  néanmoins 
le  présent  :  «  "  On  aurait  pu  nous  enlever  pendant  la  nuit  sans  que 
nous  nous  en  doutions  "  »  'K 

Pache  écrit  :  «  "  Il  aurait  fallu  que  je  signe  "  soit  une  réquisition, 
soit  une  délibération  »  *. 

Influence  de  la  décadence  des  formes.  —  Assurément,  il  faut 
tenir  compte  de  l'impéritie  orthographique.  Un  homme  comme  Favier, 
qui  est  instruit,  qui  a  appris  des  langues  mortes  et  vivantes  ;  confond 
renforça  et  renforçât  !  C'est  certainement  du  dernier  qu'il  a  voulu  se 
servir  quand  il  a  écrit  :  «  "  il  empêcha  même  qu'on  ne  renforça  "  son 
avant  garde  "  »  ^. 

A  plus  forte  raison,  quand  on  trouve  dans  une  même  pièce,  assez 
correcte,  une  contradiction  comme  celle-ci  :  «  il  "  seroit  dangereux 
que  l'empire  qu'ils  [les  prêtres]  ont  exercé  sur  ces  mêmes  âmes  se 
renouvella  "  directement  ou  indirectement»...  «  "  il  seroit  dangereux 
que  ces  mêmes  prêtres  étant  dans  leurs  communes  ne  troublassent  " 
le  repos  de  leurs  confrères  »  ^,  il  convient  de  considérer  que  l'on  se 
trouve  en  présence  de  deux  imparfaits  du  subjonctif.  Le  premier  est 
seulement  mal  orthographié. 

Si  on  considère  les  faits  dans  leur  ensemble,  l'imparfait  du  subjonc- 
tif, comme  temps,  sort  visiblement  de  l'usage,  Bourgogne,  qui  emploie 
très  correctement  le  passé  défini,  ne  connaît  pas  l'imparfait  du  sub- 
jonctif temporel.  Il  écrit  :  «  "  nous  partîmes  au  plus  vite  afin  d'éviter 
que  notre  marche  ne  soit  interceptée  "  par  l'incendie  »  '.  Il  est  vrai 
qu'on  rencontre  dans  son  texte  fusse,  pusse,  eusses  ;  mais  il  ne  les  dis- 


1.  Slal.  an  V,  Mos.,  p.  43. 

2.  Procéd.  c.  M.  de  Langeac  et  >I""  de  Neuilly,  Bull.  Coin.  Dép.  des  Vosges,  11J07,  p.   63. 

3.  Lett.  vol'"   1792,  p.  69. 
1.  Prem.  Mcm.,  p.  38. 

5.  Les  frères  Favier,  p.  46. 

fi.  Coin.  Révol.  du  disl.  de  Bourg,  8  brum.  an  III-29  sept.  1794,  Arch.  de  l'Ain,  952,  pièce. 

7.  Mém.,  p.  34. 


,'{74  HlSTOIllE   DK    LA    LANGLli   FRANÇAISK 

lingue  pas  sûrement  des  passés  :  «  "  scit  que  je  jus  mal  informé  ou  que 
feus  mal  compris  ",  je  pris  l'un  des  chemins  pour  l'autre  »  \ 

Fricasse  '^,  le  capitaine  Coignet^  ne  font  pour  ainsi  dire  aucun  usage 
de  l'imparfait. 

Quand  la  science  sera  plus  avancée,  on  constatera  sans  doute  sur 
ce  point,  comme  sur  bien  d'autres,  des  différences  entre  l'usage  des 
diverses  régions. 

1.  Ment.,  p.  i>(). 

2.  Mais  "  i7  a  fallu  qu'ils  cèdent  "  (p.  148)  ;  "  l'ordre  a  été  donné  que  chacun  rentre  "  dans 
ses  baraques  (p.  45)  ;  "  i7  fallait  que  la  route  se  fasse  "  (p.  54). 

.'?.    //  "  était  temps  que  cette  conversation  finisse  "  (p.  10).  Cf.  au  sens  modal  :   •  il  faudrait 
que  nos  chevaux  soient  prêts"  à  trois  heures  du  matin  (p.    11). 


CHAPITRE  II 
RAPPORTS  LOGIQUES 

A.  SUITES  ET  CONSÉQUENCES 

QUE  CONSÉCUTIF.  — -  Naturellement  (/ue,  sï  ancien  avec  cette  valeur, 
tient  lieu  des  autres  conjonctions  :«  ils  ont  fait  un  feu  avec  leur  canon 
"  que  la  terre  en  tremblait  "  »  ^.  Il  n'y  a  rien  là  que  de  normal.  Pourtant, 
dans  certaines  phrases,  le  tour  présente  un  caractère  particulièrement 
hardi  :  «  il  se  fit  un  mouvement  en  moi,  "  que  je  manquai  de  l'embras- 
ser "  »  ^. 

Le  mode  employé  est  l'indicatif  :  «  les  catéchismes  seront  augmentés 
tous  les  ans  de  dix  pages,  de  manière  que,  pour  la  cinquième  et  der- 
nière division,  "  ils  seront  "  chacun  de  cinquante  pages  »  ^. 

Il  n'y  a  pas  à  s'étonner  par  conséquent  de  trouver  là  l'éventuel,  si 
la  modalité  le  comporte  :  «  le  bien  qui  résulterait  de  la  détention  des 
eaux  dans  différentes  vallées  où  l'on  pratiquerait  des  réservoirs  "  de 
manière  que  les  terres  ne  se  trouveraient  pas  si  fi'équemment  lavées  " 
par  les  pluies...  »  *. 

B.  FINALITÉ 

Nouvelles  ligatures  ^.  de  maxière  a  ce  que.  —  Nous  avons 
vu  plus  haut  à  ce  que  remplacer  le  simple  que  après  demander,  etc.. 
Cette  substitution  a  lieu  également  après  de  manière  :  «  le  com- 
mandant de  Strasbourg  et  le  Comité  de  Surveillance...  sont  chargés 
d'exécuter  le  présent  arrêté,  "  de  manière  à  ce  que  "  les  membres  des 
autorités  cassées  soient  hors  la  ville  demain  »  ®  ;  «  j'écrirai  à  la  Conven- 
tion "  de  manière  à  ce  que  "  ma  lettre  puisse,  en  la  répandant  par  le 
Bulletin,  servir  l'opinion  publique  »  '  ;  «  "  de  manière  à  ce  que  "  la  por- 
tion domaniale...  de  chacun  des  citoyens,  pût  toujours  être  complette  »  *  ; 
«  une  paire  de  souliers  à  moi,  que  je  donnai  au  pauvre  Flament,  "  de 

1.  Fricasse,  p.  114. 

2.  Le  P.  Diich.  à  St-Cloiid,  Br.,  n"  I,  fasc.  III,  p.  235,  1790. 

3.  Barniel,  Plan  d'éduc,  p.  92. 

4.  Proc.-Verb.  Corn.  Aor.  et  Comm.,  Coiiît.,  t.  II,  p.  38,  9  levr.  1791. 
:>.  P.  et  L.,  p.  849. 

6.  S'-Just,.Lebas.  De  Strasb.,  12«  jour  du  2"  mois  de  l'an  II,  Veilay,  o.  c,  t.  II,  p.  126. 

7.  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XVIII,  p.  661. 

8.  Babeuf,  Dépop.,  p.  26. 


37(» 


HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 


manière  à  ce  qu  "  'il  puisse  se  chausser  comme  un  fantassin  »  "^  ;  «  nous 
avons  jalloné  le  trajet  difficile  qui  se  trouvoit  entre  le  gouvernement 
révolutionnaire  et  la  constitution,  "  de  manière  à  ce  qu  "  'il  pût  s'ef- 
fectuer sans  réaction  »  ^ 

Cette  locution  figure  dans  le  Traité  d'abdication  de  Napoléon  : 
«  ils  [les  domaines  ou  rentes]  seront  partagés...  "  de  manière  à  ce  que  " 
chacun  d'eux  ait  les  revenus  suivants...  »  ^. 

On  trouve  également  de  façon  à  ce  que  :  «  borner  ce  ressort  le  plus 
qu'il  est  possible,...  "  de  façon  à  ce  que  "  le  choix  des  juges  soit  tou- 
jours aussi  bon  qu'il  peut  l'être  »  *. 

Resterait  à  examiner  si  de  manière  à  ce  que  n'est  pas  exclusivement 
final,  tandis  que  de  manière  que  demeurerait  descriptif  ou  exécutif. 
Divers  exemples  semblent  indiquer  qu'il  nen  est  rien  ^. 

A  CETTE  FIN.  —  Il  m'est  arrivé  de  rencontrer  la  locution  à  cette  fin, 
héritière  de  à  celle  fin,  aujourd'hui  déformée  en  à  seule  fin  :  «  on  fit  inves- 
tir la  maison  où  il  s'était  caché,  "  à  cette  fin  de  la  fouiller  "  »  ®. 

Dans  le  style  du  Père  Duchêne  on  dit  :  pour  à  celle  fin  '. 

A  L'EFFET  QUE.  —  A  V effet  que,  dérivé  de  à  V effet  de,  me  paraît  être 
un  provincialisme  :  «  Lesd.  citoyens...  ont  recours  à  votre  équité  et  jus- 
tice, "  à  l'effet  que  "  vous  les  réintégriez  dans  leurs  possessions  »  *. 

POUR  [NE]  PAS  QUE.  —  Le  phénomène  de  beaucoup  le  plus  impor- 
tant en  cette  matière  me  paraît  être  la  naissance  d'une  locution  néga- 
tive de  finalité  :  pour  ne  pas  que  :  «  "  Pour  ne  pas  que  "  nos  conducteui's 
puissent  se  sauver,  nous  avions  eu  la  sage  précaution  de  les  attacher 
par  le  milieu  du  corps  »  ®  ;  «  "  pour  ne  pas  qu  "  'il  nous  échappe  nous 
le  tenions  [le  cheval]  de  chaque  côté  de  la  croupière  »  ^". 

C.  CAUSALITÉ 


it^\ppoRT  A. — On  voit  très  bien  comment  rapport  à  est  devenu  un  ins- 
trument causal.  Il  a  commencé  par  avoir  le  sens  de  au  sujet  de  :  «  la  ville 
de  Moulins  a  eu  des  inquiétudes  "  par  rapport  aux  "  subsistances  »  ^^ 

1.  Bourg.,  Méin.,  p.  64. 

2.  Collot,  Disc,  à  la  Conv.,  4  geim.  an  III,  I.  N.  germ.  an  III,  p.  5. 

3.  Bûchez  et  Roux,  t.  XXXIX,  p.  513. 

4.  Bergasse,  aoi\t  1789,  Bûchez  et  Roux,  t.  II,  p.  289. 

5.  7/  [le  ministère]  est  en  ce  moment  compose  de  manière  à  ce  qu'on  ne  puisse  le  remplacer, 
Robesp.,  Journ.  de  la  Montagne,  n»  LXXXIV,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVIII,  p.  482. 

6.  Marquant,  Carn.  d'étapes,  p.  52. 

7.  Letl.  Mère  Duch.,  p.  3. 

8.  Part.  Biens  Commun.,  p.  614,  Vclaïuies-la-Ville,  S.-ct-O.  ■©■  L. 

9.  Bourg.,  Mém.,  p.  33. 
Kl.  Id.,  ib.,  p.  183. 

11.  Rapp.  de  Gamier,  11  sept.  1793,  P.  Caron,  Rapp.  Ag.  Inlér.,  t.  I,  p.  436. 


RAPPORTS   LOGIQUES  :i77 

Puis,  par  une  transition  insensible,  on  passe  au  sens  de  en  raison  de  : 
«  La  force  armée  a  été  requise  "  par  rapport  aux  troubles  "  qui  avoient 
lieu  sur  le  port»  ^  ;  «ils  ont...  beaucoup  à  souffrir  "  par  rapport  à  la 
chasse  "  »  ^  ;  «  soit  "  par  rapport  au  froid  ",  soit  pour  toute  autre  raison, 
l'opération  ne  se  faisait  que  très  lentement  »  ^. 

Par  abréviation,  par  rapport  à  devient  rapport  à  :  «  Il  avoit  été  mis 
sur  pied  un  piquet  de  55  hommes  ..."  rapport  aux  troubles  "  occa- 
sionnés par  le  pain  »  *  ;  «  vin...  qui  ne  peut  se  transporter...  nulle  part, 
"  rapport  tant  aux  mauvais  chemins  qu'aux  droits  d'enlèvement  "  »  ^  ; 
((  ce  peuple  qu'on  cherche  indignement  aujourd'hui  à  foutre  de  mau- 
vaise humeur  "  rapport  à  une  augmentation  "  modique  sur  le  pain  »  ®  ; 
«  le  docteur  Priestley  dont  on  a  boucané  la  maison...  "  rapport  à 
nous  "  »  ^  ;  «  Quatorze  pièces  de  canons  dont  six  qu'on  ne  put  en  mener 
"  rapport  aux  mauvais  chemins  "  »  ^  ;  «  la  plupart  n'est  pas  en  état  de 
se  procurer  cet  avantage,  "  rapport  à  la  cherté  "  de  cette  denrée  »  "  ; 
«  L'on  a  eu  beaucoup  de  peine  à  ensemencer  les  blés,  "  rapport  à 
l'abondance  des  eaux  "  »  ^°  ;  «  On  a  demandé  un  extrait  figuré  "  rap- 
port à  six  mots  rayés  "  »  ^^  ;  «  on  leur  dit  qu'il  y  a  du  tumulte  dans 
Paris,  "  rapport  au  couronnement  "  »  ^'^. 

Il  ne  restait  plus  qu'à  fabriquer  les  locutions  conjonctives  :  par 
rapport  à  ce  que,  etc..  Je  ne  les  ai  pas  trouvées  ;  mais  par  rapport  que 
est  blâmé  ])ar  Rolland  :«  je  ne  suis  pas  venu  "  par  rapport  que  j'étais 
malade  "  »  ^^.  Féaz  s'en  sert  dans  son  Journal  :  «  Et  les  français  on  mit  le 
feu  "  par  apor  que  le  monde  on  pris  les  armes  "  »  ^*;  «  l'on  a  pris  Marie... 
et  son  frère...  "  par  apor  que  son  frère  françois  était  "  de  la  réquisi- 
tion »  15.  Ëtait-ce  im  fait  local  ? 

DE  CE  QUE.  —  Cette  locution  se  généralise  avec  le  sens  causal  i®. 
On  est  visiblement  parti  de  phrases  régulières  telles  que  celles-ci  : 
«  On  se  plaint  "  de  ce  que  les  fruitières  font  payer  deux  sols  "  une  mal- 

1.  Bull.  Trib.  Révol.,  n"  69,  p.  278. 

2.  Dol.  Flandr.  Mar-»',  t.  II,  p.  159  (Bambecque). 

3.  Blaze,  Vie  MW^,  p.  24. 

4.  Bull.  Trib.  Révol.,  n»  66,  p.  267. 

5.  Dol.  Sén.  Niort,  p.  57  (S<-Hllaire-la-Palud). 

6.  Lem.,  150^  leit.  b.  pair.,  p.  1 

7.  Id.,  Ib.,  p.  8. 

8.  Lett.  de  J.  Gagneux,  27  frim.  an  V-17  dcc.  1796,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat., 
p     110. 

9.  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  601  (S'-Sauveur-de-Landemont). 

10.  Dol.  de  la  Par.  de  Manchouville,  Le  Parquier,  o.  c,  p.  319. 

11.  A  propos  du  sernaent  civil  du  curé  Hurion,  Révol.  d.  l'Aube,  1911,  p.  101. 

12.  23  briun.  an  Xin-14  nov.  1804,  Au).,  Par...  Emp.,  t.  I,  p.  .381. 

13.  Y»   Rapport. 

14.  P.  450  ;  cf.  on  la  lessez  "  par  aport  au  rologe  "  qui  haltoit  a  la  cloche  (Ib.,  p.  53). 

15.  Ib.,  p.  462. 

16.  Voir  plus  haut,  p.  312,  de  ce  que  pour  que. 


■ATX  HISTOIRE   DE    I.A    LANGUE    FRANÇAISE 

heureuse  carotte  »  ^  ;  «  On  se  plaint  "  de  ce  que  la  Convention  lève  " 
trop  tôt  ses  séances  »  ^.  Puis  on  fait  un  premier  pas  el  on  dit  :  «  Ils 
crient  contre  elle  "  de  ce  que  les  denrées  augmentent  "  de  jour  en 
jour  »  ^  ;  «  vont  m'accuser  "  de  ce  que  je  viole  "  les  propriétés  »  *. 

On  fait  enfin  usage  de  la  locution  après  un  verbe  signifiant  dire, 
juger  :  «  Le  peuple  "  a  trouvé  fort  mauvais  de  ce  que  l'on  a  voilé  "  ces 
huit  criminels  »  ^. 

QUE  CAUSAL.  — ■  (Je  que  prend  une  extension  immense  :  «  Je  rends 
grâce  à  Dieu  de  m'en  être  réchappé,  "  que  je  devais  périr  "  comme 
les  autres  »  *  ;  «  ils  demandent  la  liberté  de  leur  père  "  que  sa  présence  est 
dun  des  plus  pressant  besoin  "  chez  lui  ))^;  «  lesdits  habitants  étant... 
dans  un  mauvais  pays,  et  "  qu'ils  sont  déjà  surchargés  d'impôts"»  ". 

Dans  l'exemple  suivant  :  «  c'est  le  propre  intérêt  de  la  nation  qu  au 
plus  tôt  rapporteront,  et  plus  tôt  payeront  les  contributions  »  *.  l'in- 
terprétation est  fort  douteuse.  En  précisant  on  marquerait  un  rap- 
port plus  net  qu'il  ne  l'est. 

D.  LES  HYPOTHÈSES 

Hypothèses  a  formes  variables.  .S7  est  suivi  de  l'éventuel.  — 
C'est  une  rareté  :  «  "  Si  l'ouvrier  formerait  entre  eux  les  munici- 
palités ",  il  travaillerait  avec  prudence  »  ^o.  Je  le  crois  provincial. 
On  le  trouve  en  particulier  sous  la  plume  de  gens  qui  pensent  dans 
un  dialecte  germanique  :  «  ...  "  Si  le  sol  de  la  République  française 
serait  réparti  "  en  plus  de  mains,  l'exploitation  en  serait  mieux 
faite  et  les  récoltes  en  seraient  plus  abondantes...  »  ".  Il  importe  de 
ne  pas  confondre  avec  l'emploi  classique  dont  j'ai  parlé  [La  Pensée 
et  la  Langue,  p.  890)  et  dont  voici  un  exemple  :  «  Cette  obligation  est 
aussi  sacrée  pour  elle  que  pour  tout  particulier  qui  en  aurait  con- 
tracté  une   du    même   genre  ;   et   si   celui-ci   ne    pourrait   refuser   le 


1.  Uapp.  le  Harive),  7  niv.  an  11-27  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  30. 

2.  1"  pluv.  an  III,  A.  Schmidt,  Tabl.  Révol.  /r.,  t.  II,  p.  270. 

3.  Uapp.  Béraiid,  20  sept.  1793,  P.  Ciiron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  147  ;  cf.  tout  le  monde 
crie  "  de  ce  qu'on  ne  peut  "  avoir  de  vicaide  (Rapp.  de  "Mercier,  27  niv.  an  11-16  janv.  1791, 
Id.,  ib.,  t.  II,  p.  397). 

4.  I.acombe  Saint-Michel,  26  oct.  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  VIII,  p.  54. 
.5.   Rapp.  Monic,  27  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  212. 

6.  I.ett.,  Bénard,  3  sept.  1793,  Ern.  Picard,  An  Serv.  de  la  Nat.,  p.  22. 

7.  I.ett.  d'Auvray  père.  Par.,  21  mess,  an  II,  Arcli.  Nat.,  F^  4G83,  pièce  37. 

8.  I)ol.  Sén.  Niort  et  S'-Maixent,  p.  288  (Messe). 

9.  Part,  des  Biens  Commun.,  p.  489  (Béziers). 

10.  Pét.  d'un  représ»  des  pauvres  à  la  Législ.,  s.  d..  Part.  Biens  Commun.,  p.  557.  Plusieurs 
exemples  suivent. 

11.  Rapsody  d'observations,  Lefcbvre,  Questions  agraires,  p.  175. 


RAPPORTS  LOGIQUES  371» 

payement  «ju'il  aurait  promis  sans  tomber  dans  l'injustice  ou  la 
banqueroute,  comment  et  sous  quel  prétexte  une  nation  pourrait- 
elle  s'en  dispenser  »  ^  ? 

En  revanche,  il  est  fréquent  que  l'imparfait  du  subjonctif  cède 
sa  place  au  conditionnel  dans  une  conjoncture  éventuelle  :  «  s'il  se 
trouvait  quelque  propriétaire  "  qui  refuserait  son  contingent  ",  la 
nmnicipalité  serait  fondée  à  ajouter  des  sous  traditionnels  [lisez 
additionnels]  »  -. 

Derrière  u.\  QUE  remplaçant  si.  —  Il  y  a  des  exemples 
anciens  de  la  sul.^stitution  du  conditionnel  dans  une  phrase  hypothé- 
tique après  que  remplaçant  «i  :  a  Les  guides  demeurèrent  d'accord... 
qu'on  iroit  avec  ma  femme  et  ma  fille...  et  que  si,  par  malheur,  quel- 
qu'un étoit  pri  (que  Dieu  ne  veuille)  et  "  que  les  autres  le  verraient  ", 
n'en  pas  faire  semblant  »  ^. 

De  même  :  a  si  "  chaque  citoyen  seroit  taxé  selon  les  facultés... 
et  que  cette  taxe  seroit  faite  chaque  année  "...  on  ne  trouveroi(en)t 
plus  des  fraudes  »  *.  On  rencontre  l'éventuel  après  une  complétiv^e  où 
se  trouve  un  éventuel  :  «  on  croit  qu'il  "  serait  avantageux  "  qu'il 
n'y  aurait  qu'un  seul  présidial  dans  la  province  »  ^.  Ces  textes 
viennent  de  Touraine  et  de  Flandre. 

Les  Cahiers  des  pays  de  langue  germanique,  tels  ceux  de  la  Flandre 
Maritime,  fournissent  en  abondance  de  ces  phrases  où  les  éventuels 
abondent  :  «  Que  "  s'il  arrivoit  qu'un  liabitant  tueroit  "  une  pièce 
de  gibier,  on  le  coiidamneroit  à  des  très  grosses  amendes  »  ®. 

Hypothèses    généralisées.    —    Notons     d'abord     des     formes 
archaïques  :  quel...  que,  pour  quelque...  que,  qui  se  retrouvent  encore  ^  : 
«  Les  peines  énoncées...  s'étendront  sur  tous  les  employés  de  l'armée 
dans  quelle  partie  que  ce  soit  "  »  ^. 

L'emploi  de  tel,  longuement  blâmé  par  Féraud  ',  est  constant  chez 
Vlme  Roland  qui  en  fait  l'équivalent  de  quelque  :  «  "  tels  favorables 

1.  Mirabeau,  Disc.  c.  l.  prop.  de  soumettre  les  prêteurs  à  des  retenues. 

2.  Pél.  du  S'  Bridet,  de  Condé-sur-Noireau  (Calvados),  Com.  Droits  féod.,  p.  299. 

.T.  Relal .  de  son  évasion,  par  J.  Giraud,  dans  Combe,  Les  réfug.  de  la  Réooc"  en  Suisse,  p.  36. 

4.  Dol.  FI.  Mar"»,  t.  I,  p.  26  (Wemaers-Cappele). 

5.  Dol.  Sén.  Angers,  t.  II,  p.  502  (Vergonnes). 

6.  Dol.  FI.  Mar-^e,  t.  II,  p.  160. 

7.  Cf.  H.  L.,  t.  III,  p.  299. 

8.  Les  représ,  du  Peuple  à  l'Armée  des  Pyr.-Or.,  9  germ.  an  11-29  mars  1794,  Ann.  de 
la  Révol.,  n°  50,  21  germ.,  p.  2.  Cf.  Je  croirais  donc  toujours  remplir  ses  intentions,  "  quelle 
direction  que  le  corps  d'armée  doive  ensuite  prendre  "  (Mar'  Soult  à  l'Empereur,  11  oct.  1806. 
Foucart,  Camp,  de  Pruss.,  p.  509). 

9.  II  visait  des  phrases  comme  :  Les  tableaux  de  l'École  Vénitienne,  "  tels  vieux  qu'ils 
soient  ■',  n'ont  pas  changé...  (17S1,  Galimatias,  p.  13). 


380  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE    FRANÇAISE 

qu'ils  fussent  "  à  la  cause  qu'ils  avaient  pour  objet  de  défendre,  il:> 
faisaient  connaître  quelques-unes  des  objections  «...  ^ 

Beaucoup  d'autres  textes  en  présentent  des  exemples  :  «  Il  n'y  a  pas 
de  jour  qu'il  n'y  ait  une  attaque...  "  à  telle  heure  que  ça  soit  "  »  -: 
«  "  Telle  sagesse  qui  vous  les  ait  inspirés  ",  "  telle  sagesse  qu'ils  ren- 
ferment ",  songez  à  leur  inutilité  pour  la  chose  publique  »  ^  ;  «  Les  suc- 
cesseurs en  jouissent  encore,  "  telles  demandes  que  la  communauté 
et  les  habitants  en  aient  fait  "  »  *. 

Ce  qui  est  plus  caractéristique,  c'est  de  trouver  tel  en  fonction  de  si  ; 
c'est  un  tour  fréquent  cales  bateaux,  "  tels  pesants  qu'ils  soient  "  »  ^. 

N'importe  quel  est  aussi  en  chemin  pour  donner  une  forme  équi- 
valente à  quelque  :  «  "  N'importe  de  quel  pays  ils  soient  "  »  ®. 

Signalons  un  si  fort  peu  que  :  «  il  ne  sera  pas  possible  à  nous  de 
la  racheter,  "  si  fort  peu  que  "  le  prix  du  rachat  soit  fixé  »  ^ 

E.  LES  OPPOSITIONS 

QUOIQUE  ÇA  *,  —  Quoique  ce  et  quoique  ça.  dans  le  sens  de  malgré 
cela,  sont  assez  communs,  surtout  le  second  :  «  "  quoique  ce  ",  il  y  a 
encore  du  pain  chez  ces  mêmes  dans  l'après-midi  »  ^. 

Le  Père  Duchêne  use  couramment  de  "  quoique  ça  "  :  «  "  quoique  ça  " 
soyez  tranquille  «  ^^  ;  «  "  quoique  ça",  je  me  trouvai  tout  interdit»  ^'. 

Féraud  et  le  Bas-Langage  semblent  ignorer  cette  «  faute  »,  mais 
elle  est  blâmée  par  Rolland. 

MALGRÉ  QUE  ^-.  — Cette  locution  est  devenue,  en  dépit  des  censure^ 
de  Féraud,  une  locution  conjonctive  usuelle.  Elle  est  partout  ^^  : 
«  "  Malgré  que  la  saison  des  évolutions  soit  passée  "  »  ^*  ;  «  ce  traité  a  été 
religieusement  observé  par  les  Français,  "  malgré  qu'il  s'en  faille  de 


1.  Mém.,  p.  73.  Cf.  Ce  qu'on  appelle  patriotes,  "  tel  faible  qu'en  soit  le  parti  à  Lyon  ", 
commence  à  craindre  que  Blot  ne  soit  de  ces  impartiaux  [en  ital.]  dont  il  faut  se  défier  (Letl., 
t.  II,  363,  1790).  Il  paraît  superflu  de  citer  les  Cahiers  qui  en  fournissent  de  nombreux 
exemples. 

2.  Lett.  du  Chass.  Valeyre,  18  juin  1793,  Ern.  Picard,  Au  Sent,  de  la  Xat.,  p.  15. 

3.  Bourg.,  Mém.,  p.  231. 

4.  Réclam.  Mun.  Aramon,  Com.  Droits  féod.,  p.  227. 

5.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  I,  p.  623,  3  nov.  1790. 

6.  Lem.,  12S'  lett.  b.  pair.,  p.  5. 

7.  Requête  de  la  Municip.  de  S'-Félix-de-Pommiers,  Gironde,  Com.  Drnils  féod.,  p.  91. 

8.  Voir  P.  et  L.,  p.  865. 

9.  Rapp.  de  Roubaud,  11  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  72. 

10.  Héb.,  Père  Duch.,  n»  276,  p.  8. 

11.  Id.,  ib.,  Br.,  n»  I,  fasc.  III,  p.  236. 

12.  Voir  P.  et  L.,  p.  860. 

13.  Roll.  l'a  relevée. 

14.  Révol.  Par.,  1792,  n»  168,  p.  31. 


RAPPORTS  LOGIQUES  381 

beaucoup  "  que  les  avantages  en  soient  réciproques  »  ^  ;  «  "  malgré  que 
je  me  sois  constamment  attaché  "  à  n'aigrir  personne  »  ^  ;  «  ils  [les 
citoyens  de  Tarascon  sur  Oriègel  annoncent  que  "  malgré  que  le  sol 
de  leur  canton  soit  stérile  "  en  matières  salpétriques  »...  ^  ;  «  "  mal- 
gré qu'ils  payent  un  nombre  infini  d'agents  "  de  leur  pouvoir  »  *. 

On  rencontre  la  conjonction  nouvelle  dans  une  foule  de  pièces 
manuscrites  :  «  Metz,  "  malgré  que  ses  habitants  se  soient  parfaite- 
ment montrés  ",..,  n'est  pas  à  la  hauteur  de  la  Révolution  »  ^  ;  «  "  mal- 
gré qu'il  lui  avait  été  notifié  "  l'arrêté  du  Comité  »  ^  ;  «  "  malgré  que 
dans  ce  département,  les  moyens  de  subsistance  ...  ne  puissent  " 
leur  suffire  »'';((  "  malgré  que  les  ouvriers  des  faubourgs  en  majorité 
les  repoussent  »  "  ^. 

La  confusion  avec  quoique  est  si  complète  qu'on  trouve  un  maigre 
que  au  lieu  de  quelque  chose  que  :  «  "  inalgré  qu'il  en  dise  "  dans  sa  pré- 
face, son  discours...  »  ®. 

Modes  dans  ces  propositions.  —  On  a  remarqué  que  la  nouvelle 
locution  conjonctive  se  fait  suivre  soit  de  l'indicatif,  soit  du  subjonc- 
tif. 

Quoique  avec  l'indicatif  était  exclu  depuis  Ménage  de  la  langue 
classique  ".  Il  est  extrêmement  commun  : 

Tout  le  inonde  écoutoit,  "  quoiqu'on  ne  parloit  "  pas  encore  ^^  ;  "  Quoique 
MM.  Hubert  [Hébert  ?]  et  Chaumette  avaient  dit  "  en  pleine  commune  ^^  ;  l'on 
y  avait  absolument  oublié  jusqu'aux  traces  de  l'ancien  régime,  "  quoique  ce 
pays  fourmillait  "  de  familles  ci-devant  nobles  ^^  ;  "  quoiqu'il  avait  été  déposé  " 
sur  le  bureau...  une  infinité  d'adresses  ^*  ;  c'est  ce  qui  vient  d'arriver  au  Tri- 
bunal du  district  d'Amiens,  "  quoique  les  ci-devant  seigneurs  n'avaient  "  aucuns 
titres  ^^  ;  j'ai  reçu  une  lettre  de  ta  main...  "  quoique  ton  écriture  étoit  déguisée  ", 


1.  Le  Min.  Aff.  iStr.,  Conv.,  31  déc.  1792,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXII,  p.  162. 

2.  Robesp.,  Conv.,  12  avr.  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXV,  p.  462. 

3.  Bull,  de  la  Conv.,  7  mess,  an  11-25  juin  1794,  n"  IV,  col.  3. 

4.  Héb.,  Père  Ducli.,  Br.,  n"  XXIII,  fasc.  VI,  p.  565. 

5.  Un  rcprés.  aux  Armées  du  Rhin,  10  frim.  an  11-30  nov.  1793,  Au).,  Act.  Corn.  Sal.  p., 
t.  IX,  p.  73. 

6.  Un  des  représ,  aux  Armées  du  Rhin  au  Corn.  Sal.  p.,  17  août  1793,  Aulard, -4c/.  Coin. 
Sal.  p.,  t.  VI,  p.    18. 

7.  D'Indre-Commune,  Michaud,    16  pluv.  an  II-l  févr.  1794,    Aul.,   Act.    Corn.   Sal.   p., 
t.  X,  p.  869. 

8.  Rapp.  Préf.  Pol.,  23  mess,  an  VIII-12  juil.  1800,  Aul.,   Par...   Cons.,   t.  I,  p.  505.  Il 
pst  très  commun  chez  Babeuf,  DépopiiL,  pp.  55,  159,  etc. 

9.  Révol.  Paris,  n"  175,  p.  351  (1792).  A-t-on  été  entraîné  par  la  fausse  analogie  de  Mal- 
gré qu'il  en  ai*  '/ 

10.  P.  et  L.,  p.  807  ;  H.  L.,  t.  IV,  p.  1009. 

11.  Les  Sab.  Jacob.,  t.   I,  p.  151,  1791. 

12.  Patriote  fr.,  n°  MCCCXLIII,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVI,  p.  38. 

13.  Rapp.  Darche,  P.  Caron,  Rapp.  Ag.  Intér.,  t.  I,  p.  229. 

14.  Mille  et  un.  dénonciation,  janv.  1791,  Aul.,  Jacob.,  t.  II,  p.  62. 

15.  Part.  Biens  Commun.,  p.  616,  .A.mlons. 


382  HISTOIRE   DE   I.A   LANGUE   FRANÇAISE 

je  l'avoue  ^  ;  j'ai  l'honneur  de  vous  observer...  que  "  quoique  mon  colombier  no 
contenait  "  que  trente  paires  de  pigeons...  je  le  faisais  fermer  dans  le  temps  des 
semailles  ^  ;  vous  ne  les  avez  pas  désapprouves,  "  quoique  leurs  moyens  et  leurs 
motifs  vous  étaient  connus  "  ^  ;  avant  que  nos  successeurs  no  soient  arrivés... 
"  quoique  dans  ce  moment  ils  auront  "  bien  moins  de  succès  *  ;  tout  était  pleii' 
"  quoique  le  local  pour  les  séances  est  très  spacieux  "  ^  ;  un  homme  que  les 
commissaires  de  la  Convention  nationale  n'osèrent  pas  faire  arrêter  "  quoi- 
qu'ils connaissaient  ses  projets  liberticides  "  ®  ;  je  viens  de  recevoir  votre  lettre 
et  votre  ordre,  à  huit  heures  du  matin,  "  quoiqu'il  me  jiaraît  "  par  sa  date,  quo 
j'aurais  dû  le  recevoir  cette  nuit  ^  ;  dans  la  crainte  d'essuyer  des  reproches... 
"  quoique  je  me  trouverai  "  seul  commissaire  ici...  je  resterai  à  mon  poste  ^  ;  li 
rapporteur  a  pensé  que,  "  quoique  le  motif  de  ces  messieurs  pouvait  "  mériter  I;i 
plus  sérieuse  considération,  l'assemblée  du  département  était  la  seule  qui  était 
à  même  de  juger  ^  ;  "  quoiqu'ils  n'étaient  pas  encore  éloignés  "  de  trois  cents 
pas,  notre  commandant  ne  voulut  pas  nous  permettre  de  les  aller  prendre  ^^  ; 
"  quoique,  depuis  plus  d'vui  mois,  je  n'en  avais  pas  mangé  ",  il  me  fut  impos- 
sible de  mordre  dedans  ^^  ;  "  quoiqu'il  n'y  avait  point  de  séance  "  au  comité  révo- 
lutionnaire 12  ;  "  quoique  les  chemins  son  ouver  "  ^^. 

Nécessairement,  lorsqu'il  s'agit  d'une  éventualité,  on  trouve  le 
conditionnel  remplaçant  l'ancien  imparfait  du  subjonctif  :  «  "  Quoi 
qu'on  pourroit  ",  en  attendant,  psalmodier  aussi  les  hymnes  en  fai- 
sant ordinairement  deux  versets  d'une  strophe,  néanmoins  il  seroit 
plus  à  propos,  pour  diversifier,  de  les  changer»  i*  ;  «  nous  ne  le  fîmes 
pas  même  pour  notre  retraite,  "  quoique  sa  rive  nous  aurait  con- 
duit "  à  une  lieue  de  notre  cantonnement  »  ^^. 

Si  j'ai  cité  un  si  grand  nombre  d'exemples  et  de  provenances  si 
variées,  c'est  qu'il  m'a  semblé  qu'il  convenait  de  marquer  combien 
une  règle  artificielle  de  la  syntaxe  classique  avait  été  incapable  de 
prévaloir  contre  l'instinct  syntaxique  qui  imposait  l'indicatif  chaque 
fois  que  le  fait  était  positif  et  réel.  Ce  n'est  pas  la  vitalité  du  subjonc- 
tif qui  est  compromise  ;  on  l'écarté  d'une  fonction  qui  est  contraire 
à  sa  nature,  et  qu'un  simple  mécanisme  lui  avait  donnée. 


1.  Proc.  Babeuf,  t.   III,  p.  11. 

2.  Plaintes  du  comte  de  Brancion  de  Réjulmay,  Meurthe,  Corn.  Droits  féod.,  p.  .53. 

3.  Com.  Sîil.  p.  aux  représ,  du  .Vord,  26  mai  1793,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  IV,  p.  332. 

4.  Du  Bois  du  Bais,  Briez,  18  avr.  1793,  Aul.,  Act.  Com.  Sal.  p.,  t.  III,  p.  314. 

5.  Happ.  de  Bacon,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  386. 

6.  Bel),  de  Miranda  à  son  procès,  mai  1793,  Bûchez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  47. 

7.  Miacinski,  Trib.  crim.,  17  mai  1793,  Bucliez  et  Roux,  t.  XXVII,  p.  101. 

8.  Laudy,  Com",  21  sept.  1793,  an  II,  La  Révol.  d.  les  Vosges,  III'  anii.,  1910,  p.  92. 

9.  Proc.-\  erb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  1,  p.  180. 

10.  Marquant,  Corn,  d'élap.,  p.  234. 

11.  Bourg.,  Mém.,  p.   18S. 

12.  Extr.  des  rapp.,  Rousseville,  8  sept,  an  II.  A.  Schmidt,  Tabl.  lUhml.  h-.,  t.  II,  p.  111. 

13.  Dup.-Ferr.,  Lell.    Il,  p.   138. 

14.  Regl.  de  psalm.  fr.,  frim.  an  VIII,  p.  10. 

15.  Marquant,   Carn.  d'étap.,  p.  238. 


RAPPORTS   LOGIQUES  383 

Même  substitution  de  mode,  le  cas  échéant,  après  encore  que  : 

"  Encore  que  le  pain  sera  "  moins  bien  cuit,  moins  à  propos  dans  les  fours  par- 
ticuliers qu'il  ne  l'était  dans  les  banaux,  au  par  delà  des  accidents  du  feu  qui 
deviendront  communs  d'après  l'adoption  par  chaque  citoyen  d'avoir  un  four 
en  sa  maison,  il  résultera  du  chauffage  de  tous  ces  fours  particuliers  une  consom- 
mation  en   bois...  i. 

Malgré  que  s'emploie  de  même,  tantôt  avec  le  subjonctif,  tantôt 
avec  l'indicatif.  Voici  un  exemple  curieux  où  il  semble  que  le  sens 
modal  se  soit  perdu  au  cours  du  développement  de  la  phrase  :  «  on  avait 
pour  eux  une  espèce  de  mépris,  "  malgré  qu'ils  valussent  mieux  " 
que  les  nobles,  et  "  qu'ils  étaient  bornés  "  au  grade  de  lieutenant  »  ^. 
Le  second  que  n'a  peut-être  rien  à  voir  avec  malgré. 

Ailleurs  on  s'est  tout  de  suite  déterminé  pour  l'indicatif  :  «  J'ai  obéi, 
"  malgré  que  j'avais  "  l'intention  de  me  rendre  dans  le  pays  de  Caen  ))^. 

1.  Observ.  du  S'  Husson  de  Sedan,  1790,  Com.  Droits  féod.,  p.  206. 

2.  Protest,  de  Dardenne,  27  sept.  1793  an  II,  Chuquet,  Lett.  1793,  p.  220. 

3.  I^app.  Delabarre,  12  août  1792,  P.  Caron,  Rapp.  Ag.  Inlér.,  t.  I,  p.  232. 


LIVRE  III 
TRAITS  PRINCIPAUX  DE  CETTE  SYNTAXE 


CHAPITRE  PREMIER 
REDOUBLEMENTS  ET  REPRISES  INUTILES 

Les  auteurs  de  poissarderies  n'avaient  pas  manqué  d'observer 
qu'un  des  traits  du  parler  populaire,  c'est  d'insister  à  l'aide  de  redou- 
blements sur  une  idée,  une  détermination,  un  rapport,  même  quand 
il  a  été  suffisamment  exprimé  :  «  A  Pasques  "  prochain  qui  vient  "  »  ^  ; 
«  attendre  "  un  peu  plus  davantage  "  »  ^  ;  «  "  pour  quant  à  l'égard  "  de 
nous  »  ^  ;  «  "  pour  au  sujet  "  du  cadet  »  *  ;  «  "  cependant  pourtant  "  »  ^  ; 
«  "  pour  afin  de  "  faire  connaître  »  ^  ;  «  "  pour  afin  d'avoir  vengeance  "  »  '  ; 
«  "  pour  à  celle  fin  "  de  réjouir»  ^. 

A  l'époque  révolutionnaire,  nous  retrouvons  ces  traits  dans  les 
phrases  de  toutes  sortes  de  gens.  Pour  renforcer  l'idée  du  présent,  à 
aujourd'hui  on  substituera  au  jour  d'aujourd'hui  :  «  les  rentes  paient 
si  cher  "  au  jour  d'aujourd'hui  ",  qu'il  ne  sera  pas  possible  à  nous  de 
les  racheter,  si  fort  peu  que  le  prix  de  rachat  soit  fixé  »  ®.  On  dira 
«  en  "  fin  finale  "  »  ^",  «  "  assez  suffisamment  "  »  ^^  etc.  A  leur  on  joint  un 
y  :  «ces  tyrans  de  cultivateurs...  ont  répondu...  que  cela  "  leur  y  " 
ôterait  du  pâturage  »i-. 


1.  Vadé,  La   GrenmUl.,  t.    III,  i).  2.S<i. 

2.  Id.,  ib.,  p.  289. 

3.  Sarc,  p.  60. 

4.  Ib.,  p.  279. 
.5.    Ib.,  p.  278. 

6.  Ib.,  p.  125. 

7.  Vadé,  Pipe  cass.,  t.  III,  p.  224. 

8.  Impromptu  du  cœur,  se.  IV,  t.  III,  p.  59. 

9.  Req.  de  la  Mun.  de  S'-Félix  de  Pommiers  (Gironde),  Com.  Droits  féod.,  p.  94. 

10.  La  Mère  Duch.,  p.  3. 

11.  Il  y   a  "  assez  suffisamment  "   de  terres  pour  s'occuper  (Pét"  Munie.  Vonges,  Lefebv., 
Quest.  agr.,  p.  151). 

12.  LifTol-le-Petit,   H'-'-Marne,  Part.  Biens  Commun.,  p.  159.  Cf.  p.  160  :  "  leur  y  "  faisait 
faire  des  rapports. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  25 


386  HISTOIIU:   DK   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

Dont  est  suivi  de  en,  à  l'ancienne  mode  :  «  "  dont  lecture  en  a  été 
faite  "  »  ^  ;  «  "  dont  les  États-Généraux  en  tiendront  lieu  "  «  ^. 

Voici  une  phrase  type  :  «  encore  aujourd'hui,  de  ces  hommes  qui  se 
disent  nouvellement  arrivés  à  Paris,  et  "  dont  en  effet  leurs  paroles  " 
annoncent  qu'ils  sont  peut-être  des  brigands  de  la  Vendée,  "  dont  on 
assure  qu'il  en  afflue  "  beaucoup  à  Paris  soutenaient...  que  l'on  avait 
graissé  la  patte  à  certain  ]iersonnage  pour  faire  rendre  ce  décret  »  •'. 

Comparez  des  phrases  comme  celles-ci,  où  il  y  a  une  redondance 
analogue,  un  possessif  venant  prendre  inutilement  la  place  d'un 
article  :  «  il  était  un  de  ceux  "  dont  j'ai  plusieurs  fois  dénoncé  son 
secrétaire  greffier  "  »*  ;  «  les  femmes  "  dont  plusieurs  de  leurs  maris 
sont  aux  frontières  «  ^  ;  «  remplacer  deux  soldats  de  contingent  "  dont 
son  neveu  en  étoit  un  "»  ^•,  «  Je  vois  encore  aujourd'hui  le  procureur  de 
cette  commune,  cultivateur  propriétaire  d'environ  quatre-vingt 
arpents  de  terre,  en  deux  fermes,  "  dont  il  en  fait  l'exploitation  " 
par  lui-même  »  '. 

Un  lieu  a  été  indiqué  au  commencement  d'une  phrase,  on  le  repré- 
sente par  un  î/  :  «  "  dans  ces  tripots,  il  s'y  rassemble  "  un  tas  d'aristo- 
crates »  ^  ;  "  «  A  l'hôtel  du  Languedoc...  11  s'y  rassemble  "  beaucoup  de 
monde  tous  les  soirs»®;  «dans  la  maison  commune,  "  oii  une  garde  nom- 
breuse s'y  trouvoit  "  réunie  »  i"  ;  «  "  où  tous  les  pauvres  infirmes...  >' 
seront  reçus  »  ^^ 

Rapprocher  une  façon  d'écrire  bien  plus  bizarre  :«  Dusseldorf,  qui 
est  de  l'autre  côté  du  Rhin,  "  où  là  "  nous  sommes  restés  six  semaines 
baraqués  »  ^2.  \\  se  peut  qu'on  ait  voulu  dire  là  où. 

On  se  sert  de  ne  que  restrictif  avec  addition  à\iulrement  ou  de  seu- 
lemenl  :  «Les  Juifs  qui"  ne  sont  autrement  guidés  que  "  par  l'appât 
du  gain  »  ^^. 

Sans  quoi  ne  suffit  pas,  non  plus  que  ou,  ou  bien;  on  les  combine  : 
«les  bouchers  obligent  de  prendre  une  tête  de  mouton  pour  trois 
livres  de  viande,  "  ou  sans  quoi  "  ils  ne  veulent  pas  vendre  »  ". 

1.  Mireur,  Sénéch.  de  Dratjiiignan,  Salernes,  p.   119. 

2.  Ib.,  p.  422. 

3.  llapp.  Charmont,  3  vt'iit.  an  11-28  dcc.  1793,  P.  Caron,  Par...  lerr.,  l.   1,  p.  350. 

4.  llapp.  Charmon;,  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  Id.,  ib.,  t.  I,  p.  349. 

5.  lUipp.  Bacon,  22  niv.  an  11-11  janv.  1794,  Id.,  ib.,  t.  II,  p.  296. 

6.  Bull.  Trib.  Révol.,  suite,  n»  du  12  oct.  1793,  p.  45. 

7.  Hapsody  d'observations,  dans  Lefebvre,  Questions  ugraire.i,  p.  176. 

8.  Happ.  Soulet,  12  sept.  1793.  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  75. 

9.  Happ.  .Monic,  1"  niv.  an  11-21  déc.  1793,  Id.,  ib.,  t.  I,  p.  317. 

10.  Bull.  Trib.  Révol.,  n"  67,  p.  272. 

11.  Doi.  Sén.  Xiort  et  S'-Maixent,  p.  205  (Pamproux). 

12.  Louis  Pillant,  Lelt.,  4  nor.  an  IV-25  avr.  1796,  Ern.  Picard,  AuServ.  de  la  Nat.,  p.  Hti. 

13.  Serg.-niaj.  Leclerc,  Letl.,  22  prair.  an   11-10  juin  1791,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la 
Nat.,  p.  48.  Mâme  en  rapprochant  autrement  de  que,  il  y  a  pléonasme. 

IL   llapp.  Pourvoyeur,  13  niv.  an  II-3  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,   t.    II,  p.  147 


REDOUBLEMENTS  ET  UKPRISES  INUTILES  387 

De  même  pour  quant  à  et  à  regard  :  «  "  quant  à  l'égard  de  moi  ", 
je  suis...  en  bonne  santé»  ^  ;  «  "  pour  à  les  gard  "  de  la  nouvelle  année  ))^: 
(;f.  «  "  pour  quant  à  moi  "  »  ^.  Egard  n'est  évidemment  pas  com])ris 
de  tout  le  monde  ;  témoin  :  «  "  vu  l'égard  à  "  l'exposé  ei-dessus  »  *. 

On  a  introduit  un  complément  d'objet  conjonctionnel  par  un  que. 
on  en  remet  un  peu  plus  loin  un  second  :  «  L'on  ])ar]e  "  que  depuis 
que  la  Vendée  a  été  battue,  qu'il  est  entré  "  dans  Paris  beaucoup  de 
figures  nouvelles  »  '  ;  «  il  est  bien  étonnant...  "  (ju'après  tant  de  trahi- 
sons, que  nous  soyons  victorieux  "  partout  »  ®;  «  je  vous  dirai  "  que 
dans  beaucoup  de  cafés  qu'il  y  a  beaucoup  "  de  citoyens  qui 
demandent  l'aumône  »  '. 

L'instinct  de  réduplication  se  traduit  de  bien  d'autres  façons 
encore.  Il  suffit  de  citer  une  phrase  comme  celle-ci  :  «  que  tout  le  monde, 
«m  payant  les  droits...  fût  fixé  "  à  la  même  égalité  "  de  payement  »  *. 
On  veut  dire  à  la  même  somme  à  payer,  au  même  paiement  :  égalité 
vient  en  quelque  sorte  concrétiser  l'idée  contenue  dans  même. 

Le  même  besoin  de  renforcement  amène  à  mettre  en  tête  un  élé- 
ment de  phrase  que  l'on  reprend  ensuite  :  «  "  Cette  ville,  baignée  par 

la  rivière  de  la  Sèvre  ",  qui ,  le  vœu  général  de  la  commune,  et 

des  paroisses  circumvoisines  est  de  solliciter  "  qu'elle  soit  rendue 
navigable  "  »  ^. 


1.  I.ctt.  du  canonn.  Martin,  29  sept.  1793,  Erii.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Xat.,  p.  138. 

2.  Munerot,  Lett.,  Révol.  Aube,  lelt.  II,  p.  92.  Cf.  Bcrn.  Oiidin,  Vol"  2^  bat.  Aube,  24  germ. 
an  11-13  avr.  1791,  Id.,  ib.,  p.  83. 

3.  Lctt.  citée  plus  haut  oe  Hem.  Oudin. 

4.  Part.  Biens  Commun.,  p.  226  (Plécy  du  Bunois). 

5.  Rapp.  de  Panetier,  4  niv.  an  11-24  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.   I,  p.  383. 

6.  9  niv.  an  11-29  déc.  1793,  id.,  ib.,  t.  II,  p.  73. 

7.  Ilapp.  Panetier,  4  niv.  an  11-24  déc.  1793,  Id.,  ib.,  t.  I,  p.  384. 

8.  Dol.  Év.  Hennés,  t.  I,  p.  488  (.S'-Pierre  de  Janzé). 

'.).  Dol.    Sén.   Niort    et    Sainl-Mnixenf,   p.  140  (S'Maixent). 


CHAPITRE    II 
L'IDÉE  PRÉVAUT  SUR  LA  FORME 


Les  rapports  s'établissent  non  entre  les  mots  et  les  formes,  mais 
entre  les  idées. 

L'idée  de  quantité  amène  des  pluriels  inattendus  :  «  il  serait  naturel 
que  les  ecclésiastiques  et  la  noblesse  fussent  assujettis...  à  payer 
les  impositions  "  de  quelques  natures  "  qu'elles  soient  »  ^  L'idée  est 
qu'il  y  en  a  de  bien  des  natures. 

Inversement,  même  quand  il  n'y  a  pas  de  distributif  exprimé, 
alors  qu'une  action  générale  doit  être  faite  par  chacun  des  individus, 
on  trouvera  le  possessif  du  singulier,  même  avec  un  sujet  pluriel  : 
«  Nous  désirons  qu'elle  [la  corvée]  continue  à  être  faite  par  entre- 
prise, mais  aussi  que  tous  les  sujets  du  prince  y  contribuent  à  raison 
de  "  sa  propriété,  de  sa  fortune  et  de  son  commerce  "  »  ^. 

1.  Dol.  Sén.  Niort  et  Sainl-^Mnixent,  p.  159  (Foinperron). 

2.  Ib.,  p.  100  (Auge). 


CHAPITRE    III 
TROUBLES  DANS  LES  RAPPORTS 

Un  des  défauts  essentiels,  et  il  met  en  lumière  l'importance  des 
règles  que  les  classiques  avaient  posées,  c'est  que  la  netteté  des 
rapports  fait  absolument  défaut. 

Entre  représentants  et  représentés  ^.  -  Rien  n'est  plus 
commun  que  de  voir  un  même  représentant  avoir  plusieurs  antécé- 
dents différents.  Les  règles  échafaudées  pour  éviter  les  équivoques 
provenant  de  cette  négligence  sont  constamment  violées  ;  pour  mieux 
dire,  elles  sont  ignorées. 

PERSONNELS  :  «  Tu  dois  connaître  le  décret...  sur  les  faits...  d'in- 
discipline dont  le  11®  bataillon  de  Paris...  s'est  rendu  coupable.  II 
[le  décret]  porte  qu'il  [le  bataillon]  demeurera  dans  la  citadelle  d'Ar- 
ras  et  ne  pourra  servir  la  République  jusqu'à  ce  qu'ils  [les  hommes 
du  bataillon]  aient  déclaré  quels  sont  les  chefs...  de  cette  insubordi- 
nation »  '-. 

C'est  pis  encore  quand  un  ils  sans  antécédent  bien  net  se  trouve 
peu  après  suivi  d'un  autre  qui  représente  un  mot  avec  lequel  le  rap- 
port qui  peut  exister  n'est  pas  très  visible  non  plus  :  «  Ces  sortes  de 
tentatives  du  domaine  étaient  fort  en  usage  avant  la  Révolution, 
"  ils  en  faisaient  [sic]  de  toutes  parts  "  ;  mais,  pour  l'ordinaire,  au 
premier  choc  "  il  lâchait  prise  "  »  ^. 

CONJONCTIFS  :  Pour  donner  une  idée  d'ensemble  du  désordre  qui 
règne,  je  citerai  la  phrase  suivante  qui  n'émane  pas  de  paysans  : 
«  c'est  à  ce  décret  de  partage  de  biens  communaux,  "  où  vous  avez 
éloigné  la  journée  où  cette  loi  doit  être  rendue  ",  "  que  vous  devez 
y  considérer  "  tous  les  fléaux  qui  pourraient  en  résulter  »  *. 

J'en  dirai  autant  de  ce  qui  suit  : 

Comme  la  commune  esl  dans  le  cas  de  jirocéder  contre  lui  pour  les  lui  faire 

1.  Voir  P.  et  L.,  pp.  196  et  suiv. 

2.  Com.  Sal.  p.  à  Dûment,  Aul.,  .4c/.  Coin.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  86. 

3.  Le  dernier  (7  représente  sans  doute  le  domaine,  tandis  que  le  premier  ils,  plus  vague, 
désigne  les  gens  du  domaine,  administrateurs  et  inspecteurs,  dont  il  est  question  dans 
l'alinéa  précédent  (Pét.  Groupe  de  Comnum.,  distr.  de  Rouen,  Part.  Biens  Commun.,  p.  282). 

•1.  Pét»  Soc.  d'amis  de  la  lib.  et  de  l'égal.,  Maine-et-Loire,  Part.  Biens  Commun.,  pp.  o07 
et  suiv. 


390  HISTOIRK    ItE    F.A   LANGIK   FRANÇAISK 

rendre  tant  les  usages  que  mats  de  terre  ^  qu'il  a  anlicipé  qui  servoient  à  faire 
paistre  les  bestiaux  de  tous  les  habitans,  petit  propriétaire  -,  même  dévasté  nos 
dittes  ^  usages,  qui  sont  en  bois  *,  fait  couper  tous  les  arbres  fruities...  a  pri- 
sent ^  ne  veux  plus  souffrire  personne  ;  quand  quelqu'un  ^  vont  dans  ses  fausses 
propriétés,  il  les  introduit  devant  le  juge  de  paix  ;  cet  homme  nous  tient  tou- 
jours et  nous  montre  j)ar  ses  propres  actions  une  influence  (jui  fait  agir  par  ses 
façons  '. 

Qu'il  seroit  enjoint  aux  pro[>riétaircs  qui  ont  fait  démolir  des  Fermes  pour 
joindre  à  d'autres  occupations  seraient  tenus  de  faire  reconstruire  ^. 

Parfois  la  phrase  reste  en  suspens  :  «  Quant  à  la  police,  ce  n'est 
qu'avec  bien  de  la  peine,  des  soins,  de  douceurs  et  entouré  de  la 
force  armée  »*.  On  dirait  que  le  rédacteur  n'a  pu  aller  jusqu'au  bout 
de  sa  pensée  ^". 

1.  lulit.  :  nias  de  terre. 

2.  Suppléez  :  qu'il  a. 
i.   lîdit.  :  nos  dits. 

4.  Suppléez  :  qu'il  a. 

5.  Supp'éez  :  (7. 

6.  lîdit.  :  quelques-uns. 

1.  Ici  le  texte  devient  peu  compréhensible,  (l'ol"  d'ini  j^r.  d'iiab.  de  Cliarciiloniiay, 
Cher,  Purt.  Biens  Commun.,  p.  439,  Arch.  Nat.,  pi»  329.) 

S.  Proj.  d'anu'l"  Soc.  républ.  d'Offekerque,  Lefebvre,  Que.st.  agr.,  p.  189. 

9.   Letl.  au  maire  de  Lavaur-Castel,  3  niv.  an  11-24  déc.  179.'5,  .\dher,  Subsisl.  Tout.,  p.  36. 

10.  Cf.  //  serait  très  avantageux  pour  le  public  que  la  Convention  nationale  décrélerail  de 

rétablir  et  rebitir  toutes  les  fermes  qu'on  a  démoli  cl  incorpore  les  terres  dans  d'autres  fermes 

depuis  20  à  30  années  et  de  défendre  aux  cultivateurs  d'exploiter  deux  fermes  soit  en  propriété, 

.soit  à  Inqer  (Rapsody  d'observations...,  dans  Lefebvre,  Quesl.  agraires,  p.  17  4). 


CHAPITRE    IV 
L  IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS 

Formes  indistinctes.  —  Au  commencement  de  ce  chapitre,  je 
ne  puis  me  dispenser  de  rappeler  brièvement  un  fait  essentiel,  c'est 
que  la  distinction  de  quil  et  de  qui  était  récente,  et  qu'elle  avait 
été  l'œuvre  des  grammairiens  ^,  attelés  depuis  Vaugelas  à  faire  une 
distinction  absolue  entre  deux  éléments  de  phrase,  dont  le  rôle  et  la 
nature  étaient  si  divers  :  d'une  part  le  conjonctif  qui,  de  l'autre  que 
suivi  de  il. 

Le  malheur  voulait  que  la  prononciation  fût  identique,  que  s'éli- 
dant  sur  Vi  de  il  et  l  final  ne  se  faisant  pas  entendre.  On  peut  voir 
dans  Thurot  ^  avec  quelles'  réserves  les  théoriciens  imposaient  de 
faire  sonner  /  devant  consonne  :  «  Pour  éviter  des  équivoques,  il  vaut 
mieux  prononcer  l  »,  opinait  de  Wailly,  à  la  veille  de  la   Révolution. 

A  une  règle  si  peu  ferme  et  qui  ne  s'appliquait  qu'au  «  langage 
soutenu  »,  l'usage  ne  s'était  naturellement  pas  conformé.  On  disait  : 
i  client  et  je  sais  qui  vient  (qu'il  vient). 

Devant  voyelle,  l  sonnait  :  je  sais  quil  a  du  bien.  Mais  cela  ne  suf- 
fisait pas  pour  établir  nettement  la  distinction  de  qui  et  de  quil,  et 
en  donner  le  sens  profond. 

Dans  ces  conditions,  il  était  impossible  qu'une  foule  de  gens,  igno- 
rants des  règles  grammaticales — où  les  eussent-ils  apprises? — no 
brouillassent  pas  les  deux  formes.  Des  exemples  sans  nombre,  malgré  la 
restitution  qu'on  a  faite  arbitrairement  des  textes,  pourraient  être 
allégués.  Commençons  par  les  illettrés.  Féaz  écrit  régulièrement  quil 
pour  qui  :  «  ils  ont  mis  en  bas  tous  les  serubin,  les  anges  et  les  saints, 
"  qu'ils  "  étaient  autour  du  grand  crucifix  »  ';  «  il  y  avait  un  prêtre  avec 
un  soldat  piédmontais  "  quils  se  sont  venu  promenez"  jusqà  Saint- Jul- 
lien  »  *  ;  «  environ  le  8  ou  le  9  du  moi  de  may  tous  les  soldats  "  qu'ils  " 
étaient  en  Valloire  et  tous  ceux  "  qu'ils  "  était  en  Valmeinier  et 
une  cantitez  "  qu'ils  "  étaient  à  Saint-Michel,  ils  sont  tous  montez 
par  les  montagnes  »  ^. 


1.  Voir  H.  L.,  t.  III,  p.  293. 

2.  T.  II,  p.  143. 

3.  Journ.,  p.  458. 
•1.  Ib.,  p.  441. 

3.  Ib.,  p.  465. 


392  HISTOIRE    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Paulin  (de  Monteux)  en  fait  autant  :  «  L'assemble  qu'on  avoit  composé 
à  Carpentras  de  chaques  commune  "  qu'il  "  avoit  envoyé  des  députés  »  ^  ; 
«  il  y  a  eu  de  fusiliade  qui  venoit  dedans  le  boy  dune  troupe  "  quil  " 
étoit  caché  de  la  part  de  la  noblesse  et  du  cierge  »  ^  (Entendez  :  il  y  a  eu 
des  fusillades  qui  venaient  de  l'intérieur  du  bois  d'une  troupe  qui  était 
cachée  de  la  part  de  la  noblesse  et  du  clergé)  ;  «ila  couché  120  soldats 
qu'il  "  étoit  "  de  Marseille  ^  »  ;  «...  la  fixité  des  maximes  "  qu'ils 
doivent  conserver  à  la  nation  son  gouvernement  monarchique  »  *. 

Citons  quelques  autres  exemples  pris  à  des  textes  divers  : 

1°  QU'ILS  POUR  QUI.  — «  Ce  qu'attendant  votre  bonne  justice,  nous 
persistons  avec  les  sentiments  de  vrais  républicains  "  qu'ils  jurent  " 
une  haine  éternelle  à  tous  les  tyrans,  et  cela  pour  à  jamais  vivre  dans 
l'égalité  et  liberté  »  ^  ;  «  il  y  a  un  grand  murmure  parmi  les  serruriers 
et  cordonniers  "  qu'ils  se  plaignent  qu'ils  sont  en  réquisition  "  »  ®  ; 
«  obtenir  un  secours  presant,  secours  "  qu'il  sera  remis  sous  peu  de 
tems  "  »  '  ;  «  la  portion  "  qu'il  nous  revient  sur  iceux  "  »  ^  ;  «  un  livre  mys- 
tique... qui  n'était  lu,  "  à  ce  qui  paraît  ",  que  par...»*  ;  «  il  a  été  arrêté 
que,  conformément  à  la  lettre  du  représentant  du  peuple  Albert  "  qu'il 
demande  à  connaître  "les  terroristes...  w^";  «"ce  quile  "  nous  console  »^^. 

2°  QUI  POUR  QU'IL.  —  Voici  une  phrase  type  :  «  vous  direz  à  mon 
perre  "  qui  represante  qui  la  deux  enfans  "  »  ^^.  Comparez  :  «tous  les 
renseignements  "  qui  leur  est  possible  "  »  ^^  ;  «  une  entreprise  curieuse 
par  "  les  guérisons  qui  s'en  suivra  "  »  ^*. 

Toutefois,  il  faut  y  prendre  garde,  et  ne  pas  rétablir  inconsidéré- 
ment qui  au  lieu  de  quil,  ou  inversement,  comme  on  l'a  fait  trop  sou- 
vent. Examinons  la  phrase  suivante  :  «  Dont  il  y  avait  la  majeure  partie 
"  qu'ils  "  n'auraient  pas  eu  assez  de  bien  pour  payer  lesdits  arré- 
rages; le  seigneur  les  obligea  de  payer...»  ^^.  On  est  tenté  de  substituer 

1.  Journ.,  p.  134. 

2.  Ib.,  p.  136. 

3.  Ib.,  p.  140. 

4.  Dol.  Neufchùt.  c.  Br.,  p.  13,  Baillolet.  Les  exemples  sont  extrêmement  nombreux  dans 
ce  texte. 

5.  Villeton,  Lot-et-Gar.,  1"  nov.  1792,  Part.  Biens  Commun.,  p.  506. 

6.  Rapp.  Jarousseau,  14  niv.  an  II-3  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  134. 

7.  Longuet,  Lett.  à  Bailly,  Tuetey,  Ass.  Pub.,  t.  I,  p.  90. 

8.  Part.  Biens  Commun.,  p.  56,  cité  plus  haut  ;  édit.  :  qui. 

9.  Soc.  pop.  Dreux,  p.  129. 

10.  21  flor.  an  III-IO  mai  1794,  Conim.  de  Moussey,  Rcvol.  d.  l'Aube,  1911,  p.  102. 

11.  Lett.,  cit"  Bertout,  7  oct.  an  II,  Arch.  Nat.,  Pol.  Gén.,  F'  4596,  plaq.  11. 

12.  Munerot,  Lett.  Révol.  Aube,  t.  L  p.  92. 

13    Rapp.  du  29  sept.  1793,  P.  Caron,  liapp.  Aij...  Iniér.,  t.  l,  p.  219. 

14.  L'nguet,  Lett.  à  Bailly,  Tuetey,  Ass.  Pub.,  t.  L  p.  90.  Je  crois,  malgré  le  peu  de  con- 
naissances grammaticales  de  l'auteur,  qu'il  n'a  pas  mis  qui  s'en  suivra  pour  qui  suivront, 
mais  pour  :  qu'il  s'en  suivra. 

15.  licq.  Mun.  de  S'-Félix-de-Pommiers  (Gironde),  Com.  Droits  féod.,  p.  95. 


L'IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS  393 

qui  à  quils.  Je  ne  serais  pas  de  ce  sentiment  ;  je  crois  plutôt  que  nous 
avons  affaire  au  tour  populaire  bien  connu  :  il  y  en  avait  beaucoup 
qu'ils  ne  savaient  pas  ce  qu'ils  voulaient  faire,  c'est-à-dire  qui  étaient 
dans  une  situation  d'esprit  où  ils  ne  savaient  pas... 

Ailleurs,  je  donnerais  des  interprétations  analogues  :  «  N'ayant  pas 
voulu  y 'laisser  reposer  les  dits  troupeaux;  "  qu'ils  ont  été  obligés  " 
d'aller  chercher  ailleurs  d'autres  pâturages  »  ^.  Il  me  semble  que  ce  que 
est  celui  dont  se  sert  la  langue  populaire  pour  introduire  une  conclu- 
sion :  de  sorte  que. 

«  Cit  le  jeneral  Houchard  avoit  voulu  avansser  comme  il  oroit  dut 
faire  avecque  sa  colonne  "  quile  "  devoit  les  prendre  par  derrière  il 
nous  [n'en  ?]  auroit  pas  sortir  un  de  leur  armée  »  ^.  Quoique  l'auteur 
écrive  en  divers  endroits  quile  pour  qui,  on  se  demande  s'il  ne  faut 
pas  traduire  attendu  que. 

Substitution  des  conjonctifs  les  uns  aux  autres.  —  On 
trouvait  dans  Vadé  les  combinaisons  cocasses  qu'on  prête  aujour- 
d'hui aux  gendarmes  :  dont  auquel,  dont  à  quoi  :  «  un  bonheur  aussi 
heureux  que  celui  dont  est  la  naissance  superbe  "  dont  auquel  " 
Madame  la  Dauphine  vient   de   mettre  au   monde  »  ^  ;  «  C'te   dame 

dont  à  qui  "  vous  avez  vendu  c'te  grosse  carpe  œuvrée  pour  une 
laitée  »  *. 

Ces  moqueries  sont  très  significatives.  Elles  supposent  l'oubli 
total  de  la  valeur  casuelle  dans  les  conjonctifs  tels  que  dont  :  «  le  jeune 
garçon  "  dont  vous  m'avez  envoyé  "  pour  qu'il  me  présente  vote 
offrande  »  ^. 

Des  écrits  révolutionnaires  présentent  dont  il  pour  qui  :  «  Ledit  décla- 
rant... descendit  prévenir  le  traiteur  qu'il  avoit  chez  lui  un  homme 
suspect  "  dont  il  lui  avait  remis  "  cinquante  louis  d'or...  »  *;  «  au  nom 
de  la  société  républicaine  de  Villecroze  "  dont  y  est  composé  "  d'en- 
viron onze  cents  âmes  de  population  »  '. 

Dans  l'exemple  qui  suit  :  «  il  n'y  a  pas  de  maison  qui  se  nomme  la 
maison  à  Cottée  "  dont  il  vient  de  nous  déclarés  "  »  *,  faut-il  considérer 
que  déclarer  équivaut  dans  la  pensée  du  rédacteur  à  parler  dans  sa 


1.  Dol.  vie.  d'Alais  Montalet,  Com.  Droits  féod..  p.  397. 

2.  Lett.  du  cit»  Bertout,  7  oct.  an  II,  Arch.  Nat.,  Pol.  gén.,  F'  4596,  plaq.  11. 

3.  Scène,  1785,  t.  IV,  p.  235-236. 

4.  Raccol.,  se.  XV,  t.  III,  p.  30. 

5.  Vadé,  La  GrenouilL,  t.  III,  p.  273. 

6.  Déclaration  d'un  caporal  de  garde  au  Temple,  Proe.  Le  Melletier,  d.  Wallon,  Trib. 
Révol.,  t.  III,  p.  359. 

7.  La  Révol.  fr.,  1901,  t.  XL,  p.  139. 

8.  Inlerr.  André  Chénier,  cité  plus  haut. 


394  HISTOIRE   DK   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

déclaration,  ou  bien  dont  est-il  simplement  employé  pour  que  à  la 
manière  populaire  ? 

DONT  pouK  où.  —  «  ...  Il  faut  que  nos  ennemis  soient  terrassés  dans 
"  cette  campagne  dont  nous  entrons  "  »  ^  ;  «  l'on  nous  a  fait  monter 
au  camp,  "  dont  il  me  paraît  que  je  me  plairais  bien  "  si  les  vivres 
n'étaient  pas  si  chers  »  ^  ;  «  vous  leur  direz  qu'il  est  le  premier  lieute- 
nant de  la  compagnie  "  dont  je  sers  "  »  *  ;  «  une  lettre  que  je  envoyez  a 
monsieur  de  Marmont,  "  donc  j'avais  mis  un  assignat  "  de  dix  livre  »  *  ; 
«  nous  a  vont  été  au  siège  de  Boilduc  "  donc  nous  na  vont  pas  eu  de 
pinne  du  tous  "  »  ^  ;  «  il  faut  que  nous  assiégions  Charleroi,  "  dont  il 
y  a  cinq  mille  émigrés  "  de  France  »  ^. 

DUQUEL  POUR  QUE  OU  LEQUEL.  —  «  Un  billet  à  ordre...  "  duquel 
billet  "  les  caissiers  n'étant  pas  en  état  de  l'acquitter  »  '. 

DONT  POUR  ^1  QUOI  ou  AUQUEL.  —  ((  Une  seule  et  même  imposi- 
tion "  dont  les  trois  États  seraient  assujettis  "  »  *. 

AUXQUELS  AU  SENS  DE  OÙ,  ESQUELS.  --  C'cst  peut-être  un 
archaïsme,  conservé  en  province  :  «  ils  nous  empêchent  d'aller  dans 
nos  prairies  mêmes,  "  auxquelles  elles  sont  enclavées  "  »  *.  «  Les  besoins 
urgents  "  auxquels  nous  nous  trouvons  "  de  recevoir  promptement  des 
subsistances»  ^^,  présente  le  pluriel  d'un  conjonctif  correct  au  singulier. 

Pronom  pour  adjectif.  —  «  Que  toutes  les  amandes...  soient 
paiées  au  pauvrier...  "  à  qui  jiauvrier  "  les  officiers  publics...  donne- 
ront acte  et  pouvoir»  ^^ 

Jj'envahissement  de  que.  —  Un  assez  grand  nombre  de  phrases 
présentent  des  que  dans  des  compléments  de  lieu,  de  temps,  de  manière, 
comme  ici  :  «  Je  me  propose  d'y  rester  jusqu'au  21,  "  que  [=  où]  j'en 
partirai  "  pour  visiter  les  places  maritimes  »  ^^  ;  «  j'y  trouvai  une  assem- 
blée de  députés  de  toutes  les  Sociétés  populaires  du  Midi  qui  agissait 

1.  Uapi).  Charniont,  27  niv.  an  11-16  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  11,  p.  392. 

2.  Lctl.  de  Louis  Parmantié,  vol"  au  Bat.  de  la  Creuse,  Lett.  Réuol.  Aube,  1911,  p.  81. 

3.  Id.,  ib.,  p.  82. 

4.  Munerot,  Lelt.  Réuol.  Aube,  lctl.  IV,  p.  94. 

5.  Id.,  ib.,  p.  96. 

6.  Lctt.  de  Gabriel  Rouget,  16  prair.  an  11-4  juin  1794,  Ern.  Picard,  Au  Sert),  de  la  Kat., 
p.  152. 

7.  Anz.  el  Aniche,  t.   II,  p.  20.5. 

8.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixenl,  p.  272  (Verrines). 

9.  Pét»  P16cy-du-Bunois  (S.-ct-M.),  18  juin  1792,  Par/.  Biens  Comm.,  p.  225.  Cf.  dans 
h'S  fermes  "  auxquelles  il  devrait  y  avoir  des  bi'tes  aumailles  "  (Ib.).  J'ai  conté  comment  «im- 
fiucllcs  avait  remplacé  esquelles. 

10.  Aux  Adm.  du  Dép.  de  la  Haute-Gar.,  2  vend,  an  III-23  sept.  179L  Adher,  Subsist. 
Tout.,  p.  233. 

11.  Dol.  FI.  Mar"",  t.  II,  p.  321  (Petite-Synthe). 

12.  Aul.,  .U-t.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XTV,  p.  140. 


L'IMBROGLIO  DES  CONJO.NCTIFS  395 

presque  "  dans  le  sens  qu'aurait  agi  "  celle  que  les  Girondins  voulaient 
établir  à  Bourges  »  i;  «  un  des  membres  y  a  fait  un  discours  qui  rappe- 
lait entièrement  "  la  manière  que  "  [—  dont]  la  Révolution  française 
avait  eu  lieu  2»:  «voilà,  citoyens,  "  de  la  manière  que  "  nous  nous  con- 
duisons "  »  ^  Rien  de  nouveau  dans  tout  cela.  Les  auteurs  eussent  pu 
s'autoriser  d'exemples  très  classiques. 

Mais  le  que  tend  non  seulement  à  se  maintenir,  il  envahit.  Un 
instinct  incoercible  en  fait  le  conjonctif  essentiel,  presque  unique. 

Il  y  a  des  cas  où  on  est  embarrassé  de  rendre  par  un  équivalent  ce 
que  de  ligature,  dont  nous  parlerons,  et  qui  rattache  l'une  à  l'autre 
toutes  sortes  de  propositions  par  un  lien  logique,  quelquefois  extrê- 
mement ténu  :«  A  l'instant  saisit  un  des  citoyens  par  le  collet,  auquel 
il  a  donné  trois  coups  de  poing,  et  aussitôt  met  la  main  sur  son  sabre, 
et  [en  ?]  appelant  la  force  armée,  "  qu'ils  sont  montés  sur  le  champ  "»  *. 

Je  suis  persuadé  qu'un  dépouillement  attentif  des  textes  popu- 
laires montrerait  que  ce  développement  de  que  dans  divers  emplois 
n'a  pas  cessé  depuis  le  xvi®  siècle.  En  voici  une  preuve  entre  mille  : 
.Jean  Giraud,  seul  protestant  du  village  des  Hières  (Isère),  a  donné 
un  récit  de  son  évasion  ^. 

elle  [ma  sœur]  perdait  courage  et  de  même  les  guides,  pour  l'injure  du  temps, 
liluie,  neige  et  glace,  le  jour  venant  que  les  habits  étaient  gelés  sur  le  corps. 

Nous  bûmes...  chacun  une  demie  tasse  d'eau  de  vie,  que  ma  sœur  en  avait  une 
bouteille    (p.   36). 

QUE  POUR  CE  QUI.  — -  «Que  les  décimateurs  soient  tenus  de  payer 
audit  bureau  mille  livres,  "  qu'est"  à  peu  près  le  tiers  de  leur  revenu»  ®. 

QUE  POUR  QUI.  — «Un  bon  curé,  foutre,  "qu'est  doux,  humain,  cha- 
ritable et  qu'à  de  la  science  "  »  '  ;  «ce  serait  avoir  ajouté  à  leur  cou- 
rage le  bien  général  d'avoir  fait  sortir  hors  de  leurs  murs  des  milliers 
de  filous  et  de  brigands  "  que,  s'il  leur  avait  été  possible,  auraient 
itidé  "  à  renverser  la  constitution  w®. 

-Mais  les  exemples  sont  rares  et  quelques-uns  sentent  l'artificiel. 
Ainsi  le  suivant  n'est  pas  net  :  «toutes  les  fabriques  désignées  ci-contre 
sont  en   grande  souffrance  depuis  la   Révolution,   qui    avant    cette 

1.  Ricord,  de  Nice,  1"  pliiv.  an  11-20  janv.  1794,  .\ul.,  Acl.  Corn.  Sal.  p.,  t.  X,  p.  351. 

2.  Fricasse,  p.  125. 

3.  Lett.  au  Maire  de  Lavaur,  8  niv.  an  11-29  déc.  1793,  Adher,  Subsist.  TouL,  p.  36. 

4.  Rapp.  Jaroiisseau,  14  niv.  an  II-3  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  154. 

5.  Le  ms.  a  appartenu  à  M.  Monnet,  ancien  notaire  à  Vevey,  domicilié  ensuite  à  Pampi- 
gny.  Voir  E.  Combe,  Les  réfugiés  de  la  Révocation  en  Suisse.  Lausanne,  in-S",  pp.  34  et 
suiv. 

6.  Dol.  Sl'ii.  Toul.  et  Comm.,  p.  151  (Saubens). 

7.  P.  Duch.  de  la  rue  Thibaut.,  Gde  Col.  c.  ceux  qui  mett.bât.  d.  I.  jambes  Const.,  p.  8. 
N'adé  disait  déjà  :  ma  fille  "  qu'est  "  rt  nourrice  (Pipe  cass.,  t.  III,  p.  221). 

■S.  Dép.  des  filous,  29  mai  1791,  Aul.,  Jacob.,  t.  Il,  p.  463. 


396  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

époque  employaient  l'une  et  l'autre  ensemble  les  trois  quarts  des 
ouvriers  de  cette  commune  et  "  que  "  maintenant  par  les  pertes 
essuyées  et  les  pillages  des  ennemis  dans  leurs  différentes  invasions, 
n'en  emploient  plus  qu'environ  un  quart,  dont  la  majeure  partie 
des  autres  sont  devenus,  par  le  manque  de  travail,  à  charge  de  la 
commune  »  ^.  Il  faut  peut-être  lire  qui. 

QUE  POUR  DONT  ^.  —  «Le  terme  de  trente  ans  de  possession,  "  que 
nous  avons  parlé  plus  haut  "  «^  ;«des  biens  "  qu'il  se  sont  emparés  " 
restent  attachés  à  leurs  maisons  »  *  ;  «je  vous  ferai  passer  une  note  "  de 
ce  que  j'ai  besoin  "  »  ^  ;«  plusieurs  lettres"  que  je  vous  ai  fait  part  "»  ^ 
«  quels  étoient  "  les  moyens  qu'il  s'étoit  servi  "  pour  lui  faire  parvenir  »  ^ 
«il  est  une  autre  chose  "  qu'il  est  de  notre  devoir  de  vous  instruire"»  * 
«ce  que  nous  désirons  savoir...  et  "  que  nous  vous  supplions  de  nous 
instruire  "  »  ®  ;  «les  biens  "  qu'ils  savaient  emparés  "  »  ^^  ;  «le  conseil 
témoigne  au  pétitionnaire  l'indignation  que  lui  inspire  sa   hardiesse 
"  après  ce  qu'il  vient  d'être  témoin  "«^^  ;«la  ville  d'Angers  et  beaucoup 
"  que  je  ne  sais  pas  le  nom  "«^^^(c  j'ai  été  hier  au  spectacle,  rue  Faydeau, 
où  l'on  a  donné  une  pièce  VOfficier  de  fortune,  "  que  tous  les  endroits 
patriotes  ont  été  applaudis  "  de  tous  les  spectateurs»  ^'. 

Je  ferai  ici  une  observation  analogue  à  celle  que  j'ai  faite  plus 
haut  :  substituer  dont  à  que,  ce  serait  peut-être  doimer  à  la  phrase 
une  unité  et  une  cohésion  qu'elle  n'a  pas, 

QUE  pouB  AUQUEL.  — «"  L'imposition  qu'ils  nous  ont  condamnés  "«i*  ; 
«  un  soulagement  "  au  menu  peuple  que  leurs  moyens  ne  permet- 
taient pas  "  d'acheter  du  bois  »  ^^. 

QUE  POUR  où.  —  «C'étaient  ces  brigands  de  Benavante,  "  la  ville 
que  j'ai  fait  pénitence  sur  les  escaliers  "  »  ^^  ;  «comment  il  connoit  "  la 

1.  Sialist.  an  V,  Nord,  p.  92. 

2.  Déjà  auparavant  :  la  fraude  "  que  "  le  banqueroutier...  peut  user  en  ces  circonstances 
(Dol.  Jug.  et  Cons.  d'Alençon,    dans  Cah.  Dol.   V.  d'Alençon,  éd.    Jouanne,  1929,   p.  19). 

3.  Maine-et-Loire,  Part.  Biens  Conmi.,  p.  509. 

i.  Deux  hab.  du  iiamcau  de  Beslival  (Oise)  à  la  Conv.,  Part.  Biens  Commun.,  p.  541. 

5.  Lett.  du  soldat  Michel,  12  llor.  an  lll-l"  mai  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.de  la  Nat., 
p.  81.  Cette  façon  de  parler  est  encore  courante. 

6.  Lctt.  de  Paderno,  gendarme,  27  flor.  an  11-16  mai  1794,  Id.,  ib.,  p.  200. 

7.  Interr.  de  Le  Melleticr,  Oor.  an  II,  d.  Wallon,  Trib.  RévoL,  t.  III,  p.  360. 

8.  Aux  Adni.  du  distr.  de  Toul.,  22  mess,  an  11-10  juil.  1794,  d.  Adher,  Subsist.  TouL, 
p.  159. 

9.  Adres.  Munie.  Sérignac  (Lot-et-Gar.),  Com.  Droits  féod.,  p.  343. 

10.  Deux  iiab.  du  hameau  de  Beslival  (Oise)  à  la  Conv.,  Part.  Biens  Commun.,  p.  541. 

11.  Comm.  de  Par.,  25  germ.  an  11-14  avr.  1794,  Ann.  de  la  Révol.,  n°  59,  30  germ.  an  H, 
p.  8. 

12.  Lett.  du  soldat  Fr.  Canut,  10  therm.  an  11-28  juil.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la 
Nat.,  p.  162. 

13.  Rapp.  Panelier,  21  sept.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  157-158. 

14.  LifT.  -le-Pelit  (H"^-  Marne),  Part.  Birns  Commun.,  p.  16. 

15.  Dol.  Baill.  Arques,  d.  Le  Parquier,  o.  c. 

16.  Chatton,  Cah.,  p.  68. 


L'IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS  397 

maison  à  Cottée  et  les  citoyens  qu'il  demeuroit  alors  "...  »  ^;  «on  n'a 
pas  enlevé  le  grain  de  cette  grange  "  qu'il  y  en  avoit  beaucoup  "  »  ^. 

QUE  POUR  A  QUOI.  —  «  Ah!  si  l'on  connaissait  "  tout  ce  que  nous 
sommes  assujettis  "  »  ^. 

QUE  PARASITE,  —  De  prochc  en  proche  que  gagne  du  terrain. 

D'abord  il  s'agglutine  à  d'autres  conjonctifs  :  «  pour  une  chose  "  où 
qu'on  "  a  la  loi  sous  les  yeux  »  *  ;  «  il  arrive  quelquefois  "  où  que 
les  jurés  peuvent  prendre  l'intérêt  "  du  marchand  »  ^. 

DONT  QUE.  —  «  J'ai  reçu  une  lettre  de  vous  il  y  a  plus  de  cinq  mois 
de  cela,  "  dont  que  vous  me  marquiez  "  que  mon  frère  est  mort  »  ®. 

On  l'ajoute  aux  interrogatifs  pourquoi,  comment  '  :  «  "  Pourquoi 
qu'Allicaut  a  été  destitué  "  »  ^  ;  «je  me  suis  informé  à  plusieurs  "  pour- 
quoi qu'il  y  avait  tant  d'ouvriers  "  qui  perdaient  leur  temps  »  ^;  «je 
veux  dire  le  "  mode  pourquoi  qu'il  nous  empêche  de  partager  "  nos 
usages  »  ^°  ;  «  j'ai  entendu  des  citoyens  dire  :  "  comment  que  nous  allons 
faire  ".  Il  n'y  a  plus  de  bois  aux  chantiers  »  ^^ 

De  là  tout  naturellement  cest  pourquoi,  que  :  «  comme  voilà  la  saison 
qui  commence  à  approcher...  "  c'est  pourquoi  que  "  si  les  bestiaux 
continuent  à  y  aller  ...  nous  ne  pourrons  récolter  aucune  chose  »  ^^  ; 
«"  c'est  pourquoi  que  "  tant  de  malheureux  soldats  s'égarèrent»  ^^. 

On  le  trouve  devant  de  :  que  de  remplace  de  :  «  Ne  cessait  pas  "  que 
de  nous  nuire  "  »  i*. 

Il  y  a  plus,  il  s'incorpore  aux  mots.  Munerot  ne  connaît  pas  ainsi. 
il  écrit  quinsy  :  «  mes  plus  grande  satisfaction  cest  daprandre  que 
monsieur  le  fils  se  porte  bien,  "  quinsy  que  vous  "  et  mademe  et  men- 
meselle  »  ^^  ;  «  quelle  triste  nouvelle  "  que  j'apprends  "  tout  aussitôt  que 
j'ai  eu  fait  la  lecture  de  votre  lettre  »  ^^  ;  «  tout  paraît  assez  abondant  en 

1.  Interr.  André  Chdnier,  cité  plus  haut.  Ou  peut  entendre  où,  chez  qui  il  demeurait, 
ou  bien  qui  y  demeurait. 

2.  Paulin  (do  Monteux),  Journ.,  p.  134.  Le  sens  pourrait  être  à  la  rigueur  :  a'ors  que. 

3.  Dol.  Son.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  272  (Verrines). 

4.  Père  Duch.  Roijal.,  Verte  sem.  à  la  Munie,  p.  3;  cf.  vous  êtes,  foutre,  des  philosophes, 
comme  des  boules  de  savon  que  font  les  enfants  "  où  que  Von  voit  "  le  bleu  du  ciel  (Ib.,  Gr. 
Repr.  à  l'Acad.,  p.  7). 

5.  Rapp.  Pourvoyeur,  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  P.  Garon,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  368. 

6.  Lett.  de  Bénard,  Saumur,  2  sept.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  20. 

7.  Voir  plus  haut  à  l'interrogation. 

8.  Rapp.  Monic,  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  IL  p.  365. 

9.  Rapp.  Monic,  21  niv.  an  11-10  janv.  1794.  Id.,  ib.,  p.  291. 

10.  Pét"  Fr.  Harlin,  Pro3.  Comni.  Tours-sur-Marne,  4  févr.  1793,  Part.  Biens  Commun.. 
p.  516. 

11.  R  ipp.  Monic,  13  niv.  an  II-2  janv.  1794,  P.  Garon,  Peu-...  Terr.,  t.  IL  p.  145. 

12.  Péti  Munie.  Berthenonville  (Eure),  30  mars  1793,  Part.  Biens  Commun.,  p.  456. 

13.  Boulogne,  Mém.,  p.  135. 

14.  Cap.  Frenaye,  3  niv.  an  III-23  déc.  1794,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  62. 

15.  Lett.  Révol.  Aube,  Lett.  V,  p.  94. 

16.  Lett.  de  Louis  Pillant,  25  mess,  an  VI-13  juil.  1798,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  ta  Nat., 
p.  195. 


398  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

viande  de  bouc?ierie  et  la  volaille  "  que  j'en  vois  plus  qu'à  l'ordinaire, 
que  [est]  on  ne  peut  plus  chère  "  »  i. 

On  trouve  de  vraies  cascades  de  que  de  toute  nature  entremêlés  : 
«  plusieurs  m'ont  répondu  </we  la  demande  de  l'arpentage  que  j'ai  pn»- 
posé  de  le  faire  arpenter  que  c'était  très  coûteux.  .J'ai  répondu  que 
pour  rendre  justice  quil  ne  fallait  pas  prendre  garde  au  coûtage. 
que  ceux  qui  n'ont  point  déclaré  juste  seraient  coupables  [eoni|i- 
tables  ?]  du  dommage  [des  dommages]  et  l'intérêt  »  2. 

Décomposition  du  rapport  conjonctif.  — On  s'imagine  ce  que 
deviennent  dans  ces  conditions  les  constructions  conjonctives  un  peu 
compliquées. 

Les  phrases  relatives  en  même  temps  que  conjonctionnelles 
demeurent  communes.  En  voici  une  pourtant  d'une  forme  démodée 
et  qui  sent  la  syntaxe  populaire,  car  un  que  y  tient  lieu  de  dont  : 
«  il  y  a  encore  une  autre  petite  forêt...,  "  que  les  anciens  disaient 
qu'elle  nous  appartenait  "  »  ^. 

Une  femme  relativement  instruite  écrira  :  «  La  LaureiKHî  prêtait 
tous  ses  soins  à  ne  leur  demander  que  celles  "  dont  elle  présumait 
être  depuis  longtemps  en  magasin  chez  eux  "  »  *. 

On  est  dans  l'impossibilité  de  comprendre  et  de  reproduire  une 
construction  telle  que  :  de  la  parole  duquel  je  ne  pow^ais  pas  douter, 
on  y  substitue  un  autre  tour  :  «  cette  guerre  "  dont  on  ne  s'est  point 
assez  pénétré  de  l'importance  "  »  *. 

«  "  Ceuses  qu'on  lui  en  a  gardé  plus  de  moitié  "  »  ^  ;  «  mais  les  Fran- 
çais, "  que  rien  ne  leur  échappe  ",  les  savaient  bien  avoir  par  la  voix 
des  paysans  »  '  ;  «  la  jolie  rosière  "  que  le  foutu  abbé  avait  voulu  la  "...  »  ". 

Mais  en  outre  on  trouve  des  contructions  où  des  oonjonctifs  sont 
visiblement  dépouillés  de  leur  valeur  casuelle. 

Comparez  d'une  part  :  «  je  suis  arrivé  en  bonne  santé,  "  auquel  je 
désire  que  la  présente  vous  trouve  de  même  "  »  ^  ;  et  d'autre  pari  : 
«  c'est  là  que  viennent  ces  braves  gens  "  auxquels  on  a  la  bonhomie  de 
croire  à  ce  qu'ils  disent  "  »  ^"  ;  «  "  on...  campa...  couvert  des  fortifications 


1.  Rapp.  Panetier  3  niv.  an  11-23  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  366. 

2.  Pét"  Fr.  Harlin,  proc.  Comm.  Tours-siir-Marne,  Part.  Biens  Commun.,  p.  516. 

3.  Siippl.  Commun.  Rieding  et  Eich  (Meurthe),  Com.  Droits  féod.,  p.  561. 

4.  Boutanquoi,  Souv.  Mar.-Vict.  Monnard,  p.  68,  n.  1. 

5.  Rapp.  Boason,  P.  Caron,  Rapp.  Ag...  Intér.,  t.  I,  p.  86. 

6.  Requête  de  L)n«.  à  Hailly,  juin  1791,  Ttietoy,  Ass.  ptibl.,  l.  I,  p.  88. 

7.  Chatton,  Cah.,  p.  32. 

8.  Iléb.,  P.  Duch.,  oct.  171)0.  Br.,  n"  V,  lasc.  III,  p.  256.  L'ex.  n'est  pas  silr. 

9.  Lett.  de  Louis  Parmentié,  Révol.  d.  Aube,  1911,  p.  81.  On  peut   entendre  dans  lequel 
état,  et  considérer  que  de  même  équivaut  à  aussi. 

10.  Rapp.  Charmont,  26  niv.  an  11-15  janv.  1791,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  Il,  p.  :î73. 


i;i.MBHO(iLI()  DES  CONJONCTIFS  fîOO 

de  la  ville,  à  laquelle  on  travaillait  à  rendre  plus  redoutable  "  »  i. 
Encore  dans  ce  qui  précède  y  avait-il  quelque  difficulté  à  agencer 
les  phrases,  mais  les  rapports  conjonctifs  les  plus  simples  semblent 
être  devenus  difficiles  à  exprimer.  Le  sens  analytique  pousse  jusqu'au 
bout.  Le  eonjonctif  se  décompose  en  une  particule  de  liaison  et  un 
personnel.  La  particule  est  généralement  que  :  un  lequel  dépendant 
d'une  préposition  est  remplacé  par  que  et  un  adverbe.  Type  :  le  cheval 
que  j'ai  monté  dessus  :  «  nous  demandons  aussi  "  que  les  personnes  qui 
ont  du  bien,  qu'il  y  a  des  rentes  dessus  ",  qu'il  ne  leur  soit  pas  permis...  »  ^. 

Abus  de  dont.  —  «  Nous  lui  avont  prit  le  vilage  de  Templeuve... 
"  dont  notre  générale  les  a  fait  contribuer  à  un  milier  déçus  "  »  3;  «  un 
bon  bourgeois  "  dont  j'étais  logé  chez  lui  "  »  *  ;  «  il  se  plaint  de  ce  que 
ayant  été  employé  pour  être  à  la  tête  d'une  brigade,  et  "  dont  il  l'a, 
exercée  "  en  vrai  patriote,  on  a  donné  sa  place  à  un  autre  »  ^. 

Voici  un  cas  oîi  dont  elles  s'est  substitué  à  auxquelles  ;  en  outre  le 
rapport  a  été  marqué  une  deuxième  fois  par  un  personnel  :  «  deux 
boîtes  en  hy voire...  dans  laquelle  elles  renfermoient  de  petites  hos- 
ties "  dont  elles  ont  portées  beaucoup  de  vénération  pour  elles  "  »  ". 

Je  donnerai  un  autre  exemple  :  «  Voilà  l'homme  qui  a  osé  réclamer 
contre  la  soi-disant  calomnie  dont  il  s'est  dit  la  victime,  et  "  dont  le 
représentant  du  peuple  Amar  et  un  autre  ont  sollicité  le  Ministre  de 
la  Guerre  pour  lui  obtenir  la  place  "  de  chirurgien  consultant  de  l'ar- 
mée du  Nord  »  '. 

Dont,  qui  est  bien  un  eonjonctif,  joue  parfois  —  plus  rarement  — 
un  rôle  semblable  à  celui  de  que  :  a  Nous  les  avons  assignés  à  com- 
paraître... "  dont  ils  ont  été  condamnés  aux  frais  ",  dépens,  etc..  »  '^  ; 
'i  il  a  louée  une  maison...  "  dont  voilà  6  mois  bientôt  qu'il  l'occupe  "  »"  ; 
((  il  se  vend  encore  des  livres  et  des  estampes  obscènes,  "  dont,  pour 
les  mœurs  et  pour  le  bien  public,  on  devrait  sévir  avec  rigueur  contre 
tous  les  contrevenants  "  »  ^o  ;  «  il  nous  a  fallu  partir  avec  les  bataillons 


1.  Marquant,  Carnet  d'élap.,  p.  51.  Faut-il  croire  qu'on  a  confondu  ù  laquelle  avec  laquelle  ? 
Cette  explication  est  la  plus  simple,  mais  la  moins  vraisemblable.  Je  croirais  plutôt  qu'on 
a  commencé  :  ù  laquelle  on  travaillait,  puis  la  suite  a  été  raccourcie  et  négligée  ;  pour  la 
rendre  plus  redoutable  a  été  remplacé  par  à  rendre,  etc.. 

2.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  209  (Saint-Garnier). 

3.  Munerot,  Letl.  Révol.  Aube,  p.  91. 

4.  Chatton,  Calu,  p.  74. 

5.  Rapp.  Monic,  12niv.  an  II-l"janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,t.  II,  p.  122. 

6.  Proc.-Verb.  d'app»  des  scellés  chez  une  vieille  fille,  flor.  an  Il-avr.-mai  1794,  d.  W;d- 
lon,  Trib.  Révol.,  t.  III,  p.  428. 

7.  Rapp.  de  Roubaud,  24  sept.  179.3,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  I,  p.  188. 

8.  Deux  hab.  du  hameau  de  Beslival  (Oise)  à  la  Conv.,  Part.  Biens  Commun.,  p.  541. 

9.  Longuet,  Lett.  ù  Bailly,  Tuetey,  Ass.  Publ.,  t.  I,  p.  88. 

10.  Rapp.  Charmont,  13  niv.  an  II-2  janv.  1794,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  134. 


VOO  HISÏOIHK   DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

pour  l'armée  du   Nord   "   dont   nous   avons  traversé  toutes  les  Ar- 
dennes  "  »  ^ 

Comparez  une  belle  suite  de  dont  : 

Vous  emploierez  tous  vos  soins  pour  me  consoler  de  la  perfidie  de  Fanquetle 
Gautron,  dont  vous  me  marquez  qu'elle  a  éi)ousc,  il  y  a  six  semaines,  un  nommé 
Jamain  de  la  Champagne,  et  dont  vous  dites  que  c'est  un  pauvre  sujet  et  dont 
vous  dites  que  vous  êtes  persuadé  qu'elle  s'en  repentira...  Voilà  ce  que  je  souhaite 
à  cette  ingrate  fdle  que  ses  promesses  sont  vaines  et  dont  l'expérience  l'a  fait  con- 
naître... et  je  vous  sais  les  mêmes  obligations  comme  si  elle  n'était  pas  mariée  ^ 

Le  que  de  ligature  universelle.  —  On  tend  visiblement  à  rat- 
tacher —  je  n'ose  pas  dire  les  propositions,  ce  mot  éveillant  l'idée 
de  constructions  grammaticales  régulières  —  mais  les  groupes  de 
mots  où  une  idée  s'exprime,  par  une  ligature  qui  n'est  plus  un  pro- 
nom, qui  s'approcherait  plutôt  d'une  conjonction  :  «  Dieu  ayant  donné 
l'année  dernière  des  temps  bien  fâcheux,  "  que  l'on  a  eu  beaucoup  de 
peine  à  ensemencer  "  »  '.  Dans  cet  exemple  le  que  a  une  certaine  valeur 
de  liaison  ;  il  ne  traduit  ni  où,  ni  à  cause  desquels,  il  rattache  les  deux 
faits.  Les  exemples  sont  innombrables  :  «  Demande  le  tiers  état  qu'il 
soit  des  étalons  en  plus  grandes  quantités,  attendu  qu'ils  se  trouvent 
altérés  par  la  grande  quantité  de  cavales,  "  qu'il  ne  se  trouve  point 
de  poulains  ",  ce  qui  cause  une  grande  cherté  sur  les  chevaux,  "  que 
les  labours  en  sont  négligés  "  »  ^  ;  «  il  y  avait  huit  mille  home  du  party 
de  Sainte  Cicile  et  de  Carpentras  "  qu'il  était  caché  qu'on  ne  le  saavoit 
pas  "  »  *. 

Il  se  rencontre  à  chaque  page  dans  les  Cahiers  du  Bailliage  de 
Neufchâtel-en-Bray  :  «  Il  se  trouve  plusieurs  gros  décimateurs...  qui 
rendent  les  cures  très  médiocres  et  "  que  les  curés  vivent  à  peine  "  »  ^  ; 
«  ce  qui  a  mis  mes  fermiers  dans  les  plus  grands  embarras,  n'ayant  pas 
voulu  y  laisser  reposer  lesdits  troupeaux,  "  qu'ils  ont  été  obligés 
d'aller  chercher  ailleurs  d'autres  pâturages  "  »  ®  ;  «  ce  serait  de  suppri- 
mer tous  les  monastères  d'hommes  où  il  n'y  a  que  trois  ou  quatre 
religieux,  "  que  par  là  on  trouverait...  des  fonds  considérables  "  »  '. 

Mais  qu'on  considère  ce  qui  suit  :  «  pour  lors,  voyant  que  la  destruc- 
tion desdites  communes  en  culture  se  détruisait  de  jour  en  jour,  nous 


1.  Lell.  de  Gabr.  Rouget  (de  S.-et-Loire  ?),  16  prair.  an  II-4  juin  1794,  Ern.  Picard,  Au 
Sen>.  de  la  Nat.,  p.  150. 

2.  Lclt.  de  Louis  Pillant,  25  mess,  an  VI-13  juil.  1798,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  \al., 
p.  191. 

3.  Par.  des  Ifs,  Le  Parquier,  o.  c,  p.  285. 

4.  Paulin  (de  Montoiix),  Journ.,  p.  137. 

5.  P.  16,  Bailly-en-Rivière. 

6.  Dol.  du  Vicomte  d'Alnis-Montalet,  Com.  Dr.  fi-od.,  p.  397. 

7.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  205  (Pamproux). 


L'IMBROGLIO  DES  CONJOXCTIFS  401 

nous  sommes  ingérés  dans  un  plant  d'arbres  plantés  en  ormes,  âgé 
d'environ  27  ans,  contenant  environ  3  arpents  plantés  sur  lesdites 
communes,  et  "  que  nous  avons  coupé  lesdits  arbres  "  à  ras  de  terre 
avec  une  cognée,  et  "  que  lesdits  arbres  étant  partagés  ",  chaque 
citoyen  de  la  commune  en  ont  emporté  leur  part»  ^.  Les  que  n  y  ont 
aucune  valeur  ;  les  rattacher  au  verbe  principal  quon  considère, 
serait  dénaturer  la  syntaxe  des  auteurs. 

Semblables  phrases  sont  communes  :  «  c'est  sur  leur  village  que 
s'est  donnée  cette  sanglante  bataille  de  la  Lune  [Valmy]...  "  que  les 
boulets  et  les  obus  tombaient  "  »  2. 

Voici  un  dernier  spécimen  de  ce  que  devient  une  phrase  embrouil- 
lée dans  les  conjonctifs  : 

que  cette  paroisse  est  voisine  de  la  forêt  du  Pertre,  dans  laquelle  elle  y  ^  avait 
un  droit  que  le  seigneur  de  cette  forêt  leur  a  enlevé  et  *  mis  des  commis  sur  les 
limites  ^  qui  à  chaque  instant  saisissent  les  bestiaux  des  particuliers,  qu'ils  ^  ne 
peuvent  ravoir  que  pour  de  grandes  sommes  ^. 

1.  Vit"  Comm.  S'-Martin-du-Tertre  (S.-et-O.),  17  déc.  1793,  Part.  Biens  Commun.,  p.  613. 

2.  Pét"  hab.  Valmy,  an  X.  Berland,  Domm.  Valmy,  p.  437. 

3.  A  supprimer. 

4.  Supplée^,  il  a. 

5.  Intervertir  les  deux  compléments. 

6.  Ajouter  bestiauv  :  «  bestiaux  qu'ils  ne  peuvent  ravoir...  •. 
7    Dol.  Sén.  Rennes,  t.  I,  p.  271  (Livré). 


Histoire  de  la  Langue  française.  X. 


CHAPITRE  V 
DÉCONSTRUCTION  DE  LA  PHRASE 

Fautes  légères.  • —  Un  participe,  un  gérondif  ne  se  rapporte  pas 
au  sujet  :  «  dans  l'instant  la  victoire  nous  a  souri  "  en  leur  faisant  deux 
cents  hommes  prisonniers  "«^  ;  «"  vous  en  jugerez  en  vous  apprenant 
que,  le  soir  même  de  la  prise  de  possession,  les...  boutiques  ont 
été  ouvertes  »  ^.  C'est  là  une  faute  vénielle,  dont  on  trouverait  cent 
exemples  dans  la  période  qui  a  précédé  l'âge  proprement  classique  ^ 

Voici  une  phrase  analogue  à  beaucoup  d'autres  qu'on  trouve  dans 
les  textes  ordinaires.  Elle  est  simplement  coupée  en  deux  parce  qu'on 
a  détaché  en  tête  le  complément,  qui  est  le  terme  essentiel  :  «  Cette 

ville,  baignée  par  la  rivière  de  la  Sèvre,  qui  ,  le  vœu  général  de 

la  commune,  et  des  paroisses  circumvoisines  est  de  solliciter  qu'elle 
soit  rendue  navigable  »  *. 

Intekcalations.  —  .Je  ne  m'attarderai  pas  à  citer  des  phrases  où 
une  réflexion,  une  observation  trouve  place  dans  une  proposition 
intercalaire  sans  lien  avec  le  reste  de  la  phrase  :  «Comme  la  citoyenne 
Montesson,  "  elle  est  en  arrestation  "...  devrait-elle  avoir  la  lilterté 
d'aller  à  Neuilly  »  ^  ?  Il  n'y  a  ici  après  tout  qu'une  parenthèse  qui 
serait  parfaitement  reçue  dans  la  prose  correcte,  à  condition  de 
marquer  les  intervalles. 

Compléments  en  cohue.  —  Le  maximum  de  désordre  est  atteint, 
quand  on  a  omis  des  verbes  et  mis  à  la  queue  le  leu  des  compléments  : 

Les  uns  ont  apporté  par  leur  génie  toute  espèce  d'excavation  dans  la  fouille 
des  terres  ;  les  autres,  la  manière  de  faire  des  étangs  et  ®  les  rendre  poissonneux  ; 
d'autres,  le  dessèchement  des  marais  '  à  les  défricher  ^,  la  culture  des  jardinages 
dans  le  marais  ®,  la  plantation  des  arbres  en  toute  nature  ^'',  à  tirer  parti  de  tous  les 

1.  Fricasse,  p.  169. 

2.  Flor.  Guiot,  4  mess,  an  11-22  juin  1794,  Aul.,  Act.  Corn.  Sal.  p.,  t.  XIV,  p.  455. 

3.  Voir  H.  L.,  t.  IV,  pp.  1024  et  suiv. 

4.  Do!.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  140  (S'-Maixent). 

5.  Rapp.  Monic,  7  niv.  an  11-27  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  36. 

6.  Suppléez  de. 

7.  Ont  enseigné. 

8.  Montré  à. 

9.  Expliqué. 
10.  Enseigné. 


( 


DECONSTRL'CTION  DE    LA  PHRASE  ^03 

communaux,  si  impraticables  qu'ils  peuvent  se  présenter  ;  sans  cette  classe,  tout 
point  de  cette  agriculture  nous  était  inconnu...  ^. 

Accouplement  de  constructions  diverses.  — Voici  une  phrase 
de  Danton  où  la  clarté  manque,  faute  d'avoir  continué  à  employer 
des  compléments  de  même  nature  :  «  Je  dois  dire  un  fait...  c'est  que, 
lorsque  je  déclarai  que  je  croyais  du  danger  à  ce  qu'on  lût  la  der- 
nière lettre  de  Dumouriez,  "  et  à  s'exposer  d'engager  un  combat  au 
milieu  d'une  armée  en  retraite  "...  je  proposai  cependant...  »  ^. 

Ellipses.  Les  éléments  de  phrase  dépourvus  de  leurs 
MEMBRES  nécessaires.  —  On  n'a  pas  fait  les  répétitions  ou  les 
reprises  qui  convenaient.  Il  faudrait  un  second  auxiliaire,  différent, 
il  n'y  en  a  qu'un;  c'est  un  fait  très  fréquent  :  «  Nous  nous  sommes 
battus  à  l'arme  blanche,  "  tué  beaucoup  "  »  ^.  Manque  :  nous  en  avons. 

De  même  le  verbe  avoir,  non  auxiliaire,  devrait  être  suivi  de 
sont.  Ce  dernier  manque  :  «  Les  semelles  "  ont  deux  doigts  d'épais, 
et  bordées  de  gros  clous  "  tout  autour  »  *. 

Après  un  verbe  nié  on  omet  le  verbe  positif  nécessaire.  — 
«  Bien  des  fois  "  on  ne  pouvait  pas  avoir  du  pain,  et  très  peu  de  viande  " 
bien  maigre  »  ^.  Manque  :  on  avait. 

Abandon  de  la  construction.  —  Une  phrase  a  commencé  par 
être  relative,  elle  cesse  et  une  proposition  est  surajoutée,  qui  s'attache 
à  ce  qui  précède  par  un  simple  et  :  «  Il  présente  une  découverte  qu'il  a 
faite,  qui  épargne  d'un  tiers  le  charbon  de  bois  qu'on  brûle  dans  les 
forges...  rend  le  fer  plus  doux  "  et  l'ouvrier  fait  beaucoup  plus  d'ou- 
vrage "  »  ®. 

On  dirait  que  systématiquement  le  signataire  s'est  arrêté  pour 
substituer  une  forme  à  celle  qui  avait  été  précédemment  adoptée  : 
«  Les  députés  aux  États  généraux  demanderont  le  partage  de  tous  les 
communaux,  landes  et  patus  [sic]  et  que  celui  qui  est  fait  subsiste  || 
et  faire  rentrer  les  biens  usurpés  »  ''  ;  «  Admission  de  tous  les  citoyens  aux 
emplois  civils  et  militaires  et  aux  prélatures  et  bénéfices  consisto- 
riaux  ||  et  dans  le  concours  se  déterminer  par  le  mérite  personnel»^; 

1.  Pét"  Mun.  Fargniers,  Quessy,  Tergnier  (Aisne),  6  déc.  1792,  Pari.  Biens  commun.,  p.417. 

2.  1"  avr.  1793,  Disc,  p.  148. 

3.  C»  Tiry  (Ariège),  27  sept.  1793,  Ern.  Picard,  Au  Serv.  de  la  Nat.,  p.  27. 

4.  Fricasse,  p.  110. 

5.  Ib.,  p.  59. 

6.  Proc.-Verb.  Com.  Agr.  et  Comm.,  Const.,  t.  II,  p.  50,  16  févr.  1791. 

7.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  171  (Bordères). 

8.  Ib.,  p.  174  (Bordes). 


404  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

«  Que  tout  commerce  et  privilège  exclusif  soit  supprimé  ||  et  ne  pourra 
plus  y  en  avoir  »  ^. 

Il  n'y  a  pas  de  faute  plus  commune  que  celle-là.  J'ai  pris  tous  les 
exemples  que  je  viens  de  donner  à  une  seule  source.  Chacun  des 
Cahiers  en  fournit. 

On  trouve  en  particulier  la  proposition  introduite  par  un  qui  restant 
en  l'air  et  sans  verbe  ;  après  quoi  le  texte  continue  par  une  proposition 
indépendante  :  «  On  s'est  cependant  apitoyé  sur  le  sort  de  la  famille 
Chabot  "  qui,  si  elle  n'est  point  coupable,  c'est  bien  malheureux  pour 
eux  de  se  voir  ainsi  inquiétée  "  »  ^. 

Observation.  —  Il  nous  fallait  de  toute  nécessité  classer  les 
diverses  fautes  contre  la  syntaxe  dans  des  catégories  spéciales,  mais 
il  convient  de  se  rappeler  qu'elles  se  trouvent  souvent  dans  une 
même  phrase  qui  pèche  contre  toutes  les  règles  à  la  fois  : 

...De  représenter  que  la  communauté  a  fait  pendant  longues  années  ^  beau- 
coup de  corvées  et  que  les  chemins  du  dit  lieu  sont  devenus  en  grande  partie 
impraticables,  à  cet  effet  demander  pour  l'avenir  être  à  eux  *  à  faire  sa  ^  corvée 
aux  chemins  dudit  lieu  et  être  exempts  ®  de  tout  '  autre  jusqu'à  ce  qu'ils  seront 
parvenus  à  avoir  mis  ®  les  dits  chemins  praticables,  ce  qui  sera  très  dispendieux 
à   cause  de  ^  Garonne  ^^. 

Conséquences  de  cette  syntaxe  amorphe.  —  Assurément  les 
oublis,  les  erreurs,  ne  sont  pas  tels  qu'on  n'arrive  pas  à  rétablir  les 
phrases  en  y  faisant  quelques  restitutions  : 

Voyant  toujours  cet  homme  dans  le  dessein  de  tracasser  ladite  communauté 
avec  ses  tracasseries  ;  il  le  pouvait  parce  qu'il  nage  en  or  et  argent,  et  ladite  com- 
munauté ^^  dans  l'indigence,  n'ayant  aucun  revenu  pour  le  poursuivre,  à  peine 
peuvent-ils  ^^  en  s'arroussant  ^^  [sic]  de  travail,  à  pouvoir  réussir  ^*  pour  leur  entre- 
tien 1  ^ 


1.  Dol.  Sén.  Bigorre,  p.  214  (Castebajac).  Cf.  Ib.,  p.  216  :  Que  le  Roi  s'empare  de  toutes 
les  dîmes  ...  et  pensionner  les  moines  et  lorsque  l'État  serait  délibi'ré  des  dettes  augmenter  la  pen- 
sion au  Clergé,  et  par  le  moyen  des  dîmes  le  Roi  trouvera  à  faire  face  à  toutes  les  dettes  de  l'Étal. 

2.  Rapp.  Charment,  7  niv.  an  11-29  déc.  1793,  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  65. 

3.  Suppléez  de. 

4.  Que  ce  soit  à  eux  de. 

5.  Leur. 

6.  Et  qu'ils  soient  exempts. 

7.  Toute. 

8.  Rendus. 

9.  Suppléez  la. 

10.  Dol.  Scii.  Toul.  et  Comminges,  p.  150  (Saubens,  H"-Garonne). 

11.  Suppléer  est. 

12.  Peut-elle. 

13.  Lire  :  se  harassant  ? 

14.  Arriver  à  réussir  à  assurer  leur  entretien. 

15.  Suppl.  de  la  Comt«  de  Frontignan  (H'»-Garonne),  Com.  Droits  féod.,  p.  184. 


I 


DECONSTRUCTION  DE  LA  PHRASE  405 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  ces  phrases  non  ordonnées  non  seu- 
lement tranchent  tout  à  fait  par  ce  décousu  sur  la  facture  régulière, 
mais  constituent  des  grimoires  dont  il  faut  rétablir  le  sens. 

Prenons  un  autre  exemple  : 

La  mendicité  absolument  défendue  ;  et  que  chaque  bourg,  ville  et  paroisse, 
soit  chargée  de  la  subsistance  de  ses  pauvres,  que  la  surveillance  à  leurs  besoins 
soit  attribuée  à  la  municipalité  de  chaque  endroit.  Que  le  gouvernement  donne 
une  loi  qui  oblige  le  négociant,  le  marchand,  le  propriétaire  et  le  cultivateur, 
l'état  ecclésiastique,  pour  raison  de  leurs  fonds,  chacun  à  raison  de  leurs  facultés, 
soient  contribuables  à  la  masse  commune  des  pauvres  ^. 

Dans  le  dernier  membre,  devant  soient  contribuables,  l'éditeur  a 
rétabli  quils.  J'estime  qu'il  serait  préférable  d'ajouter  un  que  après 
oblige.  Mais,  quelle  que  soit  la  restitution,  il  en  faut  une. 

Dans  un  assez  grand  nombre  de  cas,  en  dépit  des  rétablissements 
de  mots  et  des  corrections,  on  n'arrive  pas  à  supprimer  l'obscurité  : 

Tandis  que  plusieurs  cultivateurs  ont  l'exploitation  de  deux  ou  trois  grandes 
fermes  au  préjudice  d'autres  citoyens,  qui  contiennent  souvent  4,5  à  600  arpents 
de  terre  ;  c'est  ce  qui  fait  souvent  la  plus  grande  portion  d'une  commune  dont  il 
occupe  la  première  place  et  la  régie  qu'il  en  a  retourné  toujours  à  son  avantage 
et  préjudices  d'autres  individus  qui  n'osent  voter  pour  d'autres  citoyens  actifs, 
en  état  d'occuper  cette  place,  que  lui,  attendu  qu'une  partie  des  habitants  tra- 
vaillent   pour    lui  ^. 

Comment  éclaircir  pareille  phrase  sans  la  refaire  ? 

On  peut  comparer  :  «  la  fortune  totale  des  deux  parties  contestantes 
n'est  pas  suffisante  de  la  perte  et  de  la  désolation  des  familles  »  ^.  Sup- 
pléez une  compensation.  Mais  rien  n'indique  que  ces  mots  aient  été 
passés  par  le  scribe. 

Inutile  d'ajouter  que  certaines  des  phrases  ainsi  construites  —  ou 
plutôt  non  construites  —  donnent  des  effets  burlesques,  ainsi  :  «  Que 
tous  ceux  qui  dans  les  paroisses  ont  des  volières  sans  aucun  droit, 
soient  bouchés  sans  aucun  retardement  »  *. 

1.  Dol.  Baill.  d'Arqués  et  de  Honfleur,  Le  Parquier,  o.  c,  p.  154  (Le  Castelier). 

2.  Rapsody  d'observations...  de  Capellebrouq  (c"  de  Bergues;,  21  frim.  an  11-11  déc. 
1793,  Lefebvre,  Quesf.  aqr.,  p.  174. 

3.  Dol.  Sén.  Civray,  p.  120  (Maire  Lévescault). 

4.  Dol.  Baill.  Cotentin,  t.  I,  p.  261  (Cerisy-Caillebot). 


APPENDICE    PREMIER 
SPÉCIMENS    DE    FRANÇAIS    ÉCORCHÉ 


CHAPITRE    PREMIER 
OBSERVATIONS 

1°  Les  textes  donnés  ci-dessous,  et  dont  la  plupart  avaient  été 
publiés,  ne  sont  pas  reproduits  tels  qu'on  les  trouve  dans  les  impri- 
més ;  ils  ont  été  exactement  collationnés  sur  les  originaux  ^. 

2^  Je  dois  avertir  mes  lecteurs  —  non  point  pour  faire  valoir  mes 
recherches,  mais  pour  marquer  exactement  la  place  que  ce  français 
écorché  tient  dans  les  documents  —  qu'il  est  assez  difficile  de  mettre 
la  main  sur  des  pièces  comme  celles  que  je  réunis  ici.  L'immense 
majorité  des  documents  sont,  sinon  dans  un  français  correct,  du  moins 
dans  un  français  beaucoup  moins  altéré. 

Les  corps  employaient  visiblement  des  greffiers  relativement  ins- 
truits et  qu'une  routine  préservait  des  plus  grosses  méprises.  Ce  sont 
les  pétitions  et  les  lettres  de  particuliers  qui  présentent  la  forme 
la   plus  défectueuse. 

3°  On  remarquera  sans  peine  que  c'est  l'orthographe  surtout 
dont  la  connaissance  fait  défaut  et  dont  l'ignorance  empêche  de 
conserver  les  mots  et  les  formes  normales. 

4°  Je  n'ai  pas  essayé  de  classer  les  spécimens  qui  suivent  dans  un 
ordre  visant  à  l'effet,  je  veux  dire  en  partant  des  pièces  où  on  observe 
quelques  manquements  pour  arrivera  des  chefs-d'œuvre  d'ignorance. 
J'ai  préféré  les  ranger  dans  un  ordre  philologique,  c'est-à-dire  en 
groupant  d'une  part  les  textes  provenant  d'un  pays  de  langue 
étrangère,  de  l'autre  les  textes  de  pays  franco-provençaux  ou  pro- 
vençaux, ensuite  ceux  des  pays  de  langue  d'oïl,  pour  terminer  par 
les  pays  réputés  pour  leur  bon  français. 

50  Une  conclusion  —  inattendue  peut-être  —  se  dégage  des  docu- 
ments   ainsi    groupés,   c'est    que  l'influence   des   parlers   régionaux, 

1.  J*ai  revu  moi-même,  à  Paris,  ceux  qui  s'y  trouvaient.  Pour  les  autres,  j'ai  eu  recours 
à  la  complaisance  de  MM.  les  archivistes  des  départements. 


408  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

sauf  dans  les  pays  de  langue  étrangère,  se  fait  peu  sentir.  Ce  n'est 
pas  ici  qu'on  trouverait  matière  à  des  catalogues  de  gasconismes 
corrigés  ^. 

Le  français  semble  non  pas  se  barioler  de  diverses  teintes,  mais 
se  transformer  d'une  façon  assez  semblable,  comme  si  une  conformité 
d'ignorance  en  altérait  le  caractère  à  peu  près  de  même  façon  d'un 
bout  à  l'autre  du  territoire,  exception  faite,  bien  entendu,  des  pro- 
vinces de  langue  étrangère. 

Très  légères  quand  on  avait  affaire  à  des  hommes  qui  possédaient 
un  peu  de  culture,  ou  même  qui  étaient  en  rapports  suivis  avec  des 
gens  qui  parlaient  et  écrivaient  correctement,  les  fautes  s'aggra- 
vaient au  fur  et  à  mesure  qu'on  s'enfonçait  dans  les  couches  des 
illettrés,  mais  le  français  n'empirait  pas  en  raison  directe  de  la  dis- 
tance entre  le  point  où  il  a  été  possible  de  le  recueillir  et  les  endroits 
où  il  était  la  langue  maternelle  et  familière.  L'incorrection  n'est  pas 
fonction  de  l'éloignement. 

Souvent,  nous  l'avons  dit,  c'est  l'orthographe  seule  qui  est  alté- 
rée. Elle  était  trop  factice  pour  que  des  gens  peu  lettrés  pussent  la 
posséder.  Courir,  depuis  que  le  r  final  y  avait  reparu,  et  sourire 
avaient  leur  finale  identique  ;  qui  et  quil  (prononcé  qui)  se  con- 
fondaient 2. 

La  citoyenne  Buissart  écrit  le  6  floréal  an  II  à  Maximilien  Robes- 
pierre : 

...Vous  préconiser  la  vere  tu  nous  somme  depuicts  six  mois  persécutés,  gouver- 
nés partouts  les  visses  touts  les  genres  de  céduction  sont  employer  pour  égarée 
le  peuple  ;  méprit  pour  les  hommes  vertueux,  outrage  à  la  nature,  à  la  justisse, 
à  la  raison,  à  la  divinitée  apas  des  richesses,  soilîe  du  sang  de  ces  frères  *... 


1.  Bien  entendu,  d'autres  recherches  permettront  sans  doute  de  découvrir  des  textes 
à  fautes  régionales,  du  goût  de  celles  qui  émaillent  un  texte  savoureux  publié  jadis  par  la 
Revue  de  Saintonge  et  d'Aiinis.  Voici  le  reçu  d'un  maître  de  danse,  sans  doute  auvergnat  : 

«  Jej  ReConu  avoier  resus  de  Monsieur  debardinne  pour  tout  Conte  aRetée  jusqua 
séjour  La  somme  de  175  livres  pour  Le  Cartier  de  Lapansions  de  messieur  de  bardinne  chei- 
janfant  [ses  enfants]  et  de  plas  18  liv.  aConte  pour  les  fourniturre  tans  pour  Le  maitre  que 
pour  Les  joutre  chojees  dons  Les  Cartier  de  La  pansions  sera  et  chus  Le  premier  janvier 
1785.  Asaintes  se  23  9bre  1784.  Delaitre  ». 

Dans  un  autre  reçu  du  4  août  1785  (incomplet),  on  lit  :  <■  Un  Redimont  [rudiment]  ;  un 
quatéhehisme  ;  pour  Le  maître  de  Lataint...  catre  moy  ;  un  chapot  à  M'  Le  chevallier  de 
Bardinne  ;  un  Résémelaje...  ». 

Voir  M.  de  La  Morinerie,  «  Delaitre,  maître  de  danse  à  Saintes  »,  dans  Revue  de  Saintonge 
et  d'Aunis,  Bulletin  de  la  Société  des  Archives  historiques.  Paris  et  Saintes,  t.  VIII,  1888, 
in-8°,  pp.  325-.328. 

2.  «  Le  Sr  Longuet  depui  ce  tems-là  a  travaillé  sure  toutes  les  maladies  les  plus  cruelles, 
ayant  opéré  sur  plusieurs  sujets,  obligé  de  courire  les  quatre  coins  de  Paris,  fournissant  tous 
les  remèdes  fait  par  lui,  afin  d'être  sure  de  ses  opérations  ;  les  dépences  considérables  qu'il 
fournissoit,  la  plupart  des  personnes  qui  ne  le  payait  pas,  ce  qu'il  l'a  déterminé  ix  établir 
une  pension  pour  ses  sortes  d'infirmités  »  (Req.  de  Longuet  au  maire  Bailly,  juin  1790,  d. 
Tuetey,  Ass.  Publ.,  t.  I,  p.  88). 

3.  Courtois  (pièces  inédites  omises  par),  t.  I.  p.  254,  dans  L.  Jacob,  Le  Bon,  t.  Il,  p.  197. 


OBSERVATIONS  409 

De  même  : 

La  réduction  est  apsolement  nécessaire  aux  majestrature,  dissant  que  peut  des 
personnes  éclairées  pouroient  faire  la  besoigne  et  rendre  justice  à  moindres  frais  ; 
si  S.  M.  ne  met  pas  un  autre  ordre  aux  majesstrature,  notre  espérance  de  bonheur 
est  perdu  pour  toujours.  Daigne  à  S.  M.  les  faire  rendre  compte  ;  alors  la  façon 
sera  découvert  comment  ils  nous  ruinent  ;  par  ses  moyens  et  beaucoup  d'autres, 
S.  M.  trouvera  en  peu  de  tems  des  profits  innombrables  ^. 

Ailleurs  l'orthographe  est  assez  correcte,  c'est  le  vocabulaire  et 
la  grammaire  qui  sont  mal  connus. 

Ils  leur  y  font  d'autres  bien  des  mensonges,  et  qu'ils  viennent  que  à  cent 
pas  de  moi,  que  j'aie  mon  fusil,  ils  verront  s'ils  mourront  pas  ^. 

Si  l'éditeur  ne  nous  a  pas  trompés,  l'orthographe  serait  bonne. 
Mais  il  faut  traduire  le  texte  :  «  Ils  leur  font  bien  d'autres  mensonges, 
et  qu'ils  viennent  pas  plus  loin  qu'à  cent  pas  de  moi  et  que  j'aie  mon 
fusil...  ». 

Frotié,  lieutenant  de  la  Garde  Nationale,  écrit  à  la  Convention  : 

Comme  notre  Convention  populaire  donne  le  droit  à  tous  les  individus  malaisés 
de  partager  à  la  bonne  fortune  des  biens  qui  ont  rentré  à  la  nation,  que  les  moines 
avaient  usurpé  à  nos  frères  en  leur  prodiguant  des  oremus...  pourquoi  n'aurions- 
nous  pas  les  mêmes  représailles,  en  imposant  des  impôts  sur  la  superfluité  des 
biens  des  riches  pour  l'établissement  des  pauvres  pères  de  famille  sans-culottes 
qui  ont  leurs  frères,  leurs  enfants  à  la  défense  de  la  patrie  et  la  plupart  y  sont  eux- 
mêmes  ?  Sinon,  n'y  a-t-il  pas  à  craindre  le  désœuvrement  des  soldats,  à  leur 
retour  ^  ? 

Un  commandant,  nommé  Virideau,  envoie  une  lettre  dont  voici 
un  passage   : 

Si  leurs  vêtements  n'étaient,  la  plupart,  impropres  de  les  garantir  des  rigueurs 
de  la  saison  prochaine,  quoique  leur  costume  soit  informe  à  leur  état,  ils  suppor- 
teraient sans  peine  le  défaut  de  leurs  autres  nécessaires  *. 

Mais  ce  cas  est  peu  fréquent,  et  il  y  a  toujours  lieu  de  se  deman- 
der si  les  pièces  ont  été  publiées  dans  leur  forme   authentique. 
On  comparera  la  lettre  suivante  : 

Cher  citoyen  Dujary, 

J'ai  lonneur  de  vous  écrire  ces  deux  lignes  pour  m'informer  de  Testât  de  votre 
santé,  laquelle  que  je  désire  de  meilleure,  insi  que  de  celle  de  votre  maison.  Quan 
à  l'égard  de  la  mienne  est  assé  bonne,  grasse  à  l'Etre  suprême.  Je  soite  que  la 
présente  receu  vous  trouve  dans  la  même  disposition  qu'elle   me   lesse  dans  ce 


1.  Dol.  FI.  Mar">S  t.  I,  p.  121  (Broxcele). 

2.  Bénard,  soldat,  Lelt.  de  Saum.,  2  sept.  1793,  d.  Ern.  Picard.  An  Serv.  de  la  Nat.,  p.  23. 

3.  2noréal  an  11-21  avr.  1794  (pi"  284),  dans  G.  Lefcbvre,  Questions   agraires  au  temps 
de  la  Terreur,  p.  221. 

4.  24  cet.  1792,  dans  De  Cardenal,  Recrut.  Armée,  p.  410.  Voir  plus  loin  une  pièce  de 
Luçon. 


410  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

monient,  et  je  vous  en  soite  une  longue  continuation.  Je  vous  dire,  cher  citoyen, 
que  du  depuis  mon  dépar,  je  bien  traversé  du  péis.  Quar  depuis  que  nous  avons 
quitté  la  France,  nous  avons  traversé  lé  montagnes  du  Piémont  et  Chavois  pour 
venir  dans  l'Itallie,  d'où  nous  sommes  venus  a  Millant,  ville  capitale  d'Itallie, 
qui  et  une  ville  curieuse  et  tré  grande  et  brilliante.  De  la  nous  somme  venus  a 
Mantout,  qui  et  une  grande  fortification,  ville  imprenable,  quar  il  faux  que  sa 
soit  lé  Français  pour  la  voir  prise  ;  quar  tous  lé  courone  ensennble  il  ne  les  prendres 
pas  aux  Français.  Jugez  voir  si  il  les  forte...  Jugé  voir  si  le  peux  d'argent  que  je 
avé  pris  si  je  ut  le  temt  de  le  dépencé.  Insi,  je  vous  prie  de  vouloir  bien  m'en  faire 
passé  quelque  peux  autour  d'une  cinquenteine  de  livres,  pour  me  susisté,  quar  je 
suis  minable  ;  si  vous  me  voyé,  vous  me  connêtré  pas.  Insi  je  vous  pris  de  m'as- 
sister  dans  la  situation  où  je  suis,  si  vous  vouUé  me  donner  cette  satisfaction.  Rien 
de  nouvot  pour  le  présent,  sinon  que  je  vous  prie  de  me  faire  savoir  si  vous  avez 
eu  la  bonté  de  faire  arangé  Lemouzain,  que  je  vous  avé  dy  ^... 

Toutes  fautes  réunies.  —  Généralement,  tout  se  mêle,  gra- 
phie fantaisiste,  mots  écorchés,  formes  confondues  ou  altérées, 
syntaxe  déréglée. 

L'exécuteur  des  hautes  œuvres,  Charmoy,  «  vengeur  de  la  loi  », 
écrit  de  La  Rochelle  : 

Vu  mon  zèle  à  servir  ma  patrie,  honnête  homme,  père  de  famille  dont  un 
sert  la  patrie  sur  les  vaisseaux  de  la  République  qui  n'a  que  quinze  ans  et 
l'autre  qui  i  cerait  aussi  sans  une  maladie  qui  lui  est  survenue  au  moment  de 
partir,  qui  n'en  a  que  neuf  ou  le  préjuger  abite  parmie  les  sots  regarder  comme  un 
monstre  plutôt  d'en  être  chérie  ^.■ 

Il  y  a  pis  que  cela  dans  certains  Cahiers  : 

Que  le  dixsemateurs  ont  optenu  une  modderatyon  de  la  moitié  de  vingtième 
denier,  inposé  sur  leur  dymme  et  biens,  dever  Sa  Majesteyt  ou  dans  un  trybuno 
que  nous  conneçon  pas,  et  en  eu  que  Sa  Magesteyt  fera  peier  le  surditte  dixsema- 
turs  et  tous  suis  que  en  socriste  des  exemtyons,  ça  ceret  un  verytable  moïens 
d'ochmenter  le  revenue  de  la  fynance  de  Sa  Magesteyt  considérablement. 

Aprez  avoir  fait  beaucoup  d'entensyon  sur  le  revenue  des  estas  majors  de 
toute  la  ville,  que  en  jouist  de  grand  pensyons  et  benefisse  lucratyf,  comme  le 
coupylié  du  foien  sur  le  renpars,  que  lonte  au  leurs  profyt,  ency  comme  la 
pesche  au  poisonnerie,  leurs  chasce  que  sont  tous  louez  à  une  haute  prys,  est,  en 
ca  que  Sa  Magesteyt  demynuera  cette  grand  coutansce,  ce  ceret  un  verytable 
moyen  d'hochmenter  sa  revenue  pour  faeyre  la  resie  de  la  royomme  en  toute 
duigneteys  et  gloore  de  Sa  Magesteyt.  21  mars  1789  '. 

1.  Jean  Mouligné,  Lett.,  14  vent,  an  VII-1  mars  1799,  d.  De  Cardenal,  Recrut.  Armée, 
p.  432-433. 

2.  Lenôtre,  GuilloL,  p.  76. 

3.  Dol.  FI.  Mar-»»,  t.  II,  p.  201  (Warhem). 


CHAPITRE    II 
EN    PAYS    DE    LANGUE    ÉTRANGÈRE 


Pays  de  langue  flamande.  —  A  Monsieur  le  bailly  de  la  paroisse 
et  vierschaere  royale  de  Mètre. 

Les  soussignés  remontrant  par  cette  que  tous  le  demande  que  notre  roy  souhait 
qu'il  auroit  directement  chez  lui  et  qu'on  se  retrouve  chargé  de  beaucoup  de- 
mande, soit  raclage,  tuage,  moulage,  vingtième,  dixième  deniers,  ainsy  le  Mes- 
sieurs chanoine,  etc.,  ont  en  cette  village  tant  de  dimes  qu'il  paieroit  à  l'avenant 
que  nous  louons  la  terre,  par  mesure  ou  autrement  ;  et  qu'ils  ont  tout  fait  autez 
le  hayez,  choquer  et  arbres  qu'il  est  fort  interressantc  pour  le  peuple,  et  ainzy 
qu'ils  ont  fait  ottez  le  fusil,  qu'il  fait  fort  tort  en  un  fermier,  et  que  le  confrérie  de 
chemin  marche  à  pied,  qu'il  soit  mi  en  ordre  suivant  leur  districts  et  aussy  qu'il 
y  a  demouillé  beaucoup  de  ceuse  qu'il  fait  un  objet  de  beaucoup  de  peuple,  el 
que  le  compte  generaele  soit  tenu  en  puplicq  et  que  nous  y  sont  aussy  fort  inter- 
ressé  de  le   chasseurs  ^. 

Art.  i  .  —  On  se  trouve  en  outre  journalièrement  [=  journellement]  accablé  à  des 
visites  par  les  brigardes  [brigades]  dont  [à]  la  moindre  fraude  souvent  par  inno- 
cence, on  est  exposé  à  procès  et  amendes  ruineux,  ou  parmi  le  nombre  se  trouvent 
les  fraudeurs  même  jusqu'au  point  [que]  dans  certaine  cantine  à  eau-de-vie,  les 
aubergistes  ont  pendant  plusieurs  années  été  servi  [se  sont  servis]  d'un  mesure 
qu'il  étoit  de  courtresse  considérable,  dont  les  mêmes  mesures  ont  été  enlevés 
même  sans  aucun  remboursement  aux  intéressés,  quoiqu'ils  aient  faites  nom- 
breux  plaintes  ^. 

Pour  ce  qui  regarde  le  receveur  général  de  la  susdite  chàtellenie,  nous  ne  sa- 
vons, ni  on  nous  donne  jamais  aucun  avis  du  salaire  qui  est  dans  le  cas  d'avoir  ; 
cependant  puisque  nous  sommes  dans  le  cas  de  contribuer  audit  salaire,  et  dans 
le  cas  que  cela  couteroit  trop  nous  pourrions  le  faire  adresser,  dans  le  lieu  indi- 
qué, pour  le  recevoir  [sic]  de  notre  paroisse,  pour  les  moindres  frais  du  peuple  ^. 

Que  nous  avons  encore  des  raisons  à  nous  plaindre  des  fermes  dévolues  et  reti- 
rés par  les  autres  grands-fermiers  qui  en  font  le  loup  pour  avaler  le  public  et 
pauvres  misérables,  en  leur  privant  des  demeures  et  occupations,  par  où  que  les 
paroisses  sont  accablées  de  pauvres  *. 

Les  peuples  plainent  qu'il  sont  obligé  bien  solvent  de  monter  la  garde,  tandis 
«ju'ils  ont  un  nombre  des  arches  à  pied  et  à  cheval  à  payer  leurs  pensions  ;  ceux 
à  pied  ont  le  voit  encore  quelquefois,  mais  ceux  à  cheval  fort  rarement,  quand 

1.  Dol.  FI.  Mar">^  t.  I,  p.  431  (Meteren)  ;  cf.  pp.  245,  434  (Merris). 

2.  Ib.,  t.  I,  pp.  24  et  suiv.  (Blancappel). 

3.  Ib.,  t.  II,  p.  191. 

4.  Ib.,  t.  I,  p.  29  (Wemaers-Cappel). 


412  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

les  paysans  doivent  arretter  les  vagabonds  et  tenir  garde  eux-mêmes,  l'on  n'a 
pas  besoin  d'avoir  tant  de  coutances  à  les  payer  et  ils  sont  inutile  une  partie  ^. 

Pays  de  langue  allemande.  —  Cejourd'hui  viengt  six  décembre, 
l'an  1806,  Les  Conseilles  Municipal  de  la  Commune  du  Bas  diesen  Extraor- 
dinairement  a  ssamblé  par  les  ordre  et  Sous  la  presidance  de  Monsieur  Jean 
fischer  Maire  a  L'Effet  de  Déliberere  sur  la  réunion  de  la  Commune  de  Bas 
Diesen  a  Celle  de  porcelette.  Dont  la  propossistion  fait  par  Monsieur  le  préfet 
au  département  de  la  Moiselle  Conttenu  dans  la  Circulaire  En  datte  du  viengt 
huit  novembre  dernier  et  Emettre  Son  vœu  Sur  la  ditte  réunion  et  Sur  quoi  déli- 
bérants, 

Les  Conseille  Considérant  que  la  Situation  Du  village  du  Bas  diesen  s'oppose 
dejas  de  Baucoup  par  la  propossission  de  Monsieur  le  préfet  attendu  qu'elle  Est 
EUoigné  de  Celle  de  porcelette  de  passé  un  Grand  démilliéu  Sans  parleur  des 
Grand  jncommodité  du  Schemin  qui  Est  entre  Couppé  des  Bois  de  porcelette  et 
plus  loin  d'un  rivier  appelle  Brohbrick  qui  dans  le  tems  de  pluye  et  de  déborde- 
ments jntercepte  tout  passage  et  Communication  qui  Seroit  un  Geune  Naturelle 
a  la  Marche  De  la  police  chanpêtre  dont  il  resoulteroit  Naturellement  que  les 
rapports  devienderont  noul  pour  cause  de  l'jnobservations  des  délais  Exigé  par 
la   loi  2. 

J'ai  dit  ailleurs  la  bonne  volonté  montrée  par  les  départements 
du  Rhin  ;  elle  ne  pouvait  pas  suffire,  et  chacun  écorchait  plus  ou 
moins  le  français.  Liickner  ne  l'entendait  que  fort  mal.  Un  Keller- 
mann  lui  même  confondait  les   mots. 

Je  trouve  sous  la  plume  d'un  juge  : 

Quoique  la  loi  exige,  qu'aucun  [ne]  peut  voter  à  moin  qu'il  soit  inscrit  déjà 
un  an  dans  la  liste  des  citoyens,  cependant  le  contraire  est  arrivé. 
On  a  envoyé  des  missifs  [missives]  dans  les  villages  du  canton  ^. 

Le  Comité  de  surveillance  de  Saverne  tenait  ses  registres  en  fran- 
çais. Le  secrétaire,  comme  bien  l'on  pense,  se  tirait  de  sa  tâche  comme 
il  pouvait.  Ainsi  on  lit,  à  la  date  de  la  l'"^  décade  de  thermidor  an  II  : 

Avont  fait  desuit  comparoitre  la  Servante  et  le  boulange  de  la  maison  dud' 
veuve  Gemb  pour  Etre  oui 

est  comparu  George  Kremm  son  boulangé  l'avons  demandé  combien  du  tems 
qu'il  est  chez  elle  a  répondu  environ  une  an  l'avons  demandé  s'il  a  connoissance 
de  Beur  qui  a  été  préparé  d'envoyé  a  Strasbourg  a  répondu  qu'un  nommé  Ja- 
quin  Boulange  Employé  a  l'administration  des  vivres  a  été  icy  lequel  a  cherché 
lui  la  Servante  et  le  Soldat  qui  loge  chez  elle  le  jour  d'hui  a  cherché  des  Beur  et 
d'autres  objets  a  fourchhausen  et  comme  ce  Jaquin  pretente  a  ce  marié  *  avec 


1.  Dol.  FI.  Mar"%  p.  119  (Broxcele). 

2.  Arch.  Xat.,  F- t:  Moselle  3  (Diesen).  Sur  116  liabitants,  il  n'y  avait,  d'après  la  décla- 
ration du  maire,  que  trois  habitants  sachant  lire  et  écrire  en  français.  La  graphie  de  cette 
pièce  est  sous  rinfliicnce  de  la  graphie  allemande. 

3.  Signé  Finck,  off'  de  santé  juré  et  ancien  juge  de  paix  du  Canton  de  Saverne  (Arch. 
Nat..  F^c  11I,B.-Rh.,  1,  4  germ.  an  V). 

4.  Lire  prétend  se  marier. 


EN  PAYS  DE  LANGUE  ÉTRANGÈRE  413 

la  veuve  Gemb  ils  ne  pourront  refusés  leur  Service.  L'avons  demandé  pourquoi 
il  a  mellé  les  pains  préparé  avec  du  farin  blanche  a  celle  d'ordinaire  après  la  vi- 
site fait  cejourd'hui  par  la  Municipalité  et  le  comité  de  Surveillance  a  répondu 
qu'il  a  Jgnoré  de  cette  visite  et  qu'il  n'a  pas  fait  cela  qu'au  réquisition  delad*  veuve 
Gemb  il  est  a  table,  il  est  obligé  à  faire  ce  qu'elle  luy  commande  de  tout  quoi 
nous  avons  dressé  le  présente  et  l'avons  fait  Signé  Hans  George  iRrcmcr. 
est  comparu  Elisabette  Mayer  femme  du  citoyen  Meyer  au  Service  de  la  Repu- 
blique Servant  ou  Journaliée  chez  lad'  Gemb,  l'avons  demandé  si  elle  a  Connois- 
sance  du  Beur  en  question  a  repondu  comme  George  Kremer  de  l'avoir  cherché 
a  compagne  dud*  Jaquin  a  furechaussen  le  jourd'hui  l'avons  demandé  si  elle  a 
connoissance  de  Mellage  ^  de  pâte  blanche  et  ordinaire  en  question  a  répondu 
qu'elle  ignore.  L'avons  demandé  Si  elle  n'a  pas  connaissance  du  Beur  envoyé 
le  17  Messidor  a  Strasbourg  a  répondu  qu'il  y  a  environ  un  mois  qu'il  a  cherché 
environ  6  livres  du  Beur  aud'  furchhausen  pour  le  Service  de  la  Ménage  dud* 
Gemb  de  tout  quoi  nous  avons  dressé  le  présent  a  fait  sa  Marque  déclaré  quelle 
ne  sait  écrire  au  comité  de  Surveillance  le  jour  mois  et  an  que  dessus. 

Il  y  a  bien  pis.  Qu'on  lise  ce  que  F.  Neumann  (Ex-Administrateur 
de  la  Commission  départementale...,  Ex-Accusateur  public  du  Tri- 
bunal criminel,  actuellement  Administrateur  du  District  de  Hague- 
nau)  écrit  de  Selestatt,  le  10  janvier  1793  : 

C'est,  citoyen  amie  et  collègue,  un  sans  coullotte  qui  ne  peut  trouver  autre 
consolation  qu'aupré  de  vous,  et  voici  les  causses  de  ses  plaintes...  l'aristocra- 
tie... se  flate  de  la  prodection  a  eux  accordé  parles.,  commistaires  de  la  Conven- 
tion ...  attentons  seullement  le  départ  de  ces  Commistaires  pour  assurer  le  bon 
peuble  gusqua  ce  moment  nourie  par  leurs  mauvais  principes...  en  suivent  leurs 
cxembles....  ce  gênerai  na  pas  voullut  être  de  l'obignon  de  ce  jeune  homme  et 
Ion  voudra  me  faire  croire  qu'une  République  est  etaplie  dans  notre  Départe- 
ment., ceux  la  sont  dans  le  sensé  de  la  Révolution  qui  veulent  forcer  par  la  prise 
d'une  écharbe  un  gênerai  indegre  à  dire  ce  que  ne  peut  être  favorable  une  fac- 
tion... vraiment  tous  les  trait  sont  fait  pour  faire  flegir  tout  hommes  qui  sesent 
du  sang  dans  ses  vaines  ^. 

De  même  : 

Un  pauvre  déserteur  se  sumèt  à  vos  piet,  pour  ôbtenirre  la  crasse  ^  de  vos 
infinis  charitable  bondée,  jay  deserdée  du  Régiment  de  La  Marck  le  moy  d'abrils 
Lann  1784.  Que  jay  servie  lespasse  de  25  ann  En  quallite  de  sergent.  Et  comme 
je  suis  anfans  de  Strasbourg,  Et  que  jay  le  bonheur  de  proffiter  de  ce  pardon  je 
suis  resollus,  avecque  votre  permission  de  Rentrerre  en  Servisse  dans.  Les 
Naûbles  volontaire  National  de  Strasbourg,  Sy  mon  Seigneur  ordonne  pour  le 
car  de  ma  conduite,  il  y  a  Monsieur  Berins  qui  Ettes  major  de  blasse  *,  qui  Et 
prêts  pour  En  rantre  compt,  La  Sœur  de  Monsieur  Brune  comisserre  de  guerre 
Ettes  ma  marenne  Monsieur  Crau  mon  parains.  Mon  Seigneur  vous  qui  Ettes 


1.  Mélange. 

2.  Arch.  mun.  de  Strasbourg,  Livre  bleu,  II,  p.  89,  N"  XIX. 

3.  Grâce. 

4.  Place. 


414  HISTOIRE  DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

le  perre  de  la  Ville,  je  me  Recomande  a  vos  ordre  En  Crasse.  Louis  Picars  Lolo, 
afextionné  Serviteur  ^. 

Les  pièces  officielles,  pour  lesquelles  des  spécialistes  ont  prêté  leurs 
lumières,  sont  naturellement  un  peu  moins  fautives  ;  c'est  surtout 
l'orthographe  qui  fait  défaut.  On  va  pouvoir  juger. 

Le  9  Thermidor  a  excité  les  patriotes  de  Heiligenstein.  Ils  écrivent  : 

Père  du  Peuple 

Encor  un  fois  vous  venez  de  Sauver  la  Patrie  Encor  un  fois  vous  venez  [de] 
prouver  au  Peuple  dont  vous  est  ^  les  Mandataire  quil  n'auroit  pu  mieux  placer 
Le  Salut  de  la  Patrie  quentre  vos  Main.  Vous  venez  de  donnez  un  grande  Exemple 
ala  Republique  et  al'Europe  entier  de  votre  Energie  et  de  votre  Justis  en  livrant 
au  glaive  des  Loix  des  Traittre  comme  Ropespierre  E  Ses  Complisse  Monstre 
qui  ont  trompés  Si  long-tams  les  peuples  E  vous  même  par  leur  hypocrisi  et  leur 
feinte  amour  pour  la  patrie  ne  tentant  a  moins  que  de  nous  replonger  dans 
l'Esclavage  en  Selevant  au  Souverain  pouvoir  quils  usurpait  sur  les  Peuple  Mais 
le  Crime  est  tôt  ou  tard  de  couverte  la  vertu  Triomphera  toujour  pouvoitils 
ouplier  les  serment  Redoutable  qua  fait  la  Convantion  que  celui  qui  ausserai  ' 
tente  au  pouvoir  Suprême  trouvera  autant  de  Paignard  de  Brudus  quala  Con- 
ventions en  conte  de  membre.  Croyait  t'ils  le  peuple  endormi  !  non  il  est  début 
pour  Se  Rallier  au  tour  de  Ses  dignes  Représentant  malheur  a  ceux  qui  tage  * 
de  l'Endormir  quil  creignent  Son  reveille  qui  est  celui  dune  Lionne  ala  quelle 
ona  Enlevé  les  Jeunes  ^  pour  suivez  votre  gloriese  carrière  en  affermissent  notre 
Liberté  et  que  tout  ceusse  qui  voudroit  les  immiter.  Les  Robespier  et  Consorte 
partage  Son  Sort  —  vous  nauroit  cesser  de  bien  rrierite  de  25  niillions  des  vos 
concitoyens  et  de  Lestime  de  Lhuniveur  *  entière. 

Nous  vous  envoyons  250  1.  p.  Les  employer  ala  La  defence  de  La  patri  Cest 
une  Colleté  que  nous  avons  fait  parmi  nous  ala  Réceptions  de  nouvelles  de  la 
victoir  que  L'armé  du  Nord  et  des  Ardenné  onte  remporte  Sur  les  Dispote  Coal- 
lissé  ne  Sachant  miex  Exprimé  La  joie  dont  nous  étions  Eprie  '. 

Voici  d'autres  exemples  : 

La  communauté  jouissoit  anciennement  dudit  bois  communal  appelé  Schmal 
holz...  que  ledit  seigneur  s'est  emparé  dans  des  tems  de  guerre  faisoient  faire  du 
bois  pour  payer  les  deniers  Royaux... 

Il  y  â  encore  une  autre  petit  foret  dit  Bergholtz...  que  les  anciennes  disoient 
qu'il  nous  appartenoit,  est  aussi  mis  en  taillis  par  ledit  S*  Ignon... 

Ledit  S*  Ignon  nous  a  signifTié  un  assignation...  pour  quoi  que  nous  empêchons 
l'entrepreneur  à  exploiter  par  ses  ouvrier  d'abattre  ledit  bois. 

Les  seigneurs  ne  cherchent  rien  que  de  nous  tricher  que  tous  les  communautés 
ne  peut  plus  subsister,  et  à  causse  les  grandes  frais  des  anciennes  justice,  puis 

1.  Mairie  de  Strasbourg,  n"  4965,  22  cet.  1791. 

2.  Êtes. 

.3.  Oserait. 

4.  Tâchent. 

5.  Petits. 

6.  L'univers. 

7.  Protocole  de  la  Soc.  de  Heiligenstein,  Arch.  Pop.  Str. 


EN  PAYS  DE  LANGUE  ETRANGERE  415 

qu'ils  continus  les  communautés  n'y  les  habitans  ne  puis  pas  obtenirs  les  Droits, 
a    cause   cecy   tous   sera   ruiné  ^. 

Supplie  très  humble  et  soumilairement,  les  Maire  et  membres  de  la  Munnici- 
palitée  de  La  Communautée  D'Elleviller  District  de  Sarreguemines. 

Disant  que  la  Communautée  dudit  Liue  est  chargé  pour  un  Rente  annuel 
envers  les  Révérends  Perres  Bénédictins  de  S'  Avold  qui  sont  Seigneurs  haute 
moyens  et  Bas  Justiciers  dudit  lieu,  pour  Rente  de  leurs  Ban,  Enfruit  de  Neuf 
quarts  du  bled  et  dix  huit  quartes  d'avoine,  et  par  Chacqu'un  Chminée  un  demy 
quarte  d'avoine,  trois  Chapons.  La  Communautée  est  chargé  en  outre  quatre 
oyes,  quatre  Chapons,  treize  poulies  et  demy,  un  livre  de  poivres  et  un  heller. 

La  Communauté  avoit  prétendu  que  les  Seigneur  montera  leurs  titres,  pour 
voir  ou  II  revient,  qu'ils  dévoient  tant  des  Nominations  Sur  le  Ban  et  Ils  ont  dit 
qu'ils  ne  payé  plus  lesdits  Rentes,  s'il  ne  montre  pas  les  titre...  La  Communautée 
avoit  répondu  qu'ils  montre  leurs  titre  et  Ils  voulons  leurs  payer  Les  Seigneurs 
ont  eux  refuseez  ^. 


1.  Supp.  des  Commun.  Rieding  et  Eich,  Meiirthe  ;  1790  (D.  XIV,  6,   Com.  Droits  féod., 
p.  561-562).  Cf.  //  faut  de  la  pàturarie  et  grasse  pâture  (Ib.,  p.  561). 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  7  (Elleviller,  IVIoselle),  18  mars  1790.  —  Pour  la  Moselle,  plusieurs 
papiers  sont  en  allemand. 


CHAPITRE    III 
PAYS    FRANCO-PROVENÇAUX    ET    PROVENÇAUX 

DouBS.  —  Nous  citerons  une  pétition  des  habitants  d'Indevillers 
(arr*  Montbéliard). 

Aux  très  brave  Citoyant  présidans  de  l'ascmble  nationale  à  Paris. 

Suppliée  ^  très  pronfondemeiit  les  pauvre  citoyant  du  cantons  d'Indevilair, 
aux  nombre  de  quatre  vint  ^  contre  sinquante  riche,  et  dise  que  ces  pauvre  sup- 
plyant  ôroit  ^  toujours  ut  bonne  confiance  a  la  samble  nationale  ce  qui  les  oblige 
â  presantér  leur  bien  humble  requette  pour  faire  conoitre  à  la  samble  de  la  ma- 
iiierre  donc  le  pauvre  sons  traité  aujoursd'hui,  les  pauvre  supplyant  sons  tenus 
a  tous  événement  pour  le  soutien  de  la  république  francoisse  le  pauvre  comme 
le  riche  ;  dans  les  dernier  volontaire  qui  sons  partis  les  riches  ôret  engagée  des 
citoyant  pauvre  qui  ont  â  bandonnée  leur  père  et  mère,  femme  et  ânfans  pour 
le  soutien  de  la  république  sur  lés  poir  que  leur  parans  pouret  ce  nourir,  an  ver- 
tus dés  prmesse  [sic]  qu'ont  lui  *  faisoit  espérer  que  les  pâturage  commun  ce  vou- 
let  *  a  partagée  que  les  pauvre  seroit  surre  d'avoir  du  pains,  les  riche  âize  on  fait 
payez  ces  volontaire  le  pauvre  praisque  comme  le  riche,  ce  qui  les  rans  la  plus 
part  dans   la   dernierre  indigance. 

Mais  brave  âssamble  vous  âvee  randu  tous  les  pauvre  heureux  le  quatorsze 
aoust  demie  par  votre  décret  qui  ôrdonast  *  un  partage  dés  pâturage  commun. 
Mais  cette  jouié  '  n'a  pas  durée  lontems  par  un  secont  décret  qui  an  désfant  les 
partage  qui  est  du  traize  novambre  *  dernier  ce  pandans  vous  conoitrée  dans  les 
registre  de  ceux  qui  éspere  une  bonification  que  ce  sons  tous  les  pauvre  qui  vous 
garde  sy  *  que  nous  et  qui  soutienne  la  geurre  et  se  (?)  sacrifier  leur  sang. 

Mais  brave  âssamble  nationale  ce  qui  rant  les  pauvre  esclave  c'est  d'antandre 
les  riche  contre  ces  pauvre  qui  lui  disse  ^°  à  tous  moment  :  "  Vous  ne  tenée  pas 
âncore  nos  pâturage  pour  semer,  jamais  vous  ne  les  orée  ".  Voilà  donc  ces  pauvre 
randu  esclave  de  réohoife  ^^  leur  anfans  leur  père  leur  maris  dans  les  voulontaire 
les  autre  pauvre  se  sont  épuisée  jus'aux  sang  pour  faire  des  somme  â  ces  volon- 
taire. 

vous  nous  dirée  que  les  riche  sons  aussy  partis  vous  nan  trouverée    que  très 


1.  Supplient. 

2.  Édit.  :  cinq. 

3.  Édit.  :  et  ont. 

4.  Leur. 

5.  Seraient,  devaient  être  (exactement  :  se  uoulaient  à  partager). 

6.  Ordonnait,   ou  ordonna. 

7.  Joie. 

8.  Édit.   :   huit. 

9.  Édit.  :  Ainsi. 

10.  Édit.  :  lui  dire. 

11,  Édit.  :  des  riches.  —  Sous  cette  orthographe,  lire  derechef. 


PAYS   FRANCO-PROVENÇAUX   ET  PROVENÇAUX  417 

peut  dans  notre  Cantont  et  si  yl  y  an  na  ce  net  que  par  protection  et  par  grade  ^ 
qui  ôte  le  droit  de  vieux  serviteur  pauvre. 

Nous  avont  fait  le  serment  d'egalitée  et  de  propiedtée  mais  yl  nest  égalle  que 
pour  payez.  De  puis  la  Constututions  les  pauvre  non  étée  soulag[é]  an  riens, 
bien  ô  contraire  car  les  journée  dun  manouvreriée  ^  ne  sufiras  ^  pour  payez  a  ce 
quil  ce  trouve  obligé.  Comme  *  faut  til  faire  pour  nourir  sa  famile,  jl  nous  a  étée 
desfandu  par  un  de  vos  décret  de  nous  âppesantee  ^  du  pauys  Ce  pandans  le 
pauvre  de  notre  cantons  navet  d'autre  résource  que  de  s'appesantee  tous  les  ans 
quelque  moys  â  les  trangée  où  il  gagnet  plus  de  trois  foit  aux  tant  que  dans  notre 
pauys  :  vous  défandés  les  quette  *  quel  party  fautil  que  ces  pauvre  preine  ; 

Sy  la  samble  nationale  lantant  ainsi  prenée  donc  ces  pauvre  [ici  un  blanc] 
mené  le  :  dans  les  preumiée  combat  vous  an  sorée  deslivrée  '  et  les  pauvre  nan 
soufriroi[t]  pas  tant. 

vous  nous  diree  que  lom  vous  â  réprésante  que  nos  pâturage  étoit  an  culture 
que  les  cultivateur  ne  retirerront  pas  le  fruit  de  leur  peine.  Si  jl  si  antrouve  c  est 
fort  peut  à  la  réserve  de  quelques  cent  ®  (?)  que  les  pauvre  ont  contrain  qui  ce 
trouveront  fort  heureux  dabandonner  pour  avoir  leur  part  des  paturge  commun. 

brave  assamble  nationale  vous  vous  voyez  de  la  manierre  dont  les  pauvre  sons 
traittée  jeutée  les  yieux  de  miséricorde  sur  ®  pauvre  qui  se  jaite  a  vos  pied  pour 
les   secourir. 

Ce  qui  obligue  les  très  humble  supplyant  à  vous  presantér  leur  bien  humble 
requette  a  ce  quil  plaize  a  la  samble  nationale  décrétée  qui  ^^  continant  â-prais 
liver  passée  ordonner  que  les  pâturage  commun  soit  partagée  par  égalle  part 
part  et  portiont  par  chaque  feux  et  ménage  antre  les  citoyant  des  communotée 
ou  a  moins  les  pâtures  ne  soit  point  partagable  d'y  pouvoir  maitre  du  bétail 
égal  par  feux  et  ménage  :  ce  qui  obligeras  les  très  humble  supplyant  a  sofïrir  ^^ 
de  réchoif  et  de  sacrifié  leur  sanc  pour  le  soutien  de  la  République  franssaisse  ; 
les  soussigné  ce  sous  signe  un  par  vilage  fonder  de  pouvoir; 

fait  dans  le  Canton  d'indevilair  le  traizié-  Jeanvié  lans  secont  de  la  libertée 
1793. 

Alexis  Waher  Sitoyen  Clément  officiere  municipal  Jean  Joseph  Gète  ^^... 

Ain.  —  A  Bourg,   9   germinal  an   II. 

Il  a  été  fait  lecture  de  plussieur  lettre  donn[dont]  une  venact  du  Comité  de  sur- 
veilliance  de  Sisteron  concernant  un  mandat  d'arrêt  contre  Jean  Antoine 
Mevolhon,  datte  du  3  ventes  et  la  rette  [arrêté]  du  représantant  du  Peuple  des 
Basses  Alpes  qui  a  demandé  la  pronte  exccusion  [exécution]  de  la  rette  du 
Comité  Sisteron   est   [et]   écrit  au  Comité   de   Surveilliance   de   bourg   régénéré 


1.  Et  avec  des  grades,  ce  qui  ôte... 

2.  Édit.  :  manouvrier. 

3.  Édit.  aj.  :  pas. 

4.  Comment. 

5.  .\bsenter. 

6.  Édit.  :  de  le  quitter  (les  quette). 

7.  Édit.  :  vous  en  aurez  des  livres. 

8.  Édit.  :  riches  (?)  —  quelques-uns  ? 

9.  Édit.  :  aj.  des. 

10.  Édit.  :  que. 

11.  Édit.  :  souffrir. 

12.  Arch.  Nat.,  F^"  333.  Cf.  Pari.  Biens  Commun.,  pp.  444  et  suiv. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  27 


418 


HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 


qu'il  écrive  a  tous  les  comité  quil  lenvoisine  ^  [qui  l'avoisinent]  pour  faire  arct- 
ter  ce  Mevolhon  et  pour  le  conduire  à  Sisteron... 

Le  comité  arrête  quil  seroit  écrit  sur  le  champ  dans  tous  les  comité  qui  len- 
voisine et  une  autre  de  la  comision  temporel  [temporaire]  de  Commune  Affran- 
chi date  du  3  germinal... 

Le  comité  arrête  qu'il  seroit  fait  réponse  sur  le  chamt  [champ]  2. 

Comité   de   surveilliance  ^   de   Bourg  *. 

Liberté  et  Galitée  extre  deu  Registre  de  la  Commune  de  Griege. 

Ce  jour  d'ui  vinsept  vendémiaire  l'an  troisième  de  la  Repeublique  franséze 
eunne,  aindivisible  et  dés  mocratique,  eurre  de  troi  de  reléveie,  le  Conseillie  Ge- 
néralle  de  la  Comeune  de  Griege  osanble  ^  et  convoqué  a  la  manière  acouteumé, 
conforrneman  ala  loi,  la  séance  peublique  le  mairre  et  agan  nationalle  on  dis  ' 
que  Pierre  Placi  se  disan  aprovisioneur  des  sarmés  de  la  Répeubliqoe  notaman 
au  por  de  de  la  montagne,  ce  présanté  '  a  eusse  pour  résclamer  quatre  sant  soi- 
sante  deu  mouton  sezi  ^  dan  la  prérie  de  septe  Comeune,  ou  ille  paizait  (?)  a 
gardefaite  que  le  mairre  et  agan  nationalle  lui  on  réspondue  que  la  Comeune  etée 
prête  a  lui  deslivrer  lé  restan  des  di  mouton  par  lui  par  paiyer  les  frais  et  fau- 
frais  '  domage  ainterrés  de  pateurre  dan  lé  prés  de  la  Comeune  ansanble  seusse 
[?]  de  garde  par  lui  d'iseus  et  désga  par  eu  comis  suivan  l'estimation  dés  esper 
don  la  nomination  a  ettée  aurdonnés  par  le  geuge  de  pais  deu  Canton  et  deu 
tribeunalle,  séance  a  Pont  deveyle  seur  qoi  jlle  ainvitere  ^^  le  conseillie  a  dés- 
liberer  quelle  partie  jlle  convenés  de  prandre. 

La  matierre  misse  an  désliberation,  lés  saupinion  prisse  a  aute  voi  an  presance 
de  diver  Citoyain  jlle  a  etée  aretée  seur  la  demande  de  Placi  que  le  mairre  et  agan 
Nationalle  de  la  Comeune  se  transporterés  a  Pont  de  Veylle  pour  y  prandre  et 
retirer  et  retirer  (sic)  lés  pièce  relative  a  la  prausedeure  enfain  de  parvenir  a 
dessider  et  terminer  constation  ^^. 

De  suite  le  Citoyain  mairre  et  aganantionalle  de  la  Comeune  ayan  setée  dés- 
peutée  ^2  son  partie  pour  Pont  de  Veylle  et  de  retour  Placi  et  Martinon  son  con- 
seillie, Pique  son  notairre,  Tevenain  et  Papilion  Douche,  Marchan  de  mouton  a 
Maçon  et  autre  personne  apersevan  leur  arivés  se  son  retirés  san  satandre  lés  rés- 
seulta  de  la  mision  deu  mairre  et  agan  nationalle.  Seusis  ^^  ettan  arivés  on  raportée 


1.  Il  semble  que  le  rédacteur  a  une  vague  notion  de  l'apostrophe,  il  écrit  qui  'lenvoisine, 
mettant  l'apostrophe  avant  le  l.  Ce  peut  d'ailleurs  être  un  trait  de  plume  sans  conséquence 
et  sans  signification.  Le  même  écrit  ailleurs  runanimité  avec  apostrophe,  mais  en  unissant 
les  deux  mots. 

2.  A  la  fin  de  cet  arrêté  il  est  dit  que  deux  des  membres  n'ont  pas  signé  «  pour  cause 
d'apesence  ». 

3.  La  forme  «  surveilliance  »  est  conforme  à  la  notation  de  la  mouillure  dans  ces  régions 
où  toujours  l'i  a  été  placé  après  le  /,  comme  d'ailleurs  après  gn,  ce  qui,  sans  être  une  notation 
parfaite,  semble  cependant  plus  logique  que  la  notation  française. 

4.  Arch.  Ain,  Sér.  L  936  (non  paginé). 

5.  Assemblé.  * 

6.  Ont  dit. 

7.  S'est   présenté. 

8.  Saisis. 

9.  A  charge  par  lui  de  payer  les  frais  et  faux  frais. 

10.  Inviteraient  ou  invitèrent  (?). 

11.  Contestation. 

12.  Députés. 

13.  Ceux-ci. 


PAYS  FRANCO-PROVENÇAUX   ET  PROVENÇAUX  410 

au  conseillie  les  piesse  de  l'ainstance,  ont  expaussés  que  Placi  avés  tue  tor  de  ne  pa 
atandre  leur  retour  puisqu'ille  pouvés  |)  amener  la  fain  d'eunne  dificeultée,  que  sa 
conduite  ancete  sirconstance  n'etee  quene  continuation  de  se  qu'il  avés  tenue 
jeusqa  se  jour  pour  qoi  ledis  mairre  et  agan  nationalle  ontainvitée  le  conseillie  a 
délibérer  seur  le  partie  a  prandre  dantelle  sirconstance. 

La  matierre  misse  en  desliberation,  les  saupinion  prisse  jlle  a  été  aretée  d'eunne 
jlleuminanitée  que  la  conduite  deu  mairre  et  agannationalle  et  aprouvé,  que  celle 
de  Placi  etée  tantoire  ^  au  proprietée,  que  si  lés  fonctionere  seu  facteure  [?]  prés- 
pausés  au  seupsistance  avés  dé  réquisition  de  fourage  et  portages  a  demander 
pour  la  conduite  deu  baitallie  ^  destinés  au  sarmés  jlle  n'orés  pa  selluis  de  feirre 
paitre  a  garde  de  faite  lés  baitalie  dans  lés  prerie  des  particeulie  q'anconseqonce 
le  dis  Placi  ceriés  dénonce  au  Comitée  de  sallue  peublique  et  des  seuspsistance 
de  la  Convantion  pour  être  rapeller  au  devoir  de  sa  place  ;  arête  de  plues  que  le 
mairre  et  agan  nationalle  de  sete  Comeune  poursuivront  lés  xeceution  des  geu- 
gemant  randue  contre  Placi  suivan  leur  teneur,  consequance  lés  exper  només 
serron  sitée  afin  de  prestation  de  sermant  et  que  plasi  serra  appeliez  pour  être 
presan  a  la  prestation  de  sermant  ;  arête  de  pleus  que  l'extre  de  la  santance  et 
desliberation  cera  anvauye  au  Comitée  de  salue  peublique  et  des  seupsistance  a  la 
Convantion  a  l'apuis  de  la  désnontiation  quis  cera  faite  contre  Placi.  Faite  et  are- 
tée a  la  meson  comeune  de  Griege  le  jour  et  an  et  moi  que  deseu  et  eurre  de  qatre 
de  relevés  et  avont  signie  :  dreuque  mairre,  Chaune  agan  nationalle,  Mainqréz 
officier,  Bernar  officier,  Deuffour  officie,  Geudin  officie,  Galheron  [?]  officie, 
Dreuqe  notable,  Bernard  notable,  Jean  Bona  notable,  Bourdon  notable, 
Pierre  Bourdon  notable,  Pierre  Vertus  [?]  notable,  Benois  Vercher  notable, 
Louis  Décher  notable,  Thomas  Nirmon  [?]   notable,  Pierre  Dreuqe  notable. 

par  extre  Maingret  sécrétera  '. 

Isère.  —  Je  vous  Envois  L'entrait  de  Délibération  sy  humblement  Joint  de  la 
communauté  de  S'  Baudille  y  faisant  droit  vous  plaira  de  le  faire  statué  pour  faire 
reprimer  des  abuts  qui  se  commetent  dans  ladite  Comminauté  d'un  grand  Nombres 
des  moutons  et  brebis  immenses  et  innombrable  ravagent  continuellement  les 
communs  qui  apartiennent  alad  communauté  Ses  fonds  sont  Encor  actuehement 
complanté  En  bois  chêne  noisetier  et  Charmille  Tout  l'étoit  Enciennement  Etant 
prouvés  et  Constacté  par  le  parceleire  de  lad  Communauté  Ses  fond  sont  detraits 
a  fournir  aux  habitants  leurs  bois  de  saufïage  et  se  depuis  quelques  années  glissée 
un  abut  par  le  moyens  duquel  les  bois  sont  Enpartie  Détruit  et  les  bestiaux 
privés  de  leurs  paquerage  soit  bœufs  vaches  des  particulliers  ne  pouvant  depaitre 
après  Led.  Troupeaux  qui  font  mains  Basse  exposée  de  péril  les  habitant  de  ladite 
Communauté  reconnoissent  un  Domage  considérable  de  ses  abuts  sil  ne  cessent 

1.  Attentatoire. 

2.  Bétail. 

3.  Arch.  Nat.,  F^"  SSSb.  ~  On  comparera  : 

Extrait  de  L'orage  Impétueux  qui  a  abolly  La  religion  Dans  Le  Departemt  De  Lain  et 
mont  Blanc,  par  une  arraittee  de  Deux  représentants  Gouly,  et  albitte.  Le  F>'  Décembre 
1793  on  ont  (nous)  a  fait  Cessée  De  Dire  La  messe,  et  de  Suitte  tous  Les  prêtres  Jureurspar 
Ce  qu'il  n'avoient  pas  Dautre  ont  Etee  Traduit  dans  Les  maison  D'arrêt  et  De  Suite  ont  Les 
afait  abjurer,  et  S'ur  Deux  Cent  Dans  le  Département  ils  S'en  est  trouvée  que  27  qui  ont  été 
ferme  Dans  leur  religion  II  avoit  15  Dans  la  maison  Darret'Dambronay  et  9  Dans  Celle  de 
Bourg  Et  2  Dans  Celle  de  S'  rambert,  quel  Coup  fatal  a  la  pauvre  religion  il  y  a  De  quoi 
faire  frémir.  (Registre  paroissial  des  Curés  de  Bourg,  Arch.  de  l'Ain,  F^  ;  non  paginé,  en 
date  du  23  févr.   1794.) 


420  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

auplutot  il  sont  sansbois  obligé  de  vendre  leurs  bœufs  et  Vaches  de  Cesser  Touttes 
Cultures  faute  de  pâturages  Cequi  et  de  la  plus  Grande  injustice  et  ambition 
marqués  aux  des  avantage  des  autres  habtant  qui  non  plus  de  sorties  ni  pâtu- 
rages 1. 

Gard.  —  Voici    un    document    dont    visiblement   les    rédacteurs 
ont  visé  à  l'éloquence. 

^Mais  le  gros  proprietere  foncier  veut  et  nous  le  voyons  marcher  avec  la  même 
audasse  que  le  sidevan  noble  et  avec  un  fron  de  rein  et  leurs  tette  altiere  veulent 
tout  métrizér,  et  a  voir  tout  les  avatage  et  revenu  qui  proviennent  des  biens  com- 
munaux, et  des  pauvres  abitans  nan  profitent  daucun,  que  tan  sulement  du  bois 
amers  et  de  lau  pour  leur  usage,  et  sur  cella  les  pauvres  abitant  de  notre  commune, 
et  non  sulement  la  notre  mais  jenerallement  toutes  les  communes  du  distric  et  peut 
etrede  tout  le  département  et  même  toute  la  Republique;  Reclament  et  suplient 
très  umblement  leurs  augustes  repressantant  par  un  pron  envoiy  [sic]  soit,  le 
décrets  du  mode  ou  autrement,  et  alors  les  experance  de  saque  sitoyens  serron 
meux  rassurée  et  plus  tranqilles  ;  au  lieu  que  des  ce  moman,  leurs  espérance  faits 
plasse  a  la  crainte  ;  veus  dissent  il,  lassanblee  législative  nous  a  envoyé  le  décrets 
du  partage  et  sou  peut  le  mode  devet  ^  être  envoyé  ;  et  alors  chaque  sitoyen  dans 
la  dousse  espérance  d'un  bien  avenir  toujours  promis  parl'egallités  ;  étoit  pessible 
et  tranquille  sous  son  toit  et  au  proche  de  son  foyer  ;  mais  fondet  seur  le  droit 
inprescritible  de  l'homme  saque  sitoyen  satan  a  ce  droit  jeustement  dut  et  trop 
lontan  méconnut,  mais  dejormés  sil  faut  satandre  seur  ce  quon  nous  di,  nous  en 
eproverion  le  contrere  ;  parce  dit  on  que  tous  les  gros  proprietere  foncier  ce  son 
coallizet,  et  vous  on  fait  parvenir  des  pétition  injustes,  qui  ne  tandent  qua  leur 
avantage  particulier  et  non  a  cellui  du  Biens  jeneral,  il  non  pas  manque  san 
doutes  dans  leur  espozet  que  la  plus  grande  majorité  des  sitoyens  etoit  dacor  et 
ne  voule  poin  le  partage  ;  et  même  il  ni  a  pas  sorte  de  ressor  quil  nayent  fait  ou 
quil  fassent  mouvoir  pour  leluder  ;  on  seit  quil  veulent  persuader  tan  nos  augustes 
repressantant  que  lés  sitoyens,  surtout  ceux  dés  ville  ;  que,  si  le  partage  de  biens 
communaux  vien  a  ce  faire,  les  denrée,  la  viande,  la  lene  et  le  bois  deviendroient 
plus  rare  et  par  consequan  plus  cher  ;  mes  ces  preteste  peuvent  être  aisément 
connu  sous  leur  point  de  veue  ;  surtout  de  nos  augustes  repressantant  ;  que  nous 
suplion  de  vouloir  bien  detronper  le  pauvre  peuple  de  leurs  pretestes  faux  eveins 
(?)  ;  dites  leur  que  pour  favorisser  leur  avantage,  il  veulent  sangrecer  du  Bien  dau- 
truit  et  voudroient  la  perte  des  autres  ;  dites  leur,  que  si  le  partage  ce  fait  selon 
legallité  par  chouche  *  ou  partete  ;  ce  sera  un  Bien  inpreciable  pour  Les  peuples 
En  jeneral  ;  on  ne  doit  pas  ignorer  ancore  que  Leurs  veins  *  preteste  ne  veuUes 
toujour  couronpre  quelque  Esprits  foiblés,  dumoins  sur  ces  objet  que  Le  plus 
Souvans  il  en  a  aucune  connessance,  si  Le  partage  ce  faits  toujour,  dissent  il  : 
les  Bois  seron  Bientôt  Ruiné  ;  Chacun  Les  defricera.  Les  troupaux  seron  moins 
nonbreux  Et  faute  de  pouvoir  fumer  Les  possetions  ®  Lés  denrée  et  la  Lene,  Et 
la  viande  Et  le  bois  deviendron  en  un  prix  Essesif  ;  mais,  Represantant,  dites 
aupeuple  Encorre  que  jamais  oui  jamais,  et  dans  tous  Les  ciecle  *,  cy  Le  partage 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  4,  Scurbaix,  7  May  1790,  Isère. 

2.  Édit.  :  devra. 

3.  =  souche.  Il  n'est  pas  écrit  ainsi  par  inadvertance  ;  il  a  été  corrigé. 

4.  On   a   rajouté   l'i. 

5.  Édit.   :    positions. 

6.  Édit.    :   les   lieux. 


PAYS   FRANCO-PROVENÇAUX   ET  PROVENÇAUX  421 

ce  faits  tan  des  Bois  que  des  autres  vacans  ;  Les  Canpagnes  auront  étét  plus  fer- 
tiles et  pleus  Riantes  ;  an  un  mots  nous  pouron  dire  je  crois  que  Lavenir  deviendra 
un  âge  dor  ;  veu  que  saqun  alonbre  de  son  figier  ou  de  sa  vigne,  cet  adirre  alanvi 
de  ces  possesion  vivra  paissible  et  Contant  ;  parce  que  chaqun  ce  perfetionera  a 
Randre  La  portion  quil  Lui  eschoira  ^  fertille  ;  defasson  que  Lés  Bois  deviendroient 
Bientôt  Epex  Et  toufeux  ;  parce  que  saqun  ^  lés  exploitèrent  ^  En  Bon  perre  de 
familles  Et  que  même  chaqun  sanpresserét  a  an  faire  de  plantations  En  de  cer- 
ins  androit  *  quil  serét  Reconu  netre  utile  an  dautres  production 

Bouches-du-RhÔNE.  —  A  Eguilles,  le  18  février  1792,  l'an  4™^  de  La 
Liberté,  District  d'Aix.  Dépt*  des  B.-du-Rh. 

...Comment  auroit-il  Etoit  possible  aux  gens  de  Campagne,  aux  personnes 
Enroulées  dans  les  troupes  volontaires  pour  la  defîense  de  leur  patrie  de  se  Libeller 
Envers  Leurs  Créanciers,  c'est  ce  qui  paroit  Etre  impossible  Et  a  La  vérité  c'étoit 
assée  de  sacrifier  Leur  fortune  et  Leur  sente  pour  conquir  Leur  liberté  et  en  assu- 
rer par  Leur  Courage  Et  fermeté  Le  triomphe. 

GuEZ  ^ 

Var.  —  Maires  et  officiers  municipaux  de  celui  de  Signe  Suplient  très  hum- 
blement Mon  seigneur  Le  président  de  Lassemblee  Nationalle  et  messieurs  Les 
Represantans  de  La  Ditte  assamblee  de  Recevoir  favorablement  Ce  qui  Enjoins 
a  ce  plis  par  La  ferveur  inexprimable  que  Nous  avons  a  la  patrie  de  Soutenir 
I^etat  de  toute  nos  depandanses  Malgré  Les  assaillies  que  Nous  avons  De  Divers 
esprits.  Rien  Ne  Scauroit  Nous  interompre  du  veu  des  Nos  auguste  Represan- 
tants  Nous  et  Le  peuple.  Espérons  un  heureux  Succez  de  Nos  Represantations 
des  aliénations  de  plusieurs  appartenances  cy  Devant  a  Comunauté  pour  Le 
Rachat  Soit  Enver  Le  Seigneur  Soit  Duzurpation  ou  d'aliénations  En  Divers 
particuliers,  Et  Linjustice  Des  plus  marquée,  que  plusieurs  Soit  disants  Bourgoies 
nous  font  Essuyer  Et  au  peuple  au  Sujet  de  Lhopital  de  Ne  point  vouloir  Sen 
Decesir  Conformemant  a  Larticle  Cinquante  du  Règlement,  Les  pauvres  nous 
viennent  a  foule  demander  des  Secours  dudit  hôpital  disant  quils  Nous  ont 
Choisis  pour  Le  Bon  ordre.  En  consequance  de  Son  Refîuz,  Et  Le  peuple  voulant 
Se  Soulever  a  Cette  occasion  Nous  avons  Ecrit  a  Monseigneur  Dandré  Comis- 
saire  du  Roy  qu'en  Son  absence  trois  Comissaire  Nous  ont  Repondu  que  tout 
Etoit  aux  Municipiaux  de  tout  quoy  En  avons  fait  part  a  un  Des  Recteurs  qu'il  a 
assuré  qu'ils  ne  veulent  pas  S'en  Démettre  Les  peuples  murmurent  Contre  ceux 
qui  Dirigent  La  Ditte  Œuvre  par  Des  Raisons  quil  Nous  assurent  Etre  Légitime 
Et  qui  convient  inévitablement  que  Lhopital  Soit  Régi  par  Nous  Et  que  vous  Les 
pouvez  tranquilizer  en  Ecrivant  Sculcmant  a  Monsieur  Le  Curé  qui  Est  un  des 
Recteurs  pour  La  démission  ^.  Le  tout  Remis  a  votre  prudence  et  Sommes  avec 
Le  plus  profond   Respect... 


1.  Édit.  :  écherra. 

2.  On  a  corrigé  un  c  en  s. 

3.  Lisez   :  exploiteront. 

4.  Pét"  Munie,  de  Vallérargues  à  la  Conv.,  Arch.  Nat.,  F^"  329  ;  cf.  Part.  Biens  Com- 
mun., pp.  472-474. 

5.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  n»  12". 

6.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  1],  Signes,  Var,  24  avril  1790. 


422  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Hautes-Pyrénées.  —  Ils  supplient  Sa  majesté...  de  considérer  qu'elle  a  un 
seigneur  qui  persoit  sur  eux  des  revenus  considérables  quoiquils  seroient  enfermés 
dans  une  gorge  exposés  aux  ravage  des  ruisseaux  et  des  éboulemens  de  terre 
emportent  leurs  terins  et  les  fruits  quils  ne  doivent  attendre  que  du  travail  cons- 
tend  et  pénible  n'y  ayant  n'y  char  ny  charrette,  qui  puisse  rouller  sur  un  sol  placé 
sur  une  pente  rapide  et  qui  ne  forme  point  la  moitié  des  besoins  dun  peuple  qui 
na  d'autres  ressources  que  dans  ce  moment  se  trouve  obligée  dimposér  une  somme 
de  120  1.  pour  la  réparation  de  léglise  pour  en  supprimer  la  chute  ^. 

Que  les  Etats  généraux  soient  convoqués  tous  les  cinq  ans  que  nous  sommes 
chargés  du  nombre  des  feu.x  par  la  multitude  des  impôts  2. 

Nous  supplions  encore  très  humblement  à  Sa  Majesté  de  nous  dispenser  du 
tirage  au  sort  de  la  milice  qui  occasionne  le  dérangement  des  familles  qui  sont 
très  nécessaires  dans  leurs  dépendances  pour  lagriculture  de  nos  biens,  qui  pro- 
duiroient  un  plus  grand  effet  parce  qu'un  bien  aussi  stérile  et  ingrat  que  celui  ou 
nous  sommes  malheureusement  naturalisés  ne  produit  même  que  peu  de  fruit  à 
force  d'être  bien  pioché  qu'il  vous  plaise  nous  accorder  encore  la  destruction 
de  gabelles,...  la  liberté  de  porter  les  armes  pour  nous  préserver  des  betes  fauves. 

Afin  de  pouvoir  obvier  leurs  dévastations  tant  de  nos  fruits,  que  des  animeaux 
domestiques  occasionnées  par  elles  que  nous  ne  pouvons  deffendre  autrement  ^. 

On  comparera  une  pièce  très  curieuse  dont  je  dois  la  connais- 
sance à  M.  l'Archiviste  des  Hautes-Pyrénées. 

Catéchisme  a   leusage  de  grandes  filles  pour   être   mariées. 

Ensembles  la  manière  d'attirer  les  amans  par  demandes  et  reponces,  demande, 
quel  est  le  sacrement  le  plus  naisessere  aus  grandes  filles  Reponce  est  le  mariage,  a 
quel  âge  doit  on  marié  les  filles  Selon  quelles  soit  belles,  Les  plus  belles  aquet  âge 
faut  il  les  marier  cet  oldinairaiment  a  seize  ou  dix  huit  ans  pourquoi  a  cet  âge  de 
peur  quil  ny  arrive  quelque  inconveniant  *  a  lur  honneur,  mais  celles  qui  sont 
pas  belles  aquel  âge  faut  il  les  marier  aussitôt  que  les  garçons  se  présentent  et  les 
demandent  pour  ne  pas  perdre  la  bonne  occation,  quand  une  fille  na  point  d'amant 
comment  doit  elle  faire  pour  en  avoir  il  y  a  plusieurs  moyens  pour  sen  procurer 
quels  ses  moyens  premièrement  il  faut  avoir  la  sagesse  et  la  modestie,  secon- 
dement être  bonne  ménagère  et  bien  aetoonée  a  sont  occupation  et  a  sont  tra- 
vaut  ;  troisiément  être  bien  propre  dans  ses  habillemens  dans  sont  lenge  et  dans 
sa  chambre  quatrièmement  ne  pas  sa  viser  de  porter  plus  que  sont  état  ne  permet 
car  cet  le  moyen  des  les  renvoyer  plutôt  que  de  les  attirer  quand  une  fille  a  un 
amant  bien  a  son  gré  comment  doitelle  faire  depeur  de  le  perdre  il  faut  l'aimair 
d'un  amour  honnête  qui  est  le  véritable  moyen  de  le  conservé  il  faut  aussi  éviter 
en  vers  lui  les  parolles  hardies  et  peu  repectueuses  de  peur  de  le  fâcher  se  garder 
bien  découter  les  mauvais  discours  tant  d'un  coté  que  de  lautre  il  faut  ausi  tou- 
jour  être  de  bonne  hunour  principalement  devent  lui  ne  point  couser  de  la  jalousie 
en  faisent  dorgueil  aux  autres  sy  lamant  aime  un  peu  trop  la  bouteille  qui  et  un 
mauvais  vice  preincipe  pour  un  garçon  que  faut  il  que  la  fille  fasse  dans  cette 

1.  Doléances  de  la  Sénéchaussée  de  Bigorre,  p.  478. 

2.  Ib.,  p.  159,  Bernac  Débat. 

3.  Ib.,  commune  d'Averan,  p.  109-110. 

4.  Le  mot  «  accident  »  a  été  barré. 


PAYS  FRANCO-PROVENÇAUX  ET   PROVENÇAUX  423 

occations  il  faut  avec  des  parolles  honnêtes  et  beaucoup  de  circonspectiont  lui 
remontrer  quil  seret  bien  plus  avantageux  damasser  sont  argent  pour  avoir 
quelques  commodités  quand  il  seret  en  ménage,  quand  une  fille  veut  aller  a  la 
promenade  comment  doit  elle  se  comporté  avec  son  amant  et  avec  ceux  de  la 
compagnie  elle  doit  premièrement...  [la  suite  manque]  ^. 

Gers.  - —  A  nos  Messieurs  DeLasamblée  Nationnalle. 

3    May  1790. 

Supplient  très  respectueusement  Lemaire  et  officiers  Municipeaux  depanjas 
juridiction  de  nogaro  Généralité  Deauch  disant  que  Depuis  La  mort  Du  sieur 
Bailac  père  La  terre  depanjas  ayant  passé  Seur  La  tette  De  son  fils  ils  nont  Cesse 
Déprouvée  tout  se  que  La  féodalité  avoit  déplus  Rigoureux  ;  Ce  fils  qui  avoit  été 
ingrat  Envers  son  père  qui  D'un  fermier  Devillage  L'avoit  élevé  a  La  quallité 
De  Seigneur  du  Lieu  na  cessé  De  tracasser  ses  vasseaux  par  Devexations  Les  plus 
tyraniques  ;  Les  h'abitans  Depanjas  soufîroient  tous  ses  maux  sans  seplaindre 
plusieurs  même  avoient  été  Réduits  a  la  misère  Lors  que  La  nations,  instruite 
Des  ses  droits  si  longt  temps  oubliés,  avec  La  samblée  Des  ses  Representans  ;  Des 
Lemoment  que  Le  Sieur  Bailac  aveu  que  Les  Décrets  De...  Samblée  avoient 
anéanti  Laféodalité  et  Les  tyrants  qui  la  soutenoient  ;  il  a  chergé  par  sepropos 
a  Randre  Lasemblee  De  favorables  Dans  Laparoysse,  mais  Les  malheureux  vas- 
seaux  instruits  par  Leurs  Malheurs  passés  a  semefier  Du  Sieur  Bailac,  nont  eu 
Dautres  Confience  que  Dans  Les  Décrets  qui  emanoient  DeLasemblée  nationale, 
Le  Sieur  Bailac  qui  maneuvroit  sourdement  contre  La  SSamblée  nationalle  pour 
empêchée  Linexcecution  Des  ses  décrets  depuis  quil  avoit  eu  connoissance  Des 
Décrets  du  4...  5...  et  6  aoust  derniee,  na  peu  contenir  plus  longtems  La  pétu- 
lance de  son  Caractère  Lors  quil  aveu  ce  formée  La  nouvelle  municipallité  enverts 
Des  décrets  Cest  allors  que  Lesieur  bailac  apareu  dans  Le  village  en  aristocrate 
Le  plus  Dessidé  il  a  Ramassé  plusieurs  habitans  quil  atroupés  ;  il  Les  a  armés 
et  par  des  décharges  Répétées  il  intimidoit  Le  village  En  Criant  et  insinuant  que 
La  municipalité  netoit  Rien  ;  quil  étoit  tout  que  Lui  seul  étoit  Le  maitre  Du  vil- 
lage 2.... 

Landes.  —  Il  est  Encore  a  observer  nosseigneurs  que  depuis  La  vante  de  ce 
bois  La  Communauté  est  forcée  de  peyer  Les  redevances  annuelles  pour  Le  glan- 
dage  et  herbage,  et  depuis  Cette  Epoque  Le  Seigneur  vicompte  de  poudens  fils 
du  vendeur  a  fait  et  fait  faire  de  deffences  Expreces  par  des  agants  a  toute  La 
Communauté  d'antrer  dans  Le  dit  fonds  pour  y  glander  et  faire  pacager  Les  bes- 
tiaux, apenne  dij  être  carnallés  et  punis  sévèrement,  en  sorte  que  La  dite  commu- 
nauté peije  Les  redevances  sans  Jouir  du  glandage  et  de  Lerbage  et  sy  quelque 
tête  de  bétail  Sy  Echape  et  y  est  Surpris  Le  dit  Seigneur  se  fait  peyer  a  Sa  volonté 
une  Somme  dargent  ce  qui  est  une  vexation  et  une  Injustice  criante  parce  que  se 
fonds  est  patant  et  ouvert. 

Il  est  encore  a  observer  nosseigneurs  que  aupresent,  au  dit  bois  qu'il  y  a  La  plus 
belle  Jeunesse  de  chaines  qui  soit  dans  Les  Environs,  et  Le  fermier  du  dit  vicompte 
de  poudens  qu'il  y  a  mis  des  gens  Etranges  pour  Le  faire  deracher,  et  Le  pour- 
suivre tout,  pour  y  faire  terre  Labourable  ou  prairie  '. 

1.  Archives  des  Hautes-Pyrénées.  Feuillet  sans  cote,  pas  de  date,  écriture  du  xviii»  siècle. 

2.  Archives  royaume,  D.  XlV,  N»  31,  Gers. 

3.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  5,  Comm.  de  Poudens,  Sénéch.  de  S'-Sever,  Landes  (7  fév.  1790), 


424  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Lot-et-Garonne. —  Ce  concidéré  Messieurs  II  vous  plaize  De  vos  grâces, 
vu  Les  Bezons  Des  Suppliants  Et  leur  mizere,  ayant  Eté  ocazionnée  par  Cette 
Rante  Extraordinaire,  Et  Les  frés  que  Led.  Seigneur  â  fait  mal  â  propos  au  Su]»p. 
jusque  â  leur  faire  Enlever  à  Certains,  Les  grains  paille,  foin,  semançe,  Et  Bes- 
tieaux  Datelage,  a  Dautres  Les  faire  Enprizonnér  etc  ^. 

Lot.  —  Encore  plus,  la  présente  communauté,  escarpée  comme  il  a  été  dit 
sur  une  élévation  supérieure  [sic],  n'a  aucun  aboutissant  pour  se  joindre  aux 
grandes  routes.  Ses  avenues  sont  presque  inpraticables,  ce  qui  réduit  la  dite  com- 
munauté dans  une  inaction  de  commerce. 

On  exposera  encore  que  la  dîme  perçue  par  les  fruits  j)renants  est  encore  très 
rigide,  car  sur  dix  on  en  perçoit  un,  tandis  que  dans  tous  autres  usages,  dans  tous 
nos  environs,  sont  perçus  de  onze  un  [sic],  d'où  une  surcharge.  De  plus  les  rentes 
casuelles  sont  aussi  meurtrières,  soit  à  raison  des  censives  perpétuelles  que  des 
casuelles  pour  les  acaptes  et  arrière-acaptes,  bornées  et  fixées  au  doublement  de  la 
rente  à  la  mort  de  l'emphytéote,  à  la  mort  du  grand  maître  de  l'ordre  de  Malte  et 
à  l'avènement  de  chaque  commandeur  par  mort  de  son  prédécesseur,  ainsi  d'après 
la  confection  de  la  communauté  jointe  avec  tout  son  avoisinement  des  aveux 
faits  à  la  vérité  elle  même  [sic]  ^. 

Gironde.  —  Législatures.  Depuis  un  an  vous  faites  esperere  aux  abitans  des 
Campaignes  Le  partage  De  biens  Comunos  plusieurs  fois  vous  Etes  eimposer  avous 
même  Les  obligations  de  terminere  un  obget  de  Si  grande  einportance  Et  Cepan- 
dant  par  un  fatalité  que  nous  ne  pouvouns  concevoire  Le  partage  Et  toujours 
éloigne  est  ce  donc  que  les  abitans  de  campaigne  ne  seret  plus  dignes  de  la  soli- 
situ[de]  des  represantans  du  puble  e  bien  législatures  Nous  vous  déposons  un  fait 
qui  san  doute  ne  vous  permetra  plus  de  le  retardere  Les  Comunes  deportets. 
arbanats  et  virelade  dep*  de  La  gironde  pour  Les  quels  dun  moys  et  de  demi 
separet  que  nous  some  isi  a  esperere  cete  Lois  Les  Citoyen  de  Ses  Comunes  Sont 
obliges  dacheter  du  ble  a  grand  pris  Et  ancore  ne  Savet  au  anprandre  Et  Le 
founs  comunons  dont  Elles  Solisitet  Le  partage  depuis  un  an  lur  an  auret  fourni 
plus  quelles  an  euret  eu  besoin  Si  des  lanee  pasee  Le  mode  de  partage  avet  ete 
établi  San  doute  Les  autres  Comunes  aunt  éprouve  La  Même  disete  Et  auret  pu 
i  remédie  par  la  Culture  de  nouvau  fons  ainsi  voies  Le  prejudise  que  porte  a  la 
republique  Le  défaut  du  partage  de  Comunos  Nous  vous  en  Conjurons  donc 
aunom  de  tous  les  abitans  de  Campaignes  Et  au  nom  du  Salut  public  fixes  anfcin 
le  mode  de  Ce  partage  ampreses  vous  datachere  le  povre  au  Sol  de  la  republique 
lui  qui  put  devenire  Sul  Le  jouet  du  riche  lui  qui  Na  rien  Eparigne  Set  prive  de 
ses  anfans  Et  Les  a  anvoies  aus  frontière  Nous  recevouns  des  nouvelles  Chaque 
joure  que  dans  Ses  Comunes  tous  Les  homes  Capables  de  porter  Les  armes  se 
devouet  de  plus  an  plus  au  Service  de  la  republique  partet  Sur  Les  frontières  Et 
pour  la  varidee  Einsi  Législatures  vuilles  obligere  ses  brabre  patriotes  come  ils 
sobligent  eus  mêmes  *. 


1.  Arch.  Nat.,   D.    XIV.   5,   Communauté  d'Hautevignes   en   Agenois,   Lot-et-Garonne, 
27  mars    1790. 

2.  Cahiers  de  Doléances  de  la  Sénéchaussée  de  Cahors,  Cras,  arrond'  de  Cahors,  Gant. 
Lauzcs,  p.  89. 

3.  13  mai  1793.  Pétition  dos  Communes  de  Portets,  Arbanats  et  Virelade,  arr'  de  Bor- 
deaux, Arch.  Nat.,  F^"  329  ;  cf.  Part.  Biens  Comm.,  p.  487. 


PAYS   FRANCO-PROVENÇAUX   ET  PROVENÇAUX  425 

Un  particulier  du  tiers  état  de  la  Sénéchaussée  de  Libourne  écrit 
à  «  Messieurs  Les  presidens  de  La  Samblée  nationalle  aux  États 
Généraux  »  (sic)  une  lettre  remise  le  7  novembre  1789  ^  : 

...il  faut  vous  opserver,  Messieurs,  que  nous  sommes  sur  les  Bors  dune  rivière 
apellée  Lile  prenen  son  cour  audessus  de  perigeus,  Esepert  alibourne  dans  La 
Dordogne,  cette  Rivière  despuis  15  ans  Environ,  on  atanté  larendre  navigable 
ce  qui  napu  serendre  jusqua  semomant  Efectif,  vu  les  fréquentes  Ecluses  des 
moulins,  son  peu  dau  adivers  Endroit,  Edailleur  Les  Entrepreneur  avoit  interes 
de  faire  durer  Louvrage...  qu'ont  auprocés  jugé  gratis  souffres  Messieurs  quon  ai 
L'honeur  devons  faire  opserver  que  Le  But  et  admirable,  mais  ilya  aura  de  Lin- 
convenian  araison  que  La  mauvaise  foit  ason  comble,  çella  ocazionera  milles 
procès  de  plus  vu  Lin  su  Bordination  eLa  mauvaise  foy,  Malgré  lezelle  du  magis- 
tra  les  procès  croupiron  Lavie  du  plaideur,  si  on  ne  juge  pas  Les  procès  par  rand 
danCienété,  ou  Le  pauvre  insi  que  Leriche  auront  Le  même  droi,  Epar  se  moyens 
Ecarter  tous  Les  sollissiteurs  des  procès,  ou  il  En  resuite  que  Les  plaideurs,  Se 
ruines  Enfrais  de  voyage  E  depresen  pour  Leur  protecteur  il  Est  indigne  qu'un 
misérable  soit  obligé  de  faire  Lacîiur  ades  personnes  pour  optenir  un  jugemen, 
faire  Lacour  à  des  prostituées  Bien  Souven  pour  i  parvenir,  intéresser  un  segré- 
tére  un  Laqu'ais  un  peruquier  etc.. 

Puy-de-Dôme.  —  Voici  un  échantillon  du  français  tel  qu'on  l'écri- 
vait à  Artonne  (Puy-de-Dôme),  le  22  nivôse  an   II-ll  janvier  1794  : 

Que  l'affaire  sur  la  place  devait  être  considérée  comme  les  suites  de  la  des- 
truction trop  rapide  des  cultes,  que  des  hommes  ignorants  et  fanatiques  avaient 
vu  avec  tant  de  peine,  et  qui,  ayant  du  vin  sur  jeu,  la  plus  part  égaré,  avait  insulté 
l'emblème  de  la  liberté,  comme  porté  par  des  membres  de  la  Société  populaire 
sur  les  quels  ils  croyaient  que  la  foudre  céleste  dusse  s'appesantir  pour  avoir  détruit 
l'objet  de  leur  vénération,  que  la  plupart  avait  dansé  devant  la  porte  avant  la 
séance  ;  que  l'altercation  qui  avait  eu  lieu  dans  le  temple  de  la  raison  les  avait 
sans  doute  égarés  ;  qu'il  était  intéressant  que  ces  hommes  fussent  punis,  car 
autrement  le  fanatisme  s'ébranderait  sur  nos  contrées  et  la  vie  des  hommes  cou- 
rageux qui  l'ont  détruit  ne  serait  pas  en  sûreté,  mais  que  l'humanité  verrait  avec 
peine  ces  hommes  porter  la  tête  sur  l'èchaffaud  ^. 

1.  Arch.  Nat.,  D.   XIV,  4  (Gironde). 

2.  Fern.  Martin,  Les  Jacob,  an  village,  Clerm.-Ferr.,  1802,  p.  112. 


CHAPITRE   IV 
PAYS  DE  LANGUE  D'OIL 

OUEST 

Charente-Inférieure.  —  La  Liberté  que  nous  a  conquis  nostre  auguste 
asemblées  nationalle,  nous  En  hardits  a  Luy  adresser  une  Requeste  que  vous  trou- 
verez sy  inclu,  persuadé  que  nous  sommes,  que  son  veû  nest  que  d'assurer  Le 
Bonheur  du  peuple  françois,  nous  ozon  Lui  Demender  une  Interprétation  du 
décret  du  4  aoust  1789,  quy  constate  que  Les  Rente  arrière  foncierre  D'eus 
atouts  Citoyens  soient  rachetable  au  mode  fixée  par  Lassemblees  Nationnale... 
Car  Sils  En  Etoit  tout  autrement  que  Les  aquereurs  La  Rachetassent  Comme  ils 
Lepretendent  aupris  quelle  sont  portée  par  Les  acte  passée  ils  'y  a  Vn  siècle  Ils 
saproprieroient  un  fon  de  terre  quy  ne  valoit  alors  que  Cent  Livre,  quy  En  vaut 
aujourdhuy,   six  cent   ^... 

Deux-Sèvres.  —  Il  serait  besoin  de  mettre  notre  corvée  sur  les  chemins 
vicinaux  de  notre  paroisse  qui  rendrait  une  grande  charité  pour  la  mendicité  de 
notre  paroisse  ^. 

Il  résulterait  pour  le  bien  et  la  tranquillité  de  tout  le  public  qu'il  n'y  eut  pas 
tant  de  commis,  comme  il  y  en  a  qui  sont  à  la  charge  de  l'Etat,  de  sommes  très 
considérables  et  quant  à  la  vente  des  vins,  on  imposerait  sur  les  cabaretiers  une 
somme  eu  égard  au  débit  qu'ils  pourraient  en  faire  ;  que  lesdits  cabaretiers  rap- 
porteraient un  certificat  au  syndic  de  la  paroisse  de  celui  qui  lui  aurait  vendu  ce  de 
lui  aussi  certifié  véritable,  à  peine  d'une  amende  considérable,  au  profit  de  la 
paroisse  ou  communauté  en  cas  de  fausseté  et  que  le  syndic  en  tiendra  compte 
aux  collecteurs  des  tailles  ^. 

Voici  quelques  extraits  d'un  Cahier  d'une  localité  des  Deux-Sèvres 
(Pliboux)  *. 

Art.  1.  —  Le  nombre  des  feux  de  la  paroisse,  130  feux,  par  lequel  il  se  trouve 
cinquante  habitants  qui  sont  taxés  à  la  taille  dans  la  première,  seconde,  troisième 
et  quatrième  classe  du  rôle,  et  quatre-vingt  autres  qui  sont  taxés  dans  la  cin- 
quième classe,  au  dessous  5  1.  de  principale  taille...  et  si  ce  n'était  les  bonnes 
âmes  charitables,  tout  ce  peuple  aurait  mourut  de  faim  et  de  froid  ces  jours 
derniers,  quoi  que  les  habitants  ne  sont  point  en  état  de  faire  la  charité,  à  cause 
que  les  impositions  sont  trop  fortes  et  que  les  terres  de  la  paroisse  sont  trop 
ingrates  et  trop  suceptibles  à  l'eau  et  à  la  gelée... 

1.  Pétition  de  P.  Robert,  maire  de  S.  Fort,  Char.-Inf",  15  cet.  1789,  Arch.  Nat.,  D.  XIV^. 

2.  Dol.  Sén.  Niort  et  Saint-Maixent,  p.  p.  Léonce  Cathelineau,  Niort,  1912,  p.  195  (Exi- 
reuil). 

3.  Ib.,  p.  187  (Cherveux). 

4.  Cah.  Dol.  Sénéch.  de  Civray  (Pliboux),  pp.  112-115. 


PAYS  DE   LANGUE  DOIL  427 

Art.  2.  —  Il  ne  se  fait  dans  la  paroisse  aucun  élève  de  bétail,  ni  engraisser  de 
bœufs,  ni  moutons  ni  cochon,  à  cause  du  mauvais  fourrage  et  mauvais  pacage, 
et  les  prairies  qui  sont  dans  la  paroisse  sont  des  prairies  plates  qui  sont  sur  les 
sables,  qui  ne  produisent  ni  foin  ni  pacage  ;  plusieurs  années  l'eau  y  reste  jusqu'au 
mois  de  juillet  et  souvent  de  fois  le  bétail  qui  va  pacager  là  dedans  cela  l'empoi- 
sonne. Les  prairies  qui  sont  dans  la  paroisse  sont  pour  ainsi  dire  des  terres  sté- 
riles ;  elles  ne  sont  pas  si  rapportable  que  des  brandes. 

Art.  3.  —  Tout  le  meilleur  terrain  qui  est  dans  la  paroisse  appartient  aux  sei- 
gneurs ;  il  serait  grand  besoin  de  faire  obtenir  des  ordres  du  Roi  pour  faire  planter 
du  gland,  pour  faire  établir  du  bois  dans  toute  la  paroisse,  un  certain  nombre  de 
terres  communables  qui  ne  produisent  ni  blé,  ni  foin,  ni  pacage  ;  cela  est  d'une 
grande  nécessité  pour  l'Etat  et  pour  tout  le  royaume  parce  que  l'on  ne  peut  vivre 
sans  avoir  du  bois,  et  les  habitants  de  notre  paroisse  sont  obligés  de  le  soutirer 
des  paroisses  voisines,  et  à  peine  peut-on  en  avoir  pour  de  l'argent...  c'est  la  pau- 
vreté qui  est  [l'Jauteur  que  les  bois  se  détruisent  tous  les  jours,  car  les  habitants 
de  notre  paroisse  ont  été  obligés  de  vendre  jusqu'à  leurs  arbres  fruitiers  et 
autres,  pour  soutenir  aux  mauvaises  années  qu'ils  ont  essuyés. 

Art.  4.  —  Et  ce  qui  est  la  cause  que  nous  avons  éprouvé  de  grande  famine  dans 
la  campagne  et  dans  les  villes,  cela  est  l'agriculture  qui  n'est  point  faite,  comme 
il  convient,  à  cause  de  la  pauvreté,  parce  qu'un  laboureur  qui  ne  peut  point  payer 
ses  ouvriers  ne  peut  point  faire  cultiver  ses  terres  et  ne  peut  point  faire  circuler 
son  revenu.  Une  métairie  bien  cultivée  en  temps  et  saison,  s'en  va  produire  le 
double  de  revenu,  soit  par  le  blé  que  par  les  autres  légumes  ;  et  pour  faire  des 
élèves  de  bétail  qui  est  la  seule  ressource  pour  faire  vivre  tout  le  monde,  il  serait 
bien  nécessaire  de  maintenir  les  laboureurs  pour  les  mettre  en  état  de  cultiver 
les  terres  pour  faire  des  élèves,  pour  faire  vivre  le  peuple,  parce  que  c'est  eux  qui 
font  vivre  tous  les  états  et  le  commerce,...  parce  qu'une  personne  qui  n'a  rien 
n'est  capable  de  rien  ;  si  on  ne  peut  point  soulager  la  campagne,  jamais  on  ne 
verra  la  vie  de  l'homme  à  bon  marché  que  d'augmenter  de  plus  en  plus. 

Art.  6.  —  La  suppression  du  bureau  de  la  conservation  des  hypothèques  ou 
d'une  prolongation  du  délai  fatal,  et  le  fixer  à  un  an  à  seule  fin  que  le  créancier  de 
bonne  foi  et  éloigné  puisse  avoir  le  temps  d'être  informé  de  la  décadence  de  son 
débiteur  et  se  mettre  en  règle  pour  la  conservation  de  son  hypothèque. 

Vienne.  —  Demendrons  la  suppression  des  justices  seigneurialles  qui  est  une 
entrave  à  la  satisfaction  qu'ils  devroint  attendre  des  débiteurs  qui  par  la  voix  ^ 
des  appels  multipliés  se  procurent  un  tempt  considérable,  même  des  trois,  quatre 
ennées  et  plus,  ce  qui  ^  fait  [que]  gêner  le  créancier  contre  son  dû  ;  que  touttes  ses 
justices  soyent  réunies  aux  sièges  royaux,  auxquels  il  est  important  de  former 
un  arrondissement  si  convenable,  qui  empêche  ^  le  plaideur  de  s'absenter  plus 
d'une  journée  de  leur  demeure  *. 

Vendée.  —  Nous  gémissons  aussy  sou  La  tirannie  du  malheureux  boissellage 
que  nou  pajons  anuellement  au  Curé  de  La  paroisse  Cella  Crie  vangence  unne 
pauvre  famme  veuve  Chargé  de  quatre  a  cinq  Enfants  qui  passe  tout  son  tems 


1.  Lisez  :  voie. 

2.  Suppléez  :  ne. 

3.  Lisez  :  qu'il  empêche. 

4.  DoL  Sénéch.  Civray  (  Joussé),  p.  32. 


428  HISTOIRE   DE   LA   LAN'GUE   FRANÇAISE 

dans  Lasaison  De  La  Recollete  a  Ramassé  Cinq  à  six  boissaux  de  blé  Et  vivre 
Dessus  avec  Ses  Enfants  Et  a  La  fin  II  faut  Endonné  ungrand  boissau  mesure  De 
Luçon  a  mr  Le  Curé  Et  ne  pas  Tardé  Dun  momant  Sy  tost  Le  premier  du  mois  de 
Septembre  ôû  son  quois  Des  frais  un  huissier  à  Laporte  point  De  grâce  ny  De 
Remise  acés  pauvres  malheureux  Et  pour  preuve  de  Cella  nous  vous  faisons 
passer  plusieurs  assignations  ^. 

Plusieurs  cades  de  noblesse  du  poitou  uoyant  combien  La  Samblée  mationale 
Soccupe  De  La  felisite  Et  du  honneur  public,  on  formé  Le  proget  de  vous  mettre 
sous  les  Sieux  linjustice  delaloi  de  Sette  prouince  an  matière  de  partage  ;  La 
quelle  coutume  donne  a  laine  noble  les  deux  tier  des  bien  de  Susesion  tant  directe 
que  quolaterale  Et  ancore  Sette  aine  nepai  pas  plus  de  daite  de  La  Susession  que 
ne  fet  un  des  cades  osi  uoiton  Souvan  Laine  jouir  de  quinze,  vint  et  trente  mil 
Hure  derante  pandan  que,  sept,  huit  Et  dix  cades  nont  antreux  tous  que  Sinq, 
huit,  ou  dix  mil  liures  a  partagé  antre  eux.  Souan  maime  Laine  leur  dis  pute  parti 
de  Sette  légère  légitime  que  les  cades  à  bandonne  crinte  de  lamangé  toute  en  frei 
de  prosedure  ^. 

Maine-et-Loire.  —  Nous  demandons  que  le  commerce  des  rivières  quelle 
soient  libre  à  tous  négotian  de  passer  en  tous  les  passages,  sûr  [seul]  moyens  de 
donner  la  facilité  ou  biens  a  tous  commersans  de  faire  passé  les  marchandise  par 
eau  et  par  terre  ^. 

Nous  demandons  qu'on  supprime  des  jureurs  et  priseurs  de  ne  pas  les  souffrir 
aucunement  que  dans  les  affaires  des  ventes  et  inventaires,  attendu  que  souvent 
la  plus  parts  des  pauvres  mineurs  se  trouve  souvant  usurpé  les  biens  qui  resté  au 
petit  innocent  *. 

Nous  représentons  que  M.  de  Maulnes  de  la  Perrière  fait  valoir  plusieurs  fermes 
en  différentes  lieux,  marchands  fermier  [sic].  De  plus  M.  Charon,  officier,  qui  fait 
valloir  dans  cette  [sic]  une  maison  de  campagne  un  domaigne  qui  en  dépendent 
[sic].  Dans  notre  assemblée,  nous  avons  été  troublé  par  la  voix  de  M.  de  Meaulne 
[sic]  qui  a  rompu  nos  cahiers  qui  nous  a  mis  or  de  tat  de  faire  nos  doléance  ^. 

Ce  qui  nous  fait  un  tor  comcidérable  ces  que  nous  somme  situé  dant  les  forais 
qui  sont  ramplis  de  toute  beite  foves,  soit  biche,  cengliyer  sur  tout  les  lapin.  Je 
soiterion  avoir  la  permission  de  porter  seullement  le  fusi  depuis  le  maison  jusqua 
son  encemacé  et  le  raporté  ledi  fusi  en  sa  maison. 

J'orion  auci  un  grand  besoin  de  faire  paquager  nos  bestiau  dans  les  forais  a 
l'age  de  trois  an  et  un  moy,  ecerner  larbe  dans  les  sions  d'un  an  et  de  deux  an  ^... 

Loire-Inférieure.  —  Dans  l'entoutiasme  de  LEservance  qui  règne  et  qui 
porte  les  paysans  abruler  les  maisons  ou  sont  renfermés  les  Titres  qui  conserve 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  11  (Vendée),  Mouticrs-sur-Le-Lay. 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  11,  Luçon  (Vendée,  9  janv.  1791). 

3.  A.  Le  Moy,  Cah.  DoL,  t.  Il,  p.  477  (Par.  Saint-.\ugustin-des-Bois). 

4.  Id.,  Ib.,  p.  478. 

5.  Id.,  Ib.,  p.  478-479.  Vér.  aux  Archives  du  Département  de  Maine-et-Loire,  série  B, 
non  coté. 

6.  Id.,  Ib.,  p.  673  (Paroisse  de  S'-Léger-du-Bois).  Arch.  Maine-et-Loire,  sér.  B,  non  coté. 


PAYS   DE  LANGUE  D'OÏL  420 

les  droits  feodeaux,  ne  serait-il  pas  acraindre  que  scachant  quil  existe  des  doubles 
dans  les  Chambres  des  Comptes  ou  autres  Lieux  quils  l'en  fasse  autant  je  pris  la 
liberté  de  vous  faire  part  de  mes  craintes. 

DOMAGNANNIÉ, 

Cytoyen   de   Nantes   Enbrelagne. 
Ce  fe\T.   1790  ^ 

Ile-et-Vilaine.  —  ...Mais  La  Circonstances  actuelles  ou  tous  les  proprié- 
taires de  fiefs,  demandent  sansesse  des  rentes  Et  à  lordinaires,  ce  qui  met  tous  ces 
citoyens  En  un  agitation  Etonnantes  Ce  qui  pouroit  causer  les  plus  Malheureux 
Efîets,  ils  refusent  Ny  ne  veulents  refuser  Mais  ils  veulents  que  la  communication 
leurs  soit  Faites  des  titres  de  la  primitif  Conretion  (?)  Bailleurs  ils  Nevoyent  point 
que  les  propriétaires  des  fiefs  supérieures  payent  Ny  ne  parlent  de  payer,  les 
premiers  pour  à  causes  de  leurs  terres  à  la  Caisse  de  la  Nation,  Et  Toujours 
De  proche  en  proche  par  annalise,  jusqua  la  terre  dernière  En  fief...  que  par 
cette  Marche  ils  soients  J'nstruits  de  leurs  Droits,  voila  le  veu  que  ces  Citoyen? 
onts  cru  devoirs  vous  précenter  ^. 

CÔTES-DU-NoRD.  ■ — •  A  Messieurs  Messieurs  des  Etats  Généraux,  Messieurs 
Eveschez  de  S*  Brieut  Parroisse  D'Erquy. 

La  municipalité  Et  habitants  de  la  paroisse  D'Erquy  ont  L'honneurs  de  Recla- 
mer auprès  de  vous  Contres  une  imposition  auquelles  on  Lavoit  Soumise  dans  le 
fardaux  accasblants  et  la  charge  mal  distribuée  dans  les  année  précédante  1774- 
1775-1776  et  1777.  Sur  la  grande  routes  conduisantes  de  la  ville  de  lamballe  au 
havre  de  dahouet  linnutilitez  de  lobjet  C'est  le  Sujet  de  notre  réclamation. 

Art.  4.  —  Si  cette  impots  et  Corvée  mal  destribuée,  ayant  été  levée  sur 
leurs  bras  Et  sur  leurs  misère  devoit  affecter  deux  Seigneurs  qui  par  la  Com- 
moditoit  de  leurs  voystures,  et  plus  pronte  qui  en  tirois  lavantage. 

Art.  5.  —  La  parroisse  dErquy  convaincue  que  un  Seigneur,  à  représenté  Sa  Per- 
sonne, comme  ingénieurs,  ou  entrepreneur,  avec  menace,  a  réduit  femme  Veuve,  à 
renfermer  leurs  enfans,  même  à  la  Charité,  Sur  la  Routte,  pour  se  Subvenir  et  leurs 
pauvres  familles,  qui  ausi  les  femme  Des  marins  Leurs  mary  au  Service  de  Sa 
Majesté,  et  les  Vieillards  infirme,  dont  les  pensions  ateste  Leurs  bon  Service, 
éloigne  de  deux  à  trois  lieûs,  de  leurs  tâche,  Et,  par  Son  Grand  pouvoir  a  obligé 
les   pauvre   intimidé   d'empierrer  jusqua   Sur  les   rocher  ^. 

3  May  1790. 

Manche.  — -  ...  la  dureté  des  moinnes  du  Mont  Saint  Michel  et  delalu- 
zerne  sy  refusa  et  quelquun  par  grande  nécessité  quils  voyoient  périr  leur  bes- 
tiaux ils  furent  en  conduire,  quelqu'un  dans  leur  bois,  ils  ordonnèrent  aleurs 
gardes  deles  saisir,  les  emmener  et  faire  coûter  des  frais  aux  particuliers  a  qui 
ils   appartenoient  *. 


1.  .\rch.  Nat.,  D.  XIV,  5,  Loire-Inf". 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  4,  ne-et- Vilaine,  12  janv.  1791  :  Pétition  des  Citoyens  actifs  delà 
CȎ  de  Plesder. 

3.  .\rchives  Royaume,  Re'?.  D.  XIV,  n"  21,  Côtes-dii-Nord. 

4.  Doléances  R.iilliage  Cotentin,  t.  I,  p.  590  (Saint-Planchers). 


WO  HISTOIRE   DE    LA    LANdlE    FRANÇAISE 

Calvados.  —  Voici  un  fragment  d'une  jDétition  adressée  au  Comité 
des  Droits  féodaux  parle  maire  de  Falaise,  en  date  du  19  juin  1790  ^: 

...  n'est  ils  point  intervenus  des  d'Ecret  du  Roy  notre  bon  Sire  et  de  Lassem- 
blez  nationnal  qui  abolisse  Leprivilège  dentourer  les  prez  pour  la  deu.xiéme 
herbe  et  qui  Casse  Larret  de  1769  il  nous  a  été  envoyiez  un  décret  du  Roy  notre 
Sire  et  de  Lassemblé  national    en  datte  du  qui  interdit  tout  parcours 

et  autre  droit  et  ne  setand  point  jusquau  [en]  tourment  des  près  pour  la  deuxième 
herbe  d'ailleurs  que  ces  décrets  s'explique  avec  tant  de  délicatesse  que  Les  pay- 
sant  de  la  Campagne  sont  dans  Limpuissence  de  les  comprendre  ce  qui  fait  que 
plusieurs  ce  propose  dentourer  leurs  prez  cherche  en  outre  le  moyen  de  salier 
avec  quantitié  de  forin  pour  de  Concert  avec  eux  entourer  et  par  ce  moyen  vont 
détruire  La  Vaisne  pâture  et  obliger  Le  bestial  a  un  Extrême  disette  ce  qui  ote- 
ras  aux  Laboureur  qui  nauront  que  peu  de  fond  a  céder  a  Leurs  etât  et  par  ce 
moyen  Lagriculture  de  la  terre  vas  être  négligez  et  presque  rendue  impossible 
priveras  en  outre  quantité  de  maneuvres  de  pouvoire  nourir  leurs  Vaches  qui 
les  Soulages  dans  leurs  besoins  pressant  de  leur  propre  vie... 

Eure.    ■ —   Molincourt,    5    Mars    1790. 

Messieurs  Les  officiez  de  la  Nations  de  Paris.  Suplie  humblement  Les  habi- 
tans  de  La  paroisse  de  Molincourt  Election  de  Gisors  Et  vous  Remontre  que 
Le  Seigneur  de  La  ditte  paroisse  cest  Mys  Enposetion  des  Groux  et  voiry  et  d'un 
Marais  contenant  Neuf  acres  ou  Environ  Donc  il  jouits  depuis  trois  ou  quatre 
ans  donc  la  communauté  a  Été  Enjouissance  depuis  trois  ou  quatre  cens  ans 
nayant  plus  de  pâturage  pour  Les  Bestiau.x  ce  qui  Nous  prive  davoir  du  Betaille 
pour  fumer  nos  terre  cela  nous  fait  un  torts  au  moins  de  quatre  ou  cinq  cens 
livre   par  an... 

C'est  pourquois  nous  avons  Recoure  a  votre  autoritee  pour  nous  Rentre  jus- 
tisse  et  nous  continuron  nos  veux  pour  vos  santée  et  prosperitee  de  toute  La 
Nations  '^. 

Seine- Inférieure.  —  6°  quil  y  a  au  moins  un  tiers  des  habitans  de 
cette  Ditte  paroisse  quils  nonts  que  pour  Commerce  De  travail  que  La  filature 
De  coton  pour  Leurs  Sussibtances  Comme  voila  Le  Commerce  de  cette  filature 
bas  cette  filature  est  baissée  aussy,  et  Le  blé  très  cher  ne  pouvants  gagner  pour 
Les  faire  vivre.  Ce  qui  Les  occasionnes  De  Leurs  maîtres  a  La  mandicité  jointe 
aux  incorporations  Comme  La  tail  Capitation  accesoirs  ainsy  que  les  Corvées 
qui  forme  encore  un  quart  de  La  tail  qui  sonts  très  hautes,  et  ayants  une 
paroisse  remplitte  De  1res  mauvais  Chemains  Ce  qui  enpesche  Le  début  des 
Denrées  ^... 

Que  Sa  majesté  daigne  Suprimer  les  banalitéz  des  moulins  ablé  que  jouisses 
plusieur  Seigneur  alaquél  les  munier  de  leur  Redevance  agisses  a  leur  i)rope 
volonté  sur  les  moulages  des  Sujets  qui  nont  point  liberté  de  leur  pourvoir  ail- 
leur  *. 


1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV^.  Cf.  Corn.  Dr.  féod.,  p.  553-554. 

2.  Archives  du  Royaume,  Reg.  D.  XIV,  n»  26  (Eure). 

3.  Archives  de  la  Seine- Inférieure,  Cahier  de  Doléances  de  Beaubec-la- Ville  (Bailliage  de 
Neufch;\tel-en-Bray). 

4.  Archives  de  la  Seine- Inférieure,  Cahier  de  Doléances  de  Hotot-sur-Dieppe  (Bailliage 
d'Arqués).  —  Notez  que  ce  paragraphe  est  reproduit  plus  loin. 


PAYS   DE  LANGUE  D'OIL  431 

Article  Cinqieme.  —  Par  Le  passé  Les  habittans  de  cette  paroisse  avoient  La 
Satisfactions  daller  dans  La  foret  Prendre  du  Bois  sèche  et  des  vieuilles  scouches 
pouris  Cela  donnoit  un  soulagement  au  menu  peuple,  que  Leurs  mojens  ne  per- 
metoit  point  d  acheter  du  Bois  pour  Sa  Chaufe  et  même  y  Prenoit  des  Branches 
pour  La  cuitture  de  Leurs  pains,  mais  qu  oy  qua  présent  ^. 

Article  3.  —  ...  et  qu'il  puisse  être  levé  une  somme  sur  tous  les  voiture  de  mar- 
chandise que  Ion  transporte  de  ville  a  lautre  par  la  qu'el  il  serait  tenu  de  payer 
dans  les  bureaux  quil  pourait  être  établi  le  long  des  Grand  Route. 

Article  6.  —  Que  Sa  majesté  daigne  Suprimer  les  banalitéz  des  moulins  ablé 
que  jouisses  plusieur  Seigneur  alaqu'el  ^  les  munier  de  leur  Redevance  agisses 
aleur  prope  volonté  sur  les  moulages  ^  des  Sujets  qui  nont  point  liberté  de  leur 
pourvoir  ailleur 

...  ;  sur  ses  sortes  de  représentations  nous  avons  tout  Lieu  de  nous  plaindre 
plus  que  jamais  nous  navons  vu  puis  que  dans  notre  paroisse  on  est  a  chaque 
instant  Exposé  soit  par  incendie  et  fractions  qui  pouroient  être  faite  et  même 
La  mort  ensuivre,  par  des  mandiants  qui  demanden[t]  Laumône  La  nuit  comme 
par  force  ce  qui  fait  que  nous  craignons  voyant  que  nous  sommes  exposée  ;  il 
est  venu  dans  notre  paroisse  de  Mathonville  plusieurs  nuits  suivantes  chez  Beau- 
coup dhabitans  demander  Laumône  et  même  de  forcer  de  donner  du  pain  ou  de 
Largent  *. 

NORD  ET  EST 

Oise.  —  Pour  a  porter  la  paix  desdis  biens  communeux  entres  le  ^  povres 
et  le  ^  riches  aux  sujets  que  le  '  riches  jouisse  de  bien  quils  peuves  apartenirre 
a  le  ^  pouvre  sitoiens  du  territoirre  français  eus  dissan  pour  leur  réponses  nous 
paions  le  senposition  du  a  la  nations  selon  la  quantitez  des  animeux  quils  '  von 
paitre. 

Mais  Nous  de  mendon  que  le  povres  quils  Ion  ^^  point  de  bestieux  a  maîtres 
paitres  aux  moin  quils  sois  dan  le  cas  de  luis  ^^  re  venir  quel  que  somme  quils  de 
sa  ^^  par  que  le  riches  peut  jouire  de  sa  i-*  par  des  dis  povres  ous  quils  sois  partajes 
en  nas  quitant  le  inspots  quils  peuvre  et  dus  ^*  et  vous  savez  que  le  riche  re  garde 
le  povres  sens  blable  a  un  chiens  quils  ^^  passe  dans  le  rus  i*. 

1.  Archives  de  la  Seine-Inférieure,  Cahier  de  Doléances  de  Freulleville  (Bailliage 
d'Arqués). 

2.  Dans  ce  Cahier,  les  e  mal  formés  se  distinguent  mal  des  i,  cependant  l'i  est  générale- 
ment pointé,  ce  qui  permet  dans  les  deux  cas  ci-dessus  de  préférer  la  lecture  qu'el. 

3.  Les  t  du  manuscrit  étant  généralement  barrés,  il  faut  probablement  lire  moulages 
plutôt  que  moulages. 

4.  Archives  de  la  Seine- Inférieure.  Cahier  de  Doléances  de  Mathonville  (Bailliage  de  Neuf- 
châtel-en-Bray) . 

5.  Édit.  :  les. 

6.  Id. 

7.  Id. 

8.  Édit.  :  de. 

9.  Édit.  :  qui. 

10.  Édit.  :  qui  n'ont. 

11.  Édit.  :  leur. 

12.  Édit.  :  leur. 

13.  Édit.  :  la. 

14.  Édit.  :  et  dus  ;  —  lire  :  être  dus. 

15.  Édit.  :  qui. 

16.  Édit.  :  la  rue. 


432  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Je  crois  pouvoir  traduire  : 

Pour  apporter  la  paix  au  sujet  desdits  biens  communaux  entre  les  pauvres 
et  les  riches,  le  conflit  venant  de  ce  que  les  riches  jouissent  de  biens  qui  devraient 
a|)partenir  aux  pauvres  citoyens  du  territoire  français  ;  et  ils  disent,  pour  se 
défendre,  nous  payons  les  impositions  dues  à  la  nation  selon  la  quantité  des  ani- 
maux qui  vont  paître. 

Mais  nous  demandons  que  les  pauvres,  qui  n'ont  point  de  bestiaux  à  y  mettre 
paître,  aient  au  moins  le  moyen  qu'il  leur  revienne  une  partie  de  leur  part,  tan- 
dis que  les  riches  peuvent  jouir  de  la  part  des  pauvres,  ou  bien  que  les  biens 
soient  partagés  à  condition  d'acquitter  les  impôts  qui  peuvent  être  dus.  Vous 
savez  que  le  riche  regarde  le  pauvre  comme  un  chien  qui  passe  dans  la  rue. 

Tout  est  à  noter  dans  ce  texte  ;  le  vocabulaire  :  être  dans  le  cas  = 
avoir  V occasion,  être  capable  ;  —  les  formes  :  quils  =  qui;  —  la  syn- 
taxe :  l'infinitif  revenir  est  construit  avec  une  extrême  liberté  ;  —  la 
phonétique  :  et  dus  =  être  dus,  etc.  ^. 

Il  y  an  à  quy  vive  borgoy...  dautre  quy  son  riche.,  et  quil  jouisse  de  trois  mai- 
sons et  lautre  de  cinq,  et  il  fait  partagé  ce  terrin  ou  maysons,  et  par  se  moien  les 
pauvres  resterons  avec  rien  du  tout,  parce  que  les  biens  quil  se  sont  anparé  reste 
attaché  à  leur  maysons,  et  ont  fait  leur  partage  pour  cela,  et  sons  venus  comme 
par  voie  de  fait  assemblé  de  trente  ou  quarante  personne  pour  nous  dépossédé... 
N'ayant  peut  résiste  à  leurs  effort,  nous  avons  retiré  et  leur  avon  laisse  nos  peines 
et  nos  traveaux  anliberte  pour  Esvite  les  malleurs  qui  auroisent  sucombez  ;  ils 
ons  partagé  tous  lesdit  bien  jusques  memme  les  bled  seigle  ansemenssé  sur  les 
avoines  et  orgieres,  ce  quil  cause  un  degradement  conssiderable  ;  à  cette  effet, 
nous  les  avons  assignés...  dont  ils  on  étez  condanné  aufrais,  depent,  demage  et 
interest  et  a  dellessés  les  bien  quil  savoient  emparé,  dont  ils  ont  condanné  avec 
le  décret  de  quatre  vin  douze,  le  onze  octobre,  sur  le  bureau.  Mais  comme 
étant  rebelle  à  se  jugement  et  décret,  il  ne  veul  point  y  consantir  et  sons  detra- 
vaillé  et  de  venire  même  récolté  sur  nos  terrin  ^. 

Messieur 
Autorise  par  le  Serment  que  j'ay  fait  comme  Vray  Sitoien  Et  notable  de  la 
municipalité  de  La  paroisse  de  beaudeduit  département  de  loize  Canton  de 
Sommeveux,  je  prend  cette  Respectue  Liberté  de  vous  Ecrire  a  deffaux  de  notre 
municipalité  non  mouvante,  au  sujets  de  deux  presoire  a  brasser  sidre  que  les 
Sy  devant  Seigneur  dud.  beaudeduit  onte  fait  batire  Sur  la  place  dud.  dud.  beau- 
deduit Et  qu'ils  Les  afferme  touts  les  ans  a  leur  profit.  Et  comme  jl  ja  plusieur 
arbre  tant  sur  Laditte  place  que  dans  les  Rue  Et  que  Lajent  de  M''  Courteborne 
(?)  Sy  devant  Seigneur  dud.  beaudeduit  les  avoulu  detrure  Et  dont  la  munici- 
palité dud.  beaudeduit  sy  Est  oposé  Et  ont  Eu  l'honneur  de  vous  En  jnformer 
Et  dont  vous  avez  ordonné  Les  mot  suivant,  vous  avez  bien  fait  de  vous  avoire 
oposé  Et  En  cas  que  vous  ne  Laiez  pas  fait  vous  avez  touts  le  droit  de  le  faire 
Cette  pour  quoy  messieurs  croiant  vray  que  Les  dit  presoire  vous  apartienne, 


1.  Pari.  Biens  Commun.,  p.  .512  ;  Arch.  Nat.,  pi"  329.  Cf.  Lagny-le-Sec,  Canton  NanteuU- 
le-IIaudoin,  .Vrr'  Senlis,  12  avr.  179.3. 

2.  Pét"  de  deux  hab.  du  hameau  de  Beslival  (Oise)  à  la  Conv.,  s.  d.,  .\rch.  Nat.,  F^"  329. 
Cf.  Part.  Biens  Commun.,  p.  541. 


PAYS  DE  LANGUE  DOÏL  433 

ainsi  que  les  dits  arbre,  je  croirets  manquere  a  mon  dévoire  Sy  je  ne  mhonorois 
pas  de  vous  Enjnformere  dans  lesperance  Et  attente  de  votre  desition 

Arpenteur  âgé   de   Soixante   Seize  ans  i. 

Messieurs,  Six  Laboureur  De  la  parroisee  De  Cinqueux  ;  deladistrîque  de  Lien- 
cour  Cantont  de  Clermont  ;  avont  L'onneur  De  vous  reprégeanterre  très  respec- 
tueusjemant  ;  quil  yas  Heûx  toujour  aux  moins  400  bette  aline  (à  laine)  que 
mouton  Et  brebis  ;  a  preyeans  yl  janas  (?)  que  300  antous  :  les  ofisier  manisi- 
paux  Et  M.  Lemerre  ;  veûlle  les  fairre  vandre  tous  quil  nannes  plus  une  dans  La 
ditte  parroise  ;  avont  mis  un  garde  ;  Et  dix  mesier  ;  de  la  parrois  pour  anpesere 
de  La  gardere  dans  Les  frice  pâture  quil  ont  toujour  pâturé  Et  même  dans  les 
Haux  pré  quil  ont  toujours  pâture  ;  Et  les  Voirie  qui  des  frison  tou  le  jour  cha- 
qun  aux  drois  de  leur  Eritage  Les  dit  haux  pré  La  plus  grand  partie  apartins 
aux  Six  Laboureur  qui  ont  Les  bette  a  linne  ;  +  jl  veûll  que  les  Haux  pré  sois  pour 
pâture  Les  vasce  Et  cevalle  ;  pandans  qu'il  y  as  un  bon  mare  qui  contien  200 
arpants  ;  dont  Les  dit  munnissipaûx  venon  dans  prandre  trante  arpant  du  milieur 
du  mare  pour  aferre  une  commeune  de  pre  ;  dont  vendron  lerbe  Pour  paiyere 
Leur  tan  Et  leur  despance  quil  feyon  [fejon  ?]  ^  dans  la  parrois.  Il  dize  Ette  les 
mettre  detous  ;  Sepandans  Messieurs  La  plus  grand  partie  desabitans  vousdrés 
que  Le  mare  rest  toujour  entotalle  pâture  ;  messieurs  nous  vous  avont  des  grand 
obligations  dis  quaprezeans  des  bien  que  vous  nous  faitte  nous  avont  toujour 
prière  Le  bon  dieu  quil  vous  soutienne  et  de  Contineure  Est  nousEsperont  que 
vous  nous  soutindré  notte  betaille  quil  nous  Est  très  hutille  pour  Les  fermiers^... 

Somme.  —  Il  ne  faut  pas  permettre  a  tous  ceux  autrefois  feaudaux  dabi- 
ter  dans  ces  comune  pour  partager  avec  les  habitant,  vu  que  ces  pauvre  malheu- 
reux nont  esté  destruit  que  par  leur  puisance  féodale,  plus  *  par  la  tail  et  tous  les 
autre  inpos  quil  ont  paie  pour  Eux,  plus  par  la  malice  et  mauvaise  foi  de  vou- 
loir Elever  des  haute  futee  darbre  pour  empêcher  lorient  ^  du  solail  autour  de 
leur  terin,  ce  qui  cause  un  domage  considérable  à  ces  pauvre  malheureux  qui 
auront  cultivé  leur  terin  pendant  un  an  entier  et  quil  na  ®  pas  d'autre  resource 
pour  vivre,  c'est  pourquoy  je  vous  prie  di  ai  avoir  égard  '. 

Pas-de-Calais.  —  Dans  ce  pays,  souvent  le  désordre  est  tel  qu'on 
n'arrive  que  partiellement  à  reconstituer  la  forme  normale  et  le  sens  : 

Il  est  à  considérer  que  si  l'ouvrier  formeroit  entre  eux  les  municipalité,  il  tra- 
vailleroit  avec  prudance,  il  eviteroit  aux  embarquement  des  grains  party  la 
plus  intéressant  pour  lui,  il  vous  donneroit  à  découvert  dans  toutes  les  demande 
que  la  haute  Coure  pouroit  demender  tant  pour  le  nombre  de  terre  qu'il  se  trouve 
dans  les  paroisse  pour  le  dépouille,  et  généralement  quelconque  il  sapropriroit 


1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  8,  Beaudeduit,  Oise,  juillet  1791. 

2.  Les  j  ressemblent  à  des  z. 

3.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  8,  Dep.  Oise,  C"  de  Cinqueux. 

4.  =   de  plus. 

5.  =   les  rayons  (?). 

6.  =   que    n'ont. 

7.  Pét»  d'un  hab.  au  Gom.  des  rapp.,  la  Portelette,  hameau  (Comi»  d'AbbevlUe,  Somme), 
6  janv.  1793,  Arch.  Nat.,  Fi»  330.  Cf.  Part.  Biens  Commun.,  p.  619. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  28 


434 


HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 


(?)  des  biens  des  pavres  il  balanceroit  tout  avec  sagacité,  il  tacheroit  deviter  a 
la  décadence  de  ses  frères  ^. 

A  Avenne-en-Henaux,  le  29  sept.  1790  A  Cest  Messieur  De  Lassemblee 
Nationale  dont  jai  recuur  et  Le  suplie  très  humblement 

Le  Nome  Simon  Mathieu  Bourgeois  de  la  ville  Daveune  en  henaux  ayant  fait 
Lacquisisions  des  Droit  Royaux  Le  27  X'""^  1789  pour  en  jouir  le  premiers  jan- 
viers 1790  au  Sieur  jean  Baptis  françois  Joseph  pierard  Directeur  Deposte,  au 
lettre,  le  poid  banal,  le.  mesurage  de  grins  Le  tonlieux  de  Cuire,  et  le.  pot  a  la  Roux 
Le  droit  sur  le  fille  de.  Leinne.  Le  Droit  des  foires  que  Ion  perssoit  Deux  fois  lannee 
et  pour  le  fert  ? 

Le  18  May  Les  Messieur  de  la  municipalité  de  la  ville  Davenne  ils  mont  mandé 
a  leur  assemblée  a  lautel  de  ville  pour  mes  faire  Defence  de  nest  plus  percevoir 
aucun.  Droit  que  Lassemblee  Nationale  les  avoit  tous  abolis  Je  suis  allet  ché  Le 
Sieur  Jean  Baptis  françois  Joseph  pierard  directeur  de  poste  au  lettre,  je  luy 
dit  que  toutes  les  charge  quils  m'avoit  vendu  estion  abolyes  ils  Le  savoit  mieux 
que  moy  il  ma  repondu  que  cetoit  mes  afaire  et  quil  nest  pouvoit  pas  de  cela 
que  je  le  pairoit  la  Rente  Comme  si  jen  jouisset  et  quand  il  mes  lavendu.  ils  ma. 
fait,  tous  le.  promesse  et  moy  je.  nest  vouloit  point  faire  de.  marché  je.  navoit  pas 
Le.  moyens  de.  luy  payer  le  dit  pierard  ma  dit  quils  nest  mes  mandoit  pas  Dar- 
gent  quils  mes  le  venderoit  a.  Rente  Dont  ils  ma  fait  Beaucoup  de  promesse  de 
Bouche  voyant  cela  je  luy  ay  envoyet  une  Somations  quils  auroit  a  mes  faire 
jouir  ou  bien  anuler  notre  marché  ils  ma  fait  reponce  quils  netoits  pas  obligé  de 
mes  faire  jouir  et  moy  je  nest  suis  quun  petit  Marchand  Débiteur  avec  quatre 
enfant  quils  noms  guère  De.  travaille  et  du  Mal.  asset  de  faire  honneur  a  nos 
afaire  et  sils  mes  faut  payer  la  rente  de  328  —  10^  argent  de  france  par  ans  et  sils 
mes  faut  payer  cette  some  je  suis  totalement  a.  la.  Ruine  ils  ny  a  que  cest  Mes- 
sieur De  lassemblee  Nationale  quils  peuvent  mes  défendre  auquel,  je  suply 
autant  quils   es  possible  ^. 

Aisne.  —  ...  ils  desireroient  en  avoir  leurs  droits  partieres,  s'il  plaisoit 
aux  administrations  les  autoriser  à  en  faire  re  server  460  jallois,  pour  tirer  coupe 
en  foin  et  régain  annuels,  et  pour  Etre  partagés  par  tous  les  individus  qui  com- 
posent la  commune  ;  cela  leur  feroit  un  grand  avantage  ;  le  surplus  étant  autant 
que  suffisant  pour  le  paitrage  des  bestiaux,  en  attendant  les  coupes  faite  du 
foins  et  regain  qui,  d'après  le  paîtrage,  se  recuillera  encore  avec  fruits  et,  qu'au 
surplus,  il  y  a  encore  300  jallois  environ  d'autres  prés,  que  l'on  ne  récolte  que  le 
foin,  ce  qu'à  la  suite  ils  deviennent  encore  à  l'avantage  du  pâturage  ^. 

Ardennes.  —  Mais,  Messieurs,  encor  que  le  pain  sera  moins  bien  cuit, 
moins  à  propos  dans  les  fours  particuliers,  qu'il  ne  l'était  dans  les  bannaux  ; 
aupar  delà  des  accidents  du  feu  qui  deviendront  communs  d'après  l'adoption 
par  chaque  citoien  davoir  un  four  en  sa  maison,  il  résultera  *... 


1.  Pét"  Sart,  arpenteur,    repr'  des  pauvres  de  Lendrethun  (Pas-de-Calais)  à  la   Législ. 
Arch.  Nat.,  F^»  333.  Cf.  Part.  Biens  Commun.,  p.  557. 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  8  (Nord). 

3.  Pet"  de  la  nuij.   des   habitants   de  Lesquielles   Saint-Germain  (Aisne),   3   avr.    1702. 
Arch.  Nat.  F^°  .330.  Cf.  Part.  Biens  Commun.,  p.  13. 

4.  Obscrv"    du    s^    Ilusson,    de    Sedan   (Ardennes),   28    juin    1790.    Com.   Droits   féod., 
p.  206. 


PAYS   DE  LANGUE  D  OIL  435 

Marne.  —  Nous  ne  citerons  aucune  pièce  de  la  Marne,  qui  est 
étudiée  à  l'Appendice  II. 

Meuse.  —  Disant  que  La  Communautée  du  dit  harville  contien  quarante 
quatre  feux  dans  lesquel  il  y  peut  avoir  un  tiers  aisëe  un  tiers  qua  peine  peuvent 
il  vivre,  un  autre  tiers  plus  malheureux  Encore,  puisquil  netrouve  aux  cune 
ouvrage.  Et  par  La  II  sont  dans  la  plus  grande  misère  des  misères  un  barbare  En 
aurois  pitiée,  un  père  de  famil  prend  Le  peu  de  nippe  quil  Leurs  reste  va  de  porte 
En  porte  pour  Les  vendre.  Et  Les  donnent,  a  moitiée  pour  rien  pour  acheter  de 
Lavoine  des  pois  Et  des  pomme  de  terre  qui  sont  obbligëe  de  faire  du  pain  pour 
Leur  nouriture  se  qui  Est  ordinairement  nouriture  de  bestiaux  Et  les  autres 
sont  poursuit  de  Leur  Créancier.  Oui  ont  ne  scaurois  croire  La  désolation  qui 
Est  dans  La  Communautëe  Et  Les  Chris  persant  de  Lu  manitée  souffrante  quil 
se  fait  entendre.  Il  seroient  cependant  sauvée  de  toutes  Les  Misères  si  ont  navëe 
partagée  il  y  a  plusieur  annëe  comme  il  Les  demande  aujourd  hui  un  tierre  de 
Leur  Comune  quil  Est  fâcheux  de  voir  nous  pauvres  misérable  de  ne  point  pro- 
fiter de  Leur  droit  tandis  quil  y  a  sept  a  huit  Laboureurs  foulant  La  pâture  avec 
chacune  trente  bete  Et  dont  il  y  En  a  une  douzaine  chacune  une  bete  ou  deux 
Et  le  reste  de  ses  pauvres  infortunée  qui  nen  non  pas  une  seule  Les  vilages  voi- 
sines français  et  Lauraine  ont  partagée  il  y  a  dix  ans.  Et  Même  de  ce  moment, 
aujourd  huy  ces  communautëe  sont  a  couvert  du  malheur  dont  ceux  cy  sont 
atteint  quoi  quauparavant  II  fussent  plus  pauvres  ^. 

Supplie  très  humblement  la  municipalité  de  la  communautez  de  démange 
aux  Eaux  Dissent  que  cy  devant  les  seigneur  dudis  démange  ons  jouis  dun  thier 
de  la  Rivier  dudis  démange  pour  leurs  bans  que  nul  personne  ny  pouvois 
pécher  en  aucune  saison  Et  pechois  Encors  dans  tous  les  états  [étangs  ?]  de  laditte 
Rivier  Et  que  depuis  plusieur  années  les  fermier  desdis  seigneur  touche  En  sus 
le  thier  dans  le  prix  de  lad  judication  des  deux  autre  thier  de  sorte  quil  ne  Reste 
a  la  communautez  quune  foible  partie  que  les  même  fermier  des  seigneurs  Exige 
des  supplians  le  thiers  des  pasquis  communaus  lors  qu'on  les  mes  en  Reserve  pour 
en  procurer  un  peux  de  nouriture  pour  les  bestiaux  en  sus  dune  double  portion 
quils  ons  avec  les  supplians  lors  quon  le  partage  ce  qui  Est  contre  lordonnance... 

Que  les  pasquis  du  village  sont  laplus  part  joindans  les  terre  presque  Enclos 
appartenant  aux  Seigneurs  qui  ons  fais  des  enticipation  sur  lesdis  terrains  com- 
munaux ce  qui  fais  que  la  Communautez  ne  peus  faire  une  juste  déclaration 
quis  Est  nesessaire  de  faire  aborner  lesdis  terrains  Communaux  en  donnant  aux 
joindans   Et  aboutissans  leurs  quantitez  en  produissans  leur  titre  ^. 

Haute-Marne.  —  Nous  demandon  sur  cette  article  ^  aux  lieux  de  nous 
rebutez  de  payer  linposition  quil  nous  ont  condamné  *,  afin  quil  ne  rejette  plus 
aucun  fraie  sur  nos  bois,  chose  faite  pour  encor  avoir  la  par  des  pauvre  jens  pour 
rien,  parcequil  nous  defendoit  toujour  de  vendre  nos  par  de  bois  allieur  que 
dans  le  village  vus  quil  les  feroit  saisir,  afin  quil  profitte  des  bois  :  se  nettois  ^ 


1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  7,  Meuse,  Harville-en-France,  29  mars  1790. 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  7,  Demange-aux-Eaux,  Meuse,  24  mai  1790. 

3.  Ajouter  que. 

4.  =   à  laquelle  ils  nous  ont  condamnés. 

5.  =   ce  n'éloit. 


V36  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

point  le  pauvre  qui  étoit  dans  le  besoin,  qui  et  obligez  de  vendre  pour  payer  les 
fraie  et  imposistion  de  la  commune,  qui  faisoit  le  pryx  de  sa  propre  par,  cettoit 
celui  qui  achetoit  qui  lui  en  donnoit  ce  quil  vouloit  ;  nous  demandon  sur  cette 
article  quil  fut  permis  à  tous  citoyen  de  faire  de  sa  par  ce  quil  voudra  et  de  la 
vendre   à    qui  il  voudra  i. 

Que  la  Maîtrise  de  Chaumont  leurs  ont  occasionné  un  Procès  Ruineux  avec 
une  Communauté  Voisine  appelle  Lezèville  qu'outre  qu'ils  ont  Etés  dépouillés 
de  la  propriaité  d'Environ  quatres  Vingts  Arpents  de  Bois,  ils  leurs  en  Coûtent 
près  de  vingt  mille  Livres  de  frais,  ce  qui  fait  la  ruine  Totale  de  Laditte  Comté  ; 
ce  Bois  dont  Sagit  est  premièrement  Situé  sur  leur  Finage  et  attenant  au  Jardin 
derrière  les  maison  Environné  généralement  quelconque  de  tous  leurs  finage, 
tant.  Terres  Labourables,  Chenevières,  prés,  abrevoires,  et  Bois  a  eux  apparte- 
nant, ny  ayant  aucuns  Chemin  pour  y  Conduire  Ceux  de  Lezèville  Pour  en 
Tirer  la  Dépouille  de  ce  Bois  Sans  qu'ils  ne  Soient  obligés  de  passer  a  Travers  leurs 
finage,  ainsi  soit  que  le  finage  se  Trouvent  empouillés  ou  non  dans  les  temps  ou 
Ceux  de  Lezèville  fréquentent  ce  dit  Bois  Ces  Sortes  de  Chemin  mal  prétendus 
par  eux.  Causent  un  Tord  Considérable  aux  habitants  de  Laneuville  aux  Bois  ^. 

Meurthe.  —  Le  maire  de  Xirocourt,  que  j'ai  déjà  cité,  écrit  d'une 
écriture  ferme  et  claire,  en  homme  qui  n'en  est  pas  à  son  coup  d'essai. 
Voici  un  fragment  de  sa  requête  : 

Une  partie  de  ses  habitants  auroit  voulus  quil  ni  enrestat  une  partie  sans  être 
partagé  pour  la  pâture  des  troupaux  et  bêtes  de  culture  ce  qui  porteroient  un 
préjudice  irréparable  si  l'on  ne  peut  plus  faire  de  troupau  en  commun,  comme 
aussi  quil  en  porteroit  un  et  diminueroit  la  masse  générale  des  subsistances  sil 
ni  en  avoit  point  des  partagés  C'est  pourqu'oi  que  vous  voudriez  bien  en  ordo- 
ner  selon  votre  équité,  en  cas  pareil  Citoyen  président  il  est  très  urgent  de 
décréter  le  mode  de  partage  incessamment  vue  que  c'est  dans  ces  moments  actuel 
que  s'est  exécute  ses  partages  et  les  différents  qu'ils  occasionnent  ou  de  décréter 
une  loi  qui  sursisse  ces  partages  jusqu'au  terme  que  le  mode  pourra  être  décrété, 
et  par  ce  moyen  vous  rétablirer  le  calme  et  l'amitié  fraternel  dont  voilà  le  seul 
objet  qu'il  le  rompe  à  la  campagne. 

Un  autre  objet  dont  met  en  usage  les  ennemis  de  l'égalité...  et  que  dans  une 
grande  partie  des  communes  les  habitants  se  cotisirent  pour  faire  une  certaine 
somme  au  citoyen  qui  se  devouroient  au  service  de  la  patrie  en  qualité  de  volon- 
taire ce  qui  fut  cause  que  dans  plusieurs  de  ces  communes  il  si  en  trouvent  qui 
ont  fournis  le  triple  double  de  leur  contingent  et  sont  prêt  a  faire  de  même  lorque 
ils  en  seront  requis  dont  cetoit  comme  a  lenvie  les  communes  contre  les  autres 
voir  ceux  qui  fourniroit  le  plus  grand  nombre  de  défenseurs  proportionnément 
à  leurs  populations  et  leur  faire  quelques  dons  en  argent  par  reconnoissance  dont 
il  si  trouve  une  grande  partie  de  ses  communes  qui  ont  vendus  quelques  pièces 
d'arbres  ^... 


1.  PJ't"  d-<  piivrei  d3  Lt(Tjl-le-Pjtit  (H'^-Mirns),  2  5  mirs  1792,  Arch.  Nat.,  F^»  330.  Cf 
Pari.  Biens  Commun.,  p.  161. 

2.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  6,  Laneuvllle-au-Bois,  Ch.-lieud'Écheney  (H"-Marne),  28  juin  1790. 

3.  Xirocourt  (Meurthe),  canton  d'Haroué,  .\rch.  Nat.,  F'"  329,  s.  d.  Cf.  Part.  Biens  Com- 
mun., p.  527-528. 


I 

I 


PAYS   DE   LANGUE  DOIL  437 

Le  Département  de  la  Murthe,  en  assemblée  générale,  demande  la  supresion 
deu  droit  ;  que  le  Posibilité  de  la  pâture  fusse  Estimée  Et  Partagé,  savoir,  moi- 
tié aux  Propriétaires  ou  fermier,  et  l'autre,  partagable,  en  tous  les  habitans  : 
par  ce  moyen,  les  Pauvres  malheureux,  qui  nont  point  de  propriétés,  ont  la  faci- 
lités de  Nourir,  Vaches,  porcs.  Brebis,  etc.  Sur  la  pâture  ;  et  les  propriétaires 
tirer  partis  de  son  avenant  ;  c'est  la  justice  Toute  pure  ! 

Pourquoy  :  Que  les  cydevantseigneurs,  auroient  le  droit  de  tirer  partie  sur 
un  terain  qui  nelui  appartient  point  :  ceseroit  une  injustice  :  Vos  loix  ne  seroient 
point  Exécutées  :  Ilya  bien  des  cydevantseigneurs,  qui  nont  point  dix  Jours 
de  terres  sur  unban,  Et  qui  y  font  pâturer  deux  à  trois  cent  Bêtes  :  cela  est 
criant  contre  tous  droits  de  propriétés  et  des  Gens  ;  faut  il  encore  que  l'ençient 
régime  subsiste  ?  Qui  Etoit  remplie  d'iniquittés  Et  d'Injustice,  vous  empêche 
de  prononcés  ;  ou  que  vous  fussiez  empêché  par  les  pretandûes  fournitures  de 
la  Ville  de  Paris  non  !  Il  ne  lefautpoint  ;  vous  vous  êtes  trop  bien  conduit  que 
pour  souffrir  un  pareil  abut  i. 

Il  n'y  a  dans  cette  communauté  aucuns  émolumens,  excepté  leurs  bois  com- 
muneaux  ;  qu'ils  n'en  ont  que  très  peu,  où  ils  sontes  obligés  d'envoyer  leurs  bes- 
tieaux  en  pâture  la  plus  grande  partie  de  l'année,  n'ayantes  aucuns  pâquis  val- 
labes,  ny  aucun  autre  terrain  pour  vaine  pâtures,  et  la  plus  grandes  partie  de 
leurs  bois  étante  dégradés  d'ancienté,  et  dans  lesquels  bois  le  Roi  tire  le  tier  dans 
les  vendes  ^. 

Jeandel,  maire  d'Housséville,  écrit  : 

...  en  solicitant  de  son  mieux  les  habitans,  ariver  a  son  but,  leur  fit  entandre 
faussement  que  cela  leurs  y  cotteroit  fort  peu...  aux  surplus,  il  et  survenu  l'en- 
tretiens des  routes  et  casernes  de  maréchossée,  que  par  ordres  du  Roi  a  falu 
contribuée,   etc.  ^. 

Les  femme  et  fdle  se  trouvant  l'hiver  a  la  venu  *  d'un  vicaire,  qui  ne  peut  pas 
même  fixé  d'heure  à  cause  du  mauvais  temps,  les  hommes  peuvent  encore 
prendre  la  liberté  de  s'aler  chauffé  chez  Messieurs  les  religieux,  mais  ces  femme 
et  fille  ne  pouvant  entrer  dans  ces  communauté  religieuse  se  trouvant  le  longt 
du  service  divin  étant  assis  ^  sur  le  pavet,  et  souvent  dans  des  moments...  ce 
qui  a  occasionné  beaucoup  de  personne  de  ce  sexe  incommodé  ®. 

Une  grande  abbus  et  injustice  au  préjudice  de  plusieurs  personne  se  pratique 
par  les  juifs,  et  dont  le  dernier  doivent  [sic]  être  dans  un  lieu  irréprochable  [inap- 
prochable  ?],  desquels  cependant  presque  toute  ville  et  village  commencent  à 
être  parsemés,  lesquels,  sous  un  prétexte  plausible  de  rendre  services  à  des  [sic] 
certain  particuliers  embarrassés  des  [sic]  dettes,  leur  prêtent  de  l'argent,  mais 
pour  leur  rendre  service,  mais  pour  les  ruiner,  car  c'est  certain  qu'il  [sic]  en  don- 
nant 100,  il  serrant  [insèrent  ?]   dans  la  promesse  125  '... 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  6,  de  Dieudonné  Laboureur  a  fribourg,  par  Dieuze,  «  lequel  a 
quelques  Connoissances  ». 

2.  Ch.  Etienne,  Cahiers  de  DoL,  Bailliages  Gén.  Metz  et  Nancy.  Nancy,  1930,  t.  III, 
p.  115  (Paroisse  de  Dolcourt,  arr'  Toul). 

3.  Id.,  Ib.,  t.  III,  p.  211-212  (arr'  Nancy,  comm.  Haroué). 

4.  Êdit.  ;  à  l'avance. 

5.  Édit.  :  Assises. 

6.  Id.,  Ib.,  t.  III,  p.  325,  Cahier  de  Saxon,  Bailliage  de  Vézelise  (arr'  Nancy). 

7.  Grening,  Bailliage  de  Dieuze,  p.  117-118. 


438 


HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 


A  quoy  aboutistit  que  tant  d'abbayies,  corre  et  rentier  détienne  les  vivre, 
l'or  et  l'argent  au  préjudisse  des  pauvre  et  menus  peuple  que  la  plupart  sont 
obligé  de  mandier  et  féminer  ^  la  pluspart  du  temps,  ce  qui  ne  manifestes  que 
révolte,  car  rin  de  plus  pressant  que  les  allimments,  etc.  ;  et  en  étante  bien  c'on 
j)ance  ce  quy  feroit  molthyplier  vice,  que  l'encourragement  et  les  force  ne  provient 
que  par  les  allimment  au  corps  j)0ur  pouvoir  se  livrer  à  l'agrisculture  de  la  terre. 

Ajouteras-t-ons  que  la  faincance  ramène  la  pauvreté  ?  misse  scy  à  toutes 
étante  les  riches  se  bornet  à  faire  travaillier,  et  qu'an  cas  de  fainéance  l'on  charge 
à  s'en  refusser  l'on  aurait  bien  (lisez  :  lieu)  à  la  réprimand,  et  [à]  la  plainte  à 
]>orter  pour  [y]  obvier  et  à  y  remédier  par  devant  la  municipallité  qu'il  a  plus 
à  Sa  Majesté  d'établir  en  cette  province  ^ 

Vosges.  —  Disant  qu'autaurise  par  Les  Lettres  et  pattantes  du  Roy  à 
dessarter  et  defîricher  Les  terrins  inmutés  de  puis  un  tems  inmemorialles.  Les 
Lettres  et  pattantes  en  datte  du  mois  de  may  1773,  En  Consequance  Le  Supliant 
fit  reconnoitre  un  terrin  inmute  de  plus  de  cinquante  ans. 

Il  Se  Livra  au  defîrichement  du  dit  terrin  et  après  avoire  travaillié  pandant  un 
rnoy  Les  dammes  Religieuse  de  La  Congrégation  de  Mircourt  Lui  firrent  somma- 
tion de  se  dessister  dudit  terrin  de  dans  ce  Canton  suivant  Leurs  tiltre... 

Le  Curé  de  Mattaincourt  avoit  complanté  une  Vigne  de  puis  Six  ans  et  avoil 
de  sandu  d'une  toise  dans  Le  terrin  du  supliant  et  y  avoit  fait  un  fosset  pour  Lese- 
parer  son  terrin  inculte  et  il  en  avoit  même  prêt  la  terre... 

Tous  les  ans  Le  Directeur  des  dames  ont  la  Cruauté  de  faire  sesire  le  peut  de 
Revenue  chaque  année  que  le  Supliant  peut  percevoire  ^. 

PARIS  ET  RÉGION  DU  CENTRE 

Paris.  —  Il  n'est  pas  difficile  de  trouver  des  textes,  écrits  à  Paris, 
iiù  pullulent  les  fautes  de  toutes  sortes.  Le  rapport  suivant  de  Monic 
a  été  rédigé  en  plein  Paris  : 

Mais  d'où  était  Monic  ?  Où  avait-il  vécu  ? 

Il  dit  à  cela  qu'on  lui  a  payé  le  cuir  et  non  la  manutention,  et  avec  le  rebut  qu'ils 
éprouvent  à  chaque  livraison,  souvent  avec  raison,  mais  quelquefois  aussi  à  tort 
par  l'incapacité  de  ceux  qui  sont  nommés  pour  expertiser  les  souliers,  faute  de 
connaissances,  qu  au  lieu  d'encourager  les  ouvriers  à  continuer  leur  fournitures, 
y  peuvent  jeter  le  découragement  et  aggraver  la  pénurie  des  chaussures  *. 

Les  gens  de  l'assistance  écrivent  du  même  style  : 

Nous  demandons  que  dans  l'habillement  il  n'y  est  [ait]  aucune  préférence 
d'ailleurs  étant  tout  [tous]  à  la  même  pension,  nous  devons  être  tous  égaux...  nous 
en  voyons  dans  cette  maison  qui  ont  des  habillement[s]  tous  les  ans  ou  dix-huit 
mois,  pendant  que  d'autrc[s]  n'en  ont  que  tous  les  six  ou  sept  ans,  et  même  qui 
[qu'ils]  font  pitié,  cela  n'est  cependant  [pas]  juste.  Nous  demandons  qu'à  l'ha- 


1.  *  God. 

2.  (^h.  Etienne,  Cahiers  de  Dol.,  Cah.  Bailliage  de  Dieuze  (N'cufvilhifîc).  Nancy,  1912. 
p.  290-291. 

3.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  11  (Vosges),  Mattaincourt,  avr.  1790. 

4.  16  niv.  an  II-5  janv.  1791.  P.  Caron,  Par...  Terr.,  t.  II,  p.  196. 


PAYS  DE   LANGUE  D'OIL  439 

billement  neuf  l'on  nous  laisse  le  vieux,  sofîre  [sauf]  à  nos  dépens  à  le  faire  raco- 
moder  et  même  à  le  rendre  au  premier  neuf,  mais  quand  [quant]  aux  veste  et 
culotte,  qu'on  nous  les  laisse,  vu  qu'ils  nous  sont  util  à  grand  chose,  vu  qu'ils 
nous  servent  à  racomodé  nos  bas,  et  des  chanson  pour  l'hivert,  mais  comme  une 
jiarty  [e]  de  nous  sont  infortuné,  c'est  pourquoi  que  ménageant  notre  habit  neuf 
pour  pouvoir  être  dans  le  cas  d'aller  proprement  à  l'église...  cela  doit  être  fort 
indifîérand  à  Messieurs  les  Commissaires... 

Pour  de  chandel[le],  nous  n'en  avons  ni  été,  ni  hivert,  à  la  vérité  nous  avons  des 
réverbèrres  qui  s'éteigne[nt]  volontier  toujour  au  milieu  de  la  nuit,  il  ne  peuvent 
éclairer  que  dans  la  longueur  des  dortoirs,  étant  suspendu  au  milieu,  mais  une 
ruel  de  quatre  pieds  de  large,  entouré  de  ridaux  de  serge  fort  épais,  il  n'est  pas 
possible  de  tirer  de  lumière,  ce  qui  fait  que  dans  l'hivert,  où  le  jour  et  tout  à  fait 
tombé  à  quatre  heures  du  soir,  et  nous  sommes  obligée  par  là  de  passer  une  partie 
de  la  vie  toujours  dans  les  ténèbres  ^. 

IVIais  d'où  était  ce  pauvre  ?  Il  faudrait  des  recherches  spéciales 
dans  les  archives  des  hôpitaux  pour  l'établir.  Et  il  en  est  ainsi 
d'une  foule  d'autres  documents.  Dès  ce  moment,  Paris  était  le  grand 
réceptacle  de  gens  venus  de  partout.  Au  reste,  dans  la  première 
partie  de  ce  volume,  nous  avons  eu  déjà  l'occasion  d'étudier  en 
détail  des  textes  populaires  parisiens. 

Seine-et-Oise.  —  A  Nos  Seigneures  Mesieurs  les  ôficiées  De  lan  Samblée 
nntionalle  de  parie.  Supliant  très  humblement  la  personne  de  Jean  Baptiste  le 
Sueures  Josephe  le  Sueures  pierre  Le  Sueures  Et  Jenevieve  le  Sueures  frères  et 
Seure  vous  remontre  Et  vous  represantte  Mesieus  que  Le  Baron  de  Berteuille 
Jouis  Et  posede  Eun  Clos  plantée  en  partie  Darbre  frustiees  Size  Sure  le  tes  roire 
De  mon  binne  De  vans  la  portte  de  La  ferme  y  luija  Cinquantte  quatre  an  que  les 
perssonne  a  non  faij  la  de  mande  les  Seigneures  les  on  Repousée  pare  les  puissance 
quile  posedées  Ett  le  baron  de  Berteuille  quij  a  a  jetée  La  Ditte  terres  De  Mon- 
binne  les  repouce  Egalle  mant  De  leure  bien. 

Le  Dit  Eritage  leure  a  partien  pare  droit  De  Suxetions  De  Defeunt  Jean  Bap- 
tiste le  Sueure  leure  Père  quij  avé  Éritée  De  Jeanne  Brouce  Sa  mère  quij  Etée 
filles  Éritieres  De  Sebastiens  Brouce  Son  grand  Perre  En  tandu  que  Jean  Brouce  a 
desedée  avant  Sebastiens  Brouce  Son  père...  ^ 

Seine-ET-IVIarne.  — Le  dix  neuvième  jour  deprairial  deuxième  anée  repu  bli- 
caine  a  Cinq  heure  derelevée  Est  conparu  devant  nous  mambre  du  comité  revolu- 
sionere  de  coulomnier  sur  linvitation  que  nous  lui  en  avons  faite  le  citoyen  claude 
francois  orchamp  lieutenant  dusiéme  bataillion  deparis  donc  le  détachement  est 
en  Stasion  en  cette  commune  alefîent  ses  dit  âgé  detrantesix  -ans  natif  deserre 
Les  naurois  dixtricle  de  ve  Zoul  département  delà  haute  Saune  alefîet  de  donne 
Les  renseignement  sur  le  nommé  mayou  propriétaire  a  aulnoy  canton  de  cou- 
lommier  et  sur  les  personne  de  confience  qui  sont  dans  cette  maison  même  Sur  ceux 
quilafréquente  interogé  Si  le  dit  mayou  détenu  dans  lamaisons  darret  de  cette 

1.  Observ.  s.  1.  régime  de  l'Hop.  des  Incur...,  prés,  à  l'Ass.  Nat.,  Tuetey,  Ass.  Piibl.,  t.  I, 
pp.  156-159. 

2.  Arch.  Nat..  D.  XIV,  10,  Courcelles  (S.-et-O.). 


440  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

commune  Loi  are  mis  des  papier  lettre  out  autre  obget  pour  les  porter  ouïes  faire 
porte  Soi  ala  citoyeine  bance  fille  de  confiience  dans  Samaison  daulnoy  ou  atous 
autre  autre  personne  duliex  que  de  coulommier  et  autre  endroit  arepondu  que 
mayou  ne  lui  a  jamais  remis  déffet  ni  papie  pour  les  porte  asamaison  d'aulnoy 
que  plusieur  fois  ila  parlé  audit  mayou  parla  feunetre  qui  lui  recommandet  daller 
voir  commant  les  travox  allet  chelui  que  poure  lintereit  delarepublique  et  dapies 
avoir  entondu  dire  que  ledit  mayou  etoi  un  homme  suspect  et  avarre,  ilafait 
cequil  aput  poure  decouvrire  nesetrouveroit  rien  adenoncer  contre  ledit  mayou 
qua  cet  cet  effet  qui  lenexistepas  il  Sopposoit  même  des  Ecrit  quile  serandoit 
Souvent  ché  lesitoyen  fournier  cabartie  ou  il  on  rancontrée  lasitoyenne  banse 
alaquelle  arapporte  cequi  le  dit  mayou  recommandet  de  faire  poure  Les  travaux 
desafermé  et  quile  fesoi  poure  Sonde 

cette  fille  de  confience  demayou  sure  les  effets  et  numereire  qui  oroy  put  es  Ire 
Soustrait 

Interosgé  sil  a  connoissance  d'un  etcrit  dudit  mayou  qui  Setrouvait  estre  dans 
les  mains  du  nommé  des  Serins  oficie  desante  de  cette  commune  le  dit  biliet  après 
estre  sorti  de  la  maison  darest  de  cete  commune  et  donc  le  dit  mayou  lavait  fait 
passée  audit  dexSereins  par  lequel  il  a  été  Rapporté  quil  contenoit  quile  navoit 
plus  de  confience  tant  dans  le  dit  orcliamp  que  dans  louis  Renard  son  domestique 
et  que  ledit  dessereins  brûla  ensuite  le  dit  billiet  arepondu  quil  nan  ajamais  ut 
lamoindre  connaissance  de  ce  billiet  Interogée  poure  quel  motif  adit  aunomme 
Louis  renard  aumoment  oulonle  conduisoit  dans  lamaison  demayou  ala  maison 
darres  decoulommie  quil  ne  devoit  rien  dire  ni  déclarée  et  aumoment  ou  ile  pas- 
soit  devent  laporte  du  nommé  fournier  carbartier  audit  aulnoy  oulouis  orchamp 
se  trouvoit  alors  arepondu  quil  est  faux  quile  ait  tenu  un  Sanblable  propos  qui  a 
recommandé  aucontraire  adit  arenard  et  aunomme  beurgale  denepoint  semeler 
des  affaire  demayou  que  sile  savoit  quelque  chause  les  intere  de  larépublique  dele 
déclarée  aumembre  du  comité  du  comité  et  que  auparavant  ila  recommandé  ausi 
ala  fille  banse  déclarée  également  les  effet  et  autr  objete  qui  auroit  pu  estre  sous- 
trait interrogé  silafille  banse  ou  toute  autr  personne  atachée  alamaison  dudit 
mayou  et  autre  tant  daulnoy  que  de  coulommier  lui  onfait  quel  que  confidence 
et  sil  a  fréequante  les  citoient  banse  perre  et  fix  qui  Gouvernaitout  La  maison 
demayou  et  arepondu  que  non  et  quil  najamais  fréquente  lesitoien  banse  Lecture 
faite  desa  déclaration  adit  estre  sincer  et  véritable  et  quil  y  persiste 

n°  15  Vive  la  Republique.' 

De  la  Soceité  populaire  de  maupertuis  le  vingt  floréal  lan  deusieme  de  1ère  rei)u- 
blicaine 

frère  et  amy  nous  vous  font  part  du  désagrément  que  nous  avons  des  Corps 
Constitué  de  la  Commune  de  mont  lunité  Cy  devant  Saint  aujustin  Dapres  leur 
avoir  Ecry  par  deux  différante  foy  pour  les  inviter  de  faire  oter  les  armoirie  ten- 
dante au  droit  feaudeaux  qui  Sont  sur  plusieur  Borne  de  leurs  Commune  qui 
ofusque  la  vu  a  des  vrais  républicain  il  nont  ny  fait  otée  les  armoirie  ny  ne  nous  ont 
répondu  Citoyens  membre  Composant  le  Comité  revollutionnaire  séant  a  Cou- 
lomier  nous  vous  donnons  Connaissance  De  Ce  desagremens,  Salut  Et  fraternité 
Membres  du  Comité  dépuration  de  la  Société  populaire  de  maupertuis  Sousigné 
Barthélémy  Lentendu   Gillard   Bernard   JfLouis. 

Eure-et-Loir.  —  Représatation  fait  par  les  habitans  de  Maupertuis,  aux 
Messieurs  les  Députés,  qui  concerne  les  pâturages  des  prés. 


PAYS  DE  LANGUE   DOIL  441 

Messieurs  nous  avons  L'honneur,  de  vous  représenter  que  les  pâturages  des- 
dits prés  Soit  partage  en  deux  parties,  Savoir  que  le  prés  haut  Resterants  pour 
mettre  les  Moutons,  des  Laboureurs  et  que  les  prés  bas  qui  contient  ou  Environt 
Six  a  Sept  arpents  nous  prions  Messieur  de  faire  antation  [sic]  que  nous  n'avons 
ces  prés  la  pour  pâturages  pour  nous  Bestiaux  à  Corne  delà  ditte  paroisse,  et  que 
le  Moutons  ny  Entre  pas.  Entendue  que  les  dittes  Betes  a  corne,  ne  trouve  point 
apaître  après  eux  ^  les-dits  moutons  ce  qui  Empêche  Les  pauvres  de  vivre  et  de 
substance,  dans  nos  maisons,  acause  denos  Enfans  et  des  Jmpositions,  porté  deSa 
majesté  !  Nous  vous  *  prions  Messieurs  de  jeté  les  yeux  favorable  sur  nous  Nous 
avons  L'honneur  de  vous  représentez  nos  respects  Messieurs  ^. 

Mes  très  cher  citoiens  je  Lhonneur  de  vous  pressenter  cest  ligne  pour  avoir 
lonneur  de  vous  saluer  et  aninème  tems  de  vous  prier  souvotre  bon  plaissir  davoir 
La  Bonté  de  me  randre  Rayson  ausujet  de  nos  commune  que  vous  nous  remeté 
annotre  possetion.  et  pour  an  faire  La  divission  atous  Les  citoyens  apartys 
égale  petis  comme  gros  pour  tacher  de  Les  subsister  dautamp  que  nous  étions 
prive  totalement  de  nos  droys  quil  nous  êtes  acordé  danla  bonne  foy.  et  anmême 
temp  de  me  faire  Sage  pour  les  agrays  quem  et  tranger  qui  aprys  cette  Commune 
abail  des  ajeans  de  Monssieur  frère  de  feun  le  Roy  qui  nous  ondepoule  de  cette 
commune  luy  ondonné  toute  la  Commune  anpaillé  même  tous  Les  Labour  tous 
prest  a  sumer  et  que  ce  misserable  voyant  que  vous  nous  remette  an  notre  playne 
possession.  Vantous  les  paillie  pour  nous  an  priver  tous  :  ainsi  mes  très  cher 
citoyens  nous  vous  demandons  souvotre  playsir  davoy  La  Bonté  de  nous  acorder 
tous  cest  angrays  pour  an  fayre  la  divission.  a  partis  égale  atous  Les  Citoyens  de 
notre  parroisse  antandu.  que  cetranger  nanna  jamays  Rien  payer  et  même  quil 
na  jamays  charché  cafaire  payne  atous  et  même  vouloere  nous  priver  Le  pâturage 
de  tous  nos  Bestiaux  ne  cessayre  pour  fayre  langrais  de  nos  serre  maigre  tous  les 
decrést  que  vous  nous  avez  anvoyé...*. 

Loiret.  —  Les  Suplians  joins  aucayer  des  Représentations  de  Sires  de  vos 
vu  bien  faisantes  une  reponce  cy  cela  sepeut,  pour  comble  de  leur  espérance  cest 
cette  grâce  quil  espère,  de  vostres  dignes  personnes,  dont  nous  avons  le  Bonheur 
devons  avoire,  comme  étant  nos  protecteur  dans  nos  pressant  bessoins,  par  le 
sél  et  les  impots  dont  nous  en  apercevons  Déjà  quil  devienne  moins  pénible  dont 
ont  espère  encore  que  vous  les  adôuciré  par  vos  travaux  qui  Sont  Sans  Relâche, 
pour  secourir  le  pauvre  infortuné  qui  gesmissoit  sous  leurs  pauvres  chaumières  ; 
mais  ilont  Recourt  avos  Grandeur  par  une  confience  inestimable  quil  ont  toujours 
este  lié  avos  état,  par  une  extrêmes  amour,  nayant  Rien  a  esperere  que  devoire 
Revivre  vos  généraux  Travaux  pour  le  Soulagement  De  tous  les  citoiens  qui  ne 
desires  Rien  autres  choses  que  D'envoyere  l'accomplissement  qui  fera  connoitre 
vos  travaux  comme  un  chef  Doêuvre  De  la  nature  qui  Retournera  avotre  Gloire  ^. 

Loir-et-Cher.  —  Demander  pour  l'Encouragement  de  Lagriculture,  qu'en 
faisant  [déchirure  du  papier;  suppléer:  par]  ceux  qui  défrichent  des  terres  incultes 

1.  Mot  ajouté. 

2.  Id. 

3.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  4,  n"  27,  Dép.  Eure-et-Loir,  signé  Huahd,  Procureur  de  la  Com- 
mune, 19  juil.  1790. 

4.  Citoyen  Répécée,  Mayre  de  Revercourt,  21  juil.  1793,  Arch.  Nat.,  F^*'  320. 

5.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  5,  Mézières-en-Sologne  (Loiret),  8  juin  1790. 


442  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

les  formalités  nécessaires  on  jouisse  de  l'exemption  pendant  quinze  années  non 
seulement  de  tout  impôt  quelconque  mesme  des  dimes  et  terrages  (Brinon). 

observons  que  notre  paroisse  est  un  terrain  très  rude  a  cultiver  dans  une  partye, 
Et  l'autre  en  très  mauvaise  terre,  Et  qui  est  dune  médiocre  culture,  Et  même  En 
d'anger  qu'il  y  en  reste  une  partye  en  auvale,  attendue  que  notre  paroisse  est  très 
Mal  Mcriginée  par  le  seigneur  de  la  paroisse,  qui  est  un  abbé,  qui  en  [sic]  est  le 
seigneur,  qui  a  aux  moins  la  moitié  de  la  paroisse,  a  qui  il  affermé  a  un  fer- 
mier gênerai  que  les  fermier  n'ont  aucune  gratification,  et  même  très  rude,  ausdits 
fermier,  pour  les  faire  payer,  sans  ménagement,  soit  qu'il  souffre  gresle  ou  rouille, 
il  nont  aucune  resource  de  rien,  ainsy  nous  demendons  que  tout  abbé  qui  jouisse 
de  bien  de  main  morte  En  jouisse  eux  même  Et  d  [sic]  afferme  leur  terre  eux 
mêmes  Et  qu'ils  ne  donne  jamais  leur  bien  a  des  fermier  gênerai,  parce  que  sy  il 
continue  seulement  encore  trois  ans  il  restera  la  moitié  de  notre  paroisse  en  auvale 
ainsy  il  est  très  fâcheux  pour  des  fermiers  de  souffrir  [sic]  des  perte,  et  de  n'avoir 
aucun  soulagement,  et  Encore  il  est  très  fâcheux  pour  notre  paroisse  dans  avoir 
aucun  soulagement  sur  les  taille  et  autre  imposition  (Ruan). 
comme  la  plus  parte  de  ses  terrage  apartien  au  Clergé  qui  ne  peuvent  faire  aucuns 
arengement  avec  les  propriétaire  afin  que  ses  charge  se  peyasse  en  argent  ou  en 
grain  sil  estoit  otorisé  a  faire  des  arangement  avec  les  propriétaire  cela  feroient 
un  grand  Bien.   (Semerville). 

Cher.  —  ...  ont  luy  porte  la  paste,  et  comme  les  tiltre  ne  porte  que  cinq  deniers 
par  Boisseau  et  De  plus  il  prend  aux  personne  qu'il  font  cuire  des  morceaux 
de  pastes  sortant  d'appres  le  mesme  Boisseau  que  les  pauvres  gens  mette  du  Scel, 
et  quelque  fois  un  peut  de  Beure  pour  attendre  leur  pain  à  cuir,  jl  leur  Rogne  â 
touttes  fois  au  Moins  pour  un  sol,  de  paste  les  pauvres  particuliers  pleures  voyant 
le  tord  que  cette  homme  leurs  fait  tous  les  jours,  ne  luy  appartenant  pas,  Ses 
Devanciers  qui  avoist  cy  devant  ce  même  four  ne  l'ont  jamais  fait  car  tout  au 
Contraire  ils  ay  portoit  d'jnclination  a  le  faire  céure  aujourd'huy  Messieurs 
il  veult  se  faire  payer  De  force  Deux  Sols  et  prendre  de  la  paste  ce  qui  luy  plaira 
par  Boisseau  Disant  que  la  Bannalitée  est  perdue... 

il  se  Renferme  et  le  garde  chez  luy,  Layant  fait  cette  semainne  dernière  et  les 
Mariniers  ont  Estoit  obligé  de  Sen  aller  sans  pain  ce  qui  les  ont  oblige  d'achepter 
du  pain  de  Boulanger  ^... 

Nous  sommes  si  opprimés  par  les  fermiers  des  prof)riétaires  de  la  campagne 
qui  alanvie  des  uns  des  autres  semparent  de  tous  less  biens  quoiqu'il  ne  sont  pas 
cultivateurs  de  manière  qu'il  est  presque  impossible  à  tous  cultivateurs  de  tenir 
jusquaux  moindre  marché  que  desdits  fermiers  le  tout  à  un  prix  si  exorbitant 
qu'il  rcduisse  à  la  mandisité  lesdits  cultivateurs,  tant  laboureurs  que  maneuvres 
et  après  s'être  emparé  de  leurs  fonds  s'ils  en  on  et  de  leurs  meubliers  ce  qui  les 
mettent  hors  d'état  de  satisfaire  aux  impôts  de  sa  Majesté  et  ne  leurs  laissent  que 
les  yeux  pour  pleurer  ^. 

Nièvre.  — jay  l'honneur  de  me  Recrié  a  vous  nos  Seigneurs  et  Nos  messieurs 
les  Députes  qui  ont  été  choisi  pour  régler  toutes  Les  affaire  dece  Royaume  ma 
tristesse  et  mon  chagrin  est  au  Sujet  d'un  petit  bien  que  javois  acheté  ou  y  ly 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV-,  9  juil.  1700,  Pétition  au  Comité  des  Droits  féodaux  de  Perri- 
chon  Laine,  h'  de  S'-Tliibault-sur-Loire  (Loire). 

2.  Doléances  Berry-Marmagne,  dans  Doléances  du  Baillage  de  Bourges,  p.  5L 


PAYS  DE  LANGUE  DOIL  443 

avoit  un  mineur  qui  etoit  absens  du  pays  dans  le  quelle  les  vandeurs  avoit  réservé 
Ses  droits,  Le  Seigneur  du  dit  S*  franchy  en  ajant  eu  anvie  y  la  prévenu  un  notaire 
pour  en  passer  un  Retret  pour  le  quelle  y  mavons  obligé  a  garenter  Le  droit  du 
mineur,  et  lautre  en  antier  Dont  y  letoit  a  chargé  de  dangereuse  affaire  en  dette  a 
mon  égard,  les  vandeurs  Sesoit  Réservé  les  blez  qui  etoit  Dans  les  terre  et  moy  y 
me  les  avont  lessé  emblavé  ou  ensemencé  plus  me  les  avons  pris  Sans  me  payer  ny 
ma  Semence  ny  ma  nourriture  ny  le  labourage  Des  dittes  terre  De  mieux  y  mavons 
encore  fait  payer  tous  les  impots  Royal  Dont  le  dit  bien  étoit  chargé  même  les 
frais  des  quitance  qui  ne  mavons  pas  voulu  Rembourser 

De  sorte  que  j'ay  confiance  a  dieu  et  a  vous  messieurs  Si  vous  avez  la  Bonté  et 
la  charité  de  faire  mansion  de  cela  Dans  les  affaire  je  scay  a  tous  jamais  et  nou- 
bliré  jamais  de  prié  Dieu  pour  vos  conservations  ;  et  comme  c'est  une  chose  incré- 
dule Sitoutes  fois  yl  en  etoit  question  je  mobligeroient  d'en  faire  la  preuve  de  tout 
le  monde  de  la  paroisse  ^. 

Yonne.  — 2^  La  demande  faite  par  L'Exploit  de  deux  mesure  d'aivinne.  Lon 
refait  point  La  distinsiont  a  quelle,  son.  du.  Cette.  Sance,  Et  que.  Les  deux 
mesure,  sonte  pour  paitre  En  pâturage  au  bestiaux  dans  Ces  dit  bois  Et  même 
Lon  na  droit  d'allere.  En.  Ces  dit  bois  de  ce  Seigneur,  Mais  Cette  poulie.  Vif, 
Emplum  que.  Lon-demande  Ces  pour  Le  droit  de  feux  on  doit  auoire.  fait  Lade- 
mande  Suivant  Le  titre.  Comme-Lon-doit  paiere  a  Ce  Seigneur  de  Rochefor, 
que.  sur  cette  article  Ensieunement  que.  Lon  doit  paiere  pour  Chaque  habitans 
5  sol  ou  Unegelinne  En  plume.  Ce.  La  este,  au  choit  des  habitans,  de  5  sol  que 
l'on  paiera  :  onte  devenu  a  6  sol.  après  6  Sol.  il  onte  devenu  7  Sol  Et  Ensuite  ce 
la  auenu  a  9  sol.  Sur  la  contre  dition  de  L'oquemantasion  Ce  la  a  venu  a  12.  sol 
Et  par  Cette  a  quemantasion  Est  devenu,  a.  15.  sol.  que  Ce  Seigneur  Et  fermière 
on  fait  paiere  de-puis  15.  ans  Et  plus  que.  Lon  nous  a.  fait  paiere  Cette  oqueman- 
tasion  de  toute  Ces  Sence  dans  une  Et  autre  ^. 

jay  Ihonneur  devons  faire  mille  pardon  Sy  je  vous  intéron  dans  le  moment  ou 
vous  aite  aucupé  pour  le  bonheur  delétat,  jai  donC  Celle  de  vous  Supliez  que  dans 
mes  petitte  posession  jai  des  volierre,  ouïes  paisan  et  bourjoie  delà  ville  voisine 
non  pas  Crain  de  tuée  les  pijon  Sur  nos  toit  et  abimé  les  campagne  par  la  pour- 
suite deleur  chase,  ille  est  arrivé  plusieur  évenemen  fâcheux  puise  que  les  persone 
Se  Cachaié  derrière  les  aix  pourtué  les  pijon  dans  les  propieté  d'autrui,  je  vous 
prie  mossieur  davoir  la  bonté  devons  intéresé  ala  grase  que  jevous  suplie  de  ma 
Corder,  permété  que  je  maite  Sou  vos  ijeux  que  je  poséde  plus  déterre  quil  nen 
faut  pour  la  nouriture  de  Ses  petit  animaux  et  quil  ne  Seroi  pas  posible  deles 
enfermé  Come  lon  a  anonsé  au  risque  deles  faire  périr  etan  un  gibier  chau  [sic]  e 
sauvage,  je  désiray  mossieur  que  vous  me  fasié  la  grase  de  mefaire  pasaié  [sic] 
des  edit  en  faveur  de  la  supliante  pour  la  Conservasion  deses  petitte  Colombre  que 
je  ferai  publiez  e  afiché  a  fin  daraité  les  paisan  et  tout  Ceux  qui  détruise  mes 
volière  ^. 

1.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  8.  S'  Franchy-en-Nivernais,  21  janv.  1790. 

2.  14  oct.  1790.  Pièce  signée  BoNTEQUON,  femme  demeurant  à  Rougemont  ((;'"  de  Ton- 
nerre, D.  XIV,  3. 

3.  Arch.  Nat.,  D.  XIV,  11,  Avallon  (Yonne),  25  janv.  1790. 


APPENDICE    II 

LA    LANGUE 

DE  LA  RÉGION  RÉMOISE  EN  1789 

ÉTUDIÉE 

DANS  LES  CAHIERS   DE   DOLÉANCES 

DU    BAILLIAGE    DE    REIMS' 


La  présente  étude  est  l'œuvre  commune  de  M.  Charles  Bruneau 
et  de  moi.  Après  avoir  noté  les  faits,  les  avoir  groupés  et  répartis 
en  chapitres,  il  m'a  semblé  bon  de  faire  revoir  mon  travail  par 
mon  collègue  et  successeur,  spécialiste  des  parlers  de  la  région  du 
Nord-Est,  dont  il  a  fait  pendant  des  années  l'objet  de  ses  études  et  de 
son  enseignement.  Je  le  remercie  publiquement  ici  de  son  précieux 
concours. 


LIVRE    PREMIER 

LES  CAHIERS  DU  BAILLIAGE  DE  REIMS 


CHAPITRE  PREMIER 

OBSERVATIONS  PRÉLIMINAIRES 

Le  texte  et  l'édition.  —  Les  raisons  qui  m'ont  décidé  à  choi- 
sir ce  texte  de  préférence  à  tant  d'autres  pour  l'étudier  en  détail  et 
y  chercher  ce  que  nous  pouvons  apercevoir  de  la  langue  populaire 
de  1789  sont  de  deux  ordres. 

Tout  d'abord  les  documents  appartiennent  à  une  région  presque 
entièrement    francisée,   et    depuis    assez    longtemps,   où    les    patois 

1.  p.  p.  Gustave  Laurent.  Reims,  1930. 


OBSERVATIONS  PRELIMINAIRES  445 

avaient  à  peu  près  complètement  cessé  de  se  parler,  et  dont  la  situa- 
tion géographique  était  favorable  aux  empiétements  du  français, 
les  localités  n'étant  pas  très  éloignées  d'une  grande  ville  avec  laquelle 
.  elles  étaient  en  assez  fréquentes  relations.  La  préférence  de  celui  qui 
étudie  le  français  se  détermine  pour  ainsi  dire  à  l'inverse  de  celle 
du  dialectologue,  ce  qui  ne  veut  pas  dire,  bien  entendu,  qu'il  n'y 
aurait  pas  une  matière  plus  ample  et  plus  curieuse  encore  à  trouver 
dans  des  pays  plus  reculés  et  moins  sujets  à  l'influence  du  centre. 
Mais  pour  mon  objet  il  me  fallait  un  type  moyen  de  français  cam- 
pagnard, si  je  puis  employer  ce  mot  de  «  moyen  ». 

En  second  lieu,  beaucoup  de  recueils  analogues  à  celui  qui  sert  de 
base  à  mon  étude  ont  été,  comme  je  l'ai  dit  ailleurs,  tronqués,  expur- 
gés, corrigés.  Celui-ci,  publié  sous  l'inspiration  du  cher  et  regretté 
Mathiez,  qui  appréciait  à  sa  valeur  l'authenticité  rigoureuse  des 
textes,  a  été  publié  très  fidèlement. 

On  ne  saurait  trop  féliciter  l'auteur,  M.  Gustave  Laurent,  de  son 
excellente  méthode  et  de  sa  haute  probité. 

Réserves  préalables.  —  Cette  étude  ne  prétend  nullement 
aboutir  à  des  résultats  rigoureux  ;  tous  les  philologues  qui  ont  étu- 
dié des  parlers  vivants  savent  pourquoi.  Or,  ici,  des  difficultés  parti- 
culières viennent  s'ajouter  à  celles  des  enquêtes  orales.  Les  phrases 
que  nous  analysons  sont  des  phrases  écrites,  et  la  graphie,  si  elle  est 
parfois  révélatrice  de  faits  réels,  est  souvent  ailleurs  un  voile  inter- 
posé entre  les  réalités  et  l'observateur. 

Enfin  ce  ne  sont  pas  généralement  les  villageois  qui  ont  tenu  la 
plume  ou  pris  la  parole,  tant  s'en  faut.  Dans  beaucoup  de  cas,  la 
langue  parlée  dans  la  réunion  a  été  améliorée,  corrigée,  c'est-à-dire 
gâtée,  par  l'intervention  de  gens  demi-instruits,  qui  ont  introduit 
dans  le  texte  leurs  mots,  leurs  tours  et  leurs  règles,  qui  même  parfois 
ont  substitué  leur  français  à  celui  des  gens  du  cru.  Il  faudrait  pou- 
voir classer  les  documents  par  ordre  de  fidélité,  et  ce  ne  serait  pas 
là  un  travail  aisé,  alors  que  tout  à  coup  un  texte  perd  son  caractère, 
devenant  vulgaire  pour  quelques  lignes,  s'il  est  littéraire  dans  son 
ensemble,   ou  inversement. 

Nous  verrons  plus  loin  qu'on  a  reproduit  des  idées,  des  phrases, 
prises  au  Cahier  d'un  pays  voisin. 

Je  voudrais  ajouter  qu'il  nous  manque  d'autres  renseignements 
encore.  Un  fait  se  répète,  il  faut  l'enregistrer  comme  commun.  Mais, 
en  cas  contraire,  est-on  en  droit  de  le  regarder  comme  exceptionnel, 
parce  qu'il  n'apparaît  qu'une  fois  ou  deux  dans  ce  gros  recueil  ? 
Je  n'en  ai  pas  l'assurance. 


4i()  HISTOIRE   DE   LA  LA^'GUE   FRANÇAISE 


LISTE  DES  LOCALITES  « 

Aubér.  =  Aubérive  (procureur  syndic),  fourmille  de  fautes. 

Aumenanc.  Gr.  ^  Aumenancourt-le-Grand  (syndic),  id. 

Aumenanc.  Pet.  =  Aumenancourt-le-Petit  (syndic  et  habitants  réunis  dans  une 

cuisine),   très   fautif. 
Basl.-l.-Fis.  =  Baslieu-les-Fismes  (syndic),  beaucoup  de  fautes. 
Bazanc.   =  Bazancourt-sur-Suippe  (syndic),  id. 

Beaum.-s.-Ves.    =   Beaumont-sur-Vesle   (procureur  fiscal),  beaucoup  de   fautes. 
Beine  (syndic,  à  défaut  d'aucun  ofTicier  de  justice),  beaucoup  de  fautes. 
Berm.   =  Berméricourt  (syndic),  très  fautif. 
Berru  (syndic),  très  fautif. 

Bétheniv.  =  Bétheniville  (procureur  fiscal),  nombreuses  fautes. 
Bctheny  (syndic,  à  défaut  d'officier  de  justice),  plein  de  fautes. 
Bez.  =  Bezannes  (syndic),  des  fautes,  mais  d'une  assez  bonne  rédaction. 
Bil.-le-G.  =  Billy-le-Grand  (ancien  praticien). 
Boul.  =  Bouleuse  (ancien  praticien). 

B.-s.-S.   =  Boult-sur-Suippe  (syndic  et  officier  public),  d'une  correction  remar- 
quable. 
Bourg.-l.-R.  =  Bourgogne-les-Reims  (syndic  et  greffier). 
Bouzy  (président  en  la  justice),  très  bien  rédigé. 

Brim.   =  Brimont   (lieutenant  de  justice),  une  certaine  correction  ;  d'énormes 
erreurs,  mais  rares. 

Brouil.  =  Brouillet  (lieutenant  civil  et  criminel),  le  rédacteur  a  un  style. 

Caur.  =  Caurel  (lieutenant  de  justice),  assez  correct. 

Cauroy  =  Cauroy-les-Hermonville  (id.),  formules  incisives  et  heureuses;  remar- 
quable. 

Cern.-l.-R.  ==  Cernay-lès-Reims  (lieutenant  de  justice). 

Chambr.   =  Chambrecy  (praticien). 

Chamer.   =  Chamery  (lieutenant  de  justice),  correct. 

Champfl.  =  Champfleury  (lieutenant  de  justice),  très  correct. 

Champi.  =  Champigny  (syndic),  plein  de  faits  curieux. 

Champill.    =    Champillon    (notaire    royal),  style   remarquable,    fait   même   des 
phrases. 

Chaum.  P.  =  Chaumuzy  (juge,  prcv.  chatell.),  rédaction  de  Pinon. 

Chaum.  O.  =  Original  des  archives  municipales.  Ce  dernier  est  criblé  de  fautes 
et  fait  contraste  avec  P. 

Chenay  (procureur  fiscal  et  syndic  en  l'absence  du  juge  ordinaire). 

Chigny  =  Chigny-en-Montagne  (lieutenant  de  justice),  assez  correct. 

Clair.  =  Clairizet  (lieutenant  en  justice),  peu  d'énormités. 

Coémy  (ancien  praticien,  Henry  Daubon,  faisant  fonction  de  juge),  d'esprit  très 
libre  et  de  style  très  convenable,  sait  rédiger  une  période. 

Cormi.  =  Cormicy  (avocat  au  parlement,  prévôt),  correct. 

Cormont.   =  Cormontreuil  (procureur  d'office),  nombreuses  fautes. 

Cormoy.  Rom.  =  Cormoyeux  et  Romery  (syndic  et  chargé  de  pouvoirs  du  bail- 
liage de  la  s""'^  d'Hautvillers),  très  judiciaire. 

1.   Avec  l'indication   de   la    qualité    du  ré:lacteiir   et   une   appréciation    sommaire   du 
caractère  que  présente  le  texte. 


OBSERVATIONS  PRELIMINAIRES  447 

Coulom.   =  Coulommes-la-Montagne  (échevins  et   juges),   beaucoup    de   fautes. 

Courcelles  =  Courcelles-lès-Rosnay  (le  cahier  est  écrit  par  un  seigneur  des  envi- 
rons, visiblement  fort  instruit  et  qui  a  un  style.  Malgré  cela,  encore 
des  fautes). 

Coure.  Roc.  =^  Courcy  et  Rocquincourt  (syndic  municipal),  très  fautif. 

Courmel.  =  Courmelois  (juge),  criblé  de  fautes. 

Courvil.  =  Courville  (ancien  praticien). 

Crug.  =  Crugny  (lieutenant  de  juge),  très  bien  rédigé  et  correct  ;  cependant  de 
très  grosses  fautes  d'accord  et  des  phrases  sans  queue  ni  tête. 

Cum.  =  Cumières  (bailly  général,  juge  civil  et  criminel  de  l'abbaye  d'Hautvillers), 
très  bien  rédigé.  Il  est  à  noter  que  ce  bailly,  Rittier,  et  Michel, 
greffier,  font  les  «  protestations  et  réserves  de  droit  ». 

Dizy  (procureur  fiscal  justice  d'Hautvillers). 

Dont.  =  Dontrien  (procureur  fiscal  justice),  assez  correct. 

Ep.  =  Epoye  (syndic),  très  fautif. 

Ferr.  =  Ferrières  (syndic),  assez  correct. 

Germ.  =  Germigny  (juge  ordinaire),  plein  de  fautes,  par  endroits  véritable  cha- 
rabia. 

Hautv.  =  Hautvillers  (Rittier,  bailly  général),  cahier  remarquable  par  la 
forme  autant  que  par  la  pensée,  où  l'esprit  du  temps  a  pénétré, 
ainsi  que  le  langage  philosophique. 

Herm.  =  Hermonville  (lieutenant  de  justice),  bien  écrit,  malgré  des  fautes  assez 
nombreuses,  sinon  grossières. 

Heutr.  =  Heutrégiville  (syndic),  fautif. 

Hour.  =  Hourges  (syndic),  naïf  et  fautif. 

Isl.  =  Isles-sur-Suippes  (syndic  municipal),  vrai  type  de  style  populaire  et  de 
langue  parlée,  fourmille  de  fautes,  qui  ne  sont  pas  des  fautes 
d'orthographe. 

Janv.  =  Janvry  (lieutenant),  d'une  extrême  incorrection,  sentant  la  langue 
populaire. 

Jonch.   =   Jonchery-sur-Vesle  (lieutenant  de  justice),  quelques   grosses   fautes. 

Jonq.  =  Jonquery  (ancien  praticien). 

La  Neuv.-l.-C.  =  La  Neuville-Ia-Cuve  (lieutenant  de  justice),  assez  correct,  mal- 
gré des  fautes. 

La  Neuvill.  =  La  Neuvillette  (avocat,  lieutenant  de  justice). 

Lav.  =  Lavannes  (syndic),  nombreuses  fautes  de  caractère  populaire. 

Les  M.  =  Les  Mesneux  (lieutenant  de  justice),  nombreuses  et  grosses  fautes. 

Les  P.-Log.  =  Les  Petites-Loges  (lieutenant  de  justice),  très  correct,  malgré 
quelques  erreurs. 

Loiv.  =  Loivre  (procureur  syndic),  bien  écrit  et  correct,  à  peine  quelques  fautes, 
d'esprit  assez  timoré. 

Mail.  =  Mailly  (praticien),  très  correct. 

Marf.  =  Marfaux  (lieutenant  en  la  justice),  en  général  correct,  avec  des  fautes 
qui  surprennent. 

Merfy  (avocat  en  Parlement,  lieutenant  du  bailliage),  extrêmement  correct  et 
bien  rédigé,  avec  de  grosses  fautes  pourtant. 

Montb.  =  Montbré  (syndic),  grosses  erreurs. 

Monti.  =  Montigny-sur-Vesle  (procureur  fiscal),  passablement  rédigé,  mais  style 
bien  incorrect  par  sa  brièveté  et  ses  équivoques. 

Mont-s.-C.  =  Mont-sur-Courville  (syndic),  type  de  style  populaire. 


448  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE    FRANÇAISE 

Moronv.  =  Moronvilliers  (procureur  fiscal),  bien  rédigé,  malgré  des  fautes, 
caractère  judiciaire  marqué. 

Mourm.-l.-G.  =  Mourmelon-le-Grand  (syndic). 

Mourm.-l.-P.  :=  Mourmelon-le-Petit  (syndic). 

Nogent  =  Nogent-I'Abbesse  (syndic),  grosses  inexpériences. 

Or.  =  Ormes  (juge),  des  mots  savants,  avec  cela  d'énormes  méprises,  qui  con- 
trastent avec  des  passages  très  bien  rédigés. 

Pargny  (lieutenant  en  justice),  remarquablement  bien  rédigé,  et  pourtant  de  et 
du  confondus  ;  des  mots  savants  :  amovible,  ignominieusement. 

Pévy  (laboureur,  syndic  en  exercice). 

Poilly  (praticien). 

Pom.   =  Pomacle  (syndic),  spécimen  de  style  naïf  et  populaire. 

Pont-F.  =  Pont-Faverger  (lieutenant),  démocratique,  plein  de  haine  et  d'es- 
prit révolutionnaire,  hostile  à  la  chicane,  assez  bien  rédigé,  mais 
de  grosses  fautes. 

Prunay  (lieutenant),  de  grosses  fautes. 

Puis.  =  Puisieulx  (ancien  praticien),  ensemble  très  correct,  rien  ne  trahit  le  pra- 
ticien. 

Rilly  =  Rilly-la-Montagne  (lieutenant  en  justice),  sait  sa  langue  ;  très  peu  de 
particularités  à  remarquer  ;  rien  de  populaire.  Ce  premier  cahier 
(6  sign.)  n'est  pourtant  pas  l'œuvre  du  juge.  Il  soutient  les  petits 
vignerons,  qui  ont  fait  le  deuxième  cahier  :  c'est  le  syndic  qui  pré- 
sidait, plein  de  style  populaire. 

Rom.  =  Romigny  (ancien  praticien),  la  rédaction  sent  le  métier  du  président, 
mais  elle  est  remarquablement  correcte  ;  passage  très  hostile 
au  système  de  judicature,  en  particulier  aux  procureurs  ;  à  peine 
quelques  rares  fautes. 

Rosn.   =  Rosnay  (procureur  fiscal). 

Sacy  (lieutenant  de  juge),  très  correct. 

S*-Br.  =  Saint-Brice-Courcelles  (syndic),  tout  proche  de  Reims,  ensemble  assez 
correct,  quelques  erreurs  intéressantes. 

S'-Et.  :=  Saint-Etienne-sur-Suippe  (ancien  praticien),  des  passages  d'une  syntaxe 
très  populaire,  rien  qui  sente  le  praticien. 

S*-Hil.  =  Saint-Hilaire-le-Petit  (lieutenant  en  justice),  des  passages  corrects, 
avec  d'étranges  méprises,  sur  la  syntaxe  en  particulier. 

S*-Léo.  =  Saint-Léonard  (syndic),  n'est  pas  d'un  ignorant  ;  cependant  nom- 
breuses irrégularités. 

S'-Mart.  ^  Saint-Martin-l'Heureux  (procureur  fiscal  et  son  greffier  ordinaire), 
prennent  leurs  précautions  pour  excuser  leur  style,  et  cependant, 
comme  on  pouvait  s'y  attendre  de  la  part  de  gens  ayant  des  préoc- 
cupations de  cette  sorte,  cahier  très  correct  en  général.  S'essaie  même 
à  l'éloquence,  sent  le  style  révolutionnaire.  L'orthographe  est  sue. 

S'-Masm.  =  Saint-Masmes  (syndic),  très  correct,  élégant  même.  Pourtant  quelques 
phrases  informes  ;    orthographe   correcte. 

S*-Th.  =  Saint-Thierry  (lieutenant  avocat  en  parlement,  un  ancien  maître  d'école 
présent),  même  cahier  qu'à  Merfy.  Quelques  particularités  à  noter. 
Orthographe  correcte  ;  une  partie  très  incorrecte,  peut-être  d'une 
autre   main. 

Sapicourt  (lieutenant  de  justice),  très  savoureux  ;  phrase  sans  construction  ; 
orthographe  correcte,  tachée  de  fautes  énormes,  des  mots  estropiés. 


OBSERVATIONS  PRELIMINAIRES  440 

Sapigneul   (bailly  avec  son  greffier,   un  mendiant),   ensemble  très  correct.   Sur 

14  habitants,  6  ont  déclaré  ne  pas  savoir  signer. 
Sarcy  (ancien  praticien),  demande  pour  les  grandes  villes  un  séminaire  de  maîtres 
d'école,  qui  auraient  ensuite  un  avancement  régulier,  et  une  retraite 
d'invalidité  ;  rédaction  très  correcte  ;  orthographe  régulière. 
Sav.    =    Savigny-sur-Ardres    (conseiller   du    Roy,   lieutenant    civil    et    criminel 

honoraire),  phrases  qui  n'ont  ni  queue  ni  tête,  fautes  énormes. 
Sept-S.   =  Sept-Saulx  (lieutenant  en  la  prévôté),  début  pompeux,  d'une  rédac- 
tion soignée,  tout  inspirée  de  philosophie,  demande  la  liberté  de  la 
presse,    plein    de    sensibilité.    Violemment    hostile    aux     réguliers. 
Appelle  la  nuit  du  4  août.  Quelques  fautes. 
Serm.  =  Sermiers  (procureur  fiscal),  pensée  très  sage,  style  très  sûr;  des  fautes 

pourtant,  qui  ne  sont  pas  des  lapsus. 
Serzy  (notaire  royal),  cahier  très  court,  orthographe  correcte,  quelques   fautes. 
Sill.   =  Sillery  (ancien  praticien),  sobre  et  bien  rédigé.  Bonne   orthographe.    A 

peine  quelques  fautes  de  langue. 
Tah.   =  Tahure  (ancien  praticien),  plein  de  pathos,  mais  d'une  rédaction  sûre, 

malgré  des  lapsus. 
Tassy,   même   cahier. 
Thil  (avocat  en  parlement).  On  copie  encore  le  cahier  de  Merfy,  —  un  seul  article 

ajouté. 
Thillois  (qualité  du  président  non  donnée.  Il  a  un  greffier),  débute  par  du  chara- 
bia ;  un  article  de  pur  style  praticien,  plein  de  grosses  fautes. 
Thuisy  (ancien  praticien),  par  endroits  à  peine  compréhensible;  le  rédacteur  pro- 
teste contre  les  cahiers  fournis  tout  rédigés  par  les  villes  et  défend 
les  justices   locales.   La  langue   est  sue   du  dehors,   l'orthographe 
assez  correcte,  mais  des  phrases  informes. 
Tinqueux   (syndic),   d'énormes   fautes   de   langue,   alors   que    l'orthographe    est 

assez  régulière. 
Tram.   =  Tramery  (lieutenant  en  justice),  cahier  très  court,  orthographe  régu- 
lière. 
Tré.    =  Trépail  (ancien  praticien  et  un  greffier),  cahier  d'une  orthographe  cor- 
recte en  général,  mais  dont  l'auteur  ne  sait  pas  rédiger  une  phrase 
convenablement  ;  nombreux  exemples  de  charabia  incompréhensible. 
Le  rédacteur  est  nommé,  c'est  le  syndic  de  Point  et  un   nommé 
Thontias  Trichet  ;  non  le  président,  ancien  praticien,  ni  le  greffier. 
Tri.  =  Trigny  (conseilller  du  Roi  au  grenier  à  sel,  lieutenant  de  justice  et  le  gref- 
fier ordinaire),  orthographe  très  correcte,  d'une  bonne  langue.  La 
formule  finale  est  tout  à  fait  juridique. 
Tr.-P.  =  Trois-Puits  (procureur  d'office  en  la  justice),  bonne  orthographe,  style 

clair,  mais  des  phrases  non  faites. 
Verz.   =  Verzenay  (procureur  fiscal),  cahier  d'une  orthographe  régulière,  mais 
des  phrases  où  les  ellipses  abondent,  syntaxe  incertaine,  surtout 
dans  l'emploi  des  prépositions. 
Verzy  (lieutenant  de  justice  et  le  greffier),  orthographe  très  correcte,  rédaction 

nette  et  sûre  ;  avec  cela  pas  mal  d'irrégularités  de  langue. 
Villed.  =  Villedomange  (échevin  et  juge),  remarquable  de  tenue  ;  l'orthographe 

en  général  parfaite.  Quelques  lapsus  et  fautes. 
Vil.  en  Sel.  =  Ville-en-Selve  (avocat  au  parlement,  bailly  gruyer  du  duché   de 
Louvùis  et  un  greffier),  relativement  peu  d'erreurs  de  langue. 
Histoire  de  la  Langue  française.  X.  29 


450  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Vil.-en-Tar.  =  Ville-en-Tardenois  (lieutenant  en  la  justice  [huissier]),  d'un  ton 
assez  élevé,  du  style,  des  images,  de  l'orthographe  et  des  fautes. 

Villers-All.  =  Villers-Allerand  (lieutenant  en  la  justice),  orthographe  assez  cor- 
recte malgré  des  énormités,  mais  la  langue  est  tout  à  fait  populaire. 

Villers-aux-N.  =  Villers-aux-Nœuds  (président  sans  qualité  indiquée  ;  selon 
toute  vraisemblance,  d'après  le  passage  concernant  la  justice, 
homme  de  loi),  bonne  orthographe.  Remarquable  de  pensée.  Du 
style,  des  connaissances,  bonne  langue.  Idée  de  récompenses  à 
l'agriculture,  aux  mères,  aux  rosières,  d'instituteurs  formés  chez 
les  Frères,  un  programme  de  révolution. 

Vill.-Franq.  =  Villers-Franqueux  (syndic  et  procureur  fiscal  ;  celui  qui  parapiie 
est  l'échevin  en  la  justice  dudit  lieu),  du  style,  orthographe  cor- 
recte, rédaction  très  pure  (idées  d'une  hardiesse  remarquable, 
exposées  non  sans  déclamation). 

Vill.-Mar.  =  Villers-Marmery  (ancien  praticien),  l'usage  de  la  langue  n'est  pas 
sûr;  des  prépositions  manquent,  des  phrases  très  louches,  bonne 
orthographe. 

Vrigny  (lieutenant  de  justice),  bonne  orthographe,  mais  des  méprises  grossières 
et  nombreuses  sur  les  mots. 

Warm.  =  Warmeriville  (notaire  et  juge),  assez  bonne  orthographe,  mais  l'expres- 
sion est  souvent  barbare  et  incompréhensible,  offre  par  endroits 
le  type  du  charabia. 

Wez  (lieutenant  de  justice),  bonne  orthographe,  mais  le  vocabulaire  est  mal  connu. 

Witry  =  Witry-les-Reims  (lieutenant  en  la  justice),  bonne  orthographe,  quelques 
fautes,  seulement  c'est  le  syndic  et  son  greffier  qui  ont  rédigé. 

Impression  générale.  —  Les  impressions  qui  se  dégagent  de 
l'ensemble  sont  très  mêlées.  Ce  qui  frappe  le  plus,  ce  sont  ces  pages 
informes,  barbares,  où  tout  est  fautif,  orthographe,  vocabulaire, 
grammaire,  syntaxe,  mais  en  face  d'elles  on  relève  des  exposés 
corrects,  élégants  même,  dus  à  la  plume  d'hommes  qui  savaient  leur 
français  et  le  maniaient  en  gens  cultivés,  capables  non  seulement  de 
correction,   mais    de   style  ^. 

Voici  des  images   : 

Que  le  produit  de  ces  tributs  énormes  qui  l'écrasent  forment  à  la  source  un 
fleuve  d'or  dont  les  eaux  s'épanchent  lentement,  se  perdent  peu  à  peu  dans  mille 
canaux  divers  qui  les  reçoivent  et  les  pompes  [lire  :  pompent]  et  n'offrent  en  arri- 
vant dans  la  plaine  qu'elles  doivent  féconder  qu'un  faible  ruisseau  ^. 

Est-ce  un  curé  qui  a  pensé  au  pain  d'amertume  ^  ?  C'est  en  tous  cas 

1.  «  La  faveur  aveugle  va  être  ensevelie  dans  un  oubli  éternel  ;  ce  sera  dorénavant  l'unique 
bon  droit  qui  l'emportera  ;  tout  crime  sera  rigoureusement  puni  sans  aucun  égard  pour  le 
rang  de  celui  qui  l'aura  commis  ;  les  dignités,  les  honneurs  ne  seront  accordés  qu'au  vrai 
mérite  ;  toutes  les  places  seront  à  un  espèce  de  concours  ;  dès  lors  le  roy  aura  d'émincnts 
sujets  pour  la  robe,  pour  l'épée,  pour  toutes  les  classes  de  la  société  ;  ils  auront  pour  base 
de  leurs  actions  la  probité  et  la  justice,  et  par  une  suite  nécessaire,  les  affaires  de  la  France 
seront  rétablies  d'une  manière  constante  et  durable  »  (S'-Mart.,  p.  901). 

2.  Tahure,  p.  971. 

3.  Qu'il  [le  tiers  état]  ne  mange  plus  dorénavant  du  pain  d'amertume  (Lav.,  p.  700). 


013SP]RVATI0NS  PHÉLIMINAIRES  451 

quelqu'un  qui  a  fréquenté  les  textes  sacrés,  ou  qui  du  moins  a  pro- 
fité des  sermons  qu'il  a  pu  entendre. 

Qu'on  ne  néglige  pas  non  plus  cette  métaphore  :  «  Ce  sont  des 
frelons  dévorans  qui  ont  envahi  les  richesses  de  la  laborieuse  abeille  »  ^ 
Elle  vient  d'un  homme  qui  lit  Virgile  et  les  Bucoliques,  ou  peut-être 
simplement  La  Fontaine,  plutôt  que  d'un  possesseur  de  ruches. 

Les  gens,  souvent  simples,  qui  avaient  à  rédiger  les  Cahiers,  se  sont 
servis  de  toutes  sortes  de  documents  écrits.  Ils  se  sont  parfois  pro- 
curé des  Cahiers-types,  où  ils  pouvaient  trouver,  exposés  en  un 
français  correct,  la  série  de  leurs  doléances.  Ils  n'avaient  plus,  dès 
lors,  qu'à  recopier  des  phrases  rédigées  par  des  gens  instruits,  en  les 
arrangeant  quelque  peu  au  besoin.  Ils  se  contentent  même  parfois 
de  renvoyer  à  ce  Cahier-type.  «  Les  habitants  de  Cormicy  au  surplus 
se  réfèrent  au  Cahier  général  du  Tiers  État  du  bailliage  royal  de 
Reims,  le  tout  sauf  à  augmenter  ou  à  corriger  dans  le  cours  des 
États  Généraux  »  (p.  48,  art.  17). 

Toutefois  ces  imitations  n'ont  pas  donné  aux  Cahiers  trop  d'unifor- 
mité. Il  se  posait,  dans  presque  tous  les  villages,  des  problèmes  spé- 
ciaux. A  Saint-Brice-Courcelles,  les  privilégiés  «  acquièrent  du  bien», 
de  sorte  que  le  poids  de  la  taille  a  pesé  de  plus  en  plus  lourdement 
sur  la  communauté.  — •  Ailleurs,  on  n'a  point  de  curé,  il  faut  l'aller 
chercher  à  plus  d'une  demi-lieue,  par  de  très  mauvais  chemins,  et 
beaucoup  de  gens  meurent  sans  avoir  pu  recevoir  les  derniers  sacre- 
ments. —  Cumières  «  n'a  point  le  moindre  officier  de  justice  chez 
lui  »...,  «  aussi  est-il  dans  une  espèce  d'anarchie,  tout  y  est  dans  le 
plus  grand  désordre,  il  n'y  a  pas  la  moindre  police  »  (p.  584).  —  Les  vil- 
lages agricoles  n'ont  pas  les  mêmes  doléances  à  présenter  que  les 
villages  où  l'on  cultive  la  vigne  ;  les  villages  dont  le  sol  est  riche  n'ont 
pas  les  mêmes  soucis  que  ceux  dont  le  sol  est  presque  entièrement  en 
broussailles. 

La  masse  de  ces  textes,  considérée  de  notre  point  de  vue,  est  for- 
mée de  documents  mêlés,  où  les  taches  sont  tantôt  nombreuses, 
tantôt  rares.  L'observateur  n'est  pas  peu  surpris  de  trouver  dans  un 
même  Cahier  des  différences  singulières  d'un  paragraphe,  quelque- 
fois d'une  phrase  à  l'autre.  Il  est  vraisemblable  que  deux  mains 
s'étaient  succédé,  l'une  experte,  l'autre  naïve.  Une  autre  observation 
doit  être  faite,  c'est  qu'on  est  en  droit  de  négliger  souvent  les  articles 
qui  présentent  des  doléances  de  caractère  général  ;  au  contraire,  les 
réclamations  qui  portent  sur  des  points  de  détail  sont  presque  tou- 
jours à  relever  et  à  étudier. 

1.  Villed.,  p.  1052. 


CHAPITRE  II 
LES  u  CAHIERS  »  ET  LES  PRATICIENS 

Notre  premier  soin  a  été  de  distinguer,  dans  les  Cahiers,  la  langue 
populaire  du  jargon  de  la  pratique.  Les  villageois  eux-mêmes  nous 
ont  prévenus  : 

Messieurs  des  Etats  Généraux  sont  sensiblement  suppliés  ...  surtout  d'être  en 
garde  contre  tous  autres  cahiers  que  des  pauvres  ignorants  de  plusieurs  Commu- 
nautés ont  été  de  bonne  foi  faire  rédiger  dans  les  villes  les  plus  proches  faute  de 
savoir  comment  s'y  prendre  ^. 

L'éditeur  des  Cahiers  a  facilité  notre  tâche  en  mentionnant  tou- 
jours, en  tête  de  chaque  document,  le  nom  du  président  de  l'assem- 
blée :  dans  83  communautés,  c'est  un  homme  de  loi  qui  a  dirigé  les 
débats.  Mais  le  président  n'a  pas  nécessairement  tenu  la  plume  : 
pour  certains  villages,  nous  avons  la  preuve  formelle  qu'il  en  a  été 
ainsi. 

Nous  avons  la  bonne  fortune  d'avoir  conservé  un  Cahier  dans  une 
double  rédaction,  c'est  celui  de  Chaumuzy.  Nous  avons  d'une  part 
la  rédaction  des  habitants  (0),  d'autre  part  celle  d'un  praticien  (P). 

Ce  Cahier  est  correct  et  bien  rédigé.  Il  est  signé  Pierre  Pinon,  juge, 
prévôt  de  la  châtellenie  de  Chaumuzy,  qui  y  demeurait.  C'est  lui  qui 
présida.  C'est  lui  aussi,  sans  nul  doute,  qui  rédigea,  car  l'éditeur 
G.  Laurent  a  retrouvé  dans  les  archives  de  la  commune  le  cahier 
original. 

On  verra  que  le  texte  de  Pinon,  si  fautif  qu'il  soit  par  endroits  2, 
est  une  transformation  de  l'écrit  primitif. 

La    comparaison    de    quelques    passages    permettra    d'en    juger  *. 

Pinon.  Original. 

Cette  servitude  de  lever  le  sel  au  Cette  dure  servitude  de  lever  le  sel 
grenier  établi  dans  les  villes  est  pré-  aux  Greniers  est  précédé  d'une  formule 
cédée  d'une  formule  très  désagréable  :  très  désagréable.  Les  habitans  de  Chau- 
les habitans  de  Chaumuzy  étant  éloi-  muzy  sont  éloignés  de  près  de  quatre 
gnés  de  près  de  quatre  lieux  de  la  lieus  de  la  ville  de  Reim,  ils  sont  obli- 
ville  de  Reims,  ils  sont  obligés  de  par-  gés  de  partir  de  ché  eux  des  les  quatres 


1.  Verzy,  p.  1041. 

2.  La  transformation  de  la  justice...  miiltipli. 

3.  Chaumuzy,  p.  423-424. 


LES    «    CAHIERS   »    ET    LES    PRATICIENS  453 

tir  de  chez  eux,  dès  les  quatre  heures  heures  du  matin   (les  chemins  étantes 

du  matin,  (les  chemins  étant  très  mau-  très  mauvais  et  difficile  par  raport  aux 

vais  et  difficiles  par  rapport  aux  mon-  montagnes)  pour  se  rendre  ché  le  rece- 

tagnes)    pour  se   rendre   chez,  le   rece-  veur  du  grenier,   à   l'effet  de  se  faire 

veur  du   Grenier  à  l'effet  de  se  faire  enregistrer  prendre  des  Bulettes  et  don- 

enregistrer,    prendre    des   bulettes,  et  ner  leur  argent.  Et  ne  pouvant  avoir 

donner    leur    argent    et    ne    pouvant  leur  sel  atours   qu'après   Deux   heures 

avoir  leur  sel  qu'après  deux  heures  de  de   Relevé  ;   Ce  qui   est  cause   qu'une 

relevée,  ils  ne  peuvent  s'en  retourner  partie  des  habitans  ne  peuvent  reve- 

chez    eux,    partie    de    l'année    que    la  nir  ché  eux  que  la  nuit  souvent  malade 

nuit  ce  qui  occasionne  des  maladies,  et   quelquefois   en   danger  de  mourir, 

et    des    frais   de   voyage.    Ils   sont    de  Ils    sont   de    plus    obligés    de    soufrir 

plus  obligés  de  soufrir  les  visites   des  toutes  les  visitte  des  Emploies,  ce  qui 

employés,    ce     qui    les     alarme,     quoi  les  alarme,  quoiqu'ils  ne  soient  point 

qu'ils  ne  soient  point  en  fraude,  toutes  en  fraude.  Toutes  ces  Raisons  fondent 

ces  raisons  fondent  les  habitans  à  de-  les    habitans    a    demander   la    supres- 

mander  la   suppression.  sion  entière  des  Gabelles  :  sa  majesté 

étante  intéressé  pour  le  bien  du  tiers- 
état  et  de  ses  finances. 

Faute  d'avoir  semblable  moyen  de  comparaison,  j'ai  fait  l'analyse 
attentive  du  texte,  pour  reconnaître,  d'après  les  mots  et  les  formules 
employées,  si  un  homme  de  loi  y  a  mis  la  main  —  et  ce  témoignage  de 
langage  est  plus  sûr  que  les  inductions  qu'on  pourrait  tirer  des  idées. 

Assurément  il  reste  quelque  incertitude.  Car  il  est  bien  difficile  de 
distinguer  parfois  ce  qui  appartient  en  propre  au  milieu  judiciaire. 
Il  y  a  des  expressions  et  des  formules  dont  l'usage  ne  lui  était  pas 
réservé  :  les  paysans  les  avaient  apprises  ^  tant  bien  que  mal  ^. 
M.  Charles  Braibant  nous  a  fait  le  portrait,  précisément  dans  la  région 
rémoise  [Le  Roi  dort),  de  ces  paysans  enrichis,  d'une  avidité  féroce, 
dont  le  seul  souci  est  d'accroître  leurs  biens,  et  dont  la  seule  lecture 
est  celle  des  actes  judiciaires. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  qui  nous  importe,  ce  n'est  pas  ce  qui  a  pu 
être  emprunté  au  dehors,  mais  ce  qui  est  «  nature  »  et  appartient  au 
peuple,  dont  nous  nous  proposons  ici  d'étudier  la  langue. 

1.  Voyez  par  exemple  le  cahier  d'Isles-sur-Suippes. 

2.  «  .^insi  ils  font  deux  mots  de  icelui  :  «  dans  le  cas  où  il  négligeroit...  d'opter  dans  ledit 
délay  et  "  y  celui  "  passé  »  (Cum.,  p.  578).  Dans  le  même  cahier,  p.  559  :  «  la  reconstruction 
d'  "  y  ceux  "  ».  De  même  :  «  appartenant  à  "  y  celle  "  communauté  »  (Heutr.,  p.  659)  ;  «  les 
comparans  sachant  signer  après  qu'à  "  y  ceux  "  lecture  leur  a  été  faite  »  (Lav.,  p.  704). 


LIVRE  II 
MORPHOLOGIE    ET    PHONÉTIQUE 


CHAPITRE  PREMIER 
LORTHOGRAPHE 

Certains  cahiers  sont  transcrits  dans  une  orthographe  barbare, 
beaucoup  dans  une  orthographe  fautive. 

En  revanche,  on  est  étonné  de  voir  écrits  correctement,  même  avec 
une  accentuation  régulière,  certains  Cahiers  dont  les  rédacteurs  n'ont 
qu'une  connaissance  très  imparfaite  de  la  langue.  Ceci  s'explique  vrai- 
semblablement par  le  genre  d'instruction  que  leurs  rédacteurs  avaient 
reçu.  On  leur  avait  enseigné  l'écriture  et  l'orthographe,  on  ne  leur 
avait  jamais  donné  une  connaissance  même  approximative  des  règles 
de  la  grammaire,  encore  moins  du  lexique. 

Il  serait  vain  de  tenter  un  classement  de  ces  innombrables  fautes  ; 
—  il  ne  serait  pas  moins  vain  d'en  faire  un  relevé  plus  ou  moins  com- 
plet. 

Notons  toutefois  quelques  fausses  coupures  :  elles  donneront  une 
idée  de  l'incorrection  de  certains  cahiers,  où  les  mots  sont  séparés  ou 
unis  de  façon  à  être  méconnaissables  :  sans  "  a  faire  "  ^  ;  "  la  près 
midi  "  2  ;  "  a  près  s'être  "  fait  enregistrer  ^  ;  dépense...  "  après  levée  "  *  ; 
l'égalité  des  privilaiges  dûs  à  l'humanité  "  au  près  rogative  "  et  de  la 
religion  ^  ;  les  "  biens  faits  "  de  la  nation  ^  ;  le  droit  de  contrôle...  timbre 
de  papier,  scel,  petit  scel  "  et  molument  "  '  ;  sur  "  les  qu'elles  "  il  se 
trouvent  des  arbres  de  bois  blan^;  on  est  obligé  de  semer  des  engrais 
comme  "  s*'  foin  ",  nantil  et  autres  danrées  *,  etc. 


1.  Billy,  p.  850  ;  lisez  :  sans  affaire. 

2.  Beaumont-s.-Vesle,  p.  262  ;  lisez  :  l'après-midi. 

3.  Ib.,  p.  260    ;  lisez  :  après  s'être... 

4.  Pcvy,  p.  809  ;  lisez  :  à  prélever. 

5.  Brimont,  p.  359  ;  lisez  :  aux  prérogatives.  La  phrase  n'est  pas  claire. 

6.  Taluire,  p.  970  ;  lisez  :  bienfaits. 

7.  Pévy,  p.  809  ;  lisez  :  émoluments. 

8.  Chaiimuzy,  p.  431  ;  lisez  :  sur  lesquelles  (les  Propriétaires  d'héritages  sur  les  qu'elles...). 

9.  Pévy,  p.  811  ;  lisez  :  sainfoin. 


L'ORTHOGRAPHE  455 

Les  mots  écorchés  sont  nombreux.  Il  y  a  là  «  faute  »  à  proprement 
parler  :  la  transcription  n'est  conforme  ni  à  l'usage,  ni  à  la  pronon- 
ciation. Cahier,  par  exemple,  qui  est  écrit  "  cahijet  "  à  Rilly-la-Mon- 
tagne  (p.  845),  "  caillet  "  à  Bazancourt-sur-Suippe  (p.  253),  devient, 
sous  la  plume  de  Nicolas  Péton  à  Germigny,  "  chahiet  "  (p.  624). 
C'est  une  simple  inadvertance,  sans  aucun  intérêt.  Des  formes  de  ce 
genre  ne  peuvent  fournir  de  renseignements  que  sur  la  puissance  de 
distraction  d'un  homme  peu  habitué  à  manier  la  plume  et  nullement 
soucieux  de  se  relire.  Ces  erreurs  sont  fréquentes  et  l'on  y  retrouve 
toutes  les  fautes  que  les  paléographes  ont  étudiées  et  cataloguées 
dans  les  manuscrits  du  moyen  âge  :  des  choses  destinées  à  être  "  affer- 
miées  "  ou  admodiées  ^  ;  une  certaine  somme  "  fice  "  à  payer  ^  ;  reste... 
de  la  première  "  fondalité  ^  "  ;  contraire  à  la  liberté  "  françie^se  "  ^  ; 
étant  par  trop  "  objementé  ^  "  ;  c'est  les  entraves  et  "la  génie"  qu'il 
cause  aux  "  importunés  "  [sic]  qui  sont  forcés  de  s'en  servir  ;  de  là 
"  une  génie  "  dans  les  affaires  «  ;  ne  devroit-on  pas  anéantir  toutes 
ces  "  incestes  "  "^  ;  secondé  par  une  ministre  si  "  intigre  "  ®  ;  siège 
royal  et  "  prèsial  "  de  Reims  ^  ;  l'on  nous  menace  de  procès,  de  la 
"  plizon  "  ^"  ;  une  redevance  "  précuminiaire  "  ^^  ;  nous  verrons  bientôt 
disparoître  les  intendants  et  leurs  subalternes,  les  fermiers  généraux 
et  leurs  suppôts,  toutes  "  sanglut  ",  devenus  le  fléau  du  peuple  et 
la   ruine   des   provinces  ^^. 

Parfois  les  mots  écorchés  sont  aussi  coupés  d'une  manière  arbi- 
traire, et  c'est  un  véritable  problème  que  le  lecteur  doit  résoudre  : 
les  actes  "  sous  imprivé  "  ^^,  au  lieu  d'actes  sous  seing  privé  ;  tous 
les  moines  dans  leur  origine  édifioient  les  peuples  par  leur  pieté,  leur 
"  désir  teresente  "  et  leur  activité  i*  ;  les  impôts...  nous  "  egrâces  "  ^^,  etc. 

Il  en  est  dont  le  déchifTrement  n'est  pas  assuré  :  les  laisser  crou- 
pir et  "  senéseré  "  [s'énerver  ?]  à  rien  faire"  ;  Fait...   et  paraphé  à 

1.  Vrigny,  p.   1118. 

2.  Beaumont-s.-Vesle,  p.  259. 

3.  Brimont,  p.  358. 

4.  Chenay,  p.  440. 

5.  Courmelois,  p.  540  ;  lisez  :  augmenté. 

6.  Aubérive,  p.  229  ;  lisez  :  gène,  infortunés. 

7.  Sapicourt,  p.  926  ;  lisez  :  insectes  (il  a  été  question  de  frémy,  de  fourmilière). 

8.  Les  Mesneux,  p.  714. 

9.  Epoye,  p.  613. 

10.  Sapicourt,  p.  925. 

11.  Villers-Allerand,  p.  1077  ;  lisez  :  pécuniaire  ? 

12.  Les  Mesneux,  p.  712  :  lisez  :  sangsues. 

13.  Vrigny,    p.    1120. 

14.  Les  Mesneux,  p.  712  ;  lisez  :  désintéressement. 

15.  Rilly,  p.  852  ;  lisez  :  nous  écrasent. 

16.  Chenay,  p.  442.  Que  les  troupes  soient  employées  à  l'entretien  dzs  chemins  comme  cela 
se  pratiquoit  chez  les  romains  au  lieu  de  les  laisser  croupir  et  "  senéseré  "  à  rien  /aire  dans  les 
garnisons,  elles  seront  utiles  à  l'État  en  prix  [sic]  et  plus  propres  à  la  guerre. 


456  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

"  six  pavs  duditeur  "  [?]  par  devant  nous...  ^  ;  une  légion  de  commis, 
"  une  frémy  d'erreaut  "  [?],  employés  dans  les  aydes,  qui  sont  tous 
plutôt  pour  troubler  le  repos  public  que  pour  faire  le  bien  de 
l'État  2,  etc. 

Confusions  graphiques.  —  Parfois  c'est  la  coupe  des  mots  qui 
est  mauvaise.  Une  phrase  presque  inintelligible  :  «  cet  anonine... 
devroit  être  repris  et  punistré  [sic]  rigoureusement  par  le  roy  »  ^, 
devient  claire  si  l'on  rétablit  repris  et  punis  tré[s]  rigoureusement. 

Une  lettre  de  change  devient  une  lettre  d'échange  :  «  il  y  a  encore 
l'agiotage  par  billets  et  sur  "  lettre  d'échange  "  que  l'on  ne  peut  pré- 
voir et  souvent  qui  ruine  les  familles  »  *. 

Les  mots  simplement  déformés,  sans  qu'il  y  ait  influence  d'un 
mot  voisin,  abondent  :  corde  est  employé  à  la  place  de  code  :  «  Le  droit 
de  contrôle...  forme  aujourd'hui  "  une  corde  "  qui  est  devenue  une 
espèce   d'habitude  »  ^. 

Le  vœu  de  «  replier  à  la  frontière  les  douanes  »  intérieures  du 
royaume  s'exprime  par  la  phrase  suivante  :  «  que  les  domainne  soient 
"  remploiées  "  à  la  frontière  »  ®. 

Signalons  aussi,  dans  un  titre,  «  Demandes  et  "  Remontres  "  à  sa 
Majesté  »  ^.  Il  s'agit  là,  évidemment,  du  terme  traditionnel  remon- 
trances. 

Ce  sont  là  des  déformations  grossières  ;  elles  marquent  soit  une 
ignorance  complète,  soit  plutôt  la  distraction  d'un  scribe  qui  copie 
sans  essayer  de  comprendre. 

Il  y  a  confusion  entre  des  mots  de  forme  voisine.  Ce  sont,  généra- 
lement, des  mots  rares,  qui  n'appartiennent  pas  au  vocabulaire  de 
la  langue  commune. 

Acception  "  est    employé  pour  acceptation  *  ;  "  agrégée  "  pour 
agréée  ®  ;  "  conseil  "  pour  concile  ^^  ;  "  diriger  "  pour  rédiger  ^^  ;  "  éri- 


1.  Chigny,  p.  453. 

2.  Sapigneul,  p.  926  ;  lire  :  une  fourmilière  de  "  hérauts  "  ? 

3.  Verzy,  p.  1042. 

4.  Beine,  p.  273. 

5.  Vrigny,  p.  1120. 

6.  Chenay,   p.   440. 

7.  MontJ)ré,  p.  758. 

8.  Sans   "  acception  "  de  la  saine  partie  des  habitants  ;  comprenez  :  sans  l'acceptation  de,, 
sans  l'agrément  de  (Trcpall,  p.  1003). 

9.  Que    nous    ayons    une     personne    instruite    et    "  agrégée  "    pour    bailly    (Verzenay» 
p.  1029). 

10.  Tous  les  évoques  de  France  assemblés  au  "  conseil  "  de  Meaux  (Chaiimu.,  p.  436). 

11.  Messieurs  les  Commissaires  ou  députés  qui  doivent  "  diriger  "   [sic]  le  cahier  général  dit 
iers  état  du  Bailliage  de  lieims  sont  suppliés  par  les  habitans  de  Prunay  (Prunay,  p.  833)  ; 

cf.  les  députés  qui  doivent  "  diriger  "  [sic]  le  cahier  général  (Prunay,  p.  836). 


LORTHOGRAPHE  457 

ger  "  pour  arroger  ^  ;  "  intempérance  "  pour  intempérie  ^  ;  "  prévoir  " 
pour  pouri^oir  ^  ;  "  proposer  "  pour  préposer  *  ;  "  substance  "  pour 
subsistance  ^  est  particulièrement  fréquent  ;  "  subvenir  "  pour  sur- 
venir ^  ;  "  suffrage  "  pour  surcharge  ''. 

La  confusion  de  l'adjectif  égal  et  de  l'adjectif  légal  est  plus 
ancienne  ;  elle  se  rencontre  dans  trois  Cahiers  :  «  ordonner  une  "  légale  " 
répartition  »  ^  ;  —  en  revanche  :  «  se  fait  autorisé  sans  forme  "  égale  "  »  *  ; 
—  «  se  fait  autorisé  sans  forme  "  égale  "  »  i". 

Parfois  ce  sont  des  mots  de  même  famille  qui  sont  employés  les 
uns  pour  les  autres  :  "  égoïsme  "  pour  égoïste,  "  privilégiés  "  pour 
privilèges,  "  propriétaires  "  pour  propriété.  Peut-être  sont-ce  de 
simples  lapsus  ^^  ? 

Certaines  locutions  sont  également  confondues  :  tandis  que  et 
attendu  que  :  «  que  le  droit  de  stellage...  soit  supprimé  "  tandis  qu  "  'il 
est  très  préjudiciable  à  tout  le  peuple  »  ^^  ;  un  peu  près  et  à  peu  près  : 
«  le  fermier  a  eu  soin  de  faire  "  un  peu  près  "  la  même  grâce  à  la 
seconde   classe   »  ^^. 

Un  dérivé  ou  un  composé  est  mis  à  la  place  du  simple  :  «  considé- 
rer ce  que  chaque  vigneron  en  aura  "  déporté  "  l'inventaire,  le  por- 
ter sur  un  rôle  »  ^*  ;  «  estimé  les  années  l'une  "  rapportant  "  l'autre 
12  livres  la  paire  »  ^^. 

Un  emploi  de  "  d'après  "  au  lieu  de  après  appartient  à  la  même  caté- 
gorie de  faits  :  «  pour  empêcher  tous  les  malheureux  procès  qui  sou- 


1.  Les  Nobles  se  sont  "  érigés  "  [sic]  des  charges  (Les  M.,  p.  707). 

2.  Une  gelée,  une  grêle  et  autres  "  intempérances  "  de  l'air,  leur  enlève  tout-à-coup  toutes 
leurs  espérances  et  le  fruit  de  leur  peine  (Rosn.,  p.  865). 

3.  Les  dits  habitants  reconnaissent  par  les  lettres  de  sa  Majesté  à  eux  adresses  qu'il  faut 
"  prévoir  "aux  besoins  de  l'État  (Trépai),  p.  999). 

4.  Il  seroit  donc  utile  qu'à  des  distances  déterminées  on  "  proposât  "  un  receveur 
(Tinqueux,  p.  994)  ;  —  en  conséquence  "  proposer  ",  à  des  distances  déterminées  (Thillois, 
p.  981). 

5.  L'État  a  pourvu  à  leurs  "  substances  "  en  leur  laissant  la  dixme  affranchie  (Beine, 
p.  268,  cf.  Ep.,  p.  607)  ;  qui  servent  ordinairement  à  la  "  substance  "  de  ses  bestiaux 
(Boul.,  p.  327)  ;  Qu'il  n'y  ait  qu'un  seul  sel  attendu  le  prix  exigeant  des  grandes  ga- 
belles, qui  prive  une  partie  des  pères  de  famille  de  la  "  substance  "  qui  leurs  doivent  (Lav., 
p.  702). 

6.  Les  accidents  qui  peuvent  "  subvenir  "  [sic]  (Ciim.,  p.  573). 

7.  Cette  "  suffrage  "  se  fait...  sentir  (Vrigny,  p.  1119). 

8.  Brim.,  p.  358. 

9.  Chenay,   p.   440-441. 

10.  Merfy,  p.  750. 

11.  //  ne  peut  y  avoir  que  des  sujets  "  égoïsme  "  qui  puissent  s'y  opposer  (Nogent-l'Abbesse, 
p.  790)  ;  Par  rapport  au  Clergé,  nous  demandons  suppression  de  tous  les  "  privilégiés  "  qui 
l'exemptent  de  contribuer  aux  charges  de  l'État  (Bez.,  p.  312)  ;  Tous  les  "  propriétaires  "  des 
Nobles  (Caur.,  p.  365). 

12.  Bourg.  I.  R.,  p.  347. 

13.  Verzenay,   p.   1024. 

14.  Beine,  p.  273. 

15.  Heutr.,  p.  658. 


438  HISTOIRE   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

vent  sont  de  très  peu  de  valeur  et  pour  de  minces  objets  et  portés 
"  d'après  "  aux  Justices  royales  »  ^. 

Un  verbe  simple  est  mis  à  la  place  d'un  composé  :  "  présenter 
est    employé    pour    représenter  ^,    "  terminer  "    pour    déterminer  ^, 
"  venir  "  pour  revenir  *.  On  trouve  encore,  dans  les  parlers  actuels 
de  la  région  champenoise,  des  expressions  où  venir  a  la  valeur  de 
«  devenir  ». 

Naturellement  les  mots  savants,  calqués  sur  des  formes  latines, 
sont  rapportés  aux  mots  français  correspondants  ;  médecinal  est 
refait  sur  médecine  ^.  Ce  ne  sont  plus  là,  à  vrai  dire,  des  mots  estro- 
piés, mais  des  faits   d'étymologie  populaire. 

Ces  faits  sont  nombreux.  L'exemple  le  plus  caractéristique  est 
certainement  celui  de  acte  sous-seing  privé  devenu  "  sous  simple 
privé  "  *,  opposé  dans  l'esprit  des  paysans  à  l'acte  authentique, 
notarié,   de   rédaction   plus   compliquée,   moins   simple. 

Reddition  de  compte  a  été  corrompu  en  "  rendition  "  de  compte, 
puisqu'il  s'agit  de  rendre  des  comptes  ^  L'expression  "  rendition  de 
comptes  "  subsiste  dans  les  parlers  actuels  de  la  région  champe- 
noise. "  Sustenter  "  a  été  refait  sur  substance  :  «  il  n'a  que  ses  bras  pour 

se  substanter  "  »  ^  ;  «  les  pères  de  famille  ne  peuvent  plus  "  subs- 
tanter  "  leurs  enfants  »  ^. 

C'est  en  vertu  du  même  processus  intellectuel  que  certaines  expres- 
sions ont  été  refaites  :  pays  d'état  devient  "  pays  de  l'état  "  ^'',  chef-lieu 
devient  "  chef  de  lieu  "  ". 

1.  Les  P.-Log.,  p.  72L 

2.  Qu'on  lui  "  présente  "  donc  que  le  véritable  moyen  est...  (Vill.-Franq.,  p.  1095). 

3.  De  rendre  le  tabac  marchand,  mais  d'en  "  terminer  "  le  prix  (Aubérive,  p.  228). 

4.  Vendre  au  profit  du  roi  les  hôtels  qui  "  viendraient  "  très  utiles  au  public  (Rilly,  p.  849). 

5.  Le  tabac,  cette  plante  "  médecinale  "  (Wez,  p.  1134). 

6.  Des  actes  sous  "  simple  privée  "  (deux  fois  dans  l'alinéa)  (Coulom.,  p.  517). 

7.  Des  biens  communaux  de  "  renditions  de  compte  "  de  sindic  (Montigny-s.-Vesle,  p.  763)  ; 
- —  à  côté  de  «  rendition  »,  nous  trouvons  le  régulier  «  reddition  »  :  avons  en  effet  procédé  à  la 
"  reddition  "  du  cahier  (Or.,  p.  793). 

8.  Cern.-l.-R.,  p.  382. 

9.  S'-Th.,  p.  920. 

10.  Le  moyen  des  provinces  établies  en  "  pays  de  l'État  "  (Les  P.-Log.,  p.  718). 

11.  "  Chef  de  lieu  "  dont  il  dépend  (Cum.,  p.  575). 


CHAPITRE  II 

PHONÉTIQUE 

Remarques  générales.  —  C'est  sur  la  prononciation  que  les 
Cahiers  nous  renseignent  le  plus  mal.  L'écriture  laisse  apercevoir 
de  temps  en  temps  un  fait  intéressant,  mais  on  se  demande  parfois 
s'il  s'agit  d'une  faute  d'orthographe  ou  d'un  fait  phonétique. 

J)'une  manière  générale,  l'orthographe  est  traditionnelle  ;  on  ne  se 
soucie  nullement  de  reproduire  les  sons  ;  c'est  par  hasard  qu'une 
fantaisie  orthographique  évoque  une  prononciation  réelle. 

Ainsi  on  écrit  par  -ye  le  substantif  employé  i.  A-t-on  voulu  figurer 
î/  -|-  œ  ?  On  reste  encore  plus  incertain  sur  «  il  est  "  vraye  "».  Étant 
donné  que  les  deux  exemples  se  trouvent  dans  le  Cahier  du  même 
village  2,  il  y  a  probabilité,  mais  non  pas  une  certitude,  les  patois 
modernes  ne  nous  fournissant  aucun  renseignement  sur  ce  point. 

Soiter  "  semble  aussi  représenter  une  prononciation  réelle,  qui 
a  été  répandue  dans  la  bonne  bourgeoisie  française  ^. 

Quand  il  s'agit  de  "  barrières  "  *,  nous  pouvons  être  assurés  qu'il 
s'agit  d'une  prononciation  réelle  ^. 

Voyelles  fermées  et  voyelles  ouvertes.  —  L'opposition  est 
très  nette,  dans  les  parlers  champenois  modernes,  entre  l'a  ouvert 
et  l'a  fermé,  Ve  ouvert  et  Ve  fermé,  Yi  ouvert  et  Vi  fermé,  Vo  ouvert  et 
Vo  fermé.  La  répartition  des  sons  est  d'ailleurs  très  différente  de  ce 
qu'elle  est  en  français  de  Paris.  Les  Cahiers  nous  offrent  un  certain 
nombre  de  ces  notations  caractéristiques. 

1.  a  ouvert  et  a  fermé  : 
«  suppression  des  "  douanes  "  »  ^  ;  «  quelque  peine  "  infamante  "  »  ^. 

1.  Pour  bien  faire  l'  "  employé  "  des  impots  (Beinc,  pp.  267  ;  cf.  pp.  76,  269,  et  Epoye,  p.  607). 

2.  //  est  "  uraye  "  qu'ils  paient  la  captation  (Ep.,  p.  608)  ;  cf.  il  est  "  vraye  "  qu'il  y  a 
quelque/ois...  (Ib.,  p.  610)  ;  cf.  le  vin  "  fraye  "  et  est  susceptible  d'un  entretien  considérable 
(Cormoyeux  et  Romery,  p.  504).  La  prononciation  "  fraye  "  (du  verbe  frayer,  causer  des 
frais)  est  assurée. 

3.  Il  est  à  "  soiter  "  que...  (Vrigny,  p.  1121). 

4.  Établir  des  "  barrières  "  (Beaumont-s.-V.,  p.  263). 

5.  Tarbé,  Recherches  sur  l'histoire  du  langage  et  des  patois  de  Champagne.  Reims,  1851, 
t.  I,  p.  122,  transcrit  le  mot  père  par  peire. 

6.  Champi.,  p.  405. 

7.  Sacy,  p.  875. 


460  HISTOIRE   DE   LA  LANGUE   FRANÇAISE 

2.  e  ouvert  et  e  fermé  : 

«  une  nourriture  aussi  "  chétive  "  »  ^  En  revanche,  cahier,  qui  se  pro- 
nonce avec  un  e  ouvert  final,  aujourd'hui  encore,  dans  une  grande 
partie  de  la  région  champenoise,  est  écrit  "  cahyet  ^,  caillet  ^, 
chahiet  "  *. 

3.  i  ouvert  et  i  fermé  : 

«  la  dîxme  »  ^.  Encore  aujourd'hui,  dans  le  français  dialectal  de 
Champagne,  le  nombre  dix  (et  le  nombre  six)  se  prononcent  avec  un 
i  très  long. 

4.  o  ouvert  et  o  fermé  : 

L'opposition  est  particulièrement  nette  entre  un  o  très  fermé,  qui 
tire  sur  ou,  et  un  o  très  bref  et  lahialisé.  Les  Cahiers  emploient  norma- 
lement les  graphies  au,  ô,  pour  Vo  fermé  :  «  "  clauture  "  de  simitière  »  ®  ; 
«  une  consommation  beaucoup  plus  considérable  que  celle  à  laquelle 
ils  sont  "  côtés  "  »  ^ 

L'o  lahialisé  est  transcrit  par  o  :  «  la  "  restoration  "  »  8;  «un  "  ober- 
giste  "  »  ^  ;  «  que  ce  droit...  fussent  réduit  à  un  "  tôt  "  (un  taux)  »  ^". 

Faut-il  voir,  dans  le  mot  "  inumération  "  ^^,  une  confusion  de  Ve 
non  accentué  et  de  Vi  bref  ?  Nous  croyons  plutôt  à  un  échange  de  pré- 
fixes :  énumération  a  été  joint  à  inhumation,  inondation,  etc. 

Le  mot  "  fumelle  ",  qui  est  isolé  ^^,  représente  la  prononciation 
normale  dans  les  patois  modernes. 

E  SOURD.  — Il  est  transcrit  par  un  é^^.  Il  s'agit  là  d'une  évolution 
phonétique  qui  n'est  pas  inconnue  au  français  (où  «  désir,  désirer  » 
sont  devenus  «  de'sir,  désirer  »).  Les  patois  champenois  nous  en 
offrent  de  nombreux  exemples  :  «  écrevisse  »  est  transcrit  "  agre- 

1.  Chigny,  p.  450. 

2.  Rilly-la-Montagne,  p.  845. 

3.  Bazancourt,   p.   253. 

4.  Germigny,  p.  624. 

5.  Villers-Marmery,  p.  1112  (orthographe  constante). 

6.  Courmelois,  p.  540. 

7.  Cormoyeux  et  Romery,  p.  505. 

8.  Aubérive,  p.  228. 

9.  Baslieux-lès-Fisnies,  p.  243. 

10.  Vrigny,  p.  1120. 

11.  L'  "  inumération  "  de  tous  tes  droits  (Trépail,  p.  1001). 

12.  C'est  à  dire  que  la  "  fumelle  "  paie  deux  fois  la  dixme  (Saint-Hilaire,  p.  892). 

13.  Ils...  se  conformeraient  à  l'ordonnance  et  "  règlement  "  fait  à  ce  sujet  (Chaumuzy,  p.  431)  ; 
du  "  régains  "  (id.,  O.,  p.  435)  ;  les  aubergistes  et  cabaretiers  "  retiennent  "...  (id.,  O.,  p.  426); 
les  mêmes  "  mesures  "  (Chamery,  p.  394)  ;  un  acte  de  bienfaisance  qui  "  reluirait  "  sur  tous 
les  sujets  du  roi  (Les  M.,  p.  712)  ;  demandée  et  "  désirée  "  (Vrigny   p.  1121). 


PHONETIQUE      '  4()1 

visse  "  à  Alliancelles  (Tarbé,  t.  I,  p.  310)  ;  voyez  aussi  :  «  j'  "  ne  "  sais 
que  diale  en  dire»  (je  ne  sais  que  diable  en  dire)  (Id.,  t.  I,  p.  120). 

Comment  faut-il  interpréter  recompense,  recompensé,  reparti- 
tion ?  1  Quoi  qu'il  s'agisse  ici  d'un  cas  particulier  et  que  le  préfixe 
re  soit  très  vivant,  nous  pensons  qu'il  faut  prononcer  ré  :  l'omission 
de  l'accent  aigu  est  courante,  même  dans  des  mots  où  la  prononcia- 
tion n'est  pas  douteuse,  tels  que  "  preries  "  pour  "  prairies  "  (Bri- 
mont,  p.  358). 

E  INTERCALAIRE.  —  Une  voycllc  e  semble  s'introduire,  comme 
dans  le  français  populaire  de  la  région  de  Paris,  dans  un  groupe  de 
consonnes  difficile  à  prononcer  :  «sans  "  distinguetion  "  »  ^.  Mais  «c/ie- 
rettée  du  sel  »  '  doit  se  prononcer  eérété. 

01  ET  Al.  —  Dans  plusieurs  Cahiers,  oi  alterne  avec  ai.  Janvry 
ne  fait  pas  de  distinction  et  emploie  indifféremment  a  et  o  :  connois- 
sance,  pouvoient,  à  côté  de  étaient.  Villers-Franqueux  (pp.  1092  et 
suiv.)  écrit  partout  pourrait.  Les  patois  modernes  ont  conservé  des 
formes  verbales  en  oua  :  «  y  faurouast  »,  il  faudrait,  «  ça  suroit  »,  ce 
serait  ;  «  ce  qui  faisouat  que  les  champs  soufisouat  »  (Somme  Tourbe, 
dans  Tarbé,  t.  I,  p.  119). 

Les  voyelles  nasales.  —  L'orthographe  des  voyelles  nasales 
ne  présente  que  des  fautes  isolées. 

Labirente  "  *  n'a  rien  d'étonnant.  Dans  toute  une  partie  de  la 
Champagne,  le  son  a  est  passé  à  è  ;  les  gens  entendaient  donc  ped  ce 
qu'ils  apprenaient  à  l'école  à  écrire  pendre.  Ils  écrivaient  naturellement 
labirente  un  mot  rare  dont  l'orthographe  ne  leur  était  pas  familière. 
Abondonnent  "  ^,  du  verbe  abandonner,  n'est  pas  un  lapsus,  car 
il  se  retrouve  plusieurs  fois  dans  le  même  Cahier.  Sur  les  cartes  champ, 
champignon,  chanson,  de  V  Atlas  linguistique  de  la  France,  sept  points 
champenois  offrent  une  voyelle  intermédiaire  entre  à  et  ô.  Même 
dans  le  français  dialectal  de  la  région  champenoise,  l'a  et  Vb,  aujour- 
d'hui encore,  se  distinguent  mal  et  s'échangent  continuellement. 
Il  faut  joindre  à  abondonnent  le  mot  «  connaissonce  »  ^. 

L'orthographe  "  scinne  "  pour  saine  (sans  acception   de  la  saine 


1.  Beine,  p.  273  ;  Champi.,  p.  404. 

2.  Courcy  et  Rocquincourt,  p.  537. 

3.  Bazancourt-s.-Suippe,   p.  253. 

4.  Un  code  qui  est  devenu  une  espèce  de  "  labirente  "  (Coulommes,  p.  516). 

5.  Houleuse,  p.  328. 

6.  Verzy,  p.  1042. 


W2  HISTOIRE  VKJ.A   LA.NXHE   FRANÇAISE 

partie  des  habitants)  ^  semble  bien  une  transcription  de  la  voyelle 
nasale  [sèn]. 

En  revanche,  l'hésitation  de  a  et  de  à,  dans  les  verbes,  n'est  pas 
phonétique.  Le  préfixe  français  en-,  em-,  se  présente  toujours,  dans  la 
région  champenoise,  sous  la  forme  a  ;  embrasser  est  transcrit  par 
Tarbé  ahrassie  (t.  I,  p.  102),  ahrassieil  (t.  I,  p.  108),  abrassier  (t.  I, 
p.  120),  etc.  Des  formes  comme  "  assemencer  ",  "  ensemencer",  sont 
donc  locales  ^.  "  Empointement  "  pour  appointement  ^  n'est  qu'une 
fausse  correction  sur  le  type  patois  atandre  (Tarbé,  t.  I,  p.  114), 
français  entendre. 

Consonnes.  —  L'r  final  s'est  amui  à  l'infinitif  des  verbes  en  ir  : 
«  au  "  sorti  "  »  ^.  Tarbé  présente  de  nombreux  exemples  de  cette 
prononciation  :  guari  pour  guérir  (t.  I,  p.  110),  réjoui  pour  réjouir, 
rempli  pour  remplir  (t.  I,  p.  111),  etc. 

L  MOUILLÉE.  —  Le  français  dialectal  de  la  région  champenoise 
hésite  aujourd'hui  encore  entre  escalier  et  escayer,  ailleurs  et  alieurs. 
Que  signifient  les  graphies  des  Cahiers  ^  ?  S'agit-il  d'une  hésitation 
entre  i  {l  mouillée)  et  y,  ou,  comme  aujourd'hui,  entre  l  +  y  ety?  Il  est 
impossible  d'en  décider.  Le  grammairien  Hindret  signale,  à  la  fin 
du  XVII®  siècle,  que  la  petite  bourgeoisie  de  Paris  prononce  batayon 
pour  bataillon  (Thurot,  t.  II,  p.  298)  ;  il  est  extrêmement  vraisem- 
blable que  l  mouillée  avait  disparu  dans  le  langage  populaire  de  la 
Champagne  vers  la  même  époque. 

y  et  n  sont  confondus  dans  il  y  a,  comme  nous  le  verrons  aux 
impersonnels.  Ce  n'est  sans  doute  pas  un  fait  de  phonétique  :  il  ny 
a  et  il  y  a  ont  été  pris  l'un  pour  l'autre. 

Le  cas  de  presque  est  un  cas  particulier.  Preque  «  pour  presque  est 
un  archaïsme  '. 

Réduction  des  groupes  de  consonnes  finales.  —  Le  groupe 
final  tr  se  réduit  à  t.  C'est  un  fait  courant  dans  toute  la  région  cham- 
penoise^. Il  n'y  a  là  rien  qui  ne  soit  courant  dans  le  parler  de  Paris. 


1.  Trépail,  p.  100.3  et  n.  2. 

2.  L'on  ne  pouvait  pas  labourer  ni  "  assemencer  "  (Courmel.,  p.  541). 

3.  Celles  là  [leurs  fonctions]  seroient  à  lu  décharge  de  l'État,  tant  pour  leur  "  empointe- 
ment "  que  pension  (Mourmelon-le-Petit,  p.  781). 

4.  Au  "  sorti  "  des  vendanges  (Bouleiise,  p.  331). 

5.  Leur  "  meilleures  "  terres  (Beaiimont-s.-VesIe,  p.  261);  les  rouilliers  (Clairizet,  p.  456). 

6.  //  est  partout  et  en  tout  lieu  "  prequ'  "  impossible  d'obtenir  justice,  il  en  coûte  moins  pour 
perdre  son  bon  droit  sans  plaider  que  pour  gagner  en  plaidant  (Pont-Fa verger,  p.  827). 

7.  ïhiirot,  t.  Il,  p.  20. 

8.  Les  maîtrises  ne  veulent  point  le  "  permette  "  (Chaumusy,  O.,  p.  430). 


PHONÉTIQUE  463 

Toutefois,  dans  le  mot  opprobre  ^  on  peut  supposer  qu'il  y  a  eu  une 
dissimilation. 


Assourdissement  des  consonnes  sonores  finales.  —  V  final 
devient  /  :  «  tailles  "  représentatifs  "  »  2.  Il  s'agit  là  d'un  fait  courant 
dans  les  parlers  champenois  et,  d'une  façon  plus  générale,  dans  tous 
les  parlers  de  l'Est  de  la  France;  il  est  amené  par  l'extinction  totale 
de  l'e  sourd  final. 

Les  liaisons.  —  La  liaison  avec  un  z  final  ne  se  fait  pas  toujours 
et  ce  z  est  retranché  :  «"ché  eux"» 3.  C'est  chose  normale  dans  les 
parlers  modernes  de  la  Champagne. 

On  sera  frappé  du  petit  nombre  des  graphies  fautives  qui  corres- 
pondent à  des  prononciations  réelles.  C'est  que,  dans  l'esprit  des 
simples,  l'écriture  des  mots  apparaît  comme  arbitraire,  et  ils  ne 
songent  pas  à  établir  une  relation  entre  le  son  et  la  lettre.  C'est  par 
hasard  que  certaines  notations  sont  significatives  et  nous  éclairent 
sur  l'articulation  du  mot. 

1.  Écoutez  les  cris  de  votre  peuple  qui  depuis  longtems  sous  l'  "  opprobe  "  de  la  Noblesse 
[sic]   (Sapicourt,   p.   926). 

2.  La  suppression  des  dittes  corvées  et  tailles  "  représentatifs  "  (Chaumuzy,  O.,  p.  425). 

3.  Id.,   ibid. 


CHAPITRE   III 
LE   VOCABULAIRE 

AsPFXT  GÉNÉRAL.  —  Commc  on  peut  s'y  attendre,  les  doléances 
portant  presque  partout  sur  les  mêmes  objets,  les  mêmes  mots 
reviennent,  et  ils  ne  sont  pas  très  nombreux.  Les  Cahiers  sont  d'ail- 
leurs rédigés  par  des  gens  simples  :  leur  vocabulaire  politique,  juri- 
dique et  social  est  assez  restreint  ;  il  se  compose  en  grande  partie  de 
clichés  ;  nous  retrouvons,  dans  plusieurs  Cahiers,  les  mêmes  termes, 
les  mêmes  images,  les  mêmes  phrases. 

Traces  de  vocabulaire  savant  ^.  —  H  y  a  cependant  des  traces 
d'un  vocabulaire  de  caractère  savant  qui  n'est  pas  spécialement 
juridique.  Je  citerai  comme  témoins  des  mots  tels  que  "  dispen- 
dieuse "  ^,  "  ignominieusement  "  ^,  "  mondanités  "  *,  "  susceptible  "  ^. 

Le  lexique  savant  et  la  façon  dont  il  est  traité.  —  Les 
noms  d'impôts  échappent,  au  moins  en  général,  aux  altérations. 
Quelle  que  soit  leur  origine,  si  «  savante  »  que  puisse  être  leur  forme, 
leur  emploi  les  a  rendus  vite  usuels  ;  ils  sont  devenus  communs  par 
destination.  Je  citerai  à  titre  d'exemples  :  "  industrie  "  (avec  son 
dérivé  "  industriel  ")  ^  ;  accession  s'est  trouvé  un  peu  écorché  dans 
sa  forme  :  "  acesion  ",  mais  reste  très  reconnaissable  ^.  "  Départe- 
ment "  ",  "  économie  "  *,  "  défalcation  "  ^°  sont  inaltérés. 

Si  décimable  était  loin  de  dîme,  il  était  tout  proche  de  décimateur  : 
«  que  le  décimateur  ait  son  droit  et  le  "  décimable  "  ne  soit  pas  foulé  »  ^^ . 

1.  Voyez  sur  ces  mots  de  finances  :  H.  L.,  t.  VI,  p.  472. 

2.  Villcd.,  p.  1048. 

3.  Pargny,  p.  803. 

4.  S'-Mart.,  p.   906. 

5.  Procurer  aux  vins  rouges  de  Champagne  les  degrés  de  couleurs  et  de  délicatesse  dont  ils 
sont  "  susceptibles  "  (Verzy,  p.  1035). 

6.  Que  l'impôt  sur  les  manouvriers  de  la  campagne  sous  le  titre  d'  "  industrie  "  leur  en 
enlève  un  quart  de  leur  travail  (Hcrm.,  p.  651)  ;  cf.  :  Les  habitants...  qui  ne  font  rien  valoir  et 
manoueuvrent  à  la  sueur  de  leur  corps  supportent  une  imposition  "  industrielle  "  très  considé- 
rable (S'-Ét.,  p.  887). 

7.  l.e  tiers  état  de  Pévy  observe  qu'il  paye  l'impôt  général  continuel  et  perpétuel  de  la  taille, 
capitation  et  industrie,  "acesion  "  tant  personnelle  que  réelle  (Pévy,  p.  808). 

8.  Les  P.-Log.,  p.  723. 

9.  Trépail,  p.  1003. 

10.  Villers-AU.,    p.    1073. 

11.  Cormoy.  et  Rom.,  p.  501. 


LE  VOCABULAIRE  465 

Des  expressions  savantes  sont  employées  maladroitement  :  "  à 
l'égard  de  "  i  ;  "  à  l'instar  de  "  ^  ;  "  sous  un  point  de  vue  "  ». 

Parfois,  à  cause  de  l'emploi  de  mots  savants  incompris,  la  pensée 
reste  dans  une  réelle  obscurité.  Il  est  possible  de  dégager  un  sens,  en 
s'aidant  du  contexte,  mais  on  n'est  pas  assuré  que  ce  sens  représente 
exactement  la  pensée  de  la  communauté.  Le  Cahier  de  Janvry,  par 
exemple,  contient  cette  phrase  :  «Nous  justifions  que  tous  ces  commis 
"  ne  servent  qu'à  séduire  le  peuple  "  »  *.  Assurément  cette  phrase  est 
une  protestation  contre  le  trop  grand  nombre  des  fonctionnaires.  Mais 
comment  faut-il  comprendre  :  nous  justifions  ?  Est-ce  simplement  : 
nous  affirmons  ?  Ou  bien  :  nous  apportons  la  preuve  que  ?  Et  que  veut 
dire  séduire  ?  Il  ne  s'agit  pas  ici  de  tromper  le  peuple,  mais  peut-être 
de  Vennuyer,  pour  employer  un  terme  familier,  ou  plus  probable- 
ment de  Vexploiter.  Il  serait  vain  de  chercher  la  solution  de  ces  pro- 
blèmes *. 

Citons  ici  un  cas  curieux  de  création  d'un  terme  technique  :  «  cet 
ingénieur  a  condamné  moitié  de  la  ditte  nef  "  avec  toute  la  couver- 
ture réparative  "  »  *.  Le  contexte  permet  de  comprendre  que  l'ingé- 
nieur a  décidé  que  toute  la  couverture  devait  être  réparée.  L'adjectif 
réparable,  employé  dans  la  même  page,  à  la  ligne  4  :  «  la  nef  de  l'église 
dudit  lieu  était  "  réparable  "  de  500  1.  »,  avec  une  construction  peu 
liabituelle,  ne  pouvait  avoir  la  valeur  désirée. 

Le  lexique  courant.  —  Le  caractère  même  des  doléances,  qui 
portent  souvent  sur  des  objets  très  familiers  aux  paysans,  amène 
sans  cesse  l'emploi  de  mots  du  langage  courant  parsemé  de  mots 
techniques  ou  locaux. 

1.  Il  n'y  a  donc  point  "  à  l'égard  de  justes  proportions  "  entre  ces  deux  ordres  [le  tiers  et 
la  noblesse]  (Isl.,  p.  668);  —  comparez:  La  Communauté  d'Isle  observe  à  cet  égard  qu'  "  i7 
n'y  a  point  d'égard  "  ni  même  de  raison  pour  accorder  cette  liberté  au  Clergé  (Isl.,  p.  668)  ;  Le 
Clergé...  ne  paye  que  les  décimes,  savoir  si  "  à  son  égard  "  elle  compenserait  les  impositions  à 
faire  supporter  aux  deux  autres  ordres  (Isl.,  p.  668). 

2.  Nous  nous  rappelons  que  le  premier  ordre  est  composé  des  ministres  de  notre  religion 
■'  créés  à  l'instar  de  Jésus-Christ  "  ;  ils  doivent  dire,  comme  lui,  que  leur  royaume  n'est  pas  de 
ce  monde  (S'-Ét.,  p.  887). 

3.  Nous  regardons  "  sous  un  point  de  vue  qu'il  est  de  nécessité  de  mettre  des  bailliages  " 
souverains  dans  toutes  les  provinces  (Beine,  p.  275). 

4.  Janv.,  p.  677. 

5.  Ib.  On  comparera  d'autres  méprises  :  Droit  de  chasse...  qui  ...  par  la  grande  quantité 
de  gibier  détruit  souvent  une  partie  des  récoltes  (premiers  "émoluments  "  de  la  vie)  (Les  P.-Log., 
p.  722)  ;  la  capitation,  outre  la  taille,  c'est  la  seule  cause  que  les  campagnes  se  désertent 
"  essentiellement  "  (Ep.,  p.  609)  ;  "  //  est  de  la  législation  "  de  laisser  au  public  la  liberté 
de  ses  affaires  (Warm.,  p.  1129)  (mais  les  notaires  royaux  ne  doivent  être  ni  procureurs, 
ni  huissiers)  ;  représentant  l'abus  et  la  dépense  enhorbitante  [dans  les  aydes]  chaque  "  roya- 
liste "  [sic]  ne  peut  que  gémir  de  ce  qu'il  est  obligé  de  supporter  (Isl.,  p.  671)  ;  [les  huissiers  pri- 
seurs]  lesquels  par  la  "  volubilité  de  leur  acte  et  expédition  "  emportent  la  majeure  partie  de 
ces  ventes  et  souvent  ne  suffisent  pas  "  (Marf.,  p.  739). 

6.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  249. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  30 


466  HISTOIRE   DK   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

Mots  du  langage  courant.  —  Les  Cahiers  emploient  un  certain 
nombre  de  mots,  évidemment  usuels,  que  la  langue  littéraire 
n'admettait  que  depuis  peu,  ou  même  qu'elle  n'a  pas  encore 
admis. 

Récolter  était  blâmé  par  Voltaire  (1762),  qui  préférait  recueillir  ; 
Féraud  signale  toutefois  qu'on  dit  récoltable  ^.  Nous  trouvons  dans 
les  Cahiers  le  dérivé  "  récoltement  "  ^,  avec  la  valeur  de  frais  occasion- 
nés par  la  récolte.  "  Écoler  "  ^,  qui  est  courant  dans  le  français  dialec- 
tal de  la  région  champenoise  et  en  Belgique,  n'a  pas  pénétré  dans  le 
français  de  Paris,  quoique  écolage  soit  encore  dans  les  dictionnaires. 
"  Éduquer  "  *  est  alors  un  terme  nouveau,  qu'on  a  voulu  mettre  à  la 
mode  :  c'est  un  vrai  barbarisme  de  mots,  disait  le  dictionnaire  de  Tré- 
voux (1771)  ;  il  est  pourchassé  par  les  puristes.  On  le  trouve  pris  dans 
les  Cahiers  avec  la  valeur  d' instruire. 

On  trouve,  cela  va  sans  dire,  "  conséquent  "  au  sens  d' important  ^,  à 
côté  de  l'expression  de  conséquence^.  Citons  aussi  "  fortuné  ",  au  sens 
de  qui  possède  de  la  fortune  '. 

Il  est  intéressant  de  noter  l'emploi  de  mots  populaires  courants 
pour  traduire  des  mots  savants,  tel  1'  "  enlevée  des  grains  "  (=  l'ex- 
portation) 8. 

Créations  éphémères.  —  Elles  sont  de  celles  que  tout  Français 
est  capable  de  forger  au  besoin,  mais  qui  n'acquièrent  pas  toujours 
ime  existence  linguistique  réelle. 

C'est  ainsi  que  les  habitants  d'Aubérive  «  remontrent  la  situation 
de  leur  terroir  qui  est  un  terrain  fort  "  gréveux  "  »  (p.  231)  ;  ceux  de  Vil- 
lers-Allerand  constatent  que  les  mutations  deviennent  "  frayeuses  "  ^ 
(p.  1074). 

Les  adjectifs  verbaux  sont  particulièrement  nombreux  :  ils  cons- 


1.  H.  L.,  t.  VI,  p.  272. 

2.  Pour  "  récoltement  "  2  quartels  (Mont-sur-Courville,  p.  769). 

3.  Qu'ils  soient  chargés...  de  faire  "  écoler  "  les  enfants  des  pauvres  et  orphelins  des  paroisses 
(Nogent-l'Abbessc,   p.   790). 

4.  Rosnay,  p.  865. 

5.  Une  entrave  des  plus  "  conséquentes  "  à  son  commerce  (Bouzy,  p.  352)  ;  —  cf.  aussi 
Hautv,  p.  640,  Les  P.-Log.,  p.  719. 

6.  Cependant  cet  objet  "  de  conséquence  "  qui  partout  ailleurs  trouve  une  assez  simple  faci- 
lité languit  à  Marfaux  (Marf.,  p.  741). 

7.  IJes  admodiateurs  "  fortunés  "  (Beine,  p.  272)  ;  cf.  H.  L.,  t.  VI,  p.  183  ;  comme  celte  com- 
munauté est  peu  "  fortunée  "  (Germ.,  p.  624)  ;  cf.  Rosn.,  p.  865  ;  cf.  aussi  Villpd.,  p.  1046, 
Villers-Franq.,  p.  1094. 

8.  S.  M.  ne  devait  pas  permettre  "  l'enlevée  des  grains  "  (Courmel.,  p.  542);  Que  les  trop 
fréquents  et  trop  considérables  "  enlevées  de  froment  "  (Herni.,  p.  652)  ;  les  "  enlevées  de 
grains  "  (Rillj',  p.  854). 

9.  Frayeux  est  toutefois  dans  les  Mémoires  de  Bachaumont.  Voir  H.  L.,  t.  VI, 
p.  1311. 


LE   VOCABULAIRE  407 

tltueiit  une  des  principales  ressources  de  la  langue  populaire  :  "  con- 
noissant  "  ^,  "  doléant  "  '^,  "  ruinant  "  ^,  "  soutenant  "  K 

Mots  anciens  adaptés.  —  Le  mot  de  jondoir  '"  était  ancien,  mais 
dans  un  autre  sens.  Dans  les  patois  actuels,  un  mur  "  fondu  "  est 
un  mur  écroulé  ;  une  "  fonderie  "  est  une  maison  qui  tombe  en 
ruines. 

Faut-il  joindre  aux  mots  de  cette  série  le  mot  défait,  venu  du 
moyen  âge,  qui  semble  avoir  ici  la  valeur  de  désorganisation, 
désordre,  peut-être  avec  une  nuance  de  ruine,  destruction,  ou  sim- 
plement déficit  *  ? 

Barbarismes.  —  Un  certain  nombre  de  créations  ne  sont  que  des 
barbarismes  inutiles  :  «  un  Roy  bienfaisant...  qui  sera  le  "  défenda- 
teur  "  de  son  royaume  (=  défenseur)  »  ^  ;  «  un  terrain  très  ingrat 
"  creionneux  "  (==  crayeux)  »  *. 

Termes  énigmatiques.  —  On  en  a  déjà  vu  quelques-uns,  il  y  en 
a  d'autres.  Comment  faut-il  comprendre  :  «  il  y  a  un  cinquième  du 
terroir  qui  sont  des  terres  non  "  vallues  "  »  »  ?  Il  se  peut  qu'il  faille 
lire  :  "  valuées  "  ;  sur  évaluer  et  valeur,  on  aurait  créé  un  verbe 
"  valuer  ",  au  sens  d'at^otr  de  la  i'cdeur.  Vallues,  si  on  le  conserve, 
est-il  en  rapport  avec  le  substantif  value  ? 

Archaïsmes.  —  Comme  tous  les  langages  paysans,  celui  de  nos 
Cahiers  conserve  un  caractère  quelque  peu  archaïque. 

Parmi  les  éléments  grammaticaux,  citons  pour  lors,  à  peine  vieilli, 
puisqu'il  est  accepté  sans  observation  par  Féraud  i"  ;  partant,  sévè- 

1.  C'est  le  vœa  d'un  roij  "  connaissant  "  [sic],  adoré  de  tous  ses  sujets  qui  sera  le  restaurateur 
de  tout  son  royaume  (Merfy,  p.  753). 

2.  C'est  ce  dont  les  susdits  "  doléans  "  habitans  sont  bien  informés  (Courcelles,  p.  524). 

3.  Représentent  que  les  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées  sont  "  ruinantes  "  par  rapport  aux 
constructions  et  réparations  des  édifices  (Moiirmelon-le-P.,  p.  781)  ;  Les  aides...  sont  deve- 
nues... un  impôt  "  ruinant  "  pour  les  vignerons  (Les  M.,  p.  709). 

4.  Ils  ne  peuvent  manger  de  soupe...  qui  est  l'aliment  pour  eux  le  plus  "  soutenant  "  (Mont- 
sur-Courville,   p.   667). 

5.  Sous  une  chaumière  ou  plutôt  sous  un  "  fondoir  "  affreux  étançonné  de  toutes  parts  par 
des  perches  et  bâtons  à  moitié  pourris  pour  en  retarder  l'écroulement  (Courcelles,  p.  521). 

6.  Connaissant  le  "  défait  "  [sic]  des  finances  (La  Neuvill.,  p.  694). 

7.  Chenay,  p.  443.  —  Le  moyen  âge  avait  défendance. 

8.  Billy-le-Grand,  p.  317.  Le  rédacteur  de  ce  Cahier  connaissait-il  le  mot  "  crayonneur  ", 
nlors  nouveau  (l^"^  exemple  1771,  dans  Trévoux)  ?  C'est  fort  peu  vraisemblable.  Crayonneux 
I  si  sans  doute  le  dérivé  d'un  local  crcujon  dont  nous  parlerons  plus  loin  (cf.  dans  la 
toponymie  le  lieu-dit  :  le  Craon-de-Ludes). 

9.  Billy-le-Grand,  p.  318. 

10.  "  Pour  lors"  ces  deux  ordres  étant  réunis  avec  le  tiers  état  (Les  P.-Log.,  p.  718);  et 
l'on  verra  "pour  lors  "  qu'il  ne  manquera  rien  pour  fournir  au  besoin  de  l'état  (Sapicourl, 
p.  926). 


468  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

rement  traité  par  le  même,  qui  dit  que  seuls  les  vieux  procureurs 
s'en  servent  ^ 

Sont  également  à  considérer  comme  des  archaïsmes  des  mots  qui 
gardent  le  sens  d'autrefois,  ainsi  :  captiver  (=  prendre  ou  tenir 
en  captivité)  ^  ;  intérêt  (=  tort,  dommage)  ^  ;  travaux  (=  peines, 
fatigues)  *,  qui  semble  avoir  un  caractère  littéraire  très  net. 

Trouver  jour  "  (=  trouver  moyen)  est  dans  Féraud^;  "  gîter  ", 
dans  le  sens  de  passer  la  nuit  *,  est  noté  comme  populaire  par  le 
même.  On  dit  encore,  dans  les  patois  actuels  de  la  Champagne, 
"  aller  gîter  "  pour  aller  coucher  ;  "  à  la  gîte  "  signifie  :  à  la  tombée  de 
la  nuit. 

Naturellement  il  arrive  que  les  auteurs  des  Cahiers  ne  sachent  pas 
se  servir  même  des  mots  du  langage  commun. 

Espérer  rend-il  bien  la  pensée  du  rédacteur  dans  la  phrase  sui- 
vante (il  s'agit  des  gros  décimateurs)  :  «  "  nous  espérons  "  qu'il  ne 
doit  lui  appartenir  que  la  dîme  des  quatre  gros  grains  et  qu'ils  aient 
[soient]  aussi  tenus  [sic]  de  contribuer  au  soulagement  des  pauvres 
nécessiteux  »  '. 

Que  signifie  le  verbe  rendre  dans  le  texte  suivant  :  «  en  parlant  de  la 
gabelle,  nous  ne  pouvons  que  "  rendre  "  les  bonnes  intentions  du 
vertueux  et  respectable  ministre  qui  dirige  les  finances  »  ^  ? 

Il  n'est  pas  douteux,  d'après  l'ensemble  de  la  page,  que  les  habi- 
tants n'approuvent  les  bonnes  intentions  du  vertueux  et  respectable 
ministre.  Mais  leur  expression  n'est  pas  claire. 

Nous  étudierons  plus  loin  d'autres  faits  de  ce  genre.  11  était  néces- 
saire de  signaler  dès  ce  début  quelques   exemples  de  maladresses. 

Le  lexique  technique.  —  Il  est  naturellement  très  varié  :  le 
hasard  peut  amener,  à  propos  d'une  doléance  particulière,  l'emploi 
de  mots  tout  à  fait  spéciaux.  Le  plus  grand  nombre  de  termes  tech- 

1.  "  Parlant  "  i7  ne  reste  au  laboureur  que  six  sols  (Beinc,  p.  271). 

2.  La  communauté...  a  été  conduite  par  plusieurs  principaux  habitants,  gens  osés,  qui  pré- 
tendent encore  "  captiver  "  en  général  le  reste  des  habitants  (Trépail,  p.  1002).  Féraud  cite 
L.  Racine  :  "  Captive  "  ma  personne  aussi  bien  que  mon  canir,  et  l'accepte  en  raison  de  l'image 
poétique. 

3.  Ils  ont  des  colombiers  si  tellement  fournis  de  pigeons  qui  causent  un  "  intérêt  "  considé- 
rable et  nous  demandons  qu'ils  fussent  supprimés  (Pom.,  p.  820). 

4.  L'espoir  de  voir  bientôt  arriver  un  remède  à  ses  "  travaux  ",  chaque  individu  ressent  un 
soulagement  (travaux  reprend  :  les  soupirs  et  les  gémissements  qui  oppressent  ce  peuple  depuis 
20  ans)  (Villers-All.,  p.  1070-1071). 

5.  Le  dit  sieur  abbé...  a  encore  "  trouvé  jour  "  de  ce  faire  déduire  d'un  sixième  (Bazancourt- 
s.-Siiippe,   p.   250). 

6.  Ceux  qui  ont  3,  4  ou  5  lieues  d'éloignement  de  leur  demeure  sont  obligés  de  "  gîter  "  et  de 
faire  des  dépenses  (ïliuisy,  p.  <.»86). 

7.  Pom.,  p.  819. 

8.  Puis.,  p.  840. 


LE  VOCABULAIRE  469 

niques  appartient  cependant  à  la  langue  de  l'agriculture,  de  «  l'in- 
dustrie de  l'agriculture  »,  comme  dit  le  Cahier  de  Beine  (p.  276), 
en  conservant  au  mot  «  industrie  »  son  vieux  sens  de  travail, 
occupation. 

L'expression  "  terres  usages  "  ^  désigne  des  terres  qui  appartiennent 
à  la  communauté  (aisances,  aisements).  Elles  sont  souvent  de  qualité 
extrêmement  médiocre  et  ne  se  cultivent  pas  ;  parfois  on  les  met  en 
culture  tous  les  trois  ans,  ou  même  tous  les  six  ans.  On  trouve  aussi  : 

terres  usagères  "  2. 

Il  faut  corriger  :  «  une  coupe  de  "  bois  usagé  "  »  ^  en  :  une  coupe 
de  "  bois  usage  ". 

La  correction  exigerait  "  terres  d'usage  ",  "  bois  d'usage  "  ;  cette 
forme  se  rencontre  dans  le  Cahier  de  Chigny  *. 

Les  bonnes  terres  s'appellent  "  gras  pays  "  :  «  il  faut  connoître  le 
revenu  et  le  sol  des  terres  de  chaque  pays,  celles  qu'il  faut  de  l'ar- 
tifice pour  les  faire  produire,  et  celles  qui  peuvent  produire  sans 
artifice  ;  celles  qui  produisent  sans  artifices  sont  les  grandes  forêts, 
les  prairies  et  "  gras-pays  "  et  qui  sont  tous  tenus  entre  les  mains 
des  nobles  et  du  clergé  »  ^. 

Les  "  coulants  d'eau  "  sont  des  amas  de  pierrailles,  etc.,  qui  sont 
entraînés  par  les  eaux  dans  les  vallées,  où  ils  recouvrent  la  terre 
arable  •. 

Les  "  ravaux  ",  eux,  sont  des  excavations  creusées  par  les  pluies 
d'orage  '.  Dans  les  patois  actuels,  le  terme  de  "  ravaud  "  désigne 
tantôt  un  ravinement  produit  dans  un  champ  par  l'eau,  tantôt  un 
ruisseau  devenu  torrentueux,  tantôt  même  un  petit  ravin.  Le  verbe 
"  ravauder  "  existe  encore  à  la  limite  orientale  de  la  Champagne  : 
«  notre  terre  a  été  "  ravaudée  "  par  l'orage  ». 

Le  mot  "  froid  "  doit  sans  doute  se  lire  frais  dans  la  phrase  sui- 
vante :  ((  des  eaux  étrangères  appelées  "  froid  ",  qui  filtrent  le  long 
d'un  petit  ruisseau,  causes  des  grandes  pertes  sur  le  territoire  »  ». 
Il  s'agit  probablement  d'infiltrations  qui,  dans  les  patois  modernes, 
portent  le  nom  de  "  fraîchis,  fraîchinats  ". 

1.  Une  quantité  environ  de  300  setiers  de  "  terres  usages  '  (Heutr.,  p.  659). 

2.  La  communauté  possède  quelques  "  terres  usagères  ",  prés  à  vaches  (Bazancoiirt-s.- 
Suippe,  p.  251). 

3.  Trépail,  p.  1002. 

4.  Un  "  bois  d'usage  ",  p.  450. 

5.  Beine,  p.  267. 

6.  Des  nuées  et  des  inondations  qui  viennent  par  la  fonte  des  neiges,  ce  qui  entraîne  et  dégrade 
le  mauvais  terrain  d'en  haut  des  montagnes  et  les  conduis  par  l'abondance  des  eaux  dans  les 
vallées,  et  forme  des  "  coulants  d'eaux  "  (Bil.-le-G.,  p.  318). 

7.  Après  tout  considérer  leurs  biens  ne  rapportent  pas  trois  pour  cent  le  terroirs  sujet  à  des 
"  ravaux  et  gelée  "  (Bazancourt-s.-Suippe,  p.  251). 

8.  Coure. -Roc,  p.  534. 


470  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Les  vallées  champenoises  sont  ordinairement  marécageuses  :  les 
prés,  encombrés  de  joncs  et  de  plantes  aquatiques,  qui  bordent  les 
rivières,  portent  le  nom  de  "  prés-marais  "  i.  Le  Cahier  de  Bouleuse 
distingue  2,  des  "  prés  marais  ",  la  "  proie  commune  "  :  «  ce  même  fermiei' 
met  ses  bestiaux  à  la  "  proie  commune  "  des  pâtures  ou  prairies  ». 
Le  mot  de  proie,  qu'il  faut  prononcer  prée,  n'est  autre  que  l'ancien 
mot  français. 

Le  terme  de  "  champot  "  est  moins  clair  :  «  le  fermier  du  seigneur 
])articiperoit  au  "  champot  "  des  héritages  de  la  communauté  »  ^. 
Il  s'agit  vraisemblablement  ici  d'un  droit  de  pâturage,  peut-être 
dans  les  champs  *,  après  les  récoltes. 

"  Bois  battis  "  et  "  bois  broussailles  ".  Ces  mots  reviennent  assez  fré- 
quemment dans  les  Cahiers  ^.  Le  second  désigne  évidemment  des  taillis 
médiocres,  entrecoupés  d'espaces  vides  avec  des  ronces,  des  épines  : 
«  la  communauté  possède  heureusement  100  arpens  de  "  bois  bat- 
tis ",  une  réserve  en  "  bois  brossailles  "  de  32  arpens  et  un  bois  d'usage 
de  32  arpens  »  (Chigny,  p.  450).  Les  Mémoires  de  Coquault  (Reims, 
1649-1668)  nous  ont  conservé  une  bonne  définition  de  ce  qu'étaient 
des  bois  bâtis  :  «  les  "  bois  bâtis  "  ou  petits  taillis  appartiennent  aux 
communes  des  villages  »  *. 

Le  nom  d'empouille  désigne,  comme  un  peu  ])artout,  l'ensemble 
des  fruits  de  la  terre  qui  sont  encore  sur  pied  ;  suivant  l'usage,  il  est 
ordinairement  au  pluriel  ^.  Le  verbe  empouiller  se  rencontre  égale- 
ment *.  Les  deux  mots  se  trouvent  dans  H.  L).  T. 

Dépouille  est  plus  intéressant.  Ce  nom,  au  singulier,  a  une  signi- 
fication générale  et  désigne  la  récolte  :  «  il  paraitroit  juste  que  le  trou- 
peau de  la  communauté  puisse  aller  dans  ses  prairies  après  la  première 

1.  Le  seuil  du  Moulin  et  la  digue  de  l'étang  étant  trop  en  exaussés,  font  refluer  les  eaux...  de 
manière  que  tout  le  bassin...  ne  forme  plus  aujourd'hui/  qu'un  "  prés-marais  "  dont  on  ne  peut 
retirer  l'herbe  pour  faire  du  foin,  qu'en  se  mettant  à  l'eau  souvent  jusqu'à  la  ceinture  (Beaumont- 
siir-Vesle,  p.  261)  ;  douze  arpents  au  moins  de  "  prés-marais  "  (Boni.,  p.  ;i.30). 

2.  P.    330. 

3.  Bout.,  p.  330. 

4.  Le  Dictionnaire  Général  connaît  un  terme  "  champeaux  "  ;  les  prés  "  champeaux  " 
s'opposent  aux  "prés  de  rivière  '\  \  Bulson  (Ardennes),  un  lieu-dit  porte  encore  le  nom  do 
"  champiaux  ".  Ce  sens  ne  semble  pas  convenir  ici. 

5.  Quelques  "  bois  broussailes  "  qui  ne  sont  pas  d'un  grand  rapport  (Bazancourt-s.-Suippe, 
p.  251);  les  "bois  brossailles"  (Courcy  et  Rocquincourt,  p.  534);  80  septiers  de  "  bois 
broussailles...,  quelques  "  bois  broussailles  "  (Heutr.,  p.  657)  ;  "  bois  broussailles  "  (Nogent- 
l'Abbesse,  p.  785)  ;  une  bonne  partie  est  aclueltement  en  "  bois  brossailles  "  (Baz.-s.-S.,  p.  33i>, 
et  Nogent-l'Abbesse,  p.  786). 

6.  Travaux  de  l'Académie  de  Reims,  t.  LU,  p.  196. 

7.  La  chasse  dudit  Lieu  est  très  onéreuse  pour  les  habitants,  en  ce  que  ceux  qui  la  loue[nl\ 
viennent  battre  les  "  empouilles  "  en  travers  et  en  long,  tant  par  eux  mêmes  que  leurs  chiens 
(Bazancourt-s.-.Suippe,  p.  250)  ;  un  nombre  in  fini  de  lapins  font  un  dommage  considérable  aux 
"  empouilles  "  (Boni.,  p.  333). 

8.  Dans  les  paroisses  voisines,  il  n'y  a  jamais  que  les  deux  soles  "  empouilles  "  qui  sont 
portés  au  cadastre  des  impositions  (Baz.-s.-S.,  p.  339). 


LE  VOCABULAIRE  471 

dépouille  "  »!;  au  pluriel,  il  se  dit  du  raisin  :  «  si  un  particulier 
du  dehors  acheptait  des  "  dépouilles  de  raisin  "  ;  il  est  obligé  de 
payer  les  mêmes  dixmes  »  ^.  Il  faut  noter  aussi  l'existence  du 
verbe  dépouiller  avec  la  même  valeur  technique  ^  :  «  L'arpent  de 
terre  "  empouillé  en  seigle  "  ne  "  se  dépouille  "  que  tous  les  trois 
ans  ». 

Notons  ici  le  mot  ancien  de  fourchage  :  «  le  "  fourchage  "  de 
l'avoine  »  *. 

Le  terme  de  "  voyen  "  (prononcer  et  écrire  "wayen  ")  est  le  même 
mot  que  le  français  gain  ;  il  est  resté  vivant  dans  toute  la  région 
champenoise.  Il  désigne  à  la  fois  les  semailles  d'automne  et  les 
céréales  que  l'on  sème  en  automne  (le  blé  et  le  seigle)  ;  il  s'oppose 
aux  mars,  céréales  de  printemps  (avoine  et  orge).  C'est  évidemment 
le  sens  qu'a  voyen  dans  le  Cahier  d'Heutrégiville  :  «  le  septier  de  terre 
empouillée  en  "  voyen  "  peut  rapporter  tout  au  plus  301.  de  revenu  » 
(p.  657). 

Quelques  noms  de  plantes  sont  des  noms  locaux.  La  "  dravière  "  ^ 
est  la  vesce  d'hiver.  Le  mot  se  trouve  dans  les  Mémoires  de  Coquault 
(Reims,  1649-1668)  «  et  dans  La  Feuille  du  Cultivateur  (Charleville, 
an  IV)  :«  "  dravières  ",  petit  pois  noir,  connu  sous  le  nom  de  vesce  ». 
Il  est  bien  vivant  dans  les  patois  actuels  ^.  Il  est  important  de 
noter  que  ce  mot  de  "  dravière  ",  dont  nous  venons  de  parler,  n'est 
l)as  un  mot  patois,  mais  qu'il  appartient  au  français  dialectal  de  la 
région  du  Nord-Est  de  la  France.  Il  en  est  de  même  du  mot  "  nan- 
til  "  8,  qui  désigne  la  lentille  ;  c'était,  pour  les  rédacteurs  du  Cahier 
de  Pévy,  un  mot  français  '. 

Vitailles  (vieille  forme  de  victuailles)  a  un  sens  très  précis  :  il 
désigne  les  denrées  qui  servent  à  la  nourriture  des  bestiaux  i".  On 
trouve  dans  le  Cahier  de  Bouleuse  (p.  327)  l'énumération  des  vitailles. 
Il  semble  bien  que  le  mot  ait  pris  un  sens  financier.  Les  "  vitailles  " 
constituaient    les    menues    dîmes   et   s'opposaient    aux    quatre    gros 

1.  Boul.,  p.  330. 

2.  Verzenay,  p.  1021. 

3.  Montbré,  p.   757. 

4.  Id.,  ib. 

5.  Les  orges,  avoines,  sainfoin,  luzerne,  "  dravière  ",  sarra-in,  lentilles  (Boul.,  p.  327)  ; 
cf.  la  dixme  des  "  dravières  "  que  l'on  fait  manger  en  verd  aux  bestiaux  pendant  le  courant  de 
l'été  (Saint-Masmes,  p.  913). 

6.  Travaux  de  l'Académie  de  Reims,  t.  L,  p.  182. 

7.  Le  mot  est  dans  l'Atlas  linguistique  de  la  France.  Voyez  aussi  l'article  drauoca  (gau- 
lois) dans  le  Franzosisches  etymologisches  Wôrterbuch  de  W.  von  Wartburg. 

8.  "  Nantit  "  et  autres  denrées  (Pévy,  p.  811). 

9.  Voyez  sur  ce  mot,  qu'il  faut  prononcer  "  nantille  '",  Thurot,  t.  II,  p.  260.  La  forme  nan- 
tille  est  restée  très  commune  dans  les  patois  actuels. 

10.  Toutes  les  autres  "  vitailles  "  et  semailles  devraient  être  franches  de  dixmes...  à  cause 
qu'ils  ne  sont  que  pour  l'usage  des  animaux  (Coure.  Roc,  p.  534). 


17-2  HISTOIRE   DE   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

grains  >  :  froment,  seigle,  orge  et  avoine,  qui  payaient  la  grosse 
dîme  '-.  Dans  les  patois  actuels,  vitaille  a  la  valeur  de  nourriture, 
vivres. 

Un  mot,  "  puties  ",  reste  pour  nous  énigmatique.  Il  paraît  signi- 
fier résidu.  Il  s'agit  de  biens  qui  ne  sont  pas  mis  en  culture  et  dont 
l'exploitation  serait  profitable  au  peuple  :  «  le  tiers  état...  qui  est  de 
même  privé  des  "  puties  "  et  grains  qui  se  consomment  chez  eux 
en  faisant  valoir  »  '^. 

Le  terme  de  roie  (qu'il  faut  prononcer  rôye)  s'applique  encore 
aujourd'hui  à  l'assolement  observé  en  Champagne.  Le  territoire  d'un 
village  est  séparé  en  trois  parties,  dont  chacune  est  affectée  à  une 
culture  déterminée  :  la  rôye  du  wayen  (céréales  d'hiver),  la  rôye  des 
mars  (céréales  de  printemps)  et  la  rôye  des  versaines  (jachères).  Danis 
le  Cahier  de  Sarcy,  quand  il  est  dit  :  «  il  est  rare  de  voir  des  laboureurs 
qui  cultivent  soixante  arpents  de  terre  "  à  la  roie  "  »*,  il  faut  com- 
prendre que  ces  laboureurs  possèdent  trois  fois  soixante  arpents. 
Il  en  est  de  même  dans  le  Cahier  de  Caurel  :  «  douze  arpents  "  en  roye  " 
ne  sont  louées  que  66  livres  »  *  :  c'est,  en  fait,  36  arpents  qui  se  louent 
66  livres.  Le  paiement  de  la  dîme  était  fondé  sur  cette  division  : 
«  les  dits  habitants  paient  au  dit  dame  la  dime  en  grain,  à  la  douzième 
gerbe  à  deux  "  roye  "  et  à  une  partie  de  la  troisième,  le  reste  du  ter- 
roir se  paie  à  la  treizième  gerbe  »  «. 

Notons  que  le  mot  de  "  sole  "  (d'où  le  français  assolement)  est 
employé  par  certains  Cahiers  avec  la  même  valeur  que  le  mot  roie  : 
«  trois  "  soles  ",  deux  empouillés,  la  troisième  en  versaine  »  '  ;  «  la  "  solle  " 
de  versaines  »  ^. 

La  phrase  suivante  précise  le  sens  de  versaine  :  a  soit  en  jachère  ou 
"  versaine  "  »  ^. 

Le  terme  de  "  siage  "  i°  ou  "  sillage  "  ^^  correspond  à  un  français 
seillage  ^^  ;  il  signifie  :  faucher  avec  la  seille,  avec  la  faucille. 

1.  Les  autres  "  vilailles  "  et  semailles  n'étant  que  pour  la  nourriture  des  bestiaux  (Loiv., 
p.  730). 

2.  Boni.,  p.  327. 

3.  Notent,  p.  788. 

4.  P.  935. 

5.  P.  368. 

6.  Nogent,  p.  789. 

7.  Boult-s.-Suippe,  p.  339. 

8.  Heutr.,  p.  657  :  attendu  que  lu  "  solle  "  de  versaines  au  terme  du  pays  ne  s'empouille 
pas  (Comprenez  :  selon  les  habitudes,  les  coutumes  du  pays). 

9.  BouL,  p.  327  ;  cf.  corvée  pour  les  "  versainnes  "  (Monlbré,  p.  325).  Le  mot  a  été  étudit- 
par  Charles  Brimeaii,  Enquête  linguistique,  t.  I,  p.  486. 

10.  Ni  semence,  ni  "  siage  "  (Heutr.,  p.  658). 

11.  La  dépense  du  dit  arpent...  consiste  pour  labour...  pour  semences...  pour  "  sillage  "  (.Mont- 
bré,  p.  757). 

12.  Meyer-Lubke,  Romanisches  etymologisches  Wôrterbucli,  art.  7900. 


LE  VOCABULAIRE  473 

La  "  moye  "  est  un  tas  de  céréales  :  «  grain  qui  se  conserveroit  bien 
mieux  si  il  y  avoit  douze  gerbes  à  la  "  moye  "  »  ^  Les  habitants  se 
plaignent  parce  que  leurs  tas  de  blé  —  le  décimateur  enlevait  chaque 
douzième  gerbe  —  ne  comptent  plus  que  onze  gerbes,  ce  qui  ne 
permet  pas,  étant  donné  la  disposition  traditionnelle  des  gerbes  en 
Champagne,  d'assurer  la  protection  des  grains  contre  la  pluie.  Le 
mot  de  "moie  "  (prononcez  :  rnôye)  est  encore  bien  vivant  dans  les 
parlers  modernes  de  la  Champagne,  avec  le  sens  de  tas  en  général. 

"  Murison  "  -  (prononcez  :  murizon)  reste  vivant  dans  les  parlers  de 
la  région  orientale  de  la  Champagne,  au  sens  de  maturité. 

Les  "  boulins  "  sont  les  nids  des  pigeons  :«  ordonner  la  suppression 
de  tous  les  grands  colombiers  ou  au  moins  les  réduire  au  nombre  de 
"  boulins  "  fixés  par  la  coutume  »  ^. 

Le  terme  d'  "  hommée  "  au  sens  d'arpent,  est  isolé  :  c'est  plutôt 
un  mot  de  Lorraine  qu'un  mot  champenois  *. 

Notons  aussi  le  mot  de  "  coupon  ",  désignant  une  division  terri- 
toriale :  «  les  ayant  louées...  "  coupon  par  coupon  "  de  la  contenance 
de  chacun  de  neuf  quartels,  une  partie  des  dits  "  coupons  "  n'ont  été 
loués  que  trois  sols  le  " coupon "))\  Le  terme  actuel  serait  parcelle^. 

Termes  relatifs  a  la  division  du  sol.  —  La  constitution  parti- 
culière du  sol  champenois  a  amené  la  naissance  de  mots  spéciaux. 
C'est  ainsi  qu'il  n'existe  guère  de  carrières  aux  environs  de  Reims, 
mais  des  "  crayères  "  (la  craie  s'appelle,  dans  les  patois  modernes, 
du  croyon).  On  distingue  soigneusement  du  croyon  le  cron  (parfois 
cran),  qui  se  présente  quelquefois  comme  une  espèce  d'argile  mélan- 
gée de  craie  :  on  moule  cette  terre,  on  la  fait  sécher  au  soleil  et  on 
obtient  ces  sortes  de  briques  avec  lesquelles  on  construit,  même 
aujourd'hui,  des  maisons.  C'est  sans  doute  à  ces  carrières  de  "cron"  que 
fait  allusion  le  Cahier  de  La  Neuvillette  quand  il  parle  de  "terrier"  ^ 


1.  Nogent-l'Abbesse,    p.    789. 

2.  Toutes  les  empoidlles  qui  sont  aussi  en  proie  aux  pigeons  dès  le  commencement  de  la 
"  murison  "  (Chaumu.  P.,  p.  429). 

.3.  Beaumont-s.-Vesle,  p.  262. 

4.    Une  somme  déterminée  par  chaque  "  hommée  "  ou  arpent  de  vigne  (Ormes,  p.  795). 

ô.  Heutr.,  p.  659. 

6.  J'ajoute  ici  quelques  expressions  dont  lu  forme  n'est  pas  sûre  :  qu'est-ce  que  du  "  bois 
d'anneau  "  ?  Qu'il  n'y...  ait  qu'une  mesure...  vente  de  "  bois  d'anneau  "  fagots  et  falourdes  de 
bois  (Lav.,  p.  702).  Est-ce  du  bois  de  chauffage  ?  du  bois  d'œuvre  ? 

Quelques  particuliers...  ont  défriché  ce  "  bois  à  fer  de  lancé  "  (Isl.,  p.  670).  L'explication 
de  M.  Gustave  Laurent  est  en  tout  cas  peu  admissible. 

Enfin,  dans  la  phrase  :  il  faut  "  20  lans  d'echalas  "  (Nogent,  p.  785),  il  faut  certainement 
corriger  «  laus  »  et  comprendre  «  lots  »  d'echalas. 

7.  Le  seigneur  du  dit  lieu  ne  nous  fournit,  comme  il  se  pratique  en  toute  autre  communauté, 
ni  "  terrier  ",  ni  "  cratères  ",  ni  carrière  (La  Neuvill.,  p.  694;  cf.  carrières  ou  croierres,  S'-Br., 
p.    883). 


47i  HISTOIRE   DE    LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Termes  juridiques  et  administratifs.  ■ —  Le  "  cueilleret  "  est, 
le  registre  du  receveur  de  tailles  (eueillerets,  Chaumu.,  P.,  p.  427  ; 
coeuillerets,  0..  p.  427).  Il  existait  dans  la  région  de  Reims  un  droit 
de  "  charuage  "  :  «  le  décimateur  ou  ses  fermiers  viennent  encore 
dixmer  le  15^  porc,  le  15^  agneau...,  ce  "  grapillage  "  s'appelle  "  droit 
de  charuage  "  »  ^.  Notons  aussi  un  sens  curievix  de  "  chapeau  "  au 
sens  de  gratification  ^  :  «  plus  un  "  chapeau  "  au  procureur  de  ces 
religieux   (soi   défaut)   tous  les   neuf  ans,  qu'il  renouvelle  le  bail  »  ^. 

"  Mairrerie  "  (français  mairie)  signifie  une  sorte  de  juridiction  : 
((  tant  leurs  dîmes  en  grain,  en  vin,  terme,  "  mairrerie  "  »  *. 

Au  "  mars  de  Reims  "  :«  chaque  habitant...  paie  un  septier  et  un 
quartel  d'avoine  mesure  au  "  mars  de  Reims  "  »  ^.  Est-ce  une  expres- 
sion faite  sur  le  modèle  de  :  au  marc  le  franc,  et  faut-il  comprendre  : 
à  la  mesure  de  Reims  ? 

Le  "  traversier  "  est  une  sorte  de  garde-chasse  :  «  par  hasard  un 
de  leurs  chiens  viendroit  à  s'échapper  dans  les  campagnes,  le  garde 
seigneurial  ou  "  traversier  "  ne  manquera  pas  de  déclarer  procès 
verbal  »  *. 

"  Termaine  "  ',  qui  représente  sans  doute  une  prononciation  locale, 
n'est  autre  que  l'ancien  français  termine.  Il  subsistait  dans  la  région 
de  Bulson  avec  la  valeur  de  «  période  déterminée  de  temps,  trimestre 
en  particulier  »,  et  il  a  été  noté  par  Nicolas  Goffart. 

"  Ameublé  ",  qui  ne  se  trouve  que  dans  un  Cahier  très  incorrect, 
semble  aussi  un  terme  de  droit  :  «tous  les  autres  vitailles  et  semailles 
devroient  être  franches  de  dixme  "  ameublé  "  ou  non  »  8.  «  Tous  les 
cultivateurs  devroient  être  déchargé  d'un  treizième  de  toutes  impo- 
sitions, pour  la  dixme  que  leur  héritages  aux  décimateurs  et  "  tout 
ameublé  "  payent  »  *. 

Termes  techniques  d'ordre  divers.  —  Les  entrepreneurs 
avaient  coutume  de  se  faire  payer  des  "  plus  faits  "  :  «  moyennant 
quatre-mille-neuf-cent  quarante  livres  qui,  avec  les  "  plus  faits  " 
indispensables  formera  une  charge  de  cinq  à.  six  mille  livres  »  i"  ;  «  on 

1.  Boul.,  p.  327. 

2.  Voyez  Littré,  article  1,  à  la  fin. 

;5.  Corriger  :  soi-défaiit  en  soi-disant  :  ces  religieux  sont  de  prétendus  religieux  !  ■ —  l^c 
"  chapeau  "  monte  à  166  livres,  11  sols  (Boul.,  p.  324). 

4.  Nogent,  p.  798. 

5.  Si-Hil.,  p.  892. 

6.  Isl.,  p.  671-672. 

7.  20  livres  par  pièce  de  vin...  qui  serait  payé  dans  le  cours  de  l'année  ou  par  "  termaine  " 
(Mont-s.-C,  p.  766). 

8.  Coure.  Roc,  p.  .534. 

9.  Ib.,  p.  535. 

10.  Coémy,  p.  465. 


LE  VOCABULAIRE  47ri 

adjuge  l'ouvrage  à  uu  entrepreneur  qui  ne  manque  jamais  de  faire 
naître  quelques  inconvéniens  pour  avoir  "  des  plus  faits  "  »  M  «  l'en- 
trepreneur réclame  "  ses  plus  laits  "  »  -  :  «  les  frais  de  ces  sortes  de 
marchés  vont  toujours  au  moins  au  sixième  du  prix  principal,  sans 
y  comprendre  "  les  plus  faits  "  »  ^.  Il  s'agit  évidemment  de  travaux 
non  prévus  par  l'architecte  et  dont  le  coût  venait  s'ajouter  à  la 
dépense  envisagée  *. 

Mots  qui  sk  rapportent  aux  métiers  exercés  dans  la  région. 
"  Étaminier  ",  "  serger". 

((  États  des  "  Étaminiers  ".  "  L'Etaminier  "  ne  pourra  jamais 
représenter  le  tort  qu'il  souffre...  et  être  obligé  de  confier  toutes 
ses  marchandises  à  un  facteur  »  ^.  Il  existait  des  "  étaminiers  à  façon  " 
et  des   "  manouvriers  ". 

Les  "  sergers  à  façon"  ».  Il  existait  aussi  «  les  "  sergers  "  qui  tra- 
vaillent ou  qui  font  travailler  pour  leur  compte  et  les  "  sergers  à  façon  "  ». 

Ajoutons  "  hollandage  "  :  «  80  toises  de  "  hollandages  "  en  bois 
(le  chêne  pour  soutenir  les  bordages  de  la  rivière  dans  l'enceinte  du 
village  «^  C'est  un  terme  étranger  qui  semble  avoir  pénétré  en  Cham- 
pagne avec  l'objet  lui-même. 

Erreurs  commises  sur  des  mots  rares.  —  La  plus  grande  partie 
des  fautes  et  des  obscurités  provient  des  mots  savants  ou  techniques. 
Ces  mots,  mal  assimilés,  sont  employés  dans  un  sens  qu'ils  n'ont  pas. 

Parfois  on  entrevoit  ce  que  la  communauté  a  voulu  dire.  Quand 
aux  Petites-Loges  on  nous  parle  des  avantages  de  certaines  suppres- 
sions qui  rendraient  de  grosses  sommes  à  la  contribution  des  peuples, 
on  a  pensé  visiblement  à  l'augmentation  qu'elles  apporteraient  au 
produit  net  de  l'impôt  ».  De  même  Vagriculture  des  (lignes  »  signifie 
la  culture  de  la  vigne.  Il  n'y  a  là  que  maladresse. 

Obscurités.  —  Que  signifie,  dans  le  Cahier  de  Dontrien,  le  verbe 
"  venger"  ?  a  II  faudrait  que  les  seigneurs  justifiassent  de  leurs  titres,  et, 

1.  S'-Masme,  p.  909. 

2.  Id.,  ib. 

3.  Id.,    p.    910. 

1.  Nous  ne  savons  pas  bien  ce  que  peut  être  un  "  moulin  de  trois  tournures  "  :  Les  habi- 
lans  et  communauté  du  dit  Me,  représentent  que  ces  seigneurs  possèdent  un  "  moulin  de  trois 
tournures  ",  décimateurs  en  propre,  ont  fait  depuis  bien  des  années  supporter  ù  leurs  vassaux 
des  droits  qu'ils  ne  croient  point  devoir  (Isles-sur-Suippe,  p.  669). 

5.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  252. 

6.  Boult-s.-Suippe,  p.  338  ;  cf.  p.  339. 

7.  Boult-s.-Suippe,  p.  341. 

8.  Les  P.-Log.,  p.  719. 

9.  Champil.,   p.   409. 


476  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

d'après  l'article  cy-dessus,  les  biffer  dès  l'instant  que  la  cause  qui 
leur  "  a  vengé  un  droit  quelconque  "  est  détruite  (point  de  cause, 
point  d'effet)  »  ^.   Serait-ce  une  faute  de  copiste  pour  arroger  ? 

"  Dans  l'abordage  des  bordures  des  bois  "  signifie-t-il  aux  abords 
des  bois  ^,  ou  peut-être  en  bordure  des  bois  ?  "  Appartements  "  veut- 
il  dire  locaux,  en  donnant  au  mot  son  sens  le  plus  général  ^  ?  "  Con- 
tredire "  est  employé  au  sens  de  empêcher  *  ;  «quand  on  se  plaint  que 
des  droits  "  dérivent  "  d'autres  droits,  nous  comprenons  que  les 
droits  de  i^ins  trop  bus  viennent  s'ajouter  aux  droits  d'aides  »  ^  ; 
1'"  enceinte  du  terroir  ",  "  terrain  infructueux  ",  sont  impropres  et 
quelque  peu  prétentieux  ^  ;  une  différence  de  gabelle  devient  un  "  excé- 
dent "  '  ;  "  marchand  "  doit  se  traduire  par  bon  marché,  i>endable  ; 
"  exigeant  "  est-il  équivalent  à  exagéré  ^  ?  "  faciliter  "  a-t-il  la  valeur 
de  substituer  »  ?  "  illimité  ",  dans  l'expression  "  suppression  illimi- 
tée de  tous  édits  ",  ne  fait-il  que  remplacer  pour  toujours  ^^  ? 
"  interjeter  "  tient-il  la  place  d' interpréter  ^^  ?  "  mortuaire  "  (événe- 
ment mortuaire)  n'a  pas  besoin  de  traduction  ^^,  il  est  cependant 
étrange  ;  des  droits  féodaux,  produits  de  la  barbarie,  deviennent 
des  "  natifs  de  la  barbarie  "  ^^  ;  "  régénérer  "  est  pris  dans  le  sens  de 
renouveler  ^*  ;  "  soudoyer  "  équivaut  à  rétribuer  ^^  ;  enfin  il  est  ques- 

1.  Dont.,  p.  604. 

2.  Puisque  les  gardes  portent  la  témérité  jusqu'à  faire  des  procès-verbaux  contre  les  propriv- 
taires  des  bestiaux  qu'ils  trouvent  "  dans  l'abordage  des  bois  "  prêts  à  être  mis  en  coupe  (Marf., 
p.   742). 

3.  Les...  habitants  se  plaignent  que  Madame  l'Abbesse...  fait  tout  valoir...  maison,  pressoirx- 
banneaux,  et  "  autres  appartements  ",  comme  une  grande  maison  acquise  depuis  quelque  temps 
(Nogent,  p.  788). 

4.  De  régler  les  portions  congrues  et  éteindre  le  casuel  qui  "  contredit  bien  des  personnes  " 
de  donner  gratuitement  ce  qui  a  été  accordé  gratuitement  (Brim.,  p.  358). 

5.  Sous  le  droit  d'aides  dérivent  encore  un  autre  droit,  appelé  "  «in  trop  bu  "  (Chaumu.  ()., 
422). 

6.  Il  y  a  dans  '"  l'enceinte  du  terroir  '"  d'Isle  un  espace  de  terrain  contenant  plus  de  cinquante 
arpents  de  terrain  inculte  et  infructueux  (Isl.,  p.  670). 

7.  Le  sel...  les  représentants  voyent  leurs  voisins  jouir  du  privilège  de  ne  le  payer  que  le  quart. 
C'est  à  cet  "  excédent  "  que  quelques  malheureux  pères  de  famille  "  s'immisseroient  de  s'en 
procurer  "  au  dit  duché  ou  d'ailleurs  qui  se  trouve  être  contrebande  (Isl.,  p.  671). 

8.  Le  sel  est  de  première  nécessité,  ainsi  il  doit  être  "  march(uid  "  comme  étant  d'une  "  cherté 
exigeante  "  (Or.,  p.  795.) 

9.  //  seroit  ce  semble  plus  avantageux  pour  les  contribuables,  comme  pour  le  bien  de  l'Étal, 
de  "  faciliter  "  aux  aides...  un  impôt  déterminé  sur  les  vignes  (Les  M.,  p.  709). 

10.  Suppliant  sa  Alajesté  que  la  "suppression  illimitée  de  tous  édits  "  et  déclarations  concer- 
nant l'exportation  des  grains  à  l'étranger  existe  pour  toujours  (MonUj.,  p.  759). 

11.  Un  impôt  arbitraire  d'autant  plus  onéreu.r  que  chaque  commis  "  interjeté  le  tarif  à  sa  fan- 
taisie "  (Chcnay,  p.  440). 

12.  Lors  de  certains  événements  comme  mariages,  ''  mortuaires  ",  il  y  aurait  une  rétribution 
en  faveur  des  pauvres  (Ilcrm.,  p.  653). 

13.  Que  les  droits  de  franc- fief,  les  corvées  seigneuriales  supprimés,  aussi  les  banalités,  comme 
étant  des  "  natifs  de  la  barbarie  "'  du  gouvernement  féodal  (Cheiiay,  p.  442). 

14.  Que  les  États  Généraux  "  soient  régénérés  "  tous  les  Cinq  ans  (Dizy,  p.  598)  ;  Que 
les  États  Généraux  "  soient  régénérés  "  de  cinq  ans  en  cinq  ans  (Champil.,  p.  415). 

15.  Cet  impôt  est  encore  la  source  d'une  infinité  de  concussions  et  malversations  de  la  part 
des  employés  '"  soudoyés  en  grand  nombre  "  et  en  grand  frais  (Merfy,  p.  750). 


LE  VOCABULAIRE  477 

tion,  dans  le  Cahier  de  Sacy,  de  «  "  greniers  voués  au  peuple  "  pour  les 
tems    de   calamité  »,    entendez   destinés  ^. 

Il  arrive  enfin  que  les  phrases  soient  tout  à  fait  inintelligibles.  Dans 
cette  phrase  :  «  Les  habitants  du  dit  lieu...  après  que  lecture  leur  a 
été  faites...  et  des  notions  qui  leur  ont  été  adressées  ))  ^,  faut-il 
remplacer  «  notion  »  par  «  motion  »  ?  Le  sens  ne  serait  pas  beaucoup 
plus  clair. 

Voici  deux  exemples  de  phrases  où  l'emploi  d'un  mot  savant  aboutit 
au  nnême  désastreux  résultat  :  «  faut  observer  aussi  que  depuis  plu- 
sieurs années,  que  les  "  bords  des  montagnes  rampant  du  dit  terroir  " 
ont  été  dégradés  par  les  eaux  »  ^  ;  «  que  toutes  les  provinces  du  royaume 
soient  mises  en  pays  d'État,  "  dont  la  confirmation  sera  la  même  que 
celle  des  États  généraux,  et  cependant  eu  égard  à  la  population  de 
chaque  province  "  »  *. 

Le  sens  des  mots.  Erreurs  commises  sur  les  mots  usuels.  — 
De  même  qu'ils  sont  mal  entendus  et  mal  reproduits  dans  leur  forme, 
des  mots,  même  usuels,  sont  employés  dans  un  sens  qu'ils  n'ont  pas. 

Parfois  le  sens  donné  est  clair.  Quand  les  habitants  de  Verzy 
constatent  que  «  le  droit  de  chasse  est  un  droit  très-nuisible...  en  ce 
que  les  chasseurs  foulent  les  vignes  dans  les  tems  mauvais  ou  pré- 
cieux »  '',  il  semble  qu'on  peut  comprendre  qu'à  certaines  époques 
il  est  particulièrement  dangereux  de  pénétrer  dans  les  vignes  (temps 
mauvais),  et  qu'à  d'autres  époques  les  dégâts  commis  peuvent  être 
très  considérables  (temps  précieux),  mais  cette  interprétation  est 
loin  d'être  assurée. 

Il  en  est  de  même  pour  les  exemples  suivants  :  «  ces  cahiers  sont  bien 
aisés  à  connoître  :  rédigés  par  des  praticiens  voraces,  tout  y  annonce 
leurs  propres  intérêts  vils  et  abjects  et  "  parcial  "  [sic]  indigne  du 
vrai  citoyen  »  ^  ;  «  les  employés  [de  la  gabelle]  qui  nous  viennent 
"  interrompre  "  jusque  dans  nos  armoires,  et  saloirs,  etc.  »  ^. 

Parfois  le  sens  du  mot  est  modifié  pour  une  cause  extérieure.  Au 
premier  abord,  le  sens  du  verbe  proposer  paraît  assez  extraordi- 
naire dans  cette  phrase  :  «  qu'ils  "  proposent  "  que  le  droit  d'an- 
nates  est  attantoire  tant  à  la  souveraineté  du  monarque  qu'à  l'avan- 


1.  Défendre  tous  commerces  de  grains  et  tous  magasins  de  bled  sinon  dans  les  "  greniers 
voués  au  peuple  "  pour  les  tems  de  calamité  (Sacy,  p.  874). 

2.  Isl.,  p.  667. 
.3.  Pévy,  p.  811. 

4.  S'-Léo.,   p.   896. 

5.  Verzy,    p.    1038. 

6.  Id.,  p.  1041. 

7.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  253. 


178  HISTOIRE   DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

tage  de  l'État  »  ^.  Il  devient  clair  si  l'on  considère  que  le  titre   du 
paragraphe  est  le  suivant  : 

«  Propositions    générales 

«  De  la  Religion  et  de  la  Noblesse.  » 

Il  arrive  que  le  rédacteur  ignore  le  mot  propre  —  qui  est  un  terme 
technique  —  et  le  remplace  par  un  terme  commun,  mais  inexact  : 
«  nous  sommes  donc  "  en  erreur  "  de  la  somme  de  1972  1,  »  ^. 

Il  arrive  aussi  que  la  phrase  contribue  par  sa  maladresse  à  faire 
ressortir  l'insuffisance  du  vocabulaire  :  «  ils  ne  pouvoient  "  suffire 
aux  portions  du  sel  "  attendu  que  le  prix  est  trop  exorbitant  »  ^  ; 
«  les  cerfs...  les  sangliers...  tout  cela  "  occasionne  toujours  le  nombre 
des  malheureux  ",  plus  grand  dans  notre  paroisse  »  *  ;  «  "  les  droits 
de  lots  et  ventes  qui  sont  quotité  "  à  huit  livres  cinq  sols  pour  chaque 
cent  livres,  "  ce  qui  privent  souvent  "  que  les  biens  ne  soient  estimés 
à  leur  valeur  »  ^.  Le  rédacteur  a  contaminé  ici  deux  expressions  pos- 
sibles de  la  même  idée  :  on  empêche  que  les  biens  de  la  terre  ne  soient 
estimés  à  leur  valeur  ;  on  prive  les  biens  de  la  terre  de  leur  valeur. 

Expressions  et  tours.  —  On  trouve  des  expressions  fortes  et 
bien  frappées  :  «  il  serait  nécessaire  d'établir  au  profit  du  roy,  une 
imposition  sur  les  dames  de  modes  extraordinaires,  sur  leur  élevant, 
et  sur  les  dames  et  demoiselles  qui  porteront  des  coiffures  extraor- 
dinaires »  ^  ;  «  ...  la  Noblesse  est  attachée  au  service  du  roy... 
pour  y  occuper  des  places  lucratives  de  distinction  et  d'honneur, 
au  lieu  que  le  tiers  état  sert  pour  la  gloire  »  ^. 

D'autres  sont  curieuses,  dans  leur  impropriété.  Ce  sont  des  ten- 
tatives pour  exprimer,  avec  la  langue  de  tous  les  jours,  ou  avec  des 
éléments  de  langue  savante,  des  idées  ou  des  faits  inaccoutumés  : 
«  la  communauté  a  été  une  année  qu'elle  s'est  refusé  de  payer  les 
frais  domestiques  »  (repas  et  nourriture  donnés  aux  employés  des 
forêts  et  à  leurs  chevaux)  ^  ;  «  de  là,  les  unes  par  l'événement  des 
circonstances  se  trouvent  par  la  suite  exposées  à  la  peine  des  amendes  » 
(il  s'agit  des  conséquences  d'actes  mal  rédigés,  sous  signatures 
privées)  *  ;  «  à  quoi    le  tiers  état  de   Lavanne  voulant  donner  vue 

1.  Dizy,  p.  595.  \ 

2.  Hcutr.,  p.  658. 

3.  Janv.,  p.  678. 

4.  Trépail,  p.  1001. 

5.  Or.,  p.  796. 

6.  Coure.  Roc,  p.  537. 

7.  Rosnay,  p.  866. 

8.  Chaumu.,  O.,  p.  429-430. 

9.  Hautv.,  p.  633. 


LE  VOCABULAIRE  470 

de  pourvoir  pour  remplir  les  intentions  de  sa  Majesté...  celui  de 
Lavanne  lui  fait  les  demandes  suivantes...  »  ^  ;  «  la  commune  va 
être  chargée...  d'une  réparation  qui  vient  à  faire  tant  au  pres- 
bitère  qu'à  l'Eglise  »  ^  ;  «  nous  avons  trop  eu  connaissance  que  »  ^  ; 
«  les  pauvres  habitants  ne  pouvoient  pas  être  à  la  suite  de  leurs 
procès...  à  cause  de  leur  pauvreté  »  *  ;  «  "  celui  de  1787  est  aussi 
resté  à  l'imparfait  "  à  cause  de  plusieurs  mémoires  »  (il  s'agit  du  compte 
rendu  du  syndic  qui  n'a  pas  été  fait  aux  habitants)  ^  ;  «  il  faut 
que  le  vigneron  en  passe  au  prix  que  luy  prescrit  le  buraliste  »  ®. 

Quelques-unes  de  ces  expressions  sont  peut-être  locales  :  "  tenir 
en  défense  "  (interdire)  ^.  Ainsi  la  locution  "  être  à  ressort  "  ^  reste 
encore  vivante   aujourd'hui   dans   les   villages    champenois  ^. 

Un  grand  nombre  d'expressions  sont  simplement  maladroites  : 
«  il  paroit  que  le  vœu  commun  de  la  province  désirerait  être  mis 
en  pays  d'État  »  i"  ;  «  rendre  toutes  les  mesures  et  poids  en  géné- 
ral dans  une  même  égalité  »  ". 

Dans  un  certain  nombre  d'entre  elles,  le  rédacteur  préfère  un  mot 
rare,  plus  long  et  plus  sonore,  au  mot  courant  :  «  cette  taille...  fait 
encore  un  "  accroissement  de  surcharges  "  d'impôts  »  ^-  ;  «  ce  qui 
ruinent  les  parties  les  rendent  "  insolvables  de  payer  "  ce  qu'ils 
doivent  à  l'État  et  au  public  »  i'' ;  «  dans  les  droits  que  leur  donnent 
la  nature,  la  "  législation  des  lois  "  et  les  anciens  usages  du  royaume  »  ^*. 

Il  y  a  des  expressions  formées  avec  des  mots  très  simples,  mais 
dont  les  deux  termes  ne  vont  guère  ensemble  :  «  l'impôt  qui  rem- 
place la  corvée  pourrait  encore  "  acquérir  de  la  diminution  "  pour 
le  tiers  état  »  ^^. 

Il  y  a  beaucoup  d'expressions  redondantes  :  «  que  tous  les  seigneurs 


1.  Lav.,  p.  700. 

2.  Marf.,  p.  739. 

3.  Saint-Étienne-s.-Suippe,  p.  889. 

4.  Trépail,  p.  1001. 

5.  Id.,  p.  1004. 

6.  Verzy,  p.  1039. 

7.  "  Qu'il  soit  tenu  en  défense  "  à  tous  aubergistes  et  cabaretiers  de  la  campagne  de  donner 
du  vin...  (S'-Masm.,  p.  915). 

8.  Et  le  reste  du  terroir  ne  se  peut  labourer  que  tous  les  trois  ou  six  ans  en  mars,  et  souvent 
"  à  ressort  des  semences  et  labours  ",  et  ils  se  trouvent  chargés  aux  frais  royaux  comme  les 
bonnes  (Ep.,  p.  609). 

9.  Être  à  ressort  =  perdre  sur  un  marché  (Aire,  Ardennes),  être  en  déficit  (Ambly-Fleury, 
Ardennes). 

10.  Bouzy,  p.  351. 

11.  Brimont,  p.  358. 

12.  Cliaumu.,  O.,  p.  425. 

13.  Chaumu.,  P.,  p.  425. 

14.  Warm.,  p.   1125. 

15.  Heutr.,  p.  661  ;   cf.  :  Cet  impôt  peut  même  "  acquérir  de  la  modération"  pour  le  tiers  état 
(Prunay,    p.    835). 


480  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

...  soient  assujettis  à  la  "  contribution  des  impôts  "  »  ^  «  les  habi- 
tants de  Damery  et  d'Hautvillers  contribueront...  aux  ...  autres 
charges  de  la  Communauté,  "  tout  et  ainsi  que  Cumières  "  contri- 
bue aux  leurs  »  ^  ;  «  il  conviendroit  de  ne  faire  qu'un  seul  "  droit 
d'impôts  "  sur  chaque  feu  ou  ménage  »  ^. 

Pas  mal  d'expressions  sont  déformées  par  changement  dans  le 
nombre,  addition  ou  retranchement,  mauvais  choix  de  prépositions  *, 
abus  de  prépositions  ^,  de  conjonctions  *,   etc. 

Quelques-unes  sont  obscures  ou  équivoques  :  «  M.  l'abbé  d'Haut- 
villers a  pris  le  parti  de  nommer  pour  son  bailly  son  régisseur,  "  qua- 
lité dans  la  prohibition  de  la  loi"  »  (c'est-à-dire  que  la  loi  interdit 
que  le  bailli  soit  juge)  ^  ;  «  les  droits  des  aides  "  ont  reçu  tant  d'ai- 
sance pour  les  fermiers  "  que  dans  l'état  où  il  se  perçoit  actuellement 
il  semble  n'être  inventé  que  pour  la  gêne  du  commerce  et  pour  la 
ruine  du  peuple  »  ^. 

Les  images.  — -  Elles  présentent  habituellement  un  grand  carac- 
tère de  banalité  :  «  les  exemptions  accordées  aux  nobles...  les  privi- 
lèges... font  "  refluer  sur  le  peuple  tous  les  torrents  des  impositions  "  »  ®  ; 
«  les  pauvres  habitants  sont  séché  pour  lui,  le  loger  vastement  >- 
[le  curé]  ^°  ;  «  les  habitans...  qui,  malgré  la  misère  des  tems,  "  s'ései- 
gneront  [comprenez  :  se  saigneront]  toujours  volontiers  pour  con- 
courir au  rétablissement  des  finances",  et  se  soumettront  avec  empres- 
sement à  telle  somme  qu'il  plaira  à  sa  Majesté  leur  imposer  »  i^. 

Mais  beaucoup  sentent  leur  cru  :  le  lait,  la  graisse,  la  crème  y 
jouent  un  rôle  important  ^'^. 

Une  expression  amusante  dans  cette  catégorie,  c'est  celle  qui  nous 
montre  l'ancien  greffier  revendant  ses  minutes  à  la  marchande  de 
beurre  :«  les  anciens  ne  remettent  que  partie,  ou  point  de  leurs  minutes 
à  leurs  successeurs,  ils  se  les  reservent  ou  les  perdent  ou  "  les  mettent 
à  la   Burière  "  »  ". 

1.  Courmel.,  p.  541. 

2.  Cum.,  p.  560. 

3.  Rilly,  p.  846. 

4.  Enfin  qu'il  soit  "  en  même  "  d'assister  les  pauvres  (Or.,  p.  796). 

5.  Le  seigneur  en  possède  "  de  près  de  moitié  "  (Boul.,  p.  325). 

6.  Qu'il  y  ait  un  nouveau  règlement  "  des  frais  et  de  justice  "  relatif  à  chaque  Baillage  et 
à  totalité  (Moronv.,  p.  774). 

7.  Cormoy.  Rom.,  p.  502. 
S.  Marf.,  p.  743. 

9.  Tahure,  p.  970. 

10.  Sapiconrt,  p.  925. 

11.  Chigny,  p.  453. 

12.  I.e  clergé  et  la  noblesse  ont  "  la  graisse  de  la  terre  "(.Joiicli.,  p.  681);  Le  Clergé  et  la  Noblesse 
ont  "  la  graisse  de  la  terre  "  (Ilour.,  p.  665)  ;  Contre  le  Seigneur  "  retirant  la  crème  des  vins  " 
de  dîmes  appartenant  à  la  dite  abbaye  (Villers-All.,  p.  1072). 

13.  Chaumii.,  p.  427. 


LE  VOCABULAIRE  481 

D'autres  portent  le  caractère  de  l'époque  et  pourraient  figurer 
dans  les  brochures  des  pamphlétaires.  Nous  avons  retrouvé  les 
"  vermines  "  et  les  "  sangsues  "  :  «  les  offices  des  jurés  priseurs  crient  ven- 
geance au  ciel  et  "  sont  autant  de  vermines  qui  rongent  "  nos  suc- 
cessions »  1  ;  «  les  offices  de  jurés  priseurs  crient  vengeance.  Ceux 
qui  les  exercent  "  sont  autant  de  sangsues  "  qui  viennent  du  loin- 
tain »  2. 

La  sueur  a  aussi  beaucoup  fourni  :  «  de  voiries  "  fruits  de  ses  sueurs  " 
tombés  en  ruine  »  (dégâts  commis  par  le  gibier  qui  détruit  les  em- 
pouilles)  3  ;  «  quoiqu'à  peine  ils  tirent  par  un  travail  continuel  la 
plus  frêle  nourriture  pour  eux  et  leurs  enfants  ils  "  payent  encore  au 
tribut  sur  leur  sueur  "  assisté  d'industrie  et  sont  néanmoins  encore 
recherchés  pour  les  charges  seigneuriales  et  les  charges  de  la  com- 
mune »  *.  ' 

On  a  naturellement  cherché  la  force  plutôt  que  le  goût  :  [douanes 
intérieures]  «le  reculement  des  barrières  qui,  placées  à  l'intérieur  du 
royaume,  ...  mettent  le  pays  qu'elles  avoisinent  et  dans  lequel  "  leurs 
malheureuses  habitations  sont  incarcérées  "  à  une  espèce  de  tiran- 
nie  »  ^  ;  «  que  les  charges  des  huissiers-priseurs  soient  supprimées, 
"  c'est  une  gangrené  ",  qui  mine  particulièrement  les  successions  par 
les  frais  de  transport...  »  ^  ;  «  attendu,  que  le  noble  et  privilégié 
jouisse  du  "  cœur  des  biens  "  [qui  ont]  le  plus  de  valeurs  de  notre 
dit  territoire  »  '  ;  «  il  faudroit  supprimer  tous  les  impôts  sous  la  déno- 
mination de  corvée,  industrie  qui  est  un  "  impôt  sur  le  sang  du 
manouvrier  "  »  ^  ;  «  que  les  offices  de  jurés  priseurs  "  crient  vengeance 
au  ciel  "  »  «  ;  «  tout  cela  ne  fait-il  pas  horreur  à  la  nature  de  voir 
qu'un  propriétaire  ou  fermier  après  avoir  sacrifié  tout  son  temps 
pendant  toute  l'année  depuis  "  l'aube  du  jour  à  la  sentinelle  de  la 
nuit  ",  de  voir  les  fruits  de  ses  sueurs  tombés  en  ruines  »  i"  ? 

1.  Thuisy,  p.  987. 

2.  Verzy,  p.  1040  ;  cf.  les  intendants  et  leurs  subalternes,  les  fermiers  généraux  et  leurs 
suppôts,  toutes  "  sangsues  devenues  le  fléau  des  peuples  "  et  la  ruine  des  provinces  (Villedo- 
niange,  p.  1051)  ;  Qu'il  y  ait  un  règlement  qui  soit  à  la  connaissance  du  public,  pour  les 
frais  de  procédure  et  empêcher  par  là  le  "  grapillement  des  sangsues  "  qui  ne  vivent  que  du 
plus  pur  sang  du  peuple  (Loivre,  p.  72!(). 

3.  Sapicourt,  p.  925. 

4.  Brim.,  p.  357. 

5.  Tahure,  p.  971. 

6.  Herm.,  p.  652. 

7.  Janv.,  p.  676. 

8.  Pont-F.,  p.  826. 

9.  Thuisy,  p.  987. 
10.  Sapicourt,  p.  925. 


Histoire  de  la  Langue  française.  X.  31 


LIVRE  III 

FORMES  ET   SYNTAXE 
DANS    LA   PHRASE    SIMPLE 


CHAPITRE  PREMIER 
LES  ÊTRES,  LES  CHOSES  ET  LEURS   NOMS 

Le  déterminant  passe  a  l'état  de  nom.  —  11  arrive  que  les 
êtres  ou  les  choses  sont  nommés  par  un  complément  de  détermina- 
tion ou  de  qualification,  précédé  de  l'article.  .Te  n'ai  plus  rencontré 
la  vieille  tournure  :  ceux  du  tiers  état,  mais  les  tiers  état  '. 

Participes  substantivés.  —  Cf.  «  les  entendants...  et  les  "  sachant 
écrire  "  ont  signé  »  ^. 


1.  Pour  sotilayer  "les  pauvres  tiers  état  "  (Or.,  p.  793);  cf.  assister  ''les  pauvres  tiers  états  '" 
dans  leur  paroisse  (Ib.,  p.  796)  ;  il  csl    fort    peu   vraisemblable  qu'on   ait   voulu   écrire   le. 

2.  Vil.-en-Sel.,  p.  1059. 


CHAPITRE  II 
LES  GENRES 

Nombreux  sont  les  cas  où  le  sens  du  genre  semble  perdu  et  où  on 
attribue  aux  noms  un  genre  autre  que  le  leur.  Dans  un  des  Cahiers, 
l'ignorance  est  poussée  si  loin,  qu'on  fait  dame  masculin  ^,  et  ecclé- 
siastique féminin  ^  ! 

Sans  insister  sur  pareilles  énormités,  relativement  rares,  des  pas- 
sages du  masculin  au  féminin  se  rencontrent  en  grand  nombre. 

Influence  de  l'article  un.  —  Une  des  causes  qui  y  a  le  plus  con- 
tribué^ est  certainement  la  désanalisation  de  la  voyelle  nasale  finale 
qui  rendait  la  prononciation  de  un  (œ)  identique  au  féminin  et  au 
masculin  ;  dans  toute  la  région  ardennaise,  on  entend  u  +  n  :  "  u-n- 
homme  "  comme  "  une-maison  ".  —  Citons  parmi  les  noms  à  initiale 
vocalique  qui  sont  féminisés  après  un  :  ini'entaire  ^,  acte  *,  étang  ^\ 
office  ",   ouvrage  '. 

Je  ne  connais  dans  tout  le  recueil  qu'un  exemple  contraire  :  "  un 
entrave  "  ^.  Encore  n'est-ce  peut-être,  comme  nous  venons  de  le 
dire,  qu'une  faute  d'orthographe;  quelques  lignes  plus  liaut,  nous  ren- 
controns dans  le  même  cahier  :  «  "  en  tels  façons  "  que  ce  puisse  être  ». 

Changements  de  genre  dus  a  diverses  causes.  —  Revenu, 
même  après  avoir  perdu  e,  a  gardé  le  genre  du  vieux  revenue  :  «  le 
roy  auroient  "  sa  même  revenu  "  »  *•.  Au  contraire,  on  rencontre  revenue 


1.  Les  dits  habitants  paient  "  au  dit  dame  ",  la  dime  en  grain  (Nogent-l'Abbessc,  p.  789  ; 
3  fois  dans  cette  page).  Et  aucun  doute  n'est  possible,  il  s'agit  d'une  abbesse. 

2.  Il  serait  à  désiré  qu'aucune  ecclésiastique  (Chaumusy,  O.,  p.  429). 

Décime  au  féminin  est  régulier  :  "  les  décimes  entrent-elles  "  en  proportion  avec  les  charges 
du  peuple  (Vill.-Franq.,  p.  1094).  Quand  on  en  fit  un  terme  monétaire,  il  garda  longtemps 
ce  genre.  Ma  grand-mère  disait  «  une  décime  ». 

3.  Cour.,  p.  367. 

4.  Chaumusy,  O.,  p.  427. 

5.  Beaumont-s.-Vesle,  p.  261. 

6.  Rilly,  p.  854. 

7.  Cour.,  p.  367. 

8.  De  mettre  "  un  entrave  "  au  commerce  (Beine,  p.  276). 

9.  Mont-s.-C,  p.  767.  A  Ormes  on  écrit  «  la  revenue  »  :  pour  ceux  qui  achètent  petite  quantité 
que  "  la  revenue  "  de  leur  acquisition  ne  peut  subsister  aux  impôts  jusqu'à  ce  moment  sur  toute 
les  communautés  (p.  794). 


484  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

masculin  :  «  observe  les  dits  habitants  que  "  le  revenue  "  de  la  dîme 
excède  la  valeur  de  toutes  celles  de  la  paroisse  »  ^ 

On  n'a  pas  distingué  parti  et  partie.  D'où  :  "  ce  partie  "  -. 

Les  résultats.  - —  Même  dans  des  adjectifs  où  féminins  et  plu- 
riels se  prononcent  autrement  qu'au  singulier  et  au  masculin,  tout 
a  ussi  bien  que  dans  les  autres,  les  formes  des  genres  et  des  nombres  sont 
confondues  :  «  nous  déclarons  que  "  nous  sommes  toutes  [sic]  fer- 
miers ",  que  tout  le  village  et  terres,  appartient  à  Monsieur  le  Com- 
mandeur de  Thuizy  »  ^  ;  «  les  terres...  qui  peuvent  produire  sans  arti- 
fice sont  les  grandes  forêts  et  les  prairies  et  "  qui  sont  tous  tenues  " 
par  le  Clergé  et  la  Noblesse  »  *. 

On  trouvera  au  masculin  sèche  au  lieu  de  sec.  Effet  d'analogie  pro- 
bablement plutôt  que  confusion  de  genre  :  «  nous  n'habitons  qu'un  ter- 
rain "  très  sèche  "  et  ingrat  »  ^.  La  chose  est  normale  dans  les  parlers 
modernes  de  la  Champagne,  où  l'on  einploie,  au  masculin  et  au 
féminin,  tantôt  la  forme  sèche,  tantôt  la  forme  sec. 

L'analogie  entraîne  à  faire  litière  de  la  distinction  de  noiweau,  nou- 
vel. On  trouve  noiweau  devant  voyelle  ^.  Il  en  est  de  même,  dans  les 
parlers  modernes,  pour  les  adjectifs  nouveau  et  heau  ;  sauf  dans 
quelques  villages  où  l'influence  du  français  se  fait  sentir,  on  dit  : 
«  un  beau  homme  >>. 

Le  rapport  entre  représentants  et  représentés  semble  fortement 
troublé  :  «  les  terres  du  dehors  ainsi  que  "  ceux  du  dedans  "  sont  franches 
de  lods  et  ventes  »  "  ;  «  que  la  noblesse  soit  la  récompense  d'un  mérite 
éminent,  qu'  "  il  ne  s'achète  plus  à  prix  d'argent  ",  c'est  s'avilir  »  ^  ; 
«  que  les  Justices  seigneuriales  soient  supprimées,  ou  "  s'ils  subsistent 
encore  "  que  le  ministère  prenne  des  arrangements  pour  que  la  police 
dans  les  campagnes  soit  mieux  observée  »'  ;  «  selon  l'estimation  des 
dites  propriétés  même  sans  distinction  "  de  ceux  du  tiers  état  "  «i"  ; 
«  la  communauté  de  Verzenay  n'a  aucuns  biens  communaux  sinon  "  une 
Montagne  en  haut  duquelle"  est  une  plaine  «"^^  La  syllepse  est  une  des 
caractéristiques  de  cette  langue  populaire  :  on  fait  l'accord  avec  l'idée. 

1.  Nogent,  p.  790. 

2.  "D'après  ce  partie  ",   sire  (S'-Êt.,  p.  887).   Comparez  :  "  i7  y  a  un  partie  "  à  prendre 
(Beinc,  p.  273). 

3.  Moronv.,  p.  77.5. 

4.  Pont-F.,  p.  824. 

5.  Mourm.-l.-G.,  p.  777. 

6.  Un  noiweau  arrondissement  (Bil.-le-G.,  p.  318). 

7.  Bourg.-l.-R.,  p.  346. 

8.  Chenay,  p.  442. 
!).  Jonq.,  p.  685. 

10.  Marf.,  p.  744. 

11.  Verzenay,  p.  1020. 


CHAPITRE   III 
LES  NOMBRES 


Troubles  dans  cette  notion.  —  II  ne  faut  pas  croire,  comme 
j'avais  été  trop  porté  à  le  faire  au  début,  que  le  nombre  soit  choisi 
au  hasard,  ce  qui  supposerait  une  oblitération  complète  d'une  des 
catégories  essentielles  de  l'esprit. 

Un  exemple  fera  voir  très  simplement  par  quelle  voie  on  se  trouve 
porté  vers  le  pluriel.  Les  pigeons  font  du  tort  aux  empouilles  ;  tel 
est  l'usage  ordinaire.  Mais  il  y  a  beaucoup  d'empouilles  et  beaucoup 
de  pigeons.  D'où  :  «  des  colombiers  qui  sont  garnis  de  pigeons  qui  font 

des  torts  considérables  "  dans  le  tems  des  semences  »  ^ 

Un  autre  exemple  :  «  faute  d'y  avoir  des  "  juges  à  résidences  "  »  ^^. 
Assurément  chaque  juge  n'a  que  la  sienne,  mais  tous  en  auraient 
beaucoup.  Idée  plurielle. 

Ce  qui  semble  appuyer  cette  manière  d'entendre  tant  de  phrases 
de  nos  Cahiers  où  le  pluriel  surprend,  c'est  que  les  singuliers  inatten- 
dus sont  bien  plus  rares  que  les  pluriels. 

1°  Pluriel  après  plusieurs  sujets.  —  Passons  rapidement 
sur  le  cas  —  il  est  classique  - —  où  il  y  a  plusieurs  sujets  ;  consta- 
tons seulement  que  la  réunion  des  sujets  peut  se  faire  sous  toute 
espèce  de  formes,  ainsi  :  «  mais  "  cette  paroisse  comme  toutes  les 
autres  ne  peuvent  "  que  rendre  sensible  aux  yeux  de  la  nation  les 
maux  qu'elles  éprouvent  »  ^.  Comparez  :  «  tandis  que  "  la  campagne 
et  différens  métiers  sont  privés  du  travail  et  de  la  force  de  leurs 
jeunesses  "  »  *. 

Il  arrive  au  contraire  que  le  verbe  ne  s'accorde  qu'avec  le  dernier 
de  toute  une  série  de  sujets  :  «  les  abbés,  les  moines  et  les  gros 
seigneurs  enlèvent  au  labourage  et  vignoble  les  plus  forts  hommes 
et  que  un  laboureur,  un  vigneron,  "  même  une  veuve  est  très  sou- 


1.  Mont-s.-C,  p.  768.  —  C'est  ainsi  qu'en  Franche-Comté  on  dit    couramment  :  Nous 
avons  eu  "  bien  des  maux  ",  là  où  le  français  dit  :  Nous  avons  eu  du  mal. 

2.  Coulom.,  p.  518. 

3.  Hautv.,  p.  631. 

4.  S'-Br.,  p.  882. 


480  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE    FRANÇAISE 

vent  privé  par  le  sort  de  la  milice  d'un  seul  enfant  "  qui  faisoit  toute 
sa  ressource  pour  ses  besoins  »  i. 

2°  Pluriel  après  un  singulier  D'ESPiiCE.  —  «  l'Étaminier  à 
façon  et  manouvrier  représente  qu'  "  ils  ne  peuvent  gagner  "  que 
dix  à  douze  sous  par  jour  »  2.  Il  semble  bien  ici  que  l'étaminier  à  façon 
et  le  manouvrier  ne  représentent  qu'une  seule  catégorie  sociale,  mais 
on  a  en  vue  tous  les  ouvriers  de  cette  espèce. 

D'autres  exemples  sont  douteux.  Dans  un  certain  nombre  de  cas. 
il  semble  qu'il  faille  corriger  des  fautes  d'orthogra})he  et  lire  les  fer- 
miers, les  seigneurs,  les  religieux,  les  nobles,  au  lieu  de  le  fermier,  le 
seigneur,  le  religieux,  le  noble  ^. 

3<^  Pluriel  d'idée.  —  Un  exemple  assez  commun  est  fourni 
par  des  phrases  où  il  s'agit  de  la  communauté  villageoise,  qui  est  une 
collectivité  :  «  particulièrement  "  la  communauté  de  Cauroy-lès- 
Hermonville  demandent  "  la  suppression  du  droit  d'octroi  qu'ils 
payent  on  ne  sait  pourquoi  à  la  ville  de  Reims  »  *  ;  «  c'est  encore  la 
représentation  que  "  la  communauté  fait  à  leur  "  digne  monarque  »*. 

A  communauté  comparons  paroisse  ou  municipalité  :  a  ï\  n'y  a  guère 
de  "  paroisse  qui  ne  soit  tenue  de  payer  des  droits  à  leurs  seigneurs 
comme  cens,  surcens  »  ^;  «  on  demande  que  l'exercice  de  la  police  soit 
attribuée  au  "  corps  de  la  municipalité,  qui  à  cet  elTet  sera  érigé  en 
corps  de  Justice  avec  tous  les  pouvoirs  nécessaires  pour  l'exercer 
et  droit  de  nomination  d'un  sergent  pour  l'exécution  de  leur  juge- 
ment "  »  ^. 

On  trouve  même  :  «  un  village  dont  "  une  forte  partie  sont  "  de 
simples  manouvriers...  »  *. 

40  Pluriel  après  collectif.  —  Celui  qui  écrit  le  Cahier  a,  pré- 
sente à  l'idée,  une  classe  d'hommes,  par  exemple  le  clergé,  ou  même  le 

1.  La  Neuvill.,  p.  696. 

2.  Bazancoiirt-sur-Suippe,  p.  252. 

3.  Que  "  le  fermier  de  gens  de  main-morte  après  leur  cession  continuent  leur  bail  "'  jusqu'à 
la  fin  révolue  (Clienay,  p.  44.3)  ;  vue  que  "  le  seigneur  occasionnent  de  grands  procès  ne  voulant 
pas  montrer  leur  titre  "  (t'ourmel.,  p.  541)  ;  "  le  religieux  se  distingue  par  la  magnificence  de 
leurs  édifices  ",  leur  maison  de  campagne  ;  ils  ont  dans  l'enceinte  de  leur  monastère  des  cents 
arpents  de  terrain  (S'-Th.,  p.  921)  ;  attendu  que  "  le  noble  et  priviligié  jouisse  "  du  cœur  des 
biens  le  plus  de  valeurs  de  noire  dit  territoire  (Janv.,  p.  676). 

Dans  le  Cahier  de  Caiirel,  comment  faut-il  interpréter  la  plirase  suivante  :  Ce  n'est  donc 
pas  à  la  fertilité  naturelle  du  terroir  que  "  le  laboureur  de  Caurel  font  "  une  meilleure  récolte 
que  dans  le  pays  voisin  (p.  .368)  ?  II  semble  bien  qu'il  faille  corriger  les. 

4.  Cauroy,  p.  373. 

5.  Isl.,  p.  669. 

6.  Sapicourt,  p.  925. 

7.  Cormoy.  Hom.,  p.  511. 
S.  Aubér.,  p.  231. 


LES  NOMBRES  487 

curé,  qui  a  des  collègues  partout  :  «  pour  que  "  le  haut  clergé  leur  fasse 
un  meilleur  sort,  d'après  leurs  immenses  revenus  "  «^  ;  «  une  nouvelle 
charge  pour  le  peuple  et  avilissante  "  pour  leur  ministère  "  »  [des 
curés]  -. 

Très  visiblement  d'autres  noms  encore  éveillent  l'idée  d'ui^e  col- 
lectivité et  il  en  résulte  des  pluriels  qui  étonnent  à  première  vue.  De 
ce  nombre  est  monde  :  «  Que  "  le  pauvre  monde  n'ayant  pas  pour  s'oc- 
cuper et  si  dans  le  cas  le  seigneur  vient  à  louer  leur  ferme  "  ou  autre 
chose  semblable,  "  le  monde  est  envieux  de  faire  valoir  le  bien  des 
seigneurs  et  souvent  sont  les  victimes  de  leurs  travaux  ",  en  man- 
geant le  peu  de  bien  "qu'il  possédoit  pour  venir  à  bout  de  payer  la 
location  d'une  ferme  qu'ils  ont  louée  trop  chère  "  »  ^. 

On  peut  dire  que  d'un  bout  à  l'autre  le  rédacteur  passe  d'un 
nombre  à  l'autre. 

5°  Le  nom  est  accompagné  de  tout,  chaque,  aucun.  —  Tout 
éveille  facilement  une  idée  de  pluralité  :  «  outre  la  charité  que  "  tout 
paroissien  aisé  voudront  "  bien  s'imposer  »  *  ;  «  d  seroit  bien  nécessaire 
que  "  tout  bénéficier  soit  tenu  de  louer  tous  leurs  biens  "  »  ^.  La  phrase 
suivante  est  particulièrement  difficile  à  interpréter  :  «  "  que  tous  sujets 
du  roi,  soit  noble,  soit  ecclésiastique,  soit  privilégié,  soit  roturier,  sans 
;iucune  exception,  payent  la  même  imposition  au  prorata  de  ses 
biens  "  »  «.  Faut-il  comprendre  :  tout  sujet  =  chaque  sujet  ?  Il  y 
aurait  simplement  faute  d'orthographe. 

Après  aucun.  —  «  La  dite  paroisse  de  Nogent  ne  possède  "  aucun 
biens  communaux  "  »  ^  ;  «  ils  n'ont  besoin  "  d'aucune  bêtes  à  cornes  " 
pour  les  aider  à  la  culture  de  leurs  terres  »  *. 

Nombre  déterminé  par  les  compléments  qui  se  rattachent 
AU  SUJET.  — ^  «  Que  "la  réunion  de  tous  les  droits  sous  un  seul  titre 
soient  annuellement  payés  "  par  les  trois  ordres  »  ". 


1.  Coulom.,  p.  517  ;  cf.  "  le  Clergé  est  encore  exempt,  reste  à  savoir  si  à  leur  égard  "...  (ib., 
p.  515). 

2.  Vrigny,  p.  1121. 

3.  Courmel.,  p.  540.  Comparez  :  que  le  pauvre  monde  se  plaigne  que  sa  Majesté  ne  devait 
pas  permettre  l'enlevé  dts  grains...  (Ib.,  p.  542). 

4.  Herm.,  p.  653  ;  cf.  Qu'il  seroit  à  propos  et  même  très  nécessaire  de  supprimer  "  tout 
commis  aux  aides  gui  coûtent  "  beaucoup  au  royaume  (La  NeuvilL,  p.  696). 

5.  Nogent,  p.  788. 

6.  Montigny-s.-Vesle,  p.  762. 

7.  Nogent,  p.  790. 

8.  Marf.,  p.  742. 

9.  Chaunni.,  O.,  p.  422,  n. 


488  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Réduction  a  néant  de  la  valeur  de  s.  —  Il  est  certain  que 
l'idée,  très  vague,  qu'on  formait  le  pluriel  en  ajoutant  un  s,  dans  la 
plupart  des  cas  non  entendu,  avait  brouillé  les  esprits,  et  ceci  a  amené 
les  rédacteurs  des  Cahiers  à  semer  les  s  à  plein  sac,  à  propos  et  hors 
de  propos,  ou  bien  même  à  les  retrancher.  Il  y  en  a  des  centaines 
d'exemples. 

Noter  ici  l'expression  «  il  y  a  "  quelqu'  années  "  »  S  qui  représente 
une  prononciation  encore  usuelle  aujourd'hui  dans  le  français  dia- 
lectal de  la  région  champenoise  [kekane]. 

La  notion  des  nombres  hors  de  l'orthographe.  —  On 
remarque  ce  trouble  dans  divers  cas  oii  il  ne  s'agit  plus  d'orthographe. 

1°  Un  nom,  qui  devrait  être  au  singulier,  est  employé  avec  l'ar- 
ticle pluriel  les,  parfaitement  reconnaissable  à  l'oreille  :  «  dont  les 
emplois  sont  très  lucratifs,  et  tous  payés  par  "  les  publiques  "  »  ^  ; 
«  n'auroit  plus  à  craindre  "  les  nombres  des  poursuites  "  »  ^. 

Ne  lisait-on  pas  "  lé  public  ",  "  lé  nombre  ",  comme  on  lisait 
registre,  rélier? 

2°  Inversement  :  «  ce  seroit  "  le  moyens  "  »  *  ;  «  les  députés...  n'ont 
pas  "  le  même  intérêts  "  de  deffendre  »  ^. 

On  emploie  le  possessif  à  un  seul  possesseur  au  lieu  du  possessif 
à  plusieurs  possesseurs  :  «  les  sergents  priseurs  devroient  être  "  sup- 
primés de  sa  charge  "  »  «  ;  «  diminuer  le  haut  prix  du  sel  qui  met  "  les 
pauvres  au  désespoir  de  sa  vie  "  »  ^  ;  «  ces  deux  premiers  ordres... 
profitent  des  mêmes  avantages  attribués  "  aux  charges  d'officiers 
suivant  ses  grades  "  »  ^. 

Dans  quelques  cas,  il  n'y  a  peut-être  pas  faute  d'accord,  mais 
«  syllepse  »  :  «  l'espérance  les  engage  [les  vignerons  propriétaires  et 
cultivateurs]  à  ne  pas  abandonner  "  ce  bien,  qui  fait  souvent  la  tota- 
lité de  son  patrimoine  "  »  '.  Il  en  est  sans  doute  de  même  dans  le  Cahier 
de  Sapicourt  (p.  925)  :  "  les  seigneurs  de  Muizon  "  sont  une  expres- 
sion de  caractère  général  ;  il  existe,  en  1789,  un  seigneur  particulier, 
d'où  l'expression  «  sa  terre  ».  C'est  aussi  par  syllepse  que  leur  rem- 
place lui,  qui  représenterait  grammaticalement  Cumières  :  «  il  est  mal- 


1.  Heutr.,  p.  659. 

2.  Cormoy.  Rom.,  p.  .503. 
.3.  Chambr.,  p.  386. 

4.  Chaumu.,  O.,  p.  432. 

5.  Bcine,  p.  274. 

6.  Coure.  Roc,  p.  535. 

7.  Reine,  p.  358. 

8.  Warm.,  p.  1125. 

9.  Vill.-Mar.,  p.  1104. 


LES  NOMBRES  481» 

heureux  pour  Cumières  dans  le  fait  qui  suit,  d'avoir  à  l'attribuer  à 
Monseigneur  l'archevêque  qu'il  honore  et  respecte  ;  il  "  leur  "  rend 
trop  de  justice  »  ^. 

Parfois,  l'orthographe  nous  trompe.  Dans  l'exemple  suivant,  il 
faut  corriger  "  tout  banqueroutier  ",  ce  qui  rend  la  phrase  parfaite- 
ment correcte  :  «  une  loi  sévère  contre  "  tous  banqueroutiers  qui  ne 
justifieroient  pas...  clairement  à  ses  créanciers  que  sa  faillite  pro- 
vient de  malheur  "  »  2.  Comparez  :  «  tous  décimateurs...  souffrent 
souvent  "  qu'on  les  attaque  en  justice,  pour  fournir  au  Dieu  de 
Majesté  ce  qu'il  ne  voudroit  pas  mettre  sur  leur  table  "  »^.  Dans  cet 
exemple  l'orthographe  est  fautive  {ils  ne  coudraient),  mais  l'accord 
est  régulier. 

Influences  de  ces  confusions  sur  l'accord.  —  Ce  que  nous 
venons  de  dire  de  l'oblitération  du  sens  des  nombres  et  du  désordre 
orthographique  fait  suffisamment  prévoir  que  le  rapport  entre  le 
verbe  et  son  sujet  ne  pouvait  être  ni  observé  ni  marqué  régulière- 
ment. 

On  pourrait  croire,  d'après  certains  exemples,  qu'il  y  a  une  diffé- 
rence entre  les  cas  où  l'oreille  peut  distinguer  les  formes  du  singulier 
et  celles  du  pluriel.  Voici  un  exemple  :((il  seroit  nécessaire  de  réduire... 
généralement  les  revenus  de  celles  [?]  de  tous  les  curés  qui  font  valoir, 
qui  loue  des  dîmes  ou  qui  font  commerce  »  *. 

Mais  l'avertissement  de  l'oreille  n'a  pas  toujours  suffi  :  «  les  impo- 
sitions qui  se  perçoit  sur  le  tiers  Etats  »  ^. 

A.    LES   DIFFÉRENCES   DE    FORME    SONT    SENSIBLES   A    L'OREILLE  : 

Voici  des  verbes  au  singulier  avec  sujet  au  pluriel  :  «  dont  les  titres 
pour  la  plupart  "  n'a  d'autre  mérite  que  celui  de  leur  antiquité  "»«; 
«  lorsque  "  les  feuilles  de  cette  plante  est  fraîche  "  »  ^  ;  «  nous  nous  plai- 
gnons encore  que  "  les  bureaux  des  aydes  est  trop  exorbitant  "  »  *  ; 
«  les  habitants  en  outre  se  plaignent  fortement  contre  la  perception 
des  droits  perçus  par  les  aydes  et  "  qui  est  monté  à  un  si  haut  degré  " 
qu'à  peine  dans  certaines  années  peuvent-ils  retirer  les  frais  que  les 

1.  Cum.,  p.  570. 

2.  Chaumu.,  p.  432. 

3.  Pargny,  p.  803. 

4.  Coure.  Roc,  p.  536  :  distinct  de  fait,  font  est  au  pluriel  ;  loue,  non  distinct  de  louent,  est 
au  singulier. 

5.  Chaumu.,  O.,  p.  421. 

6.  Brim.,  p.  357. 

7.  Chaumu.,  O.,  p.  425. 

8.  Janv.,  p.  676. 


490  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

vignes  occasionnent  »  ^  ;  «  des  brouillards  qui  se  répandent  dans  les 
vignes  et  "  les  fait  geler  "  ))-;  «  les  vœux  du  peuple  "  est  général  "  »  ^ 
(ici  les  est  ])eut-être  une  faute  d'orthographe  pour  le). 

Nous  classons  séparément  : 

1°  Un  cas  où  le  verbe,  étant  précédé  de  deux  sujets  unis  par  «  et  ». 
devrait  être  au  pluriel  :  «  la  communauté  ne  possède  aucuns  biens... 
que  "  son  travail  et  son  industrie  qui  devient  insuffisant  "  vu  les  acci- 
dents qui  arrivent  communément  aux  vignes  par  les  gelées  »  *. 

2°  Un  cas  où  le  verbe  est  à  la  forme  interrogative  :«  des  religieux 
qui  ont  fait  vœu  de  pauvreté   ont   des   vassaux   et   sont   seigneurs, 

sont-ce  leur  état  "  »  ^  ? 

3^  Trois  cas  où  le  verbe  se  trouve  éloigné  de  son  sujet,  dans  des 
phrases  d'ailleurs  embrouillées  :a  les  autres  biens...  ne  paroît  pas  de- 
voir être  affranchie  des  impôts  »  ^  ;  «  "  les  habitants  soussignés...  va  ex- 
poser "  de  la  manière  qui  suit  »  ^  ;  «  "  nos  seigneurs...  pour  ne  pas  avoir 
racheté  les  droits  de  ventes,  les  a  supprimés  ",  a  taxé  les  habitants  ))^. 

4°  Enfin  un  cas  douteux  :  «  "  Les  gros  manquants  est  un  impôt 
de  l'invention  des  fermiers  »  *.  N'est-ce  pas  ici  un  type  de  phrase  ana- 
logue à  l'exemple  bien  connu  de  M™®  de  Sévigné  :  «  Cinquante  domes- 
tiques est  une  étrange  chose  «  ? 

Le  cas  inverse  est  beaucoup  plus  rare  :  sujet  singulier,  verbe  au 
pluriel  :  «  que  "  l'industrie  mise  sur  les  plus  pauvres  fussent  retirés 
sur  des  bras  si  utiles  à  l'agriculture  et  qu'  "  elle  fusse  diminuée 
dans  la  classe  des  gens  de  métier  qui  est  absolument  trop  exorbi- 
tante »  ^^  ;  «  que  la  suppression  des  aides  et  des  commis  dont  "  l'appoin- 
tement  sont  considérables  "  procureroit  encore  une  décharge  pour 
l'état  ))  "  ;  «  sous  le  droit  d'aides  "  dérivent  encore  un  autre  droit  ", 
sous  le  nom  de  vin  trop  bu  »  ^^. 

B.    LA   DIFFÉRENCE    N'EST   PAS    SENSIBLE   A    L'OIŒILLE    : 

Nous  pourrions  ici  énumérer  de  très  nombreux  exemples  de  verbes 
au  singulier  avec  sujets  au  pluriel,  et  de  verbes  au  pluriel  avec  sujets 

1.  Sav.,  p.  940. 

2.  Verzenay,   p.    1(>22. 

3.  Vrigny,  p.  1121. 

4.  Trois-Puits,  p.   1014. 

5.  S'-Th.,  p.  931. 

6.  Ep.,  p.  608. 

7.  Les  N.,  p.  707. 

8.  Trépail,  p.  1000. 

9.  Cormoy.  Hom.,  p.  504. 

10.  Poni.,  p.  820. 

11.  Caur.,  p.  367. 

12.  Chaumii.,  P.,  p.  422. 


LKS  NOMBRES  491 

au  singulier.  Mais  on  peut  considérer  qu'il  n'y  a  pas  faute  d'accord, 
mais  simplement  faute  d'orthographe. 

C'EST  TEND  A  SE  CRISTALLISER.  —  «  Ils  Ont  Heu  d'espérer  que  la 
sagesse  et  les  lumières  du  gouvernement  y  remédiera  efficacement, 
c'est  les  vœux  "  d'un  roy  bienfaisant  ^)  ^. 

Formes  du  pluriel  des  noms  et  adjectifs  en  al.  —  Ce  sont, 
comme  on  pouvait  le  deviner,  les  plus  altérés.  Tantôt  le  pluriel  est 
en  al{s)  :  «  les  "  vœux  du  peuple  sont  général  "  »  2.  Tantôt  il  est  en  eaux, 
comme  si  le  singulier  était  en  eau  :  "  officiers  municipeaux  "  =*. 

«  Chevavix  »  est  la  forme  du  singulier  et  du  pluriel  :  «  un  septier 
d'avoine  par  chaque  ménage,  autant  par  "  chaque  chevaux  tyrants  "  »  *. 
Tous  les  pari  ers  modernes  de  la  région  champenoise  présentent  le 
incme  état  de  choses. 

Il  est  plus  remarquable  qu'un  rédacteur,  s'embrouillant  dans 
œil,  yeux,  ait  écrit  yeuil  :  «  qu'il  étoit  facile  de  voir  "  du  premier  coup 
d'yeuil  "  ))  ^.  Notons  que,  dans  les  parlers  modernes  de  la  région  cham- 
penoise, il  ne  reste  généralement  pour  œil  et  yeux  qu'une  forme  zyu. 
Un  village  ardennais  connaît  toutefois  une  forme  yu  qui  s'oppose 
au  pluriel  zyu.  Cet  yu  représente  exactement  Vyeuil  de  notre  texte. 

Noms  réputés  sans  singulier.  —  On  ne  peut  pas  compter  parmi 
eux  broussailles,  car  Littré  donne  des  exemples  du  singulier  jusque 
chez  Voltaire  «. 

C'est  aussi  un  archaïsme  que  bestial  '. 

Il  est  intéressant  de  trouver  gens  au  singulier  masculin  :  «  que  dans 
les  affaires  publiques  le  plus  "  honnête  gens  "  ne  soit  aussi  le  plus 
habile  »  ^. 

1.  La  NeuvilL,  p.  696. 

2.  Coulom.,  p.  717.  Cf.  "  les  droits  de  lods  et  de  ventes  qui  ne  sont  pas  général  "  (BlUy-L-G., 
p.  320). 

3.  Aumén.-le-Pet.,  p.  239  ;  cf.  ib.  royeaux  ;  leurs  vasseaiix  (Chaumu.,  p.  427). 

4.  Thuisy,  p.  986. 

5.  CoiirmeL,  p.  542. 

6.  En  tous  cas  il  est  commun  dans  nos  textes  et  accompagne  souvent  bois  :  un  bois  brons- 
saille,  un  "  bois,  taillis,  broussaille  "  (Bazancourt-s.-Suippe,  p.  253). 

7.  Pourvoir  à  la  nourriture  du  "  bestial  "  (Brouil.,  p.  362). 

8.  Ormes,  p.  795.  Faut-il  lire  :  «  les  plus  honnêtes  gens,  les  plus  habiles  »  ?  Le  Cahier 
d'Ormes  cite  ici  un  règlement  du  roi  pour  l'exécution  des  lettres  de  convocation  aux  États 
généraux. 


CHAPITRE  IV 
LES  EXPRESSIONS  DE  QUANTITÉ 

Mil  cent.  —  Noter  dans  la  numération  :  mil  cent  ^. 

Mil  et  mille.  —  Mil  s'emploie  dans  les  multiplications  *. 

La  quantité  indéterminée  :  de,  de  la,  du,  des.  —  Au  singu- 
lier, du  et  de  la  sont  assez  communs,  là  où  la  règle  de  la  langue  clas- 
sique imposait  de^  :«.  la  dure  nécessité  de  ne  faire  que  "  du  mauvais 
vin  ",  quand  ils  pourroient  en  avoir  "  du  très  bon  "  »  *  ;  «  qui  sont 
réduits  à  ne  manger  que  "  de  la  mauvaise  soupe  "  »  ^. 

DES  POUR  DE.  —  Il  est  constant.  La  règle  de  la  langue  classique, 
qui  impose  de  devant  l'adjectif  qui  précède  un  nom,  est  autant  dire 
ignorée.  Le  nombre  et  la  variété  des  exemples  ne  permettent  pas 
d'y  voir  des  expressions  toutes  faites  :  «  "  dans  des  pauvres  succes- 
sions »  "  '  ;  «  il  y  a  eu  "  des  grands  abus  "  »  ^  ;  «  ces  receveurs,  qui...  ont 
"  des  gros  appointements  "  »  »  ;  «  les  propriétaires  qui  ont  "  des  grandes 
pièces  "  »  »  ;  «  dans  une  petite  succession  de  campagne  qui  souvent  ne 
va  pas  à  cinquante  écus,  le  commis  en  enlève  plus  de  moitié  à  "  des 
pauvres  mineurs  "»  1"  ;((  l'Impôt  du  droit  d'aide...  outre  qu'il  cause 

des  grands  embarras  "  »  ^^.  Comparez  :  «  donner  ouverture  à  "  des 
doubles   et  triples  droits  "  »  ^^ .  „  Jes  gardes...  venoit  troubler  "  des 


1.  M.  le  Curé  ne  reçoit  que  700  livres,  tandis  que  les  dimes  sont  louées  plus  de  "  mil  cens 
[sic]  (Puis.,  p.  842). 

2.  Il  serait  nécessaire  de  réduire  les  grosses  voitures  à  "  trois  mil  "  en  hiver  et  "  quatre 
mil  "  en  été,  les  charriots  à  "  quatre  mil  "  en  hiver  et  "  six  mil  "  en  été  (Coure.  Roc, 
p.  535). 

3.  Voyez  H.  L.,  t.  IV,  p.  778,  et  t.  VI,  p.  1562. 

4.  Mail.,  p.  735  ;  cf.  laisser  la  liberté  "  d'en  avoir  du  bon  "  (il  s'agit  de  papier  timbré)  (Rill>  , 
p.  849). 

5.  Clairi.,  p.  456. 

6.  Auménancourt-le-P.,  p.  239. 

7.  Boul.,  p.  331. 

8.  Caur.,  p.  370. 

9.  Chaumu.,  p.  431. 

10.  Coémy,   p.   474. 

11.  Coulom.,  p.  515. 

12.  Id.,  p.  517. 


LES  EXPRESSIONS  DE  QUANTITÉ  403 

braves  familles  "  »  ^  ;  «  c'étoit  bien  assez  de  malheur  à  "  des  pauvres 
enfants  "...  de  perdre  leur  père  et  mère  »  ^  ;  «  il  y  a...  "  des  grandes 
étendues  de  terrain  "  qui  restent  incultes  »  ^  ;  «  les  dits  habitans 
ne  paient  "  des  pareils  droits  "  »  *  ;  «  afin  d'éviter  "  des  gros  frais  »  ^  ; 
«  ce  qui  donne  souvent  lieu  à  "  des  grands  procès  "  »  «  ;  «  ils  font  valoir 
"  des  très  grosses  fermes  "  »  ^  ;  «  il  en  est  de  même...  des  puissantes 
maisons  religieuses,  possédant  "  des  grands  biens  "  »  «. 

De  même,  quand  le  nom  a  été  exprimé  antérieurement  :«  enjoindre 
les  seigneurs  de  justifier  de  leurs  titres  et  ou  il  en  auroient  "  des 
valables   "  »  ». 

DES  EMPHATIQUE.  —  Les  cxcmples  n'en  sont  pas  nombreux  :  «  il 
n'est  pas  rare  de  voir  imposé  à  "  des  12  livres,  des  15  livres,  des  18 
livres  ",  quelquefois  plus,  un  pauvre  manouvrier  »  i". 

Construction  du  nom  après  les  expressions  de  quantité. 
—  La  langue  classique  avait  fini  par  admettre  la  construction  :  «  il  y 
en  eut  deux  de  tués  >)  ^^.  On  trouve  cette  construction  dans  nos  textes  : 
«  au  moyen  de  cet  arrangement,  "  il  se  trouveroit  un  impôt  de  sup- 
primé "  »  12. 

Après  combien  on  trouve  plusieurs  fois  des  en  place  de  de  :  «  "  com- 
bien des  pauvres  gens"  ne  sont-ils  pas  perdus  par  des  neiges  et  autres 
temps  inconstants  »  ;  «  "  combien  n'en  a-t-on  pas  trouvé  des  morts 
en  chemin  »  ^^  ;  «  "  combien  voit-on  des  pauvres  gens  ",  en  temps 
d'hiver...  »  i*. 

C'est  une  forme  de  langage  assez  commune  dans  l'Est  :«"  Com- 
bien qu't'en  a  vu  des  blessés  "  comme  ça  qui  s'  remettaient  »  ^^  ? 

La  totalité.  —  On  sait  comment  chaque  et  chacun  arrivent  à 
avoir  un  sens  voisin  de  tous.  Tous  d'une  part,  c/tacun  pour  son  compte, 

1.  Courmel.,  p.  540. 

2.  Id.,  p.  541. 
.3.  Ep.,  p.  609. 

4.  IsL,   p.   669. 

5.  Nogent,  p.  789. 

6.  Pargny,  p.  802. 
/.  S'-Th.,  p.  921. 

8.  Warm.,  p.  1126. 

9.  Chambr.,  p.  387. 

10.  Villers-aux-N.,  p.  1082  ;  cf.  H.  L.,  t.  VI,  p.  1556. 

11.  H.  L.,  t.  IV,  p.  839,  et  t.  VI,  p.  1615. 

12.  Puis.,  p.  839. 

13.  Sapicourt,  p.  926. 

14.  Id.,  ib. 

15.  Est-ce  une  négligence  qui  a  fait  écrire  :  pour  acheter  un  ou  deux  ou  plus  miliciens  qu'ils 
sont  obligés  de  fournir  (Or.,  p.  797)  ?  SufTit-il  de  mettre  les  mots  «  ou  plus  »  après  «  miliciens  »  ? 


V'.t4  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

d'où  l'expression  tous  et  chacun.  On  la  trouve  dans  les  Cahiers  en 
fonction  à' adjectif  numéral  :  «  la  prospérité  du  royaume  et  celle  de 
tous  et  chacun  "  les  sujets  de  votre  Majesté  »  ^. 

Distribution  et  distributifs.  —  Chaque  est  connu  et  employé 
comme  distributif  ^.  Toutefois  on  trouve  chacun  alternant  avec  lui 
et  cet  archaïsme  est  si  commun  que  c'est  là  la  forme  usitée  à  l'ordi- 
naire 3. 

Parfois  chacun  et  chaque  sont  employés  indifféremment  dans  la 
même  phrase  :  «  il  faut  encore  payer  un  droit  de  petites  aides  de  sept 
sols  six  deniers  "  par  chacune  pièce  de  vin  "  vendue,...  non  compris 
environ  trois  livres  aussy  "  par  chaque  pièce  de  vin  "  pour  droits  d'en- 
trée à  la  ville  de  Reims  »  *. 

Le  pronom  chacun,  employé  avec  son  sens  habituel,  occupe  une 
place  anormale  dans  la  phrase  suivante  :«  pour  aviser  au  besoin  des 
pauvres  "  dans  chacun  son  village  "  «  ^  ;  entendez  :  dans  le  village  de 
chacun. 

Comme  on  pouvait  s'y  attendre,  les  vieilles  expressions  un  chacun, 
tout  un  chacun,  sont  restées  en  usage  :  «  qu'il  y  ait  des  justices  supé- 
rieures "   à  la  proximité  d'un    chacun  "   pour  éviter  des  frais  »  * 
«  tous  ces  Seigneurs  ont  des  intérêts  particuliers,  qui  causent  bien 
des  dégâts  à  "  presque  tout  un  chacun  "  »  ^ 

Ce  qui  est  surtout  à  noter,  c'est  tous  un  chacun  :  «  les  Corvées  sont 
un  impôt  qui  doit  être  supporté  par  "  tous  un  chacun  "  n^.  S'il  n'y  a 
pas  là  une  s  en  aventure,  c'est  que  l'idée  de  tous  les  chacuns  de  la  com- 
munauté a  amené  le  pluriel. 

Partage,  fractions,  proportions.  —  On  ne  sait  pas  se  ser- 
vir de  tant  que  :  tant  qu'à  x  qu'à  y.  On  ajoute  inutilement  ainsi  ^. 
Ou  bien  on  remplace  que  par  mais  encore,  comme  si  la  phrase  com- 
mençait par  non  seulement  i". 

1.  S'-Êt.,   p.  886. 

2.  S'-Léo.,  p.  896  ;  Chaumu.,  p.  422. 

3.  Cern.-L-R.,  p.  381  ;  Coémy,  p.  463;  Coiilom.,   p.  516;  Les  P.-Log.,   p.   718,    p.    720; 
Nogent,  p.  786  ;  Pévy,  p.  810  ;  Rom.,  p.  857  ;  Verzcnay,  p.  1020. 

4.  Chaum.,  p.  422  ;  cf.  Rilly  la   Montagne,  p.  846-847  :     2"  .  .  .     '  par  chaque  arpent  "  ; 
"  par  chacun  arpent  "  ;  î>°...  "  par  chacun  arpent  ". 

5.  Beine,   p.   276. 

6.  Moronv.,  p.  774. 

7.  Mont-s.-C,   p.   768. 

8.  Warm.,  p.  1128. 

9.  Vigne  et  bois  qui  appartient  "tant  à  Madame  l'Abbcsse...  ainsi  qua  Mrs  les  Chapelains  " 
(Nogent,  p.  786). 

Rapprocher  de  cette  maladresse  une  autre  assez  semblable  :  "  Il  ij  acn  outre  25  nobles  que 
privilégiés  "  (Rilly,  p.  852).  L'adverbe  tant  a  été  oublié. 

10.  Il  en  résulleroit  une  facilité  de  subvenir  "tant  au  revenu  qui  serait  fixé  pour  le  curé,  mais 
encore  pour  satisfaire  aux  réparations  de  leur  église  "  (Marf.,  p.  740). 


LES  EXPRESSIONS  DE  QUANTITÉ  495 

L'expression  des  nombres  fractionnaires  reste  assez  archaïque. 
L'expression  "  plus  que  de  moitié  "  équivaut  à  plus  de  moitié  :  «  les 
richesses  en  biens  fonds  [des  abbayes  et  maisons  religieuses]... 
absorbent  "  plus  que  de  moitié  tous  les  biens  fonds  du  Royaume  "  »  i. 

L'expression  "  la  sixième  partie  "  s'emploie  là  où  nous  dirions 
du  sixième  :  «  les  terres  du  dit  terroir  ne  se  peuvent  empouiller  que 

la  sixième  partie  par  année  "  en  gros  grains  »  ^. 

Notons  vxne  construction  curieuse  du  nombre  fractionnaire  après 
un  verbe  :  «  "  les  décimes  [payés  par  le  clergé]...  n'égale  pas  au 
dixième  "  ce  que  paye  l'habitant  »  ^. 

L'expression  "  au  quatorze  "  (est-ce  une  abréviation  pour  «  au 
quatorzième  »  ?)  est  un  terme  technique  qui  se  rapporte  à  la  per- 
ception de  la  dîme  *. 

Il  faut  remarquer  enfin  une  accumulation  intéressante  d'adverbes 
qui  marquent  l'approximation  :  «  de  pauvres  pères  de  famille  qui 
paient  souvent  en  surcharge  "  plus  que  près  de  trois  quarts  de  son 
imposition  royale  "  »  ^. 

1.  Courcelles,  p.  524.  — -  Comparez  la  phrase  suivante  :  Des  familles  se  trouvent  dans  bien 
des  tems  réduits  à  n'en  pouvoir  user  "  que  la  moitié  de  leur  nécessaire  "  (il  s'agit  du  sel) 
(Sav.,  p.  940). 

2.  Ep.,  p.  609. 

.3.  Coémy,  p.  467. 

4.  Sur  le  tout  ils  se  paient  "  au  quatorze  "  (il  s'agit  de  la  dîme)  (S'-Hil.,  p.  892). 

5.  Pargny,  p.  804. 


CHAPITRE  V 
LA   DÉTERMINATION 

L'article  défini.  —  11  apparaît  devant  un  nom  en  apposition. 
Il  s'explique,  le  nom  qu'il  précède  étant  visiblement  «  actualisé  ». 
Notons  d'ailleurs  qu'il  s'agit  ici  d'une  formule  officielle  :  «  Nous  sous- 
signez...  assemblés...  par  ordre  du  roy  "  et  de  nous  le  grand  bailly 
de  Vermandois...  »  ^. 

La  forme  contracte  es  a  déjà  été  signalée  parmi  les  formes  prati- 
ciennes. Il  est  possible  qu'elle  soit  populaire.  Dans  les  patois  actuels 
de  la  région  ardennaise,  les  vieilles  formes  es  et  ou  (en  le)  sont  encore 
vivantes  :  «  es  environs  de  Reims  »  ^. 

AUX.  —  C'est  une  forme  si  généralement  connue  qu'on  s'étonne 
de  la  voir  remplacée  par  à  les  :  «  ces  malheureux  conseils  ont  été  jus- 
qu'à faire  dire  "  à  les  bonnes  gens  de  campagne"  n^.  On  trouve  aussi 
de  les  pour  des  :  «  si  le  pauvre  vigneron  vendoit  son  vin  de  grand  prix, 
sa  retourneroit  plus  "  de  les  deux  tiers  "  pour  la  cour  des  aides  »*  : 
«  en  supprimant  toutes  les  petites  maisons  "  de  les  religieux  "  que 
l'opulence  rend  aujourd'huy  si  irréguliers  dans  leurs  mœurs  »  ^.  Sui- 
vant nous,  de  même  que  «  Le  Mans,  Le  Havre  »  offrent  des  groupes 
invariables,  ici  les  bonnes  gens  de  campagne,  les  deux  tiers,  les  reli- 
gieux sont  des  groupes  figés  qui  restent  tels  quels,  quand  ils  viennent 
par  hasard  à  être  précédés  des  prépositions  à  ou  de. 

DES  REMPLACÉ  PAR  DE.  —  «  Ccs  dcux  ordrcs  ensemble  possèdent 
au  moins  les  "  trois  quarts  de  biens  de  l'État  "  »  «  ;  «  que  les  décima- 
teurs  soient  chargés  "  de  reconstructions,  réparations  "  »  '. 

On  i)ourrait  croire  à  une  hésitation  phonétique  entre  e  et  é,  mais 

1.  La  Ncuvill.,  p.  694. 

2.  Ep.,  p.  609. 

3.  Thuisy,  p.  989. 

4.  Coiimiel.,  p.  540. 

r>.  La  Neuvill.,  p.  696. 

6.  Brini.,  p.  .356. 

7.  Bourg. -l.-R.,  p.  347.  —  Comment  faut-il  comprendre  cette  phrase  :  le  vertueux  Necker 
que  "  le  roy  de  roy  "  [sic]  a  choisi  pour  faire  le  bonheur  des  français  (Chenay,  p.  444)?  II  nous 
parait  peu  vraisemblable  que  Louis  XVI  ait  été  paré  du  titre  de  «  Roi  des  rois  »,  qui  convient 
il  Dieu  seul. 


LA   DETERMINATION  497 

de  apparaît  aussi  à  la  place  de  du  :  «  que  ces  représentans  soient  à  "  la 
libre  nomination  de  Tiers  Etat  "  »  ^. 

L'inverse,  quoique  plus  rare,  se  rencontre  également,  de  sorte 
qu'il  arrive  dans  une  même  phrase  de  trouver  de  et  des  :  «  que  les  gros 
décimateurs  soient  chargés  "  des  l'entretien  et  construction  des 
nefs  d'églises  "  »  ^  ;  «  pour  ce  qui  est  des  communautés  des  religieux  et 
religieuses...,  ces  communautés...,  ne  sachant  que  faire  de  leurs  reve- 
nus, sont  occupés...  à  la  construction  "  des  beaux  édifices  "  ;  "  des 
Maisons  ecclésiastiques  qu'elles  étaient  ",  ils  en  font   des   palais  »  3. 

Parfois  il  y  a  hésitation  :  «  que  "  les  droits  d'aydes,  des  petites  aydes 
et  trop  bû  soient  supprimés  »  *. 

La  confusion  entre  de  et  des,  comme  celle  que  nous  avons  consta- 
tée entre  le  et  les,  n'est-elle  pas  une  confusion  d'origine  phonétique  ? 

Répétition  des  articles.  —  Elle  n'est  nullement  régulière 
dans  nos  textes  :  «  il  y  a  beaucoup...  de  charrois...  ce  qui...  cause  un  très 
fort  entretien,  "  tant  pour  le  pont,  chaussée  et  les  rues  du  village  "  »  ^  ; 
«  il  déclare  que  "  le  bourlier-maréchal  et  charon  "  augmente  aussi 
tous  les  jours  leurs  ouvrages  »  ^  ;  «  la  dîme  qu'ils  sont  obligés  de  payer, 

la  taille,  vingtième  et  corvée  sur  icelle,  la  futaille  et  les  iiTipôts  sur 
cette  denrée  "  enlèvent  les  trois  quarts  de  leur  capital  »  ^ 

L'article  indéfini  n'est  pas  non  plus  régulièrement  répété  :  «  un  ter- 
rain... gréveux  et  très  ingrat...  il  ni  [sic]  croit  que  "  du  seigle,  avoine 
et  sarrazin  simplement  "  »  *. 

Défini  pour  indéfini.  —  Il  semble  qu'on  aurait  dû,  dans 
l'exemple  suivant,  écrire  :  des  réclamations  :  a  étahVir  des  droits  sei- 
gneuriaux qui  "  ont  toujours  excité  la  réclamation  "  »  '.  Ne  s'agit-il 
pas  d'une  locution  expressive,  formée  sur  le  modèle  de  :  soulei>er 
r  indignation  ? 

Adjectifs  dits  possessifs.  —  Us  prennent  un  sens  très  étendu. 
Dans  :  «  un  terroir...  qui  souvent  ne  produit  pas  pour  "  ses  frais  "  »  i", 
il  faut  entendre  :  les  frais  qu'il  occasionne. 

1.  Courv.,  p.  545. 

2.  Chenay,  p.  442. 
.3.  Janv.,  p.  677. 

4.  Cern.-l.-R.,  p.  381. 

5.  Aubér.,  p.  231. 

6.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  251. 

7.  Rosn.,  p.  865. 

8.  Aubér.,  p.  231. 

9.  Cormoy.  et  Rom.,  p.  498. 
10.  Montb.,  p.  756. 

Histoire  de  la  Langue  française.   X.  32 


498  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Indéterminés.  —  Quelquun,  qu'on  fait  précéder  de  un,  devient 
un  véritable  substantif  indéterminé  :  «  pour  que  la  police  des  cam- 
pagnes soit  mieux  observée,  pour  ce  il  conviendroit  qu'il  y  ait  dans 
chaque  paroisse  un  procureur  fiscal  ou  un  substitut,  au  moins  "  un 
quelqu'un  "  qui  puisse  en  imposer  »  ^.  Le  sens  est  celui  de  quelqu^un 
ou  de  une  personne. 

Autre  est  pris  sans  article  dans  le  sens  à' autre  chose  :  «  nous  prions 
sa  Majesté  d'interdire  aux  ecclésiastiques  tout  commerce  quelcon- 
conque...  ne  devant  faire  "  autre  que  leur  état  "  »  ^. 

Indéterminants.  —  C'est  quelconque  qui  joue  le  rôle  principal. 
Nous  avons  vu  que  les  juristes  y  ajoutent  généralement  tel  :  «  les  biens 
fonds  que  possède  somptueusement  le  Clergé...  seraient  incontinent. 

sous  telle  dénomination  quelconque  ",  assujettis  à  ce  droit  »  ^. 

Signalons  aussi  des  tours  comme  celui-ci  :  «  tous  grains  "  de  quelle 
nature  il  soit  "...  que  l'exportation  aux  pays  étrangers  n'en  soit  pas 
libre  »  *. 

1.  Jonq.,  p.  685. 

2.  S'-Ét.,  p.  889. 

3.  Courcelles,  p.  526. 

4.  Tinqueux,  p.  993. 


CHAPITRE    VI 
LA    CARACTÉRISATION 

Mots  susceptibles  de  détermination  ou  de  qualification.  — 
Celui,  celle,  ceux  se  rencontrent  fréquemment  avec  un  participe 
présent  ou  un  adjectif  verbal  :  «  si  leur  insouciance  ou  leur  position 
ne  leur  permettent  pas  de  faire  les  établissements  publics  nécessaires, 
ils  doivent  au  moins  protéger,  soutenir  et  entretenir  "  ceux  faits  ",  mais 
dans  aucun  cas,  il  ne  leur  est  permis  de  détruire  et  d'annuler  "  ceux 
existants  "  »  ^  ;  «  Cumières  demande,  vu  l'impossibilité  de  mettre 
de  nouveaux  impots,  d'augmenter  "  ceux  existants  "  ou  "  celui  repré- 
sentatif "  »  2. 

On  les  rencontre  aussi  avec  un  participe  passé  :  a  vendre  les  biens 
fonds  et  seigneuries  de  "  celles  supprimées  "  »  [les  maisons  religieuses 
rentées]  ^. 

Celui  est  non  moins  commun  avec  un  adjectif  :«  les  chemins  de  tra- 
verses de  village  à  village,  et  "  ceux  adjacents  auxd*^  grandes 
routes  "  »  *  ;  «  qu'auxdits  Etats  Généraux,  à  "  ceux  provinciaux  ", 
...  les  voix  seront  toujours  recueillies  par  teste...  )^  ■'^  ;  «  que  tout  })ri- 
vilège  soit  aboli,  excepté  "  ceux  personnels  "  »  *  :  «  quoique  les  habi- 
tants de  Dizy  n'ayent  pas  un  intérêt  personnel  à  donner  leur  avis 
sur  "  celuy  général   de  la   Nation  "  »  '. 

Celui  est  accompagné  de  compléments  prépositionnels  construits 
avec  d'autres  prépositions  que  de  :  «  que  l'exportation  des  grains 
hors  du  royaume  soit  défendue,  et  que  "  celle  dans  l'intérieur  "  soit 
suspendue  »  ^. 

Les  caractérisants.  —  La  caractérisation  se  fait  naturellement 
au  moyen  de  compléments  précédés  de  de  :  "  un  homme  de  qualité  "  ^. 

1.  Cuni.,    p.    569-570. 

2.  Id.,   p.   587. 

3.  Sermiers,  p.  954. 

4.  Cauroy,  p.  374.  Cf.  les  chemins  de  traverse  de  village  à  village  et  "  ceux  adjacents  aux 
grandes  routes   "   (La  Neuv.-L-C,   p.   689). 

5.  Chanipil.,    p.    415. 

6.  Chaumu.,   P.,  p.  434. 

7.  Dizy,    p.   595. 

8.  S'-Léo.,   p.   898. 

9.  Or.,   p.   795. 


500  mSTOlRK  DE  lA  LANGUE   FRANÇAISE 

Je  ne  sais  pas  si  on  peut  se  fonder  sur  quelques  rares  exemples 
pour  croire  à  un  développement  du  qualificatif  d'origine  hébraïque  : 
Dieu  de  Majesté;  c'est  sans  aucun  doute  une  expression  empruntée  ^. 

Quant  à  vues  de  hienveillance  -,  je  le  croirais  volontiers  analogue 
—  malgré  la  différence  —  à  actes  de  bienveillance.  11  n'y  a  rien  là  de 
populaire. 

Adjectifs  et  adverbes.  —  Il  semble  qu'il  y  ait  une  tendance  à 
étendre  le  nombre  des  adjectifs  employés  adverbialement  :  «  ils  ont 
exigé  des  habitants  de  se  charger  "  entier  "  de  leur  église  )>  ^  ;  «  le 
tiers  état  prouve  "  clair  "  que  l'arpent  de  vigne  ne  produit  année 
commune  que  quatre  poinçons  de  vin  »  *  ;  «  tous  les  possesseurs 
indistinctement  fussent  [imposés]  à  raison  de  leur  possession  "  le 
plus  juste  et  également  "  qui  seroit  possible  »  ^. 

Au  contraire,  on  semble  enclin  à  faire  varier  le  mot  cher,  en  le 
considérant  comme  attribut,  derrière  les  verbes  tels  que  vendre, 
acheter.  Les  exemples  ne  sont  pas  rares  :  «  ils  "  vendent  leurs  étoiles 
bien  moins  chères  "  »  *  ;  «  les  terres  du  clergé...  "  sont  toujours  louées 
beaucoup  plus  chères  "  »  '  ;  «  une  ferme  qu'  "  ils  ont  louée  trop  chère  "»  *. 

De  net  doit-il,  dans  l'exemple  suivant,  qui  est  isolé,  être  consi- 
sidéré  comme  une  locution  adverbiale  accordée  :  «  une  somme  perma- 
nente par  chaque  arpent  de  vignes  qui  procurerait  au  roy  la  même 
somme  qui  "  auroit  été  comptée  de  nette  "  par  les  fermiers  généraux 
ou  Régisseurs  »  »  ? 

Construction  de  l'attribut.  —  On  introduit  un  comme  là  où 
la  langue  littéraire  n'emploie  pas  ce  mot-outil  :  «  l'on  voit  par  les 
charges  et  surcharges  ci-devant  que  "  les  habitants  peuvent  être 
réputés   comme  serfs  "  »  ^o. 

L'expression,  aujourd'hui  tournée  en  facétie  :  devenir  mort,  se 
rencontre  dans  le  Cahier  de  Trépail  :  «  celui  de  1788,  "  qui  est  devenu 
mort  ",  sa  veuve  ne  se  dispose  pas  à  rendre  son  compte  de  sindic  »!•. 


1.  J'our  /oiirnir  an  "  Dieu  de  Majesté  "  (Pargny,  p.  80.3). 

2.  Les  "  vues  de  bienveillance  "  de  sa  Majesté  (Les  P.-I.ofi.,  j).  7ir»). 
',i.  Ciini.,   p.   558. 

I.  Pévy,   p.   812. 

5.  Poni.,  p.  818-819. 

6.  13oult-s.-Siiippc,  p.  339  ;  cf.    il  est  obligé  de  ''  paner  fort  chère  "  pour  la  location  d'une 
pelile  nuiison  (ib.,  p.  340). 

7.  Coémy,  ]i.  469. 

8.  Coiirmel.,  p.  510. 

9.  Vill.-Mar.,  p.    1105. 

U».  IJazancoiirt-s.-Suippe,   p.  251. 
11.  Trépail,   p.    1004. 


I.A  CARACTERISATION  501 

Les  degrés.  —  L'expression  des  degrés  ne  donne  Heu  dans  ces 
textes  qu'à  un  petit  nombre  de  remarques. 

La  locution  assez...  pour  est  remplacée  pas  assez...  de  :  «  les  habitants 
de  Verzenay...  n'ont  pas  été  "  assez  hardis  d'entreprendre  "  les  mêmes 
défenses  »  i. 

Beaucoup,  suivi  d'un  adjectif,  se  rencontrait  encore  au  xviii^  siècle. 
Nous  le  trouvons  ici  '^.  A  noter  aussi  si  tellement,  qui  a  un  caractère 
nettement  populaire  ^. 

1.  Verzenay,   p.   1026. 

2.  Les  vignes  situées  sur  le  terrain  du  dit  village,  le  vin  qui  y  croit  est  de  la  dernière  qua- 
lité et  d'un  moyen  rapport,  quoique  cela,  "  beaucoup  coûteux  "  (Jonq.,  p.  686)  ;  un  pays  de 
froment  peu  fertile  et  "  beaucoup  coûteux  "  pour  la  culture  (Rom.,  p.  861). 

3.  Ils  ont  "  des  colombiers  si  tellement  fournis  de  pigeons  ''  qui  [qu'ils]  causent  un  intérêt 
[dégât]   considérable  (Pom.,   p.   820). 


CHAPITRE   VII 

LA     REPRÉSENTATION 

Influence  de  l'idée.  —  Les  cas  de  syllepse  sont  innombrables. 
Par  exemple,  quand  on  écrit  :  «  que  tous  les  sentiments  réunis  [sic] 
demandent  à  être  réglés  suivant  la  province  du  Dauphiné  »  ^,  il  est 
bien  évident  c{ue  ce  ne  sont  pas  les  sentiments,  mais  les  communau- 
tés qui  demandent  à  être  réglées. 

La  représentation  par  pronoms.  —  Les  pronoms  de  toute  espèce 
représentent  non  pas  le  nom,  mais  l'idée  cpii  y  est  contenue  et,  au 
lieu  de  prendre  le  genre  et  le  nombre  du  nom,  se  mettent  au  genre 
et  au  nombre  du  mot  qui  exprime  l'idée  représentée  :  «  pour  couper 
un  bois...  il  faut  être  autorisé  de  cette  justice  "  qui  font  faire  la  des- 
cente d'un  garde  "  »  ^  ;  «  qu'un  propriétaire  ne  pourroit  avoir  qu'un 
colombier  et  qu'il  seroit  obligé  de  "  les  renfermer  "  [les  pigeons]  dans 
les  tems  des  semaille  et  moisson» 3;  «...froment,  seigle  et  orge...  les... 
enlevées...  les  ont  rendus  si  rares  que  peu  de  personne  peuvent  y 
atteindre  et  "  qu'ils  "  [les  gens  d'Hermonville]  sont  menacés  d'une 
famine  prochaine  »  *  ;  «  en  cas  d'existence  d'intendance,  de  subdé- 
légation, un  tarif  connu,  publié  de  "  leurs  "  [des  intendants  et  subdé- 
légués] droits  ou  honoraires  ^>  ^ 

Assurément  il  y  a  lieu  d'user  de  critique.  Voici  un  nom  au  pluriel 
représenté  par  un  pronom  au  singulier,  qui  amène  un  verbe  au  même 
nombre  :«  "  les  droits  des  aides...  dans  l'état  où  il  se  perçoit  actuel- 
lement "  il  semble  n'être  inventé  que  ])0ur  la  gêne  du  commerce  et 
pour  la  ruine  du  peuple»  ».  Ne  fant-il  pas  comprendre:  /e  droit  des 
aides  ? 

IL  neutre  au  lieu  de  cela,  comme  autrefois.  —  «  "  et  il  est 
si  vrai  que  "...  »  ^  ;  «  c'est  ce  qui  donne  lieu  de  croire,  que  notre  ter- 

1.  Germ.,  p.   623. 

2.  Bazancourt-s.-Suippc,  j).  25.3. 
.3.  Germ.,  p.  62.3. 

4.  Herm.,   p.  652. 

.5.  Monti.-s.-Veslc,   p.   763. 

6.  Marf.,  p.  743. 

7.  Boiirg.-l.-R.,   346. 


LA  REPRESENTATION  WS 

roir  est  donc  comme  "  il  "  est  dit  cy-devant  une  des  plus  ingrats  de 
toute  la  Champagne  et  qu'il  doit  être  considéré  pour  les  impositions  »  ^ 
L'adverbe  personnel  y  s'emploie  très  librement  :«  tous  cependant 
paient  de  la  taille,  ou  "  y  sont  imposés  "  si  considérablement  que 
plusieurs...  sont...  dans  une  impossibilité  absolue  de  pouvoir  la  payer 
entièrement  »  2. 

Le  démonstratif  ça.  — •  Il  est  beaucoup  moins  commun  qu'on 
ne  pourrait  croire  :  «  les  pères  de  famille  ne  peuvent  plus  substanter 
leurs  enfants...  et  "  ça  par  les  enlevées  des  grains  "  »  ^. 

TEL  DANS  LE  SENS  DE  CELUI.  —  ((  Un  autre  inconvénient  "  tel  " 
que  de  six  gros  pressoirs  banaux...  tandis  qu'il  en  faudrait  au  moins 
trente  «  *. 

1.  Heutr.,  p.  659. 

2.  Ferr.,  p.   616. 

3.  S'-Th.,  p.  920. 
1.  Verzy,   p.   1036. 


CHAPITRE  VIII 
L'ACTION  ET  LE  VERBE 


Action  faite  et  action  subie.  Les  voix.  —  Je  ne  puis  guère 
considérer  autrement  que  comme  un  lapsus  un  participe  passif  pour 
un  actif  ^  ;  partout  la  distinction  fondamentale  des  voix  est  observée . 

Je  dois  signaler  la  phrase  suivante  :  «  cette  loy  mérite  "  d'être  gardée 
et  respectée  ",  et  les  "  personnes  qui  se  rendront  à  la  loy  catho- 
lique de  les  récompenser  "  »  -.  La  logique  eût  voulu  :  d'être  récom- 
pensées. A  ce  passif  on  substitue  l'infinitif  actif  à  sujet  inexprimé. 

Formes  du  passif.  —  Il  n'y  a  que  peu  d'observations  à  faire  sur 
les  passifs  des  verbes. 

Dans  le  Cahier  de  Ville-en-Selve,  on  rencontre  des  passifs  insolites, 
fort  suspects  de  sentir  la  langue  judiciaire  ^. 

Verbes  intransitifs  mis  au  passif.  —  Certains  verbes  d'or- 
dinaire intransitifs  se  rencontrent  au  passif  :  écrouler  :  «  afin  de  pou- 
voir rebâtir  leurs  maisons  "  qui  ont  été  toutes   écroulées  "  »*. 

Objet  indirect  devenant  le  sujet  du  passif.  —  On  voit  appa- 
raître une  façon  de  parler  aujourd'hui  courante  dans  le  commerce  : 
"  être  livré  ",  avec,  pour  sujet,  non  pas  le  nom  de  la  marchandise,  mai  s 
celui  de  l'acheteur  :  «  ces  pauvres  paysans  sont  obligés  de  coucher  à  la 
ville...  parce  qu'"  ils  ne  se  trouvent  livrés  "  que  vers  les  2,  3  ou 
4  heures  du  soir  »  ^  ;  «  l'on  éloigneroit  impitoyablement  celui  qui, 
pour  "  être  plus  tôt  livré  "  viendroit  représenter  aux  suppôts  de  la 
ferme...  »  ^.  —  Comparez  :  «  on  éloigne  impitoyablement  celui  qui,  pour 
"  être  plus  tôt  livré  ",  vient  représenter  aux  suppôts  de  la  ferme  le 


1.  Qu'en  leur  place  soit  établi  un  seul  et  unique  impôt,  "  représenté  de  tous  ceux  "  dont  ils 
sont  accablés  (Chenay,  p.  410).  «  Représenté  »  est  sans  donte  une  maladresse  pour  «  cons- 
titué ",  «  composé  ',  ou  un  terme  analogue;  l'idée  n'était  pas  facile  à  exprimer. 

2.  Coure.  Rocq.,  p.  537. 

3.  Vil.-en-Sel.,  p.   1057. 

4.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  310. 

5.  Boni.,  p.  331. 

6.  Les   M.,   p.   710. 


L'ACTION   ET  LE   VERBE  505 

danger  auquel  il  va  être  exposé  »  i  ;  «  il  est  nuit  avant  que  les  habi- 
tants de  campagne  "  soient  livrés  "  »  2. 

Même  tour  avec  le  verbe  restituer  :  «  qu'en  cas  de  négligence  lesdits 
propriétaires  soient  imposés  arbitrairement  "  sans  pouvoir  être  res- 
titués "  »  ^. 


1.  Villed.,   p.    1049. 

2.  Thuisy,    p.    986. 

3.  Courv.,  p.  546. 


CHAPITRE    IX 
LES  FORMES  DE  CONJUGAISON 


Passage  d'une  conjugaison  a  l'autre.  —  Recouvert  pour  recouvré 
est  une  confusion  fréquente  ;  s* accroient  pour  s'accroissent  a  peut- 
être  été  amené  par  l'analogie  de  croire  :  «  si  cette  soinme  de  7.500 
livres  "  était  recouverte  "  par  les  aydes,  il  en  coûteroit  au  roy  le 
geme  »  i  |  „  lesquelles  poursuites  par  la  voye  actuelle  "  s'accroient  " 
très  souvent  du  double  envers  les  indigents  «  ^. 

Je  ne  vois  guère  qu  assaillissent  qui  révèle  les  progrès  de  la  conju- 
gaison inchoative  :  «  les  ennemis  qu'il  redoute,  "l'assaillissent"  dans 
le  moment  qu'il  y  pense  le  moins  »  ^. 

De  nombreux  exemples  d'infinitifs  en  -er  au  lieu  de  participes  en 
-é.  -es,  etc.,  et  réciproquement,  doivent  être  considérés  comme  de 
simples  fautes   d'orthographe. 

On  trouve  de  même  en  abondance  eut  pour  eût,  fut  pour  fût,  et 
aussi  fit  pour  fît,  prit  pour  prît,  manqua  pour  manquât. 

Toutefois,  dans  quelques  cas  très  rares,  il  semble  qu'il  y  ait  effec- 
tivement confusion  entre  les  personnes  :((il  seroit  à  souhaiter...  ou 
que  ce  droit  "  fussent  totalement  supprimé  ou  qu'il  soit  simplifié 
ou  réduit  "  »  *. 

Futur  pour  conditionnel.  —  Il  semble  bien,  quoique  la  grosse 
majorité  des  Cahiers  orthographient  encore  il  donnoit,  il  seroit,  que 
la  forme  en  ai  triomphe. 

D'abord  certains  Cahiers  écrivent  ainsi  d'un  bout  à  l'autre.  De  là 
des  fautes  :  «  cela  "  donneré  "  de  l'emploi  à  bien  des  laboureurs  qui 
en  manques  [sic']  r,  s  ;  «  que  les  seigneurs  soient  obligés  de  payer  h- 
délit  fait  par  les  lapins  à  tous  les  propriétaires  ou  fermiers  qui  "  cons- 
tateré  "   [sic]   un   délit  réel  )>  ^. 


1.  Vill.-Mar.,  p.  ?106. 

2.  Heiitr.,  p.  661. 
.3.  Haiitv.,  p.  635. 

4.  Vrigny,  p.  1120  ;  cf.  que  chaque  arpent  d'héritage  de  telle  nature  qu'il  soit,  "payasse  " 
chacun   un  prix   fixe   (Thillois,   p.   981). 

5.  Chenay,  443. 
G.  Gorm.,    p.    623. 


LES   FORMES  DE   CONJUGAISON  507 

Participes    présents,    adjectifs    verbaux    et    gérondifs.    

Nulle  trace  de  la  distinction  faite  entre  eux  par  la  langue  savante. 
On  les  met  tous  au  pluriel  et  au  féminin,  sans  souci  d'une  règle  incon- 
nue :  «r  "administration  de  la  justice  étantes  devenue"  difïicile»i; 
«  les  "  dures  servitudes  de  Bannalité  étantes  "  des  servitudes  nuisible 
à  tout  propriétaire  »  ^  ;  «  lequel  Gouvernement  ne  pourra  permettre 
Texportation  hors  du  royaume  que  de  la  quantité  "  excédente  la 
provision  "  pour  deux  ans  »  ^  ;  «  le  présent  fait  double  et  arrêté  en 
l'assemblée   générale   "  composante  le  tiers  état  de  la   paroisse"  »*. 

.l'ai  rencontré  le  gérondif  sans  en,  mais  très  rarement  :  «les  habi- 
tants de  la  communauté  de  Rônay  pour  le  Vermandois,  "  commen- 
çant par  les  vignerons  "  »  ^.  Il  arrive  que  la  préposition  ne  soit  expri- 
mée qu'urîe  fois  quand  deux  gérondifs  se  suivent  :  «  Cumières  n'a 
jamais  pu  se  soutenir  un  instant  qu'  "  en  contractant  des  dettes  et 
se  mettant  à  la  merci  "  des  agioteurs,  ces  odieuses  sangsues 
publiques  »  ^. 

L'influence  du  présent  amène  la  réformation  des  futurs  :  acquier- 
ront  ^,   éteignera^,  satisfairont  '. 

Dans  le  verbe  vouloir,  faut-il  croire  à  une  incertitude  sur  la  forme 
du  radical  ?  J'y  serais  assez  enclin.  On  trouve  d'une  part  un  indi- 
catif veuillent  et  un  subjonctif  veulent  :«  [le  moyen  d'éteindre  la  dette 
de  l'Etat  est  tout  trouvé]  si  le  Clergé  et  la  Noblesse  s'y  "  prêtent  et 
veuillent  "  bien  supporter  les  impôts  »  ^^  ;  «  des  campagnes  vastes 
et  spacieuses...  se  trouvent  totalement  détruites  ou  en  partie  par 
ces  maudits  animaux  sans  que  les  seigneurs  "  veulent  entrer  "  dans 
aucune  perte  ou  délits  causés  par  ces  susdits  lapins  »  ^^. 

EN  élément  intrinsèque  DES  VERBES.  —  En  cst  omis  dans  des 
locutions  où  il  fait  désormais  corps  avec  le  verbe  :  «  ainsi  voyez  "  où 
sont  les  villes  ",  où  les  grands  commerçants  sont  à  couvert  de  tous 
CCS  événements  »  i^.  Il  faut  comprendre  :  où  en  sont  les  villes,  considérez 
lavantage  des  villes. 

1.  Chauniu.,  O.,  p.  425. 

2.  Id.,   p.   433. 

o.  Cormoy.  Rom.,  p.   508. 

4.  Lav.,   p.   704. 

5.  Rosn.,  p.  865. 
(i.  Cum.,  p.  557. 

7.  Les  propriétaires  des  vignes  "  acquierront  "  un  bien  inestimable    (Rom.,  p.  857). 

8.  Ainsi  /«  mémoire  de  votre  règne  ne  "  s'éleignera  "  qu'à  la  fin  des  siècles  (Tinqueux, 
p.   992). 

9.  Et  que  Ciloiens  comme  nous,  "  ils  satisfairont  "  avec  nous  à  toutes  les  charges  de  l'État 
^S'-Br.,   p.   879). 

10.  Serzy,  p.  960. 

11.  Rosn.,   p.   867. 

12.  Ep.,   p.   610. 


508  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Le  se  des  réfléchis  et  pronominaux.  —  Le  se  caractéristique 
d'un  pronominal  ne  se  répète  pas  :  «  que  les  grandes  routes  "  se  fassent 
et  entretiennent  "  à  prix  d'argent,  levé  sur  tous  les  citoyens  indis- 
tinctement, surveillées  par  des  personnes  intègres  »  i. 

Les  auxiliaires.  —  On  trouve  être  pour  avoir.  Si  dans  certains 
cas  la  substitution  s'explique  parce  qu'on  veut  exprimer  un  état  2, 
ailleurs  il  s'agit  bien  nettement  d'une  action  ^. 

Le  contraire  est  du  reste  beaucoup  plus  fréquent  ;  je  veux  dire 
que  les  intransitifs  ont  une  tendance  visible  à  se  conjuguer  avec 
avoir,  sauf  à  faire  varier  le  participe  :  «  laditte  ferme...  "  a  resté 
inculte  "  pendant  un  an  »*  ;  «  le  peuple  du  tiers  état  en  seroit  soulagé 
parce  que  les  deux  autres  ordres  "  auroient  venus  "  à  leur  secours  »  ^  ; 
cf.  «  ces  deux  premiers  ordres  qui  "  n'ont  jamais  venus  "  au 
secours  de  l'État  »  «. 

AVOIR  DANS  les  pronominaux.  —  J'ai  trouvé  un  pronominal 
mal  conjugué  avec  avoir,  suivant  un  usage  très  répandu  dans  l'Est. 
et  d'ailleurs  commun  au  français  populaire  :  «  Boult  "  savant  révolté  "  »  '. 

Inutile  de  dire  qu'on  ignore  les  exigences  de  la  grammaire  clas- 
sique au  sujet  de  la  répétition  de  l'auxiliaire,  quand  le  temps,  le  mode, 
le  nombre  changent  ^,  ou  quand  être,  exprimé  une  première  fois,  n'est 
pas  auxiliaire  dans  le  premier  cas  et  le  deviendrait  dans  le  second*. 

L'article  dans  les  locutions  verbales.  —  Avec  le  verbe  con- 
courent les  locutions  verbales.  L'emploi  de  l'article  y  est  assez  irré- 
gulier. On  le  trouve  là  où  on  ne  l'attend  pas  :  «  la  communauté  a 
trouvé  "  l'avantage  d'achepter  "  une  maison  payable  en  six  années 
pour  le  logement  dudit  maître  d'écolle  »  ^^  ;  «  les  dixmes  étant  pour  le 
sacrifice  divin, les  églises  et  presbitaires  "  n'en  font-il  pas  la  partie"  »  ^^ 

Inversement  l'article  est  supprimé  contre  l'usage  général  :  «  des 
pauvres  qui  ne  pouvant  "  faire  frais  de  voyage  "  laissent  là  leur 
cause  quoique  juste  »  i^. 

1.  Moiirm.-I.-G.,  p.  777. 

2.  Maintenant  que  les  choses  "  sont  changées  "  de  face  (Vcrzy,  p.  10.35). 

3.  Cette  diminution  d'impôt  "  est  rejailli  "  sur  le  tiers  état  (Vil.-en-Tar.,  p.  1064). 

4.  Heutr.,  p.  660. 

5.  Ep.,  p.  607  ;  cf.  Poiit-F.,  p.  825. 

6.  Warm.,  p.  1125. 

7.  Bazancourt-s.-Suippc,  p.  249. 

8.  Que  la  justice  "  fut  rendue  dans  tout  le  royaume,  avec  les  mêmes  formalités  ;  et  les  affaires 
de  peu  de  conséquence  terminées  "  sur  les  lieux  par  l'assemblée  municipale  (Cliampfl.,  p.  400). 

9.  Au  receveur  de  la  Province,  qui  "  seroit  sous  la  garantie  et  choisi  par  les  IHtats  de  la  Pro- 
vince  "   (Vill.-Mar.,   p.    1108). 

10.  Bazancourt-s.-.Siiippc',   p.   253. 

11.  Ep.,  p.  608. 

12.  Wez,  p.   1134. 


CHAPITRE  X 
LE  VERBE  ET  SON  SUJET 

Absence  de  sujet.  —  Les  phrases  sans  sujet  exprimé  sont  extrê- 
mement  fréquentes. 

Quelquefois  on  peut  considérer  que  l'idée  de  ce  sujet  s'impose  ; 
elle  domine  tout  le  Cahier  :  «  le  timbre  est  encore  un  impôt  inique...  ; 
en  demande  la  suppression  »  ^  C'est  la  communauté  qui  parle. 
«  Outre  ce  droit  "  payent  la  dixme  en  vin  "  ;  "  payent  aussi  la  dixme  " 
pour  la  quinzième  partie  tant  des  volailles  que  des  bêtes  à  laine  et 
aussi  des  porcs  ;  ...  "  payent  "  aussi  tous  les  ans  à  la  Saint  Martin 
d'hiver...  ;  "  payent  "  aussi  un  autre  droit  qu'on  appelle  la  taille 
de  Pâques  »  2.  L'alinéa  a  un  titre  :  «  Droits  que  les  habitans  de  Pévy 
paient  à  MM.  Du  Chapitre  de  l'église  de  Reims  ».  On  n'a  pas  pris  la 
peine  de  les  nommer  à  nouveau. 

Dans  certains  Cahiers,  cinq,  six  phrases  se  succèdent  ainsi  sans 
sujet  exprimé  :  «  le  tabac  que  beaucoup  de  personnes  ne  peuvent 
se  passer,  est  d'une  cherté  considérable  et  très  mauvais  ;  "  en  demande 
la  suppression  "  »  ^. 

Bien  entendu  on  ne  s'inquiète  guère  si  le  sujet  antérieurement 
désigné  est  à  un  autre  nombre  que  celui  qui  devrait  être  devant 
le  verbe  :  «  "  pour  le  clergé  ecclésiastique,  perçoivent  des  revenus  de 
leurs  cures  "  pour  ne  contribuer  à  aucune  imposition  »  *. 

Il  suffît  qu'il  soit  impliqué  dans  ce  qui  précède  :  «  ils  languissent 
après  la  vente  de  leurs  denrées  que  le  plus  souvent  "  sont  obligés  " 
de  vendre  à  très  vil  prix  »  ^. 

Ailleurs  le  sujet  se  supplée  par  ce  qui  a  été  dit  antérieurement.  On 
réclame  pour  le  «  vigneron  traité  moins  favorablement  que  le  labou- 
reur »,  on  ajoute  :  «  vivant  sur  le  même  sol,  cultivant  la  même  terre, 
et  son  travail  n'étant  pas  moins  utile  à  l'état,  ne  doivent[-ils]  pas 
jouir  des  mêmes  avantages  »  ^  ? 


1.  Verzcnay,  p.  1028. 

2.  Pévy,   p.   810. 

.3.  Verzenay,   p.   1027. 

4.  Janv.,    p.    677. 

5.  Rosn.,  p.  865. 

6.  Beaumont-s.-Vesle,  p.  258. 


.110  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Comparez  :  «  pour  ce  qui  regarde  l'état  de  tous  les  habitants  de 
notre  paroisse  et  communauté,  "  sont  tous  "  manouvriers  travaillant 
à  la  culture  de  la  vigne  »  i. 

Avec  la  morphologie  rudimentaire  et  fautive  qui  se  rencontre  si 
souvent,  la  phrase  devient  ou  équivoque  ou  totalement  incom- 
préhensible. Bornons-nous  à  quelques  exemples  :  «  il  a  quatre  de  nos 
habitants  qui  ont  offert  de  payer,  et  ils  ont  été  assignés,  et  ils  ont 
comparu,  avons  réitéré  les  offres  de  payer  ce  droit,  si  au  cas  il  est  dû 
aux  dits  sieurs  du  Chapitre,  mais  avant  qu'il  leur  soit  au  préalable 
montrés  des  titres  fondamentales  »  ^.  Faut-il  entendre  :  «  nous  avons  »  ? 
Non.  On  a  voulu  dire  :  «  ils  ont  ». 

Même  embarras  quand  le  sujet  change  :  «  les  representans  demandent 
la  diminution  du  sel,...  que  les  gabelles  soient  révoquées,  que  le 
sel  soit  marchandise,  révoque  les  gardes,  ainsy  que  tous  les  employés 
à  ce  sujet»  3.  Ce  n'est  pas  eux  qui  peuvent  révoquer,  ils  demandeni 
qu'on  révoque.  Comparez  :  «  un  pauvre  particulier  fera  l'acquisi- 
tion d'un  terrain...  y  fera  bâtir  une  petite  chaumière,  quelque  fois 
sera  revendue  en  peu  de  tems,  l'acquéreur  sera  tenu  à  ses  droits  de 
vente»*.  C'est  la  chaumière  qui  sera  revendue.  Cf.  «  les  ventes  ne 
pouvant  être  faites  que  par  le  ministère  des  dits  huissiers  priseurs, 
lesquels  par  la  volubilité  de  leur  acte  et  expédition  emportent  la 
majeure  partie  de  ces  ventes  et  souvent  ne  suffisent  pas  »  ^. 

L'infinitif  sans  sujet.  —  L'infinitif,  malgré  les  règles  de  la  gram- 
maire logique,  était  encore,  même  chez  les  meilleurs  auteurs  du 
temps,  construit  avec  une  grande  liberté. 

Sans  sujet  propre,  les  infinitifs  avaient  pour  sujet  un  complément  : 
«  ces  sortes  de  chicanes  ruinent  les  parties  avant  "  d'obtenir  "  justice  »^. 

Infinitifs  a  sujets  indéterminés.  —  Type  :  les  Bois  prêt  à 
Couper  ''  ;  ce  sont  des  bois  prêts  pour  qu'on  les  coupe.  Cette  construc- 


1.  Janv.,  p.  678  ;  cf.  Nos  déciniateurs  sont  Messieurs  les  chanoines  de  la  Trinité  de  Chaulons 
"  anciennement  ne  prenoienl  "  que  quatre  pintes  et  demi  de  vin  par  poinçon  (Trépail,  p.  1001, 
art.  13»)-  Comparez,  à  l'article  11°  :  ...ils  ont  obtenus  des  partages  et  triages...,  les  pauvres 
habitants  ne  pouvaient  pas  être  à  la  suite  de  leurs  procès,  ainsi  que  ces  Messieurs  à  cause  de 
leur  pauvreté.  Ainsi  "  peuvent  contribuer  beaucoup  aux  besoins  de  l'État  "  (ib.)  ;  après 
la  reconnoissance  de  tous  les  vins,  si  les  commis  en  trouvoient  quelques  bouteilles  [sic]  de  plus 
que  la  reconnaissonce  [sic]  "  feraient  un  procès  qui  confisquerait  le  supplément  "  pour  avoir 
l'amende  qui  quelquefois  serait  plus  forte  que  la  récolle  (Verzenay,  p.  1023). 

2.  Bourg.-l.-R.,   p.  346. 

3.  Bil.-l.-G.,  p.  318-319. 

4.  Isl.,  p.  670. 

5.  Marf.,  p.  739. 

6.  S'-Masm.,   p.   914. 

7.  Chaumu.,   O.,   p.   430. 


LE   VERBE   ET  SON   SUJET  oH 

tion  était  déjà  répandue  partout.  On  peut  seulement  remarquer 
que  nos  textes  l'étendent  et  la  généralisent  :  «  les  habitans...  se  réfèrent 
au  cahier  général  du  tiers  état,  du  bailliage  royal  de  Reims,  le  tout 
"  sauf  à  augmenter,  ou  à  corriger"  dans  le  cours  des  États  Généraux»  i  ; 
«  cela  procureroit  aux  pauvres  un  avantage,  d'augmenter  sa  salai- 
son de  chair,  fromage,  et  autres  denrées  "  propres  à  saler  "  »  2  ;  «  sup- 
plier sa  Majesté...  De  fixer  une  somme  à  laquelle  les  dépens  seroient 
arrêtées  "  sans  pouvoir  l'outrepasser  "»  ^  ;  «  un  droit  de  surcens  qui  est 
de  dix,  douze  ou  vingt  sols  par  chaque  verge  des  terrains,  des 
maisons  et  vergers  "  disposés  à  bâtir  et  pour  les  terres  disposés  à 
planter  des  vignes  "  vingt  sols  par  quartel  »  *. 

Infinitif  complément  de  préposition  ayant  son  sujet  propre. 
—  Type  :  j'ai  cueilli  des  haricots  pour  moi  cuire.  C'est  une  cons- 
truction commune  dans  l'Est  de  la  France  :«"  pour  eux  avoir  deux 
liards  ",  ils  en  font  coûter  vingt  sols  aux  vignerons  »  ^. 

Les   exemples   sont  rares.   Pourquoi  ? 

Participes  sans  sujet.  —  Voici  en  ce  genre  ce  que  j'ai  trouvé 
de  plus  hardi  :  «  des  terres  qui  sont  incultes...  et  dont  ils  s'y  en  trouvent 
beaucoup  qui  n'ont  jamais  été  mis  en  valeur,  "  comme  n'étant  pas 
sure  de  jouir  de  leur  travail  "  »  (=  ce  sont  les  laboureurs  qui  ne  sont 
pas  sûrs  de  jouir  de  leur  travail)  ^. 

L'accord  en  nombre.  —  Dans  nombre  de  cas,  l'accord  du  sujet 
et  du  verbe  ne  se  fait  pas  :  "  ceux  qui  la  loue  ".  Mais  ce  peuvent 
être  des  fautes  d'orthographe. 

Les  bestiaux  forment  le  bétail.  Le  verbe  dont  bestiaux  est  sujet 
reste  parfois  au  singulier  :  «  "  la  classe  indigente...  pourra  conserver 
les  bestiaux  nécessaires  à  la  culture,  il  fournira  "  davantage  à  l'amen- 
dement »  '. 

L'accord  de  l'attribut.  —  Dans  certains  cas,  il  semble  que  le 
rapport  entre  attribut  et  sujet,  quoique  d'une  extrême  clarté,  ne 
soit  plus  aperçu  :  «  "  la  plupart  des  cultivateurs  dans  le  tiers  ordre  ne 

1.  La  Neuv.-l.-C,  p.  690. 

2.  Prunay,  p.  834-835. 

3.  Rom.,   p.  858-859. 

4.  Verzenay,  p.  1021. 

5.  Trépail,  p.  1000.  Comparez  le  passif  :  on  demande...  qu'ils  abandonnassent  une  partie 
des  rivières  "  pour  la  pêche  de  cette  partie  être  louée  "  au  profit  de  la  paroisse  (S'-Masmes, 
p.  914). 

6.  Chenay,  p.  443. 

7.  Villers-All.,  p.  1076. 


:si-2  HISTOIRE  DE  LA  L ANGLE  FRANÇAISE 

sont  que  le  fermier  "  des  nobles  et  du  clergé  y>^.  Mais  il  faut  peut-être 
lire  :  les  fermiers. 

Invasion  de  -ont,  -iont.  —  Venues  de  la  première  personne,  ces 
flexions  gagnent  la  troisième.  On  trouve  à  la  place  de  -ent  de  la  3®  per- 
sonne, à  l'indicatif,  -ont  ^;  au  conditionnel ^  et  au  subjonctif*,  -iont. 

La  preuve  qu'on  a  bien  affaire  U  une  confusion  de  personne,  c'est 
que  aidons  remplace  avaient  [ont)  :  «  employés  [de  la  gabelle]  qui  nous 
viennent  interrompre  jusque  dans  nos  armoires,  et  saloirs,  etc.,  sans 
attention  de  replacer  les  affaires  comme  "  ils  les  avons  trouver  "  »  ^  ; 
«  nous  avons  pour  cet  effet  présenté  requête  à  M'"^  du  Bureau  inter- 
médiaire de  notre  élection  signé  de  la  plupart  des  habitants.  "  M'^ 
du  Bureau  avons  différer  "  à  nous  authorizer  vu  les  frais  d'amortis- 
sement qu'il  falloit  payer  sur  laditte  maison,  ainsi  que  les  droits  dus 
au  Seigneur  »  *. 

L'accord  en  personne.  —  On  trouve  la  3®  personne,  payent, 
peuvent,  avec  nous  sujet,  quand  un  nom  en  apposition  suit  le  pronom  : 
«"  nous  habitans  payent  "  comme  tous  le  [s/c]  autres  de  la  campagne 
]>lus  des  deux  tiers  de  nos  revenus  au  Roy  »  ^  ;  «  nous  nous  plaignons... 
attendu  que  "  nous  autres  pauvres  artisans,  ne  peuvent  "  avoir  de 
grains  pour  de  l'argent  »  *. 

L'inverse  n'est  pas  moins  probant,  or  il  se  rencontre;  ord  se  subs- 
titue à  avons  :  «  "  nous  habitans  ont  "  l'honneur  de  vous  représenter 
que  nous  payons  tous  les  ans  »  ^  ;  «  à  l'exception  de  la  banalité  que 
"  nous  n'ont  pas  "  ché  nous  [sic],  nous  sommes  tenus  à  tout  le  reste»  ^"'. 

Les  impersonnels.  —  Il  y  a,  où  la  prononciation  de  il  en  i  (y) 
devait  forcément  amener  des  confusions,  se  trouve  sous  la  forme  il 
a  (prononcé  i  a  ?)  «  "  il  a  quatre  "  de  nos  habitants  qui  ont  offert  de 
payer  »  (comprenez  :  qui  ont  refusé  de  payer)  ". 


1.  Brim.,  p.  357. 

2.  Faire  payer  ceux  qui  les  fréquentent  [les  routes]  et  qui  très  souvent  "  contribuant  [sic]  pour 
bien  peu...  à  leur  entrelien  "  (Beaumoiit-s.-Vcslc,  p.  263). 

3.  Qu'ils  soyent...  obligés  de  uisiter...  les  ouvrages...  [les  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées], 
(7s  verions  par  là  si  les  entrepreneurs  suivent  la  condition  (Mourm.-I.-P.,  p.  781). 

4.  Pour    que   l'administration    soit  connue  "o/în  que  les  dites  communautés  puissions  "  y 
faire  les  observations  qu'elles  voudront  (Marf.,  p.  745). 

5.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  253. 

6.  Ib.,  p.  253. 

7.  Sav.,   p.   938. 

8.  Janv.,  p.  678. 

9.  Bil.-l.-G.,  p.  319. 

10.  Sapicourt,   p.  925. 

11.  Bourg.-l.-R.,  p.  346. 


LE   VERBE   ET  SON   SUJET  513 

Lui  étant  souvent  prononcé  li,  on  l'écrit  aussi  pour  y  [il  lui  a)  : 
«  tous  gens  d'église  possédant  les  deux  tiers  de  ce  qu'  "  il  lui  a  de 
meilleur  "  en  bien  »  ^. 

Sujet  de  l'impersonnel.  —  Parmi  les  impersonnels  sans  sujet, 
à  l'ancienne  mode,  je  n'ai  guère  trouvé  que  faut  :  «  le  terroir  est  un 
terrain  très  difficile...,  "  faut  six  chevaux  "  régulièrement  pour  mon- 
ter les  fumiers  aux  terres  ;  "  faut  observer  "  aussi  que...  »  -. 

IL  EST  et  il  y  a.  —  Les  observations  qui  suivent  ne  doivent  pas 
trouver  place  dans  le  tableau  que  je  présente. 

J'ai  trouvé  une  fois  quil  soit  pour  quil  y  ait  :  «  les  habitans... 
demandent  :  "  qu'il  soit  un  seul  et  unique  impôt  "  représentatif  de 
tous  ceux  dont  ils  sont  accablés  »  ^. 

IL  ET  CE.  —  //  apparaît  encore,  comme  dans  la  langue  plus  ancienne, 
là  où  ce  l'avait  remplacé  :  «  "  il  seroit  un  grand  bien  "  pour  le  peuple..., 
si  on  rendoit  une  coutume  vmiverselle  dans  tout  le  royaume  »  *  ; 
«  des  religieux  qui  ont  fait  vœu  de  pauvreté,  ont  des  vassaux  et  sont 
seigneurs,   "  sont-ce  leur  état;  n'est-il  pas  un  abus  intolérable  "  »  ^. 

.\CC0RD    AVEC    LE    SUJET    REEL    DES    IMPERSONNELS.    L'attribut 

(ou  sujet  réel)  des  impersonnels  exerce  visiblement  une  action  sur 
le  participe,  qui  prend  le  genre  et  le  nombre  de  cet  attribut  :  «  qu'  "  il 
soit  faite  une  réforme  "  et  une  amélioration  dans  la  justice  »  *  ;  «  qu'  "  il 
soit  faite   une   déduction  "   des  deniers  royaux  dans  notre  pays  »  '. 

Impersonnels  au  pluriel.  —  L'impersonnel  se  rencontre  par- 
fois au  pluriel  :  «  tant  de  pauvres  pères  de  famille,  leurs  femmes  et 
leurs  enfants  sont  sans  assistance  et  particulièrement  de  ne  savoir 
ni  lire,  ni  écrire...  "  ils  doivent  y  avoir  des  écoles  "  gratuites  pour 
eux  »  ^. 

1.  Courmel.,  p.  540  ;  comparez,  un  peu  plus  loin,  même  page  :  culbutant  tout  ce  qu'  "il 
lui  avait  "  dans  des  maisons...  il  venait  dérangé  tout  ce  qu"'  il  lui  avoil  "  dans  leur  salloir. 

2.  Pévy,  p.  811. 

3.  La  Neuv.-l.-C,  p.  689. 

4.  Ep.,   p.   612. 

5.  S'-Th.,  p.  921. 

6.  Sapigneul,  p.   930. 

7.  Ep.,   p.   610. 

8.  Coure,  et  Roc.,  p.  537. 


Histoire  de  la  Langue  française.  X. 


33 


CHAPITRE   XI 
LE   TEMPS    ET   LA    MODALITÉ 

Les  formes  a  sens  perfectif.  —  L'achèvement  de  raction  se 
marque  à  l'actif  par  des  locutions  comme  finir  de  payer.  Peuvent - 
elles  et  doivent-elles  passer  au  passif  :  la  maison  est  finie  de  payer  ? 
Un  instinct  invincible  pousse  la  langue  populaire  à  établir  cette 
correspondance.  Elle  s'étend  à  d'autres  cas  :  «  les  frais  du  sacre  de  sa 
Majesté  "  ayant  été  retardés  d'être  payés  "  par  différentes  opposi- 
tions »  1. 

AFFIRMATION,   INTERROGATION,   NÉGATION 

Affirmation.  —  On  répond  par  oui  à  une  question  négative  : 
«  "  n'est-il  pas  possible  de  les  diminuer  ?  Ouy,  sans  doute  "  »  ^. 

Dans  les  questions,  quoi  est  en  concurrence  avec  que  :  Quoi  faire  ? 
«  "  Quoi  donc  faire  "  pour  remédier  aux  obligations  du  gouvernement  »  ^. 

Naissance  de  t-il.  —  On  voit  se  former  l'interrogatlf  t-il  :  «  les 
sacrifices  et  les  prières  que  le  clergé  offre  à  Dieu  ne  sont  ils  pas  pour 
tous  les  hommes  et  pour  tous  les  biens  de  la  terre,  "  dans  ce  cas  il  y 
en  a  t-il  "  qui  n'en  ont  pas  besoin  «  *  ? 

Négation.  —  Pa.s  manque  :  «  chaque  fois  "  les  frais  ne  manque- 
roient  d'absorber  "    le   prix  »  ^. 

Ne  manque  :  «  "  les  commis  au  sel  persécutent  pas  moins  "  le 
restituteur  de  gabelles  que  le  commis  aux  aydes  »«;  u  et  "  l'on  nous 
donne  du  sel  qu'à  6  heures  du  soir  "  »  ^  ;  «  ces  religieux  et  autres  sont 
connus  sous  le  nom  de  décimateurs  et  "  ils  le  sont  pas  par  leur  con- 
tribution "  aux  charçres  de  la  communauté»*;  «    des  montagnes... 


1.  Chaiirmi.,   P.,  p.    1.3.5. 

2.  Champil.,    p.    410. 

3.  Lav.,  p.  699. 

4.  Beine,  p.  268  ;  cf.  Kp.,  p.  608,  qui  reproduit  à  peu  pr^s  exactement  la  même  phrase. 

5.  Verzy,  p.  1040. 

6.  Or.,  p.  795. 

7.  Sapicourt,  p.  926. 

8.  Vill.-Franq.,  p.   1094. 


].E  TEMPS  ET  LA  MODALITE  Mo 

qui  donne  de  la  pente  aux  eaux  "  qui  arrivent  que  trop  souvent  " 
par  des  nuées  «  ^  ;  «  tels  soulagemens  pour  le  peuple,  que  puisse 
procurer...,  "  les  vues  qu'on  se  propose  pour  le  bien  public  en  seront 
toujours    qu'imparfaitement   remplis  "»  2. 

NE  PAS  CRISTALLISÉ.  —  Ptts  se  rencoiitre  avec  un  verbe  qui  a  pour 
sujet  personne  :  «  la  procédure  qui  est  aujourd'hui  un  dédale  "  dont 
])ersonne  ne  connaît  pas  les  issues  "  >■)  ^.  Ne...  pas...  se  trouve  dans  une 
phrase  qui  contient  deux  ni  :  «la  vente  qui  "  n'est  pas  sujette  ni  à  la 
taille  ni  à  la  capitation  »  '. 

RIEN  EMPLOYÉ  SANS  Ai?. — «  Que  Ics  troupcs...  au  lieu  de  les  laisser 
croupir  et  "  s'énerver  à  rien  faire  "  dans  les  garnisons  »  ^  ;  «  il  est 
tems  et  plus  que  tems  de  mettre  un  frein  aux  hautes  et  injustes  pré- 
tentions de  ces  trop  superbes  ecclésiastiques  "  qui  mangent  à  rien 
faire  le  fruit  "  des  pauvres  du  peuple  »  ^. 

Ne  se  rencontre  après  défendre  :  défendre  de  ne  rien  recevoir  :  «  qu'ils 
soient  [les  curés]  obligé  de  faire  toutes  les  fonctions  de  leurs  Minis- 
tère gratis  avec  "  délîence  de  ne  rien  Recevoir  "  »  ^  ;  —  après  à  moins 
que  :  «  sans  que  l'exportation  soit  permise  hors  du  royaume.  "  à  moins 
qu'il  n'y  ait  surabondance  "  considérable  »  ^. 

OiN     JOINT     DEUX     TERMES,      l'uN      NÉGATIF,    l'aUTRE     POSITIF.     

«  paroisses  dans  lesquelles  "  on  compte  peu  de  pauvres  ou  point  du 
tout  "  ))  *  ;  «  un  million  de  manouvriers  "  sans  biens  ou  très  peu  "  »  i". 

1.  Bil.-lc-G.,  p.  317-.318. 

2.  Hautv.,  p.  642. 

3.  Pargny,   p.   803-804. 

4.  Veizenay,  p.  1022. 

5.  Meify,  p.  752  ;  —  phrase  reproduite  incorrectement,  Chenay,  p.  442. 

6.  Pont-F.,  p.  823. 

7.  Cliaumu.,  O.,  p.  436. 

8.  Chenay,  p.  443. 

9.  Hautv.,  p.  646. 
10.  Rilly,  p.  848. 


CHAPITRE   XII 
LA    PORTÉE    DE    L  ACTION.    -    L  OBJET 


Verbes  deveîsant  objectifs  en  prenant  le  sens  factitif.  — 
Observer  doit  être  cité  en  tête  de  tous.  Il  est  pour  ainsi  dire  dans  tous 
les  Cahiers  :  observer  quelque  chose  à  quelqu  un  :  «  les  soussignés  croient 
devoir  "  observer  que  le  pauvre  habitant  de  la  campagne  "...  »  ^  ; 
«  tous  les  habitants...  "  observent  que  toutes  leurs  maisons  et  bâti- 
ments ayant  été  renversés  et  entièrement  détruits  "...  »  '^. 

Derrière  obsen'er,  il  faut  citer  entrer  et  périr  :«  le  peuple...  désire... 
la  liberté  "  d'entrer  dans  toutes  les  villes  du  royaume  toutes  sortes 
de  marchandises  "  sans  payer  aucunes  entrées  »  ^. 

Périr  est   plus   nouveau  :  «  des   étrangers,  qui  viennent   fouler   et 

périr  les  empouilles  des  cultivateurs  "  »  ^  :  cf.  «  le  règlement  des 
ordonnances  des  dixmes...  donne  souvent  occasion  "  à  périr  les 
grains  "  par  des  nuées  qui  surviennent  »  ^. 

Intransitifs  devenus  objectifs  directs.  —  Citons  dans  nos 
textes  opter  :  «  il  se  trouve  donc  réduit  jusqu'à  cette  fatale  extré- 
mité (crise  affreuse)  d'  "  opter  ou  la  potence  ou  la  famine  "  n  ^  ;  «  [les 
ecclésiastiques  possesseurs  de  deux  ou  plusieurs  bénéfices]  seront 
tenus  "  d'opter  dans  le  délay  de  six  mois  celui  qu'ils  jugeront  à  pro- 
pos de  garder  "  »  ^  ;  «  que  ceux  qui  posséderont  deux  bénéfices  simples 
ou  plusieurs  soient  tenus  d'  "  opter  celui  qu'ils  jugeront  à  propos 
de  garder  "  o  *. 

Cf.  plaider  :  «  les  particuliers  par  respect  n'osent  pas  les  "  plaider  " 
[les  seigneurs]  »  '  ;  contribuer,  délibérer  :  v  les  dits  seigneurs  comme  dixme 
perçoivent  deux  seizième  de  la   dixme  de   notre   territoire,   sans   y 


1.  Beauniont-s.-Vesle,  p.  26^. 

2.  Fcrr.,  p.  618;  cf.  Les  M.,  p.  7011;   Pariïny,  p.  8(M)  ;   S'-r<:t.,  p.  888;  Sept-S.,  p.  948; 
Tramery,  p.  996. 

3.  Aumén.-l.-Gr.,  p.  235. 

4.  Bourg.-l.-R.,  p.  347. 

5.  Or.,  p.  796. 

6.  Coiircelles,   p.   .522. 

7.  Ciim.,  p.  578. 

8.  Ib.,  p.  587. 

9.  Coure,  et  Roc,  p.  535. 


LA   PORTEE   DE   L'ACTION.  —  L'OBJET  517 

"  contribuer  aucun  frais  ",  ni  "  délibérer  aucun  denier  "  pour  impo- 
sitions »  ^  Contribuer,  plaider  sont  peut-être  anciens. 

Transitifs  employés  intransitivement  :  «  viennent  à  cinq  ou 
six  personnes  et  leurs  chiens  "  parcourir  dans  les  empouilles  "  et  qui 
deviennent  un  tort  considérable  »  ^  ;  «  des  gens  connus  sous  le  nom 
d'employés...  ils  ont  également  la  commission  d'  "  inspecter  sur  le 
tabac  "  »  ^. 

Absence  de  l'objet  pronom.  —  «  Diminuer  le  prix  du  sel  ou  du 
moins,  "  si  les  besoins  urgents  de  l'état  ne  permettent  pas  dans  ce 
moment  cy  "...,  de  leur  faciliter  les  moyens  de  se  procurer  cette 
denrée  d'absolue  nécessité  »  *  ;  «  faire  maintenir  une  police  rigoureuse, 
afin  d'engager  les  laboureurs  et  autres  qui  ont  des  grains  à  "  y 
mener  "  »  '^  ;  «  que  le  sel  soit  reporté  au  prix  de  1680  ;  qu'il  serait 
peut-être  plus  convenable  de  "  rendre  marchand  "  »  *  ;  «  et  ont  "  les 
comparants  sachant  ",  signé  après  lecture  faite»  "  ;  «  les  décimateurs 
sont  en  usage  de  prendre  une  dixme  injuste...  "  ils  exigent  aussi  sur 
les  porcs  "  et  sur  la  volaille  de  toute  espèce  »  *. 

Réfléchis  pronominaux  et  simples.  —  Notons  ici  deux  emplois 
curieux  de  verbes  pronominaux  :  «  puisse  la  bonté  paternelle  du 
Monarque  bienfaisant...  exaucer  les  vœux  qu'ils  font  "  pour  s'en 
voir  naître  la  tranquilité  qu'ils  espèrent  "  ))^  ;  «  tout  le  peuple  n'a 
qu'à  "se  féliciter  du  Roi  de  l'établissement  des  municipalités"»". 

Compléments  des  locutions  verbales.  — -  La  règle  de  Vaugelas 
d'après  laquelle  on  ne  doit  pas  rapporter  de  compléments  aux  noms 
sans  articles  est  violée  :  «  seulement  dans  le  dessein  de  répondre  aux 
vues  de  sa  Majesté,  la  suppliant  très  humblement  d'y  "  avoir  égards 
qu'elle  jugeroit  convenables  "  »  ^^. 

1.  Janv.,   p.   677. 

2.  Pom.,  p.  820. 

3.  Sept-S.,  p.  946. 

4.  Beauniont-s.-Veslc,   p.   262. 

5.  Champi.,  p.  404  ;  il  faut  sans  doute  entendre  :  (i  les  i/  mener. 

6.  Dizy,  p.  593. 

7.  Nogent,  p.   790. 

8.  .S'-Hil.,  p.  892. 

9.  Marf.,  p.  746. 

10.  Wez,  p.  1136. 

11.  Sermiers,  p.  9.57. 


CHAPITRE    XIII 
CONSTRUCTIONS   DIRECTE    ET   INDIRECTE   DE   L  OBJET 

Objet  indirect  au  lieu  de  l'objet  direct.  —  Il  y  a  peu  décompte 
à  tenir  de  constructions  telles  que  espérer  à,  construction  ancienne 
et  encore  classique  ^.  Eçiter  à,  qui  se  dit  encore  dans  la  marine,  est 
sans  doute  aussi  un  archaïsme  '^. 

S'approprier  de  est  également  ancien  :  «  cet  officier  qui  est  éloigné 
de  quatre  à  cinq  lieues  "  s'approprie  d'une  partie  des  dits  meubles  " 
en  percevant  des  droits  »  '■^. 

Mais  d'autres  constructions  semblables  sont  à  noter  :  nécessiter  à  : 
«l'Impôt  du  droit  d'aide  "  nécessite  par  sa  perception  à  une  dépense 
énorme  "  à  prélever  sur  son  produit  »  *  ;  — ■  obliger  à  quelquun  : 
«  "  obliger  aux  seigneurs  à  avoir  "  sur  les  lieux  des  officiers  de 
justice...  »  5  :  —  occasionner  à  quelque  chose  :  «  que  les  dîmes  ne  soient 
plus  à  l'avenir  perçues  en  nature...  raison  qui  "occasionne  à  des  grands 
procès"  entre  les  pasteurs  et  leurs  ouailles»^;  —  supporter  à  m  pour 
"  supporter  à  tous  les  besoins  "  de  l'Etat  »  ''  ;  —  et  surtout  surmonter  à  , 
qui  est  commun  :  «  la  charité  les  y  obligent  pour  "  surmonter  à  tous 
les  besoins  "  de  l'Etat  »  ^  ;  «  pour...  "  surmonter  à  toutes  les  difficul- 
tés ",  relativement  aux  finances  »  "  ;  «  pour  remédier  au  mal  que 
souffre  le  tiers  état  par  les  impôts  qu'il  supporte  et  "  surmonter  à 
toutes  les  difficultés  "  relativement  à  l'état  des  finances  »  ^". 

Ajoutons  à  cette  liste  quelques  objets  construits  avec  de  :  «  il  est 
aussi  important  de  "  faire  connaître  de  la  propriété  "  que  peuvent 
avoir    des    particuliers  »  ^^  ;    «    les    pauvres    habitants    sont    presque 

1.  Celle  province  a  donc  droit  "  d'espérer  a  de  grands  mcnageniens"  dans  les  impôts  (S'- 
Mart.,  p.  904). 

2.  Pour  "  éviter  à  beaucoup  de  procès  "  (Bcine,  p.  275).  —  Notez  l'expression  :  éviter  à 
frais  :  étant  obligé  pour  "  éviter  à  frais  "  [sic]  de  retourner  chez  luy  (Les  P.-Log.,  p.  721)  ; 
pour  "  éviter  ù  frais  ",  et  afin  d'éviter  les  tracasseries  et  les  procès  (Oiiaiim.,  P.,  p.  430). 

.3.  Pnmay,  p.  836. 

4.  Coulom.,  p.  515. 

5.  Champi.,  p.  405. 

6.  Germ.,  p.  622. 

7.  Ep.,  p.  607. 
.S.  Beine,  p.  267. 

il.  Ceine,  p.  267  ;  cf.  même  phrase  exacteiiu'iit  :  lip.,  p.  007. 

10.  Pont-F.,  p.  825. 

11.  Mont-s.-C,  p.  769. 


CONSTRUCTIONS  DIRECTE  ET  INDIRECTE  DE  L'OBJET  519 

tous  journaliers,  "de  quoi  l'on  peut  prouver"  par  le  cadastre  »  ^ 
Voici  des  objets  de  forme  exceptionnelle  :  «  "  nous  insistons  à  ce 
qu'ils  soient  contribuables  "  à  proportion  de  leurs  facultés  aux  impôts 
royaux  [les  religieux  de  l'abbaye  de  Saint-Basle]  »  -. 

Compléments  d'objet  des  impersonnels  actifs  et  passifs.  — 
Il  est  très  important  de  remarquer  que,  derrière  les  verbes  et  expres- 
sions impersonnelles,  le  «  sujet  logique  »  n'est  ni  plus  ni  moins  qu'un 
complément  d'objet.  On  peut  discuter  sur  une  phrase  comme  :«"  il 
est  incroyable  le  tort  "  que  nous  font  ces  animaux  dans  nos  grains  de 
toutes  espèces  »  ^  ;  —  ou  encore  :  «  nous  croions  indispensable  d'ordon- 
ner qu'  "  il  réside  un  prêtre  dans  chaque  paroisse  "  »  *.  Mais  d'autres  ne 
peuvent  s'expliquer  par  les  théories  ordinaires.  Ainsi  le  verbe  imper- 
sonnel passe  souvent  au  passif  :  «  qu'il  plaise  à  sa  Majesté  qu'  "  il 
soit  donné  les  charges  publiques  "  aux  mérites,  aux  talents  »  ^  ; 
«  Sa  Majesté  connoît  la  cherté  des  denrées  de  première  nécessité  ;  il 
seroit  bien  à  désirer  qu'elles  soient  diminuées,  qu'  "  il  soit  fixé  le 
nombre  des  feux  "  brûlans  dans  chaque  maison»®;  «  "  il  est  possédé 
par  le  Seigneur  de  Verzenay  environ  sept  cents  arpents  "  de  bois  »  ^  ; 
«  "  il  seroit  conservé  l'administration  "  du  domaine  »  ^. 

Notons  enfin  un  curieux  emploi  de  l'infinitif  derrière  impersonnel  : 
«  il  est  arrivé  plusieurs  foi"*  que  par  la  rigueur  de  l'hiver  "il  s'est 
trouvé  des  enfans  mourir  "  en  allant  recevoir  le  S*^  Sacrement  de 
baptême  »  '. 

L'infinitif  objet  sans  les  prépositions  ordinaires.  — «  Nous 
reconnaissons  volontiers  la  dette  de  l'Etat  et  "  promettons  y  faire 
honneur  "  selon  notre  pouvoir  »  ^°  ;  «  que  chacun  "  consent  supporter 
les  fardeaux  "  de  l'Etat  à  raison  de  ses  facultés  »  "  ;  «  le  tout  seroit 
exactement  versé  dans  les  coffres  du  Roy,  par  la  voye  que  sa  Majesté 
"  jugeroit  à  propos  indiquer  "  aux  dites  inunicipalités  »  ^'^  ;  «  ne  voit- 
on  pas  qu'ils  "  cherchent  par  cet  artifice  attribuer  aux  sièges  Royaux  ", 


1.  Sapicourt,  p.  924;  peut-être  ici  peut-on  entendre  :  au  sujet  de  quoi. 

2.  Verzy,  p.  1036. 

3.  Or.,  p.  795. 

4.  S'-Br.,  p.  881. 

5.  Ormes,  p.  79.Ô. 

6.  Sacy,  p.  874. 

7.  Verzenay,   p.   1022. 

8.  Vill.-Mar.,  p.   1109. 
».  Thil,  p.  977. 

10.  Ep.,   p.   607. 

11.  Hautv.,  p.  636. 

12.  Heutr.,  p.  661. 


520  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

toutes  autres  afl'aires  »  ^  ;  «  il  ne  seroit  "  plus  question  que  réprimer 
certains  abus  "  »  ^. 

Consentir  d'aller,  préférer  de  voir  sont  tout  à  fait  classiques.  On 
les  retrouve  sans  cesse  dans  les  Cahiers  ^. 

Autoriser  quelquun  de  quelque  chose  se  rencontre  parfois  dans  l'an- 
cienne langue.  On  trouve  dans  nos  textes  :  autoriser  de  faire  *. 

Condamner  de  faire  se  trouve  au  xvi^  siècle.  De  même  ici  *. 

Interdire  quelquun  de  sa  charge  était  usuel.  On  étend  la  construc- 
tion :  «  les  "  interdire  de  faire  les  fonctions  de  procureur  "  et  postu- 
lants [les  notaires  royaux]  »  ®. 

A  POUR  DE  DEVANT  INFINITIF.  —  Etre  uisé  à,  achcver  à,  requérir 
à  :  «  car  "  il  est  aisé  à  le  démontrer  "  et  nous  le  pouvons  »  ^  ;  «  les 
traitants  "  ont  achevé  par  leurs  injustices  à  le  ruiner  "  »  ^  ;  «  ils 
"  requièrent  à  être  autorisé  "  à  être  remboursés  »  ®. 

Objet  conjonctionnel.  --  J'ai  constaté  l'absence  de  que.  Simple 
lapsus  probablement  :«  on  pourroit  aussy  "  ordonner  lors  de  certains 
événements  comme  mariages,  mortuaires,  il  y  auroit  "  une  rétribu- 
tion en  faveur  des  pauvres  );  i". 

Plusieurs  objets  de  diverse  nature  derrière  un  verbe.  — - 
«  ...  Pour  rendre  plus  de  splendeurs  aux  campagnes  et  "  les  animer  à 
la  culture  et  à  rester  chacun  chez  soi  ",  le  seul  moyen  c'est  d'assujet- 
tir toutes  les  villes  aux  mêmes  impôts  ^^  »  ;  «  nous  prions  sa  Majesté 
d'interdire  aux  ecclésiastiques  "  tout  commerce  quelconque,  de  ne 
faire  valoir  aucunes  fermes,  ni  dixmes  ",  ne  devant  faire  autre  que 
leur  état  ecclésiastique  »  ^^. 

Un    seul    verbe    a    plusieurs    objets,    un    pronom    d'abord, 

1.  Wez,  p.  1136. 

2.  Witry,  p.  1143. 

3.  Une  fois  que  le  Clergé  et  la  Noblesse  "  auront  consenti/  d'être  assujettis  "  sans  distinction 
de  propriété  à  l'impôt  de  l'Etat  (Les  P.-Log.,  p.  718)  ;  cf.  le  pauvre  vigneron...  qui  scait  qu'il 
a  affaire  à  un  ennemi  formidable  "  préfère  chaque  fois  de  payer  "  tout  ce  qu'on  lui  demande 
(Verzy,  p.  10.38). 

4.  Les  demandes  et  doléances  que  Sa  Majesté  '' les  autorise  de  faire"  dans  l'assemblée  qui  doit 
se  tenir  (Vcrzcnay,  p.  1019). 

5.  Ledit  sieur  subdélégué  "  avait  condamné  de  payer  "  cette  dernière  somme  tiers  par  tiers 
aux  trois  communautés  (Bazancourt-s.-Suippc,  p.  249). 

6.  Warni.,    p.    1129. 

7.  Beine,  p.  269. 

8.  Cum.,  p.  557. 

9.  Vcrzenay,  p.   1021. 

10.  Herm.,  p.  653. 

11.  Ep.,  p.  609. 

12.  S'-Hil..  p.  889. 


I 


CONSTRUCTIONS  DIRECTE  ET  INDIRECTE  DE  L'OBJET  521 

PUIS  DES  NOMS  :«il  n'a  que  ses  bras  pour  "  se  substanter,  sa  femme 
et  ses  six  enfants  "  »  ^  ;  «  ils  manquent  de  bras  pour  "  se  nourrir,  leurs 
femmes  et  leurs  enfants  "  »  '-. 

La  même  construction  se  rencontre  avec  l'objet  second  :  «  avec 
quoi  les  gens  de  la  campagne  vivent-ils  donc  ?  Hélas  :  souvent  en 
"  s'épargnant  le  pain  et  à  leurs  enfants  "  »  ^. 

Deux  verbes  de  construction  différente  ont  le  même  objet. 
—  «  Tout  français  "  doit  et  s'empresse  à  supporter  "  les  charges  de 
l'Etat  au  prorata  de  leur  masse  et  de  ses  facultés  »  *  ;  «  que  chaque 
achepteur  soit  libre  "  d'enlever  et  disposer  de  ses  achapts  "  comme 
il  lui  plairoit  »  ^  ;  «  ce  seroit  le  moyen  le  plus  assuré  de  "  remédier 
et  proscrire  "  dans  la  France  la  mendicité  "  «  ^. 

Confusion  de  l'objet  avec  un  autre  complément.  — -  «  Nous 
sommes  convaincus  que  sa  Majesté  établira  parmi  les  membres  qui 
"  en  composeront  "  le  même  ordre  que  la  justice  vient  d'établir 
pour  les  États  généraux  »  \  En  est  là  pour  les  (il  s'agit  des  États  pro- 
vinciaux). 

Phrases  où  le  verbe  précédé  d'un  conjonctif  est  suivi  d'un 
OBJET  conjonctionnel.  —  C'était  là  un  tour  très  classique,  qui  sur- 
vivait :  «  que  l'étang  de  Sillery  occasionnoit  beaucoup  de  perte..., 
c'est  "  de  quoi  ils  sont  en  procès,  qu'ils  prie  que  l'on  rende  justice  "  »*. 
Les  exemples  sont  rares. 

1.  Cern.-I.-R.,  p.  382. 

2.  Herm.,  p.  651. 

3.  Boul.,  p.  325-326. 

4.  Champil.,  p.  410. 

5.  Isl.,  p.  671. 

6.  Vill.-Mar.,  p.  1113. 

7.  Les  M.,  p.  711. 

8.  CourmeL,  p.  541. 


CHAPITRE   XIV 
L'OBJET    SECOND 


Un  premier  objet  second  pronominal  précède  le  verbe. 
Un  autre  objet  second  le  suit.  — «  Cet  impôt  destructeur...  nuit 
au  commerce,  "  lui  enlève  et  à  l'agriculture  "  un  nombre  considé- 
rable de  bras  »  K 

Objet  second  substitué  a  un  objet  premier. — «  Il  est  inouï 
qu'on  "  force  à  acheter  du  sel  à  un  malheureux  "  qui  n'a  point  de 
pain  »  -  ! 

Empêcher  quelque  chose  à  quelqu'un  était  très  classique  ;  c'est  à 
partir  de  Voltaire  qu'on  s'en  prend  à  ce  tour  :  «  "  leur  empêcher  [aux 
ecclésiastiques]  aussi  tout  commerce  "  de  telle  façon  qu'il  puisse 
être  »  ^. 


1.  Sillery,  p.  !)64. 

2.  Loiv.,  p.  728. 

3.  Ep.,  p.  612. 


CHAPITRE   XV 
COMPLÉMENTS    DU    PASSIF 


Le  pronominal  a  sens  passif  avec  les  mêmes  compléments 
QUE  LE  passif.  — ((  Arrêter  les  fraudes  qui"  pourroient  se  commettre 
par  des  officiers  publics  "  »  ^  ;  «  l'ordre  ainsi  établi  empêcheroit  quan- 
tité de  brigandages  qui  "  se  commettent  par  ces  vagabonds  "  que 
souvent  la  paresse  et  l'inconduile  a  réduit  à  cet  état  d'indigence  »  ^. 

Le  tour  avait  été  classique. 

EN.  —  Notons  un  emploi  hardi  de  en  avec  la  valeur  de  pour  ce 
motif,  à  cause  de  cela  (cf.  il  ne  "  s'en  montrerait  "  que  plus  hardi)  : 
«  l'inégalité  du  prix  du  sel  dans  les  différentes  provinces  rendoit  dif- 
ficile "  l'indemnité  qui  en  seroit  due  "  aux  pays  exemps  »  ^. 

Complément  d'agent  avec  de.  — «  Qu'il  n'y  ait  "  aucun  seigneur 
sans  titre  créé  des  souverains  "  »  *  ;  «  l'on  ne  distribue  le  sel  que 
l'ajirès-midi,  cela  expose  les  gens  de  la  campagne  à  "  être  surpris 
de  la  nuit  "  »  ^  ;  «  des  procès  qui  sont  jugés  par  "  des  élus  appointés 
du  fermier  "  »  ^. 

Le  complément  du  verbe  passif  est  un  infinitif.  — «  ...  que  "  la 
perception  des  impôts  soit  ordonnée  se  faire  "  par  un  homme  dési- 
gné par  sa  Majesté  »  '. 

L'objet  du  passif  conserve  la  construction  de  l'actif.  — 
K  (^ue  les  "  travaux  des  routes  soient  continués  à  se  faire  "  par  adju- 
dication »  ®  ;  ((  il  nous  paroît  nécessaire  "  qu'il  ne  soit  consenti  qu'à 
un  seul  impôt  représentatif  "  «  ®. 

1.  S'-lIil.,    p.    888. 

2.  Scrmiers,   p.   955. 

3.  Hautv.,   p.   636. 
■t.  Lav.,  p.  701. 

5.  Nogent,  p.  787. 

6.  Verzenay,  p.  1022. 

7.  Rilly,    p.    853. 

8.  Champig.,   p.   406. 

9.  Vill.-Mar.,  p.  1108. 


CHAPITRE    XVI 

COMPLÉMENTS   DIVERS    DES    NOMS,    DES   VERBES, 
DES    ADJECTIFS,    ETC. 


Compléments  étendus  par  analogie.  —  Le  fait  essentiel  est 
là. 

1°  Compléments  de  noms,  d'après  les  adjectifs  correspondants  : 
"  infériorité  à  ",  d'après  inférieur  à  :  «  "  l'infériorité  d'Hautvillers  aux 
autres  paroisses  "  d'alentour  »  ;  «  une  quatrième  cause  de  1'  "  inégalité 
d'Hautvillers  aux  communautés  voisines  "  »  ^. 

2^  Compléments  d'adjectifs  d'après  d'autres  adjectifs  :  "  uniforme 
à  "  d'après  conforme  à  :  «  les  habitaris  de  Champillon  demandent  à 
être  "  uniformes  à  leurs  voisins  "  »  ^  ;  —  cf.  «  le  commerce  et  l'agricul- 
ture sont  des  choses  des  plus  "  intéressantes  à  la  province"»"; 
«  plaintes  et  doléances  sur  différents  objets  aussi  "  intéressants  à  l'aug- 
mentation de  ses  finances  "  qu'ils  le  sont  au  soulagement  du  tiers 
état  »  *. 

3°  Des  locutions  adjectives  :  «  ils  n'osent  se  donner  des  chevaux 
en  nombre  "  en  suffisance  à  leurs  labours  ",  crainte  de  l'impôt  »  ^. 

4°  Des  adverbes.  En  langue  classique,  on  discutait  pour  savoir 
où  classer  des  mots  invariables  comme  aussitôt  :  parmi  les  adverbes 
ou  les  prépositions  ?  La  délimitation  n'existe  pas  pour  la  langue  popu- 
laire :  «  les  dits  habitants  représentent  qu'  "  en  outre  les  frais  royaux  " 
qui  sont  fort  hauts,  ils  sont  chargés  de  grands  frais  communaux  »  *  ; 
«  les  vignerons...  sont  assujetis  par  arpent  à  une  somme  de  sept 
livres...  "  en  outre  les  droits  d'aides  "  qui  les  ruinent  »  '  ;  «  il  est  bien 
possible  "  aussitôt  les  vendanges  "  de  constater  la  quantité  de  vin 
que  chacun  individu  aura  récolté  »  ®. 

L'infinitif  reçoit  par  analogie  la  construction  du  nom   :  subvenir 


1.  Hautv.,  pp.  610  et  64:^. 

2.  ChampiL,   p.   416. 

3.  Bouzy,  p.  .352. 

4.  Brini.,  p.  356. 

5.  Thuisy,  p.  986. 

6.  Aum6n.-1.-Gr.,  p.  23). 

7.  Basl.-l.-Fis.,  p.  243. 

8.  Les  P.-Loges,  p.  720. 


COMPLEMENTS  DIVERS  52"» 

à  leur  entretien  entraîne  suhi^enir  à  les  entretenir  :  «  dans  le  cas  où  les 
villages...  ne  seroient  pas  assez  considérables  pour  "  subvenir  à  leur 
faire  un  sort  honnête  "  [aux  vétérans  et  invalides]  »  *. 

De  même  :  «  on  manque  de  défenseurs  et  conséquemment  "  d'y 
obtenir  justice  "  »  '. 

1.  Chigny,   p.   452. 

2.  Verzy,   p.    1038. 


CHAPITRE   XVII 
STRUCTURE    DES    COMPLÉMENTS 

Nouvelles  prépositions  et  locutions  prépositives.  —  Au 
rapport,  par  rapport  et  aussi  rapport  tout  court,  avec  sens  causal  : 
((  la  classe  des  manouvriers  est  obligé  souvent  de  se  passer  de  soupe, 
aliment  qui  est  le  plus  nécessaire  à  tout  état  "  par  raport  à  la  cherté 
[du  sel]  "  »  1  ;  «  nous  autres  pauvres  artisans,  ne  peuvent  avoir  de  grains 
pour  de  l'argent,  "  au  rapport  aux  enlevées  "  qu'ils  si  font  »  ^  ;  «  difli- 
cultés  et  procès  qui  se  commettent  à  chaque  instant  dans  différents 
endroits  "  rapport  à  l'inégalité  "  des  poids  et  mesures  »  ^  ;  «  le  terroir 
est  un  terrain  très  difficile...  "  rapport  aux  montagnes  "  qui  sont  très 
rudes  »  *  ;  «  l'inégalité  pour  les  mesures...  met  dans  le  cas,  très  sou- 
vent, d'avoir  des  difficultés  et  des  procès  "  rapport  aux  mesures 
différentes  »  ^. 

Faut-il  considérer,  dans  la  ])hrase  suivante,  l'absence  de  eu  comme 
un  lapsus  ?   :  «  l'insuffisance  des  pressoirs  est  un   premier   obstacle 

[eu]  égard  à  l'étendue  de  ce  vignoble  "  »  *. 

L'usage  des  prépositions.  L'influence  de  l'idée.  —  Dans 
certains  cas,  qui  sont  à  remarquer,  on  a  employé  des  prépositions 
expressives  au  lieu  du  mot-outil  banal.  Type  se  plaindre  contre  : 
«  Avant  les  vendanges...  on  tire  les  places  au  sort  et  chacun  est  obligé 
de  s'en  tenir  à  celle  qui  lui  échoit,  ou  la  changer  à  prix  d'argent  "  avec 
un  autre  "  dont  la  situation  des  vignes  est  plus  ou  moins  précoce  »  '  : 
«  les  habitans...  se  plaignent  fortement  "  contre  la  perception  "  des 
droits  perçus  par  les  aydes  «^  ;  «  que  chaque  garçon  âgé  "  depuis  dix- 
huit  jusqu'à  quarante  ans  ",  soit  imposé  à  un   taux  quelconque  »  *, 

Extensions  d'emploi  des  diverses  prépositions.  —  L'analo- 
gie joue  un  rôle  plus  grand  que  l'analyse  dans  la  construction  des 

1.  Chaumu.,  O.,  p.  423. 

2.  Janv.,  p.  678. 

3.  Pévy,  p.  810. 

4.  Ib.,  p.  811. 

5.  Ib.,  p.  812. 

6.  Vcrzy,  p.  1035. 

7.  Ib.,  p.  1036. 

8.  Savigny-s.-Ardres,  p.  940. 

9.  Vil.-en-Sel.,  p.  1057. 


STRUCTURE  DES  COMPLÉMENTS  '."27 

compléments.  D'après  à  chei^al  on  dit  à  i^oiture,  comme  de  nos  jours 
en  bicyclette  d'après  en  chemin  de  fer  :  «  des  péages  que  les  voyageurs 
à  cheval  ou  "  à  voitures  "  et  les  rouliers  paieroient  pour  l'entretien 
des  dites  routes  »  ^  ;  «  il  avoit  le  greffe  à  bail  non  pas  à  prix  fixe,  mais 
à  partager  "  les  émoluments  du  greffe  par  moitié  w  ^. 

Substitution  d'une  préposition  a  une  autre.  —  .4  pour  en  : 
«  que  les  procès  ne  "  restent  pas  à  instance  "  plus  de  six  mois  »  =*. 

A  pour  par  :  «  un  des  principaux  moyens  pour  subvenir  aux  besoins 
de  l'Etat  seroit  de  simplifier  les  recettes  et  "  à  ce  moyen  "  suppri- 
mer la  totalité  des  receveurs  généraux  »  *. 

DE  et  a.  —  Il  est  visible  que  le  sens  propre  de  de  ou  à  est  oublié 
parfois  totalement  :  a  arrêter  la  mendicité  qui  "  détourne  les  bonnes 
âmes  à  faire  du  bien  "  au  vrai  pauvre,  étant  accablé  de  beaucoup  de 
vagabonds  »  ^  ;  «  les  bois  voisins  qui  appartiennent  et  "  dépendent  à 
des  gens  de  main  morte  "  ou  du  domaine  sont  d'un  prix  excessif»". 

DE  POUR   A   DANS    DES    COMPLEMENTS    DE   DIRECTION    ET    DE     BUT.  

«  La  paroisse  de  Bouzy  auroit  de  fortes  raisons  pour  traiter...  des 
moyens  de  soulagement  qu'  "  elle  seroit  fondée  de  proposer  "  «  ^  ; 
«  cela  "  engagerait  les  marchands  de  vendre  "  à  plus  bas  prix  »  *  ;  «  les 
députés  des  villes...  n'ont  pas  "  le  même  intérêt  de  défendre  "  celui 
du  tiers  de  la  campagne  »  '  ;  «  les  charges  de  l'état  sont  des  droits 
civils  que  le  Clergé  doit  payer,  non  pas  comme  ecclésiastiques  mais 
comme  citoyens  et  doivent  pour  l'exemple  acquitter  les  premiers? 

porter  par  les  dits  exemples  les  deux  autres  ordres  de  les  suivre 
dans  cette  obligation  »  ^^  ;  «  qu'on  a  chacun  la  liberté  de  vendre  son 
vin  comme  il  lui  plaira  "en  se  soumettant  de  payer"  à  sa  Majesté  w^^. 

On  rencontre  assujettir  construit  avec  la  préposition  de  :  «  ces  dits 
seigneurs  ont...  depuis  bien  des  années,  "  assujettis  leurs  vassaux, 
des  droits  de  lots  et  ventes  "  »  ^-. 


1.  JNIarf.,  p.  740. 

2.  Cum.,  p.   568. 

3.  Rilly,  p.  85.3. 

4.  Bouzy,  p.  351. 

5.  Beine,  p.  276. 

6.  Verzenay,  p.  1022. 

7.  Bouzy,    350-351. 

8.  Coure,  et  Roc,  p.  536. 

9.  Êp.,  p.  611. 

10.  Isl.-s.-S.,   p.   669. 

11.  Or.,    p.    794-795. 

12.  Isl.-s.-S.,  p.  669-670. 


528  HISTOIRE  DE  LA    LANGUE  FRANÇAISE 

A  POUR  DE. — «...  quant  aux  archevêques...,  on  doit  les  taxer  suivant 
leurs  revenus  "  sans  préjudice  à  ce  que  paieront  leurs  biens  "  »  ^  ; 
«  que  "  l'exclusion  des  membres  du  Tiers  Etat  aux  grades  militaires 
étant  flétrissante  "  ...  »  '^. 

On  brouille  à  et  de  dans  des  compléments  parallèles  :  «  un  homme 
de  campagne...  est  obligé  de  s'en  retourner  de  nuit  en  hiver  chez  lui, 

exposé  à  périr  ou  d'être  volé  ■'  dans  sa  route  >>  ^. 

A  pour  de  se  rencontre  devant  un  autre  complément  que  le  com- 
plément d'agent  :  «...  que  ...  "  ils  ne  soient  pas  chargés  aux  répara- 
tions "  des  Eglises  »  *. 

DE  AU  LIEU  DE  POUR.  —  «  Il  serait  bien  à  propos  que  Dieu  donne 
des  lumières  aux  hommes  qui  sont  en  place  "  de  trouver  les  moiens 
de  donner  la  liberté  aux  vignerons  "  »  ^. 

DE  POUR  AVEC,  CONTRE. — «  ...  [les  habitants  des  campagnes]  sacri- 
fiant comme  soldats...  leur  vie  et  leur  sang  dans  "  les  combats  de 
l'ennemy  "  ...  »  *. 

Développement  de  après. — « ...  vient-il  une  année  fertile  ou  abon- 
dante, ils  languissent  "  après  la  vente  de  leurs  denrées  ",  que  le  plus 
souvent  sont  obligés  de  vendre  à  très  vil  prix  »  '. 

DANS.  —  Voici  deux  emplois  remarquables  de  cette  préposition  : 
«  il  auroit  fallu  reconstruire  de  nouvelles  églises...  ce  qui  "  auroit  cons- 
titué ces  deux  endroits  dans  des  dépenses  considérables  "  »  ^  ;  «  les 
propriétaires  qui  se  trouvent  réduits  "  dans  la  plus  cruelle  misère  "  »  *. 
On  trouverait  des  exemples  antérieurs. 

Pêle-mêle  des  prépositions.  —  Des  prépositions  sont  employées 
au  hasard,  comme  elles  ne  devaient  pas  l'être,  et  ne  l'avaient  peut- 
être  jamais  été  :  «  comment  peut-on  tolérer...  qu'un  curé  soit  en  droit 
de  traduire  "  dans  un  tribunal  "  un  pauvre  paroissien  pour  arracher 
de  lui  le  payement  de  l'inhumation  de  son  père  »  "  ;  «  toute  la  cam- 
pagne  réclame   la   corvée   "  sous  la  prêtation  en  argent  "  et  non  en 

1.  RiUy,  p.  849. 

2.  Dizy,  p.  596. 

.3.  Verzenay,  p.  1027. 

4.  Coiirniel.,  p.  540. 

5.  Trépail,  p.  1000. 

6.  Coémy,  p.  46.3. 

7.  Rosn.,  p.  865. 
S.  Ciim.,  p.  559. 
9.  Mailly,  p.  735. 

10.  Hautvillers,  p.  639. 


STRUCTURE  DES  COMPLÉMENTS  529 

nature  »  ^  ;  «  que  la  menue  dîme...  soit  supprimée,  dîme  telle  "  qui 
se  paie  chez  les  particuliers  envers  leurs  bestiaux  "  et  quy  atire 
grandes  difficultés  et  même  procès  »  ^  ;  «  la  trop  grande  quantité  de 
gibier  qu'il  y  a  sur  le  terroir  est  nuisible  et  "  mérite  la  plus  grande 
attention  dans  les  espèces  "  qui  détruisent  les  récoltes  »  ^. 

Suppression  de  la  préposition.  —  Les  compléments  construits 
sans  préposition  sont  d'abord  des  compléments  de  temps  :  «  pour  les 
vins...  que  les  droits  soient  payés  par  le  vigneron  après  en  avoir 
reconnu  la  quantité,  "  fin  des  récoltes  "  »*;  «étant  assemblés  le  huit 
Mars  de  l'année  mil  sept  cent  quatre  vingt  neuf,  "  l'heure  de  midy  "  »  ^  ; 
«  il  faut  réformer  les  abus  qui  ont  lieu  "  datte  du  présent  "  »  ^  ;  «  que 

veille  d'une  moisson  "  viennent  à  cinq  ou  six  personnes  et  leurs 
chiens  parcourir  dans  les  empouilles  »  ^ 

On  la  remarque  aussi  dans  les  phrases  où  il  s'agit  de  marquer  la 
répétition  ou  la  périodicité  :  «  l'arpent  de  terre...  qui  vaut  "  année 
commune  "  six  livres  »  ®  ;  «  perdre  leur  sel  comme  il  est  arrivé  "  plu- 
sieurs voyages  "  »  ®. 

On  est  tenté  de  croire  à  des  omissions,  mais  en  réalité  la  préposi- 
tion manque  devant  des  compléments  de  toute  espèce,  comme  le 
montrent  les  exemples  ci-dessous  :  «  deux  cents  arpents  appartiennent 
à  différents  particuliers  qui  ne  sont  point  domiciliés  audit  Verzenay 
lesquels  deux  cents  arpents  sont  situés  dans  l'enceinte  du  territoire, 

les  meilleurs  endroits  et  les  moins  exposés  à  l'intempérie  de  l'air, 
l»lus  grand  rapport  et  moins  de  dépens  "  m^";  «  dans  cette  partie  du 
terroir,  il  y  en  a  "  le  moins  moitié  "  qui  se  nomme  terre  haute...  ;  plu- 
sieurs récoltes,  les  laboureurs  ne  récoltent  "  qu'au  [sic]  environ  leurs 
semences  "  >)  ^^  ;  «  ce  titre  forme  pour  eux  un  engagement  envers  le 
Roy  et  la  patrie  qui  est  "  la  même  nature  du  Tiers-Etat  "  w^'^;  «  les 
terres  du  dit  terroir  ne  se  peuvent  empouiller  que...  tels  que  "  seigle  et 
peu  de  froment  force  d'engrais  "  »  ^^  ;  «  que  le  sel,  qui  est  "  un  prix 
excessif  "  en  Champagne  >.•  ^*. 

1.  Ep.,  p.  611. 

2.  Ib.,  p.  610. 

3.  Primay,  p.  834. 

4.  IsL,  p.  671. 

5.  Janv.,  p.  675. 

6.  Lav.,  p.  699. 

7.  Pom.,  p.  820. 
S.  Montb.,  p.  757. 
9.  Thuisy,  p.  986. 

10.  Verzenay,  p.  1020. 

11.  Aubér.,  p.  231. 

12.  Bouzy,  p.  351. 

13.  Ep.,  p.  609. 

14.  Pom.,  p.  819. 

Histoire  de  la  Lanuue  française.  X.  34 


030  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Non  répétition  de  la  préposition.  —  C'est  ainsi  que,  dans 
l'exemple  suivant,  la  préposition  de  n'est  pas  répétée  devant  ses 
receveurs  :  «  Le  sel...  il  est  si  mal  entre  les  mains  du  fermier  général 
"  et  ses  receveurs  "  que  tout  le  monde  en  souffre  »  ^  S'agit-il  là  d'un 
provincialisme  (qui  serait  un  archaïsme),  ou  d'un  trait  de  la  langue 
juridique  ?  Il  est  difficile  d'en  décider. 

Mais  les  phrases  abondent  où  on  n'a  exprimé  qu'une  fois  la  pré- 
position qui  doit  marquer  le  rapport  :  «  dont  l'adjudicataire  serait 
tenu  "  de  donner  caution,  et  les  municipaux  le  payer  "  au  Receveur 
des  finances  »  ^  ;  «  un  des  moyens  "  de  procurer  à  l'Etat  et  acquitter 
une  partie  des  dettes  "  de  l'Etat,  seroit...»  ^  ;  «  le  produit  des  vignes... 
étant  médiocre  tant  "  par  rapport  au  terrain  et  sa   situation  "  »  *. 

1.  Verzenay,  p.  1026.  Cf.  chemins  essentiels  "  ù  l'agriculture  et  [à]  la  traite  "  des  denrées 
et  productions  est  (lire  :  et)  maintenant  de  tous  côtés  impraticables  (La  Neuv.-L-C,  p.  689). 

2.  Beine,  p.  272. 

3.  Bouzy,  p.  352. 

4.  Chaumu.,  P.,  p.  423.  —  7/  seroit  à  propos  d'assurer  un  sort  honnête  aux  curés  de  campagne, 
mais  aussi  est-il  nécessaire  de  les  assujettir  "  à  une  résidence  constante  et  avoir  un  vicaire  " 
(Hautv.,  p.  639)  ;  Les  dîmes  semblent  n'avoir  été  instituées  que  "  pour  l'entretien  des  églises 
et  alimenter  leurs  ministres  "  (IVIarL,  p.  739)  ;  Que  le  peuple  des  ccunpagnes  fut  décharge 
de  l'entretien  des  églises,  presbiter,  "  les  murs  des  cimetières  et  même  les  maisons  des  Clercs 
d'École  "  (Poni.,  p.  819)  ;  que  les  gros  décimateurs  soient  seuls  chargés  des  constructions  et 
réparations  des  églises,  presbitères,  cimetières  et  généralement  tout  ce  qui  est  nécessaire  au  culte 
de  la  religion  et  "  l'entretien  de  ses  ministres  "  (Sillery,  p.  964)  ;  depuis  l'établissement  des 
huissiers  priseurs  "  ou  leurs  commettants  "  (Verzenay,  p.  1027)  ;  les  habitimts...  désirent 
■'  d'être  en  pays  d'Etat  et  payer  les  impôts  "  en  égalité  par  des  personnes  qu'ils  choisiroien 
eux-mêmes  (Vil.-en-Tar.,  p.  1067). 


LIVRE   IV 
LA    PHRASE    COMPOSÉE 


CHAPITRE   PREMIER 
IMBROGLIO    DES    CONJONCTIFS 

Confusion  entre  qui  et  qu'il  :  jo  qu'il  pour  qui.  —  «  "  Les 
gardes  qu'ils  sont  occupés  "  à  garder  ces  animaux  »  ^  ;  «  les  deux  pre- 
miers ordres...  "  eux  qu'ils  profitent  beaucoup  plus  que  le  tiers  Etat 
des   chemins  royaux  "  »  ^  ;  «   hommes   séditieux  et  de    peu  de  foi, 

qu'ils  ne  s'arment  jamais  des  rennes  [sic]  de  la  justice  "  »  '. 

2^  QUI  POUR  QU'IL.  —  «  Qu'il  soit  fait  défense  ex])resse  aux  Sei- 
gneurs... de  poursuivre  hors  de  saison  à  travers  les  biens  empouillés 
"  le  gibier  qui  chasseront  "  »  ^  ;  «  si  chacun  avoit  la  liberté  ou  de  con- 
struire un  pressoir,  ou  "  d'aller  à  celuy  qui  voudroit  "  »  ^. 

3°  QUI  POUR  CE  QUI.  —  Cet  archaïsme  n'avait  pas  encore  dis- 
paru de  la  langue  littéraire  :  «  ils  laissent  une  partie  de  leurs  terres 
incultes  "  qui  fait  tort  "  à  d'autres  fermiers  »  *  ;  «  il  faut  fumer  les 
vignes  tous  les  quatre  ou  six  ans  "  qui  coûte  par  an  50  livres  "  »  ". 

40  ET  QUI,  ET  DONT  POUR  QUI,  DONT. — « ...  d'abréger  aussv la  fomie 
des  procédures  "  et  qui  souvent  deviennent  bien  dispendieuses  "  et 
vont  à  la  ruine  des  parties  »  ^  ;  «  afin  d'éviter  la  suite  d'une  infinité  de 


1.  Baslieux-lès-Fismes,  p.  245.  Cf.  Beaumont-s.-Vcsle,  p.  260. 

2.  Courmel.,  p.  542. 

3.  Rosn.,  p.  868.  Cf.  Dont.,  p.  604  ;  Marf.,  p.  742  ;  Pévy,  p.  809  ;  Sapisneiil,  p.  930-931  ; 
Sept-S.,  p.  945  ;  Trépail,  p.  1003  ;  Vrigny,  p.  1121  ;  Warm.,  p.  1129. 

4.  Lav.,  p.  701. 

5.  Or.,  p.  794.  Cf.  Cormoy.  et  Rom.,  p.  509  ;  Lav.,  p.  701. 

6.  Mont-s.-C,  p.  768. 

7.  Nogent,  p.  785.  Cf.  Rillj',  p.  853  ;  Isles-sur-Siiippcs,  p.  672. 

8.  Champi.,  p.  405. 


ri32  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

petits  procès,  "  et  qui...  occasionnent  des  frais  énormes  "  et  souvent 
la  ruine  des  familles  »  ^. 

«  La  communauté  a  trouvé  l'avantage  d'achepter  une  maison...  pour 
le  logement  dudit  maître  d'écolle  "  et  dont  il  n'est  pas  possible  qu'une 
paroisse  se  passe  "  »  ^  ;  «  qu'il  soit  distrait  de  leur  superflu  une  somme 
proportionnée  à  l'établissement  d'une  école  publique  pour  les  filles 
"  et  dont  trois  Sœurs  seroient  chargées  de  l'éducation  gratuite"»*; 
«  les  contraventions  et  frais  s'en  suivent,  "  et  dont  les  tribunaux  ne 
cessent  de  retentir  "  »  *. 

.5*'  QUEL  POUR  QU'ELLES.  —  Je  l'ai  trouvé  dans  un  Cahier  très 
incorrect  :  «  quand  à  l'égard  de  maisons,  qu'il  soit  faite  une  dédiiction 
des  deniers  royaux  dans  notre  pays  "  à  cause  des  entretiens  quel 
coûtent  gros  ",  car  la  force  de  l'hiver  les  a  ébranlées,  écartelées, 
même  fendues  »  ^.  Je  comprends  :  «  à  cause  des  entretiens,  qu'elles 
coûtent  gros  ». 

6°  DONT  POUR  où.  —  «  ...  à  quoi  servent  les  officiers  du  bailliage 
ducal  et  de  "  Saint-Remi  dont  il  y  a  46  procureurs  "  »  ^. 

Voici  même  dont,  là  où  on  pourrait  avoir  une  ligature  vague  : 
«  qu'il  soit  ordonné  que  les  dits  échalas  aient  au  moins  la  grosseur 
d'un  pouce  quarrée  "  vu  le  prix  excessif  qu'ils  se  vendent  actuelle- 
ment, dont  ils  ont  si  peu  de  qualité  "  »  ^  Je  comprends  :  au  temps  pré- 
sent où  ils  ont  si  peu  de  qualité. 

Dont  devient  comme  que  une  sorte  de  ligature  banale  :  «  revenons 
à  l'arpent  de  mauvaise  [terre]  auquel  il  faut  la  même  dépense  et  qui 
produira  50  gerbes  et  qui  donneront  à  i)roportion  5  quartels  de  fro- 
ment, "  ce  qui  fait  une  grande  déduction  du  premier  arpent  au 
dernier  dont  il  y  a  15  livres  de  bénéfice  sur  l'un  et  60  livres  de 
perte  sur  l'autre  "  »  *. 

70  noNT  POUR  QUE.  —  «  ...  j)ayer  à  sa  Majesté  "  les  frais  royaux 
dont  ils  sont  chargés  de  payer  annuellement  "  »  *  ;  «  "  les  avantages 
dont  les  dilTérentes  provinces  du  royaume  espèrent  retirer  du  Gou- 


1.  Vill.-Mar.,  p.  1111.  Cf.  Beinc,  p.  271. 

2.  Bazancourt-s.-Suippc,  p.  25.3. 

3.  Yerzy,  p.  1037. 

4.  Ib.,  p.  1039-1040. 
.5.  Ep.,  p.  610. 

6.  Bazancoiirt-s.-Suippe,  p.  252. 

7.  Montb.,  p.  759. 

8.  Mont-s.-C,  p.  769. 

9.  Boiirg.-l.-R.,  p.  346. 


IMBROGLIO  DES  CON'JONCTIFS  5^3 

vernement  "  »  ^  ;  «  que  cependant  la  Noblesse...  qui  aura  besoin  de 
secours  en  soit  douée  "  en  proportion  de  ce  dont  elle  aura  méritée  "  »  ^  ; 
«  que  "  les  sommes  dont  sa  Majesté  jugera  à  propos  d'imposer  soit 
versée  "  d'une  main  à  l'avitre  au  trésor  royal  »  ^. 

8°  où  POUR  A  LA  SUITE  DE  QUOI.  —  «  ...  le  peuple  est  obligé  de 
payer  une  grande  quantité  de  personnes  inutiles  et  que  les  fermiers 
généraux  tiennent  à  leurs  services  "  pour  veiller  à  la  fraude  de  ces 
deux  sortes  de  denrées,  où  il  en  résulte  très  souvent  des  combats 
sanglants  "  »  *. 

Dans  le  Cahier,  d'ailleurs  très  incorrect,  de  Pomacle,  il  est  dilli- 
cile  de  traduire  exactement  où  :  «  qu'ils  aient  aussi  tenus  de  contri- 
buer au  soulagement  des  pauvres  nécessiteux  "  où  ils  tirent  des  si 
gros  droits  "  «  ^.  Il  faut  comprendre  que  les  gros  décimateurs  gagnent 
assez  d'argent  pour  aider  les  pauvres  ;  où  doit  être  séparé  de  néces- 
siteux, et  se  prendre  dans  le  sens  d'alors  que,  peut-être  dans  des  vil- 
lages où... 

9°  QUE  POUR  où. — «  ...  il  conviendroit...  que  tous  les  propriétaires 
paient  suivant  leurs  biens  et  ce,  "  dans  chaque  terroir  qu'ils  auront 
des  biens  "  »  ®. 

10°  QUE  POUR  QUI.  —  «  Un  quinzième  de  la  totalité  des  récoltes 
"  pour  la  dixme  qu'appartient  "...  aux  bénédictins  »  ^ 

110  Qij]^  POUR  DONT.  —  «  Le  terroir  qui  environne  ledit  village 
contient  environ...  "  80  septiers  de  bois  broussailles,  que  les  habi- 
tans  sont  seuls  propriétaires  "  »  ^  ;  «  la  plus  grande  partie  desdits  habi- 
tants possèdent  "  des  maisons,  qu'ils  paient  la  rente  "  au  denier  ving- 
tième »  »  ;  «  pour  la  répartition  "  des  frais  que  ces  biens  doivent  être 
chargés  "  »"  ;  «  le  tabac  "  que  beaucoup  de  personnes  ne  peuvent  se 
passer",  est  d'une  cherté  considérable  »  "  ;  «  sans  compter  les  autres 


1.  Bouzy,  p.  351. 

2.  Dizy,  p.  597. 

3.  Tinqueux,  p.  993. 

4.  Bourg.-I.-R.,  p.  347. 

5.  Pom.,  p.  819. 

6.  Rilly,  p.  850. 

7.  Boul.,  p.  324. 

8.  Heutr.,  p.  657. 

9.  Montb.,  p.  758. 

10.  Nogent,  p.  790. 

11.  Vcrzenay,  p.  1027. 


XVi  HISTOIRE  DE   LA    LA.NGIE  FRANÇAISE 

millions  pris  sur  les  peuples  "  qu'il  est  impossible  à  un  minisire  des 
finances  d'avoir  connoissance  "  »  ^ 


12^"  QUE  POUR  AUQUEL,  A  QUOI.  —  «...  procès  "considérable  par 
les  amendes  et  les  frais  qu'ils  sont  condamnés  "  >'  -  ;  «  la  communauté 
de  Verzenay  va  donner  dans  ses  doléances  "  une  petite  partie  de  ce 
qu'elle  est  exposée  "  »  (comprenez  :  des  ennuis  auxquels  elle  est  expo- 
sée) ^  ;  «  quoi  donc  faire  pour...  "  décharger  le  tiers  état  de  ce  qu'il 
est  tenu  présentement  "  »  '•  ? 

AUXQUELLES  POUR  QL/iï.  —  «  Pour  comblc  de  la  présente  doléance, 
bien  "  des  charges  auxquelles  nous  payons  "  et  nous  n'en  connais- 
sons pas  les  titres  »  ^. 

13*^  QUE  LIGATURE  A  TOUT  EMPLOI.  —  «  Commc  il  v  a  "  bcaucoup 
de  propriétaires  que  leurs  biens  n'est  pas  à  eux  "  »  ^  ;  «  beaucoup  "  des 
pièces  de  terre  qu'on  ne  peut  y  habiter  "  depuis  une  grêle  orageuse 
de  1742  »  '  ;  «  c'est  là  "  la  seule  cause  que  les  campagnes  se  trouvent 
désertes  "  »  >*  ;  «  de  plus  la  plus  grande  partie  desdits  habitants  pos- 
sèdent "  des  maisons  qu'ils  paient  la  rente  au  denier  vingtième,  que 
suivant  le  rôle  tarifé  de  la  dite  communauté  il  se  trouve  la  somme  de 
939  livres  "  »  '  ;  «  le  peuple  ne  seroit  plus  exposé  à  perdre  beaucoup  de 
temps  comme  il  arrive  à  Reims,  "  que  l'on  ne  distribue  le  sel  que 
l'après-midi  "  »  ^°  ;  «  il  s'en  trouve  un  grand  nombre  "  qui  ont  peu  d'af- 
faires et  que  lorsqu'il  leur  en  vient  ",  ils  font  des  frais  exorbitants» 
(il  s'agit  des  procureurs,  notaires  et  huissiers)  ^^ 

Notons  un  exemple  particulièrement  curieux,  où  que  est  repris 
trois  fois  de  suite  avec  trois  valeurs  différentes  :  «  c'est  "  une  denrée 
que  l'on  ne  peut  rien  faire  sans  cela,  et  que  bien  des  pauvres  gens  ne 


1.  Vill.-.Mar.,  p.  1109. 

2.  Chaumii.,  O.,  p.  431. 

3.  Verzenay,  p.  1023. 

4.  Lav.,  p.  6!)9. 

ô.  Moiirm.-l.-G.,  p.  778.  Dans  l'exemple  suivant,  auxquelles  doit  se  traduire  par  suivant 
laquelle  :  ce  qui  nous  fait  une  diminution  d'un  tiers  sur  la  mesure  royale  "  auxquelles  nous  en 
payons  les  impositions  "  (la  mesure  du  pays  est  plus  petite  que  la  mesure  royale,  et  les  impots 
sont  comptés  comme  si  la  mesure  du  pays  était  la  même  que  la  mesure  royale,  ce  qui  les 
augnu>nte  d'un  tiers;  Rilly,  p.  852). 

6.  lîeine,  p.  272-273.  Cf.  Beine,  p.  267. 

7.  Bil.-l.-G.,  p.  318. 

8.  Beine,  p.  269.  Cf.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  251. 

9.  Montb.,  p.  758. 

10.  Nogent,  p.  787.  Cf.  Or.,  p.  794. 

11.  Rilly,  p.  849-850. 


I 


IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS  535 

peuvent  en  avoir  par  la  grande  cherté  et  qu'ils  ne  peuvent  manger 
de  soupe  à  cette  cause  "  »  ^ 

Entassement  de  pronoms.  —  «  ...  on  n'auroit  plus  à  payer  d'ap- 
pointements à  un  nombre  considérable  de  receveurs,  régisseurs, 
directeurs,  contrôleurs,  commis,  etc.,  à  ceux  desquels  qui  ont  payés 
au  roi  une  finance  pour  leur  état  ;  chacune  province  en  proportion 
de  ses  impositions  seroit  tenue  de  la  rembourser  »  -. 

1.  Mont-s.-C,  p.  767. 

2.  Rom.,  p.  857. 


CHAPITRE    II 
LES    LIGATURES    INVARIABLES 


Conjonctions  archaïques.  —  Là  où  est  encore  employé,  mais 
cet  archaïsme  reste  rare  :  «  les  dits  remontrants  se  plaignent  qu'ils 
paient  la  dîme  en  vin  à  quatre  pots  par  pièce,  "  là  où  il  y  a  beau- 
coup  d'endroits   qu'il   ne   paye   que   deux  pots    par   pièce  "  »  ^ 

Changements  dans  la  forme   des  conjonctions.  D'APRès  que 

SUBSTITUÉ    A   APRÈS  QUE,    DANS    LES    TEMPORELLES.   «  Fait  Ct  arrêté 

par  nous...  "  d'après  qu'il  ne  s'est  plus  trouvé  aucune  observation 
à  faire  "  de  la  part  des  susdits  habitants  »  ^. 

QUEL  EN  CONCURRENCE  AVEC  QUELQUE. — ^«  "  Tout  grain  de  qucUe 
nature  il  soit  ",  soit  consommé  en  France  et  non  ailleurs  »  ^. 

DE  MANIÈRE  A  CE  QUE.  —  Par  analogie  avec  de  manière  à,  ou  peut- 
être  en  raison  du  développement  de  la  forme  à  ce  que,  au  lieu  de  de 
manière  que,  on  écrit  de  manière  à  ce  que  :  «  il  faudroit  qu'ils  fussent 
composés  [les  actes  provinciaux]  "  de  manière  à  ce  que  "  le  tiers  état 
fut  égal  à  celui  de  la  noblesse  et  du  clergé  réunis  »  *. 

TEL  QUE.  —  Il  est  encore  en  plein  usage  :  «  on  ne  peut  disposer  di- 
ses meubles,  "  tel  pressant  besoin  qu'il  soit  ",  sans  y  appeler  un  huis- 
sier-priseur  »  ^  ;  «  "  tels  soulagemens  pour  le  peuple,  que  puisse  procu- 
rer "  la  contribution  pécuniaire  des  deux  premiers  ordres,  les  vues 
qu'on  se  propose  pour  le  bien  public  [n'jen  seront  toujours  qu'im- 
parfaitement remplies,  si...»  ®. 

Dans  les  hypothèses  généralisées.  —  C'est  la  périphrase 
tel  qu'il  soit  —  tel  quil  puisse  être  —  qui  joue  le  rôle  essentiel  d'in- 


1.  Xogenf,  p.  788. 

2.  Sapisiieiil,  p.  931. 

3.  Tinqucux,  p.  993. 

4.  Les  M.,  p.  711. 

5.  Bouzy,  p.  352. 

6.  Hautv.,  p.  642.  Cf.  S'-.Mart.,  p.  900. 


LES  LIGATURES  INVARIABLES  JWT 

déterminant  :  «  "  aucun  droit  seigneurial  de  tel  nature  qu'il  puisse 
être  "  »  ^  ;  «  que  les  décimateurs  soient  tenus  à  l'avenir  des  construc- 
tions et  réparations  "  de  telles  qualités  qu'elles  soient  "  »  ^  ;  «  raison 
qui  les  met  hors  d'état  de  pouvoir  seulement  faire  éduquer  leurs 
enfants  "  de  telle  manière  que  ce  soit  "  »  ^. 

Au  LIEU  DE  C'EST  POURQUOI,  POURQUOI,  ETC.  —  On  rencontre,  ou 
le  simple  pourquoi  :  «  les  habitants...  supportent  une  imposition  indus- 
trielle très  considérable  "  pourquoi  ils  supplient  sa  Majesté  "  d'anéantir 
cette  imposition  »  *  ;  ou  bien  cest  pourquoi  que  :  «  cela  feroit  donc  quatre 
lîents  livres  au  lieu  de  deux  cents,  "  c'est  pourquoi  que  sa  Majesté, 
voulant  aider  les  cultivateurs  et  le  tiers  état,  pourroit  "  diminuer 
cette  somme  d'un  quart  »  ^. 

Conjonctions  nouvelles.  —  Nous  avons  vu  plus  haut  rapport 
à.  Rapport  que  devait  naître  :  «  "  rapport  que  "  son  terrain  étant  de 
grève  seulement  est  trop  ingrat  »  *. 

POUR  WiisoN  QUE.  —  «  Il  seroit  nécessaire  de  réformer  sur  le  corps 
des  chapitres,  leurs  droits  de  dixmes  aux  deux  tiers  au  profit  du  roy. 
"  Pour  raison  qu'ils  font  réduire  "  les  flèches  et  clochers  aux  deux 
tiers  de  leurs  hauteurs  anciennes  qui  ont  été  établies  à  la  gloire  de 
Dieu,  en  criant  de  loin  c'est  là  un  tel  village  »  '. 

ENCORE  BIEN  QUE.  —  (Si  le  vigneron  a  du  vin  de  l'avant-der- 
nière  récolte)  «  on  ne  lui  donne  pas  la  liberté  d'en  user  qu'il  ne  soit 
assujetti  au  gros  manquant,  "  encore  bien  qu'il  eût  fait  le  profit  de 
la  ferme  "  en  se  privant  de  celui  dont  le  prix  étoit  le  plus  haut  et  en 
se  réduisant  à  ne  boire  que  celui  de  moindre  valeur  »  *, 

MALGRÉ  QUE.  —  Il  est  commun  :  «  "  malgré  que  toutes  les  coupes 
sont  séparés  "  les  unes  des  autres  par  des  Bornes  et  fossés  »  »  ;  «  "  mal- 
gré que  le  tiers  état  est  trop  chargé  "  d'impositions,  cela  na  pas 
suffis  »  ^". 

1.  Chaumu.,  P.,  p.  430.  Cf.  Marf.,  p.  745. 

2.  Dizy,  p.  595. 

3.  Rosn.,  p.  865.  Cf.  S'-Masm.,  p.  915  ;  Sapigneul,  p.  930  ;  Vil.-en-Tar.,  p.  1062. 

4.  S'-Ét.,  p.  887;  cf.  "■  pourquoy  il  seroit  utile  "  de  réunir  cette  chapelle  à  la  cure  (Herm., 
p.  653). 

5.  Vrigny,  p.  1118. 

6.  Lav.,  p.  703. 

7.  Coure.  Roc,  p.  537. 

8.  Marfy,  p.  744. 

9.  Chaumu.,  O.,  p.  431. 

10.  Lav.,  p.  699.  Cf.  S<-Br.,  p.  880  ;  Sapicourf,  p.  924  ;  Trépail,  p.  1004  ;  Vcrzy,  p.  1036. 


:i38  HISÏOIUK  DE   I.A  LANGUE  FRANÇAISE 

QUOIQUE  CELA.  —  J'ai  trouvé  cette  locution  :  «le  vin...  est  de  la 
dernière  qualité....  "  quoique  cela  ",  beaucoup  coûteux  »  ^ 

On  trouve  aussi  quoique  avec  l'indicatif  :  «  "  quoique  les  grains  dans 
l'instant  du  transport  du  royaume  à  l'Etranger  était  "  d'un  prix 
que  le  laboureur  fermier  marchand  pouvaient  l'un  et  l'autre  faire 
leurs  affaires  »  -. 

Conjonctions  employées  les  unes  pour  les  autres.  —  On 
prend  les  conjonctions  l'une  pour  l'autre.  Voici  un  de  ce  que  où  on 
attendrait  puisque  :  «  Votre  Majestée....  animée  par  son  amour  pour  le 
bonheur  de  ses  peuples,  "  de  ce  que  près  de  deux  siècles",  rend  à  la 
nation  les  Etats  généraux  »  ^. 

QUE  CONJONCTION  A  TOUT  USAGE.  —  Cette  ligature  sert  à  tout  ; 
consécutives,  finales,  causales  sont  introduites  par  elle  :  «  "  que  les 
habitans  se  plaignent  d'un  droit  que  notre  Seigneur  nous  demande 
pour  le  droit  de  Bourgeoisie,  que  bien  des  pauvres  gens  sont  obligés 
d'aller  acheter  du  grain"  pour  satisfaire  au  droit  de  Monseigneur»  *. 

QUE  CAUSAL.  —  Il  cst  moins  fréquent  qu'on  ne  l'attendrait  :  «  il  si 
trouvent  une  grande  misère  parmi  le  moyen  et  menu  peupie,  "  que 
les  laboureurs  et  autres  qui  ont  des  grains  ne  veulent  "  point  en  four- 
nir les  marchés  »  ^  ;  «  il  seroit  à  désirer  que  les  curés...  jouissent  d'un 
bénéfice  honnête,  qu'il  n'ait  point  d'égard  aux  intérêts  de  la  cam- 
pagne, "  que  souvent  leurs  droits  pour  des  portions  de  dîmes  qu'ils 
possèdent  qui  est  pour  lors  leur  bénéfice,  souvent  leur  fait  négli- 
ger "  leur  devoir  pastoral  »  «. 

Participe  précédé  de  comme  substitué  a  une  proposition.  — 
«  "  Comme  étant  proches  des  forêts,  les  bêtes  sauvages  nous  ravagent  " 
souvent    à    la    maturité  »  '  ;    «    demande    que    tout    maître    d'école, 

comme  étant  la  base  de  la  bonne  éducation,  de  la  religion,  science 
et  vertu  ",  soit  mieux  récompensé  »  ^. 

Non  répétition  de  la  conjonction.  —  I^a  conjonction  n'est  pas 
répétée  :  «  fixer  par  tout  la  quotité  et  la  prestation  de  la  dixme,  de 

1.  Jonq.,  p.  680. 

2.  Bazancourt-s.-Sulppe,  p.  252. 

.S.  Warm.,  p.  1125.  —  Je  comprends  :  puisque,  après  près  de  deux  siècles,  elle  rend  à  la 
nation  les  États  généraux. 
I.  Pom.,  p.  820. 

5.  Champi.,  p.  404. 

6.  Isl.,  p.  660. 

7.  Rilly,  p.  858. 

8.  Lav.,  p.  704. 


LES  LIGATURES  INVARIABLES  539 

manière  que  le  décimateur  ait  son  droit  et  le  décimable  ne  soit  pas 
foulé  »  ^ 

Conjonction  superflue.  — ■  Elle  fait  autant  de  tort  à  la  clarté 
que  l'absence  de  cette  ligature  :  «  ils  arrivent  souvent  qu'un  père  de 
famille  possédant  peu  de  Bien  et  laissant  à  sa  mort  plusieurs  Enfans 
en  bas  âge,  qu'on  fait  payer  à  la  veuve...  »  -. 

1.  Connoy.  Rom.,  p.  501. 

2.  Chaiimuzy,  O.,  p.  432. 


CHAPITRE    III 
RAPPORTS  NON  LOGIQUES 

Comparaisons.  —  Comparatifs  d'égalité.  —  si  pour  aussi.  — 
On  le  trouve  dans  des  phrases  positives  :  «  il  est  malheureux...  que 
les  fermiers  généraux...  ayent  des  receveurs  et  commis  "  si  affîdés 
qu'ils  en  ont  "  pour  vexer  le  public  »  ^ 

AUTANT  DEVANT  LES  ADJECTIFS.  — ((  Il  seroit  "  autant  intéressant  " 
pour  le  seigneur  que  pour  le  bien  publique,  que  les  journées  fussent 
appliquées  au  rétablissement  des  chemins  du  village  «  "^ 

CELUI    OMIS    DANS     LE    DEUXIÈME    TERME    d'uNE    COMPARAISON.    

Il  avait  eu  beaucoup  de  peine  à  s'introduire.  Dans  les  textes  popu- 
laires on  en  abuse,  il  arrive  même  qu'il  représente  un  nom  qui  n'a 
pas  été  exprimé  dans  le  premier  terme  :  «  il  faudroit  qu'ils  [les  actes 
provinciaux]  fussent  composés  de  manière  à  ce  que  le  tiers  état  fut 
égal  à  "  celui  "  de  la  noblesse  et  du  clergé  «  ^.  Celui  représente  le 
nombre,  le  chiffre,  qui  n'a  pas  été  exprimé. 

COMME  AU  LIEU  DE  QUE.  —  Pour  marquer  le  rapport  entre  deux 
termes  égaux  ou  semblables  :  (si  la  province  de  Champagne  était 
pays  d'État)  «  on  n'en  seroit  mieux  "qu'autant  commele  tout  seroit 
bien  administré  "  »  *  ;  «  payer  la  dixme  à  "  la  même  quotité  comme 
tous  les  pays  voisins  "  »  ^. 

Temporelles.  — -  Que,  où  sont  remplacées  par  quand,  de  sorte 
que  le  rapport  temporel  est  exprimé  deux  fois  :  «  que  la  chasse  soit 
défendue  pour  toujours  dans  les  vignes,  y  causant  un  très-grand 
dommage  "  dans  les  tems  surtout  quand  les  chasseurs  y  font  faire 
des  trac  "   par  un  nombre  d'enfans  "  »  ". 


1.  Verzenay,  p.  1027. 

2.  Boul.,  p.  330. 

3.  Les  Mesn.,  p.  711. 

4.  Beine,  p.  275. 

5.  Cormoy.  et  Rom.,  p.  500. 

6.  Tr.-P.,  p.  1016.  —  Trac  (lire  «  traque  •)  est  un  dérivé  du  verbe  traquer. 


RAPPORTS  NON  LOGIQUES  541 

Non  correspondance  des  temps.  —  Un  présent  à  la  principale 
est  suivi  sans  raison  visible  d'un  plus- que-parfait  du  subjonctif  :  «lui... 
qui  "  perçoit  sur  eux...  sans  que  les  particuliers  frappés  de  ces  odieuses 
redevances  féodales  eussent  jamais  pu  scavoir  "  d'où  elles  pou- 
voient  provenir  dans  le  principe  »  i. 

1.  Vcrzy,  p.  1037. 


CHAPITRE  IV 
RAPPORTS  LOGIQUES 

DÉCADEr<jcE  DE  l'imparfait  DU  SUBJONCTIF.  —  Le  iiiode  lui-même 
est-il  menacé  ?  Cela  n'apparaît  pas  avec  certitude,  malgré  quelques 
cas.  L'abandon  qui  a  eu  lieu  dans  les  Ardennes  ne  paraît  pas  en 
voie  de  se  réaliser  dans  la  région  de  Reims. 

L'imparfait  du  subjonctif  conditionnel  a  même  encore  de  pro- 
fondes racines  :  «  nous  disons  qu'  "  il  seroit  très  avantageux  pour  les 
peuples...  que  l'on  ne  payât  point  "  la  dîme   de  ces  objets  »  ^  ;  «  il 

seroit  très  avantageux  qu'on  fît  "  des  lois  somptuaires  »  ^. 

On  le  trouve,  suivant  l'usage  ancien,  derrière  un  présent  de  l'indi- 
catif :  «  "  il  n'y  a  point  de  citoyens  dans  les  malheureuses  contrées,  qui 
fournissent  à  sa  rapacité,  qui  ne  contribuassent  "  volontiers,  en  fidèles 
sujets,  de  toute  autre  manière  aux  besoins  communs  de  la  patrie  n^; 
«  notre  Seigneur  perçoit  d'un  droit  vente  qu'il  nous  demande  huit 
livres  cinq  sols  par  cent,  vue  que  les  villages  circonvoisins  n'en  paient 
pas  et  "  nous  demandons  qu'il  n'y  eut  qu'une  coutume  ",  vu  qu'il 
y  a  toujours  des  procès  pour  ces  droits  et  qui  causent  la  ruine  des 
particuliers  »  *  ;  «  nous  "  demandons  que  les  papiers  terriers  fussent 
faits  "  au  compte  des  Seigneurs...  Nous  "  demandons  que  les  droits 
de  chasse  fussent  supprimés  "  »  ^  ;  «  des  colombiers  si  tellement  fournis 
de  pigeons  qui  causent  un  intérêt  considérable  et  "  nous  demandons 
qu'ils  fussent  supprimés  "  »  ®. 

A  côté  de  phrases  correctes  et  mêmes  élégantes  comme  la  première, 
les  derniers  emplois  laissent  l'impression  que  les  deux  temps  du  sub- 
jonctif, le  présent  et  l'imparfait,  sont  entièrement  confondus. 

Présent  du  subjonctif  remplaçant  l'imparfait.  —  En  effet, 
l'imparfait  du  subjonctif  alterne  souvent  avec  un  présent,  ou  lui  cède 
la  place  ;  1^  «  "  il  seroit  donc  à  désirer...  [que]  les  intendants...  écoutent  " 
les  raisons...,  "  on  désire  en  outre  que  les  adjudications...  ne  fussent  " 

1.  FeiT.,  p.  617. 

2.  Les  M.,  p.  708.  Cf.  Moronv.,  p.  773  ;  Pargny,  p.  802  ;  Villers-aux-N.,  p.  1082-108:$- 

3.  Hautv.,  p.  634. 

4.  Pom.,  p.  819. 

5.  Ib.,  p.  819. 

6.  Pom.,  p.  820.  Cf.  S'-Masm.,  p.  911  ;  Vill.-Mar.,  p.  1106  ;  Vrigny,  p.  1121. 


RAPPORTS  LOGIQUES  543 

pas  si  dispendieuses  »  ^  ;  «  que  "  les  barrières  soient  reculées  "  aux 
extrémités  du  Royaume  "  afin  que  la  nation  françoise  ne  fut  plus 
étrangère  "  à  elle-même  »  ^  ;  «  il  "  seroit  bien  juste  que  leurs  charges 
augmentassent  aussi  "  et  "  qu'ils  soient  chargés  "  des  neis  et  pres- 
bitères  »  ^  ;  «  pour  cela  "  il  faudroit  que  le  produit  de  la  terre  retourne 
à  la  terre  ",  c'est-à-dire  que  "  les  dixmes  fussent  payées  "  en  argent  »  *. 
2^  Les  exemples  sont  si  nombreux  qu'ils  annoncent  un  abandon 
total  du  vieil  usage  pour  un  prochain  avenir  :  «  il  "  serait  à  désirer 
pour  le  bien  public  qu'il  y  ait  "...  »  ^  ;  «  il  "  faudroit  que  toutes  les 
rentes  soient  réduites  "  aux  deniers  vingt  cinq  »  «  ;  «  il  "  seroit  à 
désirer  qu'il  n'y  ait  "  dans  la  même  province  qu'une  seule  coutume  »  '. 

Conditionnel  remplaçant  l'imparfait  du  subjonctif.  —  A  pre- 
mière vue,  on  pourrait  croire  que  l'imparfait  du  subjonctif  a  aussi 
fait  place  à  un  conditionnel.  Ce  n'est  qu'une  apparence.  Le  verbe 
principal,  sous  sa  forme  de  conditionnel,  n'est  alors  qu'un  affirmatif 
atténué  :  «  il  "  sembleroit  que  les  élèves  en  bestiaux  pourroient  "  y 
servir  de  ressources  »  ^  ;  «  il  nous  "  paroîtrait  qu'il  y  auroit  "  un  moyen 
plus  uniforme  à  la  contribution  »  **. 

Indicatif  remplaçant  le  subjonctif.  —  Derrière  qu  il  plaise,  on 
rencontre  l'indicatif  :  «  "  qu'il  plaise  à  sa  Majesté  de  supprimer  les 
commis  aux  aydes,  et  qu'on  a  "  chacun  la  liberté  de  vendre  son  vin 
comme  il  lui  plaira  »  ^°. 

Il  en  est  de  même  après  it  ny  a  que  :  «  qu'  "  il  n'y  a  que  leur  travail 
pénible  et  laborieux  qui  peut  pourvoir  "  à  ces  besoins  »  ". 

Dans  le  Cahier  de  Pomacle,  après  la  phrase  d'introduction  :  «  Le 
village  représente...  »,  on  lit  une  série  de  phrases,  exprimant  des  désirs, 
qui  ont  leur  verbe  au  subjonctif  ;  puis  tout  à  coup  survient  un  indi- 
catif. Négligence  ou  inconséquence  ?  «  "  Que  le  Clergé  et  la  Noblesse 
qui  sont  les  plus  riches  propriétaires  du  Royaume  payeront  "  l'im- 
pôt comme  le  tiers  état  »  ^^. 

1.  Caur.,  p.  367.  Cf.  Loiv.,  p.  728. 

2.  Moronv.,  p.  774. 

3.  Nogent,  p.  790.  Cf.  Vil.-en-SeL,  p.  1056. 

4.  Vil.-en-Tar.,  p.  1066. 

5.  Basl.-l.-Fis.,  p.  243. 

6.  Beine,  p.  273. 

7.  Bouzy,  p.  352.  Cf.  BrouilL,  p.  362  ;  Chaumu.,  P.,  430  ;  Coulom.,  p.  517  ;  Isl.,  p.  670  ; 
Isl.,  p.  671  ;  Marf.,  p.  742  ;  Merfy,  p.  750  ;  Pom.,  p.  820  ;  Puis.,  p.  842  ;  S'-Mart.,  p.  901  ; 
Sapicourt,  p.  926;  Verzy,  p.  1037  ;  Vill.-Mar.,  p.  1113. 

8.  Marf.,  p.  741. 

9.  Puis.,  p.  839. 

10.  Or.,  p.  794. 

11.  Villers-All.,  p.  1075. 

12.  Pom.,  p.  819. 


:>44  HISTOIRE  DE  LA  EANGLE  FRANÇAISE 

Éventuel  derrière  si.  ■ — «  ...  on  demande  "  si  la  Providence  n'y 
remédieroit  "  comment  pourrait-on  subsister  »  ^  ;  «  que  le  nom  de 
casuel  soit  aboli,  que  "  si  des  personnes  pieuses  désireroient  quelque 
chose  "  de  plus  que  l'usage  de  la  paroisse,  elles  le  paieront  bien  entendu 
sur  le  prix  ordinaire  »  ^. 

TOUT  QUE  CONSTRUIT  AVEC  l'indicatif.  —  «  ...  quicouquc  a  le  mal- 
leur de  tomber  entre  les  mains  de  cet  horrible  tribunal,  la  honte  et 
l'opprobre  du  genre  humain,  est  certain,  "  tout  innocent  qu'il  peut 
être  ",  de  n'en  sortir  que  condamné,  flétri  et  dépouillé  »  ^, 

Condition  introduite  par  moyennant.  —  Elle  est  exprimée  par 

un  infinitif  plutôt  que  par  un  nom  :  «  elle  nous  fait  remise  d'un  quart 

moyennant  de  payer  "  dans  les   six  semaines  après  la  vente  »  *. 

1.  Mont-s.-C,  p.  769. 

2.  S'-Masm.,  p.  01.3. 

3.  Cum.,  p.  581. 

4.  Nogent,  p.  789. 


I 


CHAPITRE  V 
LES  MATIÈRES  A  TRAITER 

11  importe  de  considérer  tout  d'abord  combien  les  plaintes  et  les 
propositions  à  faire  pour  remédier  aux  abus  étaient  chose  complexe 
et  difficile  à  exposer. 

On  s'y  embrouillait. 

Même  des  questions  en  apparence  simples  se  présentaient  de  façon 
encore  trop  compliquée  pour  des  paysans.  Telle  la  question  du  sel 
et  celle  du  tabac.  Elles  fournissaient  au  peuple  deux  motifs  de 
plaintes  :  d'une  part,  «  une  grande  quantité  de  sujets...  dans  les  fers 
et  dans  les  prisons,  et  bannis  de  leurs  patries  »  ;  d'autre  part,  l'entre- 
tien d'un  service  de  surveillance  coûteux  pour  la  communauté.  Il 
n'  est  pas  étonnant  que  le  rédacteur —  auquel  l'indignation  donne  une 
certaine  éloquence  —  ne  parvienne  pas  à  démêler  nettement  les  deux 
points  de  vue  ; 

De  plus  que  le  peuple  est  obligé  de  payer  une  grande  quantité  de  personnes 
inutiles  et  que  les  fermiers-généraux  tiennent  à  leurs  services  pour  veiller  à  la 
fraude  de  ces  deux  sortes  de  denrées,  où  il  en  résulte  très  souvent  des  combats 
sanglants  et  bien  des  sujets  morts  et  des  blessés,  les  uns  par  la  cupidité  d'un  vil 
bénéfice  et  pour  tâcher  de  se  soustraire  des  fers,  ils  sacrifient  leurs  vies  et  leurs 
biens,  les  autres  pour  le  vil  intérêt  d'une  petite  récompense  que  les  fermiers  géné- 
raux promettent  à  ces  commis  viennent  à  ces  extrémités  ^. 

La  situation  juridique  que  décrivent  les  habitants  de  Villers-Mar- 
mery  était  en  elle-même  compliquée.  Ajoutons  qu'il  s'agit  de  notions 
qu'un  homme  de  la  campagne  n'a  pas  habituellement  l'occasion 
d'analyser  : 

Il  y  a  encore  dans  différentes  provinces  du  Royaume  et  surtout  dans  la  Cham- 
pagne des  pressoirs  bannaux,  moulins  et  fours  bannaux. 

Ces  Banalités  qui  tiennent  à  l'ancienne  servitude  que  les  Seigneurs  ont  con- 
servé sur  leurs  vassaux  et  dont  souvent  les  Seigneurs  n'ont  aucun  titre,  d'autres 
une  légère  transaction  souscrite  par  des  communautés,  qui  n'ayant  point  été 
autorisées  sont  dans  la  classe  des  mineurs,  et  ne  fait  pas  un  titre  valable,  d'autres 
sont  transactions  faites  avec  des  communautés  sans  être  autorisées  n'ont  point 
été  revêtues  des  formalités,  en  ce  que  les  Seigneurs  ne  les  ont  pas  fait  enregistrer 
au  Parlement  ^. 

1.  Bourg.-l.-R.,  p.  347. 

2.  Vil.-Marm.,  p.  1111-1112. 

Histoire  de  la  Langue  française.  X.  35 


:>4G  HISTOIRE  DE  l.A   LANGUE  FRANÇAISE 

• 

A  Thuisy,  on  entreprenait  de  prouver  au  Roi  qu'il  ferait  un  béné- 
fice considérable  s'il  permettait  la  vente  des  biens  seigneuriaux  et 
ecclésiastiques  aux  gens  de  main  morte.  Malheureusement,  toute  une 
série  d'idées  secondaires  viennent  s'ajouter  successivement  à  cette 
idée  principale  : 

1°  il  existe  des  terres  médiocres,  à  côté  de  bonnes  terres  ; 

2**  certaines  terres  ne  rapportent  pas  ce  qu'elles  devraient  rappor- 
ter, faute  d'engrais  ; 

3°  il  faut  distinguer  deux  espèces  de  tailles,  la  taille  de  la  "  posses- 
sion "  et  la  taille  de  la  "  propriété  ".  Tout  cela  s'entremêle  dans  ce 
qui  suit  : 

Le  terroir,  en  son  continant,  surtout  en  basse  terre  ;  la  majeure  partie  en  appar- 
tient soit  au  seigneur,  soit  à  des  couvens  et  communautés  de  main  morte  qui  les 
louent  peu  de  choses,  en  ce  qu'ils  sont  de  peu  de  rapport  faute  d'engrais,  dont 
elles  sont  susceptibles,  surtout  ce  terroir  ;  parmi  ces  terres  cependant  s'en  trouve 
d'une  excellente  qualité  qui  s'il  plaisoit  au  roi  d'en  permettre  la  vente  aux  gens 
de  main  morte,  produiroit  beaucoup  plus  de  rapport  à  des  gens  qui  verseroient 
l'argent  dans  le  trésor  royal,  dut-il  en  payer  l'intérêt  ;  par  là,  la  nouvelle  culture 
et  engrais,  les  impositions  royales  augmenteroient  d'autant  ainsi  que  la  faculté 
des  acquéreurs,  il  résulte  encore  de  ses  baux  en  loyers  que  le  fermier  ne  paie 
taille  que  de  la  possession  et  que  le  roy  perd  celle  de  la  propriété  ^. 

Voici  un  dernier  exemple  : 

Si  le  rôle  de  relevé  eut  été  fait  dans  cette  paroisse,  cette  somme  dernière  n'y 
aurait  jamais  été  comprise  en  rôle  jusqu'à  présent  au  nombre  de  deux  ont 
coûté  115  1.  de  façon,  en  outre  de  l'imposition  desdits  525  1.  le  dit  sieur  abbé  a  été 
imposé  pour  ses  usines  au  prix  de  la  location  comme  tous  les  autres  habitants  ^... 

Faut-il  couper  la  phrase  après  «  en  rôle  »,  et  comprendre  ainsi  ce 
qui  suit  :  jusqu'à  présent  les  rôles,  au  nombre  de  deux,  ont  coûté 
115  1.  de  façon  ?  Après  «  façon  »,  nous  ajouterons  un  poini  :  c'est 
une  autre  histoire  qui  commence.  L'ensemble  reste  singulièrement 
obscur. 

Parfois  la  pensée  est  relativemeiit  simple,  ainsi  celle  des  gens  de 
Mont-sur-Courville  qui  protestent  contre  les  cumuls.  Mais  l'aptitude 
à  exprimer  des  idées  abstraites  fait  défaut  :  «  Nous  disons  aussy  que 
ce  qui  regarde  la  magistrature,  bien  des  personnes  qui  exercent  plu- 
sieurs états  et  que  cela  fait  tort  à  bien  des  personnes  qui  sont  sans 
état  et  devroit  n'en  posséder  qu'un  »  ^. 

1.  Thuisy,  p.  985. 

2.  Bazancourt-sur-Suippe,  p.  219-250. 

3.  Mont-s.-C,  p.  770. 


CHAPITRE   VI 
INEXPÉRIENCE    STYLISTIQUE 

Le  problème  de  la  phrase.  —  Toutefois  je  n'insisterai  pas  sin- 
la  difficulté  du  sujet,  car  c'est  surtout  le  problème  de  la  phrase  à 
ordonner  qui  a  embarrassé  tous  ces  ruraux.  Il  s'agissait  d'organiser 
logiquement  des  faits  —  et  des  idées  —  qui  se  rattachent  les  uns 
aux  autres,  ou  qui  dépendent  les  uns  des  autres,  suivant  des  rap- 
ports très  divers.  Des  gens  simples,  habitués  à  exprimer  des  choses 
simples,  pour  lesquelles  le  parler  traditionnel  fournit  des  phrases 
toutes  faites,  n'étaient  guère  capables  d'agencer  correctement  des 
éléments  compliqués. 

Leurs  maladresses  ne  nuisent  parfois  qu'au  style,,  la  phrase  mal  faite 
restant  facilement  compréhensible.  Tyj)e  :  «  les  soupirs  et  les  gémisse- 
ments qui  oppressent  ce  peuple  »  ^ 

Obscurités.  —  Parfois  au  contraire  on  a  écrit  avec  une  telle  gau- 
cherie que  la  pensée  en  devient  trouble  et  difficile  à  démêler. 

Prenons  comme  type  la  phrase  suivante  :  «  "  La  culture  de  la  vigne 
n'est  pas  moins  fatiguée  "  que  l'agriculture  »  2.  Elle  est  toute  simple, 
mais  le  sens  n'en  est  pas  clair.  Il  est  probable  qu'on  a  voulu  dire  : 
la  viticulture  n'est  pas  moins  éprouvée  que  l'agriculture. 

Ailleurs  c'est  pis  encore  ;  le  sens  est  faussé  :  «  la  vénalité  des  charges 
supprimée  et  donné  au  mérite»^.  Il  eût  fallu  :  et  les  charges  données 
au  mérite. 

Que  signifie  ceci  ?  :  «  qu'il  soit  défendu  à  aucun  éclesiastique  de 
faire  valoir  aucun  bien,  ni  même  plus  en  louer  »  *  ?  Faut-il  com- 
prendre :  il  serait  défendu  aux  ecclésiastiques  d'en  louer  désormais  ? 
Le  sens  de  ni  même  plus  n'est  pas  assuré. 

Il  arrive  que  non  seulement  les  phrases  manquent  de  clarté,  mais 
qu'elles  sont  proprement  inintelligibles  : 

Les  habitans  paroissent  très  surchargé  de  payer  le  sixième  du  montant  de  leurs 
tailles  et  impositions  pour  les  corvées  des  grandes  routes,  tandis  que  personne 

1 .  Villers-All.,  p.  1070  ;  comparez  :  se  procurer  la  nécessité  nécessaire  à  la  vie  (id.,  p.  1071)  ; 
les  professions  communes  de  Villers- Aller  and  sont  des  vignes  (id.,  p.  1072). 

2.  Vil.-en-Tar.,  p.  1066. 
.î.  IMourm.-l.-G.,  p.  777. 

1.  Ep.,  p.  612.  Cf.  Courmel.,  p.  542  ;  Cnigny,  p.  552. 


548  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

d'eux  ne  sont  dans  le  cas  de  récrascr,  qu'ils  ont  chez  eux  comme  on  l'a  déjà 
dit  un  terroir  defîectueux  pour  la  sortie  des  voiture,  on  est  obligé  tous  les  ans 
en  approchant  la  moisson  presque  des  semaines  pour  rédifier  les  chemins,  pour 
rentrer  les   récoltes  ^. 

Sans  doute  les  habitants  de  Baslieux  estiment  qu'ils  ont  déjà 
assez  de  travail  avec  leurs  propres  chemins  à  refaire  au  moment  des 
récoltes,  et  qu'ils  devraient  être  dispensés  d'aider  à  la  réfection  des 
grandes  routes.  Mais  une  seconde  idée  vient  se  mêler  à  la  première  : 
c'est  qu'ils  n'ont  pas  l'occasion  d'abîmer  (écraser)  les  grandes  routes, 
et  que,  dans  ces  conditions,  ils  n'ont  pas  à  pourvoir  à  leur  entretien. 
L'ensemble  reste  sinoulièrement  entortillé. 

Il  serait  facile  de  multiplier  les  exemples  :  «  mais  les  biens  nobles 
paient  In  dixme,  "  ainsi  même  valeur  [sic],  et  payent  quelques 
impôts  relatifs  à  ceux  de  l'habitant  "  »  ^  ;  «  faire  payer  les  entrées 
et  sorties  du  royaume  ainsi  que  les  autres  couronnes  nous  les  font 
payer  et  "  à  suivant,  les  traités  faits,  alors  à  fermer  ;  c'est  objet 
[sic]  "  »  3  ;  «  un  code  qui  est  devenu  une  espèce  de  labirinthe  dans 
lequel  les  préposés  eux-mêmes  "  pour  augmenter  personnellement 
leurs  bureaux  "  se  trouvent  fort  embarrassés  »  *  ;  «  soient  supprimés 
[les  aydes]  comme  trop  coûteux  à  cause  de  la  grande  multitude  des 
commis  qui  sont  employés  et  comme  "  trop  suceptibles  de  concus- 
sions ;  qui  ne  retombe  que  sur  les  pauvres  "  »  ^. 

La  conclusion  du  Cahier  de  Champigny  est  la  suivante  :  les  habi- 
tants de  Champigny  espèrent  que,  grâce  aux  réformes  qu'ils  pro- 
posent, les  classes  privilégiées  pourront  conserver  leurs  privilèges 
(tout  en  permettant  au  tiers  état  de  subsister  dans  des  conditions 
acceptables).  Ils  disent  : 

Nous  soumettons  le  tout  à  la  discussion  des  Etats,  et  aux  lumières  de  Mon- 
seigneur de  Necker,  et  sy  la  bonté  de  Sa  Majesté  nous  fait  espérer  à  lieu  tous  les 
bras  nourris  aux  dépens  de  l'Etat,  et  qui  se  trouveroit  oisifs  seront  nourris  comme 
auparavant  *. 

Il  n'est  guère  facile  de  démêler  ce  que  ces  braves  gens  espèrent. 

Chenay  proteste  contre  les  abus  de  l'administration,  abus  peut-être 
ignorés  en  haut  lieu,  mais  qui  pèsent  lourdement  sur  les  habitants  de 
la  campagne  : 

11  y  a  combien  de  vices  particuliers  dans  l'administration  qui  sont  glissés,  qui 
ne  sont  pas  connus  au  local  [?],  mentionnées   des   habitans  de  la  campagne  [?] 

1.  Basl.-l.-Fis.,  p.  244. 

2.  Sav.,  p.  939.  Cf.  Beine,  p.  268  ;  .Tanv.,  p.  676. 

.3.  Rilly,  p.  «49.  Cf.  Warm.,  p.  1129  ;  Ep.,  p.  609  ;  Tinqiieiix,  p.  993  ;  Thiiisy,  p.  987. 

4.  Pévy,  p.  809. 

3.  Chenay,  p.  440.  Cf.  Isles-s.-S.,  pp.  671  et  672  ;  Les  P.-Log.,  p.  723. 
6.  Champi.,  p.  406. 


INEXPÉRIENCE  STYLISTIQUE  "iW 

qui  cependant  en  ressentent  plus  que  personne  les  funestes  effets  ;  mais  ils  ont 
lieu  d'espérer...  c'est  les  vœux  d'un  Roy  bienfaisant  à  droit  de  temps  [?]  de 
sujets  qui  sera  le  défendateur  de  son  royaume  ^. 

Des  points  d'interrogation  que  nous  ajoutons  au  texte  marquent 
les  questions  que  le  lecteur  peut  se  poser. 

Une  fois  qu'une  phrase  devient  un  peu  longue  et  touiïue,  il  est 
ordinaire  que  le  rédacteur  s'y  perde  et  y  perde  son  lecteur. 

La  pensée  est  faussée.  —  Assez  souvent  les  rédacteurs  disent 
nettement  le  contraire  de  ce  qu'ils  veulent  dire  :  «il  n'y  a  pas  de  com- 
paraison au  Tiers  Etat  qui  a  supporté  en  tout  temps  les  frais  de 
guerre  et  de  toutes  impositions  et  sont  épuisées  au  préjudice  des 
deux  premiers  ordres  »  2.  Les  impositions  payées  par  le  Tiers  État  sont 
épuisées  au  profit  et  non  au  préjudice  des  autres  ordres.  Mais  l'expres- 
sion rare  au  préjudice  a  trompé  le  rédacteur.  Quand  les  habitants 
de  la  Neuville-la-Cuve  se  plaignent  des  «  droits  qui  sont  seuls  payés 
par  le  tiers  état»  3,  ils  se  plaignent  que  ces  droits  soient  payés  par  le 
Tiers  Etat  seul.  «  Le  sel...  étant  d'une  cherté  exigeante,  c'est  ce  qui 
prive  la  plupart  du  tiers  état  en  faire  peu  d'usage  »  *.  La  phrase 
exprime  exactement  le  contraire  de  ce  que  le  rédacteur  veut  dire  : 
le  tiers  état  est  obligé  de  se  priver  de  sel,  le  tiers  état  est  obligé  de 
faire  peu  d'usage  de  sel. 

Cette  brûlante  question  du  sel  a  du  reste  mal  inspiré  vme  foule 
de  communautés  ;  ainsi  les  habitants  de  Savigny-sur-Ardres.  Ils 
s'expriment  ainsi  :  «  ce  prix  excessif  du  sel  les  empêche  à  peine  de 
pourvoir  à  l'entretien  de  leurs  vêtements  ainsi  qu'à  celui  de  leurs 
enfans  »  ^.  Ils  entendent  que  ce  maudit  impôt  leur  permet  à  peine 
de  nourrir  leurs  enfants,  ce  qui  est  fort  différent. 

Quelques  spécimens  un  peu  plus  étendus  donneront  une  idée  de 
l'obscurité  où  peuvent  tomber  ces  phrases  informes,  mal  écrites 
quoiqu'elles  soient  peut-être  bien  pensées. 

Le  rédacteur  du  Cahier  de  Bazancourt-sur-Suippe  est  un  brave 
hommp,  plein  de  sentiment,  mais  qui  se  révèle  incapable  d'exposer 
une  situation  pourtant  relativement  simple  : 

L'Étaminier  à  façon  et  manouvrier  représente  qu'ils  ne  peuvent  gagner  que 
dix  à  douze  sous  par  jour,  avoir  famille,  payer  location  de  maison,  impôt,  bois 
à  brûler  et  surtout  dans  la  révolution  actuel  de  la  cherté  incompréhensible  du 


1.  Chenay,  p.  443. 

2.  Warm.,  p.  1126. 

3.  La  Neuv.-l.-C,  p.  689. 

4.  Or.,  p.  795. 

5.  Savigny-s.-Ardres,  p.  940. 


550  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

grain,  et  même  rareté  que  le  monopoleur  attendaient  depuis  plusieurs  années, 
quoique  les  grains  dans  l'instant  du  transport  du  royaume  à  l'Etranger  était 
d'un  prix  que  le  laboureur  fermier  marchand  pouvaient  l'un  et  l'autre  faire  leurs 
affaires,  ils  sont  dans  une  misère  affreuse,  plus  de  grains  pour  argent,  les  blatiers 
l'enlève  [sic]  tous  les  jours,  si  peut  qu'il  y  en  reste  à  tel  prix  comme  ils  peuvent 
le  trouver,  ce  sont  des  soulèvements  dans  plusieurs  paroisses  et  des  tumultes  qui 
font    trembler  ^. 

A  Mournielon-lc-Petit,  la  question  est  plus  délicate.  Les  ingénieurs 
des  ponts  et  chaussées  sont  indésirables,  les  habitants  voudraient 
les  voir  remplacer  par  des  ingénieurs  militaires,  et,  mieux  encore, 
pouvoir  diriger  eux-mêmes  leurs  travaux.  Ils  voudraient  du  moins 
obtenir  que  les  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées  fussent  responsables 
de  leurs  oublis  [obmissions)  et  obligés  à  surveiller  les  travaux  qu'ils 
commandent.  Malheureusement  le  rédacteur  mêle  tout  cela  à  plaisir 
dans  une  phrase  extrêmement  touffue  et  d'ailleurs  émaillée  d'incor- 
rections : 

Représentent  que  les  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées  sont  ruinantes  par  rap- 
port aux  constructions  et  réparations  des  édifices,  demandent  qu'ils  soient  rem- 
placés par  les  ingénieurs  militaires,  qu'ils  rempliroient  seulement  leurs  fonctions 
avec  plus  d'exactitude  et  moins  d'intérêts,  celles-là  seroient  à  la  décharge  de 
l'Etat,  tant  pour  leur  empointement  que  pension,  au  moins  que  le  bon  sens 
n'autorise  les  communautés  à  le  faire  faire  par  économie  et  si  au  moins  s'ils  le 
font  qu'ils  soient  donc  garants  des  obmissions  qu'ils  pourroient  faire  dans  leurs 
devis  estimatifs  et  qu'ils  soyent  au  moins  obligés  de  visiter  tous  les  deux  à  trois 
jours  les  ouvrages  qu'ils  font  faire  dans  les  campagnes,  ils  verions  par  là  si  les 
entrepreneurs  suivent  la  condition  et  sans  plus  faits  ^. 

Terminons  par  un  spécimen  curieux,  où  la  prétention  se  joint  à 
l'ignorance.  Les  prophètes,  les  apôtres,  César  sont  appelés  à  la 
rescousse  par  les  habitants  de  Warmeriville,  et  il  est  difiicile,  en  lisant 
cette  page,  de  ne  pas  prononcer  les  mots  de  charabia  et  de  masca- 
rade : 

Est-il  possible  qu'au  moyen  de  toutes  ces  sommes  et  charges,  que  la  dite  com- 
munauté sui)|>orte  encore  de  nouveaux  impôts  pour  payer  les  dettes  de  l'Etat, 
d'autant  plus  que  leurs  impositions  emportent  le  revenu  de  leur  patrimoine, 
qu'ils  font  valoir  de  leurs  mains,  pendant  que  le  haut  Clergé,  la  Noblesse,  les 
riches  maisons  des  moines  qui  possèdent  des  grands  biens,  des  trésors  immenses, 
ne  viennent  pas  au  secours  de  l'Etat,  poui'  conserver  l'intérêt  d'une  maison  riche, 
se  détachent  du  Tiers  Etat  pour  le  vexer,  supportent  toutes  les  charges  en  oubliant 
leur  origine  du  même  père  et,  partant  de  ce  dernier  principe,  l'impôt  seul  et 
unique  réparti  sur  leurs  biens  comme  sur  le  Tiers  Etat  feroit  le  bien  de  l'Etat, 
donneroit  des  heureux  jours  à  votre  Majesté  et  à  toute  la  France,  retireroit  le 
pauvre  de  l'indigence,  la  mendicité  auroit  moins  lieu,  les  hauts  bénéficiers  qui 


1.  Bazancourt-s.-S.,  p.  252. 

2.  A[oiirni.-l.-P.,  p.  7<S1.  —    Ja>  rédacteur  est  le  syndic  do  la  commune  ! 


INEXPERIE>'CE   STYLISTIQUE  551 

annoncent  la  doctrine  par  le  ministère  des  curés  de  paroisses  partie  en  portion 
congrue  à  charge  d'âmes  dont  ils  jouissent  des  revenus,  excepté  tels  d'acquitter 
les  dettes  de  l'Etat  pour  leur  privilèges  ;  les  prophètes,  les  apôtres,  les  grands, 
ne  payoient-ils  point  les  tributs  à  César,  avaient-ils  des  privilèges,  ont-ils  souffert 
que  le  Tiers  Etat  soit  vexé  ?  De  l'autorité  seule  de  votre  Majesté  peut  protéger 
les  droits  de  la  Nation,  demandés  par  le  Tiers  Etat  et  notamment  par  nos  conci- 
toyens de  la  province  du  Dauphiné  à  laquelle  nous  unissons  nos  mêmes  vœux  de 
délibérations  ^. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  les  phrases  sans  aucune  espèce  de  con- 
struction, qui  ne  témoignent  que  de  l'incapacité  de  leurs  auteurs.  Elles 
sont  très  nombreuses  :  «  que  si  l'impôt  territorial  ait  lieu,  surtout 
sans  distinction  de  rang  »  ^  ;  «  observation  faite  sur  ce  qui  concerne 
le  tiers  état  est  plus  utile  et  plus  secourable  à  l'État  que  le?  deux 
autres  classes  »  ^,  etc. 

1.  Wami.,  p.  1127.  —  Le  rédacteur  est  notaire  royal  et  juge. 

2.  RiUy,  p.  853. 
.3.  Rosn.,  p.  866. 


CHAPITRE  VII 
STRUCTURE  MALADROITE  DIE  LA  PHRASE 


Omission  d'éléments  nécessaires.  —  Pour  peu  qu'on  examine 
d'où  viennent  les  défauts  dont  nous  venons  de  parler,  on  s'aperçoit 
que  la  manière  de  bâtir  une  phrase  n'est  pas  connue.  D'abord,  la 
phrase  est  souvent  incomplète  :  un  élément  essentiel  fait  défaut. 

Il  arrive  que  ce  soit  le  verbe  :  «  il  est  à  observer  que  le  terrain  du 
village  est  extrêmement  difficile  à  cultiver  et  qu'il  faut  jusqu'à  six 
ou  sept  chevaux  pour  une  charrue,  ainsi  que  deux  personnes  qu'il 
faut  pour  l'occuper  et  "  le  terrain  d'un  bien  petit  rapport  "  »  ^  ; 
«représente  qu'il  seroit  d'un  grand  avantage  qu'il  plaise  à  sa  Majesté 
que  tous  les  pauvres  soyent  nourris  dans  leur  paroisse  ;  que  chaque 
communauté  nourrisse  ses  pauvres  attendu  qu'ils  sont  exposés  à  des 
espions  étrangers,  qu'il  vienne  maudire  et  "  dans  le  cas  de  faire  des 
vols  "  ce  qui  n'arrive  que  trop  fréquemment  »  ^. 

Il  serait  imprudent  de  reconstruire  logiquement  ces  phrases  ;  tou- 
tefois, d'une  manière  générale,  c'est  une  des  formes  du  verbe  être 
que  nous  aurions  à  ajouter  pour  rendre  la  phrase  régulière. 

Dans  la  phrase  suivante,  il  faut  suppléer  de  façon  quil  soit  :  «  il  est 
certain  que  "  si  cet  étang  était  corrigé  d'un  degré  plus  bas  ",  cela 
soulageroit  le  village,  et  les  inondations  ne  seroit  plus  si  dangereuses  »  ^. 

Un  certain  nombre  de  phrases  appartiennent  au  langage  parlé  : 
«  dans  le  cas  ou  ils  laisseraient  vaguer  leurs  pigeons,  permis  à  toutes 
personnes  de  les  tuer  »  *  ;  «  si  un  vigneron  loge  les  chevaux  d'un 
voiturier  qui  lui  amène  des  denrées,  on  saisit  les  chevaux  et  "  un 
procès  au  vigneron  pour  payer  l'amende  "  «  ^. 

Il  suffit  de  prononcer  ces  phrases  avec  le  ton  nécessaire,  au  besoin 
d'y  ajouter  un  ge&te  familier  ;  ce  sont  des  types  courants  dans  la 
conversation  de  tous  les  jours. 

D'autres  phrases  sont  plus  diificiles  à  admettre  :  «  150  arpents  de 
terrains...  ne  produit  point  ])our  payer  les  "  deux  pots   de  vin  ci- 

1.  Jonq.,  p.  686. 

2.  Mourm.-l.-P.,  p.  781.  Cf.  Sapicourt,  p.  025  ;  Tramcry,  p.  997  ;  Herm.,  p.  653. 

3.  Prunay,  p.  83i.  Cf.  Bouzy,  p.  351. 

4.  Chaumu.,  P.,  p.  429. 

5.  Verzenay,  d.  1025. 


STRUCTURE   MALADROITE  DE   LA  PHRASE  553 

dessus  fait  mention  "  »  i.  Peut-être  dont  a-t-il  été  oublié  par  le  rédacteur, 
qui  est  un  laboureur,  syndic  en  exercice  ?  L'expression  «  ci-dessus 
fait  mention  »  appartient  au  style  judiciaire. 

Parfois  l'ellipse  n'est  qu'apparente.  Dans  la  phrase  :  «  "  pour  pouvoir 
satisfaire  aux  besoins  de  l'Etat,  ce  seroit  d'adopter  l'impôt  terri- 
torial "  »  2,  il  est  inutile  de  sous-entendre  quoi  que  ce  soit.  Dans  tout 
l'Est  de  la  France,  cest  de  s'emploie  avec  une  valeur  voisine  de  celle 
de  :  il  faut. 

Voici  d'autres  exemples  :  «  on  ne  nous  permet  pas  de  couper  un  de 
ces  mauvais  arbres  sur  notre  propre  terrain  sans  une  permission  qui 
coûte  17  sols  ;  obligé  de  faire  huit,  dix  lieues,  quelquefois  plus,  pour 
aller  la  chercher  »  3.  Il  manque  au  participe  obligé  le  sujet  et  l'auxi- 
liaire :  on  est  obligé.  De  même  :  «  défense  d'avoir  des  colombiers  ou 
permission  pendant  tout  le  temps  de  semences  et  moissons  à  tout 
le  monde  de  tirer  ou  tendre  des  pièges  quelconques  pour  les  détruire, 
afin  de  forcer  ceux  à  qui  on  accorde  ce  droit  trop  multiplié  et  dont 
plusieurs  s'emparent  par  le  crédit  ou  la  force  contre  tous  droits,  de 
fermer  leurs  colombiers  dans  le  dit  tems  »  *.  Le  mot  de  colombier 
évoquant  l'idée  de  pigeons,  la  phrase  du  rédacteur  des  Cahiers  de 
Montigny-sur-Vesle  se  comprend  :  les,  ce  sont  les  pigeons. 

Reprises  inutiles.  1°  Reprise  du  sujet.  —  On  reprend  inu- 
tilement le  sujet.  L'exemple  le  plus  caractéristique  peut-être  nous 
est  fourni  par  le  Cahier  de  Chaumuzy,  dont  nous  possédons  deux 
rédactions. 

Voici  le  texte  de  la  plus  incorrecte  :  «  les  mineurs  ayant  atteint  la 
majorité,  ne  pouvant  avoir  les  actes  concernant  les  successions  dont 
ils  sont  héritiers  ils  ne  peuvent  faire  rendre  compte  à  leurs  tuteurs 
qu'avecq  des  a  peu  près  y>^.  La  reprise  du  sujet  est  conservée  dans  la 
rédaction  soignée,  qui  est  l'œuvre  d'un  juge  :  «  les  mineurs  ayant 
atteint  l'âge  de  Majorité,  ne  pouvant  avoir  les  pièces  concernant  leur 
succession,  ils  demandent  des  comptes  à  leur  tuteur  sur  des  à  peu 
près  »  ®. 

Parfois  le  rédacteur  a  une  excuse  :  le  sujet  est  très  éloigné  du  verbe. 
Dans  l'exemple  qui  suit,  quatre  lignes  séparent  les  vignerons  de  ils 
desireroient  :  «les  vignerons ...  ils  desireroient .  .  .  il[s]  demande[nt]  »  ^ 

1.  Pévy,  p.,  p.  810. 

2.  Heutr.,  p.  660. 

3.  S'-Masm.,  p.  915. 

4.  Monti.,  p.  763. 

5.  Chaumu.,    O.,  p.  426-427. 

6.  Chaumu.,  P.,  p.  426. 

7.  Basl.-L-Fis.,  p.  243. 


:.:.l  HISTOIRE  DK  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

2^  Reprise  de  l'objet  et  des  compléments. — Mais  on  reprend 
inutilement,  dans  la  plupart  des  cas,  l'objet  par  un  pronom  per- 
sonnel, soit  pour  l'annoncer,  soit  pour  y  renvoyer,  sans  intention 
de  le  mettre  particulièrement  en  lumière  :  «  et  pour  ne  nous  arrêter 
qu'à  l'article  des  pressoirs,  "  qui  l'ignore,  combien  ])euvent  à  une 
bonne  vendange,  préjudicier  les  pressoirs  banaux  "  »  ^  ? 

Les  adverbes  personnels  en,  y,  sont  souvent  employés  sans  néces- 
sité ni  avantage.  On  reprend  inutilement  par  en  un  complément 
déjà  exprimé  :  «  "  de  cette  imposition  il  en  dérive  "  contre  le  Tiers  Etat 
un  droit  de  présomption  de  fraude  »  ^  ;  «  ceux  [il  s'agit  des  Ecclésias- 
tiques qui  possèdent  plusieurs  bénéfices]  "  qui  s'en  trouveront  pour- 
vus de  plusieurs  "  seront  tenus  d'opter  dans  le  délai  de  six  mois  celui 
qu'ils  jugeront  à  propos  de  garder  »  3. 

La  reprise  par  en  des  relatifs  dont,  duquel,  desquels,  est  particuliè- 
rement fréquente  :  «  toute  sorte  de  réparations  ou  reconstructions... 
"  dont  les  gros  décimateurs  seuls  en  "  seront  chargés  »  *. 

Parfois  le  conjonctif  repris  par  en  est  introduit  par  une  autre 
préposition  que  la  préposition  de  :  «  un  terroir...  qui  souvent  ne  produit 
pas  pour  ses  frais,  "  sur  quoy  en  voici  l'explication  ",  tant  du  produit 
que  de  la  dépense  »  *. 

y  reprend  inutilement  un  complément  circonstanciel  de  lieu  : 
«  un  même  rôle  pour  chaque  paroisse,  "  à  la  confection  duquel  les 
ecclésiastiques  et  nobles  possédant  biens  ou  revenus  quelconques  y 
seroient  appelés  "  »  *  ;  «  qu'  "  au  Tribunal  qui  sera  chargé  de  la  répar- 
tition de  ces  impositions,  le  Tiers  Etat  y  ait  "  autant  de  représentans 
que  le  Clergé  et  la  Noblesse  ensemble  »  ^ 

Ou  bien  il  s'agit  d'un  complément,  introduit  par  à,  qui  n'est  pas 
uii  complément  de  lieu  :  «  leur  satisfaction  seroit  à  son  comble  si  "  à  ce 
bienfait  le  monarque  daignoit  y  joindre  "  la  permission  d'user  du 
pacage  dans  les  bois  »  *. 

y  reprend,  aussi  soit  un  relatif  précédé  de  la  préposition  dans,  soit 
l'adverbe  relatif  où  :  «  son  territoire  n'a  qu'une  très  petite  étendue 
"  dans  laquelle  les  terres  et  les  vignes  y  sont  "  d'une  difficulté  et  d'une 
dépense  exorbitante  »  ®  ;  «  la  continuation   des   assemblées  intermé- 


1.  Bez.,  p.  313. 

2.  Clairi.,  p.  456. 

3.  Cormoy.  et  Rom.,  p.  506. 

4.  Wez,  p.  1135.  Cf.  S'-Masm.,  912  ;  Bourg.-l.-R.,  p.  347  ;  Hasl.-l.-1-is.,  p.  213. 

5.  Montb.,  p.  756. 

6.  Wilry,  p.  1143. 

7.  Courvillc,  p.  545.  Cf.  Janv.,  p.  677  ;  Parsiiy,  p.  803. 
S.  Maif.,  p.   742. 

i).  1(1.,  p.  738. 


STRUCTURE   MALADROITE  DE  LA  PHRASE  555 

diaires  pour  régler  les  impositions  "  où  le  Tiers  Etat  aura  droit  d'y 
assister  "  pour  défendre  sa  cause  »  ^. 

Enfin,  tout  à  fait  exceptionnellement,  y  apparaît  après  l'adverbe 
relatif  dont.  Il  semble  ici  exprimer  l'idée  vague  de  dans  notre 
i'illage,  à  moins  qu'il  ne  faille  considérer  y  comme  faisant  partie 
intégrante  d'un  verbe  s'y  trouver  :  «  des  terres...  "  dont  ils  s'y  en 
trouvent  beaucoup  "  qui  n'ont  jamais  été  mis  en  valeur  »  ^. 

Reprises  peut-être  intentionnelles.  —  C'est  peut-être  un 
souci  d'insister  sur  le  sujet  qui  a  amené  la  reprise  du  sujet  dans  les 
exemples  suivants  :  «le  Vigneron,  en  payant  une  somme  quelconque 
sur  chaque  arpent  de  vigne,  "  il  sera  libre  "  de  faire  de  son  vin  ainsi 
que  le  laboureur  de  son  grain  »  =*  ;  «  nous  disons  encore  que  la  com- 
munauté de  Ferrières  qui  sembleroit  ne  devoir  pas  avoir  beaucoup 
de  charges,  "  elle  "  en  a  cependant  plus  qu'aucune  autre  »  *  ;  «  le 
tiers  état...  si  on  le  surcharge  encore  de  nouvelle  imposition,  "  il  " 
sera  encore  jilutot  ruiné  »  ^. 

C'est  sans  doute  intentionnellement  aussi  que  le  rédacteur  du 
Cahier  de  Verzenay  reprend  un  possessif,  afin  de  le  bien  souligner  : 
c(  "  si  un  particulier  met  son  vin  qu'il  récolte  "  ou  une  partie  dans  un 
cellier  qui  ne  lui  appartient  pas,  il  faut  le  déclarer  à  peine  de  procès  »  ®. 
Ces  faits  seraient  donc  des  faits  de  syntaxe  expressive. 

1.  Verzenay,  p.  1029. 

2.  Chenay,  p.  443. 

3.  Chigny,  p.  451. 

4.  Ferr.,  p.  617. 

5.  Lav.,  p.  699. 

6.  Verzenay,  p.  1023. 


CHAPITRE   VIII 
ABANDON    DE    CONSTRUCTION 


Souvent,  et  c'est  là  le  moindre  mal,  c'est  la  symétrie  qui  est 
détruite. 

Une  infinitive  est  coordonnée  avec  une  principale  à  l'indicatif  : 
«  tandis  que  tant  de  pauvres  pères  de  famille,  leurs  femmes  et  leurs 
enfants  sont  sans  assistance  et  particulièrement  de  ne  savoir  ni  lire 
ni  écrire,  qui  ne  connaissent  pas  les  principaux  mystères  de  la 
religion,  à  cause  de  leurs  pauvreté  et  doléances...  »  ^  ;  «  cela  seroit 
h  désirer  que  tout  soit  perçu,  l'une  comme  l'autre,  comme  des  mesures 
et  poids  »  2. 

Le  que  introductif  d'une  complétive  est  absent,  la  chaîne 
EST  BRISÉE.  —  La  proposition  complétive  complément  d'objet  offre, 
en  français  correct,  une  double  forme  :  l'infinitif  alterne  avec  un 
verbe  à  un  mode  personnel  introduit  par  que.  Les  rédacteurs  des 
Cahiers  s'embrouillent.  On  attend  un  infinitif  complément,  on  a  un 
verbe  au  subjonctif  qui  n'est  même  pas  précédé  d'un  que  :  «  qu'il 
seroit  encore  bien  nécessaire  que  tous  seigneurs,  ecclésiastiques  ou 
laïques,  fussent  tenus,  avant  de  pouvoir  exiger  aucun  droit  ou  cens 
de  leurs  censitaires,  "  ils  eussent  communiqué  leurs  titres  à  leurs  vas- 
saux... "  »  3.  C'est  ici  le  «  fussent  tenus  »  qui  a  attiré  «  ils  eussent  com- 
muniqué »,  au  lieu  de  «  communiquer  ».  Mais,  en  dehors  de  ce  cas 
particulier,  les  changements  de  construction  sont  fréquents  :  «  il  seroit 
nécessaire  que  tous  les  marchands,  commerçants,  traficants,  domi- 
ciliés ou  non,  étrangers,  de  leur  imposé  une  taxe  suivant  leurs  com- 
merces et  trafics  »  *. 

Relative  sans  lien  relatif.  —  Même  résultat  quand  une  propo- 
sition relative  reste  en  l'air  :  «  l'on  ne  pouvait  obtenir  de  faire  ces  répa- 
rations, qu'en  présentant  une  supplique  à  M.  L'intendant  qui  n'ayant 
pas  manqué  d'envoyer  l'Ingénieur  de  Champagne  pour  reconnaître 

1.  Coure.  Roc,  p.  537. 

2.  Mont-s.-C,  p.  769. 
S.  Witry,  p.  1143. 

4.  Coure.  Hoc.,  p.  537. 


ABANDON  DE  CONSTRUCTION  557 

ces  réparations,  cet  ingénieur  a  condamné  moitié  de  la  ditte  nef  avec 
toute  la  couverture  réparative,  l'adjudication...  a  monté  à  la  somme 
de  6.700  1.  »  1  ;  «  ...  un  objet  de  50  1.  par  chaque  ménage,  ce  qui  est 
exhorbitant  pour  un  village  dont  une  forte  partie  sont  de  simples 
manouvriers  et  qui  de  cet  quantité  de  ménages  il  y  en  a  un  tiers  de 
très  pauvres  »  -  ;  «  il  seroit  nécessaire  de  diminuer  aux  cultivateurs, 
qui  font  naitre  toutes  les  productions  nécessaires  à  la  vie,  par  leurs 
travaux  pénibles,  les  impositions  royales,  qui  depuis  si  longtems 
qu'ils  en  sont  fatigués,  car  ils  sont  les  pères  nourriciers  de  tout  le 
peuple  »  ^. 

Ailleurs,  tant  bien  que  mal,  une  proposition  se  rattache  à  ce  qui 
précède  par  un  que  :  «  lesquels  impôts...  ne  peuvent  jamais  rentrer 
en  entier  dans  les  coffres  de  sa  Majesté  et  qu'il  n'y  rentre  pas  plus  de 
moitié  et  peut-être  encore  moins  de  ce  que  paye  le  peuple  »  *.  Le  que 
est -il  un  que  «  de  conséquence  y> ,  qui  se  rattache  au  début  de  la  phrase  : 
«  le  peu  de  produit  que  font  les  habitans  est  si  peu  considérable  qu'il 
est  dans  l'impossibilité  d'augmenter  les  impôts...  »  ^  ?  Je  ne  le  crois 
pas  :  à  cinq  lignes  de  distance,  le  rédacteur  a  certainement  oublié 
ce  qui  précède  ;  la  seconde  partie,  introduite  par  «  lesquels  impôts  », 
se  relie  d'ailleurs  à  la  première  d'une  façon  tout  à  fait  artificielle. 

La  cohésion  n'est  pas  plus  grande  quand  l'addition  est  introduite 
par  cest  que  :  «  si  il  y  avoit  2,  3  ou  4  fermiers  au  lieu  d'un  cela  occupe- 
roit  bien  plus  toutes  les  personnes  déclarées  ci-dessus  et  bien  des 
fermiers  qui  n'ont  point  d'employé  et  qui  en  auroient  "  et  en  outre 
c'est  que  ces  fermiers  qui  ont  plusieurs  employés  tiennent  leurs 
ouvriers  enchaînés  "...  »  •*. 

Interruptions  de  construction.  —  La  phrase  commence  parst; 
on  ne  trouve  pas  trace  ensuite  de  la  principale  :  «  de  plus,  nous  vous 
représentons  que  "  si  toutes  les  réparations...  devroit  être  à  la  charge 
des  décimateurs  "  »  \  Il  faut  supprimer  si. 

Voici  une  causale  commençant  par  puisque  ;  on  a  oublié  par  la 
suite  cette  conjonction,  et  on  continue  par  un  participe  marquant 
la  cause  :  «  dans  ce  cas  puisque  la  dîme  "'  étant  pour  le  service  Divin  ", 
les  églises  et  presbitères...  doivent  donc  être  à  la  charge  des  décimateurs 
et  non  du  peuple  «  ».  Comparez  :  «  les  empouilles  sont  exposées  à  toutes 

1.  Bazancourt-s.-Siiippe,  p.  249. 

2.  Aubér.,  p.  231. 

3.  Coure.  Roc,  p.  534.  Cf.  Bouzy,  p.  352  ;  Heutr.,  p.  659. 

4.  Heutr.,  p.  660. 

5.  Id.,  ib. 

6.  Mont-s.-C,  p.  768-769. 

7.  Bil.-l.-G.,  p.  319. 

8.  Pont-F.,  p.  826. 


r.58  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

sortes  de  dangers,  que  le  gibier  soit  détruit  plus  souvent  parce  que 
la  trop  grande  multitude  cause  bien  de  la  perte  aux  cultivateurs, 
comme  "  la  chasse  étant  réservée  "  à  Mesdames  de  France,  duchesses 
de  Louvois  »  ^. 

Assurément  la  syntaxe  n'est  pas  pour  tout  dans  les  erreurs  et  les 
quiproquos.  Mais  souvent  l'inexpérience  à  construire  la  moindre 
proposition  fait  qu'on  s'arrête,  qu'on  hésite  et  qu'on  doute.  On  le 
constate  dans  mille  exemples,  dont  je  citerai  le  plus  simple  :  «  les 
personnes  ne  peuvent  en  revenir  qu'une  partie  de  nuit  »  ^.  Innom- 
brables sont  du  reste  les  phrases  où  des  fautes  de  toutes  sortes  con- 
courent à  obscurcir  le  sens:  «qu'il  plaise  à  sa  Majesté  que  tous  les 
pauvres  soyent  nourris  dans  leur  paroisse  ;  que  chaque  communauté 
nourrisse  ses  pauvres,  attendu  qu'ils  [les  gens  de  la  communauté] 
sont  exposés  à  des  espions  étrangers,  qu'il  [qui]  vienne[nt]  mau- 
dire et  [sont]  dans  le  cas  de  faire  des  vols  ce  qui  n'arrive  que  trop  fré- 
quemment »  ^. 

On  mêle  deux  tours.  —  Deux  tournures  différentes  se  présentent 
en  même  temps  à  l'esprit  du  rédacteur  :  il  en  résulte  une  contamina- 
tion. 

Dans  la  phrase  suivante,  le  rédacteur  n'a  pas  pu  se  décider  entre  : 
«  ce  qui  est  la  cause  de  laisser  »,  et  «  ce  qui  est  la  cause  qu'ils  lais- 
saient» :  «c'est  bien  là  ce  qui  est  la  cause  que  beaucoup  de  pères  de 
laisser  jeûner  leurs  familles  »  *. 

Si  au  cas  est  composé  de  si  +  au  cas  où  :  «  avons  réitéré  les  offres 
de  payer  ce  droit,  "  si  au  cas  il  est  dû  "  aux  dits  sieurs  du  Chapitre  »  ^. 

Les  défauts  de  structure  et  la  pensée.  —  Ailleurs,  c'est  la 
cohésion  de  la  pensée  qui  souffre  de  ces  ruptures  de  construction  : 
«  à  lui  demander  la  suppression  des  droits  d'aides  et  des  commis  aux 
aides  en  y  substituant  un  autre  établissement  qui  est  qu'après  les 
vendanges  finies  faire  l'inventaire  des  vins  de  la  récolte  »  *  ;  «  que  la 
justice  soit  donnée  au  pauvre  peuple  gratuitement,  ou  au  moins  le 
dispenser  d'être  transféré  à  deux  ou  trois  juridictions...  qu'il  soit 
jugé  présidialement  en  premier  et  dernier  ressort  jusqu'à  concurrence 
de  3.000  1.  et  qu'il  y  ait  un  règlement  qui  soit  à  la  connaissance  du 


1.  BiL-L-G.,  p.  318. 

2.  Ep.,  p.  612. 

3.  Moiirm.-l.-P.,  p.  781. 

4.  Janv.,  p.  678. 

5.  Bourg.-l.-R.,  p.  346. 

6.  Trois-Puits,  p.  1015. 


ABANDON  DE  CONSTRUCTION  riiiO 

public,  pour  les  frais  de  procédure  et  empêcher  par  là  le  grapillement 
des  sangsues  qui  ne  vivent  que  du  plus  pur  sang  du  peuple  »  ^. 

Ce  sont  parfois  les  compléments  qui  sont  mal  construits  :  «  nous 
espérons  de  la  bonté  du  roy...  l'extinction  totale  des  aides,  surtout 
les  vexations  des  commis  et  le  cruel  droit  de  trop  bu  »  2.  Si  on  tournait  : 
«  la  fin  des  vexations...  et  l'abolition  du  cruel  droit  »,  la  plainte  serait 
d'une  extrême  limpidité.  Mais  les  choses  ne  sont  pas  présentées  d'une 
façon  aussi  conséquente.  L'idée  des  vexations  est  venue  se  sura- 
jouter à  la  précédente  ;  elle  ne  s'y  rattache  pas. 

Deux  infinitifs  à  valeur  finale,  qui  se  suivent,  ont  deux  sujets 
différents  :  «  pour  rendre  plus  de  splendeur  aux  campagnes,  animer 
la  culture  des  terres  et  rester  chacun  chez  soi,  le  seul  moyen  est 
d'assujettir  toutes  les  villes  aux  miêmes  impôts  que  la  campagne 
selon  leur  fortune,  chacun  aimera  rester  chez  soi  et  y  vivre  selon 
son  état  »  ^. 

Il  en  est  ainsi  souvent  :  incapables  d'ordonner  des  faits  et  des  argu- 
ments, les  rédacteurs  expriment  les  idées  qui  leur  viennent  les  unes 
après  les  autres,  au  petit  bonheur,  dans  des  membres  de  phrase  qui 
se  succèdent  sans  articulation  logique  ;  le  désordre  de  la  phrase 
et  le  désordre  de  la  ponctuation  correspondent  au  désordre  de  la 
pensée. 

Il  s'agit  de  la  tentation  que  les  habitants  d'Isles-sur-Suippe  ont  de 
se  procurer  du  sel,  dans  le  duché  de  Mazarin,  au  quart  de  sa  valeur. 
On  écrit  : 

C'est  à  cet  excédent  que  quelques  malheureux  pères  de  famille  s'iminisseroient 
de  s'en  procurer  au  dit  duché  ou  d'ailleurs  qui  se  trouve  être  contrebande,  par 
ce  moyen  sont  frauduleux,  s'ils  sont  pris  par  les  employés  de  la  ferme,  ils  seront 
condamnés  à  des  amendes  exorbitantes,  ne  pouvant  point  y  satisfaire,  seront 
condamnés  à  servir  comme  forçat  au  préjudice  d'une  famille,  pour  lesquels  ils 
voulaient  leur  procurer  les  aliments  de  la  vie,  ils  se  voyent  abandonner  femme 
et  enfants  sans  commisération  du  côté  de  la  ferme  ;  que  si  le  sel  étoit  à  plus  bas 
prix   ces   accidents   n'arriveroient   point  *. 

La  malheureuse  question  du  sel  inspire  au  rédacteur  de  Mont-sur 
Courville  un  exposé  aussi  décousu  : 

Il  est  à  croire  que  c'est  un  objet  considérable  pour  un  chacun,  c'est  une  denrée 
(jue  l'on  ne  peut  rien  faire  sans  cela,  et  que  bien  des  pauvres  gens  ne  peuvent  en 
avoir  par  la  grande  cherté  et  qu'ils  ne  peuvent  manger  de  soupe  à  cette  cause 
qui  est  l'aliment  pour  eux  le  plus  soutenant,  comme  n'ayant  autre  chose  à  manger, 
ou  leur  pain  séché  au  soleil  ;  au  lieu  que  si  il  étoit  en  général  éloigné  comme  prêt 


1.  Loiv.,  p.  729. 

2.  S'-Br.,  p.  882. 

3.  Pont-F.,  p.  826. 

4.  IsIes-s.-Suippe,  p.  671. 


560  HISTOIRE  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

au  même  prix  il  n'y  auroit  j)oinl  de  personne  (jui  se  mettroit  dans  le  cas  d'être 
pris  en  contravention  et  de  vouloir  faire  tort  à  son  Prince  ^. 

L'article  quinze  du  même  Cahier  est  aussi  un  excellent  spécimen 
de  pensée  populaire  —  ou  mieux,  de  pensée  non  ordonnée  : 

Quinzièmement  :  Que  l'on  supprime  les  colombiers  au  moins  ceux  qui  n'ont 
point  de  pouvoir,  vu  qui  n'ont  point  la  quantité  de  terres  suivant  l'ordonnance 
et  beaucoup  qui  ne  jouissent  ni  ne  possèdent  aucun  bien,  ce  qui  fait  par  le  trop 
grand  nombre  qui  se  trouvent  font  un  tort  considérable  dans  le  temps  des 
semences  et  meurisons  [sic]  des  grains  même  après  avoir  mangé  certains  grains 
que  l'on  ne  j)cut  presque  plus  ramasser  le  restant  ^. 

Deux  idées  s'y  succèdent  et  s'y  mélangent  : 

1°  Il  faut  supprimer  des  colombiers. 

Il  existe  une  ordonnance  :  en  vertu  de  cette  ordonnance,  il  faut 
supprimer  les  colombiers  de  propriétaires  qui  n'ont  pas  une  quantité 
suffisante  de  terres,  et  surtout  ceux  des  propriétaires  qui  n'ont  pas 
de  terres  du  tout. 

2^  Il  faut  fermer  les  colombiers  au  moment  des  récoltes.  Les 
pigeons  font  un  tort  considérable  aux  récoltes  :  même,  pour  certains 
grains,  ils  en  mangent  une  telle  quantité  que  cela  ne  vaut  presque 
pas  la  peine  de  ramasser  ce  qu'ils  ont  laissé.  Là  aussi  il  y  a  une 
ordonnance  :  il  faut  l'appliquer. 

Comme  l'on  pense,  la  matière  requérait  des  chiffres  et  des  raison- 
nements arithmétiques.  En  voici  un  : 

Savoir  qu'on  [lisez  :  en]  supposant  que  dans  notre  communauté  que  l'on  recueille 
120  pièces  de  vin  à  raison  de  20  sols  par  pièce  [ce]  qui  fait  120  livres  et  comme 
notre  communauté  [se]  compose  [de]  44  feux  auxquels  on  accorde  à  chaque  par- 
ticulier 4  ou  5  pièces  pour  sa  boisson,  par  conséquent  ne  comptons  que  sur  36 
particuliers  qui  dépouille  [récolte]  du  vin,  ainsi  4  fois  36  vatte  [vaut]  144,  par 
conséquent  il  n'y  en  auroit  point  à  vendre,  puisqu'il  n'y  en  auroit  pas  pour  four- 
nir à  ce  qui  est  accordé,  ainsy  si  il  y  en  a  à  vendre  ce  sera  [que]  quelque  pauvre 
particulier  qui  sera  au  besoin  ou  quelqu'autres  que  leurs  quantités  excédera 
ce  qu'on  leur  accorde,  mais  en  supposant  qu'on  en  vende  20  pièces  et  qu'il  soit 
perçu  5  livres  par  pièce  de  droit  au  roy,  cela  feroit  100  livres,  ainsi  voilà  sur 
notre  petite  communauté  20  livres  de  bénéfice  sur  cet  objet  et  point  de  commis 
à  payer  ^. 

Idées  sans  lien  et  sans  suite.  Les  queues  de  phrases.  —  A 
la  limite,  cette  façon  abandonnée  d'écrire  conduit  à  des  phrases  «  à 
queue»,  où  toute  une  série  d'additions  successives  viennent  s'ajouter 
à  l'idée  principale  :  «  quant  à  la  noblesse,  combien  de  biens  (outre  les 

1.  p.  767. 

2.  Champi.,  p.  406. 

3.  Mont-siir-Courvillc,  p.  767.  — ■  J'ai,  par  exception,  indiqué  entre  crochets  quelques 
corrections  à  faire. 


ABANDON  DE  CONSTRUCTION  5tjl 

fiefs)  ont  ils  mis  aussi  sous  leur  main  depuis  l'établissement  de  la 
monarchie  françoise  et  presque  tout  bien  roture,  et  qui  se  trouvent 
affranchis  des  impôts,  ce  qui  fait  encore  un  surcroît  à  ceux  du  tiers 
état,  même  les  anoblis  et  leur  bien  depuis  ce  tems  est  encore  un 
nouveau   surcroît  »  ^ 

Parfois  la  a  queue  »  n'est  que  très  lâchement  attachée  à  ce  qui 
précède.  Le  Cahier  de  Bazancourt-sur-Suippe  expose,  dans  une  inter- 
minable phrase,  une  histoire  de  réparations  dans  la  nef  de  l'église. 
Cette  phrase  se  termine  ainsi  :  «  cet  objet  qui  aurait  coûté  500  1.  en 
coûte  12.000  dont  les  deux  tiers  sont  déjà  payés  et  aussi  par  arrêt  du 
Conseil  d'Etat  du  26  août  1786  »  -.  A  quoi  se  rapporte  cet  arrêt  du 
Conseil  d'Etat  du  26  août  1786?  Il  est  presque  impossible  de  l'aper- 
cevoir. On  a  l'impression  d'un  détail  important,  sinon  essentiel,  que 
le  rédacteur  a  oublié  en  cours  de  route  et  qu'il  ajoute  à  la  fin,  sans  le 
moindre  souci  de  logique,  au  moment  où  il  s'aperçoit  de  son  oubli. 

1.  Ep.,  p.  608.  ^-  Le  rédacteur  est  le  syndic  de  la  commune. 

2.  Bazancourt-s.-Suippe,  p.  249. 


Histoire  de  la  Langue  fraiiçaiae.  X. 


36 


CHAPITRE   IX 

BESOINS    ET    TROUVAILLES    DE    L'INSTINCT 


Le  besoin  d'insistance.  ■ —  Un  des  faits  caractéristiques  de  la 
langue  populaire  que  nous  étudions  est  le  besoin  d'insister  de  façons 
variées  sur  l'idée  qu'on  veut  mettre  en  lumière. 

Le  phénomène  se  produit  particulièrement  lorsqu'on  parle  d'une 
quantité  dont  on  signale  la  petitesse  ou  la  grandeur  :  «  "  Le  j)eu  de 
produit  "  que  font  les  habitans  est  "  si  peu  considérable  "  qu'il  est  de 
l'impossibilité  d'augmenter  les  impôts  »  i. 

Ailleurs,  il  s'agit  d'exprimer  le  grand  nombre  des  impôts.  On  ajoute 
encore  à  de  plus  :  «  ils  sont  "  encore  de  plus  "  chargés  d'un  droit  de 
petite  ayde  »  ^. 

Assez  suffisant  avait  été  longtemps  classique  et  peut  être  consi- 
déré comme  une  expression  toute  faite  :  «  que  ce  même  droit  fut  "  assez 
suffisant  "  pour  remplir  les  sommes  que  le  roy  en  retire  »  ^. 

Mais  il  y  a  des  inventions. 

Ainsi,  quoique  amélioration  marque  par  lui-même  un  changement 
favorable,  on  le  fait  précéder  de  plus  de  pour  exprimer  fortement 
qu'on  voudrait  un  sort  plus  meilleur  :  «  ces  habitants  de  Verzy  ont  droit 
de  demander  "  plus  d'amélioration  "  dans  leur  malheureux  sort  »  *. 

Dans  les  comparaisons,  après  aussi  on  mettra  de  même  :  «  que  les 
décimateurs  soient  tenus  aux  réparations...  des  églises...  et  "  aussi  de 
même  "  pour  les  presbitères  »  ^. 

A  comme  on  ajoutera  tel  que  :  «  que  les  curés  soient  en  portion  con- 
grue, qu'ils  n'aient  aucune  chose  pour  leur  honoraire  de  sacrements, 

comme  tel  que  "  mariage,  baptême...  »  ^. 

On  a  raisonné,  on  veut  conclure.  Le  terme  conclusif  est  renforcé 
ou  redoublé  :  «  "  en  conséquence,  pourquoy  ",  c'est  tous  les  seigneurs, 
noblesses...  qui  jouissent  et  possèdent  et  ont  tous  les  plus  beaux 
biens  et  revenus  »  '. 

1.  Heutr.,  p.  660. 

2.  Chaiimu.,  O.,  p.  422. 

3.  Les  P.-Loges,  p.  720.  Cf.  Chigny,  p.  148;  Aumén.-l.-P.,  p.  239;  Les  P.-Loges,  p.  723. 

4.  Verzy,  p.  1035. 

5.  Aumén.-Ie-G.,  235. 

6.  Ep.,  p.  612. 

7.  Cour.  Roc,  p.  536-537. 


BESOINS  ET   TROUVAILLES  DE   L'LNSTINCT  :\m 

Influence  sur  la  syntaxe.  —  C'est  par  suite  du  même  instinct 
que  des  phrases  sont  déconstruites. 

Les  habitants  de  Janvry  emploient,  assez  inconsidérément,  toutes 
les  ressources  de  la  langue  pour  donner  une  idée  de  l'accroissement 
des  impôts   : 

Nous  nous  plaignons  encore  que  les  bureaux  des  aydes  est  "  trop  exorbitant  ", 
suivant  les  impôts,  ajouté  non  compris  le  sol  pour  livre  qui  est  dû  aux  fermiers 
généraux  pour  l'augmentation,  jauge,  courtage,  courtier  jaugeurs,  huit  sols 
pour  livre  ;  tout  cela  en  augmenté  outre  à  la  connoissance  de  nos  dits  habitans, 
sur  quoi  nous  demandons  à  sa  Majesté  qu'il  lui  plaise  de  vouloir  bien  consi- 
dérez que  les  impôts  sont  très  forts  ^. 

On  ne  se  préoccupe  pas  d'arranger  les  faits  et  les  idées,  on  les 
entasse. 

Il  faut  bien  distinguer  des  phrases  maladroites  les  phrases  où  le 
besoin  d'expressivité  amène  le  rédacteur  à  modifier  ou  à  briser  d'ins- 
tinct les  moules  traditionnels.  Ces  faits,  particulièrement  intéres- 
sants, constituent  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  syntaxe  instinctive. 

Dans  le  cas  le  plus  ordinaire,  un  mot  essentiel  se  présente  tout 
d'abord  à  l'esprit.  Puis  la  pensée  se  développe  irrégulièrement,  et  il 
est  nécessaire  de  renvoyer  au  mot  placé  en  tête.  D'où  des  reprises 
qui  pourraient  sembler  de  simples  négligences  et  qui  sont  le  résultat 
de  l'ordonnance  psychologique  des  idées.  L'exemple  le  plus  simple 
sera  le  suivant  :  «  "  tous  ces  droits  "  cy-dessus  l'on  ne  sait  à  quel 
titre  "  on  les  paye  "  «  -. 

Mais  voici  des  phrases  où  le  besoin  de  mettre  en  lumière  et  en  tête 
un  élément  essentiel  de  l'idée  a  ainené  à  prendre  d'autres  libertés  : 
«  le  luxe  effréné  qui  règne  en  France,  "  en  arrêter  le  progrés  "  en  y 
mettant  une  taxe  »  3;  «  "  les  Religieux  rentes  "...  qui  ont  des  revenus 
immenses...  on  devroit  "  les  fixer  "  à  une  pension...  et  "  le  surplus 
les  obliger  à  "  l'employer  "  »  *  ;  «  si  "  un  cabaretier  ",  aussitôt  sa  récolte 
finie,  les  commis  font  inventaire  de  ses  vins,  "  on  ne  lui  fait  "  aucune 
déduction  »  ^. 

Des  participes  et  gérondifs  sont  ainsi  préposés,  et  on  les  fait  rap- 
porter à  tous  les  termes  de  la  phrase  qui  suit  :  «  "  Etant  aussi  fort 
chargé  d'impositions  cela  les  met  dans  une  grande  indigence  "  et  les 
rend  incapables  de  pouvoir  y  satisfaire  »  ^. 

Parfois  le  mot  placé  en  lumière  n'est  pas  repris  :  le  sens  suffit  à  le 

1.  Janv.,  p.  676. 

2.  Pévy,  p.  811. 

3.  Beine,  p.  276. 

4.  Id.,  p.  273. 

5.  Verzcnay,  p.  1025. 

6.  Montb.,  p.  756.  Cf.  Rosn.,  i>.  866. 


;,04  HISTOIRE    DK   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

rappeler  :  «  "  les  propriétaires  qui  sont  obligés  de  payer  pour  façon, 
11  faut  trente  six  livres  par  arpent  "  «^  Nous  retrouvons  là,  à  l'état 
spontané,  la  figure  de  rhétorique  qu'on  appelle  V anacoluthe. 

Dans  d'autres  cas,  il  y  a  reprise  d'un  mot  essentiel.  Les  habitants 
de  Verzy  paient  au  seigneur  un  droit  de  banalité  :  «  ils  sont  encore  sur- 
chargés du  droit  de  lots  et  ventes...  ils  sont  forcés  [de  lui  payer  le 
douzième  du  prix  de  l'acquisition  "  lui  déjà  "  qui  perçoit  sur  eux 
le  onzième  poinçon  de  vin  de  leur  récolte...  »  ^.  On  serait  tenté  de 
restituer  :  à  lui  qui  perçoit  déjà....  La  phrase  serait  ainsi  gram- 
maticale. Mais  il  n'est  nullement  assuré  qu'elle  ait  été  conçue  de  la 
sorte.  Elle  semble  bien  faite  pour  détacher  ces  deux  mots  lui  et  déjà. 

11  faut  noter  d'autre  part  un  procédé,  analogue  au  précédent,  qui 
consiste  à  jeter  à  la  fin  de  la  phrase  une  conclusion  importante,  sans 
lien  grammatical  avec  ce  qui  précède  :  «  par  exemple  un  pauvre  par- 
ticulier fera  l'acquisition  d'un  terrain  inculte  qui  ne  vaudroit  point 
cinq  sols,  y  fera  bâtir  une  petite  chaumière,  quelque  fois  sera  reven- 
due en  peu  de  tems,  l'acquéreur  sera  tenu  à  ses  droits  de  vente  et 
passera  quelquefois  à  plusieurs  mains,  ainsi  toujours  payer  les  lots 
et  ventes  ;  quelle  erreur  »  ^  ;  «  il  est  certain,  et  nous  en  avons  l'exemple, 
que  chaque  fois  les  frais  ne  manqueroient  d'absorber  le  prix  et  jamais 
rien  de  reste  pour  les  pauvres  héritiers  que  leurs  peines  et  voyages  »  *  ; 
«  pendant  qu'ils  [les  ecclésiastiques]  les  entretiendroient  [les  églises] 
avec  les  trois  quarts  moins  que  les  habitans,  attendu  les  formalités 
que  ceux-cy  sont  obligés  de  suivre  pour  en  venir  au  degré  de  perfec- 
tion et  y  ayant  une  refîection  de  12  l.  on  la  laisse  venir  à  150  1.  et  les 
formalités  que  l'on  exige,  qui  en  coûtent  autant,  ainsi  voyez  l'abus 
et  les  erreurs  qu'il  y  a  dans  cette  partie  »  ^. 

GoNCLUSiOiN.  —  Ces  «  incorrections  »  n'ont  donc  pas  toujours  pour 
cause  l'ignorance,  elles  ont  aussi  la  passion.  11  faut  à  ces  revendica- 
tions une  rédaction  animée.  On  ne  la  cherche  pas,  ou  on  la  trouve  aux 
dépens  de  la  syntaxe.  De  là  toute  une  série  de  «  figures  de  gram- 
ruaire  »  et  de  «  figures  de  rhétorique  »,  si  nous  pouvons  employer 
ces  termes  désuets,  spontanées.  Si  la  phrase  des  Cahiers  n'est  pas 
toujours  correcte,  c'est  quelquefois  parce  qu'elle  est  vivante.  Nos 
Cahiers  montrent  un  embryon  de  syntaxe  où  le  besoin  d'expressi- 
vité a  créé  des  formes.  De  là  une  partie  de  l'intérêt  qu'ils  présentent. 

1.  Nogcnt,  1).  78.5. 

2.  Verzy,  p.  10:57. 

.S.   Isl.-s.-Suippc,  p.  670. 

1.  Verzy,  p.  1040.  —  Le  Cahier  de  ïhiiisy  reproduit   ex.^ctement   cette  plirase  (yt.  1)S7). 

.5.  Beine,  p.  272. 


TABLE    DES    MATIÈRES 


Préface v 

Bibliographie vii 


SECTION   PREMIÈRE 
VICES    ANCIENS    ET    VICES    NOUVEAUX 

CHAPITRE    PREMIER 
LES  CONVENANCES  ET  LA  POLITIQUE. 

A  l'Assemblée  nationale,  4.  —  Nécessité  de  garder  une  langue  «  bien  laile  », 
5.  —  Goût  d'une  langue  châtiée,  9.  — -  Polémiques  politiques  à  arguments  gram- 
maticaux, 10.  —  Causes  de  la  résistance  du  vieil  édiflce,  14.  — ■  Une  manifestation 
sans  conséquence,  15.  —  Simplicité  n'est  pas  bassesse,  17.  —  Remise  au  point,  18 . 

CHAPITRE    II 
PHRASES    HEUREUSES,    19. 

CHAPITRE    III 
REVERS    DE    LA    MÉDAILLE.    LES    VICES   DU    TEMPS    DE    L'ORDRE. 

Les  périphrases,  25.  — -  InIluence  do  l'ancienne  éducation,  28. 

CHAPITRE    IV 
LES    MARQUES    DE    L'ÉPOQUE. 

L'homme  se  gonfle,  le  style  senfle,  29. 

CHAPITRE    V 
LA    SENSIBLERIE,    33. 

CHAPITRE    VI 
L'OBSESSION    DE    L'ANTIQUE. 

Toges  et  plumets,  35.  —  La  manie  gagne  le  peuple,  39.  —  Pauvre  influence  sur 
le  vocabulaire.  Les  mots  latins  empruntés,  41. 

CHAPITRE    VII 
OUTRANCE   DU   SENTIMENT.    HYPERBOLE    DU    LANGAGE. 

Ancienneté  du  mal,  43.  —  Son  développement,  44.  —  Le  style  forcené,  47.  — 
Dans  les  journaux,  48.  —  La  contagion  s'étend  à  tous,  50. 


:i(if.  ÏAI5LE   DES   MATIERES 

CHAPITRE    VIII 
BILAN    PHILOLOGIQUE   DE   CES   OUTRANCES. 

Comment  se  manifeste  lexagération,  54.  —  Répertoire  d'injures,  55.  —  Insuf- 
fisance du  matériel  verbal  existant,  56.  —  L'onomastique  sarcastique,  58.  — 
Synonymiqup  à  l'usage  des  polémistes,  i\>.  —  Après  Thermidor.  Les  victimes 
changent,  l'esprit  demeure,  59. 

CHAPITRE    IX 
FIGURES    ET    IMAGES. 

Comparaison  et  métaphore,  62.  — Réserve  inattendue,  ib.  —  Le  débordement, 
63.  —  Les  sources  des  nouvelles  images.  Les  sciences,  64  :  L  Mathématiques,  ib.; 
2.  Physique,  65  ;  3.  Chimie,  ib.  ;  4.  Histoire  naturelle,  ib.  :  5.  Médecine,  66.  —  Les 
affaires,  ib.  —  La  vie  agricole,  ib.  — •  La  vie  générale,  67.  —  Images  inspirées  par 
des  événements  contemporains,  ib.  —  Images  diverses,  68. 

CHAPITRE    X 
VALEUR   DE   CES    IMAGES. 

Images  contestables,  69.  -~  Images  ridicules,  ib.  — ■  De  l'incohérence  au  gro- 
tesque, 71. 

CHAPITRE    XI 

MÉTAPHORES    CONTINUÉES.    ALLÉGORIES,    APOLOGUES. 

Prophétisme  révolutionnaire,  74.  —  Dévergondages,  78.  —  Concours  de  ridi- 
cule, ib. 

CHAPITRE    XII 

FORMATION    D'UN   BARAGOUIN    POLITIQUE. 

Les  destinées  de  ce  jargon,  84. 

SECTION    II 
LE    CONTACT    AVEC    LA    LANGUE    POPULAIRE 

LIVRI'     PREMIER 
PHONÉTIQUE 

CHAPITRE    PREMIER 
OBSERVATIONS  GÉNÉRALES. 
Dillicultés  d'observation  des  phénomènes,  89. 

CHAPITRE    H 
VOYELLES 

Allongement  et  fermeture  de  .1  jirotonique  et  tonique,  91.  —  Le  fait  inverse, 
ib.  :  O  protonique  >  Œ  sourd,  ib.  ;  Œ>  E,92;  DE  ou  DÉ  ?  ib.  ;  RE  ou  RÉ  .' 
ib.  —  Influence  du  latin,  93.  —  E  ou  .1  devant  /?,  94.  —  U  pour  EU  {Œ),  95.  — 
OA  et  OE  [WA  et  WE),  ib. 


TABLE   DES   MATIÈRES  567 

CHAPITRE    III 
CONSONNES. 

Mutations  d'articulation. /L,  ILL>  Y  (£.>  Y),  97. —  /?/?  et  LL,  ib.  —  Dépla- 
cement du  lieu  d'articulation,  ib.  —  Autres  faits,  ib.  —  Consonnes  en  groupe, 
98.  —  Assimilations,  ib.  —  Réductions,  99. 

Les   liaisons,   100. 
Liaisons  entre  deux  voyelles,  ib.  —  Liaisons  irrégulières  entre  consonnes  ou 
bien  entre  consonnes   et  voyelles,  faites   par  addition  d'une  consonne,   ib.   — ■ 
Influences  savantes,  101. 

Une  mode  :  Les  Incoyables,  ib. 

LIVRE    II 
LE     VOCABULAIRE 

CHAPITRE    PREMIElî 
OBSERVATIONS    PRÉLIMINAIRES,    103. 

CHAPITRE    II 
PRÉTENDUS    NÉOLOGISMES. 

1.  Mots  antérieurs,  105.  —  2.  Néologismes  provisoires,  106.  —  3.  Termes  locaux, 
107.  —  4.  Mots  de  citation,  ib. 

CHAPITRE    HI 
MOTS    AVENTURIERS. 

Les  fantaisistes.  Camille  Desmoulins.  109.  —  Ses  émules,  110.  —  Lemaire  et 
consorts,  111.  —  Broderies  sur  aristocrate,  113. 

CHAPITRE    IV 
LES    OUTRANCIERS    DU    NÉOLOGISME. 

N.  de  Bonneville,  115.  — -  Babeuf,  116.  —  Quelques  créateurs  d'ordre  inférieur, 
118. 

CHAPITRE    V 
QUELQUES    CONSIDÉRATIONS    SUR    LE    MOUVEMENT    NÉOLOGIQUE. 

Les  emprunts,  120.  —  Développement  du  fonds  français,  ib.  —  Pendants  et 
contraires,  121.  —  Les  négatifs,  122.  —  Verbes  en  iser  et  en  er,  123.  —  Ephémères 
et  disparus,  124.  —  Adoptés,  125. 

Causes    de    grandeur    et    de    décadence,    ib. 
Beauté  ou  laideur,  ib.  — -  Utilité  ou  superfluité,  126. 

CHAPITRE    VI 
ALTÉRATION    DU   SENS    DES  MOTS. 

Erreurs  antérieures  à  la  Révolution,  128.  —  Extensions,  ib.  —  Spécialisations, 
129.  —  Analogies,  130.  —  Affaiblissements  et  renforcements,  ib.  —  Dépravations, 
131. 


508  TABLE   DES   MATIERES 

CHAPITRE    VII 
CONFUSIONS. 

Confusions  des  préfixes  entre  eux  :  1°  .4  et  EN,  133.  —  2°  RE  et  REN,  ih.  — 
30  EN  et  E,  ib.  —  4°  £■  et  A,  ib.  —  5°  Faits  analogues,  134.  —  Confusions  entre 
mots  simples  et  composes  à  préfixes,  135.  —  Abus  des  suffixes,  136.  —  Confusions 
de  mots,  137  :  A.  Confusion<i  entre  mots  et  expressions  de  sens  voisin,  ib.  ;  B.  Entre 
mots  de  sons  voisins,  139.  —  Emploi  téméraire  d'un  mol  savant  mal  connu,  141.  — 
Inversions  d'emplois,  142.  —  Les  à  peu  près,  ib. 

CHAPITRE    VIII 
MOTS  MAL  FAITS  OU  ESTROPIÉS. 

Abandon  de  l'apophonie,  144.  —  Autres  vices,  ib.  —  Déformation  par  étymo- 
logie  populaire,  ib.  —  Corruptions  de  toutes  sortes,  145. 

CHAPITRE     IX 
MOTS    DÉFORMÉS    FAR    LA    TRANSCRIPTION. 

L'ignorance  orthographique,  148.  —  Nulle  tendance  à  simplifier,  149.  — 
Influence  très  restreinte  de  la  prononciation,  ib.  —  Le  désordre  sans  caractère, 
150.  —  Quelques  morceaux  types,  ib.  —  Cocasseries,  151. 

CHAPITRE    X 
NOUVELLES  EXPRESSIONS. 

Scrupules,  154.  —  Erreurs  ou  hardiesses  ?  ib.  —  Alliances  nouvelles  de  mots, 
156.  —  Un  peu  d'analyse,  ib.  —  Chaos  de  mots,  157. 


SECTION    III 
LANGUE    NOBLE    ET    LANGUE    BASSE 

CHAPITRE    PREMIER 
AUTREFOIS.  SOUS    LE   VERNIS  MONDAIN. 

Au  xviti^  siècle,  161.  — -  Relativités,  164.  — ■  Au  sommet,  ib. 

CHAPITRE    II 
LA    RÉVOLUTION.    UNE    VAGUE    DE    FOND. 

La  bataille  politique  et  la  langue  noble,  167.  —  Semence  en  bon  terrain,  ib.  — 
La  théorie  de  la  grossièreté  nécessaire,  168.  —  Persistance  de  la  dignité  réelle  ou 
feinte,  ib.  —  On  perd  toute  honte,  170. 

CHAPITRE    III 
IL  ORDURIER    DEVIENT    UN   «  GENRE  »    POLITIQUE. 

Les  antécédents  dans  le  monde  i)ien  pensant,  173.  —  Hébert  et  Le  Père  Duchêne, 
175.  —  Où  a  été  pris  le  personnage,  176.  —  Créateurs  et  création,  ib.  —  Les 
caractères  du  genre  ;  rapports  avec  le  burlesque,  179.  —  Autres  éléments  et  con- 


TABLE   DES   MATIÈRES  569 

tacts  populaires,  180.  —  Imitations  manquées,  181.  —  Jurons  de  style,  ib.  

Disparates  et  contrastes,  183.  —  Lemaire  prête  aux  mêmes  observations,  186.  — 
La  séquelle,  188.  — ^  On  a  moins  cherché  l'unité  que  l'effet,  189. 

CHAPITRE     IV 
SUCCÈS    PASSAGER 

Dégoûtés  et  gobeurs,  192.  —  Preuves  de  faveur,  193.  —  Les  imitations,  ib.  — 
Hors  de  Paris,  194. 

CHAPITRE     y 
LA    CHUTE. 

Résistances  et  réactions,  196.  —  Révolte  de  Tesprit  de  dignité,  ib.  —  L'apolo- 
gétique d'Hébert,  197.  —  La  tenue  du  langage  et  le  terrorisme,  199.  —  Hébert 
pris  à  partie,  200.  —  Après  Thermidor,  ib.  —  Conclusion,  202. 

CHAPITRE     VI 
RÉPERTOIRE. 

1.  Le.S    mots    familiers,    vulgaires    ou    BAS,    203. 

Les  mots  de  métiers  et  d'arts,  ib.  —  Ils  fournissent  des  images,  204.  —  En 
dehors  des  mots  techniques,  ib.  —  Barrières  mobiles,  206. 

11.  —  Mors  RAS  CHEZ  Hébert.  Lemaire  et  C'c,  206. 

A.  Mots  qui  expriment  bassement  une  idée  quelconque,  ib.  —  R.  Expressions 
trouvées  dans  les  mêmes  textes,  ^18.  — •  C.  Les  quolibets,  223. 

III.  — ■  Mots  bas  et  expressions  basses  relevés  dans  d'autres  textes,  224. 

IV.  —  Mots  grossiers  et  scatologiques,  etc.,  228. 

F...  et  B...,  ib.  —  F...  dans  les  expressions,  229.  —  Bougre,  231.  —  Autres  gen- 
tillesses d'Hébert,  ib.  ^  A  la  maison  d'en  face,  232.  —  Tristes  concurrences,  233. 

CHAPITRE    VII 
LA    PART    DE    LARGOT,   2.S5. 


SKGTION   IV 
LE    CONTACT    AVEC    LA    LANGUE    PAYSANNE 

IJVP.K     PREMIKH 
LES     SOURCES 

CHAPITRE    PREMIER 
ABONDANCE   ET  VARIÉTÉ. 

Renseignements  épars  et  incomplets,  241.  —  A  travers  les  pièces  officielles,  243. 
Les  pièces  politiques  et  administratives,  245.  —  Un  recueil  de  choix.  Le  partage 
des   biens   communaux,   246. 

36  * 


:,7(l  TAULK    l»KS    MATlKliKS 

ClIAlMTIiK     II 
OBSERVATIONS    CRITIQUES. 

Documents  en  i'ormo  inautheiitique,  250.  -  Après  le  njaîlro  écrivain,  le  maître 
éditeur,  251.  —  Regrets  des  philoloe:ues,  25;i. 

MVH1-:    II 
LE    POISSARD    DANS    LA    POLITIQUE 

Prédilections  des  rcjyalistes  pour  ce  genre,  260.  —  On  adopte  le  jioissard  dans 
tous  les  partis,  263.  —  Attrapes  ?  265.  —  Vogue  persistante,  267.  —  Conclusion, 
268. 

Ll\Hh:     111 

EN  DEHORS  DES  INVENTIONS  LITTÉRAIRES 
L'AFFLEUREMENT  DES  PATOIS 
ET  DES  PARLERS  RÉGIONAUX 

CHAPITRE    PKEMIKH 

LE    DOGME    DE    L'UNITÉ   DE    LA    LANGUE    NATIONALE 
ET    LES    PARLERS    RÉGIONAUX.    JTl. 

CHAPITHH    11 
PRÉCAUTIONS    NÉCESSAIRES    DANS    L OBSERVATION. 

A.  Provincialismes  ou  archaïsmes  ?  274.  —  Une  observation  sur  les  acceptions 
de  mots,  276.  —  Incertitudes,  277.  —  B.  Provincialismes  ou  néologismes  ?  278.  — 
C.  Provincialismes  ou  mots  techniques,  il).  —  D.  La  localisation  des  mots,  ib. 

CIIAPITHK     111 
LES   MOTS    DU    DROIT    ABOLI,    i;80. 

Cil.MMTHE     IV 
MOTS    DIVERS    ÉPARS    DANS  LES  CAHIERS. 

Région  du  Nord,  282.  —  Région  de  l'Est,  283.  —  Région  du  Midi,  284.  —  Région 
de  l'Ouest,   285.  —   Région  du  Centre,   287. 


cii.M'rriii':   \ 

A  TRAVERS    LES    DOCUMENTS    DIVERS. 

Papiers  destinés  à   Paris,  2U0.      -  Au  hasard  des  lectures,  292.  —  Remarques, 
293. 

CHAPITHE    VI 

AUTRES    ÉLÉMENTS    LINGUISTIQUES  D'ORIGINE  PROVINCIALE 

1.  Phonétique,  294.  —  2.  Formes  grammaticales,  297.  —  3.  Syntaxe,  299.  — 
Conclusions,  300. 


TABLE   DES   MATIÈRES  :i7l 

SECTION    V 
FORMES    ET    SYNTAXE 

LI\'HE    PREMIER 
LA    PHRASE     SIMPLE.     M)"*. 

CHAFITHE    FREMI!.  H 
LES    ÊTRES,    LES    CHOSES.  LES    IDÉES    ET    LEURS    NOMS 

NoM.S      PROPRES,     306. 

Noms  communs,  ib. 

Les  genres,  ib.  —  Passage  au  féminin,  ib.  —  Passage  au  masculin,  307.  — 
Formes  du  féminin,  308.  —  Formes  du  genre  dans  les  adjectifs,  ib. 

Cll.VPITHE     11 
NOMINAUX. 

Altération  de  formes  des  personnels,  309.  —  Un  nouveau  nominal,  310.  — 
Nominaux  et  noms,  ib. 

CHAPITRE     m 

LA   QUANTITÉ. 

Les  nombres.  Les  choses  non  nombrables  et  le  pluriel,  311.  —  Formes  du 
pluriel  dans  les  noms,  ib.  —  Expressions  de  quantité,  ib.  —  La  quantité  indéfinie 
et  l'article  indéfini  pluriel,  312.  —  Choses  non  nombrables.  Partitifs,  313.  —  Par- 
titif et  défini,  ib.  — Des  emphatique,  ib.  —  Distributifs,  314. 

CHAPITRE    IV 
REPRÉSENTANTS   ET    REPRÉSENTÉS 

Rapports  entre  les  idées  et  rapports  entre  les  mots,  315.  —  L'idée  du  nombre 
et  l'emploi  des  possessifs,  316.  —  Concurrence  des  possessifs  et  de  en,  317. 

CHAPITRE    V 
LA    DÉTERMINATION. 

Détermination  par  adjectifs,  318.  —  Double  détermination,  ib.  —  Formes  de 
l'article  dit  défini,  ib.  —  Indécision  dans  l'emploi,  319.  —  Un  emploi  notable 
de  l'article,  ib. 

CHAPITRE    M 

LA  CARACTÉRISATION. 
L'article  péjoratif,  320.  —  Hauts  degrés,  ib. 

CHAPITRE   VII 
L'ACTION. 

Les  formes  verbales.  Progrès  de  l'inchoative,  321.  —  Extension  de  la  l^e  conju- 
gaison, ib.  —  Radicaux,  ib.  —  L'extension  analogique  de  en,  322.  —  Futurs, 
ib.  —  Formes  composées,  les  auxiliaires,  323. 


j7-2  table   des   MATIERES 

CHAPITRE    VIII 
L  ACTION    ET   SON  AUTEUR. 
Les  phrases  impersonnelles,  326.  —  L'infinitif  sans  sujet  déterminé,  ib. 

CHAPITRi:     l\ 
LIDÉE    DE    QUANTITÉ    ET    LE    NOMBRE    DU    VERBE 

Influence  de  l'ordre  des  mots  sur  l'accord,  330.  —  On  se  l'onde  sur  la  quantité 
contenue  dans  un  nominal  personnel,  331. 

CHAPIfRK    X 
LES  PERSONNES. 
Verbes  impersonnels,  332.  —  Autour  des  formes  personnelles,  ib. 

CHAPITRE     Xi 
LA   PORTÉE   DE   L ACTION 

Objet  des  locutions  verbales  et  des  noms,  334.  —  Remarque,  335.  —  Objet  des 
adjectifs,  ib.  —  Après  les  adjectifs  verbaux,  ib.  —  Les  verbes  objectifs,  336.  — 
Complément  d'objet  après  passif,  338. 

CHAPITRE    XII 
STRUCTURE  DE  L'OBJET. 

Transitifs  directs  et  indirects,  339.  —  Objet  infinitif,  341.  —  Objet  conjonctioii- 
nel,  ib.  —  Changements  dans  les  conjonctions  qui  introduisent  la  proposition 
objective,  ib.  —  Décomposition  de  la  proposition  objective,  342.  — •  L'accord  avec 
l'objet,  ib.  — -  L'objet  second,  343. 

CHAPITRE    XIII 
L'ACTION  RÉFLÉCHIE. 
Retranchement  du  se  pronominal,  344.  — ■  Décadence  de  soi.  ib. 

CHAPITRE    XIV 
L  ACTION    SUBIE.  LE   PASSIF. 

Dans  les  adjectifs,  345.  —  Dans  les  verbes,  346.  —  Passif  et  actif  à  linfinitif, 
ib.   —  Représentation  de  l'idée  verbale,  347. 

CHAPITRE    XV 
L'ACTION    INTRANSITIVE. 
l'ronominau.K  et  intransitils,  348.  —  L'atlrihul  des  intransitifs,  ib. 

CH.\PiTHE     XVI 
LES    RAPPORTS    AVEC    DES    TERMES    AUTRES    QUE    L'OBJET. 

Les  prépositions  et  les  rapports,  350.  — -  Infinitifs  et  gérondifs  dans  les  complé- 
ments de  manière,  352.  —  Ébranlement  de  la  distinction  entre  adverbes  et  prépo- 
sitions, ib.  —  Compléments  d'adverbes,  354. 


TABLE  DES   MATIÈRES  373 

CHAPITRE    XVII 
LES  CIRCONSTANCES.  TEMPS  ET  ASPECTS. 

Formation  d'un  nouvel  aoriste,  355.  —  Extinction  du  passe  simple,  ib. 

CHAPITRE    XVIII 
DEUX  MODALITÉS  ESSENTIELLES. 

A.  La  négation,  357. 

La  négation  pas  devient  la  négation  véritable,  ib.  —  Disparition  de  ne,  ib.  — 
Ne-que  réduit  à  que,  359.  —  Ni...  pas,  ib.  — Pas  nie  une  phrase  restrictive  ou  entre 
ne-que,  ib.  — •  Une  idée  négative  implicite  tend  à  se  marquer  explicitement,  360. 
—  Après  les  verbes  signifiant  défense,  ib.  —  Autres  développements  de  ne,  361. 

B.  L'interrogation,  ib. 
Les  questions,  ib.  —  Formes  périphrastiques  d'interrogation,  ib. 

CHAPITRE    XIX 
LES  MODALITÉS  ET  LES  MODES  OU  TEMPS  A  VALEUR  MODALE. 

Futurs  de  probabilité,  363.  —  Le  subjonctif,  ib.  —  L'imparfait  du  mode  sub- 
jonctif en  voie  de  perdition,  364.  —  Conditionnel  remplaçant  le  subjonctif  impar- 
fait, 366. 

LIVRE    II 
LA    PHRASE    COMPOSÉE 

CHAPITRE    PREMIER 
RAPPORTS  NON  LOGIQUES. 

A.  Comparaisons,  369. 

Ressemblances,  ib.  —  Dissemblances.  Affaiblissement  des  comparaitifs  syn- 
thétiques, ib.  —  Structure  des  compléments,  370.  —  Disparition  de  ne  dans  la 
proposition  comparative,  371 .  —  Comparaisons  raccourcies,  ib. 

B.  Exceptions  et  restrictions,  ib. 
Sinon  que,  ib.  —  Tant  qu'à,  ib. 

C.   Chronologie   relative,  372. 

Ruine  de  l'imparfait  du  subjonctif  comme  temps,  ib.  :  1°  Après  passé  composé, 
ib.  ;  2°  Après  imparfait,  ib.  ;  3°  Après  plus-que-parfait,  373  ;  4°  Après  éventuel 
au  passé,  ib.  —  Influence  de  la  décadence  des  formes,  ib. 

CHAPITRE    II 
RAPPORTS    LOGIQUES. 

A.  Suites   et  conséquences,  375. 

Que  consécutif,  ib. 

B.   Finalité,   ib. 

Nouvelles  ligatures.  De  manière  à  ce  que,  ib.  —  A  cette  fin,  376.  —  A  l'effet  que, 
ib.  —  Pour  ne  pas  que,  ib. 


574  TABLE   DKS   MATIERES 

C.   Causalité,  376. 

Rapport  à,  ib.    —  De  ce  que,  377.  —  Que  causal,  378. 

D.   Les  hypothèses,  ib. 

Hypothèses  à  formes  variables.  Si  est  suivi  de  l'éventuel,  ib.  —  Derrière  un 
que  remplaçant  si,  379.  —  Hypothèses  généralisées,  ib. 

E.    Les  oppositions,  380. 
Quoique  ça,  ib.  —  Malgré  que,  ib.  —  Modes  dans  ces  propositions,  381. 

LIVRE     III 
TRAITS    PRINCIPAUX    DE    CETTE    SYNTAXE 

CHAPITRE    PREMIER 
REDOUBLEMENTS  ET  REPRISES  INUTILES,  385. 

CHAPITRE    H 
L'IDÉE  PRÉVAUT  SUR  LA  FORME,  388. 

CHAPITRE    m 
TROUBLES   DANS    LES   RAPPORTS. 

Entre  représentants  et  représentés,  389  :  Personnels,  ib.  ;  Conjonctifs,  ib. 

CHAPITRE    IV 
L'IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS. 

Formes  indistinctes,  391  :  1°  Qu'ils  pour  qui,  392  ;  2''  Qui  pour  qu'il,  ib.  — 
Substitution  des  conjonctifs  les  uns  au.\.  autres,  393  :  Dont  pour  où,  394  ;  duquel 
pour  que  ou  lequel,  ib.  ;  dont  pour  à  quoi  ou  auquel,  ib.  ;  auxquels  au  sens  de  où, 
esquels,  ib.  — ■  Pronom  pour  adjectif,  ib.  —  L'envahissement  de  que,  ib.  :  Que 
pour  ce  qui,  395  ;  que  pour  qui,  ib.  ;  que  pour  dont,  396  ;  que  pour  auquel,  ib.  ;  que 
pour  où,  ib.  ;  que  pour  à  quoi,  397  ;  que  parasite,  ib.  ;  dont  que,  ib.  — •  Décomposi- 
tion du  rapport  conjonclif,  398.  ~  Abus  de  dont,  399.  —  I.,e  que  de  ligature  uni- 
versf'lle,  400. 

CHAPITRE     V 

DÉCONSTRUCTION    DE    LA   PHRASE. 

Fautes  légères,  402.  — -  Intercalations,  ib.  —  Compléments  en  cohue,  ib.  — 
Accouplement  de  constructions  diverses,  403.  —  Ellipses.  Les  éléments  de  phrases 
dépourvus  de  leurs  membres  nécessaires,  ib.  —  Après  un  verbe  nié  on  omet  le 
verbe  positif  nécessaire,  ib.  —  Abandon  de  la  construction,  ib.  —  Conséquences 
de  cette  syntaxe  amorphe,  404. 


I 


TABLE   DES  MATIÈRES  575 

APPENDICE   PREMIER 
SPÉCIMENS    DE    FRANÇAIS    ÉCORGHÉ 

CHAPITRE    PREMIER 

OBSERVATIONS. 

Toutes  fautes  réunies,   410. 

CHAPITRE    II 
EN  PAYS  DE  LANGUE  ÉTRANGÈRE 
Pays  de  langue  flamande,  411.     -  Pays  de  langue  allemande,  412. 

CHAPITRE    III 
PAYS  FRANCO-PROVENÇAUX  ET  PROVENÇAUX. 

Doubs,  416.  —  Ain,  417.  —  Isère,  419.  —  Gard,  420.  —  Bouches-du-Rhône, 
421.  —  Var,  ib.  —  Hautes-Pyrénées,  422.  —  Gers,  423.  —  Landes,  ib.  —  Lot-et- 
Garonne,  424.  —  Lot,  ib.  —  Gironde,  ib.   —  Puy-de-Dôme,  42.5. 

CHAPITRE    IV 
PAYS   DE  LANGUE  D'OÏL. 

Ouest,  426. 
Charente-Inférieure,  ib.  — -  Deux-Sèvres,  ib.  — ■  Vienne,  427.  —  Vendée,  ib.  — 
Maine-et-Loire,  428.  — •  Loire-Inférieure,  ib.  —  IlIe-et-Vilaine,  429.  —  Côtes-du- 
Nord,  ib.  — ■  Manche,  ib.  — -  Calvados,  430.  —  Eure,  ib.  —  Seine-Inférieure,  ib. 

Nord   et  Est,   431. 
Oise,  ib.  —  Somme,  433.  —  Pas-de-Calais,  ib.  —  Ajsne,  434.  —  Ardennes,  ib.  — • 
Marne,  435.  —  Meuse,  ib.  —  Haute-Marne,  ib.  —  Meurthe,  436.  —  Vosges,  438. 

Paris  et  région  du  centre,  ib, 
Paris,  ib.  —  Seine-et-Oise,  439.  —  Seine-et-Marne,  ib.  —  Eure-et-Loire,  440.  — 
Loiret,  441.  — •  Loir-et-Cher,  ib.  —  Cher,  442.  —  Nièvre,  ib.  —  Yonne,  443. 

APPENDICE  II 

LA   LANGUE   DE    LA   RÉGION  RÉMOISE    EN    1789 

ÉTUDIÉE    DANS    LES    CAHIERS    DE    DOLÉANCES 

DU    BAILLIAGE    DE    REIMS 

LIVRE    PREMIER 
LES    CAHIERS    DU    BAILLIAGE    DE    REIMS 

CHAPITRE    PREMIER 
OBSERVATIONS  PRÉLIMINAIRES. 

Le  texte  et  l'édition,  444.  —  Réserves  préalables,  44.5.  —  Liste  des  localités, 
446.  —  Impression  générale,  450. 


570  TABLE   DES   MATJEKES 

CHAPITRE    II 
LES  ((  CAHIERS  »  ET  LES  PRATICIENS,    152. 

LIVRE    II 
MORPHOLOGIE    ET    PHONÉTIQUE 

CHAPITRE    PREMIER 
L'ORTHOGRAPHE. 

Confusions  graphiques,   456. 

CHAPITRE    II 
PHONÉTIQUE. 

Remarques  générales,  459.  —  Voyelles  fermées  et  voyelles  ouvertes,  ib.  :  1.  a 
ouvert  et  a  fermé,  ib.  ;  2.  e  ouvert  et  e  fermé,  460  ;  3.  i  ouvert  et  i  fermé,  ib.  ;  4.  o 
ouvert  et  o  fermé,  ib.  —  E  sourd,  ib.  —  E  intercalaire,  461.  —  Oi  et  ai,  ib.  —  Les 
voyelles  nasales,  ib.  —  Consonnes,  462.  —  L  mouillée,  ib.  —  Réduction  des  groupes 
de  consonnes  finales,  ib.  —  Assourdissement  des  consonnes  sonores  finales, 
463.  — -  Les  liaisons,  ib. 

CHAPITRE    III 
LE  VOCABULAIRE. 

Aspect  général,  464.  —  Traces  de  vocabulaire  savant,  ib.  —  Le  lexique  savant 
et  la  façon  dont  il  est  traité,  ib.  —  Le  lexique  courant,  465.  —  Mots  du  langage 
courant,  466.  —  Créations  éphémères,  ib.  —  Mots  anciens  adaptés,  467.  —  Bar- 
barismes, ib.  —  Termes  énigmatiques,  ib.  —  Archaïsmes,  ib.  —  Le  lexique  tech- 
nique, 468.  —  Termes  relatifs  à  la  division  du  sol,  473.  ■ —  Termes  juridiques  et 
administratifs,  474.  —  Termes  techniques  d'ordre  divers,  ib.  —  Mots  qui  se  rap- 
portent aux  métiers  exercés  dans  la  région,  475.  —  Erreurs  commises  sur  des 
mots  rares,  ib.  —  Obscurités,  ib.  —  Le  sens  des  mots.  Erreurs  commises  sur  les 
mots  usuels,  477.  —  Expressions  et  tours,  478.  —  Les  images,  480. 


LIVRE    III 
FORMES    ET    SYNTAXE    DANS    LA    PHRASE    SIMPLE 

CHAPITRE    PREMIER 
LES  ÊTRES,  LES  CHOSES  ET  LEURS  NOMS. 
Le  déterminant  passe  à  l'état  de  nom,  482.  —  Participes  substantivés,  ib. 

CHAPITRE    II 
LES  GENRES. 

Influence  de  l'article  un,  483.  —  Changements  de  genre  dus  à  diverses  causes, 
ib.  —  Les  résultats,  484. 


TABLE   DES  MATIÈRES  577 

CHAPITRE    III 
LES  NOMBRES. 

Troubles  dans  cette  notion,  485  :  1"  Pluriel  après  plusieurs  sujets,  ib.  ;  2°  Plu- 
riel après  un  singulier  d'espèce,  486  ;  3°  Pluriel  d'idées,  ib.  ;  4°  Pluriel  après  col- 
lectif, ib.  ;  5"  Le  nom  est  accompagné  de  tout,  chaque,  aucun,  487.  —  Après  aucun, 
ib.  —  Nombre  déterminé  par  les  compléments  qui  se  rattachent  au  sujet,  ib.  — 
Réduction  à  néant  de  la  valeur  de  s,  488.  —  La  notion  des  nombres  hors  de  l'or- 
thographe, ib.  —  Influences  de  ces  confusions  sur  l'accord,  489. 

.1.  Les  différences  de  formes  sont  sensibles  à  l'oreille,  ib. 

B.  La  différence  n'est  pas  sensible  à  l'oreille,  491. 

C'est  tend  à  se  cristalliser,  ib.  —  Forme  du  pluriel  des  noms  et  adjectifs  en  al, 
ib.   —  Noms   réputés   sans   singulier,   ib. 

CHAPITRE    IV 
LES  EXPRESSIONS  DE  QUANTITÉ. 

Mil  cent,  492.  —  Mil  et  mille,  ib.  —  La  quantité  indéterminée  :  de,  de  la,  du, 
des,  ib.  —  Des  pour  de,  ib.  —  Des  emphatique,  493.  —  Construction  du  nom 
après  les  expressions  de  quantité,  ib.  —  La  totalité,  ib.  — -  Distribution  et  distri- 
butifs,  494.  — •  Partage,  fractions,  proportions,  ib. 

CHAPITRE    V 
LA  DÉTERMINATION. 

L'article  défini,  496.  —  Aux,  ib.  —  Des  remplacé  par  de,  ib.  —  Répétition  des 
articles,  497.  —  Défini  pour  indéfini,  ib.  —  Adjectifs  dits  possessifs,  ib.  —  Indé- 
terminés, 498.  —  Indéterminants,  ib. 

CHAPITRE    VI 
LA  GARAGTÉRISATION. 

Mots  susceptibles  de  détermination  ou  de  qualification,  499.  —  Les  caracté- 
risants, ib.  —  Adjectifs  et  adverbes,  500.  —  Construction  de  l'attribut,  ib.  — 
Les  degrés,  501. 

CHAPITRE    VII 
LA    REPRÉSENTATION. 

Influence  de  l'idée,  502.  —  La  représentation  par  pronoms,  ib.  —  Il  neutre  au 
lieu  de  cela,  comme  autrefois,  ib.  —  Le  démonstratif  ça,  503.  —  Tel  dans  le  sens 
de  celui,  ib. 

CHAPITRE    VIII 

L'ACTION  ET  LE  VERBE. 

Action  faite  et  action  subie.  Les  voix,  504.  —  Formes  du  passif,  ib.  —  Verbes 
intransitifs  mis  au  passif,  ib.  —  Objet  indirect  devenant  le  sujet  du  passif,  ib. 

CHAPITRE    IX 
LES  FORMES  DE  CONJUGAISON. 

Passage  d'une  conjugaison  à  l'autre,  506.  —  Futur  pour  conditionnel,  ib.  — 
Participes   présents,  adjectifs  verbaux  et  gérondifs,  507.  —  En  élément  mtrin- 


•i78  TA1$LE   DES   MATIERES 

sèquc  des  verbes,  ib.  —  Le  se  des  réflécbis  et  pronominaux,  508. —  Les  auxiliaires, 
ib.  —  Ai>oir  dans  les  pronominaux,  ib.  —  L'article  dans  les  locutions  verbales,  ib. 

CHAPITRE    X 
LE  VERBE  ET  SON  SUJET. 

Absence  de  sujet,  509.  —  L'infinitif  sans  sujet,  510.  —  Infinitifs  à  sujets  indé- 
terminés, ib.  —  Infinitif  complément  de  préposition  ayant  son  sujet  propre, 
511.  —  Participes  sans  sujet,  ib.  —  L'accord  en  nombre,  ib.  —  L'accord  de  l'at- 
tribut, ib.  —  Invasion  de  -ont,  -iont,  512.  —  L'accord  en  personne,  ib.  —  Les 
impersonnels,  ib.  —  Sujet  de  l'impersonnel,  513.  —  Il  est  et  il  y  a,  ib.  —  Il  et  ce, 
ib.  —  Accord  avec  le  sujet  réel  des  impersonnels,  ib.  —  Impersonnels  au  pluriel,  ib. 

CHAPITRE    XI 
LE  TEMPS  ET  LA  MODALITÉ. 

Les  formes  à  sens  perfectif,  514. 

Affirmation,  interrogation,   négation,  ib. 

Affirmation,  ib.  —  Naissance  de  t-il,  ib.  —  Négation,  ib.  —  Ne  pas  cristallisé, 
515.  —  Rien  employé  sans  ne,  ib.  —  On  joint  deux  termes,  l'un  négatif,  l'autre 
positif,   ib. 

CHAPITRE    XII 

LA  PORTÉE  DE  L'ACTION.  -  LOBJET. 

Verbes  devenant  objectifs  en  prenant  le  sens  factitif,  516.  —  Intransitifs  deve- 
nus objectifs  directs,  ib.  —  Transitifs  employés  intransitivement,  517.  —  Absence 
de  l'objet  pronom,  ib.  —  Réfléchis  pronominaux  el  simples,  ib.  —  Compléments 
des  locutions  verbales,  ib. 

CHAPITRE    XIII 

CONSTRUCTIONS  DIRECTE  ET  INDIRECTE  DE  LOBJET. 

Objet  indirect  au  lieu  de  l'objet  direct,  518.  —  Compléments  d'objet  des  imper- 
sonnels actifs  et  passifs,  519.  —  L'infinitif  objet  sans  les  prépositions  ordinaires, 
ib.  —  A  pour  de  devant  infinitif,  520.  —  Objet  conjonctionnel,  ib.  —  Plusieurs 
objets  de  diverse  nature  derrière  un  verbe,  ib.  —  Un  seul  verbe  a  plusieurs 
objets,  un  pronom  d'abord,  puis  des  noms,  ib.  —  Deux  verbes  de  construction 
différente  ont  le  même  objet,  521.  —  Confusion  de  l'objet  avec  un  autre  complé- 
ment, ib.  —  Phrases  où  le  verbe  précédé  d'un  conjonctif  est  suivi  d'un  objet 
conjonctionnel,  ib. 

CHAPITRE    XIV 

L'OBJET  SECOND. 

Un  premier  objet  second  pronominal  précède  le  verbe.  Un  autre  objet  second 
le  suit,  522.  —  Objet  second  substitué  à  un  objet  premier,  ib. 

CHAPITRE    XV 
COMPLÉMENTS  DU   PASSIF. 

Le  pronominal  à  sens  passif  avec  les  mêmes  compléments  que  le  passif,  523.  — 
En,  ib.  —  Complément  d'agent  avec  de,  ib.  —  Le  complément  du  verbe  passif 
est  un  infinitif,  ib.  —  L'objet  du  passif  conserve  la  construction  de  l'actif,  ib. 


TABLE   DES  MATIÈRES  r)79 

CHAPITRE    XVI 
COMPLÉMENTS  DIVERS  DES  NOMS,  DES  VERBES,  DES  ADJECTIFS,  ETC. 

Compléments  étendus  par  analogie,  524. 

CHAPITRE    XVII 
STRUCTURE  DES  COMPLÉMENTS. 

Nouvelles  prépositions  et  locutions  prépositives,  526.  —  L'usage  des  préposition. 
L  influence  de  l'idée,  ib.  —  Extension  d'emploi  des  diverses  prépositions,  ib  — 
Substitution  d'une  préposition  à  une  autre,  527.  —De  et  à,  \h.~De  pour  à,  dans 
des  compléments  de  direction  et  de  but,  ib.  —  A  pour  de,  528.  —  De  au  lieu  de 
pour,  ib.  —  De  pour  avec,  contre,  ib.  —  Développement  de  après,  ib.  —  Dans, 
ib.  —  Pêle-mêle  des  prépositions,  ib.  —  Suppression  de  la  préposition,  529.  — 
Non  répétition   de  la   préposition,   530. 

LIVRE    IV 
LA    PHRASE    COMPOSÉE 

CHAPITRE    PREMIER 
IMBROGLIO  DES  CONJONCTIFS. 

Confusion  entre  qui  et  qu'il  :  1°  Qu'il  pour  qui,  531  ;  2°  Qii  pour  qu'il,  ib.  ; 
30  Qui  pour  ce  qui,  ib.  ;  4°  Et  qui,  et  dont  pour  qui,  dont,  ib.  ;  5»  Quel  pour  qu'elles, 

532  ;  60  Dont  pour  où,  ib.  ;  7°  Dont  pour  que,  ib.  ;  8°  Où  pour  à  la  suite  de  quoi, 

533  ;  90  Que  pour  où,  ib.  ;  10°  Que  pour  qui,  ib.  ;  llo  Que  pour  dont,  ib.  ;  12°  Que 
pour  auquel,  à  quoi,  534  :  Auxquelles  pour  que,  ib.  ;  13°  Que  ligature  à  tout  emploi, 
ïh-  —  Entassement  de  pronoms,  535. 

CHAPITRE    II 
LES  LIGATURES  INVARIABLES. 

Conjonctions  archaïques,  536.  —  Changements  dans  la  l'orme  des  conjonctions, 
d'après  que  substitué  à  après  que,  dans  les  temporelles,  ib.  —  Quel  en  concurrence 
avec  quelque,  ib.  — De  manière  à  ce  que,  ib.  —  Tel  que,  ib.  —  Dans  les  hypothèses 
généralisées,  ib.  —  Au  lieu  de  c'est  pourquoi,  pourquoi,  etc.,  537.  —  Conjonctions 

nouvelles,  ib.  —  Pour  raison  que,  ib.  —  Encore  bien  que,  ib.  —  Malgré  que,  ib. 

Quoique  cela,  538.  —  Conjonctions  employées  les  unes  pour  les  autres,  ib.  —  Que 
conjonction  à  tout  usage,  ib.  —  Que  causal,  ib.  —  Participe  précédé  de  comme 
substitué  à  une  proposition,  ib.  —  Non  répétition  de  la  conjonction,  ib.  —  Con- 
jonction  superflue,    539. 

CHAPITRE    III 

RAPPORTS  NON  LOGIQUES. 

Comparaison.  Comparatifs  d'égalité.  Si  pour  aussi,  540.  —  Autant  devant 
les  adjectifs,  ib.  —  Celui  omis  dans  le  deuxième  terme  d'une  comparaison,  ib.  — 
Comme  au  lieu  de  que,  ib.  — •  Temporelles,  ib.  —  Non  correspondance  des  temps, 
541. 

CHAPITRE    IV 
RAPPORTS   LOGIQUES. 

Décadence  de  l'imparfait  du  subjonctif,  542.  —  Présent  du  subjonctif  rempla- 
çant l'imparfait,  ib.  —  Conditionnel  remplaçant  l'imparfait  du  subjonctif,  543. 


580  TABLE  UES   MATIERES 

—  Indicatif  remplaçant  le  subjonctif,  ih.  —  Eventuel  derrière  si,  544.  —  Tout 
que  construit  avec  l'indicatif,  ib.  —  Condition  introduite  par  moyennant,  ib. 

CHAPITRE    V 
LES  MATIÈRES  A  TRAITER,  5i5. 

CHAPITRE    VI 
INEXPÉRIENCE  STYLISTIQUE. 

Le  problème  de  la  phrase,  547.  —  Oiiscurités.  ib. — -La  pensée  est  faussée,  549. 

CHAPITRE    VII 
STRUCTURE  MALADROITE  DE  LA  PHRASE. 

Omission  d'éléments  nécessaires,  552.  —  Reprises  inutiles,  l"  Reprise  du  sujet, 
553.  —  2*^  Reprise  de  l'objet  et  des  compléments,  554.  —  Reprises  peut-être  inten- 
tionnelles, 555. 

CHAPITRE    VIII 

ABANDON   DE  CONSTRUCTION. 

Le  que  introductif  d'une  complétive  est  absent,  la  chaîne  est  brisée,  556.  — • 
Relative  sans  lien  relatif,  ib.  —  Interruptions  de  construction,  557.  —  On  mêle 
deux  tours,  558.  —  Les  défauts  de  structure  et  la  pensée,  ib.  —  Idées  sans  lien  et 
sans  suite.  Les  queues  de  phrases,  560. 

CHAPITRE    IX 
BESOINS  ET  TROUVAILLES  DE  L'INSTINCT. 

Le  besoin  d'insistance,  562.  —  Influence  sur  la  syntaxe,  563.  —  Conclusion, 
564. 


Imprimé    en 
FRANCK 

chez 
Protat  Frères 

Mâcon 

4-19.3<) 


Avril  1939. 

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